MON MAITRE
Les Athéniens de jadis nommaient métèques les étfaiigers domiciliés dans leur ville
Le mercredi 14 avril 190., au cours d'une inlerpellation sur les grèves de Marseille, M. d'Aubenois, dépulé des Bouches-duRhoue, prononça les paroles suivantes :
M. d'Aubenois : — ... De grands armateurs marseillais sont sur le point de vendre leurs navires à un syndical de financiers orientaux. Je ne préciserai pas davantage, mais je demande à M. le Président du Conseil quelles mesures il compte prendre...
M. Bourguillard, Président du Conseil, Ministre de l'Intérieur, interrompant : - Les armateurs dont vous parlez ne sont pas subventionnés par l'Etat, il nous est donc impossible...
M. d'Aubenois, interrompant à son tour : — S'il vous est impossible d'agir sur des Français qui vont causer à leur patrie un préjudice grave, peut-être serez- vous plus heureux en vous adressant au syndicat dont les offres ont séduit MM. Schreiner, Malan et Traub... A la tête de ce syndicat, Messieurs, se trouve un étranger qui, depuis vingt ans, profite de l'hospitalité française.
Voix à droite : — Nommez-le!
M. d'Aubenois : — Je ne le nommerai pas. Vous le connaissez tous... C'est un ami personnel de M. Bourguillard.
M. Bourguillard : — Je demande la parole. Je ne sais ce que M. d'Aubenois veut insinuer. Des bruits ont couru sur l'intention qu'avaient MM. Scbreiner, Malan et Tràub de vendre leur flotte. J'ai ouvert une enquête. Je demande à la Chambre d'attendre ses résultats. Après demain, je répondrai à M. d'Aubenois. Quant à ce qui concerne mes relations avec le soi-disant chef d'un syndicat étranger, je déclare que je n'hésiterai pas à punir un coupable, alors même que ce coupable serait mon ami. M. d'Aubenois : — On verra bien !... Nous n'oublions pas, M. Bourguillard, l'alliance qui existe depuis quelques années entre votre parti et la haute finance étrangère. Voici les premiers résultats de cette alliance : Les grèves, que vous encouragez, contraignent nos armateurs à vendre leurs navires, et ce sont vos amis qui les achètent...
M. Bourguillard : — Je ne suivrai pas M. d'Aubenois dans ses généralisations. Je demande à la Chambre de me faire crédit pendant quarante-huit heures et je m'engage h tout essayer pour convaincre MM. Schreiner, Malan et Traub.
M. d'Aubenois : — Vous engagez-vous, en cas d'insuccès, à frapper d'expulsion immédiate M. Georges Avrinos?
M. Bourguillard : — Je ne vous répondrai plus avant que mon enquête ne soit terminée.
L'incident est clos, et la suite de l'interpellation renvovée au lundi suivant.
Ji
Quand Georges Avrinos eut dicté la dernière phrase de cette chronique parisienne que les journaux du Levanl publiaient chaque semaine, il ouvrit la fenêtre de son bureau.
— Tu peux relire, Xénidès.
Sa voix chantait, doucement zézayante. Il offrit au soleil ses doigts écartés et les paumes de ses mains. C'était un petit vieillard qui portail avec distinction des habits de coupe anglaise, la rosette de la Légion d'Honneur et quelques bagues magnifiques.
Le printemps glissait dans la chambre.
M. Xénidès, jeune homme navré, maigre et beau, soupira.
— Hier, au Palais- Bourbon, à propos des grèves de Marseille...
Il lisait avec peine et d'un ton monotone, ses grands yeux se tournant parfois vers l'Avenue.
Elle était, devant la maison, comme un immense jardin. Elle naissait au pied de l'Arc de Triomphe, s'inclinait d'abord en pente légère, puis se relevait mollement pour
se perdre, là-bas, dans une allée qui tournait parmi les futaies. Elle avait, dans ses longues perspectives, de la noblesse, de la grandeur, et, dans les détails, une grâce charmante, peut-être un peu prétentieuse. Des pelouses, des bosquets, des plates-bandes, bordaient, d'un côté, sa piste cavalière, de l'autre, son large trottoir en terre battue. Ici, des amazones galopaient. Là, des femmes laissaient traîner leurs jupes. Des eufants et des petits chiens jouaient, respectueux du gazon taillé. Des marchandes de fleurs poussaient leurs charrettes embaumées. Vers les toits pointus d'un pavillon exotique, les voitures des promenades matinales s'en allaient, en cortège, avec un bruit délicat de sonnettes et d'argenteries. Il y avait sur tout cela une lumière presque froide. Dans le ciel, une brume imprécise se massait par endroits en nuages : — noirs au-delà des frondaisonsd'Auleuil, ils rappelaient l'hiver. — L'autre semaine encore, les vents d'Est soufflaient. Aujourd'hui les bourgeons faisaient trembler toutes les branches. Le Bois de Boulogne fleurait comme un bois naturel.
C'était un malin d'avril à la lisière des champs, ou, plutôt, c'était, malgré les nobles perspectives de l'immense Avenue, un agreste matin d'avril, dans ce décor d'une élégance rare et mesurée.
Sur le balcon, Georges Avrinos, le bout des doigts appuyé au garde-fou, cambrait sa petite taille. Il renversait la tête en arrière; et, tandis que M. Xénidès, las de travailler seul, haussait en vain le ton, il regardait, balançant un peu sa courte barbe grise, dédaigneux de ses propres phrases, Paris et l'Arc-de-Triomphe, ie Bois, les voitures, les promeneuses, et ses bagues, — ce beau saphir à l'eau profonde oùsciuliiîaientdes étoiles...
Les rides, une à une, s'effaçaient sur son front chauve, bombé aux tempes. Les paupières boursoiifflL'es battaient, à demi-closes. Un sourire gourmand entrouvrait ses lèvres. Tout ce visage au teint bistré, au nez long et presque juif, exprimait une sorte de joie sensuelle, indécente pourrait-on dire, tant la physionomie était voluptueuse de ce vieil Hellène adorant la lumière. Soudain, il se retourna :
— On a sonné.
M. Xéuidès n'avait rien eiilendu. Cependant Georges Avrinos quittait la fenêtre, et ses yeux, et surtout le geste de sou menton qui se tendit vers la perle, exprimèrent une sorte d'inquiétude peureuse, inquiétude d'animal rusé qui flaire le péril.
Quelqu'un marcha derrière le mur. Une porte s'entr"ouvril sans qu'on aperçut qui la poussait.
— C'est moi, murmura une voix, ou plus exactement: Zé moi... — car la voix, timide et craintive, prononçait ainsi : — Zé voulais té dire que zé souis rentrée avec Hélène.
Au même instant, dans le lointain, une jeune fille chanta.
La porte se referma doucement.
Avrinos haussa les épaules :
— Continue, Xénidès...
Le secrétaire lut :
— L'altilude de M. d'Aubenois a de quoi nous surprendre... ))
Avrinos fit claquer ses doigts et traversa le bureau.
Très vaste, la chambre était plus profonde qu'elle n'était large sur la façade; une seule fenêtre éclairait ses murs que recouvrait, en partie et jusqu'à mi-hau-
teur, le bois verni des bibliothèques- étagères. Sous les ornements en plâtre du plafond, un papier cuir déroulait les lourds feuillages de sa végétation stylisée. Un tapis de Perse rejoignait sur le parquet les carpettes d'un divan turc. Auprès de la fenêtre, les cuivres d'une table régence, derrière laquelle M. Xénidès était assis, retenaient les rayons du soleil. Plus loin, on voyait le portrait d'Avrinos par Boldini, un portrait stupéfiant :
Debout devant un rideau pourpre qu'il tire de sa main gauche — main crispée, tordue dans un geste irréel — un petit vieillard en habit, ayant au cou la cravate de la Légion d'Honneur, écoute. Tout le visage et tout le corps écoutent ce qui se murmure derrière le rideau. Seuls les yeux n'espionnent pas. Ils sont humides et grands ouverts, remplis d'hallucination. La main droite est au premier plan, posée sur un coffret.
Toile dessinée à la diable, fantastique, peinte avec des couleurs trop sèches, œuvre d'art exécrable, mais, pour qui connaissait le modèle, œuvred'un cynisme accablant.
Elle se reflétait dans une glace que soutenait la cheminée monumentale, et, sur le marbre de cette cheminée, il y avait cinq grandes photographies : les silhouettes bien connues d'un roi, de deux princes régnants, d'un souverain et d'une altesse exilés.
Ainsi, le visiteur qui pénétrait dans cette chambre apercevait > la fois l'effigie inquiétante de son hôte et les dieux laies du logis. Et il se souvenait; et, s'il ne savait rire tout de suite, il était bouleversé, selon son caractère, d'admiration ou de haine. Il pensait au rôle qu'avait joué Avrinos dans la politique européenne. Il nommait Cornélius Herz et M. de Blowitz. Vingt scandales sollicitaient sa mémoire. La puissance delà presse : ce
petit vieillard aux gestes fourbes était l'ami de ces princes ! Bien mieux : tournez-vous vers le fond du bureau, regardez dans celle pénombre que le printemps n'a pas encore égayée... Voilà, sur un chevalet, un tableau encadré d'ébène, et cette peinture, copie d'un « Bonnat» fameux, représente le jeune homme blond, aux yeux myopes, à la figure lasse, que les puissances européennes ont placé sur le trône de cette principauté qui fut créée, il y aura demain huit ans, à Salonique, après une guerre dérisoire et quelle comédie !...
Le iO janvier, au lendemain de la défaite des armées bulgares et serbes, le Congrès de Londres décide d'amputer d'une province la Turquie victorieuse. Il décrète que le villayet de Salonique se nommera désormais Etat neutre de Chalcédoine, et sera gouverné par un prince chrétien.
Du 10 janvier au 2 mars, le temps se passe ? discourir sur le choix de ce prince. Aucune puissance ne veut qu'une autre joue à Salonique un rôle prépondérant.
Le 2 mars, paraît dans un journal d'Athènes une dépêche sensationnelle. Signée Georges Avrinos, correspondant parisien de l'Eleusis, elle annonce que le Gouvernement français a trouvé un candidat offrant toutes les garanties. Ce télégramme est reproduit par les journaux d'Europe On nomme le candidat : C'est le prince de Lôwen et Hausbach. — Le ministère français n'oppose aucun démenti.
Le 5 mars, le Figaro insère en première page un article de Georges Avrinos, donnant quelques détails sur la vie de S. A. S. le prince Maurice de Lôwen. Ce jeune homme — il a vingt-sept ans — appartient à une race illustre, originaire de l'Allemagne du Sud, quasi-
royale, et que ruina en 1813 sa fidélité à Bonaparte. Le prince Maurice habile Paris. Sa mère, qui a épousé, en secondes noces, le duc de Thorig, dont elle est veuve, est bien connue de la haute société parisienne. Potlesse et pianiste presque géniale, elle réunit autour d'elle un cercle d'élite dans des soirées hebdomadaires. Mais, avant ces jours heureux, et c'est ici un détail touchant, la duchesse a connu la pauvreté. — « A l'époque où j'eus l'honneur de devenir son ami, écrit Avrinos, elle donnait à Londres des leçons de piano pour gagner son pain... »
Le 15 mars, questionné au Palais-Bourbon, le Président du Conseil répond que la France serait heureuse de voir un de ses enfants adoptifs régner aux portes de la Macédoine. La presse parisienne applaudit à ces paroles. Seule, une gazette antisémite attaque le prince, la duchesse et même Avrinos. Elle demande comment il se fait que, ruinés à Londres, cette grande dame, son fils et leur cornac, soient millionnaires à Paris. Elle insinue que certains financiers cosmopolites pourraient donner sur cette métamorphose des renseignements curieux.
Le 15 avril, un communiqué officiel annonce que les puissances, d'accord avec le Sultan, nomment Gouverneur de Chalcédoine S. A. S. le Prince Maurice de Lôwen et Hausbach — , « le prince d'Israël ! » s'écrie Edouard Drumont.
Le 14juillet de la même année, Georges Avrinos, publiciste grec, domicilié Avenue du Bois de Boulogne, fut créé pour « services exceptionnels », commandeur de la Légion d'Honneur par M. Claude Bourguillard, à cette époque, ministre des Affaires Etrangères.
Maurice de Luwen et Hausbach, prince de Chalcédoine!...
Devant le portrait de ce j:une homme triste, Georges Avriiios s'arrêta.
Il regarda la toile d'uu œil rêveur.
Le bruit de l'Avenue accompagnuile.i sjirJine M. X('oidès:
— Eh oui! nous avons l'inlenlion d'acheter la flotte de MM. Schreiner, Malan et Traub, et de créer à Salonique, avec ces vingt navires et sous la protection de S. A. S., une vaste compagnie de cabotage qui, / rofi' tant du bon marché de la main-d'œuvre en Orient, ap' jiorlera la richesse dans la Principauté.
La porte de noi.veau s'enlr'ouvrit :
— Zeorzes, le conzierze est là pour le terme.
— Qu'il aille au diable!
— Donne-moi l'arzent, reprit la voix lamentable, ze paierai...
Sans répondre, Avrinos, à grandes enjambées, se dirigea vers la porte, la ferma d'un geste brutal, tourna la clef dans la serrure.
— Eh bien? dit-il à son secrétaire.
M. Xénidès bégaya :
— Mais sommes nous responsables des grèves de Marseille'^...
Ce quinze avril, à la même heure, en face du Palais Castellane et de cette maison que Georges Avrinos habitait dans l'Avenue du Bois, Mihaï Gantémir fit arrêter son automobile. Il ouvrit la portière, s'élança sur la chaussée, et derrière lui flotta un grand manteau jaune.
Avec des bottines vernies à tige de chamois grisâtre, des gants blancs, un chapeau haut de forme, une jolie cravate rose, un monocle tenu entre le pouce et l'index, ce pardessus magnifique rehaussé de velours au col et aux manches, comnlétait l'élégance un peu audacieuse du jeune homme le plus notoire du quartier de l'Etoile.
Mihaï Gantémir était roumain et millionnaire, prince par conséquent. Pour être célèbre à Paris, il n'en faut pas davantage. Mihaï était Mécène : Il fréquentait chez les marchands de tableaux et critiquait les peintres. Il commanditait un journal et corrigeait les poètes. Il était Mécène à coup sûr. Il était mieux encore. Il était, il croyait être. .. Ghut!... Il s'occupait de politique, vous entendez bien, de politique française... Exactement, ce futile jeune homme à lourde figure byzantine, jouait
sur les tréteaux de la Chambre, le rôle d'habilleuse et de souffleur. Vous devinez en quoi ce rôle consiste... Sans doute, Mihaï eût désiré, au Palais Bourbon, un autre emploi. Il était follement ambitieux. Elevé à Paris, il pensait que nulle gloire ne vaut si cette ville ne l'a pas consacrée, et surtout il faisait fi de la gloire de Bucarest. Serait-il devenu français? Oui, s'il n'avait possédé dans la campagne du Danube des territoires immenses, et si la loi de son pays n'avait pas interdit aux étrangers de posséder du sol roumain. En quittant sa nationalité, Mihaï aurait dû vendre ses terres. En les vendant, il était certain de perdre le quart de son revenu. Néanmoins, il y songeait, il y songeait avec prudence, il cherchait une entreprise assez fructueuse pour qu'elle lui donnât 20 0/0 de sou capital.
Donc, Mihaï s'élança sur la chaussée et courut vers la porte d'une maison. Il atteignait le seuil quand il entendit qu'on l'appelait. Il se retourna, fit la grimace :
— Bonjour, mon cher...
Devant lui se tenait, juché haut sur des jambes en baguettes, le fils aine de Georges Avrinos, Antoine, ce nonchalant diplomate, qui représente avec tant de mauvaise grâce en France, en Belgique et en Espagne, S. A. S. Maurice I.
Une lassitude native, jamais reposée, voûtait ses épaules. Elle traçait des lignes sur la peau du visage, à la racine du nez aquilin et gros, elle plissait les paupières de deux yeux sournois, l'un à moitié fermé, l'autre béant contre un verre inutile et plat, cerclé d'or.
Comment apprécier l'âge de ce long individu? Dès la vingtième année, il avait dû paraître aussi fané qu'il l'était aujourd'hui. Trente-cinq ans peut-être. .. Ses cheveux
noirs grisonnaient sur la nuque; il avait le teint bilieux, et, sous une moustache coupée court, des dents malsaines. Un pardessus redingote serrait sa taille. Naturellement, il portait à la boutonnière ce ruban que Mihaï Cantémir, il était superflu de l'indiquer, arborait, étroit et rouge, au revers de so^î grand manteau. Ils échangèrent une poignée de mains peu cordiale.
— Vous alliez chez mon père, hé?... fit Antoine, et il dit cela en anglais.
Il affectait de toujours parler cette langue. Polyglotte comme tous les Grecs, il pouvait exprimer en six dialectes les quelques pensées qui ronronnaient dans sa mémoire; mais la langue anglaise lui paraissait souveraine parce qu'elle régnait sur le sport universel. Bien qu'il semblât perpétuellement fatigué, ce diplomate était un sportsman: il faisait courir, jadis, lorsqu'il n'avait pas encore ruiné sa femme, Huguelte de Glarencie-Erfeuil.
— Oui, répondit Mihaï, je désire voir M. Avrinos. Vous comprenez que je ne veux plus, après ce qui s'est passé, hier, à la Chambre...
— Oh! interrompit Antoine, vous, vous n'avez rien à craindre.
— Evidemment, dit Cantémir, et je ne crains rien Il mentait, il craignait mille choses. Il affirma:
— Ce d'Aubenois est ridicule!
— Euh!... fît Antoine, la situation du Ministère...
— Comment! s'écria Mihaï, la situation du Ministère..
Brusquement, ils'inlerrompil. Il se frappa le front, et, toujours suivi du manteau jaune, se dirigea en courant vers son automobile. A la hâte, il griffonna quelques mots sur une carte. Le chauffeur tourna la manivelle,
monta sur le siège, démarra, s'enfuit... Mihaï rejoignit Antoine.
— D'ailleurs, dit-il, les grèves de Marseille cesseront demain.
— Croyez-vous? répondit Antoine. Et, soudain, il s'écria : Regardez^ n'est-elle pas jolie?
Il montrait une femme qui passait de l'autre :ôté de la chaussée dans une de ces voitures que l'on nomme ii^nueaux. La jaquette rouge de celte fille faisait ressortir la chaude pâleur de son teint. Sous l'ombre du large chapeau, le profil avait celle pureté un peu grasse des figures espagnoles. Ses cheveux noirs, oudulés et brillants, descendaient sur ses tempes. Elle conduisait un poney d'Irlande qui s'impalieulail dans les brancards et qui encensait. Eu face d'elle, était un jeune homme beau comme un dieu grec, ou, plulôt, comme certains anglais le sont parfois, mais il y avait, dans son attitude, plus d'aisance, et si la régularité de ses Iraits, ses cheveux blonds, la fraîcheur de son visage, la finesse de sa bouche et l'harmonie de sa taille rappelaient à s'y méprendre la silhouette d'un adolescent d'Oxford, ses regards, qui n'abandonnaient pas un instant sa compagne, devaient être aussi passionnés que des regards d'Italie à en juger par les sourires amoureux qui lui répondaient.
La voiture passa lentement, au petit trot. Elle était heureuse, comme enveloppée de lumière. Et Mihaï la lorgna avec haine. Mihaï n'aimait ni les femmes ni l'amour. Il tirait profit de cette chasteté équivoque Elle l'avait défendu contre les fâcheuses amourettes du premier âge, et maintenant qu'il avait épousé, l'autre automne, mademoiselle de Lansac, « cette bonne Geoeviève, » il était délivré à la fois de la médisance et des
tourments charnels, ah! pour tous les amants, cela lui donnait un cœur soulevé de dégoût...
— N'est-ce pas Anita Reguerro, votre amie? dit-il.
— Hélas... soupira Antoine, elle était mon amie! depuis hier soir, tout est fini entre nous.
Alors les fortes lèvres de Mi haï eurent un pli bien* veillant :
— Eh quoi, M. Van Clayssen?...
C'était le nom du jeune homme qui était assis dans la voiture. Antoine secoua la tête :
— Je ne l'aurais pas quittée pour si peu... Nous étions de vieux camarades, comprenez cela. Je l'ai lancée, vous le savez... Je l'avais découverte à Barcelone... Passez donc, mon cher, passez...
Ils étaient devant l'ascenseur. Cantémir s'installa sur la banquette.
— Je l'ai quittée, reprit Antoine, parce que.... HalloI Traub, comment allez-vous?..
Il s'adressait à un grand garçon, roux de poil et de peau, solidement bâti et vêtu sans recherche, qui pénétrait dans le vestibule à l'instant où l'ascenseur se mettait en marche.
— Attendez... nous allons redescendre.
Et la cage suspendue oscilla, s'abaissa en craquant,
vint toucher le sol.
— Vous vous connaissez? interrogea Antoine. Non?.. Comme c'est bizarre!... M. Louis Traub, ingénieur des docks de Salonique, le fils de notre ami Traub et le neveu de Gustave Schreiner... Dites-moi, Ludwig, votre père et votre oncle sont-ils encore à Marseille?
— Ils sont partis ce matin, répondit Louis Traub, avec uo accent qui traînait, un accent suisse, grave. Nous
avons reçu une dépêche. Ils arrivent ce soir, parce que, naturellement, à cause de riucident d'hier à la Chambre...
Louis Traub se tut et loucha vers Mihaï.
Gomme ils atteignaient le palier de l'étag«, ils entendirent les accords d'un piano, une voix de jeune fille qui chantait.
Mihaï murmura à l'oreille d'Antoine :
— Surtout, avertissez votre père, que je ne veux pas être compromis.
Antoine répliqua par un signe de tête. Ils traversèrent une vaste galerie meublée à l'orientale, divans et nalmiers.
La porte du bureau s'ouvrit. Dans l'encadrement des chambranles, Georges Avrinos se tenait debout, les mains tendues :
— Bonjour, prince... bonjour Traub... Bonjour Antoine...
Les cinq photographies sur la cheminée... le tableau de Boldini reflété par la glace... le portrait de S. A. S. Maurice I, prince régnant de Chalcédoine... Derrière la table, près de la fenêtre, et du faisceau de rayons qui envahissait la chambre, M. Xénidès faisant cliqueter une machine à écrire...
— Gomment allez-vous?... ah! ah! vous venez aux nouvelles... Eh! ce d'Aubenois est un sot! Mais oui... Voyons!... m'expulserl. . il veut rire...
Le plus malicieux visage. Tous ses traits, joyeusement, se moquaient. Devant Ganlémir soucieux et Louis Traub' qui regardait ses bottines, Georges Avrinos, les mains dans les poches de son veston, les épaules haussées, écarquilla des yeux amusés.
— Raisonnons, je vous prie... Ou nous accuse...
— Pardon! protesta Gantémir, j'étais venu...
— Tout à l'heure, prince. Ou nous accuse d'avoir provoqué les grèves de Marseille, c'est faux; d'avoir subventionné la caisse des grévistes, c'est faux encore... Reste ceci : Nous avons formé une société pour racheter les navires t^ue MM. Schreiner, Malan et Traub ..
— Pardon^ pardon, interrompit, de nouveau Mihaï, cette société n'est pas formée...
— J'allais le dire : elle n'est pas encore légalement...
— Ni d'aucune manière, monsieur; du moins, ne comptez plus sur moi...
— Chut... chut...
Et, vivement, Georges Avrinos, montrant du geste M. Xénidès, s'empara du bras de Gantémir, entraîna le jeune homme à l'écart, loin de Louis Traub et d'x\ntoine, le poussa vers le fond de la chambre, dans la pénombre, près du cadre d'ébène. Là, se poursuivit en murmures un dialogue passionné.
Cependant M. Xénidès recopiait cette chronique parisienne que les journaux du Levant publieraient bientôt. Ses doigts s'agitaient sur les touches de la machine à écrire. Son beau visage était tout crispé par l'attention que nécessitait le travail, et aussi par une autre inquiétude : M. Avrinos n'avait-il pas murmuré: «Chut!., chut!... )) Et n'était-ce pas qu'il accusait son secrétaire d'écouter ce qu'il ne devait pas entendre. Or, cela était vrai, et M. Xénidès en avait honte, car son âme était simple. Depuis six mois à peine, il avait quitté la Grèce pour s'en aller chercher en France la gloire, oui la gloire... 11 était poète, et comme les grecs que trouble le besoin d'écrire, poète français... M. Xénidès avait
écouté les paroles qu'avait prononcées le prince Gantéinir, mais il avait péché par excès de vertu. Il était dévoué à Georges Avrinos, ainsi que le sont à leur maître ces domestiques hellènes qui disent : « Comment ne l'aimerais- je pas? je mange son pain. » Il mangeait le pain de Georges Avrinos, il appartenait à ce vieillard, et à cause de cela, il prêtait l'oreille. Il entendait des lambeaux de phrases :
— Mais voyons, Cantémir, puisque hier encore vous me disiez... Enfin, j'ai votre parole...
— Comment! ma parole... protestait Cantémir.
Ils élevaient la voix. Georges Avrinos s'appuyait contre le cadre d'ébène et, regardant Maurice I, semblait invoquer le secours d'une icône. Sur un divan, Antoine reposait son inguérissable fatigue. Louis Traub n'avait pas osé prendre un siège. Il serrait contre ses jambes raidies ses grosses mains rouges.
M. Xénidès observait cette scène à la dérobée. Il détestait le commerce. Autant il avait été fier d'entrer au service de Georges Avrinos, le grand écrivain du meilleur journal d'Athènes, autant il lui aurait déplu d'être à la solde d'un financier. Georges Avrinos, un financier!... N'était-ce pas lui qui décrivait, jadis, dans un langage enflammé, les splendeurs de celte vie intense que Paris donne à ses fervents... N'était-ce pas Georges Avrinos qui avait révélé à la Grèce les noms de Verlaine, de Mallarmé, d'Hérédia... Georges Avrinos, le critique d'art, l'apôtre de la pensée d'Occident, Georges Avrinos, un brasseur d'affaires!... M. Xénidès n'en pouvait plus rlonter... Sur sa machine cliquetante, il recopiait depuis six semaines des rapports d'ingénieurs et des consultations d'avocats, il alignait des chiffres. Certaines
phrases lui étaient devenues familières : « le fret (es marchandises se paie en or... La main d'œiivre rn Orient est d'un prix dérisoire... » Et les noms de SJireiner, Malan et Traub étaient le refrain de sa vie. Ah ! quel écœurement!... Qu'importait à ce jeune homme la richesse de Salonique !... une flotte quittant la France... L'avenue était frissonnante d'allégresse; le Bois embaumait; toute la beauté du monde : formes, couleurs, pensées, renaissait dans la ville. La sève de la terre faisait fleurir les collines sacrées...
Cependant, Georges Avrinos, revenu au milieu de la chambre, disait d'une voix hautaine à Mihaï Cantémir :
— C'est bien ! c'est bien ! n'en parlons plus... Mihaï Cantémir ouvrit la porte. Antoine se leva.
Louis Traub saluait.
— Mes hommages à votre femme, dit Georges Avrinos: elle était charmante avant hier au bal des Obiévitch...
Cantémir eut un sourire pénible :
— Mes hommages à madame Avrinos...
Il prit congé d'Antoine :
— A ce soir. On vous verra à la première des « Cent Jours ))?...
— Il y aura des manifestations impérialistes, dit Georges Avrinos. Certes, j'irai !
— La pièce est idiote, déclara Antoine.
— Tout à fait idiote, affirma Mihaï, mais je dois l'entendre, l'auteur m'a envoyé une avant-scène, et j'ai invité les jeunes Bourguillard.
A cet instant, un timbre retentit dans le vestibule. Les quatre hommes se turent. Même M. Xénidès oublia de heurter les touches de la machine. Ce ne fût qu'un ins-
LES MÉTÈQUES l9
tant. Le domestique apportait une enveloppe sur un plateau.
— Le chauffeur du prince... dit-il.
— Je sais ce que c'est, fit Cantémir. Vous permettez?... Il lut, s'aidant de son monocle, puis froissa le papier
et murmura d'une voix négligente:
— Je déjeune avec Paul Chappuis.
Alors, Georges Avrinos eut un imperceptible mouvement de colère.
— Ah! dit il, vous déjeunez avec Chappuis!
— C'était l'un des chefs de l'opposition à la Chambre et l'ami du député d'Aubenois.
— Eh bien, poursuivit Avrinos, je compte que vous serez discret.
— Vous pouvez y compter, mon cher, répliqua Mihaï. Ensemble, ils sortirent. On les vit s'éloigner côte à
côte.
Dans la galerie, ils aperçurent une jeune fille qui causait, assise sur un divan, avec ce jeune homme dont la beauté ornait quelques instants auparavant la voiture d'Anita Reguerro.
Le vitrail^ qui éclairait la galerie, dispersait autour d'eux une lumière faible. A demi-étendus sur les coussins, ils se parlaient à voix basse. Elle très brune, grande; lui, blond et charmant. Sur leurs têtes une palme étendait ses longues fibres courbées.
Une jeune fille, un jeune homme : Hélène Avrinos, Welstein van Glayssen.
Ils se dérangèrent à peine pour saluer Mihaï Ganténiir, puis, quand Georges Avrinos, qui leur sourit au passage, fut rentré dans son bureau, M. van Claysseu essaya de prendre la main d'Hélène:
— Mais oui, je vous aime ; seulement... Elle délivra ses doigts que déjà il tenait :
— Seulement?...
Elle l'interrogeait du regard. Elle avait de longs yeux orientaux, un teint pâle, un profil... Elle ressemblait à vingt statues, et cela était un peu fatigant.
— Seulement... répéta M. van Glayssen.
Il hésitait. Elle dit avec brusquerie :
— Seriez- vous lâche, Welly?
Il se mit à rire. II montrait les plus jolies dents du monde.
— Vous ne le croyez pas?...
— Je ne parle pas de lâcheté physique, répliqua Hélène; tout le monde sait que vous vous êtes battu vingt fois...
— Sept fois, chère petite fille, n'exagérons pas.
Il se moquait, avec un air fat qui seyait d'ailleurs à ses yeux enfantins.
— Je parle d'une autre lâcheté, reprit Hélène; celle qui vous fait me mentir.
— C'est cela, insultez moi...
— Pour l'amour de Dieu, Welly, soyez franc. Si vous me trompez aujourd'hui, je ne vous le pardonnerai jamais.
Elle s'arrêta. Son souffle court, alourdi, soulevait sa poitrine.
— Parlerez-vous à mon père, ce soir?
— Si je parlerai..
— Oui, ce soir, nos fiançailles...
Il l'interrompit...
— Oh! l'enfant, l'enfant... mais puisque je te jure que je t'aime..
De force, il s'empara de ses mains, il l'attira et se pencha vers elle, son frais et rose visage tout près de ce visage bouleversé :
— Je t'aime... Tais-toi... tu sais que je t'aime... écoute... attends quelques jours.
Elle devint froide et très blanche. Ses bras se raidirent. Il avait effleuré ses lèvres. Elle dit àf renient:
— Lâche-moi, tu me fais mal... J'appelle!
Il céda. Tout de suite, tlle s'écarta de lui; elle resta
un instant silencieuse ; elle détourna la tête, puis, péniblement, et d'une voix martelée :
— Allez vous-en.
Aussitôt il se leva :
— Ah! c'est ainsi!...
— Allez vous-en.
— Soit!...
Il partait. Il fit quelques pas dans la galerie.
Etroit des hanches, large des épaules, de taille haute, jeune animal à la fois délicat et vigoureux, il semblait porter avec lui une atmosphère de joie et de plaisir... Il emportait l'âme même de cette jeune fille.
Elle l'aimait depuis quinze jours. Elle se souvenait si complètement de cette soirée !
C'était à un grand dîner politique que donnait Georges Avrinos. Il y avait là le ministre Bourguillard, le vieil ami de la maison^, et aussi Gustave Schreiner que l'on recevait pour la première fois, et ses deux associée, fraub et Malan. Hélène était assise au bout de la table, entre le fils de M. Traub, et Welly, le flirt de sa bellesœur. Oui, jusqu'à ce jour, elle avait cru que M. van Clayssen s'occupait de la femme d'Antoine et qu'il lui plaisait. A elle-même il ne plaisait guère.
On le disait mauvais garçon, coureur de filles, vivant on ne savait de quelles ressources, friand de querelles, une sorte de spadassin, d'aventurier qui gagnait sa vie au jeu.
Personne ne connaissait sa famille. Antoine l'avait rencontré quelque part et l'avait présenté à sa femme. Hélène le traitait avec cette indifférence qu'elle témoignait à tout le monde, à toute cette cohue qui envahissait sans cesse les salons cosmopolites de son père.
Une jeune fille dans les salons d'un Avrinos I...
Même, à M. van Clayssen, elle marquait plus de mépris qu'aux autres, et cela peut-être parce qu'elle sentait, comme toutes les femmes, que s'il avait voulu, s'il avait voulu vraiment...
Ce soir là, il avait voulu.
Autour d'eux, on parlait politique : Les grèves de Marseille tournaient à l'émeute; M. Schreiner disait qu'il perdait vingt mille francs par jour, et M. Malan affirmait que « cela ne pouvait durer ».
Hélène se rappelait nettement ces détails, et puis elle ne se souvenait plus que des paroles qu'elle avait échangées avec Welly.
il avait commencé par ces mots :
(( Mademoiselle, je voudrais bien savoir quelque chose?.... Pourquoi vous suis-je odieux? »
Et, sans lui laisser le temps de répondre, il lui avait expliqué pourquoi elle le haïssait. Il lui avait dit très simplement :
(( Un aventurier? oui, c'est vrai... je suis un aventurier. Est-ce ma faute? »
Orphelin, riche à vingt ans, vile ruiné, sans aucun espoir de gagner sa vie, il était descendu... oh ! si bas!...
Une jeune fille dans le monde d'un Avrinos!... A force de mépriser, le cœur a des besoins inouïs de pardon et de tendresse, et la science de trop d'ignominies, après avoir saccagé la candeur véritable, recrée au fond des êtres une naïveté nouvelle.
