XL
La chambre est blanche, grise et rose. Les murs sont blancs aussi, les cadres qui entourent quelques eaux-fortes, cadeau de Périclès ; les tentures sont d'un gris très pâle, avec une large bande brochée, où court une guirlande d'églanlines ; la moquette est rose sur le plancher; rose, le couvre pied du lit ; rose, la lumière sur celle petite table que fait trembler la main d'Hélène :
« Mon frère chéri, c'est pour toi. »
•Elle a repoussé la feuille, le visage épouvanté. Elle regarde droit devant elle. Un frisson continu agite son bras. Elle sait que l'arme est cachée sous l'oreiller.
Le lit est près de la porte. Hélène lui tourne le dos.
« Mon frère chéri, c'est pour toi... »
C'est pour lui qu'elle va mourir! Elle veut que ce soit pour lui... Elle veut que l'idée se soit emparée d'elle dans la chambre de Périclès. . . Elle veut oublier que, déjà, elle y pensait en face de Welly qui jetait leur amour à la fosse commune... Sa mort sauvera Périclès de cette viR boueuse qui l'étouffé. Hélène doit mourir le cœur pleia d'orgueil I
Mais, sitôt qu'elle a tracé les premiers mots de celte lellre qui sera son témoin, elle s'est attendrie. Elle imagine les i)hrases qu'elle écrira, la douleur de sou frère, et cette effroyable chose : son corps iuerte, son corps froid, son corps décomposé...
Sa lettre finie, elle se lèvera, marchera vers le lit, glissera la main sous l'oreiller; s'approchera de l'armoire à glace, dégrafera sa robe, — c'est une robe d'intérieur, sous laquelle Hélène n'a pas de corset — , elle cherchera l'endroit où le cœur bat... Le bruit ne sera pas entendu par les domestiques : l'office est à l'autre bout de l'appartement. Deux heures, trois heures, toute la nuit peutêtre, Hélène restera là, sur le tapis, étendue, morte, seule.
Tout cela, soudain, lui parait irréalisable. Elle doit se tromper. Elle n'a pas décidé cela.
Pourquoi une si grande hâte?... Un tel souvenir dans la vie de Périclès ! — Ne peut-elle lui donner un autre exemple?... Par son oncle Serviadès, il lui est facile d'obtenir une place d'inslilutrice dans une maison d'Athènes. Elle reverra lamer bleue, laplage, les vagues qui jouaient sur sa poitrine, autrefois. Et sa vaillance entraînera Périclès. Pour lui, il vaut mieux qu'elle vive.
Alors?
Alors, elle va se tuer, parce que, hier, dans cette chambre, sur ce lit qu'elle n'ose pas regardât' ., elle a ouvert ses bras à un misérable amour ; elle va se tuer comme une ouvrière que son fiancé abandonne.
Ah non ! elle le méprise trop, elle ne l'aime plus, elle a horreur de lui. Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai qu'elle l'aime !... Beaucoup de jeunes filles à Paris permettent àuuflirt ce qu'elle lui a permis. Elle l'oubliera.,.
11 est beau, mais il y a d'autres hommes beaux sur la terre
... Il l'a conquise lentement. Avec une tendresse intinie, il a éveillé en elle, une à une, toutes les émotions de l'amour jusqu'au désir de la volupté. Le soir elle s'endormait, elle rêvait de lui ; endormie, elle reposait dans ses bras. Il l'a possédée plus qu'il ne le sait lui-même...
Mais elle, elle sait... Elle sait qu'elle ne pourra se défendre s'il revient... Il reviendra ! — Que l'affaire réussisse et il reviendra... Mieux vaut mourir.
Hélène se lève d'un mouvement brusque.
Toute la chambre est encore pleine de sa présence.
Près de la cheminée, cet éventail ancien... Il le lui apporta l'autre semaine. Il le lui a donné en souriant. Elle prend l'éventail, le brise, le jette dans le foyer.
Elle arrache de ses cheveux un grand peigne d'écaille, qui relient sa coiffure. Welly l'a suppliée lundi d'accepler ce présent. Ses cheveux se déroulent. Ils couvrent ses épaules, descendent jusqu'à ses genoux. Elle se souvient de les avoir ainsi défaits devant lui pour qu'il les adu.irat... Elle les tord avec violence, les épingle en désordre sur sa tête. — Elle les a défaits, hier, quand il est venu
Hier, il était là... et jamais plus elle ne le reverra!... Mais à quoi bon ne pas le revoir, si son souvenir doit persister ainsi ?... Cette chambre, ce lit. . L'arme e^t cachée sous l'oreiller.
Hélène court vers la porte. Elle se sauve. Elle entre dans la galerie. Elle arpente le grand vestibule. L'obs curité n'y est pas assez profonde pour qu'on n'aperçoive pas le profil des meubles. Hélène regarde ces cm-
bres, et c'est Georges Avrinos, laNicolo, les mille détails de la vie quotidienne qui passent devant ses yeux.
