Journal de phytique^ juillet
MÉTÉORITES. 46o
témoigner tous ceux qui étaient incapables d*inlerpréter au point de ne faire aucun cas des dépositions innombrables et presque toujours identiques entre elles, qui s'ajoutaient les unes aux autres à travers Tespace et le temps.
Ain.4i se conduisit la commission de TÂcadémie à Toccasion du phénomène de Lacé. Au lieu de se mettre en face du fait, d*en examiner les circonstances, de peser les témoignages, en un root d*ouvrir une enquête, au fait elle va substituer lopinion que le vulgaire donne ordinairement des phénomènes analogues. Voyons le rapport.
Il commence par rappeler que, malgré Topinion accréditée parmi les anciens, les trais physiciens ont toujours regardé comme fort douteuse Tcxistence des pierres de tonnerre ; et qui en douterait est renvoyé à un mémoire publié 72 ans auparavant par i*illustre chimiste Lemery. Cest-à-dire que, dès le début, les commissaires font fausse route; il ne s*agit pas pour eux de savoir s*il est tombé une pieiTcà Lucé, et dans (jucllcs circonstances elle est tombée; il s'agit de savoir s*il y a des pierres de tonnerre. Continuons :
c Si Texislence des pierres de tonnerre a été regardée comme suspecte dans un temps où les physiciens n'avaient presque aucune idée de la nature du tonnerre, à plus forte raison doit-elle le paraître aujourd'hui, que les physiciens modernes ont découvert que les effets de ce météore étaient les mêmes que ceux de Télectricité. »
Suit le récit du phénomène tel qu'il est rapporté par l'abbé Bachelay, après quoi on donne l'analyse de la pierre de Lucé, « qui n'est autre chose qu'une espèce de grès pyriteux qui n'a rien de particulier, si ce n'est l'odeur hépatique qui s'en exhale pendant la dissolution par l'acide marin ». D'où les commissaires concluent que la pierre présentée par M. Bachelay ne doit point son origine au tonnerre, qu*e//e nesl point tombée du ciel, et qu'elle n'a pas été formée par des matières minérales mises en fusion par le feu du tonnerre.
« L'Qpinion qui nous parait la plus prol>able, continuent-ils, celle qui cadre le mieux avec les principes re^ms en physique, avec les faits rapportés par M. l'abbé Bachelay, et avec nos propres expériences, c'est que cette pierre qui, peut-être, était couverte d'une petite couche de terre ou de gazon, aura été frappée par la foudre, et qu'elle aura ainsi été mise en évidence, i
Il fallait avoir bien peu de considération pour « les particuliers qui travaillaient à la récolte », pour s'arrêter à une telle conclusion ; car quoique les commissaires prétendent que leur opinion cadre avec les faits rapportés par l'abbé Bachelay, il est clair qu'ils n'en tiennent aucun compte, et qu'ils éliminent arbitrairement tous ceux qui les contredisent. L'abbé Bachelay dit expressément que les témoins n*ont aperçu aucun feu, et qu'ils ont vu « un corps opaque qui décrivait une ligne courbe et qui alla tomber sur une pelouse » . La commission supprime ou change tout cela : elle invente « un feu », elle supprime le corps opaque. Mais alors ])Ourquoi ne supprime- t-el le pas le coup de tonnerre et le reste? C'est que le tonnerre était admis en physique, et que les vrais physiciens, bien moins éloignés du vulgaire qu'ils ne s'en flattaient, attribuaient comme lui au tonnerre les phénomènes qui accompagnent l'arrivée des météorites.
En terminant, les commissaires mentionnent comme a une circonstance assez singulière » la ressemblance présentée par la pierre de Lucc : c Nous ne croyons
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pas» dit le rapport, que l*on puisse conclure autre chose de cette ressemblance, sinon que le tonnerre tombe de préfe'rence sur les matières pyriteuses. » La décision de TAcadémie n'empêcha pas les pierres de tomber du ciel. Il en tomba une à Sena, près de Sigcna (Aragon), le 17 novembre 1773, à quelques pas d*un laboureur qui la souleva avec sa bêche en attendant qu'elle fiit refroidie et la porta ensuite à son curé, des mains duquel elle passa dans le musée de Madrid. 11 en tomba dans la principauté de Cobourg, le 19 septembre 1775, à Fabriano (Italie), en 1776, à Petris-Wood (Irlande), en 1779, dans la principauté d'Eichstat, le 19 février 1785, etc.