(( Ah! si quelqu'un m'aidait, avait murmuré M. van Clayssen. Si j'avais un ami!... »
Il était triste, délicieusement, il avait été triste tout le soir. — Elle, était triste comme à l'ordinaire. — Ils
ne s'étaient pas quittés, et, quand Welstein était parti, à son frère Pt riclès qui lui disait : — « Prends garde à ce van Clayssen »... elle avait répondu sèchement:
(( Merci, je sais me conduire ».
Depuis cette nuit là... comme cela avait été vite! D'ailleurs, ces quinze journées pour les Avrinos, avaient passé avec une violence folle.
Taudis que M. Xénidès s'effrayait de recopier tant de rapports d'ingénieurs, ses maîtres palpitaient d'espoir après deux années d'angoisses, et de quelles angoisses !
On sonne à la porte. — Ne serait-ce pas un créancier ?
Ils ont tous des dettes. Ils dépensent trois cent mille francs par an, et n'ont d'autres ressources que les gains de Georges Avrinos, cinquante mille, cent mille francs peut-être. L'argent est le pivot de leurs pensées. Il faut que mademoiselle Avrinos commande une nouvelle robe chez sa couturière ou qu'elle paie ce qu'elle doit. Elle commande la robe. C'est ainsi chaque semaine^ et l'on court au précipice. — Mais voici que tout change.
C'est au lendemain de la soirée inoubliable: Antoine, son frère cadet Périclès, Hélène et leur mère écoutent, stupéfaits, Georges Avrinos qui délire...
Que ne leur promet-il pas I Usera immensément riche avant six mois. Souvent, il leur a dit cela, mais, aujourd'hui, il est sincère; Hélène le croit sincère... Elle est amoureuse, et il lui paraît que le destin qui lui doit le bonheur, va s'acquitter en une seule fois.
(( Ah ! si j'osais », dit M. van Clayssen.
Le lendemain, il ose. Il l'aime I Elle n'est pas surprise. Je suis pauvre », dit-il.
Qu'importe ! ne doit-elle pas être riche bientôt ! Périclès, ce railleur, croit lui-même que l'affaire des « Transports du Levant » va réussir...
L'Affaire.,.
C'est ainsi qu'Hélène appelle une chose vague qu'ella ne comprend pas, mais qui est le sourire de sa destinée.
Il s'agit de...
Elle ne pourrait vous l'expliquer. On a reçu des dépêches du prince de Chalcédoine. MM. Schreiner, Malan et Traub signeront, au premier jour, un contrat avec Georges Avrinos. Il y aura, à Salonique, une grande flotte. Georges Avrinos possédera un yacht. On fera des croisières sur la Méditerranée.
Pour la première fois de sa vie, madame Avrinos paraît heureuse. Elle embrasse Hélène et sa voix lamentable chante : — « Ze souis contente .. » — L'Affaire... l'Affaire... Il manque un million pour que l'affaire réussisse. Eh! ce million, on le trouvera. Le prince CaiitLmir... — (( Mais oui! mais oui... » — Et tous, ils ont confiance.
En quinze jours, leur vie s'est métamorphosée,
Hier, après une heure de causerie adorable et si respectueuse, M. van Clayssen a suivi Hélène dans sa chambre. Elle ne savait pas... Il l'avait ensorcelée. Elle serait sa femme. Dans quelques minutes, il allait demander sa main. — « Welly... » — Elle l'aimait à en mourir, et ses remords aujourd'hui s'enfuyaient. Pourquoi ne lui avait-elle pas cédé tout à fait? Si elle avait été sa maîtresse, il y aurait eu entre eux ce que les jeunes filles nomment 1' « irréparable )), et il n'aurait pu se présenter devant elle comme il l'avait fait tout à l'hei re en disant : — « Je voulais parler à M. Avrinos hier soir,
mais un rendez-vous urgent m'a empêché... )) — Il ne l'aurait pas jouée, il ne s'en irait pas^ ainsi, alerte e' sans compassion, sans retourner la tête dans la galerie
— Welly, ne parlez pas!
Ah! cri d'humble détresse...
Elle n'avait pas encore l'habitude.
Elle eut tout son orgueil, (et c'était toute sa force) brisé par cet aveu. Elle oublia... Elle voulut seulement qu'il revînt.
Elle fut exaucée.
— Vous êtes plus raisonnable, dit-il, faisant volteface.
Elle ne répondit pas. Dès qu'il fut près d'elle, elle s'empara de ses bras, et, se serrant contre lui, elle supplia, avec un accent que la nécessité de parler à voix basse amollissait :
— Oh! Welly, emmène-moi!... prends-moi avec toi!... ta femme, ta maîtresse, prends-moi!... Ecoute! écoute ! je ne veux plus rester dans cette maison !... Ahl si tu savais!... emmène-moi !
Il répondit :
— Viens dans le boudoir...
Et, doucement, il l'entraînait.
Ils traversèrent un grand salon où le soleil devenait froid sur des meubles laqués. Puis ce fut une petite chambre bleue : le boudoir, qui conduisait par une baie en ogive dans un jardin d'hiver.
Parmi les plantes rares, de précoces lilas avaient fleuri.
Hélène disait :
— Je mourrai si tu m'abandonnes.,.
Elle s'accrochait à son épaule. Elle attendait un de
ces baisers profonds qu'il savait donner, lui seul, pensait-elle; mais, l'ayant prise dans ses bras, et regardée, coin ne pour la dernière fois, il dit :
— Soyons sages...
Et il s'écarta :
— Causons... Vous désirez que je sois franc...
— Vous?
— Tu désires...
— Je désire que tu m'aimes... je n'ai que toi au monde...
Il s'impatientait. Il pensa : — a Finissons... » — Il sentit que son visage devenait maussade, et, par coquetterie, il appuya son front contre la fenêtre, de telle sorte qu'Hélène ne vit plus que le pur profil et les cheveux blonds. Elle dit encore :
— Mais oui, je n'ai que toi...
Il osa répondre :
— On dit toujours cela...
Elle reçut cette phrase en plein cœur, et ce fut en elle soudain, et sans même qu'elle en comprit la raison, un apaisement détestable.
C'était fini.
— Sois sérieuse ! Si je t'écoutais... Je n'ai pas d'argent, tu le sais bien, et toi-même ..
C'était fini.
Il n'y avait plus une pensée vivante en cette tête glacée. On enterrait dans la fosse commune son amour, le plus bel amour qui eût jamais battu de l'aile vers le ciel. A travers le silence, elle entendait M. van Clayssen être franc pour la première fois, — et comme c'était vilain!
— Toi-même... Peut-être n'as-tu pas encore appris ce qui s'est passé à la Chambre... L'alïaire...
Ah ! que disait-il en parcourant le boudoir?
— Tu ne peux pas comprendre, mais il a suffi qu'un député imbécile intervînt à la tribune pour que la combinaison de ton père échouât...
Il devenait loquace, parce qu'elle semblait « prendre la chose avec philosophie ». Elle était donc intelligente, Ci^tte grande fille? Tant mieux! On pourrait lui expliquer... Il prit une chaise, s'assit en face d'elle :
— Essaie de me suivre: Ton père avait monté un syndicat pour racheter les navires de la Compagnie des « Transports du Levant »... Malan et Traub, cédaient à l3urs fils qui habitent Salonique, leur part dans l'ancienne société; Cantémir prenait à son compte la part du vieux Schreiner, et M. Avrinos touchait la forte somme en échange de certaines faveurs qu'il obtenait du prince de Chalcédoine, et sur lesquelles Bourguillard fermait les yeux..
Elle contemplait un vase de Venise qu'il lui avait donné en lui parlant des lagunes, et une seule image se formait en elle : Une plage en Grèce, le Phalcrc aux premiers jours de Juin. Elle était une gamine, rieuse et fière de vivre. Elle courait au bord de la vague, elL entrait dans l'eau, ouvrait ses petits bras; le flot glissait; un peu d'écume s'arrêtait sur ses doigts; elle appuyait la joue contre sa main qui caressait la mer ; elle voyait, là-bas, les îles bleues et rêvait de les atteindre.
Athènes, son enfance, et celte nouvelle enfance, son amour... Tout était fini.
Eile ne désirait plus rien; rien ne l'étounait, ni la voix changée, précise; de van Clayssen, ni qu'il teniàt de lui expliquer les lois mariiines, n.' le désastre qu' 1 annonça'.l.
LES MÉTÈQUES -ai
Il parlait. 11 parlait vile, sans trêve. Peut-être avaitil peur de celle femme immobile et froide qui, à son tour, devrait parler.
— M. d'Aubenois, hier, à la Chambre, a demandé l'expulsion de ton père... Tu comprends: la flotte des « Transports » se compose de vingt navires, et la marine française est trop éprouvée déjà pour ne pas sentir cette perte... Dans les couloirs le scandale était énorme... Pas un député n'a pris la défense de M. Avrinos. Ce matin, tous les journaux l'attaquent... Mais, tune m'écoutes pas...
— Si, dit-elle, je vous écoute.
Jamais elle n'avait tant ressemblé à ces marbres qui sont au Louvre. Elle sentait grandir en elle l'orgueil même de son malheur. S'il lui avait dit : « Je ne vous aime plus... » que serait-elle devenue? — Mais elle pensait : (( Il ne m'a jamais aimée... » et cela était trop. Elle se dressait déjà sur des ruines et leur désolation Texallait.
Oui, tout n'avait été qu'illusion : l'Affaire et l'Amour; l'une avait produit l'autre, et le sourire de sa destinée, ces quinze jours bien-airaés, était le sourire qui se mêle à tous les drames. — « Tu te moques, destin, mais je te fuirai où tu ne pourras plus m'atteiudre... )) Elle relevait la tête... Le parfum des lilas... Elle dirait à son frère qu'elle voulait autour d'elle tous les lilas du jardin.
— Où irez- vous? disait Welstein. En Grèce, sans doute?... Ton oncle Serviadès, par amour pour ta mère, vous fera peut-être une pension. Ce seront des années dures à vivre... Ai- je le droit d'augmenter votre gêna des ennuis de ma pauvreté?
— Taisez-vous, dil-elle.
Quelqu'un ouvrait la porte. Hélène murmura d'une VOIX très basse :
— je vous cooseille de partir, — tout de suite...
Périclès Avrinos entra dans le boudoir.
C'était le fils cadet de Georges Avrinos. Un jeune homme de taille moyenne, vigoureux, maigre. Comme M. van Clayssen, il avait les joues et les lèvres rasées de près, mais cette nudité qui rendait si jeune la physionomie de Welly, accentuait au contraire sur la figure de Périclès une expression de mélancolie un peu hautaine, moqueuse, et qui ne manquait pas de noblesse. Brun, extrêmement pâle, avec des reflets verts sous la peau, des yeux gris, le front large et fuyant, le nez droit, la bouche à la fois cruelle et molle, le menton volontaire, les muscles des mâchoires faisant saillie, il ressemblait aux profils qui sont sur les médailles byzantines. On disait de lui : « Il a une tête ». — Il ne faisait rien pour mériter cette réputation. Il se coiffait plat, portait une raie, s'habillait comme tout le monde, c'est-à-dire comme un sportsman.
Il entra sans hâte. Peut-être avait-il voulu prévenir de son arrivée, mais quand il fut dans le boudoir, il fixa sur Hélène un regard si clairvoyant qu'elle ne douta plus du soupçon qui l'amenait.
Il dit d'une voix sèche :
— Maman t'appelle...
Paisiblement, Hélène répondit :
— Bien...
El ne bougea pas.
Welstein s'était levé, affable et narquois. . — Gomment allez-vous?
— Bonjour, dit Périclès, sans prendre la main qu'on lui tendait.
Alors, M. van Clayssen eut le bref sourire qu'Hélène avait vu sur les lèvres de son fiancé, une nuit de bal, durant laquelle il avait insulté, pour la détendre, un danseur qui se permettait une plaisanterie trop familière; et fougueusement Hélène désira, puis craignit une querelle.
— Je vous accompagne jusqu'à la porte, Welstein. Elle passa enlre les deux jeunes gens. Hs se toisaient
l'un l'autre. M. van Clayssen souriait; le visage de Périclès était immobile, ses lèvres presque blanches.
— Venez- vous?
Tous trois quittèrent le boudoir. Dans le salon, les fenêtres étaient grandes ouvertes.
— Quel temps admirable! dit Welstein.
On ne lui répondit pas. Un bruit de voix traversait la double porte qui séparait le salon du bureau. Hélène regarda Périclès. Périclès fronçait les sourcils.
Ils entrèrent dans la galerie. Comme ils la traversaient, ils aperçurent, de l'autre côté du vestibule, une grande femme vêtue de noir et qui marchait avec majesté.
— Tu m'as appelée, maman? demanda Hélène.
— Ze t'ai appelée?... Mais non, ma petite... Bonzour monsieur van Glaysseu...
Et, tandis que van Clayssen répondait : — « Bonjour, madame » — la silhouelle de madame Georges Avriucs s'éloigna dans la galerie, se confondit avec les nuances mories d'une vieille tenture persane derrière laquelle elle disparut.
Hélène se tourna vers Périclès. Il se tenait très droit, les mains dans les poches de son veston, les coudes écartés, la tête rejetée eu arrière Aucun reproche: Hélène évita seulement de regarder Welly; elle savait bien qu'il se moquait.
— Au revoir, dit-il. Serezvous à la première des (( Cent Jours »?
— Je ne crois pas, dit Hélène. Adieu.
H lui tendit la main. Machinalement, elle lui donna les doigts. Il voulut les baiser, mais il les sentit lourds, froids et durs comme de la pierre. Il les laissa
Plus tard, il avoua qu'à cet instant, il avait (( tout prévu )).
Il allait sortir, quand le choc de l'ascenseur, heurtant le taquet de l'étage, annonça l'arrivée d'une visite; puis ce fut le timbre de la porte.
— Je me sauve, dit Hélène.
Elle s'enfuit.
Elle ne s'enfuit pas très loin. Elle dépassa à peine cette draperie qui masquait le vestibule où s'ouvrait la porte d'entrée. Elle entendit Périclès dire gaîment :
— Tiens, Huguette... Déjà levée!...
C'était madame Antoine Avrinos.
Hélène s'appuya contre le mur. Elle avait l'appétit de souffrir plus encore : il lui fallait souffrir beaucoup plus à présent, pour amasser du courage...
« Huguette, heureuse Huguette, pensait-elle; il flirlail
avec vous, et vous flirtiez avec lui, sans l'aiix>er... »
Et, vraiment, pouvait-elle « aimer », cette petite femme qui, sur le seuil de la porte, devant Périclès et van Clayssen, cambrait sa taille mignonne?,..
Madame Antoine Avrinos paraissait une gamine, une poupée faite pour représenter un enfant et vêtue en dame. Elle avait un costume brun, très simple, coupé par un grand tailleur. Autour de son chapeau, printanier déjà, (roses France et paille jaune) ses cheveux bouffaient, blonds, trop blonds, décolorés peut-être par quelque acide et fatigués par le fer qui brûle, mais si fins^ si abondants que leur beauté frappait le regard et qu'on les voyait, eux seuls, avant de remarquer le visage qu'ils encadraient. Et même, quand on s'intéressait à ce visage, on le trouvait sans expression, fade : une poupée, à coup sûr... De la poudre adoucissait les lignes du nez et des joues, le crayon noir avait souligné le bord des paupières, la bouche minuscule était frottée de pâte rose, et le sourire, qui relevait les lèvres, découvrait, toujours à la même place, la pointe des dents charmantes.
On disait, en l'observant à la hâte :
« Une petite mondaine.., »
C'était vrai. — Elles sont toutes semblables, dans le quartier des Avenues ; elles ont toutes un air privé d'âme, mais il faut aller plus loin : dans les yeux, au fond des yeux, il y a quelque chose... peu de chose, et, pourtant, cela s'anime parfois, cela déborde l'iris, l'agrandit, lui donne une expression d'extase douloureuse. Ce n'est pas leur âme qu'on aperçoit, mais leur volonté de taire ces grands désespoirs qui ne les font pas pleurer.
Et madame Antoine Avrinos parla :
— Bonjour, Welly. Périclès, je voudrais voir voire père.
Dans ses prunelles liquides et vertes, un petit stoïcisme dilatait, ce matin là, le point sombre qui suit les pulsations de notre cœur sentimental... Mais Hélène n'allait pas si loin. Elle disait, comme tout le monde : « Une petite mondaine », et, de l'endroit où elle l'épiait, cachée par la draperie, elle ne pouvait voir autre chose qu'une femme jolie que Welly admirait.
Hélène se laissa tomber sur le divan ; elle ramena les coussins autour d'elle. Elle était si lasse !
Elle entendit son frère répondre :
— Je vais l'avertir, il est dans son bureau avec Antoine, Louis Traub et M, Ghali.
— Ghali, ah bah!... s'écria van Clayssen. Et Périclès passa auprès d'Hélène.
Elle eut envie de l'appeler à son secours. Celui-là l'aimait. Elle en était sure. Même, il n'aimait qu'elle au monde, car il avait un caractère âpre, ou, plutôt, il s'était donné ce caractère, il avait voulu devenir ainsi. Ne l'avait-elle pas connu tendre, impressionnable, malheureux ? Ne l'avait-elle pas consolé souvent lorsqu'il so désespérait jadis d'être le fils de Georges Avrinos...
(( Hélène, disait-il, est-ce que je lui ressemble? »
L'appeler à l'aide... Elle imaginait qu'en écoutant ses aveux, il baisserait la tête et qu'il s'en irait sans mot dire. Déjà, elle regardait cet accablement et se sentait plus malheureuse.
Elle laissa passer Périclès.
Il ne l'aperçut point, H marchait à grandes enjambées, appuyant fortement, selon son habitude, ses pieds sur le tapis.
Un silence, puis un chuchotement : la voix d'IIuguette, la voix de Welstein. De quoi parlaient-ils? M. van Clayssen avait franchi le seuil, mais n.adame Antoine Avrinos était dans le vestibule. Hélène écouta un instant.
— Je vous répète que je rendrai à cette femme son argent, ce soir, ou, sinon...
La voix d'Huguette tomba. Hélène n'entendait plus. Huguette traversa la galerie, entra dans le salon. Hélène ouvrit les bras, enfouit sa tête dans les coussias, et, les serrant contre elle, pleura.
Affalé sur une chaise, dans le bureau que n'égayait plus (les fenêtres étant fermées et M. Xénidès absent) l'atmosphère de l'Avenue ni le clapotis de la machine à écrire, auprès de Louis Traub et d'Antoine qui se tenaient debout de chaque côté de la cheminée, M. Ghali, énorme, gourd, ventru, le menton appuyé sur la béquille de sa canne, ses longs favoris blancs suivant le mouvement de ses joues, tour à tour gonflées et flasques, Yousef Ghali, vieillard originaire de Salonique, riche à millions, et qu'on nommait, en France, Arthur Ghali pour feindre d'ignorer ses origines, — M. Arthur Ghali tournait le dos à la lumière et, clignotant des yeux, écoutait la voix étrangement sonore qui agrandissait l'espace de la chambre.
— J'affirme, disait Georges Avrinos, — et il haussait l'index de la main droite, tandis que son autre main s'appuyait au manteau de la cheminée, — j'affirme que nous allons assister à une renaissance de ces contrées qui furent jadis les plus fertiles du globe... Mais oui, mon cher, vous le savez bien, l'axe de l'Europe se dé-
place vers l'Est, conséquence naturelle du percement de l'isthme de Suez... L'Allemagne, débordante de vie, cherche la route d'Orient, et, sur le chemin que les peuples du Nord vont féconder dans leur éternel exode, les 'vieilles richesses de nos terres natales dorment d'un sommeil qui s'achève déjà... Comprenez-vous?... Ce que je veux, ce n'est point retirer de maigres bénéfices de la transformation d'une société marseillaise en société chalcédonienne. Je ne suis pas courtier en vaisseaux! Ce jeune homme — et il montra Louis Traub — vous expliquera mieux «ue moi les avantages de notre combinaison. Ce que je veux...
Il voulait créer un empire.
Il parla de la Compagnie des Indes et de son œuvre, de Cécil Rhodes et de l'Afrique. On devait suivre l'exemple qu'avaient donné les Anglo-Saxons — la première race du monde !... Le Levant tout entier appartiendrait aux négociants assez hardis pour entreprendre sa conquête, et, ces négociants, Avrinos les avait trouvés ! Il affirma que MM. Schreiner, Malan et Traub apporteraient à la Chalcédoine non seulement leur flotte, mais des capitaux immenses. Il dit encore :
— Las des utopies qui écrasent la fortune de la France, ces messieurs ont compris la grandeur de mon œuvre...
Et, de nouveau, il parla du sol fécond des rives levantines, des hauts plateaux de l'Asie Mineure, des vallons du Péloponèse, des îles de la Mer Egée^ des plaines macédoniennes.
C'était, dominant Yousef Ghali de ses bras levés, un Avrinos qui .ue ressemblait plus au portrait reflété par la glace, ni à cet Oriental fatigué, adorant sur le balcon le jeune soleil, c'était peut-être le Georges Avrinos dont
l'outrecuidance avait poussé jusque sur un trône le fils mélancolique d'une duchesse mélomane, ce fut vraiment un homme entraîné au dessus de lui-même par le plus étonnant mirage. . . et, tandis que, citant des chiffres et des documents précis : « les Compagnies de cabotage là-bas, donnent du 30 0/0 mon cher », il dénombrait, avec des mots remplis d'emphase, les toisons d'or qu'il voulait conquérir, tandis qu'il décrivait les flottes sillonnant les mers, les comptoirs sur les quais de Smyrne, de Beyrouth et de Salonique, les vastes exploitations agricoles défrichant un domaine que la charrue, depuis dix siècles, avait respecté, tandis qu'il s'écriait, étonnant Louis Traub et même Antoine : — « Je me moque des députés français et de Bourguillard, je suis l'ami de tous les princes de la péninsule, ils m'aideront, n'en doutez pas! Aidez-moi, et nous transformerons le monde... » — ses prunelles illuminées, son accent lyrique et pourtant sincère, le port hautain de sa tête, traduisirent tout l'orgueil de ces créateurs qui, poètes ou financiers, semblent soulever dans leurs mains ouvertes les songes qu'ils forgent et que leur parole réalise.
vu
Au salon, Périclès avait rejoint sa belle-sœur. Il était entré par la porte de la galerie, et dès le seuil, il avait dit:
— Huguette, mon père ne peut vous recevoir...
Elle avait murmuré: « Ah!... » distraitement. Elle se tenait debout près de la porte du bureau et se penchait vers le mur, comme quelqu'un qui écoute.
Alors Périclès s'était approché d'elle, et, sans savoir pourquoi, il avait marché avec précaution.
Maintenant lui aussi, il se penchait vers le mur.
Dans cet appartement, il n'était personne, ce matin-là, qui ne prêtât l'oreille à quelque bruit.
Trois fenêtres ouvertes donnaient au salon la lumière de l'Avenue, et, sous cette vive lumière, madame Antoine Avrinos était trop blonde en vérité.
La tête inclinée sur l'épaule, les yeux à demi-ci os, elle souriait par habitude, mais les coins de sa bouche tremblaient un peu, et ses doigts gantés et fragiles, qui tournaient et retournaient une boîte en or, étroite et longue, une de ces trousses où il y a de la poudre, une houppe, uu bâton de pâte rouge, un miroir.
Auprès de cette petite femme, Périclès semblait plus grand. Sa figure avait une expression singulière : il se mordait les lèvres, fronçait les sourcils, regardait la porte du bureau avec une sorte de rage contenue. C'était bien là ce qu'il éprouvait: la rage d'un homme que ses nerfs contraignent à des actes dont souffre son orgueil.
(( Si quelqu'un entre ici, pensait-il, Huguette et moi, nous serons comme deux enfants pris en faute. Ce sera tout à fait ridicule. ))
Mais il pensait ainsi pour se distraire d'une autre idée ; il sentait qu'il ne pouvait pas faire autrement que d'écouter, que c'était honteux et imbécile — et puisque, malgré tout, il écoutait, il comprenait inconsciemment, que le résultat de cette scène qui se déroulait dans le bureau, aurait pour lui r ae importance énorme, — qu'il était, en un mot, « soli aire » des paroles qu'on prononçait de l'autre côté de cette cloison...
Rien ne pouvait l'humilier davantage que de se sentir solidaire des paroles de Georges Avrinos. Non pas qu'il fût un de ces niais vaniteux qui dédaignent sans cause quiconque appartient à leur famille. Périclès n'avait pas de vanité. S'il en avait eu, et de cette espèce, aurait-il gardé ce prénom grotesque?... Périclès !... Beaucoup de ses compatriotes qui se font appeler, sur le Boulevard, Etienne ou Jean, s'appellent Socrate, Epaminondas ou Pandéli. Il les aurait imités s'il avait été vaniteux. Il ne l'était point; mais jadis naïvement, il demandait: — (( Est-ce que je lui ressemble, Hélène?... » — Et s'il ne posait plus cette question, c'est que, maintenant, nul doute ne lui était possible: il ressemblait à Georges Avrinos au point de se mépriser lui-même.
Il y a autre chose en nous que des revenants et des
échos, Périclès voulait qu'il y eût en lui autre chose, et cette volouté n'était-elle pas cette autre chose?... Il y avait en lui une volonté de révolte qui l'avait contraint à vivre, pendant cinq ans. — étranger parmi la foule qu'il coudoyait, — comme un étranger dans sa propre famille.
Cinq ans...
C'était au lendemain des fiançailles de son frère Antoine avec mademoiselle de Glarencie-Erfeuil. — Jusqu'alors, Périclès n'avait eu d'autre but dans l'existence que d'être un jeune homme que la vie émerveille. Voluptueux, artiste, doué de l'imagination la plus ardente, il avait promené à travers Paris un gai visage et un esprit charmant. En trois semaines, tout cet optimisme sombra... Huguette avait épousé Antoine.
Le soir de ce mariage, Périclès était un autre homme. Inquiet, taciturne, il étonna tellement ses amis qu'ils lui demandèrent en riant s'il était amoureux de sa bellesœur. Il leur répondit par un regard si froid qu'ils se turent et ne doutèrent pas d'avoir dit vrai. — Périclès était il amoureux? Peu importe. Il avait perdu sa gaîté, il ne trouvait plus toute joie exquise; il sentait moins; il réfléchissait davantage.
Antoine avait épousé Huguette.
A l'église de la Madeleine, Antoine Avrinos épouse Huguette de Clarencie-Erfeuil.
Devant l'autel, la fiancée est adorable, mieux que jolie, si vraiment jeune fille, avec ses cheveux serrés, ses joues hâlées, cette expression ingénue sur sa petite figure... Et derrière elle on chuchotte :
« A demi-orpheline, fille d'un diplomate sans cesse en
LES MÉTÈQUKS 43
voyage, elle a été élevée, en province, par son grand'oncle et par son oncle à la mode de Bretagne. Comment se fait-il que ni M. de La Vrillière ni M. de Bosne n'assistent à ce mariage?... »
Dans un groupe, Léopold Dechartres, le petit Dechartres, l'auteur de vingt romans à clef, l'homme qui sait le mieux la vie parisienne, explique tout bas les raisons de cette absence.
Périclès l'aperçoit qui désigne le père d'Huguette.
Celui-ci est un vieillard impotent; la gorge convulsée par un rire de maniaque, il s'appuie sur des béquilles. Hier, ce podagre a été nommé Ambassadeur de France. Le minisire Bourguillard a fait ce présent nuptial aux Avrinos. Faveur sans lendemain!... Ambassadeur in-ex- Iremis, M. de Ciareucle-Erfeuil ne pourra jamais occuper la charge qu'on lui destine. Mais Périclès croit entendre qu'on murmure :
(( Comment? Vous ne savi^ez pas?... Le vieux fou ne vivait que pour cela. Il a vendu la petite... »
Heureux Antoine!... Georges Avrinos a réussi un coup de maître.
(( Et la dot est convenable? Un million six cent mille francs, sans compter les espérances... »
Les mains jointes, auprès de son mari qui s'ennuie. Huguette prie ardemment. Elle épouse un inconnu. Tout cela fut bâclé en trois semaines. Elle l'épouse pour obéir à son père, et ne comprend pas ce qu'elle fait, car ni son grand'oncle ni son oncle n'ont essayé de l'avertir.
(( Ma fille m'appartient, » leur a écrit M. de Clarencie.
Hs se sont inclinés. Ce sont des « fossiles ». Ils ne quittent pas leur province. Ils préfèrent assister de loin, im-
puissants et furieux aux pires catastrophes, plutôt que de provoquer un acte de révolte.
Et que pouvaient-ils contre la magnifique souplesse d'un Avrinos?...
Il rayonne d'orgueil dans Ja sacristie; Paris entier lui serre la main... Jusqu'à ce jour l'inventeur du prince de Chalcédoine a manqué d'un point d'appui solide en France. 11 a trouvé ce point d'appui : la mère d'Huguette est née Malan. Les Malan sont de grands bourgeois calvinistes, et l'un deux est l'associé des armateurs Schreiner et Traub.
La cérémonie s'achève... Antoine et sa femme disparaissent dans leur coupé. A l'église orthodoxe, ils seront bénis de nouveau. Deux valets mettent en voiture M. de Clarencie-Erfeuil. Sur les marches de la Madeleine, la foule se disperse. . . quelle foule !.. . Voici Bourguillard au près de Georges Avrinos... Et Périclès, qui les observe, à la dérobée, s'aperçoit que l'ironie d'un sourire peut dépasser en valeur tragique les gestes les plus violents...
Pendant son enfance, il avait ignoré la situation véritable de sa famille. On l'avait tenu à l'écart, dans une de ces pensions des bords du lac de Genève où l'on vo t des orphelins millionnaires, des fils de princes nègres et des bâtards de grands seigneurs. Il se croyait le fils d'un journaliste célèbre. Et cela d'ailleurs l'intéressait peu. En arrivant à Paris, il avait subi le charme de la ville. Georges Avrinos avait trop d'occupations pour ne pas laisser ses enfants s'élever à leur guise. Généreux comme tous les Orientaux, il remplissait chaque mois la bourse de Périclès, et Périclès, la poche garnie, s'en était allé vivre à l'aventure. Etudiant le droit, puis la médecine, puis les lettres, il avait été heureux comme on ne peut
l'être qu'une fois, et c'est quand les forces dont nous disposons pour sentir sont encore intactes et contraignent au silence l'esprit d'analyse, ce meurtrier.
Le meurtrier avait fait son œuvre. Inconsciemment amoureux, inconsciemment jaloux, Périclès attentif, comprit par quels moyens son père était devenu illustre. De ce grand homme, il était le fils...
(( Lorsque j'étais jeune, disait Georges Avrinos^ j'étais tout le portrait de cet enfant... »
Eh oui ! ils se ressemblaient ! Mille détails en avaient averti Périclès : il avait son élégance naturelle, son emphase joyeuse, sa sensualité, la même vigueur d'imagination qui lui faisait croire véritable une fable qu'il inventait, la même souplesse,, le même désordre, les mêmes enthousiasmes, les mêmes défaillances...
Il était un Avrinos.
Une émotion violente durcissait son visage. Devant lui, la tête inclinée sur l'épaule, cheveux trop blonds, lèvres trop rouges, héroïquement fardée, petite mondaine devenue pareille à toutes les autres et jolie comme toutes les autres dans sa robe brune du matin, Huguette, écoulait, elle aussi était solidaire des paroles que l'on prononçait de l'autre côté de la cloison.
Combien de temps dura cette scène dans le salon plein de soleil? Quelques minutes, une minute peut-être.
Huguette, la première, parla :
— On ne comprend pas ce qu'ils disent. A demi-voix, Périclès répondli :
— Non, à cause du rideau...
Puis, ils restèrent en face l'un de l'autre, les yeux baissés.
Soudain la boite en or d'Huguelte s'ouvrit. De la pou-
dre tomba sur la robe brune; le crayon de pâte rouge et la houppe roulèrent sur le parquet. Périclès se baissa, et doucement, il épousseta la jupe.
— Périclès ! je croyais qu'il était brouillé avec ce Ghali...
— Il n'est brouillé avec personne, ce matin. Donnezmoi votre trousse.
Il s'était redressé avec brusquerie, et ce fut presque violemment qu'il prit des mains de sa belle-sœur la boîte eu or 011 elle ne parvenait pas à remettre la houppe. Huguette ne parut point s'apercevoir de cette mauvaise humeur. Elle dit :
^- Alors... cela va mal...
— Cela ne peut aller plus mal. Avez-vous lu les journaux?
— Oui... ou, du moins, on m'a raconté...
— On?
Et il prononça ce « on », comme s'il voulait contraindre Huguette à nommer quelqu'un.
Elle dit :
— Et moi qui venais...
— Vous veniez?...
Elle se tut. De l'autre côté de la porte le bruit des paroles faiblissait. Par les fenêtres ouvertes, la rumeur de l'Avenue envahit la chambre. Les mains d'Huguette se serraient l'une contre l'autre.
— Périclès?...
— Eh bien?...
Elle hésita.
— Non, pas ici... Allons dans le boudoir...
— Si vous voulez.
Elle le précéda. Elle marchait d'une façon délicieuse,
LES MÊTÊOUtb 47
elle cambrait les reins, rejetait un peu, pas trop, ses épaules en arrière, elle ne se balançait pas sur les hanches comme les Orientales, elle n'avançait point par saccades comme les Anglaises, elle trottinait, levant et posant les pieds selon ce rythme alerte qui seul, permettait de reconnaître, dans les rues de Paris, au début du xx^ siècle, les Françaises des demoiselles originaires de l'Espagne, de l'Australie ou du Guatemala.
Tout au moins Périclès faisait-il cette remarque baroque, et il se disait encore qu'il ne restait rien de la jeune fille dont, peut-être, il avait été amoureux, rien que cette façon de trottiner. Il la revoyait telle qu'elle était jadis, cheveux serrés, joues hâlées...
Il sentit son front devenir moite et son cœur battre à grands coups quand elle oublia de sourire, et, dans le boudoir dont elle avait refermé la porte, prit les deux mains de Périclès et lui cria :
— Sauvez-moi !... Je suis perdue.
Depuis longtemps il attendait ce cri d'agonie. Huguette avait franchi les étapes avec une vitesse folle. Paris avait ébloui cette provinciale.