Elle entend les coups de sonnette des créanciers et les paroles de Périclès : « — As-tu des dettes? Tu as des délies ! j'en étais sûr... » — De ses deux mains, elle se cache le visage. Elle lutte contre le désir insensé de s'en aller, n'importe où, dans la rue, ailleurs. Elle marche, silhouette vacillante, à peine visible. Le sang bourdonne à ses oreilles. Les meuDies tournent. Elle comprend qu'elle va s'évanouir, se traîne jusqu'au divan, y tombe.
Depuis le déjeuner du matin, elle a pris pour louts nourriture une tasse de thé, chez Huguette
XLU
Le premier acte des « Cent Jours » était terminé, quand Périclès et Batchano entrèrent au théâtre.
(( Les Cent Jours », drame historique en douze tableaux, prétendaient faire revivre la dernière épopée de l'Empire. Les passions politiques s'étaient emparées de cette œuvre. Avant qu'elle ne vît le feu de la rampe, les journaux avaient longuement épilogue sur le cas ce conscience que mettait en valeur la rencontre de Napoléon et de ses vieilles troupes, devenues les armées du Roi. Les officiers qui les commandaient avaient-ils eu raison ou tort d'abandonner leur consigne pour suivre leur Dieu?... C'était un beau sujet dcchronique, et d'une actualité poignante. A cette époque, la moitié de la France, profondément troublée, attendait qu'un général audacieux, s'emparantdu pouvoir au mépris des lois, vînt la protéger contre la révolution qui la menaçait. — Une violente campagne de presse avait échauffé les esprits. La veille, à la répétition générale, des scènes tumultueuses s'étaient déroulées. Au nom de l'ordre public, Bourguillard aurait pu interdire ce spectacle. Il y pensait, lors-
que l'incident d'Aubenuis l'avait surpris. Dès lors, il ne lui avait pas déplu qu'un événement parisien enrayât la fortune du scandale Avrinos. Simplement, il avait laissé entendre qu'il serait bon d'infliger, cp soir-là, une leçon sérieuse aux porteurs de bleuets, d'oeillets blancs ou rouges. On l'avait compris. Des équipes d'adolescents républicains s'étaient organisées. Le ministre avaient mobilisé quelques brigades d'agents en bourgeois et donné l'ordre qu'on fît évacuer la salle, si les circonstances l'exigeaient.
Dans les couloirs, Périclès et Batchano, l'un, mélancolique, incapable de secouer son angoisse, l'autre, merveilleusement à Taise dans la cohue, aperçurent, mêlés à la jeunesse élégante des groupes réactionnaires, aux critiques célèbres, des hommes endimanchés, vigoureux, armés de cannes solides.
Une soirée violente s'annonçait. Il y avait de la fièvre dans les regards. On parlait à voix très haute. Chaque remous de la foule faisait tourner toutes les têtes. L'atmosphère était irrespirable. Les ouvreuses s'adossaient aux murs, pour n'être point écrasées par le flot qui coulait devant elles.
Périclès suivait Batchano, qui n'arrêtait pas de saluer des visages, de serrer des mains. Au contraire, Périclès sentait peser sur lui la malveillance. Il connaissait, les ayant rencontrés cent fois, ces jeunes hommes qu'il croisait : royalistes, impérialistes^ nationalistes, unis dans une haine commune pour un régime qui laissait dans l'ombre leur vanité. Mais eux ne voulaient plus connaître le fils de Georges Avrinos; et, bien que Périclès fût brave, il ressentait une trop grande fatigue morale pour chercher une querelle. Par habitude, il tenait la tête
haule, et ses yeux reslaieiit fixés sur la nuque de Bat* chano.
Les places, que celui-ci devait à l'amitié d'une actrice, étaient situées au balcon, près de l'avant-scène. Pour y parvenir, ils durent traverser tout le couloir.
Comme ils atteignaient presque son extrémité, ils remarquèrent, devant la porte ouverte de la dernière loge, un espace vide, qu'entouraient, rangés en demi cercle, une douzaine de jeunes gens, parmi lesquels M. de Néribel, un grand gaillard blond à la moustache tombante, le plus fougueux, le plus irritable des Français de Paris.
Les mains dans les poches de son pantalon, les jam* bes écartées, le torse rejeté en arrière, le chapeau en bataille, M. de Néribel avait les yeux tournés vers l'int 'rieur de la loge, et, dans cette loge cernée, Périclès vit son père qui, debout, feignant de ne point sentir ou ne sentant point l'insulte des regards, parlait avec animation à M. Nicolo, tandis que Yousef, la tète rentrée, masse de chair informe et tremblante, caressait ses favoris d'un geste machinal.