Le ^ juillet 1790, entre 9 et 10 heures du soir, par un temps très calme, un ciel sans nuages, un clair de lune superbe, on aperçut de Mont-de-Harsan, d'Agen, de Tartas et de Dax un globe de feu qui laissait derrière lui une longue trace de lumière, puis une explosion se fit entendre, dont ni coups de canon, ni coups de tonnerre n'eussent égale le bruit. Enfin, un grand nombre de pierres tombèrent en sifflant très fort à Barbotau, près Roquefort, et dans plusieurs communes du voisinage sur un espace de deux lieues de rayon. Baudin, qui se trouvait dans la cour du chAteau de Marmès au moment de l'apparition du météore, écrivit : c Nous fûmes surpris de nous voir tout à coup comme environnés d'une lumière blanchâtre vive; levant la tète, nous vîmes passer près de notre zénith un globe de feu dont le diunuNtro apparent était plus grand que celui de la Lune. Il traînait après lui une queue dont la longueur me parut cinq à six fois égale au diamètre. A peine y avait-il deux secondes que nous le regardions, qu'il se sépara en plusieurs parties considérables (|ue nous vîmes tomber dans différentes directions. Environ trois minutes après, nous entendîmes un coup de tonnerre terrible, ou plutôt une explosion pareille à celle qu'aurait pu faire une décharge de grosse artillerie. Le bruit de l'écho paraissait retentir dans les montagnes des Pyrénées, et dura bien quatre minutes. Nous sentîmes aussi en ce moment une odeur de soufre assez forte. » Lomet, qui se trouvait à Agen, écrivait à peu près dans les mêmes termes à Vauquelin : « Chacun, disait une letlro de SaintSever, craij^nait de périr sous les ruines de sa maison dont la charpente semblait se briser. » Tout le dommage se borna cependant à des tuiles cassées et à des branches d'arbro rompues. A Créon, un chêne perdit une branche grosse comme un bras. A Saint-Julien, un meunier vit des pierres tomber de tous côtés autour de lui; il s'enfuit bien vite. Étant revenu le lendemain, il trouva deux trous profonds de un pied environ, de chacun desquels il retira une grosse pierre. 11 en tomba dans des cours et des jardins. Les plus petites pesaient deux onces, les plus grosses de 25 à 50 livres; il y eut de ces dernières qui pénétrèrent jusqu'à deux et trois pieds dans le sol. « Elles tombèrent à environ dix pas l'une de l'autre à certains endroits, et à d'autres, plus proche, et finalement à d'autres endroits, plus éloignées », lit-on dans un procès-verbal rédigé par les autorités de Lagrangede-Juillac. C'étaient des pierres d'un gris d'ardoise foncé, généralement de forme ovale et aplatie, très dures et très pesantes. Le curé de la Bastide en envoya à son frère, le célèbre chimiste Darcet, membre de l'Académie des sciences.
Le phénomène était donc parfaitement constaté. Voyons quel accueil lui fut fait :
Les paysans n'eurent rien de plus pressé (|ue de porter aux personnes instruites du pays les pierres qu'ils avaient ramassées; on se moqua d'eux, on refusa leurs
présents; « ils pourraient aujourd'hui, avec plus de raison, se moquer des savants qu'ils trouvèrent si incrédules; » disait Vauquelin vingt ans plus tard.
M. de Carrit-Barbotan, député à l'Assemblée nationale, apporta à Paris les deux pierres recueillies par le meunier de Saint-Julien, ou plutôt ce qui en restait, car celui-ci « les avait rompues en plusieurs endroits pour voir ce qu'il y avait dedans » . Ces deux fragments pesaient chacun de 25 à 50 livres. Ils furent remis à Gondorcet, tf qui s'occupait alors uniquement dels afTaires de l'Assemblée nationale ï ,
Baudin s'adressa à l'Académie par l'entreprise de Darcet. « Apprenant qu'à Paris on voulait absolument que le météore du 24 juillet fût l'eflet d'un nouveau volcan ouvert dans les Pyrénées, je me crus obligé de combattre cette erreur et de donner une idée plus exacte du phénomène, d'après ce que j'ai vu moi-même, et d'après les instructions que j'ai pu me procurer de personnes sûres et éclairées. Je joins au mémoire une des pierres que le météore a produites et lancées, n Le mémoire et la pierre furent remis à l'Académie, qui nomma une commission composée de Darcet et Brisson. Mais la commission ne fit aucun rapport.