C'est toujours la même chose dans cette ville exquise: le plaisir est si facile et l'ennui si grand de tant s'amuser, que toutes les petites épouses pour souffrir un peu en arrivent à souffrir beaucoup.
Périclès était certain que sa belle- sœur avait pris un amant, et cet amant, il le connaissait, il le haïssait. Son émotion fut si vive qu'il ne put prononcer une parole. Et voici, contre sa poitrine, une jolie robe brune, sur son épaule, un visage qui se cache, sous sa bouche, les roses France d'un chapeau printanier.
— Oh ! Périclès, je suis trop malheureuse !...
Que lui importe maintenant de se décoiffer, de tacher de poudre le veston de son beau-frère?... Elle souffre. Elle a vu de la pitié sur le visage de Périclès. Il faut qu'elle pleure.
— Huguette !... voyons ! Huguette !...
Dans le jardin, les lilas embaument. Le soleil illumine les coussins d'étoffe brochée qui recouvrent ce fauteuiloù, tout à l'heure, devant la fenêtre, Hélène était assise auprès de Welly... Et ce fauteuil attire le regard de Périclès, et Périclès imagine déjà les aveux qu'il va recevoir. Il caresse la taille d'Huguelte. Chastement, il la serre contre lui :
— Ma chérie !... Voyons, dites-moi... Si je puis vous être utile... vous savez bien...
Elle lève un peu sa figure bouleversée:
— Je sais... vous n'êtes pas comme les autres... Et c'est pour cela...
Elle s'interrompt.
— Périclès, je voudrais vous dire...
— Dites...
-- J'ai des ennuis.
— Quels ennuis ?
— Des ennuis d'argent.
— Ah ! je n'ai pas le sou ma pauvre amie. Voulezvous cent francs?
- Ohl... Oh... Périclès I
— Je regrette, ma chère, de ne pouvoir vous offrir davantage.
A mesure qu'elle parlait, il l'a repoussée et il s'éloigne d'elle avec un sursaut d'épaules.
Il est déçu, furieux. Des ennuis d'argent 1... L'argent,
Kargent!... P>'riclès méprise l'argent... Tous, autour de lui, ont des th ffres plein la bouche. Il pense : — « Ah I nom de Dieu! j'étais bien sot de m'émouvoir ! Celle peti!e grue venait taper mon père... »
Et il s'en va vers la fenêtre.
Huguette est restée seule au milieu du boudoir. Avec sa jolie robe, son chapeau de paille et de roses, elle semble, tant sa détresse même est banale et déjà vue, la poupée dont on a brisé le ressort. Ses genoux fléchissent et ses bras tombent. Puis, soudain, elle se redresse, et d'une voix grave :
— Si je ne trouve pas cinquante mille francs avant demain, je me tuerai.
Déjà Périclès se penche vers la fenêtre, il se retourne :
— Vous êtes folle; on ne se tue pas pour de l'argent !
Mais cette phrase lui parait absurde déjà, et il revient près d'Huguette qui murmure :
— Folle?... Ah! Dieu, non!... j'ai été folle pendant cinq ans...
Pendant cinq ans ! Périclès comprend ce que ces mots signifient. Si les Avrinos aiment l'argent, ce n'est point pour le garder. Leur argent, l'argent des autres, ils le jettent par les fenêtres. Grâce à eux, la fortune d'Huguette, sa dot et l'héritage qu'elle fit à la mort de son père ont disparu. Périclès pense : — « N'est-ce pas nous qui l'avons ruinée?... » — Et cela l'exaspère de penser ainsi. Huguette le ramène à un drame où, malgré qu'il en ait, il lui faudra tenir son rôle, à ce drame d'argent que Georges Avrinos, là-bas, dans son bureau, dirige vers une catastrophe ou vers un triomphe. Périclès s'abuse : il attribue à sa haine des questions pécuniaires le
sentiment qui lui fait répondre à l'insinuation de sa bellesotur par une autre insinuation.
Elle a murmuré : « J'ai été folle pendant cinq ans I » Il réplique :
— Pendant cinq ans, Huguette?... et surtout depuis six mois, il me semble...
Elle lève la tête :
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire depuis que vous avez rencontré.. Comme il n'achève pas, elle lui lance un regard fur-
tif.
— Qui donc?
Et, de suite, se met sur la défensive.
— Si vous parlez de monsieur van Clayssen..;
— Chut... fait Périclès.
Elle proteste :
— Je vous jure I
Il l'arrête d'un mouvement de sa main levée.
— Cela ne me regarde pas.
Et il dit encore, sournois et méchant :
— Après ce qui s'est passé hier à la Chambre, je ne crains plus qu'il épouse Hélène...
Puis il rougit, honteux, car il redoute l'effet de ses paroles. S'il ne s'est point trompé, elles doivent mettre Huguette hors d'elle. Mais Huguette ne témoigne ni surprise ni colère. Elle répond seulement :
— Il n'a jamais voulu épouser votre sœur... Il lui faisaitla cour, pour s'amuser, et il me racontait...
Elle n'a pas le temps de finir :
— Mais taisez-vous donc ! lui crie Périclès.
Les rôles ont changé. Périclès est vibrant. Huguette Tient d'insulter le seul être qu'il aime au monde. Pour
sa sœur, Périclès a mieux que de la tendresse, il a cette pitié qu'il aurait pour lui-même, s'il ne détestait pas les gens qui se lamentent sur leur propre sort... Elle est une partie de lui-même. Il voit passer sous ses yeux les scènes de ce roman qu'il observe depuis quinze jours. Cent fois, il a essayé de mettre Hélène en garde contre ce jeune homme trop beau. Des scrupules l'ont empêché de réussir... Scrupules imbéciles!... Il n'osait pas compromettre cette femme qui, maintenant, se vante de S'être amusée...
— C'est abominable ce que vous dites là!... Et c'est stupide, ma chère! Il a commencé à s'occuper d'elle quand le bruit a couru que nous allions faire fortune...
— Ce n'est pas vrai!
— Ce n'est pas vrai ? xA.llons donc ! Rappelez-vous ce dîner avec votre oncle Malau... Rappelez-vous...
Mais elle ne l'écoute plus.
Elle chancelle, s'accroche au dossier de la première chaise que sa main rencontre. Et, brusquement, Périclès se tait. Elle a soupiré :
— Oui, sans doute, je me suis trompée...
Périclès songe : « Si elle n'a plus de conscience, à qui la faute ?... »
Elle s'appuie maintenant au moutantde la baie et tient ses deux mains pressées contre ses joues. Dans ses prunelles vertes, l'iris agrandi a repris son immobilité, tandis que, sur sa figure défaite, les émotions se succèdent, posant chaque fois un masque nouveau.
Et Périclès n'ose plus la regarder. Une peur étrange lui serre la gorge. Cependant il n'est point craintif à l'ordinaire. Mais il lui semble que tout l'appartement est rempli de catastrophes. Oui, derrière chaque porte, une
catastrophe se prépare. Il a peur. La maison croule. Soudain résonne encore, venant du salon, la voix de Georges Avrinos. Périclès sursaute... Une autre voix.., Périclès murmure :
— Huguette, monsieur Ghali s'en va...
Elle a l'air de ne pas entendre.
— Huguette !
Elle lève les yeux.
— Si vous avez quelque chose à me demander, Huguette, si je puis vous rendre quelque service... Mon père va savoir que vous êtes ici, il vous fera chercher...
Elle secoue la tête :
— Non, maintenant, je ne pourrai plus...
— Gomme il vous plaira.
Et, à cet instant même, il a cette attitude accablée dont Hélène avait eu la vision, tout à l'heure, dans la galerie, quand elle songeait à se jeter dans ses bras.
Cependant, Huguette a ouvert la boite dorée. Elle se mire, se poudre à petits coups, le menton et le nez, rajuste son chapeau, et, quand elle se tourne vers Périclès, elle a repris son sourire.
— Qu'allez-vous faire... pour ces cinquante mille francs, Huguette ?
— Est-ce que je sais I
— Et à qui devez-vous une telle somme ?
— A qui?... A la maîtresse d'Antoine, mon cher ! à la Reguerro.
— Vous dites?...
— Oh! c'est tout une histoire !...
Du bout des doigts, pour que la poudre tombe, délicatement, elle effleure ses joues.
— Tout une histoire... Je vous la raconterai cet
après-midi; venez prendre le café à la maison. Je déjeune avec Geneviève Cantémir, en tête-à-lête.
— J'irai, dit Périclès un peugouailleur. Mais n'est-ce point votre jour?
— Oui.
— Et vous recevrez?
— Sans doute.
On heurte la porte.
M. Xénidès annonce que « M. Avrinos » attend « Madame » dans le bureau. Huguette suit le secrétaire. Au seuil, elle se retourne, met un doigt sur ses lèvres :
— Soyez discret, dif.-elle Elle s'éloigne.
Elle marche à ravir.
Resté seul dans le boudoir, Périclès, tout ahuri par tant de désinvolture, est presque amusé par l'imprévu de cette confession.
— Cinquante mille francs à la maîtresse de son mari, elle n'j' va pas de main morte, la gosse I
Peu s'en faut qu'il n'éclate de rire.
Sur son veston, il brosse la poudre que le visage de sa belle -sœur a déposée. Il fait claquer ses lèvres, regarde autour de lui, s'approche des lilas du jardin, en cueille une grappe dont il mordille la tige, revient vers la fenêtre, et, presque à voix haute :
— Nous sommes foutus !
Puis se laisse tomber sur le fauteuil et murmure :
— Cinquante mille francs... c'est pas ordinaire!
Les mains dans les poches, il allonge ses jambes et respire à pleins poumons. La peur a disparu devant une situation si cocasse. Périclès allume une cigarette, ferint? les yeux, se chauffe au soleil et réfléchit. Ses pensées se formulent en petites phrases courtes quisautillentet qu'il n'achève pas. De temps à autre, il prononce une de ces phrases, puis se tait.
— Evidemment, elle a cru, comme tout le monde, que l'Autreallait gagner... Moi-même... Et, pourtant, j'étais averti... Elle avait des dettes... Couturière... modiste... Il faut payer... Nous l'avons ruinée I... Sans doute l'Autre lui doit... Tout cela se tient... Mais pourquoi emprunter à la Reguerro?... Est-ce que?... Mais non!... mais non !
Il serre entre ses dents la tige de lilas. Le parfum du tabac se mêle au parfum des fleurs. Périclès cherche la solution d'une énigme. Il ne souffre plus.
Soudain, il s'écrie :
— Dzoon!
(Juron grec.)
Il s"est souvenu de quelle étrange façon Welstein van Clayssen fit ses débuts' dans le monde des Avrinos :
L'année précédente, au mois de novembre, Anita Reguerro, danseuse, ramena de Biarritz un jeune homme qu'elle avait rencontré sur la plage. D'où venait-il? Elle n'en savait rien et ne s'en souciait guère. Il se nommait le baron van Clayssen. Lorsqu'il souriait, toutes les femmes étaient amoureuses... Déjà elle l'appelait Welly. — Or, Antoine Avrinos n'était pas jaloux de sa maîtresse. Leur liaison durait depuis sept années, et, si elle durait encore, malgré l'inévitable satiété, c'est que tous deux y trouvaient avantage. Du luxe et des diamants de la « belle Anita » Antoine se servait comme Georges Avrinos des photographies royales étalées dans son bureau. A Paris, un homme qui donne chaque année trois cent mille francs à une fille jouit d'une certaine estime. Anita semblait coûter le double à son amant. En vérité, elle ne lui coûtait pas un sou. Jadis, elle l'avait ruiné, ou, pour mieux dire, l'avait aidé joyeusement à ruiner Huguette,
mais, aujourd'hui, elle tirait ses revenus d'une autre source, celle-là inépuisable... Elle trompait Antoine avec un vieillard auquel, par mille artifices, elle laissait pe ser qu'il était aimé pour lui-même, tout en lui faisant payer très cher la joie qu'il avait de se croire aimé gratuitement. Ce vieillard n'était autre que Yousef-Arlhur Ghali, le grand usurier de Salonique. Niais en amour, manquant d'expérience, riche à millions, malade, quasi gâteux, il imaginait ne solder que les petites dettes inavouées d'une femme qu'il adorait parce qu'il la volait à un autre ; et, pour la récompenser de cette illusion d'être, à son âge, presqu'adultère, il la couvrait de cadeaux, de bijoux, de parures. Elle les revendait. Il subvenait à toutes ses dépenses. Antoine fermait les yeux. Entre lui et la Reguerro l'amour était mort; une sorte de tendresse chaste persistait ; ils étaient de vieux amis, des associés, un ménage paisible, sans scrupules... Quand Anita s'engoua du baron van Clayssen, Antoine fit bon accueil au nouveau venu. Ce jeune homme lui plaisait qui trompait Ghali, qui s'habillait à ravir et parlait la langue anglaise comme s'il avait toujours vécu à Londres. Il le rencontrait chaque jour dans la maison de son amie. Bientôt, ils devinrent inséparables. Un soir, Antoine invita Welly à dîner chez Huguette...
Ce fut de cette façon que M. van Clayssen fit ses débuts dans le monde des Avrinos.
Et Périclès pense :
— A coup sûr, van Clayssen est l'intermédiaire... Alors il serait toujours avec la Reguerro... Mais s'il couche avec elle, est-il l'amant d'Huguette ?... Et comment Anita n'est-elle pas jalouse?... A moins que, par
perversion, elle n'ait voulu... Et cette pauvre Hélène qui adore ce souteneur...
Périclès se lève. D'un coup de pied, il repousse le fauteuil; il va sur le balcon et s'appuie au garde- fou.
Midi ! le soleil écrase les dernières brumes. L'Avenue atteint à l'apogée de sa gloire matinale. De l'Arc énorme aux grilles du Bois, ce ne sont que gaîtés, élégances, bruits de sonnettes. Toutes les femmes de la colline de l'Etoile s'empressent au rendez- vous d'Avril.
Toutes les femmes de la colline de l'Etoile...
Au bord des pelouses, elles marchent à petits pas, et, de temps en temps, tournent la tête pour sourire à qui les suit
Sur la chaussée, elles conduisent avec une audace d'enfant des chevaux qui semblent plus fougueux, guidés par elles.
Elles s'en vont lentement, pensives et sournoises, dans les contre-allées, où les attendent des jeunes gens., leurs amours printanières.
« Etre beau comme van Clayssen, songe Périclès, ou riche comme Arthur Ghali ! »
Connaissez-vous un lieu de repos plus dangereux que ce balcon sur cette Avenue?... Derrière Périclès, une maison saturée de drames ; à ses pieds, un cortège de millionnaires et de putains... — Et c'est ici le centre du monde, la voie triomphale où se rassemblent, venus des cinq parties du globe pour affirmer leur victoire et l'orner de plaisirs, les vainqueurs de chaque nation. Parmi ces hommes et ces femmes qui passent, la plupart ont touché le but que leurs efforts, jadis, se sont proposés, et, au delà, ils jouissent maintenant de la vie, et ils en jouissent de quelle manière!...
Ail ! voluptés qui trop souvent avez retenu dans cette Avenue prestigieuse, désir de ces filles magnifiques et très célèbres... et cette sensation d'appartenir à l'élite des homme", de frôler des individus exceptionnels, de partager leur vie facile de souverains en voyage, d'être leur égal!... voluptés déprimantes, comme vous enseignez le dédain de toutes les ambitions à ceux que vous ne pouvez avilir!...
Périclès songe :
(( Etre beau comme van Clayssen ou riche comme Arthur Ghali... ))
Il est le fils de Georges Avrinos,
Brusquement, il relève la tête, son visage se durcit, et il ne reste en lui que cette pensée :
« A quoi bon travailler pour atteindre la fortune ou la gloire puisque ceux-là les possèdent, et que je ne saurais vivre comme eux?... et que, je serais tenté de vivre comme eux!... »
C'est une pensée traîtresse :
(( Je ne peux pas travailler uniquement pour gagner mon pain. Cela je ne le peux pas 1... Il me faut une am bition. »
Sa figure s'obscurcit davantage :
(( Dans quelques jours, il faudra gagner de l'argent... Et les livres que j'ai envie d'écrire ne peuvent pas me rapporter de l'argent. »
Pensée traîtresse : — « A quoi bon réussir parmi les hommes?... »
Quand on y arrive, et surtout quand on est le fils de Georges Avrinos, ce poète dégradé, on songe à écrire des livres pour soi. .
Et si la misère survient?
Cependant, au bureau, Huguette s'écartait du fauteuil où, pour être plus près d'elle, Georges Avrinos avait posé les genoux.
Il parlait à sa bru comme un amant à sa maîtresse : il ne pouvait s'approcher d'une robe sans la toucher, d'une femme sans lui faire la cour.
— ... Mais, mou père, disait Huguette, je ne vous blâme pas ; l'argent a été perdu... Je vous l'avais confié pour le jouer : vous n'êtes pas responsable.
— Pas responsable!... Vous être trop généreuse, Huguette; vous avez une âme d'enfant, aussi candide que vos jolis yeux...
Quand il faisait la cour à une femme, son visage prenait un air de plaisir, ses rides s'effaçaient, sa barbe grise devenait provocante; il était à la fois frôleur et câlin.
Antoine, étendu sur un divan, contemplait cette scène avec nonchalance. — Contre les vitres de la fenêtre, le soleil brillait.
— Je vous dois votre fortune, ma chérie, toute votre fortune que mon fils a dissipée...
Et comme elle disait :
Oh ! ma fortune... — et levait les épaules, il déclara, d'une voix profonde :
— Je vous la rendrai ! — il serra les doigts d'Huguette à lui faire mal — et plus vite que vous ne le pensez...
Elle se tourna vers la porte :
— Laissons cela...
— Non, mon enfant, je ne laisserai pas ce sujet... Elle l'interrompit :
— Pardonnez-moi... il est tard, et je déjeune avec Geneviève Cantémir.
— Il e^t midi, et vous déjeunez à une heure, déclara Antoine
Il s'était levé; il ajusta son monocle
— Je m'en vais... Restez, ma chère...
Et, s'inclinant devant elle avec une politesse moqueuse!
— Croyez que je suis au regret de n'avoir pas cinquante mille francs sur moi...
— Je ne vous ai rien demandé, répliqua Huguette. Mais il se mit à rire :
— Darling I . . . Vous avez eu tort, je pense . . A défaut d'argent, j'aurais été voir ce couturier qui vous ennuie... Dites-moi... Il y a trois ans, vous vous habilliez chez Ludovic... Est-ce lui?... Hum?
Elle ne répondit pas. Elle se tenait toute raidie contre ce besoin d'avouer qui grandissait de nouveau dans son cœur. Mais elle méprisait trop l'homme qui l'interrogeait. Elle mit son orgueil à rester muette.
— Vous ne voulez pas que je sache son nom?.,. A votre aise... ricanait Antoine. — Au revoir père, je déjeunerai au Cercle, c'est convenu...
Il partait. Sur le seuil du bureau, il se retourna :
— Au fait, dit-il, goguenard, que ne vous adressez- vous à votre oncle de Bosne. Je l'ai rencontré tout à l'heure sur l'Avenue.
— Je sais qu'il est à Paris, dit Huguette, mais je m'étonne que ce soit vous qui me conseilliez...
— Et pourquoi, s'il vous plaît?... interrompit Antoine, avec un air de bravoure.
Elle se tut. Elle ne voulait pas tomber dans la vulgarité d'une querelle, et, d'ailleurs, à quoibon?... Auraitil compris, cet inconscient, à quel motif elle obéissait, si elle lui avait raconté que, cent fois, elle avait dû le défendre, lui et tous les Avrinos, contre les propos injurieux de ses oncles? — a Ton mari te ruine!... Les Grecs sont des forbans !... Vous finirez sur la paille ! n — Ainsi parlaient M. de Bosne et M. de la Vrillière depuis cinq années, et surtout depuis la mort de M. de Clarencie-Erfeuil; mais, à quoi bon répéter cela? à quoi bon dire qu'elle ue se sentait pas le courage de s'avouer perdue devant ces provinciaux qui l'avaient élevée, qui l'avaient abandonnée à l'époque de son mariage, qui lui avaient tenu rigueur, tout un hiver, parce qu'elle mettait du henné sur ses cheveux?... Elle se tut, mais ne baissa pas son regard devant le regard d'Antoine.
Georges Avrinos intervint :
— Ta femme a raison. .
Et, d'un mouvement de tête, il invitait son fils à partir.
— J'aimerais mieux demander l'aumône à mes oncles Malan.
— Ne faites pas cela ! s'écria Georges Avrinos. Antoine ouvrit 1 i porte.
— Arrangez-vou j...
Et il disparut en riant.
Lorsque le bruit de ses pas eut cessé :
— A nous deux! dit Georges Avrinos.
Huguette recula, étonnée. C'était, devant aîlc, <jne figure sévère, des yeux aigus, une bouche méchante.
— Vous ne pensez pas, ma petite, que j'ai cru un instant à cette histoire de couturier... Ta, ta, ta,... laissezmoi finir... Et, d'abord, asseyez-vous...
II lui montrait le divan. Elle s'y laissa tomber.
— Je suppose... commença Georges Avrinos.
11 se tenait debout. Elle voyait sa barbe pointue, ses lèvres serrées, son grand nez qui bougeait, son front couvert de rides, et, plus loin, reflétée dans la glace, la même image, et encore le portrait peint par Boldini : Le vieillard aux aguets devant un rideau pourpre. Et elle n'aurait pas été surprise, s'il lui avait dit à cet instant ce qu'elle osait à peine s'avouer.
Depuis son mariage, elle subissait la fascination de cet Avrinos auquel rien n'était impossible, qui était allé la chercher dans sa province, et, pour la donner à son fils avait créé son père Ambassadeur de France, — qui l'avait ruinée, volée, et qu'elle admirait... Blottie parmi les coussins, elle attendait qu'il s'écriât :
(( Comment vous, Huguette, avez- vous pu emprunter de l'argent à la maîtresse de votre mari ?... »
Mais il disait des paroles toutes différentes :
— ...Je suppose, ma chère, que si vous êtes venu© aujourd'hui me réclamer les sommes que vous m'avez librement confiées, c'est que ma situation vous paraît difficile et qu'elle semble dangereuse à certaines personnes qui vous touchent de près.. Est-ce que je me trompe?...
Elle soupira. Il crut à un aveu.
— Eh bien, mon enfant, reprit-il, cela est abominable !... Mais je ne perdrai pas mon temps à vous faire toucher du doigt combien il est peu digne de vous d'accabler un homme que tout le monde assaille... Vous êtes ma créancière, je vous dois la vérité, je vous la dirai...
Il s'arrêta, ferma les yeux, les rouvrit, et lentement :
— Je ne vous le cache pas, ma situation est très grave.. L'incident d'hier, survenu deux jours trop tôt, me force à livrer une bataille pour laquelle je ne suis point prêt encore... Vous savez ce dont il s'agit...
Elle indiqua, par un geste indifférent, qu'elle savait ou croyait savoir.
— Nous devions signer la semaine prochaine, poursuivit Avrinos, un contrat définitif, votre oncle Charles Malan, Messieurs Schreiner et Traub, le prince Gantémir et moi... Ce contrat, qui m'assurait une part considérable dans les bénéfices de l'affaire que vous connaissez, me sauvait d'un désastre dont je vous parlerai dans quelques minutes... Ce contrat, le prince Cantémir ne veut plus le signer. Il tremble devant le scandale, c'est un sot!... Mais voici qui est plusdangereux: Gustave Schreiner revient de Marseille, inquiet, prêta rompre... Enfin, tout à l'heure, j'ai reçu de Claude Bourguillard, une lettre qui, me donnant rendez-vous pour ce soir, me fait douter du secours que je devrais attendre d'un ministre que j'ai si longtemps défendu... Demain je puis être ruiné... Il est possible aussi que je triomphe...
Il parlait avec précision, d'une voix brusque où ne chantait presque plus le zézaiement oriental. Sa main gauche frappait de petits coups répétés sa main droite qu'il gardait appuyée contre sa poitrine, les doigts glissés
entre les boutonnières de son gilet... Sur le visage d'Huguette, son regard tomba, froid et lourd, et elle ne pouvait, bien qu'elle en eût l'intense dé^ir, ni baisser les yeux, ni détourner la tête.
— Je ne vous aurais pas entretenue de ces ennuis, mon enfant, si vous n'aviez, à propos de cette dette qui vous a servi de subterfuge, manifesté Tintention de demander l'aumône à votre oncle Malan... Eh! je sais! je sais !... vous n'en ferez rien.. Mais peut-être serez-vous tentée aujourd'hui de vous plaindre de moi... Je vous dois un demi million, il dépend de vous que je puisse vous le rendre... Si vous laissez croire à votre famille, à vos oncles, à qui que ce soit, qu'étant votre débiteur, je refuse de vous payer, je suis perdu.. Voyons !... Tâchez de me comprendre : Dans la maison Schreiner, Malan et Traub, j'ai un allié et un ennemi... L'allié, c'est Franz Traub, qui n'entend pas qu'on l'assassine à coups de grèves et sous prétexte de patriotisme; l'ennemi, c'est Gustave Schreiner : vendre des navires français à des étrangers lui parait sacrilège. En face de ces deux associés, devenus presque des adversaires, se trouve votre oncle Malan. Vous le connaissez mieux que moi; il est timide, craintif. Eh bien, ma petite, hier encore, il m'appartenait !... Vous vous rappelez les événements qui précédèrent votre mariage. Le jour où, triomphant des répugnances de Bourguillard, votre père obtint, grâce à moi, la récompense de ses longs services, j'ai donné à votre oncle l'impression que je disposais d'une force qu'il a pris l'habitude de respecter... Eh bien! cette force, Huguette, n'existe pas ! vous voyez ! je suis sincère : ma force n'est qu'un mirage... Je m'explique: Si Bourguillard, et votre oncle et le prince, mon
maître, jusqu'à ce jour m'ont soutenu, protégé, respecté, c'est que chacun d'eux s'imaginait que tous les autres étaient à ma merci. Par !e fait d'un certain nombre d'opinions avantageuses, j'ai acquis une sorte de puissance ; mais, pour que cette puissance ne s'effondre pas, il faut que toutes ces opinions subsistent. Elles s'appuient les unes sur les autres. Déjà, hier, quand on s'est aperçu dans les couloirs de la Chambre que Bourguillard me lâchait, cet équilibre a été rompu; je travaille à le rétablir... Admettez un instant que vous, ma fille, alliez vous plaindre de moi, cet équilibre serait irrémédiablement détruit. Aux yeux du monde, je ne serais plus qu'un escroc, un escroc qui vous aurait dépouillée. Sans doute, votre oncle Malan m'abandonnerait. Schreiner aurait beau jeu pour lutter contre Traub... et ce serait la débâcle, la débâcle pour moi, pour vous, car, mon enfant, que vous le vouliez ou non, vous êtes mon associée...
Il se tut, respira fortement :
— Oui... mon associée, au même titre que ce Ghali dont la visite m'a empêché de vous recevoir tout à l'heure. Ecoutez cela, Huguette, et suivez cet exemple... L'homme qui est sorti de ce bureau avant que vous n'y entriez est un misérable ! Jadis, je l'ai traité comme un frère. Depuis six mois, pour une piètre histoire d'argent, nous étions brouillés. Sur cette brouille, ce Levantin a greffé une de ces haines qui sont très fréquentes chez nous, en Orient, mais qui détonnent, ici, en France. Il pensait, il y a vingt minutes, la satisfaire. Il est arrivé chez moi, ayant ses poches pleines de traites signées de mon nom. Il lui suffisait de porter ces traites chez un huissier pour m'anéantir... Il vient de s'en aller, con» ^ 4,
vaincu que, si jamais il voulait rentrer en possession des sommes qu'il m'a prêtées, il devait d'abord m'aider à vaincre la fortune, et c'est lui qui va remplacer le prince Cantémir dans la combinaison que je prépare. Je vous le répèle : ce Ghaliest un misérable; il me hait, mais que lui servirait de me frapper?... Il est trop intelligent ; il a compris que son intérêt était d'oublier sa haine. Je ne vous demande que cela, Huguette, oubliez vos rancunes.
— Mais je n'ai pas de rancunes I murmura Huguette.
— Vous auriez le droit d'en avoir... Les cinq cent mille francs que vous m'aviez confiés, je ne les ai plus. Il faut que vous soyez bien convaincue que votre intérêt vous ordonne de venir à mon aide. Ne vous impatientez pas: j'ai bientôt fini. Vous êtes la femme de mon fils; Antoine a certainement un million de dettes, j'en ai le double, le triple peut-être, je ne sais pas... Si je suis vaincu ce soir, ce sera une catastrophe inouïe... Et que ferez-vous ?... Vous n'aimez pas votre mari. Ne vous en défendez pdint! ce n'est pas votre faute... mais la misère à deux est tragique quand on ne s'aime pas. Me parlerezvous du divorce?... Que dira-t-on, si vous abandonnez dans les mauvais jours un homme avec lequel vous avez vécu quand il était puissant? Et quelle autre raison pourriez-vous invoquer ?... Antoine avait une maîtresse, il ne l'a plus...
— Ah !... dit Huguette,
— Oui, j'ai exigé, hier, qu'il rompît avec cette fille, Huguette se mit à trembler.
— Qu'avez- vous, mon enfant? dit Avrinos. Mais déjà elle s'était dominée.
— Rien, répondit-elle, si ce n'est que vous m'expli-
quez, un peu durement, des choses pas très gaies. Et, souriante :
— Je ne veux pas dire que la rupture d'A.ntoine soit une triste chose, mais le reste...
Les bras croisés sur la poitrine, Georges Avrinos marchait dans la chambre. Il s'écria :
— Rien n'est beau comme une bataille ! Si je ne me battais pas, je mourrai d'ennui... Lutter, vaincre!
Puis, s'arrêtant devant Huguette :
— Je ne vous ai parlé que de désastre, mais vous ▼errez ce que sera la victoire!... Ecoutez, ma petite: Jurez-moi de vous taire aujourd'hui, même de répoudre, si l'on vous interroge, que vous avez en moi une confiance absolue...
— Je vous promets de me taire, Monsieur, et je n'ai pas grand mérite à cela. Vous me l'avez démontré.
— Bien, ma fille... Mais pourquoi m'appelez-vous Monsieur? Peut-être vous ai-je offensée?... Comprenez donc que j'ai tout à craindre de l'influence que M. de la Vrillière et M, de Bosne ont sur vous. Or, ils sont à Paris et vous les avez vus.
— Non, dit Huguette en s'éloignant un peu de son beau-père qui s'était assis sur le divan, je ne les ai pas encore vus, je les attends cette après-midi...
— Ah! fit Avrinos, et il cligna de l'œil, vrai?...
— Mais oui.
— Alors? cette histoire de couturier?. . combien devez-vous?...
— Cinquante mille francs.
— Obtenez un délai.. Quarante-huit heures, et je paie... je vous le jure!
— Merci, j'essaierai...
— Voulez- VOUS que je m'en charge ?. . . J'ai l'habitude.
— Non, non, mon père, vous avez d'autres soucis...
— Des soucis..
Il passa la main sur son front, se renversa sur les coussins.
— Des soucis... Ah ! je les oublierai vite si je triomphe...
Et, se tournant vers Huguette, et à demi couché prèi? d'elle :
— Voyez- vous, petite fille, j'ai pris hier une décision!.. Dieu ! que vous avez de jolis doigts !... Une décision très sérieuse. Il faut que tous vous changiez de vie... Car n'est-ce pas?... moi, j'ai vécu pendant quarante années en ne me souciant que de poursuivre des chimères, et je suis devenu vieux...
Il jouait avec les mains de sa bru, et, tout en parlant de sa voix désabusée, comparait ses propres bagues aux bagues d'Huguette.
— Je n'ai jamais songé à l'argent que pour le jeter par les fenêtres, et maintenant l'argent se venge... Si je possédais ce que j'ai gaspillé, je serais vingt fois millionnaire, et tout le monde admirerait mon énergie. A vingt ans, j'étais pauvre... Je me suis fait moi-même... L'argent! eh! bien, oui, ma chérie, il faut gagner de l'argent et le conserver ; il faut être économe, devenir économe, sage, bourgeois, voilà ma décision... Ne dites pas que le diable en devenant vieux se fait ermite... Je ne parle pas de moi, je parle de vous autres, de Périclès, d'Hélène, d'Antoine, de vous... Moi, je ne pourrais pas changer... Mais, si je triomphe, je vais m'occuper de reconstituer votre fortune : je veux vous donner à tous un patrimoine qui vous permellra de vivre, comme je
n'ai pas vécu, hélas!... et, lorsque vous serez tous heureux, eh bien, je m'en irai content... J'ai soixante-deux ans, ma chérie... allons I allons! assez bavardé... vous êtes jolie comme un amour... An revoir, vous dînez avec nous, ne l'oubliez pas... Au revoir, et rappelez-vous., mon associée... Vous verrez! vous verrez!... Je triompherai... et je paierai votre couturière, lundi, oui lundi, c'est convenu. Laissez-moi baiser vos mains pour me porter bonheur
Quand Huguelle fut partie, Georges Avrinos s'appuya contre le mur, et soudain il eut l'air d'un petit juif fripé qui va mourir.
— Monsieur Périclès, Mademoiselle votre sœur vous cherche..,
— Ah ! merci, j'irai... Mais viens donc sur le balcon, grand sauvage ! Dis donc ! mon père est dans son bureau avec ma belle-sœur, hein?
— Oui Monsieur.
— Bien! bien !... Es-tu content ici, Xénidès? travailles-tu?... J'entends: travailles-tu pour toi?... Pas beaucoup?... Ce n'est pas une sinécure d'être le secrétaire de Georges Avrinos, surtout en ce moment... D'ailleurs, je ne te plains pas. Pourquoi diable! es-tu venu à Paris?
— Mon Dieu Monsieur, vous m'avez déjà demandé cela. Je pensais, je pense encore...
— Tais-toi! Sais-tu ce qu'on apprend à Paris, mou cher ?.. On y apprend à devenir critique, pas autre chose, et quand on est devenu critique, vois-tu!... Ecoute: tu as du talent; va-t-eu d'ici... Il y a cinq ans, moi, je!,.. Mais en voilà assez. Où est Hélène?
— Elle est dans votre chambre, Monsieur, et je voulais...
LESl MÉTÈQUES 71
— Eh bien?
