‹ Les métèques; roman de moeurs parisiennesChapitre 2 sur 5 · LES GRÈVES DE MARSEILLE. — LE SCAND.\LE AVRINOS · texte numérisé non relu

LES GRÈVES DE MARSEILLE. — LE SCAND.\LE AVRINOS

Périclès s'approcha de la fenêtre, Batchano le suivit. Ensemble, ils lurent. Puis, haussant les épaules, et froissant le journal, Périclès se tourna vers Batchano :

— Voilà, dit-il, nous sommes fichus !

— Fichus ? Pourquoi?... C'est évidemment désagréable, mais...

— Mais! mais!,., il n'y a pas de mais, mon pauvre Costi...

Et, prenant les deux bras de Batchano ;

— Ecoute : Sur cette aventure, mon père a dû jouer sa dernière carte; sans cela, il ne se serait pas compromis à ce point. Séparé de Bourguillard, sa situation ici devient intolérable ; or, n'en doute pas : il n'y a que ce pays sur la terre où il puisse, je ne dis pas seulement gagner sa vie, mais vivre... Donc, s'il s'est exposé à être coulé en France, c'est qu'il est sur ses boulets, et qu'il a donné son dernier effort... Et je m'attends, voistu, à ce que, dès demain, on saisisse nos meubles.

— Vraiment I dit Batchano, d'un ton sincèrement navré; et moi qui vous croyais très riches...

Alors Périclès se mit à rire. Brusquement, il s'interrompit, et, d'une voix brève :

— Ce n'est pas tout. Mon père a eu l'art de nous

halluciner, et, tellement, qu'autour de son affair.', n( us avons, les uns et les autres, échafaudé des rêves qi i s'écroulent, et qui vont, en s'écroulant, briser peut-éire quelques vies, la mienne d'abord

— La tienne? ..

— Oui; j'abandonne la littérature, la science, la philosophie, le dilettantisme, j'entre dans les Affaires.

— Toi, dans les Affaires?

— Moi. Je suis décidé... Dans cinq minute^^, j'irai trouver le vieil Aspros et je lui demanderai une place dans sa maison ; dans un mois, je m'embarquerai pour Liverpool ou les Indes.

— C'est stupide, Périclès ! Je me charge de te trouver une place

— Je ne veux pas rester ici, Batchano.

— Pourquoi ?

— Parce que... Une question : toi qui es individualiste, crois-tu qu'un fils soit responsable des actes de son père ?

— Physiquement ou socialement?

— Ni physiquement ni socialement. Crois-tu qu'un fils vis-à-vis de lui-même, doive, se sentir responsable des fautes de son père?

— Non; mille fois nonl

— Tu te trompes !

— Tu veux rire.

— Pas du tout... Responsable, affreusement responsable, et des actes de son père, et des vices de sa famille et de sa race.

— Périclès !

— Pardon... Entends ceci, grand homme : Aujourd'hui, je ne m'appelle pas seulement Périclès, je m'ap.

pelle Avrinos et je suis grec... Si tu ne comprends pas ce que je veux dire, tant pis pour toi... Maintenant, au revoir. Nous dînons ensemble... A huit heures, veux-tu? au café Marquis, Boulevard Saint-Germain.

— Pourquoi chez Marquis, Périclès ? Dînons sur le Boulevard, je te mènerai à la première des « Cent Jours », j'ai des billets.

— Nous irons aux « Cent Jours » si tu veux; mais dînons chez Marquis... On y mange très bien pour cinquante sous, et il faut que je fasse des économies...

— Doue je vois Bourguillard, et vous, de votre côté...

— C'est convenu, monsieur Avriuos.

— A demain, jeunes gens...

— A demain dix heures ?

— Dix heures chez moi... Et bon courage... L'affaire est faite.

— Dieu le veuille ! dit Louis Traub.

— Oui, Dieu le veuille, dit Alexandre Malan. C'était au coin de la rue Castiglione et de la rue de

Rivoli, sous les arcades.

Georges Avrinos se dirigea vers la place Vendôme.

11 marchait d'un pas allègre, au milieu eu Iroltoir. Son manteau redingote battait ses genoux. Il tenait sous son bras une canne à pomme d'argent. Son chapeau de soie brillait. Ses mains étaient gantées de clair.

— La Patrie... Importantes nouvelles 1

11 écoula le braillard. Il traversa la rue Saint-flonoré fort encombrée à cette heure. Quelqu'un le frappa sur l'épaule.

— Bonsoir, Avrinos...

— Bonsoir, Ravena...

— Vous montez?... Grosse partie... Le marquis taille.

— Pas le temps...

— Dommage., ^ Ils étaient devant la porte du cercle de la rue Casti-

glione. Petit, sec, souple, Ravena, mexicain à figure d'hidalgo, se glissa dans le vestibule. Sur le seuil, Avrinos aperçut un groupe d'hommes : le romancier Dechartres, le comte de la Vallée, le général Marie, M. Dubois (de l'Isère). Il allait les saluer. Ils détournèrent la tête. Il passa.

— La Patrie... Etrennez-moi, mon prince...

Il s'arrêta. Use sentailpoursuivi de regards ironiques. Sur la manchette de la Patrie les lettres lui parurent énormes qui reproduisaient son nom : — Le scandale Avrinos. — Il déboutonna sa redingote, jeta au camelot uae pièce de monnaie, et, se campant au bord du trottoir, il déplia le journal avec ostentation.

Il n'eut pas le temps de le lire. D'un fiacre découvert, et qui s'approchait, capote relevée, sortit le visage affreux de M. Nicolo.

— Je suis en retard, Avrinos, excusez-moi...