Ce n'est encore rien. Un habitant de la Sale, (loyon d'Arzas, s'était empressé d'envoyer un récit des faits à Saint-Amans, professeur d'histoire naturelle à l'École centrale d'Agcn. 11 insistait avec raison sur cette circonstance que les pierres qu'on lui avait apportées '.< avaient été prises sur une lande rase, dont le sol est un sable blanc et d'une ténuité sans égale, ou de la vie on n'en avait vu de semblables, ni même d'aucune espèce 9. Regardant le fait attesté « comme physiquement impossible », Saint-Amans ne vit dans la lettre de Goyon d'Arzas a qu'un conte fait à plaisir »; ce sont ses expressions, car c'est Saint-Amans lui-même qui, en 1802, dans une lettre adressée à Pictet, n raconté les faits, mettant autant de soin à divulguer sa faute que d'autres en eussent mis à la dissimuler.
Il envoya le récit, à titre de curiosité, à Bertholon. qui rédigeait alors le Journal des Sciences utiles de Montpellier, et qui professait, touchant les pierres tombées du ciel, l'opinion de tous les vrais physiciens de l'Académie. Bertholon inséra la lettre en déplorant l'aveuglement et la crédulité du vulgaire.
Mais Saint-Amans ne s'en tint pas là. Après « s'être amusé de cette affaire avec Bertholon, il trouva plaisant — c'est lui qui parle — de faire constater une pareille absurdité par un acte authentique, et il demanda sur les lieux un procès-verbal qui rendit témoignage de la chute des pierres ».
Ce témoignage sur lequel il ne comptait guère, arriva cependant bientôt après, signé du maire, du procureur et d'un troisième habitant de la commune de Lagrange-de-Juillac. C'est à ce procès-verbal que nous avons fait allusion plus haut. c Certifions vraiment véritable, y lit-on, que le samedi 24 juillet dernier, vers les 9 à 10 heures du soir, a passé un grand feu; et à la suite nous avons entendu dans les airs un grand coup extraordinaire, et environ deux minutes après, il tomba du ciel des pierres, etc. »
« Je ne vis dans cette pièce, écrit Saint-Amans, qu'une nouvelle preuve de lu crédulité des habitants des campagnes. » Au procès-verbal était jointe une note qui portait témoignage de trois cents personnes; il la considéra également comme « mensongère, ou du moins illusoire ». Le tout fut envoyé à Bertholon, qui l'inséra en y joignant les réflexions suivantes :
4 Nos lecteurs se rappelleront sans doute les contes populaires auxquels ce mé-
More donna lieu lors de son apparition. S'ils eurent alors Toccasion de déplorer rerreor de quelques particuliers* combien ne gémiront-ils pas aqourd'hui, en ▼o]fant une municipalité entiire attester» consacrer par un procès-Teriial en bonne forme, ces mêmes bruits populaires qui ne peuvent qu'exciter la pitié, nous ne dirons pu seulement des physiciens, mais de tooa les gens raisonnables, t
Et en terminant :
c Que pourrions-nous ajouter à ce procès-Tcrbal ? toutes les réflexions qn*il suggère se présentent d'elles-mêmes au lecteur philosophe, en lisant cette attestation authentique d*un fait évidemment faux, d'un phénomène physiquement impossible. »
Suivant la remarque d'harn, € le langage de Bertholon était celui de tous les hommes instruits d'alors ».
Les pierres continuèrent de tomber.
Le 17 mai 1791, une chute de pierres eut lieu à Castel-Berardenga, en Toscane. Le 20 octobre 1791, il en tomba un grand nombre à Henabilly, en Comwall. Le 16 juin 1794, il en tomba une douzaine près de Sienne. Le comte de Bristol, té, moin du phénomène, écrivait : c Au milieu d'une des plus violentes tempêtesmêlée de tonnerre, des pierres de poids et de formes différentes sont tombées, au nombre de douze environ, aux pieds de quelques personnes. On ne trouve cette espèce de pierre nulle part dans le territoire de Sienne. » 11 en tomba une le 15 décembre 1795, à 3 heures de l'après-midi, dans le comté d*York, près de Wold- Gottage, habitation du capitaine Tapham, qui rendit compte du fait. Le temps était doux, le ciel sans nuages. A la suite d'une explosion, sur Tintensité de laquelle les témoins diffèrent, ou vit une pierre tomber en sifDant; elle fit en terre un trou de un pied et demi de profondeur. Elle était encore chaude et fumante lorsqu'on l'en retira et répandait une odeur sulfureuse très marquée. Son poids était de 55 livres environ d* Angleterre, ce qui équivaut à 23 kilogrammes 500 granmies. Il en tomba une du poids de 10 livres en Portugal, le 19 février 1796, et sa diute fut certiûée juridiquement. Il en tomba une dans la commune de Sales, près Villefranche (Rhône) en mars 1798, à Foccasion de laquelle de Dréc ouvrit une enquête sur les lieux mêmes, etc., etc.