— Tout à l'heure, Monsieur, j'ai aperçu mademoiselle Hélène qui s'essuyait les yeux... Ah! M )i sieur Périclès, je ne comprends pas exactement ce qui se passe... mais, je vous en prie... parfois vous êtes si brusque !.. ne soyez pas brusque avec elle...
— Xénidès !
— Monsieur ?
— Va-t-en d'ici!... Retourne à Athènes... oublie le français; écris dans notre langue, sois toi-même et n'imite personne, laisse-toi porter par ta tendresse vers le ciel et la terre, mais ne t'occupe pas des petites filles qui pleurent dans les maisons de cette Avenue... Pour les comprendre, mou cher, il te faudrait trop de littérature.
— Oh ! Monsieur, est-il donc nécessaire de les comprendre pour les plainore?
— Et pour les aimer, Xénidès... Allons, dis-le... Non, ne dis rien... Et pardonne-moi, j'ai été ridicule. On est toujours ridicule ici quand on est lyrique.
Le même jour, 45 avril, dans leur salle à manger toute blanche, laquée, les Avrinos déjeunent.
Une large baie éclaire la chambre d'un jour un peu glauque. La table est trop couverte de fleurs et d'argenterie. On attend un invité sans doute. Les Avrinos attendent toujours l'hôte imprévu. Quand il ne vient pas, ils restent mornes.
Deux grands valets en livrée marchent à pas silencieux.
De temps à autre, Georges Avrinos regarde les chaises vides.
Ici, aurait dû s'asseoir sa fille Hélène, là son fils Périclès. Trois fois déjà, on les a prévenus que le déjeu» ner était servi et Georges Avrinos déteste qu'on soit inexact.
Il appuie ses bras sur la table. Ses épaules haussées encadrent sa tête; il mange vite, avec rage. Sa femme, qui l'observe, s'effraie de ce'tte colère et tremble qu'il ne s'aperçoive de son effroi.
Madame Avrinos a été belle jadis, d'une beauté tou-
jours un peu froide, imposante et lourde, — beauté de statue, beauté de gynécée, mais depuis vingt ans, les chagrins d'une vie sans cesse périlleuse, le malheur d'un amour qui s'obstine, ont cruellement ravagé ses traits.
Sous les cheveux, sombres encore, coiffés sans recherche ni frisure, le front a des teintes de vieil ivoire Les joues sont lâches, les paupières bistrées, la ligne du nez est trop accentuée ; la bouche n'a plus de lèvres, et le regard craint de n'être pas compris.
Hypathia Serviadès avait seize ans lorsque Georges Avrinos se fit aimer d'elle. Eclatante vengeance contre les Serviadès !... Riches commerçants de Chios, ils dédaignaient vraiment trop les Avrinos qu'ils traitaient de journalistes et d'avosals criards. L'orgueil de ces Chiotes décida du sort d'Hypathia.
Fille de Pandeli Serviadès — le seul des Serviadès qui fut mort dans la gêne — elle vivait, avec sa mère et ses quatre sœurs, de la pension que leur faisait son frère Constantin. Celui-ci venait d'épouser la fille de Michel Aspros et représentait à Liverpool la maison de commerce de son beau-père, cette maison Aspros and C" qui, déjà célèbre, allait devenir bientôt l'une des plus considérables entreprises du globe pour l'achat aux Indes du coton et des blés.
Hypathia n'avait point de dot, Georges Avrinos n'avait point de fortune. Mais déjà un obstacle, la résistance des Serviadès, l'exaspérait. Il enleva Hypathia pour en jouir à sa guise. La colère des Serviadès aggrava le scandale de cet enlèvement. Leur volonté exila d'Athènes les coupables. Constantin Serv'.adès offrit à son beau-
frère un emploi dans la succursale de la maison Àspros à Marseille. Avrinos partit pour la France, le cœur plein de haine. En quelques nuits, il avait épuisé son amour. Cinq années, ils demeurèrent à Marseille. Ce fut pendant ces années médiocres qu'ils connurent Claude Bourguillard, employé^ lui aussi, dans la maison Aspros. Le futur ministre s'occupait déjà de politique, collaborait à un journal sans clientèle, conspirait. C'était sous le Second Empire, en 66. Un instinct pareil de leur propre valeur réunit Avrinos et Bourguillard.
— Ah ! si je n'avais pas épousé cette dinde ! disait Georges Avrinos.
Et l'autre hochait la tête,
Hypathia souffrait en silence. Les grecs de Marseille lui tenaient rigueur. Elle restait seule, tout le jour, et ne voyait le monde que par les yeux de son mari. D'abord, il l'avait traitée en esclave. Quand il comprit qu'elle serait toujours soumise, attachée à ses pas, il prétendit qu'elle devint l'associée de sa carrière. Il lui donna des leçons, lui apprit le français, et, comme elle zézayait d'une façon affreuse, il l'obligea — il l'oblige encore — à répéter, chaque nuit, vingt fois avant de s'endormir: « Je suis bien gentille... » Elle disait « Zo souis venzentille... » — et pleurait de ne pouvoir dire mieux...
Passionnément, elle admirait son maître.
Bourguillard et Avrinos, devenus inséparables, ne par laient que de révolutions et d'émeutes. Ils prédisaient, ces mécontents, le triomphe de toutes les révoltes. A eux deux, ils changeraient la face du monde. Et madame Avrinos avait confiance. Ironique, autant qu'elle pouv.iil l'être, elle déchirait les lettres de son frère :
« Que ton mari soit ponctuel et s'applique, écrivait Constantin, il aura de l'avancement, n
— Bel avancement ! s'écriait Avrinos. Etre leur domestique toute ma vie!
On lui proposait une place dans un journal d'Athènes. Il abandonna les Aspros et partit pour Londres comme correspondant. On le payait dix livres sterling par mois.
Ce fut le début de sa carrière.
Dans le brouillard, Hypalhia connaît les pires tristesses. Nouveau pays, nouvelle langue qu'elle ne comprend pas. Elle a un fils encore: Périclès, — une fille : Hélène. Ces deux enfants, Avrinos les envoie en Grèce, auprès de sa belle- mère, sitôt qu'ils sont en état de supporter la traversée. Hypalhia les voit partir sans regret; leurs cris irritaient le héros qui vient de trouver sa route de gloire.
Depuis la guerre de 1870, Claude Bourguillard a fait son chemin : il est député ; dans deux ans il sera ministre ; il a écrit à Georges Avrinos de venir le rejoindre. La République appartient aux larges intelligences qui veulent le bonheur de tous les peuples, la paix universelle, le triomphe de la civilisation. Avrinos a haussé ley épaules en recevant cette lettre. H vient de passer quelques années au milieu d'un peuple qui ne se paie ni de mots ni d'utopies. Cependant il ira en France, mais pour y faire sa fortune. Dans un pays où un Bourguillard peut devenir m oistre, il ferait beau voir qu'un Avrinos ne devînt pas l' lUStre. H s'embarque à Douvres. Sa femme l'accompagne docile, presque heureuse.
On quitte 1 .ondres. Voici les bords de la Seine... Nouveaux décon , et ce langage qui est la tortured'Hypaihia :
(( Ze souis ven zentille... »
Ce n'est plus la solitude autour des Avrinos, c'est la Rohue.
Pendant vingt-cinq ans, ce fut, autour d'Hypathia épouvantée, un tourbillon d'intrigues et de folies
Boulevard Malesherbes, Un appartement de cinq mille francs. Antoine est àLouis-le-Grand; Périclès à Vevey, dans une pension suisse ; Hélène à Paris, élevée par une institutrice anglaise, ou plutôt par des institutrices anglaises, car on dut en renvoyer trois qui devenaient trop familières au gré de Georges Avrinos dont le caprice un instant les avait distinguées.
Car Georges Avrinos n'est pas un mari fidèle. Il ne l'a jamais été. A Londres, à Marseille, il trompait sa femme sans qu'elle s'en aperçut. Ici, il se gêne moins. On baigne dans une atmosphère de cynisme et d'amour...
Madame Avrinos ne s'indigne pas. Il faut à un homme plusieurs esclaves. — Mœurs d'Orient. — Hypathia a d'autres soucis. La carrière de Georges Avrinos se dessine.
Correspondant de journaux levantins, brasseur d'af faires, il gagne beaucoup d'argent. Il en dépense davantage. Il sème l'or sans compter, tout comme son amie la duchesse de Thorig, ex-pianiste, ex-bohême, qui, maintenant, reçoit toute la ville dans ses salons de l'Avenue d'Eylau. Comment s'est opérée cette métamor phose?... Hypathia n'en sait rien. Elle est le caissier qui paie, la ménagère qui surveille la maison, la grande dame qui doit ignorer par quels stratagèmes un mari gagne les sommes qu'elle gaspille.
Et, ce qui avait commencé Boulevard Malesherbes,
continue Avenue du Bois où ils s'installenl après l'avè» nement du prince de Chalcédoine. Antoine se marie. Périclès est revenu chez ses parents. Hélène a grandi. Madame Avrinos n'a pas le temps de s'en apercevoir. — Elle travaille.
Elle connaît la date des échéances, parlemente avec les fournisseurs, apaise les domestiques. Elle s'occupe des cartes qu'il faut déposer, cornées, dans cinq cents maisons. — Avrinos a besoin d'être populaire.
Hypathia reçoit le mercredi, donne à dîner le samedi. Elle est dame patronesse de la Sociélé hellénique de bienfaisance. Elle n'a pas un instant de liberté. Ses enfants, elle les voit à l'heure des repas. Il y a entre eux et leur père des querelles constantes. Ah ! s'ils étaient tous comme Antoine!.. Mais ce Périclès, qui a grandi loin de ses parents, ne les respecte guère; il est sarcastique, et Georges Avrinos ne supporte point qu'on le raille. Pas davantage, il ne supporte les airs hautains de sa fille. Il la réprimande. Elle regimbe. Madame Avrinos tremble. — Ces repas sont affreux.
Que sera celui d'aujourd'hui ?... Elle n'ose se le demander. Sans doute, il sera pis que tous les autres, car elle devra confesser qu'elle a désobéi aux ordres du maître...
Tout à l'heure, le concierge est venu réclamer sur un ton plein de menaces les deux termes que l'on doit au gérant; il a dit que si on ne le payait pas, il avait des ordres. C'est alors qu'Hypathia n'a pas craint de frapper à la porte du bureau. Georges Avrinos lui a répondu avec violence. Mais cela n'est rien. Comme Hypathia revenait dans la galerie, elle a trouvé son frère qui l'attendait.
Depuis trois ans, Constantin Serviadès habite Paris.
Il y a suivi son beau-père, Michel Aspros, devenu lo grand Aspros, et qui s'est réfugié en France pour échapper . u climat de Londres.
Constantin venait aux nouvelles. Ayant lu les journaux, il re.loutait une catastrophe. Pressée de questions, Hypathia s'est troublée, puis, se rappelant la consgiie reçue, elle a vivement affirmé qu'elle n'avait aucune inquiétude; mais sa voix devait sonner faux. En partant, Constantin a murmuré :
— Si tu as besoin d'argent...
El, bien qu'il ait dit cela avec cet accent de supériorité qu',1 garde vis-à-vis de la jeune fille dévergondée qui s'est enfuie avec un Avrinos, Hypathia a osé soudain, et pour la première fois, avoir, toute seule, une idée.
Là-bas, dans le corridor, le concierge attend... Constantin est très riche... Elle hésite, elle a peur de faire une sottise, elle a peur que le concierge n'ameute les valets : on leur doit trois mois de gages. Elle ferme les yeux... Timidement, elle demande si a on » pourrait lui prêter dix mille francs, à elle, non pas à a Zeorzes », à elle, pour une dette qui la presse et qu'elle ne veut pas avouer aujourd'hui...
Elle ne sut si elle devait se réjouir. Son frère lui serrait les mains :
— Tu auras cette somme cet après-midi.
Et, maintenant, tandis que Georges Avrinos jette des regards furieux sur les chaises vides qui sont à sa droite, et à sa gauche, Hypathia tremble.
La porte de la salle-à-manger s'ouvre. Périclès entre. Sans mot dire, il gagne sa place.
— Il y a un quart d'heure que nous sommes à table, observe Georges Avrinos.
— Tu exagères, il y a cinq minutes. J'étais avec Hélène. Elle est malade.
— Malade?... Pourquoi ?
Si Georges Avrinos n'aime pas que l'on soit inexact, il n'admet point que l'un de ses enfants fasse preuve de mauvaise santé. Lui ne fut jamais malade. La maladie est absurde, — une tare.
— Elle a la migraine, dit Périclès.
Madame Avrinos murmure :
— Veut-elle qu'on lui porte son déjeuner dans sa chambre?
— Quand on a la migraine, on ne déjeunepas, déclare Georges Avrinos.
Et tous se taisent.
Les valets marchent à pas étouffés autour de la table.
Comme Georges Avrinos, Périclès mange vite. Lui a:issi, il appuie ses bras sur la nappe, et ses épaules haussées encadrent sa tête.
Physiquement, le père et le fils ne se ressemblent pas, leurs gestes seuls ont un air de famille.
Madame Avrinos les regarde.
On sonne à la porte. Georges Avrinos se redresse.
Ce n'est rien : Un journaliste qui vient pour une « interview. ))
— faites attendre dans mon bureau et prévenez M. Xénidès.
Dans des coupes d'argent, les domestiques apportent les fruits, les premières pèches de l'année et des fraises énormes. Avrinos ne se nourrit que de primeurs. Il rem-
plit son assiette, et, la bouche pleine, parlant grec afin que les valets ne le comprennent pas :
— Hypathia, dit-il, qu'as-tu fait avec le concierge? Elle répond très vite :
— Je me suis arrangée, Yorgui...
— Arrangée ?...
11 faut avouer. Elle avoue. Quand elle prononce en bégayant le nom de son frère, Avrinos lève la tête :
— Tu lui as emprunté... Je t'avais défendu...
— Mais, Yorgui, il le fallait...
— Il fallait coucher à la rue!
Constantin Serviadès, c'est le rival. Avrinos l'exècre. Ils ont presque le même âge. Leurs débuts furent également difficiles. Prudemment, lourdement, Serviadès a fait son chemin dans la vie. Sa patience est telle qu'elle semble avoir vaincu la destinée. 11 est heureux. Il est respectable à tous les points de vue. L'exil n'a pas eu de prise sur lui. Il est resté Grec, entièrement Grec. La « maison » l'a protégé. Il a les idées de la « maison », la morale de la « maison », l'orgueil de la « maison ». En ce Serviadès, Avrinos trouve les vertus qui lui manquent.
— Ne te fâche pas, Yorgui... je lui ai demandé cela pour moi, je ne t'ai pas nommé...
Elle supplie. Il se tait.
Périclès évite de les regarder. Il sait comment cela va finir... Il vient de quitter Hélène; elle s'est jetée dans ses bras. — « Qu'as-lu donc?... » — Il lui a demandé cela un peu sèchement. Ne savait-il pas ce qu'elle avait? Elle n'a rien répondu. Des larmes sont montées à ses yeux. Périclès n'a pu lui arracher une parole. Elle s'est enfuie.
— Je t'assure, Yorgui que lu juges mal Couslantiu...
— Ce n'est pas moi qui le juge, c'est lui qui me méprise...
Georges Avrinos a dit cela d'une voix sourde, un peu douloureuse.
— Il a des millions, je n'en ai pas... Je suis un sot.. Et pourtant...
11 ébauclie un grand geste qui retombe.
— Quand on pense!. .
Il s'arrête, puis soudain s'écrie :
— Qu'a-t-il fait, lui?... Rien...
Un coup de sonnette l'interrompt. C'est encore un journaliste... Qu'il attende dans le boudoir, et qu'on prévienne M. Xénidès.
De nouveau Georges Avrinos se tait. Une fatigue inaccoutumée pèse sur son front. Pour la troisième fois, on sonne à la porte. Avrinos se lève. Il a pris une cigarette.
— Servez le café ici.
— C'est nous... dit une voix de femme derrière la porte. Peut-on entrer?...
Monsieur et madame Nicolo!
Lui, le Grec affreux, plus Juif qu'un juif, nez immense, vulgaire, offensant, front qui se sauve de peur de rencontrer votre regard, bouche faite de lèvres serrées et proéminentes : double rebord de chair rouge,, pris entre la moustache et le menton ; des yeux petits et longs, craintifs, des pommettes brillantes, des cheveux coupés court et qui frisent; un teint jaune, bilieux, sale; un corps malingre, campé de travers sur de petites jambes, sur des cuisses épaisses.
Elle, une guenon jolie, une négresse, moins la peau qui est grise, des yeux énormes, vraiment admirables,
mais sadiques à force d'être aux aguets de votre sourire, jeune homme !... Une amoureuse : des hanches, de la poitrine, et, dans la démarche, un balancement lascif... Sa toilette? l'élégance même : un grand chapeau la coiffe, sous lequel s'entassent des cheveux noirs, très noirs, trop noirs, bouclés.
Monsieur et madame Nicolo ! En les voyant, les domestiques échangent de brefs sourires.
— Bonjour, ma chère, bonjour, vous.
— Bonjour, madame, bonjour, mon ami.
M. Nicolo est consul de Chalcédoine en France, mais il est surtout boursier, coulissier, exécuteur des mystérieuses volontés de Georges Avrinos. On dit (mais que ne dit-on pas?) que, grâce au prince Maurice, ces deux associés jouent à la Bourse, achetant, vendant les fonds serbes, bulgares et grecs à l'instant opportun; on dit qu'un jour, Nicolo, ayant commis quelques légèretés, ne fut sauvé de la Cour d'Assises que grâce à la protection de Georges Avrinos. On dit encore que madame Nicolo a été le trait d'union entre ces deux hommes si bien faits pour s'entendre. Mais tout cela se chuchote et ne s'af- Brme pas. Il serait de très mauvais goût d'inviter à dîner Monsieur et madame Georges Avrinos sans Monsieur et madame Nicolo.
Ils étaient à peine entrés dans la chambre, que Périclès se levait et sortait.
— Une tasse de café, Julie?
Madame Nicolo s'appelle Julia, mais désire qu'on l'appelle Julie; elle voudrait tellement qu'on la prit pour une française! C'est le moindre de ses ridicules. Elle est néeCriiii, lesCrini, négociants du Caire. Elle a une seule ambition : être reçue dans ce qu'elle appelle le Faubourg.
Devant madame Avriuos, elle semble une petite Loi rgeoise gênée par la présence d'une marquise. La favorite de quelques nuits fait triste figure devant la sultane épouse.
— Merci, Hypalhia, nous sortons de table ; je suis venue en courant. Les journaux ce matin m'ont bouleversée.
Cependant Georges Avrinos a entraîné Nicole devant le vitrail.
— Ghali est venu, dit-il.
— Eh bien ?
— Il me donnera réponse ce soir. Il verra le fils de Malan cette après-midi au Cercle.
— Ah!... Et Cantémir?
— Fini, comme nous le pensions ; mais ne parlera pas...
— Et Schreiner ?
— Rien de nouveau; il arrive à dix heures.
— Que comptez- vous faire?
— Si Ghali se décide, tout va bien. Traub exige la dissolution de la « Société des Transports ».. Nous achetons la part de Schreiner, au besoin la part de Malan et la combinaison reste superbe.
— Et si Ghali ne se décide pas?
— Je saute.
— Un conseil, Avrinos : Défiez-vous de Ghali...
— Pourquoi?... Je lui ai prouvé ce matin, qu'il ne rentrerait dans son argent que s'il m'aidait à réussir.
— Mais s'il ne tient pas à son argent ?
— Il y tient.
— Non.
— Qu'en savez-vous?
— Je le sais... Ce matin encore il a racheté à Kreib* nitz des billets signés de vous.
— Cela ne prouve rien.
— Dans la situation où vous êtes, cela prouve qu'il n'agit pas dans un but intéressé.
— Alors ?
— Alors, je pense que c'est toujours l'histoire de la décoration...
Et Nicolo montre sur sa redingote l'inévitable ruban rouge.
Ce Nicolo parle du bout des lèvres en tenant les yeux clos. Sa voix qui murmure a une intensité singulière.
Avrinos passe la main entre le col de sa chemise et son cou qui est moite. Il répond avec fatigue :
— Est-ce ma faute si Bourguillard n'a pas voulu lui donner la croix...
— Evidemment, dit Nicolo. Mais il y a encore l'affaire du Café Royal.
— Je ne me rappelle plus, Nicolo.
— Mais si!... Un soir, l'an dernier, vous avez rencontré Ghali... Il vous a fait des reproches...
— Il était ivre, mon cher, et m'accusait de l'avoir volé. Les garçons l'ont jeté dehors.
— Sur votre ordre ! Je vous le répète, Avrinos, méfiezvous de Ghali... Vous lui avez demandé trente mille francs pour le faire décorer. Il n'a pas eu la croix et vous ne lui avez pas rendu ses trente mille francs. Pour la première fois, il a rencontré son maître : il se vengera.
— Dites moi, Nicolo, vous pensez?...
-Quoi?
— Que je suis...
— Oui, j'ai les renseignements, Bourguillard vous abandonne.
— Un ami de vingt ans, Nicolo !
— Dans la position où vous êtes, on n'a pas d'amis...
— Si, mon cher, vous...
— Non.
— Nicolo !
— Je suis franc... Lisez ceci...
— Un télégramme de Salonique.. hum? le prince TOUS demande...
— Oui.
— Et vous avez répondu ?
— Non, je vais répondre.
— Quoi?
— Cela dépend de vous... je désire...
— Achevez... vite!
— Je voudrais rentrer en possession de certains papiers... vous comprenez...
— Oui... et si je vous les remets?
— Je télégraphie : Interpellation d'Aubenois sans importance.
— Et si je ne les remets pas ?
— Je télégraphie : Avrinos compromis, serait urgent de le désavouer près ministre et armateurs.
— Bien, vous aurez vos lettres.
— Toutes?
— Toutes. A une condition.
— Laquelle ?
- Je dînerai chez vous ce soir avec Ghali.
— Comment voulez-vous que j'invite Ghali ?
— Je dois dîner avec lui. Je vous l'amènerai, et nous irons ensemble à la première des « Cent Jours. »
— C'est absurde. On s'attend à des manifestations na« tionalistes. Vous serez hué.
— Voulez-vous? Oui ou non?..,
— Soit.
— Merci.
Avrinos se tourne vers sa femme et vers madame Ni colo.
— Nous dînons tous chez vous Julie. Votre mari vient de nous inviter.
— Mais, Yorgui, répond madame Avrinos en souriant, tu as toi-même invité Huguette...
Madame Nicolo bat des mains.
— Amenez Huguette, ou, plutôt, je la prierai moi-même de venir ; je vais chez elle cet après-midi... Mon Dieu, quelle heure est-il ?
— Deux heures moins un quart.
— Deux heures moins un quart ! Je suis perdue... J'ai rendez-vous chez Ludovic... Figurez-vous qu'il a raté trois fois ma robe ! ... Je me sauve. . . Adieu, ma chérie. Viens-tu, Pandia ?
— Non, je reste.
— Je vous accompagne jusqu'à la porte, propose Avrinos.
Et, se tournant vers Nicolo :
— Attendez -moi ; j'expédie deux journalistes et je suis à vous.
Sur le seuil, madame Nicolo s'écrie :
— Mais je n'ai pas vu Hélène I
— Elle a la migraine.
— Cela ne l'empêchera pas de dîner ce soir avec nous ? Je compte sur elle; dites-le lui.
— Cer ai eieil. Au revoir, Julie.
— Au revoir, Hy[aihia
Ma îuii.e Nicolo quitte la salle à-manger.
Dès qu'ils sont dans le vestibule, Avrinos prend la mai 1 de cette femme qu'il aime, et, très doucement, très tendrement, il murmure :
— Je voudrais te voir aujourd'hui chez nous, Julinette...
— Impossible, dit-elle, mon après-midi est tout occupé.
D'L.illeurs, nous dînons ensemble, et puis tu as d'autres choses à faire, je crois..
— Non... oui... Enfin, je voudrais te voir, seule... je t'en prie...
— Qu'est-ce que tu as ?
— Rien... tu ne peux pas?
— Non, je t'assure... Demain.
— Demain... Allons, adieu, Julinette.
Et comme elle s'en va, il la regarde si tristement, qu'elle se sent frissonner.
— Eh ! qu'y a-t-il?... Ah! c'est toi, Hélène. Pourquoi entres-tu comme cela sans frapper ?
— La porte était ouverte Périclès, Est-ce que je te dérange?... Tu travailles?...
— Non... Je mettais de l'ordre dans ces paperasses. Assieds-toi. Là, sur ce fauteuil. Le soleil ne te gêne pas? V3ux-tu que je baisse le store ?
— Merci. Tu as déjeuné avec eux?
— Oui. J'ai dit que tu avais la migraine.
— Il s'est fùché?
— Pas trop. Maman a proposé qu'on te servît chez toi ; il n'a pas voulu. Tu dois avoir faim?
— Je n'ai pas faim.
— Voyons, Hélène, tout à l'heure tu m'as fait appeler par Xénidès, et puis tu n'as rien voulu me dire... Ecoute : est-ce uniquement parce que l'Affaire ne marche pas que tu es malheureuse?
— Non !... Je t'en supplie, ne me demande pas pourquoi je suis malheureuse ! Je t'aime beaucoup, tu le saîs. et je voudrais te d're... Je ne peux pas I
— Ma pauvre chérie.., ne dis rien. Va ! j'ai compris...
— Je ne pense pas que tu aies tout compris... Ecoute... Pendant que vous étiez à table, on a sonné, n'est-ce pas?.. C'étaient les Nicole?
— Oui.
— Périclès, que penses-tu de notre père ?
— Je pense...
— Je sais ce que tu penses !.. Et Maman? trouves-tu qu'elle se soit beaucoup occupée de nous?
— Elle n'en a pas eu le temps. Celle-là, Hélène tu peux la plaindre. .
— Et crois-tu que le ménage d'Antoine soit heureux?
— Pas plus malheureux qu'un ménage ordinaire dans notre monde.
— Dans notre monde!... Dans quel monde vivonsnous, je te prie ?.. . Nous ne voyons que des individus tarés et qui ne respectent rien !... Madame Nicolo est la maîtresse de notre père, et elle s'asseoit à notre table ! Maman sait cela, et ne s'en indigne pas ! Notre frère An toine a une liaison connue de tous, et sa femme flirte avec le premier venu. Je suis entourée d'exemples qui peu à peu m'ont entraînée... Mais pense donc que j'ai vécu au milieu de filles, et je ne parle pas seulement des filles de la rue qui pourtant sont des reines ici, je parle de celles qui ressemblent à Madame Nicolo... mon amie... car tu sais que si j'écoutais mon père, elle serait mon amie... Enfin, Périclès, j'en ai assez! Je préfère tout, tout, même la mort, au mépris que je commence à avoir pour moi-même.
— Mais non, mais non, tu parles ainsi... parce que, ce matin...
— Oui, Périclès, c'est vrai, ce matin, j'ai souffert as-
SG2 pour que la raison me revienne, mais je te promets que je ne perdrai plus la tête... Je suis très calme.
— Très, oh ! très... Veux-tu un miroir?
— Ne te moque pas. Ce que je vais te proposer doit êlre envisagé sérieusement.
— Propose...
— Crois-tu, Périclès que tu pourrais vivre avec l'argent que tes livres te rapportent ?
— C'est peu probable...
— Alors, Périclès, ne pourrais-tu prier M. Aspros de le donner une place dans ses bureaux?
— Eh! ma chère, ceci demande réflexion. Pourquoi me dis-tu cela?
— Parce que je suis certaine que, tous les deux, si nous voulons rester ce que nous sommes et ne pas nous avilir, il nous faut, quoiqu'il arrive I tu me comprends ? quoiqu'il arrive ! il nous faut tous les deux nous en aller. Nous sommes trop tentés l'un et l'autre, nous ne résisterons pas. Moi, je... je ne peux plus, je suis à bout de forces. Partons ensemble^ allons vivre quelque part, n'importe où... en Grèce, à Athènes, chez nous! Veux-tu?... Je tiendrai ton ménage; tu travailleras : le soir, tu écriras tes livres... Je ne ferai pas de bruit... Je ne ne te dérangerai pas... Tu deviendras un grand homme... J'oublierai... Je t'en supplie, Périclès, emmène-moi 1
— Ma pauvre Hélène... et tu te disais calme!... Voilà que tu pleures...
— Non, je ne pleure pas I
— Laisse que j'essuie tes yeux, grande gosse.
— Je ne pleure pas, ce sont les nerfs...
— Oui, c'est toujours les nerfs... Mets la tête sur mon épaule, et puis sois plus paisible... Je me suis moqué de
toi, un peu, je ne me nioquerui p!us... P.ir exoriii le, je vais le grcnJer. Tais-toi... ne dis rien : tu dirais une sottise, une Lelle sottise bien génc'reusc et bien noLle, mais, enfin, une sottise, parce que tu es dans un état d'es prit où l'on envisage la vie en bloc et non pas en détail. Je connais cela !... J'ai les mêmes dégoûts que toi, les mêmesemballements, mais, voilà ! mes révoltes ne sérient pas de ma chambre. G'estvrai: je ne fais rien, mais c'est . peut-être parce qu'il n'y a rien à faire... Laisse ta tête sur mon épaule, tu ne me fatigues pas. C'est ce peigne qui te fjit mal?.. Attends que jel'enlève... Allonsbon, tes cheveux qui dégringolent... Tu as l'air d'une toute petite fille comme cela. As-tu remarqué comme l'on redevient enfant lorsqu'on souffre?... Si tu as envie de pleurer, ne te gêne pas.
— Mais tu te trompes, je n'ai pas envie de pleurer, j'ai envie d'agir.
— D'agir, bien, mais ne me jette pas en bas du fauteuil et respecte mes manuscrits... Tu as envie d'agr; moi aussi... Quand tu es entrée, sais-tu ce que je faisais?... Tu vois dans quel désordre est ma chambre; regarde derrière le rideau de l'alcôve. ,. Parfaitement, ma chère, je faisais mes malles ; moi aussi je voulais quitter cette baraque, m'en aller d'ici, quoiqu'il arrivât, et, surtout, avant qu'il n'arrivât quelque chose... Je voulais m'en aller, parce que je n'avais pas le droit de mépriser l'autre, en mangeant son pain. Je voulais partir avant d'être certain de sa ruine, je voulais apprendre à me débrouiller tout seul, sans son argent... Pendant le déjeuner, j'avais décidé que je ne coucherais pas ici ce soir...
— Mais alors, Périclès?,,
— Alors, ma gosse, tu viens de mS prouver que j'allais commettre une action pas très jolie, et même assez dégoûtante... Si j'étais parti, que serais tu devenue?... Tu m'aurais suivi.. .nous aurions vécu ensemble... Où cela?... J'admets qu'en allant vivre en Grèce ou dans les Indes, si le vieil Aspros me donnait une place dans sa maison, nous arriverions peut-être à ne pas crever de faim... Je dis: à ne pas crever de faim... Quel prix as-tu payé la robe que tu portes ? et ce peigne avec ces incrustations ?, . On te donne trois mille francs pour t'habiller, et tu as des dettes. As-tu des dettes?... J'en étais sûr... A tout ce luxe, ma petite, il te faudrait renoncer.
— J'y renoncerais, Périclès, j'y renoncerais avec joie...
— Soit, bien que... Mais enfin, soit... Et moi? Car, n'est-ce pas? je serais héroïque pendant huit jours, six semaines, un an, mais après? Le commerce du coton ne m'intéresse pas... La vie de bureau m'est odieuse... Et il faudrait m'exiler... Oui, je dis vrai : m'exiler!.. Ne te récrie pas. Autant que toi je méprise notre monde, et même, à de certains moments, je hais Paris et pour mille raisons, mais j'ai besoin de Paris. . . Je ne peux pas t'expliquer cela... Ce serait trop long et pénible pour mon orgueil .. C'est une maladie, une sorte de fièvre qui m'est nécessaire... Il me semble qu'ailleurs on ne pense pas, on ne sent pas avec autant d'intensité... Je sais que j'ai tort, je sais que c'est absurde, et il y a une heure à peine je disais à Xénidès que s'il veut devenir un poète, il faut qu'il s'en aille d'ici... Mais tu ne peux pas comprendre : Il me faut une vie d'aventures, d'aventures intellectuelles... A Paris, il me semble que toutes les vieilles idées qui ont guidé les hommes depuis des siècles sont autant de cadavres que l'on peut disséquer à loisir..
11 y règne une odeur à la fois fétide et grisante qu'on ne saurait oublier quand on l'a flairée ; elle attire des quatre coins du globe tous les aventuriers, aventuriers de l'intelligence, aventuriers de l'argent, et moi, Hélène, je suis un aventurier... Parbleu! je suis un Avrinos... N'entends-tu pas comme je pérore ! Ou dirait notre père vantant les bienfaits de la couibinaison des « Transports du Levant )) au prince Cantémir !... Point de logique, mais de l'enthousiasme ! Et, si je lui ressemble à cet homme, pourquoi veux- tu que je recommence sa vie? Si j'entre dans un bureau, je le quitterai avant six mois! peut-être aurai- je pris goût aux affaires !... Tandis qu'à présent, l'argent me dégoûte. Non, non, je suis un Avrinos, c'est entendu... mais les défauts des Avrinos peuvent devenir des vertus si on les change de plan... J'ai des livres à écrire, je les écrirai. Pour les écrire, il me faut Paris... Pardon ma pauvre gosse de parler de moi tant que cela, mais tu ne peux savoir tout ce que tu as remué... Ecoute: Pourquoi n'épouses-tu pas Xénidès?... Il t'aime... Si, si, il t'aime à la folie. Epouse-le... Rentrez en Grèce tous les deux... Tu ne veux pas?... Enfin, plus tard... Eu tous cas, ne me demande plus jamais d'entrer chez Aspros I
— Je ne te le demanderai plus, Périclès, et je pense l'avoir compris... Mais si, tu le veux, nous pourrions vivre ici, au Quartier Latin... je travaillerais...