— Non; à peine, répliqua Georges Avrinos. Mais baissez donc la capote ! vous avez l'air de vous cacher...

— Il va pleuvoir, dit M. Nicolo.

— Pleuvoir, vous plaisantez... c'est de la brume. \ Et s'asseyant auprès de Nicolo, Avrinos montra le cieU

devenu gris. i

— A l'Elysée-Palace, cocher, dit-il quand la capote fut repliée.

Puis, comme la voiture roulait, il prit le bras du Grec au nez immonde :

— Ghali marche, Nicolo... Que dites-vous de cela, prophète de malheur?...

— Je dis... que vous êtes un grand homme, Avrinos... s'il a signé...

— Il rachète toute la part de Schreiner, et il dîne chei moi, ce soir.

— A-l-il signé?

— Non... Que diable voulez-vous qu'il signe ?

— Alors...

— Alors quoi ?... Vous êtes odieux, Nicolo!

— Bien... bien... J'ai télégraphié à Salouique

— Ce qui était convenu ?

— Oui : — (( Interpellation sans importance ».

— Parfait!... Voulez-vous un cigare?.. Ouf! je suis content; Nicolo; et vous aussi, gredin, vous devez être content... Parole! je vous ai re.idu toutes vos lettres, et cela restera entre nous... Oui, mon vieux, Ghali marche!... L'affaire est dans le sac... Tiens! l'automobile de Gantémir... Bonjour, bonjour... Il ne nous voit pas...

— Croyez-vous?

— Il est myope.

— Il a baissé la tête.

— Vous voulez dire, Nicolo, qu'il ne veut pas me voir?

— Dame! il me semble ..

— Eh bien, mon cher, demain il s'en mordra les doigts.

— Peut-être...

— Certainement... Je le disais à Ghali tout à l'heure, nous doublerons notre capital en deux ans... Quoi?

— Rien...

— Alors, vous pensez, Nicolo, que Cantémir... Parbleu I vous avez raison... Ce soir, j'ai la gale... Il y a

cinq minutes, le général Marie, Dechartres et la Vallée i.e m'ont pas salué devant la porte du Cercle.

— Bah!

— Oui... D'ailleurs, je m'en fous... Même j'en suis ravi. . . Voyez-vous, Nicolo, tous ces gens me dégoûtent. .. et plus on m'attaquera, plus je me sentirai de force... Vrai! c'est mon tempérament... j'ai vingt ans ce soir, Voulez-vous que je vous dise : eh bien, je me sens de taille à recommencer ma vie... Et d'abord, je ne mettrai plus les pieds dans celte ville.

— Vous plaisantez, Avrinos...

— Pas du tout... Paris?... Parlez-moi de l'Orient!... '■ — Avrinos... une dame qui vous fait signe...

— Où cela... Ah!... Bonjour, bonjour... Vous ne la connaissez pas, Nicolo?... Lady Ciuthia Gore... Je vous présenterai... Une Anglaise millionnaire, étonnante... Le mari s'est tué... Une femme qui comprend la vie... Tenez ! l'Angleterre, Nicolo, voilà un pays!... Regardez cette voiture de Lady Cinlhia, Est-ce attelé !... Mais, mon cher, les Champs-Elysées, c'est une foire de banlieue en comparaison du Park... Londres I... Paris? oui, évidemment, mais quoi? c'est un peu toujours la même chose comme décor... Et les Parisiens? une bande de chenapans, l'écume de l'Europe... Et leur esprit?... Ah I Nicolo, j'ai perdu trente ans de ma vie...

— Avrinos, je vous admire...

— Pourquoi?... Parce que je tourne mou char?... A propos de char, ce fiacre marche comme une tortue... Non, non, ne lui dites rien, ce n'est pas la peine... Je tourne mon char, oui, évidemment, je... enfin, oui, ce sera dur... C'est bigrement bien, eh! cette Avenue qui monte, et toutes ces voitures qui descendent, et ces jar-

dins, et cet Arc de Triomphe... Et puis l'air qu'on respire... une gaieté... quelque chose de sensuel... Ah ! nom de Dieu ! Nicolo, cette ville est comme une femme, on l'a dans le sang... mais quand on veut quitter une femme, le seul moyen de ne pas la regretter, c'est de lui cracher au visage... La haine, mon cher, voilà une passion!... Savez-vous comment nous nous sommes réconciliés Ghali et moi?... Ils lui ont refusé la croix, ils m'ont insulté... La haine ! Eh! cocher, où diable allez-vous... L'entrée sur la rue... Antoine doit nous rejoindre au bar, Nicolo... Oui, Ghali et moi nous ferons de grandes choses... Et puis, le soleil... j'ai toujours eu le pressentiment que je retournerais chez nous... Au fond, je suis très grec, vous savez... Ça n'empêche pas que cela sera dur ; très dur... Je vous laisse payer, je n'ai pas de monnaie...

A la même heure, devant la maison d'Anita, Yousef Ghali faisait arrêter son coupé, et descendant aussi vite que le lui permettait son corps énorme, il se hâtait vers la porte. Anita lui avait donné rendez-vous à quatre heures. Il était cinq heures moins le quart. Mais sans doute lui pardonnerait-elle, quand il lui dirait par quels sacrifices il entendait lui prouver son amour. Il voulait tout lui dire : ses plans de vengeance et qu'il les avait abandonnés pour qu'elle ne fû* pas malheureuse, et qu'ii allait sauver — peut-être — les Avrinos. Il sonna. La femme de chambre qui était la confidente de leur intrigue vint ouvrir.

— Maas^s â attendu monsieur, dit-elle. Madari^j %*i

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