Rien de tout cela n'avait pu vaincre ni le dédain des uns, ni la méfiance des autres, ni l'indifférence, quand, chose curieuse, une chute de pierres tombées au fond de Tlnde, dans les circonstances les plus ordinaires, eut le pririlège de fixer l'attention de tous les physiciens.
Cet événement, mémorable par rinducnce qu'il a exercée, se produisit dans la même année que la chute de Sales, passée presque inaperçue, c'est-à-dire en 1798.
Le 19 décembre, à 8 heures du soir, on vit dans le ciel, à Bénarès, et dans les environs de cette ville, une grande boule de feu d'oh partit un bruit semblable au tonnerre. Les habitants, croyant à une intervention surnaturelle, attendaient avec anxiété le retour du soleil. Au jour, on reconnut aux environs de Krtk'Aut» village situé à quatorze milles de Bénarès, que la terre avait été remuée en diverses places, oik Ton constata en même temps que des trous s'étaient formés. Ces trous étaient distants les uns des antres d'une centaine de verges. Au fond de chacun d'eux, à six pouces environ de profondeiir, on trouva une pierre; toutes les pierres se res-
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semblaient. Elles étaient généralement petites, une seule atteignait le poids de 3 livres 11 onces. Cet événement fut certifié authentiquement par les fonctionnaires publics anglais et indiens. Lord John Loyd William, membre de la Société royale de Londres, en envoya la relation en Europe. Elle y produisit la plus vive sensation.
C'est nlors que Tattention des savants, celle des chimistes surtout, se porta enfin^ en Angleterre principalement, sur cette sorte de corps. Un célèbre chimiste, Howard, en ayant analysé un grand nombre tombés à diverses époques, et en différents pays, constata Tuniformité de composition de la plupartd*entre eux. Ce fait saisissant, en ébranlant Tincrédulité, n'entrnina cependant pas les convictions à rAcadémie des sciences de Paris, et c'est ce dont un physicien genevois, Pictet, eut bientôt Foccasion de faire l'expérience.
Il avait, pendant un voyage en Angleterre, acquis la conviction que la chute des pierres était un phénomène réel. Il vint à Paris et fit une communication sur ce point à TAcadémie des sciences. C'était en novembre 1802. Il tiouva l'Académie si mal disposée que, suivant l'expression d'un historien, « il lui fallut une sorte de courage pour achever sa lecture ».
Un mois après, Vauquelin qui, sur l'invitation de son confrère Howard, avait fait l'analyse de différentes pierres météoriques, présenta ù l'Académie les résultats de ses recherches, résultats conformes à ceux du chimiste anglais. A son tour, il provoqua une vive opposition parmi les académiciens et ceux-ci allaient repousser formellement ses conclusions, quand Laplace les arrêta : « 11 est possible, dit-il, qu'il tombe sur notre globe des masses l&ncécs par les volcans do la Lune. Ne rejetez donc pas comme impossible un fait qui mérite d'être soigneusement examiné. »
C'est dans le cours de l'année suivante (1803) que l'on connut en France l'existence du beau travail, publié huit années auparavant par Chiadni et dans lequel une hypothèse de l'origine cosmique des météorites est si hardiment développée.
La publication de cette hypothèse provoqua quelques protestations, et Deluc, le plus théologien des géologues, accusa Chladin « de ne voir dans l'univei^s qu'un arrangement fortuit de causes aveugles qui peut se détruire comme il a pu se former » .
Comme on voit, la question avait fait un grand pas. On attendit cependant avec impatience qu'une chute permit de constater avec précision toutes les conditions du phénomène.
L'occasion arriva bientôt : vers la fin du mois d'avril 1805, des lettres écrites du département do l'Orne apportèrent à Paris la nouvelle que, le 26 du même mois ', entre 1 et 2 heures de l'après-midi, un phénomène prodigieux , subitement apparu aux environs de la ville de l'Aigle, avait frappé d'étonnement et de terreur toutes les personnes et même les animaux qui en avaient été témoins.
Au milieu d'un ciel serein, un nuage s'était montré, marchant du sud au nord ; une explosion épouvantable, entendue de plusieurs kilomètres à la ronde, en était sortie ; plusieurs décharges avaient suivi, pareilles à des feux de mousqueterie, puis un roulement terrible, qui s'était prolongé pendant plusieurs minutes, disait une lettre; pendant dix minutes, disait une autre. Enfin des pierres s'étaient