— Au Quartier Latin !... tu esfolle, Hélène !... Moi, je peux vivre seul au Quartier, mais toi!... réfléchis un instant !... Tu connais mon ami Costaké Batchano, n'est-ce pas?... Tu sais qu'il a une des plus admirables intelligences qui soient Ses travaux de psychologie expérimentale sont célèbres dans le monde entier : c'est un grand
homme. Ce sera un homme illustre : eh bien, il est marie^, Batchano; il est arrivé de Roumanie avec sa femme il y a quatre ans ; il n'avait pas le sou; ils s'adoraient; ils ont vécu au Quartier; et... veux-tu savoir ce qui s'est produit?... Dès que Batchano a eu ses premiers succès, il est allé dans le monde, dans notre monde, et sa femme, tout naturellement a désiré le suivre ; et Batchano a d'abord été malheureux ; parce qu'il n'avait pas assez d'argent, puis, quand il a gagné quelques sous, il s'est laissé séduire par le côté brillant des salons où sa femme enfin pouvait se pavaner, et maintenant Batchano, ce garçon qui a du génie, car en voilà un qui a du génie, passe les nuits au travail et se détruit la santé pour pouvoir tenir son double rôle de savant et d'homme du monde, d'homme de notre monde ; et il fait cela aujourd'hui non seulement pour sa femme, mais parce que cela l'amuse... parce qu'il ne pourrait plus se passer des éloges stupides qu'il glane dans les boudoirs... Il se ressaisira, je n'en doute pas... c'est un caractère de héros; je n'ai pas sa force, et, quand je songe au danger que lui-même court, j'en suis épouvanté...
— Mais, Périclès, je ne ressemble pas à madame Batchano !
Tu ne lui ressembles pas, c'est vrai. Pourtant, tu es une femme. Et sais-tu combien il y a d'heures dans une journée, Hélène?... Non, tu ne le sais pas... Il y a un nombre incalculable d'heures dans la journée qu'une femme passe, seule, dans une petite chambre, à attendre... Et durant toutes ces heures, ton imagination reverra ce monde où il faudra bien que j'aille, si je dois, pour te nourrir, vendre noes livres, et, alors, ma pauvre naïve, tes rêves te montreront cette société que tu
exècres aujourd'hui, toute fardée de couleurs admirables... El tu souffriras, et je te sentirai souffrir, et nous retournerons fatalement à ces salons que nous aurons fuis... Vois-tu! s'il n'y avait à Paris que la colline Sainte-Geneviève, ce serait admirahU", mais, sitôt que, de l'autre côté de la Seine, quelqu'un grandit, il aperçoit la colline de l'Etoile, et s'il n'a pas pour le sauver une religion, un idéal, ou une volonté de fer, il est perdu... El nous, Hélène, nous n'avons point d'idéal, point de religion. Nous sommes des Avrinos !... Ouf ! il me semble que voilà un discours.
— Un discours qui m'a presque convaincue, Périclès.
— Presque Diable!.... Faut- il que je recommence?...
— Non, mais r' ponds-moi... Si tu étais seul, est-ce que tu serais assez fort pour mener cette vie libre dont ta parles?
— Oui, seul, je pourrais.
— Et tu voudras, Périclès?
— Bien sûr, je voudrai... Mais, qu'est-ce que tu as?
— Maintenant, tu m'a convaincue...
— Eh ! où vas-tu ?
— Je vais réfléchir...
El, relevant d'une main ses cheveux, de l'autre, tenani sa robe, Hélène enjamba avec précaution les manuscrits et les livres qui jonchaient le parquet.
Périclès la suivit jusqu'à la porte.
— Hélène, jure-moi que tu n'épouseras pas van Glays sen!
— Je te le jure, dit-elle.
H lui prit les mains, l'attira contre lui et l'embrassa sur le front :
— Ma grande gosse, pour toi, pour toi seule, je vais souhaiter que notre père triomphe...
Elle murmura:
— Oui... cela vaudrait mieux...
Puis... échappant aux bras de son frère, elle s'en alla lentement dans le corridor.
Cinq minutes plus tard, Périclès traversait l'Avenue. Elle était presque déserte et d'une majesté incomparable. L'Arc de Triomphe la haussait vers le ciel et le Bois l'attirait dans ses taillis. Elle était chaude, blanche, immense.
(•; Etre ici un homme libre, seul, et dominer tout cela I »
XIIT
Vers la même heure.
C'était dans un atelier, rue de la Faisanderie, sous les oils de l'hôtel que M. de Clarencie-Erfeuil avait lé;.'ué à sa fille. Un atelier de peintre, minuscule et charmant, devenu le boudoir d'Huguette, tendu de soies japonaises à fond rose, à dessin d'or, à petits paysages, et rempli de branches fleuries (cerisiers, pommiers, amandiers). Dans ce boudoir, Geneviève Cantémir, une jeune femme étroite des épaules, pas encore tout à fait formée, un peu anguleuse peut-être, chantait, assise devant un piano, une romance. Elle attendait son amie qu'un domestique était venu chercher : « Monsieur de la Vrillière demande madame au téléphone ».
Les fenêtres étaient grandes ouvertes. Dans le jardin de l'hôtel, mille oiseaux piaillaient éperdûment et les frondaisons de deux tilleuls qui atteignaient presque le vitrage de l'atelier étaient tout agitées par les fiançailles des moineaux.
La tête renversée, ses cheveux châtains touchant sa blouse bleue, le regard perdu dans l'azur, Geneviève de Lansac, princesse Cantémir, fredonnait :
c Un poète m'a dit qu'il était une étoile Où l'on aime toujours... »
Refrains de Montmartre 1
bans un cabaret de la Butte, une salle pleme de fumée, basse et longue
La nuit s'achève. Des filles très jeunes, d'autres très vieilles, celles qui n'ont pas encore réussi et celles qui ne réussiront jamais, s'enivrent d'alcool, de tristesse et de bruit, groupées devant ces tables où elles n'espèrent plus, hélas ! qu'un client leur offre à boire.
ï.l est trois heures du matin. Devant d'autres tabler, contre les murs, cinquante couples: quelques hommes en habit, quelques femmes parées, des étrangers de passage, des placiers en vins, des ivrognes, des journalistes, des gens de Cercle, des demi-mondaines qui ne peuvent se résoudre à gagner leur lit, des grandes dames, des grands seigneurs, et des bourgeois et des bourgeoises, ceux-là venus pour le spectacle et retenus par l'atmosphère de nonchalance et de douce veulerie qui leur ôte la force et le désir de se lever. Et voici un adolescent des Boulevards extérieurs et une gamine-pierreuse qui s'embrassent à bouche que veux- tu.
Trois tziganes. Un piano. Près de ce piano, une négresse danse, un nègre hurle. Les garçons appellent les plats. On rit. On crie. La danseuse s'arrête, toute haletante. La sueur brille sur sa peau noire. Elle tousse. Elle excite la pitié, et la pitié amollit le cœur des ivrognes. Un homme s'accoude au piano : il a de beaux cheveux, un front noble, une cravate Lavallière ; et déjà se taisent les filles qui sont au milieu de la salle.
II chante... Il chante Vamoui% le bel amour. Il a d s gestes onctueux, une voix chaude. 11 chaule l'éioile ces ivresses :
» Les amants, les maîtresses.
Aiment la nuit, le jour... »
Et, dans le cabaret, le refrain vole, repris doucement par les filles qui rêvent, leurs yeux demi-clos.
L'amour, le bel amour... Un grand souffle de pureté et de niaiserie adorables passe dans l'air. L'adolescent n'embrasse plus la gamine : leurs mains se serrent ; ils se regardent avec une ineffable tendresse. Les petites fleurs bleues qui sont malgré tout dans le cœur de ces femmes s'épanouissent au soleil de la romance.. L'homme aux beaux cheveux chante à plein gosier.
... Geneviève Cantémir l'écoute ; elle écoute aussi, sans l'interrompre, le romancier Dechartres qui lui jure qu'il l'aime à la folie.
Elle ne sait pas pourquoi elle lui permet de parler ainsi, elle est un peu ivre de tout le Champagne qu'il lui a versé, et Miha'iest au vestiaire cherchant les manteaux.
Un poète m'a dit qu'il était une étoile Où l'on aime toujours... •
Et Dechartres murmure :
— Je vous aime...
C'est un joli homme blond, rose, parfumé, câlin, spirituel, chic... le meilleur ami du prince Cantémir.
Hier, comme Mihaï devait aller à la Chambre pour assister à cette interpellation sur les grèves de Marseille qui se prolongerait sans doute tard dans la soirée^ Geneviève a prié Dechartres de dîner avec elle et de la mener au théâtre
— C'est cela, mène-la au théâtre, a dit Mihaï, et je vous rejoindrai...
— Et nous irons souper? a clemandJ Geneviève
— Et nous irons souper, a promis Mihaï.
Il s'est rendu au Palais-Bourbon, l'esprit en repos. Certes, Decharlres fait la cour à Geneviève, mais il y a six mois à peine que Mihaï est marié, et ce prince chaste que la politique absorbe, ignore combien, en six mois, peut changer, à Paris, une petite fille qui sort à peine de sa province et de son couvent. Cette bonne Geneviève...
Et puis, avec Dechartres, cela n'a pas d'importance. Le bruit court... Sur le compte du prince Canlémir le même bruit a couru... On dit que ni l'un ni l'autre n'aiment,.. Chut! Mihaï est le mari de Geneviève, et Deh rires murmure :
— Je vous aime...
Alors?.,. Alors tout cela n'est que médisances, néanmoins ces médisances rendent un mari confiant. Or donc, ils allèrent souper.
— A Montmartre ! supplia Geneviève qui ne fut jamais sur la Butte.
— Comme il vous plaira, répondit Mihaï qui pensait à autre chose, bouleversé qu'il était par l'incident d'Aubenois.
Ils ont soupe au Petit Chat Malade. Mihaï a rencontré dans ce cabaret un des fils de Claude Bourguillard, et, tout de suite, il l'a invité à sa table, pour lui demander son avis sur la situation de Georges Avrinos.
— Car, enfin, mou cher, est-ce la faute d'Avrinos, si Schreiner, Malan et Traub vendent leurs navires. Comment?
Cependant qu'ils s'entretenaient à voix basse, Dechar-
très fut délicieux. Comme Geneviève se scandalisait un i)eu d'être assise si près de tant de prostituées, il lui a raconté avec une gentille émotion mille anecdotes sentimentales sur la vie de ces filles u qui ne sont pas toutes, chère madame, ce que vous pensez, et qui valent mieux que les grues que vous coudoyez sur les champs de courses et dans les théâtres... » Il lui a raconté que ces petites femmes malheureuses et qui se donnaient sans amour, avaient toutes un ami qu'elles aimaient passionnément, à moins que ce ne fut une amie...
— Une amie?...
- Oui, mais ne parlons pas de cela Je vous
aime...
— Taisez-vous, taisez-vous, murmure-t-elle enfin, comment pouvez- vous me dire cela ici?
Elle a cette révolte parce que la romance est finie. L'adolescent et la gamine de nouveau s'embrassent à bouche que veux-tu...
Voici Cantémir, suivi du garçon de vestiaire. Ils partent. Comme l'air de la nuit est froid!
— Bonsoir...
Jusqu'à l'aube, la princesse Cantémir, seule dans son grand lit, et seule dans sa grande chambre, a songé, ne pouvant dormir, au spectacle de ce cabaret et aux paroles de cet homme qui lui a dit : « Je vous aime. » Elle a songé : — « Il me prend pour une fille. » Et puis : — (( L'amour... Même les filles qui se donnent sans amour ont des amants qu'elles aiment... Est-ce que j'aime Mihaï?... )) — Ce matin, bien qu'elle soit très lasse, elle a demandé par téléphone à madame Antoine Avrinos, son amie d'eoïance, (les Lansac et M. de L m Vril-
lière sont voisins de campagne) si elle pourrait déjeuner avec elle en tête-à-tête.
— J'ai quelque chose à te dire...
Elle veut lui dire :
— Que penses-tu de Léopold Dechartres?... Cette nuitj il m'a avoué qu'il m'aimait. Dois-je le revoir ? Dois-je prévenir Mihaï?... Ce sont de grands amis!... Aurais-je la force, pourtant, si je me tais, de ne point me laisser aller, non pas à une intrigue — oh ! je sais qu'il ne sera jamais mon amant, et, d'abord, je n'aurai jamais un amant — mais à un flirt, et ce ne serait pas propre de flirter avec l'ami de Mihaï. Qu'en penses-tu, toi qui as de l'expérience?... Dechartres me plaît beaucoup. J'aime bien Mihaï, mais il est trop agité pour penser à moi... Nous sommes presque des étrangers l'un pour l'autre... Ah ! si j'avais un enfant !... mais il dit que nous avons ' bien le temps I Donne-moi un conseil, Huguette... je m'ennuie. Si tu savais comme je m'ennuie !..
— Je sais, a répondu Huguette, quand Geneviève, après le déjeuner lui a murmuré cette confession; je me suis ennuyée comme toi.
— Et qu'as-tu fait pour te guérir?
— Pour me guérir... Le médecin m'a ordonné de faire de la peinture. Viens, montons à l'atelier.
Un an auparavant, Huguette, ayant souffert de neurasthénie, le médecin, (et c'était Costaké Batchano, le grand ami de Périclès,) avait ordonné à Huguette de se distraire en s'adonnant à un travail régulier.
« Il faut contraindre votre esprit, madame, à suivre une discipline... »
Huguette dessinait assez bien. Elle songea qu'elle pourrait peindre.
(( Bravo, voilà qui est parfait, il vous faut peindre (rois heures par jour... »
Elle fit installer sous les toits de l'hôtel un atelier pour se guérir de n'être pas heureuse. Alors Périclés railla Balchano.
— Mou cher, lui dit-il, tu es très fort, mais ici je te trouve naïf...
— Eh! dit Batchano, cela est certain : si j'osais, je leur conseillerais tout de suite le reraède qu'elles finissent par découvrir sans moi. A ces petites âmes éparpillées, il faut un centre de ralliement. Il en est très peu, mon Périclés, qui soient capables de le trouver en ellesmêmes.
L'atelier ne communiquait avec les autres étages de la maison que par un étroit escalier qui s'ouvrait à droite du piano, derrière un paravent, et que fermait, en bas, sur le corridor, une porte dont seule Huguette avait la clef.
— - Et la peinture t'a guérie, Huguette?
— Non... Prends garde : l'escalier tourne...
— Voilà... Encore une marche... Dieu ! quelles jolies fleurs! Qui te les a données ?
-^ C'est...
— QuiV
— La fleuriste. Je les ai achetées, hier.
— Oh! tu mens. Je suis sûre que tu mens... Pourquoi ne veux-tu pas médire?... Crois-tu que je ne devine pas?
— Je te prie de ne pas deviner
— Mais... qu'as tu donc, Huguette? tu n'es pas gentille aujourd'hui. Moi, je t'avoue des choses, des choses... et toi...
— Mais moi, je n'ai rien à avouer.
— Alors, M. van Clayssen..
— Parlons de M. Decharlres, chérie.
— Non, pas avant que tu ne m'aies dit...
— Quel enfantillage ! Ces fleurs m'ont été envoyées, il y a trois jours par le baron van Clayssen.
— Il y a trois jours... Et comment as-tu fait pour les garder si fraîches ? Je ne peux jamais conserver celles que Léopold m'envoie.
— Léopold?
— Je veux dire M. Dechartres
— Tais-toi ! on vient.
— Mais non. Comme tu es nerveuse, Huguettel
— Je t'en prie Geneviève, tais- toi!
— Oui : on t'appelle.
— Madame!
— Qu'est-ce que c'est?
— M. delà Vrillière demande Madame au téléphone...
Geneviève attendait son amie :
(( Les amants, les maîtresses.
Aiment la nuit, le jour... >
— Geneviève!
Bile se retourna, toute surprise. Derrière elle, se tenait Huguette; elle s'appuyait contre le paravent qui masquait l'escalier ; elle avait une robe rose, de forme empire.
— Oh! fît Geneviève, tu m'as fait peur; je ne t'avais pas entendue. Tiens, tu as changé de robe!
— Geneviève, veux-tu me rendre un grand service ?
— Mais oui. Quel service?
— Et tu me garderas le secret?
— Bien sûr... Mais pourquoi es-tu si pâle? Ton oncle...
— Mon oncle sera ici dans cinq minutes, Geneviève, et je suis pâle parce que j'avais du rouge, ce matin, et que j'ai été me laver; mes oncles n'aiment pas que je me farde... Ecoute... ferme le piano... Viens ici sur la chaise longue... J'ai de gros ennuis d'argent, chérie... Jure-moi de me garder le secret...
— Je te le jure...
— Et de ne dire à personne ce que je vais te raconter... Vois-lu.. javais promis de n'en parler à qui que ce fût. Il ne faut pas que l'on sache que j'ai des ennuis. Cela pourrait être très grave pour d'autres que pour moi... Tu ne diras rien?... même à Mihaï?
— Je te le promets. Mais^ attends ! on a marché en bas!
— Oh ! Dieu ! ne p^at-on nous laisser seules... Une voix cria :
— Huguette ! eh Huguette ! . . .
— Ah! c'est mon beau-frère. Je suis ici, Périciès, ici; montez... vite ! Je vous attendais
Elle se leva pour le recevoir. Distraitement, elle lui tendit le bout des doigts qu'il effleura d'un baiser. Il dit :
— Je suis en retard. Hélène est souffrante. Ah! bonjour, madame.
— Bonjour. Votre sœur est malade?
— Souffrante seulement : la migraine. Quelles jolies Heurs. Huçruette !
— N'est-ce pas? Asseyez-vous...
Périciès s'assit en regardant sa belle-sœur. Il s'était
aperçu, lui aussi, qu'elle était très pâle, mais il n'en fît pas la remarque. Il s'attendait à trouver Huguette très pâle. D'ailleurs, il n'eut pas le temps de prononcer une parole : Huguette, qui était restée debout près du piano, disait :
— Nous avons cinq minutes, Périclès. Je viens de dire à Geneviève que j'avais des ennuis d'argent.
— Ah!... Comment?... vous lui avez dit?...
— Pas encore... mais je lui dirai tout, Périclès. C'est ma plus vieille amie.
— Huguette et moi. Monsieur, nous nous connaissons depuis toujours..
— Ne m'interromps pas, Geneviève, je t'en supplie... Cinq minutes, il faut que je t'explique tout cela en cinq minutes, et tu m'interromps! Tu sais que je suis ruinée... Non? tu ne le sais pas? Eh bien! Antoine et moi nous avons mangé toute ma fortune; et nous n'avons pas pu, nous n'avons pas su... Enfin, nous avons continué à dépenser beaucoup trop... Alors, il y a quinze jours, je me sentais très fatiguée par la vie de Paris ; j'avais envie de passer quelque temps à Fontainebleau, et je n'avais pas un sou d'argent de poche. C'est la vérité, Périclès! Je n'avais pas un sou dans mon portemonnaie... Et, comme je m'en plaignais devant quelqu'un, il m'a dit que ce serait très facile d'emprunter sur ma signature, et que je n'avais rien à craindre, puisque je pourrais rembourser dans quelques mois, lorsque l'affaire avec mes oncles Malan et messieurs Schreiner et Traub aurait réussi... Et moi, je croyais, nous croyions tous, il y a quinze jours, n'est-ce pas, Périclès? que M. Avrinos et Antoine allaient devenir très riches... Et j'ai signé... un billet en blanc...
LES METEOUES 107
— Un billet en blanc?
— On ne savait pas encore à qui l'on s'adresserait; le lendemain, j'ai eu l'argent...
— Et le nom du préteur, vous ne l'avez pas demandé?
— Je ne l'ai pas demandé, je pensais que c'était un usurier quelconque : il me prétait trois mille francs contre un billet de quatre mille.
— Honncte usurier, ma chère! du trente pour cent!
— 11 ne s'agit pas de cela ! Pour l'amour de Dieu, laissez-moi finir ! il y va de ma vie et de mon honneur, et, dans cinq minutes... Au moment où je recevais l'argent, on m'annonce la vendeuse qui me sert chez Ludovic... Depuis trois ans, je me suis habillée chez Ludovic sans le payer...
— Oh !... mais, c'est très mal, Huguette.
— Mal ou non, c'était ainsi, Geneviève... Et si tu n'avais pas d'argent, qu'est-ce que tu ferais, toi ?
— Si je n'avais pas d'argent...
— Oui, si tu n'avais pas un sou et qu'il te fallut tout de même t'habiller...
— Mais... je ne sais pas. Pourquoi n'as-tu pas demandé à ton mari?
— Mon mari... Rappelle-toi ce que tu m'as dit tout à l'heure, Geneviève. Antoine et moi nous sommes des étrangers l'un pour l'autre.
— Calmez- vous, Huguette!,..
— Oui, Périclès, il faut que je soies calme... Voilà!... Pourquoi ne fumez-vous pas?... Et toi, Geneviève, est-ce que tu ne veux pas fumer?... Où en étais-je?. .. je perds la tête.
— Vous disiez que la vendeuse de Ludovic...
— Elle venait me réclamer au moins un à-compte sur
ce que je lui devais. Naturellement je l'ai renvoyée, mais alors il m'a dit...
— Qui ça, ilJ
— Celui qui m'avait procuré l'argent pour le voyage à Fontainebleau..
— Le prêteur...
— Mais non ! je ne connaissais pas le prêteur.
— L'intermédiaire?
— Oui, si vous voulez. Il a dit que je pourrais facilement emprunter encore de l'argent, et, cette fois, une très grosse somme, et pour un an, parce que la personne qui m'avait avancé les trois mille francs avait coutiance dans la réussite de l'affaire Malan et Traub...
— Il aurait dû vous dire, ma pauvre Huguelte, que celui qui vous prêtait savait que ni M. delà Vrillière,ni même votre oncle Malan ne laisseraient protester ces billets.
— Je ne comprends rien aux choses d'argent, Périclès ! J'étais lasse d'avoir des soucis; je voulais aller à Fontainebleau ; je sentais bien que je commettais une imprudence, et j'ai fermé les yeux pour la commettre sans m'en apercevoir. J'avais un an pour payer... J'ai signé très vite, pour en finir, — Comprends-tu Geneviève? j'ai signé cinquante mille francs de billets, et il faut que je paie avant ce soir !
— Avant ce soir?... mais tu viens de dire que tu avais un an pour payer.
— J'ai un an, oui, j'ai un an pour payer, mais il faut à tout prix que je reprenne ces billets !
— Je ne te comprends pas, Huguelte, et, d'ailleurs, j(j ne comprends rien à tout cela... Comment as-tu pu faire des billets, donner ta signature, sans en parler i i à tes oncles ni à ton mari !... Comme c'est vilain 1
— C'est cela, Geneviève, sois scandalisée ! Mais ne vois-tu pas que je deviens folle?... Et tu ne trouves rien d'autre à me dire !
— Ecoutez, Huguelte : les billets ne portent point la signature d'Antoine?
— Non, Périclès.
— Alors ils sont nuls devant la loi. Vous êtes mariée sous le régime de la communauté.
— Mais qu'est-ce que cela me fait qu'ils soient nuls devant la loi !... Si cette femme les montre, je suis déshonorée!
— Cette femme ?...
— C'est vrai, tu ne sais pas. Je dois cinquante mille francs à la maîtresse de mon mari.
— A la maîtresse de ton mari?... Tu deviens folle !
— Non, je dois cinquante mille francs à la « belle Reguerro ».
— C'est abominable, Huguette I
— Oui, Geneviève, mais je te demande à genoux, je te supplie de venir à mon aide. Tu es riche...
— Je suis riche, mais je n'ai pas cinquante mille francs dont je puisse disposer. Chaque mois, mes parents déposent à la banque ma pension, et ils la déposent au nom de Mihaï... Veux-tu que je parle à Mihaï?
— Grand Dieu! non, Geneviève, je pensais... n'en parlons plus...
— Mais si... que faire?... Tu n'a pas de bijoux que tu puisses vendre?..
— Je les ai tous vendus depuis longtemps.
— Cette bague ?
— Elle est fausse.
»- Veux- tu que je vende mon collier de perles ?. . . Mais
non, Je n'oserais pas, Mihaï l'apprendrait... Pourquoi ne parles-tu pas à tes oncles?...
— J'aimerais mieux mourir... Et j'ai promis de ne pas leur eu parler.
— Mais il le faut, Huguette, vous devez le faire.
— Non, Périclès. J'ai promis à votre père...
— A mon père?... Vous lui avez raconté?...
— Que je devais cinquante mille francs à Ludovic... J'espérais qu'il pourrait venir à mon aide...
— Et il ne peut pas te prêter cette somme?
— Non, Geneviève, et il m'a fait promettre de ne pas la demander à mes oncles, ni à personne d'ailleurs.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il ne veut pas, aujourd'hui, que l'on sache que je suis pauvre...
— Madame, voulez-vous m'excuser, si je vous prie de me laisser seul avec Huguette?
— Mais naturellement... Huguette...
— Quoi?
— Je voudrais te dire... Je vais chercher... Enfin, si je trouve un moyen de te venir en aide...
— Merci.
— Non, ne me dis pas : « merci », comme cela... Je t'aime... Il faut que je trouve... Mon Dieu! cinquante mille francs... Je viendrai ce soir à six heures, ma chérie.
— Oui ! viens ce soir... Et maintenant, pars... Mes oncles peuvent être ici d'un instant à l'autre...
— Embrasse-moi, Huguette.
Et Geneviève Gantémir prit dans ses bras son amie, et la serra sur sou cœur, mais Huguette se raidit contre jet attendrissement qui la gagnait.
LES MÉTÈQUES lli
— Au revoir, dit Geneviève.
— Adieu...
Huguetle se tourna vers la fenêtre. Les oiseaux piaillaient dans le jardin de l'hôtel. Huguette cassa machinalement une petite branche, la branche la plus haute de ce grand tilleul qui atteignait le vitrage de l'atelier.
— Et maintenant, dit Périclès, vite, répondez-moi : L'intermédiaire entre vous et la Reguerro, c'est van Clayssen ?
Elle ne répondit pas. Il posa la main sur son épaule,
— Huguette, je sais que mon père vous doit de l'argent, je sais qu'Antoine est responsable de votre malheur, et je veux de toutes mes forces vous sauver ; je considère que c'est mon devoir, mais je ne puis rien pour vous, si vous n'êtes pas franche, si vous ne me permettez de vous parler franchement... C'est van Clayssen qui vous a fait signer ces billets ?
Elle murmura, sans le regarder:
— Oui.
— Et savez- vous pourquoi il vous a tendu ce piège?
— Mais il m'a pas tendu de piège. Nous devions aller à Fontainebleau...
— Ah! ah ! lui aussi devait aller à Fontainebleau?
— Oui, Périclès... Je l'aime, mais je n'ai pas voulu être sa maîtresse. 11 me suppliait. Tout l'hiver, j'ai résisté. Enfin, je lui avais promis... Mais je ne voulais pas dans cette maison, ni chez lui, ni en cachette, et nous avions formé le projet de fuir... pendant quelques semaines. Il fallait de l'argent... Il est pauvre...
— On ne le dirait pas...
— Est-ce qu'on dirait, Périclès, que je n'ai pas un sou dans ma bourse !... Il fallait de l'argent parce que, dans
i 12 LES MÉTÈQUES
un hôtel, on doit payer tout de suite. Et c'est alors qu'il a eu l'idée, puisque mon mari m'avait ruinée avec la Reguerro, d'emprunter à cette fille l'argent qu'il nous fallait pour être heureux... Et puis Ludovic a réclamé un à compte. Vous savez le reste... Ce matin, M. van Clayssen est venu me voir de bonne heure. Il était inquiet au sujet de l'aLpaire avec les Malan et Traub. Il m'a demandé si je ne pourrais pas rembourser... Je lui ai répondu que j'avais un an devant moi... Et il m'a brusquement avoué ce que je viens de vous dire... Il était désespéré, le malheureux I Je ne peux pas lui en vouloir, Périclès, ce n'est pas sa faute, il ne comprend pas qu'il y a des choses qu'on ne doit pas faire. Si vous saviez la triste vie qu'il a menée avant de me connaître?...
— Je m'en doute; mais... vous l'aimez encore ?
— Est-ce que je sais? Vous m'avez dit qu'il essayait d'épouser Hélène.
— Pourquoi n'êtes-vous pas allée à Fontainebleau?
— Parce que, au dernier moment, je n'ai pas voulu devenir sa maîtresse.
— Vous me dites la vérité, n'est-ce pas?
— Pourquoi, maintenant, vous mentirais-je?
— Eh! bien 1 je vous sauverai, Huguette I... Nous sommes en face d'un chantage organisé par des escrocs.
— Ce n'est pas vrai I
— Si 1 vos billets n'étant point signés par Antoine, seraient sans valeur s'ils n'étaient entre les mains de la Reguerro. Je vais de ce pas chez le préfet de police.
— Je vous le défends, Périclès I II ne faut pas que la police s'occupe de lui.
— Pourquoi ?
— Parce qu'on l'expulsera. Il n'est pas français, el je De puis vivre sans le voir.
— Huguelle, Huguette, est-ce vous qui parlez?
— Je l'aime !
— Que voulez- vous que j'y fasse ?...
— Je suis perdue !
. — Mais non ; il semble que vous trouviez du plaisir à répéter cela. Vous n'êtes pas perdue. Je vais chez la Reguerro ; je lui dirai...
— Quoi?
— Je la menacerai de porter plainte. Il faut obtenir qu'elle ne montre à personne ces billets, elle ne les a pas montrés depuis trois semaines.
A ce moment, Périclès fut interrompu par Huguette qui lui prit la main et lui fit signe de se taire. On ouvrait la porte de l'escalier.
Un bruit de voix monta.
— Je vous dis, mon garçon, que ma nièce nous attend I
— Mais monsieur, j'ai l'ordre...
— Huguette, es-tu là-haut ?
Elle lâcha la main de Périclès. Et jamais, il ne devait revoir, durant toute sa vie, une figure de femme si laase. Ce ne fut qu'un instant... Elle souriait, quand elle répondit, s'approchant de la cage de l'escalier :
— Mais oui, mon oncle... Prenez garde : l'escalier tourne... Vous auriez dû m'attendre eu bas.
M. de la Vrillière, suivi de son gendre, M. le baron de Bosne, fit irruption dans la chambre.
M. de la Vrillière est un grand vieillard, sec, maigre, alerte et musclé. II porte toute la barbe, et cette barbe blanche allonge son visage qui déjà est un peu trop long
pour la largeur de la tête. M. de la Vrillière a le nez des Bourbons, des yeux ronds, bleus et durs, mais qui sont parfois d'une gaieté presque enfantine. Dans toute sa personne, assez mal vêtue et pourtant élégante, il y a un mélange bizarre de noblesse innée et de brusquerie campagnarde.
M. le baron de Bosne est un homme trapu, vif, sautillant. Lui aussi porte toute la barbe, mais cette barbe est i courte, carrée ; elle encadre un visage énergique ; le front de M. de Bosne est un front têtu; son regard sous l'arcade sourcillière qui avance, est plein de malice et d'obstination. Il vous toise et se moque.
M. de la Vrillière et M. le baron de Bosne s'arrêtèrent en face d'Huguette et lui dirent tous les deux :
— Bonjour, Gugu...
Puis se turent, devant Périclès. M. de la Vrillière regarda fixement, avec impertinence, le fils de Georges Avrinos, et M. de Bosne lui tourna le dos.
— Au revoir, Huguette, dit Périclès; je vous reverrai cet après-midi, à quatre heures...
Il s'en alla, saluant M. de la Vrillière qui lui répondit à peine, et M. de Bosne (Jui marmonna:
— Bonjour, Monsieur...
Pendant quelques secondes, Huguette resta silencieuse.
On entendit le pas de Périclès sur les marches de l'escalier, puis, dans le jardin, le piaillement éperdu des oiseaux.
M. de Bosne, les mains dans les poches de son panta- ' Ion, tournait autour de la chambre, regardant les soies japonaises, les branches de fleurs, la chaise longue, le
LES MËiËQUES llÔ
chevalet sur lequel, jadis, Huguette avait posé ses toiles, la palette, où les couleurs s'étaient desséchées.
M. de la Vrillière, lui, s'était approché de la fenêtre, et il effleurait, du bout des doigts, les bourgeons du grand tilleul, penchant sa haute taille pour les atteindre.
Entre ces deux hommes qui l'avaient élevée et qu'elle respectait, comme elle respectait, en se moquant un peu, sa naïveté d'autrefois, Huguette se disait:
« Il ne faut pas qu'ils s'aperçoivent que je suis malheureuse... ))
Voilà le dernier orgueil ! Tout un hiver, ils lai ont tenu rigueur : Elle mettait du henné sur ses cheveux.
— Je suis si contente de vous voir. Avez-vous fait bon voyage? Etes-vous descendu à l'hôtel des Ministres? Vous êtes au Palais d'Orsay?.., On dit que c'est très bien... Et j'espère que vous resterez quelque temps à Paris?
M. de la Vrillière et M. de Bosne répondaient par monosyllabes aux questions de leur nièce. M. de la Vril lière était adossé au montant de la fenêtre. M. de Bosne, ayant terminé son inspection de la chambre, s'était assis sur le bras d'un fauteuil.
Quand Huguette se tut, M. de la Vrillière dit :
— Je m'étonne, Gugu, de te trouver si gaie... Elle haussa les sourcils.
— Pourquoi, mon oncle?
— Mais, dit M. de Bosne, n'as-tu pas lu les journaux?
— Si.
— Eh bien, dit M. de la Vrillière, en se croisant les bras sur la poitrine, que penses-tu de tes Avrinos ?
— De mes Avrinos?..
— Oui, de ton beau -père? et de la façon dont ou le traite?
lie LES MÉTÈQUES
— Mais... cela ne me regarde pas.
— Comment cela ne le regarde pas |... Tu portes son nom, que diable !
— Un joli nom ! dit M. de Bosne, en levant les mains à la hauteur de son visage,
— Un nom dont on se souviendra comme du nom de Cornélius Herz ! reprit M. de la Vrillière.
— Mais, mon oncle...
— Tu en doutes ?... Tiens ! regarde !...
Et, sortant de sa poche le seul journal qu'il consentît à lire, cette gazette antisémite qui avait attaqué jadis la duchesse de Thorig, il montra du doigt la manchette où s'étalaient en lettres grasses ces mots :
« Un Nouveau Panama. »
Puis il assura sur son nez bourbonnien, un lorgnon cerclé d'écaillé, et dit :
— Ecoute...
Il se mit à lire un article où il était question des grèves de Marseille, de la flotte de MM. Schreiner, Malan et Traub, de M. Bourguillard, du prince de Chalcédoine. Bourguillard avait provoqué les grèves des inscrits maritimes pour ruiner MM. Schreiner, Malan et Traub, et donner à la Chalcédoine vingt navires de grartd tonnage. Avrinos était un espion, un corrupteur, «n Péril Naiional. Tout cela très simple, pittoresque et violent.
M. de la Vrillière lisait avec onction ces phrases éniaillées d'épithètes injurieuses, et M. de Bosne hochait la lète aux. bons endroits.
Ces deux hommes, d'une haute valeur morale ne savaient rien des mœurs de leur époque, et, parce qu'ils fe ref usaient ù les étudier, les jugeant affreuses, ils étaient conduils par des pamphlétaires dont la logique
naïve et la psychologie à coups de hache ne demandaient à leur esprit aucun effort et satisfaisaient leur haine.
— N'eslu pas indignée, Gugu? dit M. de la Vrillière.
— Indignée, répondit Huguette, mais je ne comprends pas..
— Elle ne comprends pas !... Tu vois, Jacques, elle ne comprend pas ! s'écria M. de la Vrillière en s'adressaut à son gendre. Qu'est-ce que je te disais ? Ils ont perdu tout sens moral!
— Voyons, Gngu, dit M. de Bosne, réfléchis un instant... ton beau-père..
Et il aurait sans doute repris un à un les arguments de l'article, si sa nièce ne l'avait interrompu :
— Je vous en prie, oncle Jacques, parlons d'autre chose. Vraiment la politique...
— Et si on vous expulse tous ! dit M. de la Vrillière.
— Si on nous expulse? On ne peut pas expulser mon mari, il est diplomate...
— On petit demander son rappel, dit M. de Bosne, et Bourguillard n'a que ce moyen de prouver qu'il n'est pas son complice,.
— Et que feras-tu, dit M. de la Vrillière, si vous êtes chassés d'ici ?
— Mais... je ne sais pas, mon oncle... Et vous devez vous tromper...
Parmi toutes les catastrophes auxquelles elle avait songé depuis les aveux de Welly, elle n'avait pas prévu ' celle-là: l'exil. Elle répéta, se mentant à elle-même, autant qu'elle mentait à ses oncles :
— Vous âsvez vous tromper : M. Bourguillard est
l'ami de M. Avrinos; et j'ai vu ce matin, raonbeau-père; il n'était pas inquiet...
— Ah ! il n'était pas inquiet ! dit M. de Bosne Et, se tournant vers M. de la Vrillière :
— Voilà qui prouve que Bourguillard est une canaille...
— Une fripouille 1 dit M. de la Vrillière. Tu verras, Jacques, qu'ils étoufferont le Scandale.
— Parbleu! dit M. de Bosne. Puis s'adressant à Huguette: — Est-ce que ton beau-père compte encore réussir sa petite combinaison?
— Oui, je crois...
— Et tu t'en réjouis, n'est-ce pas?
— Mais, oncle Jacques, que vous ai-je fait pour que vous me parliez sur ce ton?... Naturellement, je serais contente si mon mari gagne de l'argent!...
— Ah! ah! ton mari doit gagner de l'argent... et tu serais contente qu'il en gagnât, même si c'était en faisant du mal à ton pays...
— Du mal à mon pays... Mais je ne m'occupe pas de cela, je ne sais pas si c'est faire du mal à son pays que d'acheter des navires... Depuis un quart d'heure, vous me traitez en coupable !... Est-ce ma faute si mon père m'a ordonné d'épouser Antoine?... Est-ce ma faute si M. Avrinos est insulté dans les journaux?... Vous n'êtes pas juste envers moi... Vraiment, on dirait que vous ne m'aimez plus...
— Mais si... mais si... dit M. de Bosne, d'une voix bougonne et tendre, c'est parce que nous t'aimons que nous sommes désolés. .
Il se tut. Depuis quelques minutes, M. de la Vrillière, silencieux, remuait ses lèvres dans sa barbe blanche.
— Gugu, dit-il.
— Mon oncle?...
— Tu as raison.. Ce n'est pas ta faute si tu as épousé cet homme. Nous aurions dû t'en empêcher. Je t'ai parlé durement. Excuse-moi.
— Cela n'a pas d'importance, mon oncle.
— Si, si, vois-tu... c'est un peu triste, pour nous, de voir quelqu'un de notre rang appartenir à une famille... mais ce n'est pas ta faute, n'en parlons plus.
Et M. de la Vrillière soupira, regarda son gendre, hocha la tête, leva les bras, les laissa retomber.
Huguelleseiilit qu'il pensait : — « Elle est perdue, il faut la plaindre... » — Et elle pensait d'elle-même la même chose, mais pour d'autres raisons.
De quel côté qu'elle se tournât, elle ne voyait que le désespoir et « la fin de tout »... Et M. de la Vrillière et M. de Bosne, eux aussi, voyaient « la fin de tout. »
M. de la Vrillière n'avait eu qu'une fille, madame la baronne de Bosne, qui était morte en couches, sans laisser d'enfant. Il ne restait à M. de Bosne et à M. de la Vrillière, pour leur donner le goût de vivre dans un monde qu'ils méprisaient, que leur amour de la chasse et des bois. Devant Huguette qui pensait à Welly, ils parlèrent de leurs chasses, de leurs bois.
Elle songeait : — « Il viendra tout à l'heure, il me l'a promis ; il me consolera. . . » — M. de la Vrillière et M. de Bosne racontaient que les chiens de leur meute avaienf été malades l'autre semaine, que le garde Philippon s'était cassé la jambe, que le piqueur avait perdu son vieux père, qu'ils étaient venus à Paris pour acheter des chevaux...
Huguette leur répondait en souriant^ mais, quand ils partirent, (ils partirent très vite) :
— A demain, Gugii...
Elle n'essaya pas de les retenir. Une idée lui était venue, tandis qu'assise devant la fenêtre, elle écoutait ses oncles, tandis que le soleil d'avril caressait sa nuque et ses cheveux, et quand elle remonta, seule, dans l'atelier, celte idée se confondit avec le refrain de Montmartre qu'avait chanté Geneviève :
t C'est l'étoile d'amour, L'étoile des ivresses... »
Un visage maigre, à l'ovale pur et fin, des paupières lourdes, des cheveux noirs, les traditionnels bandeaux ondulés, le nez droit, les narines un peu larges, une longue taille perpétuellement balancée, des bras à l'élégance naturelle, des épaules qui se serrent, se haussent, se tordent, et sont magnifiques quand elles s'apaisent, nues, sous les rubis et sous les perles, Anita, ainsi décrite, et toujours on la décrit ainsi, ressemble à ses innombrables sœurs, joie des tréteaux de Paris.
Mais il faut parler seulement de son regard, de sa bouche et de son échine.
Son regard. — Il attire l'or, les bijoux, les soies éclatantes, il convoite follement tout ce qui brille, ou bien il sommeille (et quel nirvana dans ses yeux sombres !) ou bien encore il se jette sur un passant, se donne, se prostitue, tombe en extase.
Sa bouche ! — Les deux lèvres sont fortes, pourpres, mais parfois, elles s'enroulent, s'amincissent, disparaissent, les dents brillent, les mâchoires s'écartent, bouche haineuse, farouche, râlante. Elle peut mimer toutes
les violences et toutes les amours. Quand Anita danse, cette bouche est une bête qui figure à elle seule l'acte entier de la possession.
L'échiné d'Anita ! — c'est le dos d'une chatte qui s'étire sous la lune, un soir de printemps, quand les mâles appellent et miaulent dans les bosquets.
Nous avons tous été peu ou prou amoureux de cette femme. Parlons net : Quel aphrodisiaque!
Ses origines sont obscures. Antoine Avrinos l'a ramenée de Barcelone. Plusieurs disent qu'il l'avait rencontrée dans une maison close. Ceci est certain : elle avait tous ies vices, des gestes canailles, un vocabulaire si étendu qu'elle pouvait, dans chaque langue de la Méditerranée, sacrer et dire: « Je vous aime » avec mille autres phrases.
Eîlle se couvrait de fards et puait le musc. Mais elle dansait, ah! elle dansait !... elle dansait comme elle ne sait plus danser maintenant.
Pendant quelques mois, Antoine la tint cachée dans un entresol du quartier de l'Europe. Georges Avrinos venait d'obtenir pour son fils le titre de ministre de Chalcédoine en France et en Espagne. Antoine n'avait pas encore épousé Huguette. Ses fonctions dfplomatiques ne l'occupaient guère. Il aima la Reguerro autant qu'il pouvait aimer. Il en était si jaloux qu'on peut compter les rares personnes qui furent admises, à cette époque, en sa présence. Cloîtrée dans un sombre harem sans esclaves, cette fille, s'ennuya que tant de matelots avaient amusée. Qui dira jamais la tristesse du quartier de l'Europe l'hiver et les jours de pluie?... Anita menaça son amant de retourner à Barcelone. Il eut peur de la perdre, et peu après, pendant un des voyages que fit à Paris le prince de Chai-,
cédoine, il la ] n'senta à Son Altesse. Maurice de Lôwen et Haus! ach donna à la Reguerro un collier de perles. Ce collier fit qu'elle en voulut d'autres. On parlait d'elle sur le boulevard. Au Cercle de la rue Castiglione, on pressait Antoine de montrer cette merveille. Vaniteux comme pas un, le fils de Georges Avrinos oublia la prudence. Anita Reguerro parut à Longchamps, à Auteuil, au Café de Paris, chez Durand, chez Larue. Tout aussitôt, elle reçut cent lettres lui proposant la fortune, et sans tarder; pour quelques pierreries, trompa son amant. Il s'en aperçut, La scène entre eux fut de haut ton. Anita était espagnole; Antoine la menaça de la faire expulser si elle ne restait fidèle. Elle lui répondit, avec les mots les \\iis grossiers, qu'elle avait besoin d'une voiture, d'un hôtel, d'un engagement aux Folies-Bergères. Comme toutes les Gitanes, les Américaines, les Hollandaises, les Cubaines, les Allemandes, les Russes galantes que Paris bienheureux possède, elle se sentait de taille à prendre la capitale en ouvrant la porte de sa chambre à coucher... Sur ces entrefaites, Antoine se maria. Au retour du voyage de noces, il offrit à sa maîtresse une voiture, un rez-de-chaussée à l'Avenue du Bois et la fit engager aux Folies,
La fortune d'Huguette servit à cette installation.
Elle servit encore à métamorphoser la Reguerro, fille à matelots, belle par la simplicité de sa véritable luxure, en un de ces êtres monstrueux et baroques, que sont les courtisanes qui dînent chaque soir, Madame, au restaurant, à la table voisine de celle où vous vous asseyez.
Méditez ceci, ma chère ! Pour plaire à votre mari, il faut que vous deveniez presque une grue, et la mal-
tresse de votre mari doit pour lui plaire devenir presque une dame. Et c'est pourquoi je ne gagerai point de reconnaître au théâtre, un soir de répétition générale ou de gala, les grues des dames, et les dames des grues.
Donc, Anita, habillée par les grands couturiers et coiffée par les meilleures modistes, ne mangeait plus, en public tout au moins, avec les coudes sur la table; on la vit même se servir d'un couteau et d'une fourchette pour peler une orange, boire avec modération, et parler sans pousser des cris. Elle ne relevait plus sa jupe pour tirer ses bas, elle ne se tapait plus sur les cuisses pour rehausser ce qu'elle disait. Elle diminua la couche de fard sur ses joues; et, lorsqu'Antoine lui laissa entendre qu'il fallait restreindre les dépenses, elle ne changea pas sa manière de vivre, mais demanda de moins grosses sommes à son protecteur. La Reguerro avait rencontré Yousef Ghali...
Sur un jardin aux rares bosquets, Avenue du Bois, s'ouvrent quatre portes- fenêtres. L'une conduit dans une chambre à coucher; la seconde, dans un cabinet de toilette, les deux dernières, dans un grand salon. Une galerie sépare ces pièces d'une serre vitrée, où, parmi les plantes vertes elles fleurs, Anita, en robe de chambre, (elle s'est dévêtue en revenant de la promenade qu'elle fit ce matin dans son « tonneau », et, parce qu'il lui est insupportable de garder chez elle un corset, elle est en chemise, sous cette robe de soie jaune, toute garnie de dentelles et à peine agrafée) — Anita, étendue sur un fauteuil à bascule, se balance, l'une de ses mains tenant une cigarette qui brûle, l'autre caressant la joue de M. van Claysseu.
Welly, beau comme un dieu grec, charmant et blond comme la lumière, avance et recule sa jolie tête pour suivre la main d'Anita. On dirait un jeune chat que l'on flatte.
Peu s'en faut'qu'il ne ronronne.
Auprès d'eux chante l'eau dans une bouilloire en cuivre rouge, et autour de cette bouilloire, ce sont les petits ustensiles, en cuivre rouge eux aussi, qui servent à préparer le café turc.
Antoine a donné à sa maîtresse le goût de ce breuvage lourd et doux; Anita a enseigné à Welly comment on doit verser l'eau, et laisser trois fois monter lacrùii.e du moka pour que l'écume persiste sur les tasses. Ainsi les habitudes d'Antoine sont devenues les habitudes (!e Welly, et ce café est un peu de l'Orient des Avrinos dans le jardin d'hiver d'une courtisane espagnole, dais les mœurs de ce van Clayssen, sans patrie.
M. van Clayssen est né, à San-Francisco, d'un pire américain, mais d'origine hollandaise, qui avait épousé sa femme de charge, laquelle était genevoise mais fille d'une mère italienne. Ce mélangç de sangs a produit le beau Welstein, dont la vie est si pleine d'aventures qu'il faudrait un livre pour les conter. Dans le moride qu'il parcourut, insouciant et satisfait, ce jeune homme fut, /oujours et partout, ce qu'il esta Paris : la joie de toutes les femmes et leur désespoir, la plus belle fleur du jardin secret de leur désir... Souvent il espéra tirer i rôtit de son charme, il pensa trouver une dot et fixer son destin : mais son destin n'est point d'être fixé. Welly n'a pab de suite dans les idées. A-t-il des idées. 11 a des émotions, des sens, de la vigueur. Pour lui, demair n'existe pas, et, quand demain l'inquiète, il perd son
génie, qui est d'extraire tout le plaisir possible de l'heure qui passe, et d'être, chaque jour et chaque instant, le plaisir du jour et le plaisir de l'instant.
Il en advint ainsi dans cette affaire Avrinos dont M. van Clayssen doit garder un triste souvenir, s'il est capable de se souvenir d'une chose triste.
Quand la Regucrro lui fit connaître Antoine, il était fort désargenté, et cherchait, dans une ville qu'il n'avait pas encore exploitée, ces prêteurs grâce auxquels il avait coutume de vivre. — Welly dépense trente mille francs par an. Il lui reste, de la fortune paternelle, une rente de trois cents francs par mois. Il joue; il est heureux au baccarat; moins à l'écarté. Il joue sans passion ; il butine sur le tapis vert. Il monte en course les chevaux de ses amis; il monte à merveille. Quand il arrive premier au poteau, on lui donne quelque objet d'art qu'il revend le lendemain. Ne vous battez pas en duel sans qu'il dirige le combat, et ne lui dites point que vous n'avez pas pas vingt- cinq louis sur vous, quand vous reviendrez du pré, 011 les pistolets partirent sans faire plus de bruit qu'une arme d'enfant... Welly a chargé les pistolets : vous êtes sain et sauf... Donnez vingt-cinq louis à cet aimable jeune homme qui vous raconte, sans rire, qu'il vit au Mexique un duel où les deux adversaires moururent.
Lorsqu'il fut présenté par la Reguerro aux Avrinos, le baron van Clayssen cherchait simplement à devenir l'ami de tout le monde et l'amant de quelques françaises.
Tout d'abord il fut l'amant d'une Espagnole.
Anita l'aima à la folie; elle l'aime encore après huit mois de liaison.
Puis il jeta les yeux sur cette petite madame Avrinos
qui faisait de la peinture pour se désennuyer. Mais... — « Oh! non ! pa"s cela... » — L'atelier ne devint point une alcôve, et M. vanClayssen disait à la Reguerro :
— Ces Françaises n'ont plus de tempérament... Il disait encore :
— Quand une Française d'aujourd'hui n'est pas vicieuse, elle est honnête.
A quoi la Reguerro répondait, avec un intraduisible accent d'Espagne :
— Tou n'as pas chou t'y prendre.
Elle permettait à son petit amant de poursuivre cette conquête. Autrefois, Antoine avait dit à sa maîtresse : — «Ma femme, un morceau de bois! » — Anila avait répété le propos à Welstein, qui lui avait répondu :
— Tous les morceaux de bois s'allun)ent. Si j'essayais...
— Essaie... Tu me raconteras.
Il le lui avait prorais. — Il lui raconta sa défaite.
C'était au milieu du mois de mars. Quelques jours plus tard, les grèves de Marseille donnaient à Georges Avrinos l'idée de celte combinaison qui devait procurer une flotte à la Chalcédoine, et, à lui-même, la fortune.
Ce qu'elle savait de ce projet, et c'était peu de chose, Huguette le raconta à Welly.
— Je suis bien contente. Nous étions ruinés. Mou beau-père va devenir très riche...
Le romancier Decharlres, l'homme le mieux informé de Paris, a dit à Welstein :
— Avrinos... un gaillard !
Et Welstein, encore une fois, songe à fixer son destin : une dot, un beau mariage, — et il se reposera. Il sera uu bon inari. A de certaines heures^ tous ces adultères reo*
nuient. Il fait la cour à Hélène. Que risque-t-il?... Si l'affaire réussit, il épouse. Si l'affaire ne réussit pas, il se retire.
Et voici que, jalouse, Huguette devient moins froide :
— Que pouviez-vous raconter à ma belle-sœur, hier, Welly?... Toute la soirée, Hélène et vous, êtes restés ensemble ?...
— Je lui faisais la cour... Oh! c'était pour rire.. L'alelier est ouvert sur le ciel. Ce sont les premiers
beaux jours dje l'année...
— Dites... vous ne voulez pas?...
Welly ne pense plus à son mariage... Il veut savoir comment cette femme se donnera.
— Non, non! dit-elle, pas ici, pas à Paris, pas en cachette...
Sous la fenêtre, le bois leur rappelle qu'il est des forêts silencieuses et de hautes fougères.
— Partons ensemble...
Elle veut partir pour un voyage dont elle pense ne jamais voir la fin, et Welly, s'il sait que tous les voyages s'achèvent, n'a jamais résisté à sa fantaisie.
— Allons à Fontainebleau !
tls n'ont d'argent ni l'un ni l'autre. Le mois à été mauvais pour Welstein. Pas de duel, pas de chevaux à monter en courses, et le baccarat, ce traître ! n'a pas donné le pain quotidien. Point d'argent!... Et elle ne veut pas à Paris; elle se butte à cette idée : elle ne veut pas être sa maîtresse, elle veut être sa femme, pendant quelques jours, deux semaines, un mois peut-être... Que faire? — Un billet; un usurier. — M. van Clayssen n'avait point de scrupules. Quittant les bras d'Huguetta, il se rendit chez Anita.
— \ qui vais-je m'adresser ?
Elle éclata de rire :
— Petite crapoulé, dit-elle, io té donnerai l'argent... Il n'y avait point pensé. Il trouva l'idée sublime :
— Et tune risques rien, car, même si l'affaire d'Avrinos ne réussit pas, les oncles d'Huguette paieront pour éviter le scandale...
L'idée était sublime ! Anita ne pouvait arrêter son fou rire. Grâce à la générosité de Yousef Ghali, elle offrirait à son petit amant une passade avec la femme d'Antoine, tout comme une pierreuse offre à son souteneur une tournée chez le marchand de vins.
— Petite crapoulé !...
Elle le couvrait de baisers.
Mais, sous ses baisers qui lui faisaient oublier Huguette, Welly réfléchissait à son mariage.
Il n'en avait point parlé à la Reguerro, sentant bien que cette femme qui n'était pas jalouse d'une passade, redeviendrait espagnole, s'il lui annonçait qu'il devrait la quitter. Et il la quitterait, s'il épousait Hélène. Il serait un mari fidèle. Il voulait du calme, du repos, de la tendresse.
Sous les baisers d'Anita, il pensait :
— Si je vais à Fontainebleau, poùrrai-je épouser Hélène?...
Cependant, il accepta l'argent de son amie ; même, le lendemain, après l'intervention du couturier Ludovic, il obtint d'elle une plus forte somme, mais ce ne fut pas pour s'en aller à la campagne avec Huguette. Il dit à la Reguerro :
— C'est une bonne affaire... Grâce à ces billets, tt tiendras Antoine, et l'on ne sait pas ce qui peut arriver.
Avec ces billets il comptait tenir Huguette. Quand Welly songe à l'avenir, il perd son génie...
Par prudence, cet imprudent n'alla pas à Fontainebleau. En vérité, Huguette ne voulait plus se donner ; mais il l'aurait facilement convaincue. Il lui céda, pour rester à Paris et suivre le développement de l'Affaire que Georges Avrinos menait au succès.
Ou disait, sur le Boulevard, que le prince Cantémir entrait dans la combinaison. A Marseille, les grèves tournaient à l'émeute. Les Schreiner, Malan et Traub se plaignaient à grands cris d'être ruinés par le chômage. AvrinoSj souriant et magnifique, promettait à ses enfants une fortune innombrable. Hélène devenait amoureuse, et Welly en arrivait à trouver jolie cette grande fille qui, touchée par le désir et le bonheur, ressemblait un peu moins aux statues du Louvre.
Pendant quinze jours, M. van Clayssen, vit dans ses rêves, l'existence paisible, élégante et douce qu'il mènerait dans la maison de sa femme, et pour obtenir d'Hélène ces caresses qu'une fiancée accorde la veille de son mariage, il lui promit tout ce qu'elle voulut.
« Ce soir, je parlerai à monsieur Avrinos... »
C'était hier, quelques heures avant l'incident d'Aubenois.
Cet incident provoqua un scandale inattendu.
Ecoutez Paris qui s'échauffe. On crie dans les rues la seconde édition de la Presse... Paris se souvient que la France a une flotte. Paris se souvient qu'il est en France.
Dans un café de la rue Royale, Welly et la Reguerro soupent :
— Ah! diable! s'écrie Welly en lisant le journal.
Et la belle Anita s'émeut.
Elle n'aime plus Antoine, mais, s'il disparaît dans cette tourmente, que deviendra le ménage à trois où Yousef Ghali trouve le bonheur ? El Welstein affirme qu'Antoine Avrinos peut-être rappelé à Salonique.
Ils n'ont plus envie de souper. Ils rentrent ensemble au rez-de-chaussée de la Reguerro. Dans la voiture, Anita s'écrie :
— You-You me l'avait bien dit que ce collione finirait mal !
« You-You )), c'est Yousef Ghali, le « collione », c'est Georges Avrinos.
— Parbleu! répond Welstein, il le déteste depuis l'histoire de la Légion.
— Quelle histoire? demande Anita,
Et van Clayssen s'étonne qu'elle n'ait pas entendu parler de cet comédie.
— lo ne comprends pas, dit Anita. lo m'en fous. Sur cette affirmation, elle descend de voiture. Ils sont
dans l'Avenue du Bois, devant la porte du rez-de-chaussée. Comme ils ouvrent cette porte, une automobile s'arrôtc au bord du trottoir ; Antoine Avrinos s'avance vers Anita, et Welstein ne sut que le lendemain ce que le ministre de Chvilcédoine était venu faire chez sa maîtresse, à une heure aussi tardive.
Il était venu lui dire que leur liaison était terminée, qu'ils devaient se séparer, qu'il fallait que toute la ville parlât de leurs amours finies.
— Mais pourquoi ? demande Welly à la Reguerro qui lui rjconte cette scène et qui pleure.
— Id ne sais pas, dit-elle.
Elle ne sait pas vraiment la cause d'une rupture si brusque. Lorsqu'il ne s'agit point de duper uu homme.
la Reguerro est stupide, et, comme van Claysseii insiste et la presse de questions, elle parle à tort et à travers de Georges Avrinos, de Maurice I, de rappel en Chalcédoine, de convenances diplomatiques.
Mais Welly hoche la tête.
— Tout cela, dit-il, c'est des balivernes... On t'a doré la pilule, ma chère... Il y a autre chose...
Et cette autre chose, il pense l'avoir trouvée.
Sans doute, Georges Avrinos a-t-il craint que sa bru, outragée par la conduite d'Antoine, ne profitât du désastre qui le menaçait pour demander le divorce ; et ce divorce priverait les Avrinos du futur héritage de M. de la Vrillère. Par sa rupture avec la Reguerro, Antoine enlevait à sa femme la seule raison légale qu'elle eût de se séparer de lui.
Anita écoute Welstein dans son cabinet de toilette. — Il est neuf heures du matin. — Et, quand Welstein parle de madame Antoine Avrinos, Anita soudain l'interrompt. Elle brandit le peigne qu'elle passait dans ses longs cheveux déroulés.
— Petite crapoulé ! s'écrie-t-elle. lo n'y pensais plous.. lo veux mon argent...
Pour cette danseuse, hier encore, cinquante mille francs étaient peu de chose, aujourd'hui c'est une somme: car, enfin, son prêteur officiel l'abandonne, et You-You, qui payait pour être adultère, paiera-t-il pour être l'amant sérieux?
— Tu oublies, Nini, que les traites sont à échéance d'une année.
— lo m'en fous ! réplique Anita
Si on ne la paie pas immédiatement, elle montrera les billets à tout Paris. Et c'est en vain que Welstein la sup-
LÇS MÉTÈQUES 133
plie: Elle s'obstine, elle tape du pied... elle veut son argent tout de suite.
— Si io n'ai pas mon argent ce soir, tou verras !... Et Welly s'en va chez Huguette, l'oreille basse, pour
l'avertir.
Vraiment, il pourrait se presser moins, mais, à cet instant, il ne doute pas que les Avrinos ne soient perdus. A coup sûr, il n'épousera pas Hélène, et il songe, lui aussi: (( Cinquante mille francs... c'est une somme... »
— ... Je vous aimais, Huguette.. Vous étiez si malheureuse... Rappelez-vous... Je vous aime... Pardonnezmoi...
Avec désinvolture, il met ses actes sur le compte de la passion qu'il éprouve ; et la passion qu'il inspire est si forte, qu'Huguette lui reproche à peine de l'avoir déshonorée.
— ... Allez dire à cette femme que je la paierai ce soir.
De nouveau, Welly traverse l'Avenue :
— Tu auras ton argent ce soir, ma chère!...
Mais Anita ne l'écoute point. H l'a quittée furieuse, il la retrouve sanglotante :
— Que vais-je devenir? dit-elle.
Tout à l'heure, elle a voulu téléphoner à Ghali. La communication n'était pas libre. Les demoiselles du téképhone ont été grossières ; Anita les a injuriées, et, depuis vingt minutes, elle a beau sonner^ on ne lui répond plus... Ce contre-temps l'exaspère... Entre deux sanglots, elle couvre d'insultes les postes françaises, et, de temps à autre, elle crie sans savoir pourquoi :
— Saie ville !... sale ville !,.. " Et puis elle répète :
134 LES MÉTÈQUÉâ
— Que vais- je devenir ?.,.
Elle parle de Ghali :
— Si tu savais comme il est salaud!
Elle a peur qu'il n'aime en elle que cette illusion de tromper Antoine que, hier encore, elle lui donnait. Elle éprouve, au fait, les mêmes angoisses qu'une femme adultère qui se demande, au lendemain du divorce, si son riche amant consentira à l'épouser; et, de même qu'à ces moments-là, une épouse, tantôt injurie le mari qu'elle a perdu, tantôt fait son éloge, de même Anita, tantôt injurie Antoine, tantôt se lamente:
— lo perds mon meilleur ami...
Pendant sept années, il l'a soutenue de son expérience. Chaque jour, il lui rendait visite; il la traitait en camarade, la grondait quand elle avait, pour un béguin, fait une folie; il était un grand frère dévoué : — « Je veux que tu réussisses, darling, parce que je t'ai lancée!... » — Souvent, il lui amenait des rois ou des princes qui étaient venus s'amuser à Paris. Elle ne signait point de contrats avec les music-halls sans lui avoir demandé conseil :
— Tout à l'heure, Welly, pendant que ]e téléphonais à You-You, on m'a apporté un petit bleu. On me propose d'aller danser à Londres. lo ne sais que faire... lo souis trop malheureuse... lo ne veux plus danser...
El Welstein, assis devant la cheminée où le feu brûle, malgré le soleil d'Avril, berce sur ses genoux cette magnifique putain qui se sent, en vérité, pendant quelques secondes, aussi désespérément seule qu'une petite fille abandonnée dans un bois.
' - lo souis toute seule.
— Toute seule, Nini, et moi, tu m'oublies?
— Toi!
D'un brusque mouvement, elle jette ses bras sur la gorge de Welstein.
— Toi !... toi !... dit-elle.
Elle cherche des mots ; elle ne les trouve pas ; elle enfonce ses ongles dans cette peau blanche et fraîche dont sa chair n'est pas encore repue ; et, soudain, elle colle ses lèvres sur la bouche de Welly^ et, cruellement, le mord.
— Toi!...
Il se redresse d'un coup de reins. Elle reste suspendue à ses épaules, et, goulûment, elle boit sa chaude salive. Prompt au désir, comme il l'est toujours, il veut la posséder dans cette fièvre. Elle lui cède, les joues moites de larmes, et, jamais, depuis le début de leurs accouplements, ils n'ont senti comme ils le sentent à cette minute, qu'ils sont l'un pour l'autre, lui le mâle, elle la femelle, cela seulement, et que cela est mieux que tout...
Quand l'extase les laisse vivre, ils échangent un regard d'une surprenante candeur, puis ils ferment les yeux. Côte à côte, sur le lit où ils s'aimèrent, ils voyagent avec leurs rêves, et leurs rêves peu à peu, s'enchevêtrent dans ce réseau d'intrigues qui enveloppe Anila Reguerro, danseuse espagnole, le baron van Clayssen, aventurier.
— Tu vois bien, Nini, que tu n'es pas toute seule I Mais Anita soupire en espagnol:
— Je t'aime trop, toi, pour que tu le remplaces... Et, rêveuse :
— Quand il s'est marié, lui, cela ne m'a rien fait... S'étirant, Welstein réplique, en espagnol, lui aussi :
— Ah ! bien, si tu as peur que je me marie!...
— On ne sait pas ! dit-elle.
Et, comme se parlant à elle-même :
— A Londres...
— A Londres, s'écrie Welly, tu y pensais, comme c'est drôle...
— Ce n'est pas drôle, murmure Anita ; quand on s'aime, les pensées se rencontrent, et on s'aime...
— On s'aime, Nini... Dis-moi : cet engagement qu'où te propose...
— C'est pour la a season », à l'Alhambra, mon gosse.
— A quelles conditions, eh ?
— Les mêmes conditions que j'avais cet hiver aux Folies, je te montrerai la lettre, si tu veux. .
— Montre... Je ne suis pas plus bête qu'Antoine, crois-moi... Et je ne me vante pas, car, vraiment, entre nous, c'était une buse...
Ils se lèvent, et, tendrement, chastement, s'embrassent, puis la Reguerro prend dans son secrétaire le petit bleu. Elle le montre à Welly.
— Tiens, dit-il, c'est le gros TroUmann qui traite maintenant pour l'Alhambra... Tu sais, ma chère, c'est un malin, je l'ai connu autrefois à New-York. Je gage qu'il t'a envoyé cette dépêche parce qu'il a lu dans les journaux l'affaire Avrinos, et qu'il pense que ton amant est à la côte...
— Je crois plutôt, dit Anita, qu'il m'a vue danser hier à cette matinée de la Gaîlé au profit des Tuberculeux. J'ai été épatante !
— Epatante, c'est vrai... Ah ! si tu vas à Londres, ce sera un triomphe.
— J'ai bien envie d'y aller, Welly.
— Qui t'en empêche?... Et, vois-tu, en Angleterre, je connais un tas de t^ens, je te présenterai.
— Petite crapoulé!... dis- mol ; si je téléphonais à Trollmann?... Il est au Terminus.
— Au Terminus?... Quelle idée de descendre dans ce sale hôtel. Il a toujours été vulgaire, Trollmann.
— Je téléphone, mon gosse ?
— Si tu le voyais^ Nini, cela vaudrait mieux.
— Tu as raison, je m'habille...
— Habille-toi vile, hein !
— Au galop, mon chéri : je l'adore, toi... Eh dis donc. C'est You-You qui fera une tête !
— Lui ! il est capable de te suivre.
— Mais j'y compte bien, s'écrie Anita.
Dans son cabinet de toilette, elle s'habille à la hâte, en chantant ;
— Oh yes!... oh yes!... ti la li la li la la...
Vingt minutes se sont à peine écoulées, quand la Reguerro et van Clayssen passent devant la porte des Avrinos, et c'est à l'instant où le prince Gantémir et Antoine se rencontrent sur le trottoir.
Place de l'Etoile, Welly quitte le tonneau d'Anita, et lentement se promène dans l'Avenue.
Welly est soucieux : Antoine et le prince Gantémir ont l'air d'être les meilleurs amis du monde. Welly se demande s'il n'a pas été ce matin, trop craintif, s'il n'a pas trop facilement cru à la ruine des Avrinos... A coup sûr, les journaux ne laissent aucun doute sur l'attitude que le Gouvernement va prendre à leur égard... Mais les journaux !... — Et Georges Avrinos est un homme étonnant.
— Tiens, van Glaysseu, bonjour.
— Bonjour, Dechartres.
Le joli romancier blond, le familier du prince Canté-
mir, fait les cent pas dans l'Avenue ainsi qu'il en a coutume, chaque jour, de onze heures à midi.
Cordialement, Welslein lui serre la main. Ils parlent de choses et d'autres ; puis Welstein demande, de l'air le plus insouciant :
— A propos, mon cher, vous qui êtes l'inséparable de Cantémir, que pensez-vous de l'affaire Avrinos ?
— Avrinos est foutu ! déclare Dechartres. Tout le monde l'abandonne, et c'est justice! Que diriez-vous si un monsieur, que vous recevez à votre table, vous volait votre argenterie?... Moi-même, d'ailleurs, si je rencontre cette fripouille, j'éviterai de saluer.
— Eh! eh! Dechartres, vous allez vite, s'écrie Welstein, railleur. Il n'y a pas quinze jours que nous avons dîné chez eux.
— M. van Clayssen, vous n'êtes pas Français, par conséquent...
Et, sans achever sa phrase, mais avec un geste qui signifie: — « Mêlez- vous de ce qui vous regarde... » — Léopold Dechartres s'éloigne.
Welstein hausse les épaules, puis, à grandes enjambées, il gagne la maison des Avrinos. Il y reste une demi-heure. Quand il s'en va, étonné malgré son égoïsme, par le muet accablement d'Hélène, il rencontre sur le seuil Huguette, et, pour apaiser le malaise qu'il ressent — car ce n'est pas gai de voir souffrir — il murmure :
— Je vous en supplie, n'ayez aucune inquiétude...
— Je vous répète que je rendrai à cette femme son argent, ce soir...
La voix d'Huguette tombe. Et lorsque Welstein descend sur les marches de l'escalier, il éprouve, pour la première fois de sa vie un léger remords..
Oh ! un remords très léger, et que chasse vite celte affirmation avec laquelle — dix minutes auparavant — il a jeté l'amour d'Hélène dans la fosse commune :
— On dit toujours cela, si chaque femme se tuait qui parle de mourir, il y aurait moins de cocus sur la terre.
Welly frappe de sa canne les grilles de l'Avenue.
Pourtant il est rêveur, quand il entre, pour la troisième fois — Dieu! quelle matinée!... — dans l'appartement d'Anita. Sa rêverie se prolonge : Anita n'est pas revenue. Solitaire, il l'attend. La solitude lui est insupportable. Elle l'agace, elle lui permet de penser. Que faisait Ghali dans le bureau de Georges Avrinos ?
On sonne à la porte. C'est Anita.
— Ce TroUmann, dit- elle, que collione!
Mais elle dit cela avec gaieté. Trollmann l'a reçue à bras ouverts. Il savait bien qu'elle accepterait ses propositions.
— Che fous attendais...
Il faut entendre la Reguerro imiter, avec un accent d'Espagne, l'accent germano-américain du gros barnum.
Elle affirme que Trollmann la guettait depuis longtemps. S'il ne lui a pas fait d'offres plus tôt, c'est qu'il craignait ses exigences lorsqu'elle était entre les mains d'Antoine. Aujourd'hui, il prévoit que le ministre de Chalcédoiue devra quitter Paris.
Il veut profiter de ce départ. Si la belle Anita se laisse guider par lui, il fera sa fortune. Après Londres, il l'emmènera en Amérique. Il l'a vue danser hier : Elle a du génie !
— Bien, bien, interrompt Welstein, as-tu signé ua conirat ?
— Non, dit-elle, je n'ai pas voulu signer sans toi. Trollmann doit venir toiît à l'heure, après le déjeuner...
— Mangeons, dit Welstein, je crève ..
Mais d'abord, il faut qu'Auila se déshabille. Elle ne peut garder chez elle un corset. Elle s'enfuit. A travers la porte du cabinet de toilette, elle crie :
— Avant de voir Trollmann, j'ai passé chez You-You.
— Tu n'as pas dû le trouver, déclare Welly.
— Non, je lui ai laissé une lettre, répond Anita, d'une voix indifférente.
Les compliments de Trollmann l'ont éloignée des soucis qui la torturaient deux heures auparavant.
Lorsqu'elle revient auprès de Welly, habillée d'un peignoir en soie jaune qui s'ouvre sur sa chemise, elle ne marche pas, elle danse, les bras levés, et ses mains imitent le bruit des castagnettes.
Ils se mettent à table; Welstein, tout de suite, dévore; Anita l'imite. Leur appétit est superbe. Ils se taisent. Un domestique solennel, gras et congestionné, les sert avec dédain. De temps à autre, Anita, la bouche pleine, pose à Welly une question sur Londres, sur les Anglais et les Anglaises, mais ce ne sont que phrases courtes, auxquelles il répond à peine. Ils mangent, voluptueux et gourmets. La chère est exquise.
Au dessert, la Reguerro sonne sa femme de chambre, et lui ordonne de passer l'après-midi à faire ses malles.
— Est-ce qu'on part ce soir ? demande Welstein.
— Oui, mon gosse.
— Mais, dans la dépêche, Trollmann disait que tu ne débuterais pas avant quinze jours.
— On ne part pas pour Londres, dit Anita avec un sourira
— Ah ! murmure Welly.
Et, comme son amie se retourne vers la femme de chambre, il s'en va dans le jardin d'hiver où sont installés sur un guéridon, les ustensiles en cuivre rouge, avec lesquels il a coutume de préparer le café turc.
Qu'importe à Welly de partir ce soir ou demain, d'aller à Londres ou ailleurs?... Il fume un excellent cigare, il baille d'aise. Anita le rejoint.
— Embrasse-moi, Nini...
Elle l'embrasse et s'allonge sur le fauteuil à bascule. Sa robe s'entrouvre, laissant voir ses épaules et ses seins à deminus, et même la peau brune et lisse de ses jambes ; les bas ont glissé.
Welslein prépare le café turc; il remplit les tasses; il ajoute un peu d'écume brune qu'il prend au fond des bouilloires.
— Voilà, Nini...
Elle boit, s'essuie les lèvres :
— Parfait!
Un instant, ils savourent le goût et l'odeur de ce breuvage oriental qui les réveille.
— Où diable allons-nous, ce soir? demande Welstein.
— Devine, répond Anita, malicieuse.
Et, comme il se tait, elle s'écrie :
— On va passer quinze jours à Fontainebleau.
— A Fontainebleau ?
— Oui, à Fontainebleau... Et c'est l'argent de ta petite garce qui paiera les frais... Hein? c'est trouvé !
Dans le jardin d'hiver éclate le rire d' Anita, et, bientôt le rire de Welstein lui répond.
— On se reposera, mon gosse, j'en ai besoin, et il faut que je sois très belle pour débuter à Londres...
Le domestique paraît sur le seuil. Il présente à sa maîtresse une carte de visite.
— Tiens! dit Anita, voilà notre argent...
Elle montre à Welslein la carte de Périclès Avrinos.
— Ce monsieur est au salon, dit le domestique, mais il y a un Anglais dans le vestibule, qui prétend que madame lui a donné rendez-vous...
— Un Anglais... c'est Trolhnanii! s'écrie Welly.
— Faites-le entrer ici, Jean. Mon gosse, veux-tu le recevoir pendant que je parle à l'autre?
— Volontiers, dit Welstein ; et, comme le domestique sort^ il ajoute : Tu ne vas pas t'amuser, Nini, je t'en préviens... Il est un peu... hum !... Périclès Avrinos..
— Je lui conseille d'être poli!... déclare Anita qui redresse la tête, et s'éloigne avec cette démarche onduleuse qu'elles ont toutes, ces filles d'Espagne.
Welstein la regarde partir, non sans inquiétude. Il lui est désagréable qu'Huguette aît pris son beau-frère pour confident. Ce Périclès Avrinos est un grossier personnage... Tout cela pourrait bien finir par un duel
— Bah ! je lui ferai une égratignure.
Il s'allonge sur le fauteuil que vient de quitter Anita.
Il est à peine installé qu'un formidable, tonitruant et nasillard : — Hallo ! van Clayssen I... retentit, et qu'un homme gigantesque, taillé en hercule, vêtu d'un immense pardessus redingote, pénètre dans le jardin d'hiver, et s'avance, les bras ballants, arrondis, loin du corps, les jambes écartées, avec un large sourire qui coupe en deux la figure écarlate.
— Hallo! Trollmann! comment allez-vous? s'écrie van Clayssen, en anglais.
Il se lève, et semble un nain auprès de ce colosse.
James W. TroUmann a cinquante-huit ans. Ses tempes grisonuenl. Il est imberbe, et, depuis quelques mois, il a dû beaucoup maigrir : sa peau est trop vaste pour la chair qu'elle recouvre. Il en résulte sur son cou et sur son visage, des plis et des replis inattendus. A une époque de meilleur embonpoint, ce gaillard devait être magnifique. En dépit de sa haute taille, il a des mains et des pieds d'enfant, et ne serait pas du tout ridicule, avec sa ronde face réjouie, s'il n'était trop maigre, étant si gras.
— Une tasse de café, mon cher?... Du café turc, vous aimez cela?... propose Welstein, après qu'ils ont échangé les exclamations d'usage sur le plaisir qu'ils ont à se revoir et sur leurs apparences réciproques:
(( Toujours en forme, eh ! van Clayssen? »
(( On se maintient, vieil homme. Et vous n'avez guère changé, vous... un peu maigri, je pense. »
Exclamations que Welstein a prononcées dans un anglais très pur, et que Trolmann a jetées avec une voix américaine, enlaidie par un sombre accent germanique.
D'un signe de tète, TroUmann accepte le café qu'on lui offre, et, comme Welly se penche pour rallumer la la lampe sous la bouilloire de cuivre, le gros barnura s'allonge sur le fauteuil à bascule, déboutonne sa redingote, enlève ses gants, regarde les plantes du jardin d'hiver, regarde Welstein, sourit et demande :
— Je suppose... vous êtes ici chez vous, van Clayssen?
Et, sans attendre la réponse :
— Compliments.
Welly ne se méprend pas sur le sens de ce mot, et dit avec simplicité :
l44 LES MÉTÈQUES
— Oui, elle est gentille...
Alors Trollinann sort de sa poche une large enveloppe, l'ouvre, en tire une feuille :
— Voilà le contrat, dit-il ; je pense, il vaudrait mieux nous mettre d'accord avant le retour de Madame.
âmes W. Trollmann a beaucoup voyagé. Fils de Saxons habitant l'Amérique, il exerça en quarante années, et par goût des aventures, vingt-cinq professions différentes. Il fut, entre autres choses, avocat à Saint- Louis, marchand de chevaux à la Nouvelle-Orléans, conducteur d'omnibus à New- York, courtier en bibles dans l'ouest, chercheur d'or au Transvaal, banquier au Japon, barnum à Liverpool, figurant dans les théâtres de Londres, tenancier de café concert à Berlin... La fréquentation des peuples les plus dissemblables l'a rendu philosophe. Il divise les hommes en deux catégories : Ceux qui se ruinent pour les femmes et ceux qui profitent de ces ruines. Les uns, il les méprisent, les autres, après avoir beaucoup vécu, il les estime; et c'est pourquoi il ne s'étonne point de voir van Clayssen, qu'il jugea toujours gentil et beau garçon, installé chez la Rejjuerro.
Welstein Trollmann explique que, huit jours auparavant, le « manager » de l'Alhambra de Londres, un de ses vieux camarades, l'a prié de lui trouver à Paris, pour la (( season » une danseuse espagnole, et, lui a laissé le choix entre cinq ou six noms célèbres, parmi lesquels figure^ en quatrième ligne, le nom d'Anita.
— En quatrième ligne, dit Trollmann et je n'ai pas encors parlé aux trois autres...
T| dit cela, parce qu'il s'est aperçu que Welstein l'once les sourcils en lisant le contrat qu'il lui montre.
— 11 me semble, Trollmann, que, dans votre dépêche, ce matin, vous annonciez que les conditions seraient les mêmes qu'aux Folies.
— J'ai écrit : probablement...
— Mais non, mon cher, vous affirmiez...
— Enfin, van Clayssen, voilà le contrat, c'est à prendre ou à laisser...
— C'est cent francs de moins qu'elle ne gagnait par semaine, cet hiver. D'ailleurs, vous vous arrangerez avec elle...
— Non... Attention !... Le café déborde... Doucement, Trollmann se balance sur le fauteuil à
bascule. Il parle sans faire de gestes. Il fume un gros cigare. Il l'enlève de sa bouche pour boire à la tasse que VVelstein lui tend. Il boit à petits coups, en claquant des lèvres après chaque gorgée. Quand il a fini :
— Mon cher, les femmes sont des sottes. Je veux m'arranger avec vous. Si vous lui donnez le conseil de partir, elle signera...
Welstein a éteint la lampe de la bouilloire, et s'est assis à califourchon sur une chaise. Il répond, feignant de ne pas comprendre :
— Partir!... Pourquoi voulez-vous que je lui donne le conseil de partir?
— Pourquoi resterait-elle à Paris, puisque son amant va sauter?
— Hum !... va-t-il sauter d'abord?...
— Certainement... Je sait . .
— Quoi?
— Je connais la France. Ils sont fous aujourd'hui, ils seront fous pendant huit jours. Avrinos ne pourra ienir.
— Vous VOUS occupez de politique, mainlcnant, Trollniann !
— Je m'occupe de faire de l'argent. Quand on veut engager un numéro, il faut choisir la date. C'est toujours désagréable pour une femme d'être lâchée.
— Qui vous dit qu'Avrinos lâche Anita ?
— Lui-même l'a dit à vingt personnes ce matin . Voyons, van Clayssen, soyons sérieux... Si elle signe cela, je fais un bénéfice, combien voulez- vous ?
— Mon gros TroUmann, je vais vous donner des gifles.
— C'est inutile, je suis plus fort que vous. Welstein s'est levé brusquement. TroUmann ne bouge
pas. Il secoue la cendre de son cigare et dévisage, avec une ineffable expression d'ironie, ce jeune homme frêle qui le menace,
— Vous ne voulez pas d'argent, mon cher? Très Lier, je vous ferai un cadeau.
— Ni cadeau, ni argent, dit Welstein, que celle impassibilité amuse. Ah ! vous n'avez pas changé, vou.^, depuis New-York !
— Pourquoi changerais-je? Signera-t-elle?
— Je ne le lui conseillerai pas, après ce que vous m'avez proposé.
— C'est convenu. Signera-t-elle ?
— Est-ce que je sais ?... Ne parlons plus de cela, ou nous nous fâcherions.
— Très bien. Si elle signe, vous aurez...
— Chul ! la voici...
Et Welstein montre la porte.
C'est Anita, en efTet, mais Anita défigurée par ui:e émotion qui effraie van Clayssen. Anita, pâle comme
une morte, et les yeux agrandis par les mouvements de ses paupières qui rejoignent les sourcils froncés. Elle entre sans dire un mot. Qnand Trollmann la salue, elle lui répond à peine, et, comme Welly l'interroge en espagnol, elle murmure :
— Tais-toi...
Sur la table, elle aperçoit les feuilles du contrat que Trollmann y a laissées.
— Tu as lu ? demande-t-eile à Welstein.
— Oui, répond-il, c'est cent francs de moins qu'aux Folies.
— Cela m'est égal, dit-elle, je signe.
Elle cherche une plume, mais déjà Trollmann a sorti son stylographe.
D'uue main qui tremble, Anita signe.
— Ici, pour le renvoi...
Elle signe.
— Ici, pour deux mots nuls..
Elle signe.
Le gros Trollmann s'empresse. Il tire de son portefeuille un papier buvard, et sèche l'encre, cependant qu'Anita s'est laissée tomber sur une chaise devant Welly qui la contemple épouvanté.
— Mais qu'as-tu donc? dit-il, en espagnol.
— Tais-toi!... répète-t-elle.
Alors, en espagnol, Trollmann déclare :
— Ne voyez-vous pas que Madame a la migraine... Et ce Trollmann, qui est une brute, éclate de rire, et
son rire ressemble au bruit que fait un éléphant qui patauge dans un marais.
— Je vous laisse, dit-il. Rappelle-toi, Anita, que tu débutes dans quinze jours.
Il s'en va, les bras arrondis, loin du corps, les jambes écartées, gigantesque et pesant.
Dès qu'il a passé la porte, Anita se redresse et prend Welstein par les épaules.
— Crapoulé, crapoulé ! les billets ne sont pas signés par Antoine, ils ne valent rien I C'est du chantage. Il m'a menacée de la police, il faut foutre le campl..
Cependant, au Cercle de la rue Castiglione, dans un des salons réservés aux visiteurs — chambre étroite, petite, basse de plafond, mais discrète et propice aux rendez-vous mystérieux — Antoine Avrinos, Louis Traub et Yousef Ghali, groupés autour d'une table, se penchaient pour suivre du regard le doigt de M. Alexandre Malan qui leur montrait des chiffres sur les feuilles d'un dossier.
M. Alexandre Malan, fils de M. Charles Malan, de la maison Schreiner, Malan et Traub, était un grand jeune homme d'apparence un peu vulgaire qui parlait en se tirant la barbe. Assis à califourchon sur une chaise, il allongeait, par devant la grasse poitrine de Yousef Ghali, une main osseuse et velue, et son index recourbé égratignait les feuilles du bout d'un ongle presque malpropre. Chacune des phrases qu'il disait commençait par ces mots : — « Je vous prie de croire... » — et l'on sentait qu'en ne le croyant pas, on l'aurait offensé
Ainsi que Louis Traub, il était ingénieur des docks de Salonique. Quand Maurice I avait voulu que la Chai-
cédoine fut pourvue d'un port nouveau, il avait accordé, suivant en cela les conseils de Georges Avrinos, la concession de ce travail à MM. Schreiner, Malan et Traub qui, non seulement possédaient la Compagnie des Transports du Levant, mais encore dirigeaient maintes entreprises en Turquie d'Asie et en Grèce. Pour construire les docks de Salonique, MM. Schreiner, Malan et Traub avaient créé une aociété anonyme. Administrateurs de cette Société, ils en avaient coniSé, tout naturellement, la direction technique à leurs fils et neveux, MM. Louis Traub et Alexandre Malan, anciens élèves des Ponts et Chaussées qui, dès leur première jeunesse, avaient eu le goût des aventures et des voyages.
Par sa mère, née Rickley, des Rickley de New- York, Alexandre Malan était américain à demi; quant à Louis Traub, sa famille, française depuis cinquante ans, était originaire de ce pays de Berne où les hommes sont habitués à s'en aller quérir la fortune au loin.
Les deux ingénieurs partirent volontiers pour la Chalcédoine. Ils aimaient peu la France. Fils de négociants millionnaires, ils pensaient que les millions et le négoce n'ont pas de patrie.
Après six niois de séjour en Chalcédoine, ils s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés. A Salonique, la lutte d'influence entre les grandes nations occidentales atteignait à son paroxysme, et, dans cette lutte, le gouvernement français, absorbé par les scandaleux tumultes de la vie parlementaire, toujours semblait vaincu... Vingt fois, Alexandre Malan et Louis Traub maudirent le pays qui ne les soutenait pas. Les grèves de Marseille devaient mettre le comble à leur irritation. Ils avaient commandé au Creusot certaines machines indispensables
i l'achèvement des docks. Voici que les « Transports du Levant » désarment. Sur les quais de Marseille envahis par l'émeute, les machines gisent, inutiles. A Sa- Ionique, la construction des ports est interrompue, et il faut qu'elle soit terminée au mois de décembre... Alexandre Malan et Louis Traub accourent à Paris.
Ils y trouvent leurs parents en proie à une fureur que même Gustave Schreiner ne parvient pas à cacher. Et pourtant Gustave Schreiner est un de ces Alsaciens que le plus noble espoir aveugle. Epris du rêve que toute la France partagea un instant, il croit trouver dans l'expansion coloniale de son pays, une promesse de revanche, et se fâche, quand M. Franz Traub, bernois plein de bon sens, sourit, quand M. Charles Malan, calviniste timide, hoche la tête.
Ils voient, avec une égale tristesse, grandir autour d'eux le désordre. Ruinée par le chômage, la Compagnie des Transports ne subsiste que grâce à la richesse des autres sociétés exploitées par les armateurs, et Franz Traub déclare catégoriquement, qu'il faut liquider cette affaire. Gustave Schreiner proteste. Charles Malan hésite :
— Qui donc achètera nos vaisseaux ?
A cette question, personne n'a encore répondu, quand Louis Traub et Alexandre Malan arrivent à Paris.
La première visite de ces jeunes gens est pour Georges Avrinos.
Jadis, l'ami de Claude Bourguillard les a fait dispenser du service militaire. Ils le croient tout puissant au Palais Bourbon, comme à la Cour de Chalcédoine. Et leur visite n'est pas infructueuse. Ils sortent rêveurs de cette entrevue...
Une semaine se passe, pendant laquelle Alexandre Malan a de fréquentes et mystérieuses conversalioiis avec Georges Avrinos, pendant laquelle Antoine ne quitte pas Louis Traub, et lui montre, en compagnie d'Anita Reguerro, toutes les pourritures de Paris.
Enfin le plan est arrêté d'une combinaison merveilleusC;, et Georges Avrinos met au courant de ses projets M. Franz Traub qui s'étonne, réfléchit, approuve.
Georges Avrinos lui a dit :
— Vous êtes ruinés par les grèves. Au lieu de vendre vos navires, et de les vendre mal, donnez-les à votre fils et à votre neveu... Vous m'entendez : il faut que voire fils et votre neveu soient officiellement les principatx actionnaires de la Compagnie des Transports. Cela fait, le prince Maurice leur accordera — il me l'a promis ! — des lettres de grande naturalisation, et tout aussitôt, votre flotte, devenue Chalcédonienne, n'aura plus à craindre l'humeur fantasque, les exigences des matelots français, puisqu'elle embarquera, sans déroger aux lois maritimes, ces équipages admirables que fournissent les populations de l'Archipel .. Je me charge, en outre, d'obtenir de Son Altesse qu'elle vous accorde, pour l'achèvement des docks, le délai nécessaire...
Loquace, emphatique, sournois, menteur... Avrinos, la bouche pleine de promesses, donne mille explications sur les avantages que pourrait retirer de son exode la compagnie marseillaise.
Ces explications, ce sont elles qui font les frais du discours que tient Alexandre Malan, au Cercle de la rue Castiglione, devant Yousef Ghali, Louis Traub, Antoine Avrinos.
Long discours : il dure depuis trois quarts d'heure.
— Je VOUS prie de croire...
Alexandre Malan parle à voix très haute. Il lui importe de convaincre Yousef Ghali, comme il a convaincu, l'autre semaine, le prince Cantémir, car l'afTaire qu'approuva M. Franz Traub est loin d'être conclue : Gustave Schreiner refuse de participer à ce qu'il appelle un crime. — a Oui, je refuse... Je trouve indignes les projets de ces jeunes gens! Quoi! que prétendez-vous?... Français, Ghalcédoniens, à notre époque, c'est la même chose... Non monsieur! Et voici mon dernier mot : Puisque vous l'exigez, vendons les navires... Mais je ne céderai ma part ni à vous, ni à vos fils. Que cet Avrinos, dont vous subissez le prestige vous prouve son crédit en trouvant des associés pour vos enfants. » — Ainsi proteste Gustave Schreiner, et sa figure est pourpre qu'entoure un collier de barbe blanche. Ce n'est pas l'indignation seule qui le fait parler. Il veut gagner du temps. Il pense que les grèves ne dureront pas toujours et que Georges Avrinos ne trouvera pas les capitaux qu'on lui réclame. Il explique à Charles Malan que les idées de son fils sont détestables, que le scandale sera énorme. — «Eh! qu'y puis-je? répond Malan, qui frotte sa petite tête chauve. Depuis cinq ans, les grèves ne cessent plus... Voyez- vous, Gustave, je crains qu'Alexandre n'aît raison... La France est fichue... » — Il se lamente.
C'est un homme indécis, triste, qui aime sa fortune, presque autant qu'il redoute le scandale. Il est protestant. Sa famille, jadis, émigra. Il sent mal l'horreur que Schreiner éprouve pour ceux qui changent de patrie. Il adore son fils, et son fils lui répète depuis quinze jours d'une voix prophétique : — « La France est fichue .. »
— Cette exclamation, Georges Avrinos, lui aussi, la répète, et Charles Malaii ne peut oublier que son beau- Erère, Clarencie-Erfeuil, a reçu un titre d'ambassadeur des mains de Georges Avrinos. — « La France est Qchue ! » — Les Avrinos, à Paris, sont les maîtres.
La veille du jour où M. d'Aubenois dénonça à la tribune l'ami de Claude Bourguillard, Charles Malan était prêt à signer la vente des Transports à la Société anonyme des (( Messageries de Salonique, » Société dont le prince Cantémir devait être un des plus gros actionnaires.
Selon Georges Avrinos, celte Société était constituée. Elle ne l'était point. Mihaï Cantémir n'a rien promis... Evidemment! cela le tente de devenir l'un des chefs d'une Compagnie qui aura, dans tout le Levant, une puissance énorme. Mais il faut d'abord vendre les terres qui sont dans la campagne du Danube... Il hésite. Le scandale, prédit par Schfeiner, éclate. Cantémir s'effraie de la menace d'expulsion que le député a jeté en quittant la tribune... Mihaï est riche, Mihaï est Mécène, Mihaï est, sur les trétaux du Palais -Bourbon, habilleuse et souffleur. Sa situation en France est à la fois privilégiée et difficile.
— Je ne vous ai rien promis, dit-il à Georges Avrinos.
Et il s'en va déjeuner avec Paul Chappuis, l'adversaire de Claude Bourguillard.
Schreiner et Traub, cependant, sont à Marseille. Ils télégraphient à Malan qu'ils partent pour le rejoindre. Et Georges Avrinos, qui a laissé entendre à toute la ville que l'affaire était conclue, comprend que tout est à recommencer. — Il recommence.
Au Cercle de la rue Castiglione, Yousef Ghali écoute Alexandre Malan :
— Je vous prie de croire...
Yousef Ghali hoche la tête. Sous la graisse qui les recouvre, ses traits restent immobiles. Il a le teint jaune et la peau parcheminée, des petits yeux qui pleurent, et de grosses mains exsangues qu'il tient serrées, l'une contre l'autre, sur le rebord de la table.
De temps à autre^ il tousse Alors ses lèvres s'en- Ir'ouvrent^ et ses paupières battent. Il porte ses poings crispés à sa poitrine. Les veines se gonflent sur son front.
Alexandre Malan, Antoine Avrinos et Louis Traub le regardent avec inquiétude.. Ils se demandent si la vie est encore assez forte dans cette chair de vieillard.
Ghali est atshmatique, cardiaque à n'en pas douter: son foie et ses reins sont malades. Sur son visage, par endroits, la graisse est livide; ailleurs, au contraire, elle est violacée; ses tempes sont jaunes et bleues. L'automne dernier, pendant deux semaines, il agonisa, et hier encore, il gardait la chambre, les jambes enflées, le ventre pesant. . Est-elle toujours en cet hydropique, \à passion de l'argent qui le rendait si redoutable?
Jamais les paysans de Syrie et de Macédoine ne con» Durent usurier plus terrible. Fils de juive et de levan-^ tin, il a régné, détestable et cruel, durant un demi-siècle, sur les champs arabes et les villages bulgares... A Smyrne, à Beyrouth, à Salonique, on se souvient de sa maigre silhouette. Maigre?... Oui, il était maigre, comme un chien errant. Toujours il semblait avoir faim, et, toujours, quand il paraissait, on vendait à la criée quelque ferme ou quelque prairie, et il s'en allait, gavé d'or, les joues creuses et les narines palpitantes de celtefièvre qui ne le quittait pas. Durant un demi-siècle, il yécut sans femmes, sans amis, sans autre plaisir que
le gain de la veille, sans autre souci que »9 gain du lendemain. Ah! s'il était encore pareil à lui-même, Alexandre Malan, Antoine Avrinos et Louis Traub ne seraient pas inquiets. Sur l'affaire qu'ils lui proposent, ils le verraient bondir, et ne devraient craindre, seulement, qu'il ne leur laissât que les miettes du festin.
Mais Yousef Ghali n'est plus Yousef Ghali... Ce vieillard obèse ne ressemble en aucune façon à l'usurier famélique de jadis. Yousef Ghali s'appelle maintenant Arthur Ghali. Il renie son passé. Depuis qu'il habite la France, il n'a ruiné personne. Il était redoutable. Il est devenu un objet de risée. En public, Anita Reguerro affecte de couvrir de sarcasmes ce lugubre amant de cœur ; elle le nomme « You-You », et, quand il entre dans un restaurant du Boulevard, chacun, en sourdine, répète ce sobriquet. Ghali ne l'ignore pas. Il voûte sa haute taille; il cache entre ses énormes épaules sa tête chauve; tout le visage, tiré vers le sol par les longs favoris qui tombent sur sa poitrine, il avance silencieusement, comme honteux d'exister; et ses lourdes et maladives paupières ne se lèvent qu'à l'instant où Anita lui adresse la parole. Le regard qu'il jette sur cette femme est un regard d'une tristesse infinie, un regard qui vient de loin, et que semble terrifier encore l'horreur de cette idée fixe que sans cesse il contemple.
Yousef Ghali n'est plus Yousef Ghali. C'est l'homme le plus misérable qui soit sur la terre. Yousef Ghali sait qu'il va mourir... Il sent la mort en lui, il vit avec elle; il a peur de la mort, et il ne peut penser à autre chose, c'est son idée fixe: la Mort .. D'autres fous ont d'autres folies: Celui-là se croit un moribond que chaque jour davantage étouffe la graisse, cette matière flasque, lourde
et jaune, qui, sans cesse, roule sous sa peau. Il va mourir... Sera-ce aujourd'hui? sera-ce demain?... Il va mourir... Il écoute vivre son cœur dans sa poitrine, et pense que son cœur devra se taire. Il louche son pouls et il craint que son pouls ne se ralentisse. Il ferme les yeux et voit son cadavre. La nuit, il n'ose dormir de peur de ne pas s'éveiller. Quand parfois, il sommeille, sa démence, plus violemment, l'assaijle; il sursaute soudain, il ouvre les yeux, sa main droite serre sa main gauche, et lui demande: « Es-tu morte?... )) — Et ses mains se frottent l'une contre l'autre, épouvantées et moites.
C'est pour échapper à cet immobile cauchemar qu'il a quitté sa maison, qu'il a fui hors de Salonique, abandonnant ses guichets et ses débiteurs et qu'il est venu en France, ici même, dans cette ville, dont il savait seulement qu'elle était un immense marché de plaisir, un lupanar splendide où les âmes et la chair oubliaient, dans une perpétuelle orgie, qu'elles étaient promises à la misère de n'être plus... Pour échapper à la mort qui est en lui, ce vieil usurier malade s'en est allé jusque dans la ville des Avrinos, et, plus loin, jusque dans les bras d'Anita Reguerro...
Et voici que sa monstrueuse figure domine le drame des Avrinos.
Depuis six mois, entre Georges Avrinos et ce moribond, une lutte sourde, mystérieuse, est engagée.
Quand Ghali arriva sur les bords de la Seine, Avrinos s'improvisa son cornac, comme jadis il s'était improvisé le cornac de la duchesse de Thorig, car Avrinos, c'est le barnum des Avenues et des grands Boulevards! — Que
voulait ce millionnaire dément? Des femmes, des
orgies.... Il fut servi à souhait : Georges Avrinos le
mena dans tous les bouges. Antoine lui présenta Anita.
Mais... mais, au lendemain d'une fête, il est affreux de sentir la mort cheiuiner en soi. — La tête lourde, la bouche pâteuse, Ghali, noceur, ruminait son idée fixe avec un plus pâle désespoir, et, à ces n!oments-là, il se montrait avide comme un enfant d'affection, de tendresse. Affection, tendresse, Avrinos les lui procura. Il le traita comme un vieil ami tendrement aimé II l'appelait (( Yousef ))... il le tutoyait. — « La vie d'hôtel donne le spleen » — lui dit-il ; il le logea dans son propre appartement, il voulut que sa famille devînt la sienne ; même, il prétendit l'imposer au monde où il fréquentait.
C'était aller trop loin. Dans le monde des Avrinos — et pourtant quel monde facile ! — Yousef, baptisé Arthur, ne récolta que des insultes. Il en souffrit jusqu'aux larmes.
Un usurier qui souffre!...
— Ils me méprisent !
— C'est à cause de ton passé, Yousef...
Afin d'être estimé, Ghali, crédule, prêta, sans reçu, douze cents livres turques à Georges Avrinos, et Claude Bourguillard refusa de décorer Ghali.
— Te crois-tu donc au temps de Wilson, Georges? avait-il répondu. Laisse cette fripouille!
Et, quand Ghali, déçu, furieux, réclama son argent, Avrinos se contenta de rire; et quand Ghali se fâcha, Avrinos lut montra la porte ; et, trois jours plus tard, au café Royal, Avrinos, publiquement, se sépara de Ghali.
— Qu'on chasse cet ivrogne ! dit-il aux valets.
En vérité, Yousef avait bu; il accusait de concussion le gouvernement de la France ; il criait qu'on l'avait volé et frappait avec sa canne sur les tables.
LES MitTÈQUES 159
On l'emmena de force. Rentré à son hôlel, il eut une syncope; le lendemain, il était à l'agonie. Huit jours, il délira. Cependant, la lièvre étant tombée, il voulut vivre.
Une haine formidable était entrée dans sa chair. Avrinos l'avait trahi, insulté, volé... Il fallait à Ghali la tête d'Avrinos; et ce levantin, mâtiné de juif, ne connaissait qu'une seule façon de tuer son homme: lui présenter à jour fixe une traite bien en règle, le conduire devant le juge, faire vendre ses meubles, et le voir s'en aller, les mains vides et l'échine courbe, à l'aventure, vers la misère...
Ce n'était point après son argent que courait Ghali, quand il racheta une partie des innombrables traites que, depuis cinq ans, Georges Avrinos avait signées. Il courait après la vie qu'il sentait lui échapper. Qu'importait à ce vieillard millionnaire, dont les petits cadeaux suffisaient à entretenir le luxe d'Anita, quelques centaines de livres turques ! Ce qui lui rendait odieux le vol dont il avait été victime, c'est qu'il voyait dans ce vol l'irrécusable témoignage de sa décadence. Il se disait en lui-même : — « Ghali volé est un homme mort... » • — et cette pensée où se mêlaient sa folie et sa haine, l'amenait à conclure que, s'il se vengeait de son voleur, il montrerait au destin qu'il était digne de vivre.
Pour atteindre ce but, il sacrifia un capital considérable. Au mois de décembre, il possédait des armes suffisantes. Le 45 janvier, il tenait Avrinos entre ses mains: Il le laissa vivre. — Au moment d'agir, Ghali, le grand Ghali de Salonique, terreur des paysans de Macédoine, fut vaincu par You-You, amant d'Anita Reguerro.
11 aimait cette femme comme seuls les sexagénaires qui vécurent chastes savent aimer. Sans doute, n'était-il pas
tout à fait dupe de la comédie qu'elle lui jouait ; mais il s'y prêtait avec délices. Il y avait, pour ce vieux fourbe, dans le rôle qu'Anita l'obligeait à tenir, un charme ignoble dont il n'aurait plus été capable de se passer. Souvent, lorsqu'il était étendu près de sa maîtresse, lorsqu'il réchauffait sa vieille peau contre ce corps magnifique, on frappait à la porte.
— Monsieur arrive! disait la voix d'une femme de chambre.
Alors la Reguerro contraignait You-You à se lever en hâte, et, lui jetant ses habits, elle le cachait parmi ses robes, dans une vaste armoire. Antoine entrait. Ghali craignait d'être découvert. Il enfouissait sous les jupes pendues son ventre nu ; il retenait son souffle ; il avait froid; il tremblait; c'était charmant! — Il se sentait vivre,iloubliait la tombe ; il était jeune; il aimait «Nini » jusqu'au délire.
Un jour, toutefois, au milieu d'une de ces pâmoisons, il songea que, s'il ruinait Georges Avrinos, il ruinerait du même coup Antoine. Il savait bien que ce diplomate improvisé ne pourrait se maintenir en France après la débâcle de son père. — « Et, si je ruine Antoine, que deviendra Nini ? )) — Pas un instant, il ne pensa qu'il pourrait remplacer un rival dont la jalousie feinte faisait son bonheur. I
Le 15 janvier, il renouvela à trois mois, les traites qu'il possédait, se donnant à lui-même comme excuse que sa créance n'était pas assez forte. Mais du 15 janvier au 15 avril, — et le 15 avril, c'est aujourd'hui — il ne cessa de poursuivre le but de sa haine qu'aux heures où toute son âme était occupée par l'image d'Anita.
Cependant Georges Avriuos avait aperçu la signature
de Ghali sur les traites que des intermédiaires lui avaient présentées pour les renouvellements. Une enquête lui montra le danger qui le menaçait, sans le renseigner exactement sur l'importance de ce danger. Il flaira le péril, et, si ce ne fut pas ce péril seul qui le poussa à entreprendre l'affaire des Transports, l'inquiétude qu'il ressentit, fut pour beaucoup dans l'activité qu'il déploya dès que Louis Traub et Alexandre Malan lui eurent rendu visite. Même, pendant quelques jours, il rêva d'intéresser Ghali dans la combinaison qu'il avait imaginée. Il ne le fit point avant l'intervention d'Aubenois par crainte que le passé du Levantin ne scandalisât Gustave Schreiner, mais, après cette intervention, ne comptant plus ni sur le bon vouloir de Schreiner, ni sur le concours de Cantémir, il revint à son système traditionnel: associer ses dupes à sa fortune.
Ce matin, i5 avril, jour d'échéance, Ghali est accouru à l'appel de son voleur.
Introduit dans le bureau, il y aperçoit Louis Traub et Antoine... Antoine! — Ghali hésite... Tout aussitôt l'emphase de Georges Avriuos se déchaîne. Tandis que Yousef pense à « Nini », à ses amours adultères, l'autre, debout devant la cheminée, le geste immense, la voix sonore, décrit, fait vivre, subit, impose son rêve... Et le levantin, peu à peu, se laisse entraîner par cette force. Il se secoue pour lui échapper. Il se lève; il part. Avrinos l'accompagne jusqu'au vestibule, — c'est l'heure où, dans le boudoir, Huguette agonise en face de Périclès — et, devant la porte, Avrinos, prenant les deux bras de Ghali et le regardant dans les yeux, lui tient un étrange discours.
Sècliement, âprement, il avoue qu'il est perdu, aue les attaques du député d'Aubenois, l'abandon du ministre Bourguillard mettent fin à sa carrière. S'il ne cesse pas la lutte, dit-il, c'est qu'il a des créanciers envers lesquels il se sent responsable.
— Pour moi, je ne tiens plus à rien... A mon âge, changer d'habitudes, c'est la mort... et il faudra que je m'exile... As-tu vu comme ils m'insultent dans les journaux ?
Avec amertume, il parle de la France, des salons de Paris, des affronts qu'il y reçut.
On croirait, à l'entendre gémir, qu'il veut prouver sa défaite. Puis il se plaint de Bourguillard.
— Quelle canaille ! c'est lui qui nous a brouillés. Et soudain il s'écrie:
— Au fond, nos ennemis sont les mêmes... Si nous faisons l'affaire, Bourguillard tombera.
Il tombera par la faute de Ghali, auquel il a refusé la croix. Quelle revanche !
— A propos, Yousef, maintenant que nous sommes réconciliés je puis te le dire : j'ai été très malheureux de notre querelle. Ecoute : il faut que nous dînions ensemble, ce soir... c'est convenu... chez moi... Ma femme sera si contente, et mes enfants... On t'aime bien ici, tu sais... et n'oublie pas, à trois heures, rue Castiglione...
Ghali se sauva, l'âme troublée. Il courut à la Bourse prendre des renseignements.
A peine y était-il arrivé qu'il rencontra les intermédiaires dont il s'était servi pour racheter en sous-main les traites Avrinos. Ces hommes de paille, qui ne cou-
naissaient rien de ses projets, l'abordèrent avec de )ongiies flgures.
— Sale histoire. M. Ghuli ! Votre Avrinos est fichu...
C'était l'opinion unanime. Bourgiiillard lâchait Avrinos ; et Yousef, dans les regards des financiers véreux qui l'entouraient, aperçut une pitié moqueuse. En guii.e de consolation, un petit juif au teint vcrdàtre s'écria :
— Oh ! vous n'êtes pas le seul qu'il ait volé !
Une angoisse désespérée serra le cœur de Yousef. Eh ! oui, il était volé, encore une fois. Sa vengeance lui échappait. Ce n'était pas lui qui avait abattu Georges Avrinos. Il voyait crouler sous les coups d'un autre la victime qu'il s'était réservée. Il perdait quelques centaines de mille francs. Il se sentait ridicule.
Appuyé à l'une des colonnes du Temple, il écoutait les hurlements des boursiers. Une fatigue affreuse courbait sa nuque... Vers le ciel d'Avril, il leva les yeux... L'un après l'autre, il tirait ses longs favoris... Les intermédiaires, qu'il avait employés pour son œuvre avortée, groupés autour de lui, attendaient qu'il parlât... Il se lut longtemps. Soudain quelqu'un s'approcha du petit juif qui s'était écrié: — « Vous n'êtes pas le seul... » — Et le petit juif se mit à rire :
— On me propose une traite Avrinos à 60 0/0 d'escompte.
— J'achète, répliqua Ghali, sèchement.
Et il s'occupa de cette affaire.
Quand il l'eut conclue, il quitta la Bourse, et rentra, pour déjeuner dans son appartement de la place Vendôme.
Là une lettre l'attendait. Dans cette lettre, la Reguerro lui disait qu'Antoine ayant rompu avec elle, elle partait pour Londres.
Alors Yousef s'évanouit. Il avait trop présumé de ses forces. Elles l'abandonnèrent. Vingt minutes, il resta sur le parquet, sans connaissance. Quand il revint à lui son premier mouvement fut de courir chez Anita. Mais elle lui avait défendu de se présenter chez elle à l'improviste. Et que lui dirait-il ?
Les meubles de sa chambre tournaient. Dans sa poitrine, son cœur battait à se rompre. Les idées s'enchevêtraient dans son cerveau épuisé. Il n'était plus digne de vivre. Ses amours lui échappaient et sa vengeance. Il regardait le plancher sur lequel, tout à l'heure, il avait été comme un cadavre. Désespérément il chercha un moyen de se prouver à lui-même qu'il n'était pas déchu de sa puissance d'autrefois. A trois heures, deux valets de chambre portèrent au Cercle de la rue Casliglione, Yousef Ghali moribond.
Ce Ghali, vous l'avez tous vu passer sur l'Avenue du Bois, dans sa Victoria que traînent deux chevaux magnifiques. Son ventre et ses cuisses remplissent la voiture. D'un mouvement machinal, il ramène sur ses genoux les pans de sa redingote grise. Ses favoris flottent au vent. Ses yeux sont fermés à demi. Ses lèvres s'agitent, comme s'il se parlait à lui-même. Au moindre cahot, la graisse se déplace, et semble n'être retenue que par la chaîne d'or qui sangle son gilet. A cette chaîne pendent deux branches de corail
Que ce monstre dise un mot, et demain la Société des Messageries de Salonique sera fondée! Ne possède-t-ij pas, déposé à la Banque d'Angleterre, un million de livres, fruit de ses rapines.
Mais, au Cercle de la rue Castiglione, devant Traub,
Malan, Antoine, Ghali reste silencieux. Il hoche la tête. De temps à autre, il tousse et semble près de défaillir. De temps à autre, il regarde sa montre. On dirait qu'il s'impatiente et voudrait que tout cela fût terminé.
Et, soudain, une pensée odieuse traverse l'intelligence d'Alexandre Malan :
Ghali ne leur a-t-il pas tendu un piège? Dans le plan que l'ingénieur, depuis trois quarts d'heure, commente, se trouve tout le schéma d'une organisation nouvelle des compagnies maritimes.
Alexandre Malan craint qu'on ne lui vole ses idées. Il s'exaspère, bredouille, et, pour affermir sa voix, hausse le ton jusqu'à crier. Sa main velue frappe la table.
— Voilà ! dit-il, vous connaissez l'affaire aussi bien que moi... Et je vous prie de croire que je n'ai pas cité un chiffre qui ne fût exact...
Il se tait, il se tourne vers Ghali et cherche sou regard ; il n'aperçoit que des paupières baissées et qui restent immobiles.
On entend les voitures qui roulent dans la rue Castiglione.
Louis Traub fronce les sourcils. Tous les traits de son visage à la peau cuivrée frémissent d'anxiété.
Antoine ajuste son monocle, et, d'une voix que l'accent anglais rend niaise :
— Eh bien ! Ghali, qu'en pensez- vous?
Ghali sépare ses mains l'une de l'autre, les rapproche, et ses paupières restant closes, murmure :
— Très intéressant.
Il dit cela deux fois, sourit d'un air absent, et tire sa montre.
— Mais enfin, Monsieur, s'écrie Alexandre Malan, l'affaire vous semble-t-elle bonne ou mauvaise?
— Intéressante...
Malan hausse les épaules ; d'un geste déçu, il montre Yousef Ghali.
ïraub prend la parole. Il presse Ghali de questions. Il s^exprime en un français mâtiné de locutions germaniques ; il appuie sur les mots de toute la force de ses deux poings qu'il écrase sur la table.
Malan, vigoureux et vulgaire, Traub, bernois à poil roux, Antoine Avrinos, ce grec maigre et fatigué, s'acharnent contre cette masse de chair qui, devant eux, maintenant, sue à grosses gouttes.
Ils l'entourent ; ils le bousculent presque. Qu'il parle, voyons !... qu'il parle! N'est-ce pas une combinaison admirable ? Traub affirme que toutes les sociétés de cabotage prospèrent en Orient^ et il déclare que le gouvernement français ne peut les empêcher de vendre leurs navires. Antoine jure que la protection du prince de Chalcédoine est acquise aux futurs administrateurs des Messageries de Salonique. Malan s'écrie :
— Et d'ailleurs, Monsieur, en m'écoulant, vous vous êtes pour ainsi dire engagé.
Mais le bruit de la porte qui s'ouvre interrompt cette phrase malheureuse.
Voici Georges Avrinos. Le manteau redingote qui serre sa taille le fait paraître moins petit qu'il n'est en réalité. George Avrinos entre, le chapeau sur la tête, et, d'un coup d'oeil, il juge la situation. Ghali semble accablé; les deux ingénieurs ont le sang au visage.
— Bonjour, Messieurs.
Tout de suite, ayant serré la maiu de Yousef, Avrinog
entraînedans l'embrasure de la fenêtre, Traub et Malan.
— Un instant, je vous prie...
Devant la table, Antoine demeure seul avec Ghali. Ghali, d'abord, se lient immobile, la tête rentrée dans les épaules; puis, timidement, il lève les paupières, il jette autour de lui un regard furtif, et, comme Georges Avrinos lui tourne le dos, Ghali se penche vers Antoine tout bas, d'une voix angoissée. >/l «'exprimant dans sa langue natale qui est le grec, il lui demande :
— Est-il vrai que vous ayez quitté Anita?
A l'heure même où Georges Avrinos entrait au Cercle de !a rue Castiglione, sa femme et sa bru, Hypathia e' Huguette étaient assises, l'une en face de l'autre dans le grand salon de l'hôtel Glarencie-Erfeuil.
Evitant de se regarder, elles se taisaient et semblaient comme gênées par leur silence.
Devant elles, trois larges fenêtres laissaient voir les arbres et la pelouse du jardin
Le salon était très vaste. Jadis, M. de Clarencie l'avait meublé somptueusement : chaises et fauteuils de pur style Louis XV, brochés de la même époque, à fond crème, vitrines et consoles, piano à queue, porcelaines allemandes, énorme lustre en vieux verre de Venise, bronzes chinois, brûle-parfums. Bouddhas endormis, immense paravent japonais tout luisant d'or et de nacres.
Des colonnes en marbre, à chapiteaux corinthiens, soutenaient le plafond. Les parois latérales étaient coupées, à droite, par une porte à quatre battants qui, en- Ir'ouverte, montrait la salle-à-manger, à gauche, par
une baie que masquait presque entièrement de belles tapisseries.
Cette baie conduisait dans un salon plus petit, où brillait déjà une lampe sous un abat-jour rose.
Les frondaisons du jardin, les branches de ce tilleul qui montait jusqu'à l'atelier d'Huguetle, obstruaient la lumière du soleil, et cette lumière, depuis quelques instants, avait diminué, de telle sorte que le grand salon luimôme était dans une pénombre qui semblait plus obscure auprès de cette lueur rose glissant entre les tapisseries, et qui rendait mystérieuse l'attitude de ces deux femmes dont les regards se fuyaient.
Penchant sur l'épaule, son petit visage de nouveau farde, Huguelte, d'une main, caressait sa nuque et ses cheveux blonds, de l'autre jouait avec les plis de sa robe, tandis que madame Avrinos, vêtue de noir, coiffée d'un lourd chapeau à plumes, restait immobile, la tête haute, les paupières baissées, les traits figés dans cette expression à la fois solennelle et craintive que lui avaient donné quarante ans d'esclavage auprès d'un homme illustre, son maître.
Huguette, la première, rompit le silence :
— J'écrirai à madame Nicolo, dit-elle, si je ne la vois pas tout à l'heure...
Pinçant les lèvres, Hypathia Avrinos murmura en zézayant :
— Il vous sera difficile de vous excuser auprès de Zulie, elle sait que vous deviez dîner avec nous ce soir...
— Si elle ne m'excuse pas, tant pis! répliqua Huguette avec un geste d'impatience, mais, je vous en prie, madame, n'insistez plus... ce serait inutile ; je n'irai pas ; je suis fatiguée, malade...
— Zulie ne croira pas que vous êtes malade, puisque vous recevez...
— Voulez vous donc que je ferme ma porte!
— Non, il ne faut pas, votre père désire...
— Que je reçoive aujourd'hui! que je sois gaie! interrompit Huguette. Je serai gaie, je vous le promets, mais je ne dînerai pas, ce soir...
Elle se tut soudain.
— On a sonné, dit-elle en se levant.
Madame Avrinos poussa un long soupir.
La porte s'ouvrit. La lumière blanche du vestibule fît un trou dans la pénombre. Périclès entra. Il tenait à la main sa canne et son chapeau.
— Ah ! c'est vous ! dit Huguette, comme si elle était déçue.
— Oui, c'est moi...
Il était très pâle et visiblement ému. Il montra ses habits :
— Je suis en veston, dit-il, mais vous n'avez encore personne et je ne reste avec vous que cinq minutes.
Puis, se tournant vers sa mère :
— Comment va Hélène?
— Ze crois qu'elle n'est pas mieux, répondit madame Avrinos, et ze suis bien ennuyée, elle ne veut pas dîner, ce soir, avec nous, chez Zulie Nicolo, et Huguette, non plus, ne veut pas...
Elle murmurait ces paroles avec une douleur et un accent puérils. Périclès s'était penché vers Huguette :
— Il faut que je vous parle, j'ai vu cette femme...
— Ahi... oui...
— Et loi, mon garçon, disait M™® Avrinos, z'espère que tu dînes avec nous?
LES MÉTÈQUES 17i
- Où cela ?... chez les Nicolo?... Jamais de la vie !.. Je dîne en ville...
— Ce n'est pas possible ! s'exclama M""" Avriiios. Lamentable, essoufflée, elle raconta comment son
mari s'était invité, lui et toute sa famille, chez a Zulie. »
— Elle attend sept personnes, et nous serons quatre, en comptant M, Ghali.
— Ce n'est pas ma faute, dit Périclès. Je ne suis pas libre ce soir. Je dîne... — Il hésita comme s'il voulait bien montrer qu'il cherchait une excuse. — avec... le docteur Batchano...
— Envoie-lui une dépèche, supplia M°* Avrinos.
— Non, dit-il vertement.
Encore une fois madame Avrinos soupira.
— Ton père sera furieux ! Périclès, tu sais qu'il déteste que l'on soit impoli...
— Tu veux dire : qu'on soit impoli avec madame Nicolo.
Mais il n'avait pas achevé cette phrase que déjà il la regrettait. Le visage de madame Avrinos devint brusquement d'une couleur de terre grise. Elle ferma tout à fait ses paupières jusque là demi -closes Elle se voûta un peu. Ses lèvres frémirent.
A sa bru, elle tendit la main :
— Au revoir, mon enfant.
Sans ajouter une parole, elle se dirigea vers la porte, et sa silhouette penchée exprima une souffrance si peignante que Périclès courut vers madame Avrinos, mais elle passa devant lui silencieuse, hautaine dans son humilité.
La porte se referma doucenfient.
■ — Pauvre maman 1
— Oui, dit Huguette, mais elle aime votre père, et quand on aime !...
Elle s'appuyait à l'une des colonnes en marbre. Sa robe étroite, déforme Empiie, la faisait paraître plus frêle, dans cette chambre somptueuse.
Elle dit encore :
— C'est la solitude qui est effroyable...
Périclès, tête basse, rêvait. Dans la demi-obscurité, son visage imberbe ressemblait davantage aux médailles byzantines; une sorte de voile ternissait ses yeux. Tout à coup, il secoua les épaules,
— Vite, dit-il, nous n'avons pas de temps à perdre... j'ai vu la Reguerro.
— Elle était seule?
— Oui... du moins... elle était seule quand ellem'a reçu... Vous savez qu'Antoine...
— Je sais. Votre père m'a annoncé, ce matin, que je n'avais plus aucune raison pour me séparer de son fils.
— Ah ! je comprends.
Et, s'approchant d'Huguette :
— Tout cela est fort malpropre, ma chère... Mais il ne s'agit point de récriminer. J'ai expliqué à cette fille que vos billets ne valaient rien. Elle ne s'en doutait pas : elle est stupide. Comme elle vous traitait de voleuse, je l'ai menacée de la police en l'accusant de chantage. Elle m'a répondu qu'elle allait prévenir votre mari que vous étiez la maîtresse de van Clayssen.
— Ce n'est pas vrai, fît Huguette avec négligence.
— C'est ce que je lui ai dit, et qu'elle aurait tort de compter sur mon frère pour la défendre, étant donné qu'Antoine savait tout, et que je parlais en son nom, tandis que lui même était allé voir le chef de la Sûreté,
avec lequel, sans doute, il préparait déjà la marche à suivre, pour se débarrasser du couple d'escrocs qui avait abusé de votre contiauce. Ce mensonge a réussi... La Ucguerro épouvantée m'a accablé d'injures, puis elle n!"a déclaré qu'elle partait ce soir pour Londres avec vau Clayssen.
— Pour Londres!... s'écria Huguette.
Périclès haussa les épaules :
— Ils ne partiront pas, du moins, elle ne partira pas avant de m'avoir remis vos billets. J'ai rendez-vous avec elle à six heures, et je l'ai prévenue que, si elle tentait avant de m'avoir revu quoi que ce soit qui piîl vous être désagréable, elle coucherait à Saint-Lazare. En la quittant, j'ai été à la Préfecture...
— Vous n'avez pas déposé une plainte, Périclès ! Si vous avez fait cela, je ne vous le pardonnerai de ma vie.
Il y avait presque de la haine dans sa voix.
Dehors, cependant, la lumière avait diminué. La brume devenait opaque dans le ciel obscurci. La pénombre du salon était plus noire, et les rayons de la lampe éclairaient étrangement les hautes colonnes, les cheveux d'Huguette, son visage fardé, la figure blanche de Périclès.
— Mais non, dit-il, ne vous inquétez pas, je n'ai nommé ni lui, ni la Reguerro, ni vous. J'ai été simplement prendre l'avis d'un commissaire spécial de la brigade des recherches, avec lequel Batchano, qui connaît tout le monde, m'a mis en rapport, il y a quelque temps. Et j'ai exposé votre cas, sans dire de qui il s'agissait... Eh ! bien ! l'opinion de ce commissaire, et c'est aussi la mienne, est qu'il faut tout d'abord-rendre l'argent qu'on
VOUS a effectivement prêté Les billets sont de cinquante mille francs. Combien van Clayssen vous a-t-il remis?
— Vingt sept mille, dit Huguette d'une voix brusque. Mais à quoi bon tout cela? je ne peux pas payer !
— Je me charge de trouver cette somme, dit Périclès nettement.
— Vous ?
— Moi. Avez -vous une preuve quelconque que vous n'avez pas reçu davantage?
— U;ie preuve? mais... M. van Clayssen en est témoin, et, tout à l'heure il pourra vous dire...
— Tout à l'heure?... est-ce qu'il va venir ici?..
— Oui, je l'attends d'un instant à l'autre.
— Vous l'attendez?... Vous allez le recevoir chez vous, à votre jour... Mais, enfin, ma pauvre Huguette, à quoi pensez-vous?
El il laissa tomber les bras le long du corps.
Elle ne répondit rien. Un pli obstiné barra son front. Elle eut ce visage clos et presque bestial des femmes qui ne veulent pas qu'on trouble leur folie.
Périclès la contempla pendant quelques secondes :
— Heureusement pour vous, il n'osera pas venir.
— Oh ! Périclès, vous ne pouvez pas dire qu'il soit lâche...
Huguette lança ces mots absurdes sur un ton de bravade.
Périclès eut envie de la battre ; il se détourna et fit quelques pas dans la chambre. D'abord, il s'en alla vers la lumière rose de la lampe, souleva la tapisserie, et, brusquement, il changea d'attitude, se redressa. Comme il revenait auprès d'Huguette, il appuyait fortement ses pieds sur le sol. D'une voix brève, il dit ;
— Vous aurez vos billets ce soir. Mais il est indispeusable que vous me permettiez de raconter votre... malheur à Michel Aspros, le beau- père de mon oncle Serviadès. Je réponds de lui : il sera discret. Vous ne voulez pas?... Pourquoi?...
; — Je ne veux pas demander l'aumône à quelqu'un que je connais à peine, et surtout... pas à un Grec...
Et, s'éloignant de sou beau-frère, elle s'approcha de la fenêtre. Derrière elle, Périclès, un instant resta bouleversé. Ce mot « grec », cent fois, déjà, durant son enfance^ on le lui avait craché au visage.
En deux enjambées, Périclès rejoignit Huguette, et, brutalement il s'empara de son bras :
— Il ne s'agit pas d'aumône; ma famille vous a volée : Je vais emprunter à Michel Aspros, sur ma signature, la somme qui vous est nécessaire... Quoi... quoi... qu'avez-vous?
Elle était tombée sur une chaise et cachait son visage dans ses mains.
— J'ai honte, dit-elle, et si douloureusement que Périclès s'apaisa.
— Voyons, voyons, murmura-t-il avec une tendresse brusque, il ne faut pas pleurer... — Et, moqueur un peu : — une visite peut venir, vous aurez les yeux rouges...
Elle était renversée contre le dossier de la chaise, la tête en arrière, les bras levés à demi, les mains posées à plat sur ses yeux et sur son front. Elle dit :
— Allez-vous en, ne vous occupez plus de moi.
Et Périclès voyait souffrir cette petite femme que certainement il avait aimée. Il se pencha vers elle :
— Vous ne pouvez pas comprendre, Huguette! mais
ce n'est pas de vous seule que je m'occupe aujourd'hui...
Puis, très vite, et bredouillaut presque :
— Je ne veux pas que vous soyez... enfin! si cette femme parle! si elle prouve que vous lui devez de l'argent... c'est fini de vous, songez à ce que penseront vos oncles... Ecoutez : Michel Aspros est un homme excellent, une sorte de patriarche que nous vénérons tous. Je lui raconterai ce qui vous arrive. Que vous importe? Vous ne le verrez pas... C'est moi qui le rembourserai... Allons... allons... acceptez...
Elle ne répondait pas; elle semblait n'avoir pas compris.
— Acceptez, Huguette, acceptez... Vous ne savez pas : il y a cinq ans, quand vous étiez fiancée...
Il s'arrêta soudain. Il s'était rais à genou près d'Huguette. Il reprit :
— C'est inutile que je vous dise cela; mais, tout à l'heure, je me suis décidé... Je vais demander à Michel Aspros une place dans sa maison de commerce, et, s'il me l'accorde, je partirai pour les Indes. ^.
Il se tut, puis, saisissant les deux mains d'Huguette :
— Je n'aurai plus de courage, si je désespère de vous sauver.
Elle le repoussa, violente :
— Laissez -moi...
Et, se levant :
— Vous ne comprenez donc pas que je suis une femme perdue...
— Huguette!...
— Une femme perdue, je vous dis... Puis, avec uoe sorte de rage :
— Croyez-vous que je vous écoutais pendant que vous me parliez? J'écoutais si l'on sonnait à la porte, parce qu'il me semble que je pourrai reconnaître sa façon de sonner. Oui, je l'aime ! je le méprise jusqu'au dégoût et je l'aime. Je suis jalouse et je tremble en pensant qu'en ce moment il est peut-être auprès de cette fille et qu'il ne viendra pas. Et je vous déteste, vous, parce qu'en les menaçant vous les avez rendus complices, et que, grâce à vous ils ont peur... ils ont peur ensemble... Vous voyez bien que je suis perdue?... Il a voulu épouser Hélène, il est l'amant de la Reguerro... et je l'aime!...
— Non Huguelte, vous ne l'aimez pas !
— Non, Périclès, je ne l'aime pas, c'est plus ignoble! Je le désire...
— Huguelte...
— Je n'ai plus que cette raison de vivre... J'exècre tout ce qui est indispensable à ma vie. Cette après-midi, quand mes oncles sont venus... Vous entendez bien, je ne pourrai plus demeurer auprès d'eux... Alors... il faut que je me tue, n'est-ce pas ?
— Mais, ma pauvre petite, c'est très difficile de ise tuer... Au dernier moment, la main tremble !
— Au dernier moment, je me rappellerai ce que je vous ai dit... Après un tel aveu, je ne pourrai plus vous revoir.
— Il n'est pas nécessaire que vous me revoyez, Huguette...
— Taisez-vous : on sonne à la porte... Oh !... ce n'est pas lui... je ne crois pas que ce soit lui, mais, si c'était lui pourtant, ne lui dites rien, et partez vite..
• — Monsieur le docteur Batchano ! annonça un domestique.
Et, SOUS la luraière du vestibule, apparut soudain Costaké Batchano, médecin psychologue, natif de Roumanie, le grand ami de Périclès : un jeune homme de taille élevée, singulièrement mal vêtu, mais qui portait haut la tête, etquelle tête surprenante de prêtre vicieux, de pitre, d'empereur... Joues glabres, lèvres rasées, minces, sinueuses, ironiques et sensuelles, avec un pli violent à chaque commissure, front large, nu sur les tempes, bosselé; menton robuste, en saillie; teint de cire; et, tout au fond de l'orbite, dans une ombre, deux yeux cloués, plein d'orgueil, de rêve et de séduction — qui projetaient intensément un regard presque palpable ..
Costaké Batchano, fils de paysans, jadis boursic du gouvernement de Roumanie, bohème de la colline Sainte-Geneviève, très pauvre, très acharné, très noble étudiant; aujourd'hui « homme du monde, » et, demain, grand homme, car déjàilest célèbre, bien qu'il ait trente ans à peine : célèbre parmi les maîtres de la science... célèbre dans les salons de Paris où son génie s'encanaille... célèbre parce qu'il a du génie, parce que, de lui et de ses œuvres, émane une force mystérieuse, attirante, barbare; parce qu'on retrouve en lui (sans doute coulait-il du sang slave dans ses veines) — ce mélange de brutalité et de souplesse, qui fait le charme des princesses russes et des boyards de toutes les « Côte d'Azur »... célèbre, parce que volontiers il endort, bon magnétiseur et cabot subtil, les femmes nerveuses qu'il rencontre dans les maisons de ses innombrables amis, — Célèbre parce que son sourire charmant et ses dents magnifiques... célèbre sur toute la colline de l'Etoile, parce que quiconque fait métier de soigner les fous, domine aisément et presque sans le vouloir, par le seul prestige
ae sa carrière, cette société d'hystériques et de déments qui possède la ville des Avrinos...
... Le docteur Batchano — sur ses épaules pendait une redingote trop longue et sans forii;e — entra dans le salon où Périclès et Huguette se tenaient éloignés l'un de l'autre, de chaque côté d'une fenêtre, comme s'ils voulaient cacher au regard qui les sondait les confidences qu'ils avaient échangées.
— Bonsoir, Madame.
Il baisa la main d'Huguette.
— Bonsoir, docteur...
— Bonsoir, Périclès; je viens de chez toi...
— Bonsoir, vieux...
Puis un silence.
Huguette et Périclès, obstinément, tournaient le dos à la lumière, tandis que Batchano, le visage éclairé, les observait tour à tour.
Enfin Huguette demanda, d'une voix presque trop insouciante :
— Comment va votre femme, docteur?
H affirma, en souriant, qu'elle se portait à ravir, et qu'il ne l'avait pas vue la veille, ayant passé la nuit dans un asile de la banlieue et déjeuné tout à l'heure chez la duchesse de Sorrente. Quand il prononça ce nom, ou eût pu voir un peu de vanité sur son visage.
Huguette, doucement, plaignit madame Batchano.
— Vous l'abandonnez beaucoup, dit-elle.
Et, le menaçant du doigt :
— Elle est bien jolie... prenez garde !
Mais Costaké Batchano, exagérant l'attitude qui lu» était familière, renversa la tête et protesta avec une volubilité ahurissante. Sa femme passait la jou née àChau-
tilly, chez les Newmann, millionnaires américains; il ne l'abandonnait pas; d'ailleurs elle était incapable de s'ennuyer. Il rappela les années'difficiles qu'ils avaient passées tous deux au Quartier Latin.
— Ce n'est pas la même chose, dit Huguette tristement^ Sans lui répondre, Batchano vanta l'intelligence de
(( Marika ». Il dit qu'elle était raisonnable, qu'il avait en elle une confiance absolue, parce qu'il lui avait appris ' à se défendre contre les pensées vagues qui sont l'origine de tous les « désordres psychiques ».
Il parlait avec une vitesse extrême, il bafouillait ; on aurait dit que ses pensées se jetaient les unes sur les autres, et voulaient toutes s'exprimer à la fois. Une grande confusion en résultait, qu'augmentait un emploi immodéré de termes scientifiques. L'éloquence de ce psychologue sentait le laboratoire. Il pérorait... Soudain allant des remarques particulières sur le bonheur de son ménage à la plus haute philosophie, il se mit à traiter de l'individualisme des femmes dans la société contemporaine, de la liberté des individus, de l'Individu et de la Liberté... Il était individualiste, presque anarchiste. Il parla de lui-même... Il eut semblé pédant, à force d'étaler son intelligence, n'eut été le regard qui ne s'occupait point de souligner les paroles que ses lèvres prononçaient, mais qui interrogeait passionnément le visage d'Huguette et les yeux de Périclès et qui paraissait leur dire :
— Pourquoi essayer de me tromper'?... Je sais de quels matériaux votre souffrance est faite... Je vous plains... je vous aiderai si vous voulez... Mes phrases n'ont aucune importance. Je parle pour éviter un silence qui vous serait pénible. Allons! confessez-vous!
Et ce regard allait si loin dans le cœur d'Huguctte qu'elle ne put le supporter. Elle passa la main sur son front, et s'adressant à Périclès :
— VoiH que cela recommence...
Puis, à Batchano :
— J'ai une migraine folle, docteur. Voulez-vous m'excuser une minute. Je vais prendre un cachet d'antipyrine : Je vous laisse avec votre ami...
Elle se sauva. Elle voulait être seule, ne fût-ce qu'un instant et laver ses yeux qui n'avaient pas pleuré, mais qui lui faisaient mal comme si elle avait versé toutes ses larmes.
Dès qu'elle fut partie, Batchano et Périclès, d'un même mouvement, se rapprochèrent l'un de l'autre.
— Mon vieux... commença Périclès.
— Mon pauvre vieux, dit en même temps Batchano.
— Il faut que tu me rendes un service, Costi.
— Tout es que tu voudras...
— Oh ! pas grand chose... Dîne avec moi. ce soir.
— C'est que...
— Quoi?
— Je dîne avec...
— Dîne avec moi, je t'en prie...
— Entendu... j'enverrai une dépêche à la princesse Cantémir.
— Cela ne te dérange pas trop?
— Mais non! tu sais, mon Périclès, je serais alléchez loi, ce malin... J'ignorais... Ce n'est que tout à l'heure quand j'ai vu /a Pairie...
Et Batchano, qui avait posé l'une de ses mains sur l'épaule de son ami, montra un journal qui sortait de la poche intérieure de sa redingote.
— La Patrie, dit Périclès, qu'est-ce qu'elle raconte? 11 prit le journal avant que Batchano aît put l'en empêcher.
Sur la manchette, on voyait imprimé en gros caractères :