Alors Périclès, sollicité par quelque instinct profond, fendit d'un coup d'épaule la cohue et se dirigea vers Georges Avrinos. Celui-ci, tout de suite, lui saisit le bras, et d'une voix nerveuse lui demauda s'il n'avait point rencontré Antoine, s'il savait ce qu'était devenu son frère.
— Je croyais qu'il avait dîné avec vous, répondit Périclès.
— Non. Il devait nous rejoindre...
— Et maman ?
— Ta mère et madame Nicolo sont chez Aspros...
Il dit cela avec tristesse. A la dernière minute, Julia, peu soucieuse de se montrer en compagnie d'un vaincu,
avait déclaré qu'elle n'irait pas aux « Cent Jours, » et il avait voulu qu'Hypalhia accompagnât Julinelle chez les Aspros, afin de pouvoir se persuader à lui-même qu'il eût été dangereux d'amener une femme à la Porte Saint- Martin.
Périclès entendait derrière lui ricaner M. de Néribel et sa bande; Nicole, lui aussi, les entendait, etGhali,plus jaune qu'un citron d'Asie. Avrinos, seul, n'y prenait garde : l'absence d'Antoine l'épouvantait.
Tout à l'heure, quand Georges Avrinos était arrivé au théâtre, il avait rencontré dans le vestibule l'aîné des fils de Bourguillard. Ce jeune homme, secrétaire particulier du Ministre de l'Intérieur, lui avait serré la main fortement.
— C'est très bien, lui avait-il dit, ce que vous avez fait là...
Avrinos aurait voulu obtenir l'explication de ces paroles mystérieuses, mais Paul-Louis Bourguillard s'était dérobé.
Plus loin, le prince Cantémir lui criait avec une figure épanouie :
— Eh bien! que vous avais-je dit?
Un tourbillon de la foule les avait séparés.
Pendant tout le premier acte, Avrinos avait espéré l'arrivée d'Antoine. Le sang bouillait dans sa tête échauffée. 11 avait eu besoin d'air. Il avait ouvert la porte. Geste dangereux : M. de Néribel, qui passait, l'avait reconnu.
Dans la loge, soudain, parut Batchano. Il s'était fau-
filé entre les groupes. Il comprit le cœur de Péricles, et, quand il eut salué Georges Avrinos, il se pencha vers son ami.
— Du calme, du calme, lui dit-il; sois maître de toi... Péricles haussa les épaules.
A Georges Avrinos, M. Nicolo disait avec un mauvais visage ;
— Si vous êtes inquiet, voulez-vous que j'aille aux nouvelles?
— Je devrais y aller moi-même, murmurait Georges Avrinos.
— Et Ghali ? objecta Nicolo, baissant la voix, puis il cligna de l'œil vers le couloir : — Vous sembleriez f uir. ..
Avrinos se redressa.
— Soit 1 dit-il.
Beau joueur!... Fuir 1 allons donci
— Et si les manifestations forcent la police à interrompre le spectacle, où nous retrouverons-nous, Nicolo?
— Rentrez à l'Avenue du Bois, Avrinos, je vous téléphonerai. Il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'Antoine vous eût attendu là -bas.
Sans prendre le temps de mettre son pardessus, Nicolo se sauva. Les jeunes gens le bousculèrent un peu, quand il franchit leur cercle
Des ricanements à l'adresse de Georges Avrinos, M. de Néribel passait aux injures. Les mots « suiobre fripouille, gueule de juif )) furent marmonnés. Yousef grelottait. Dédaigneux, Georges Avrinos s'apprêtait à fermer la porte. Mais Péricles le devança et, s'avançant sur le seuil :
— Monsieur de Néribel, dit-il d'une voix douce, vous me donnaissez, je pense... '
Et, sans attendre la réponse, d'un mouverhenl adroit de sa canne, il souleva, fit sauter avec délicatesse le chapeau en bataille du grand gaillard blond.
— Saluez-moi, je vous prie.
M. de Néribel se précipita. Périclès fit un pas en arrière, se préparant à frapper. Batchano, Georges Avrinos s'interposaient^ quand retentit la sonnette qui annonçait la tin de l'entr'acte.
Sans doute, les compagnons de M. de Néribel craignirent-ils que cet épisode ne les empêchât d'assister au spectacle : ils retinrent leur chef.
— Inutile de vous colleter. Messieurs, vous pourrez vous revoir...
— Evidemment, dit Périclès.
Le bruit de la sonnette crépitait. On entraîna M. de Néribel.
Quand il fut parti, Georges Avrinos dit sévèrement à son fils :
— Tu as été ridicule!
— Ridicule, je suis tout à fait de ton avis, dit Péri clés sans ironie.
Prenant le bras de Batchano, il s'éloigna.
— Tu te chargeras de cet affaire, n'est-ce pas, Costi ?
— Oui, dit Batchano, et, même, je vais immédiatement demander à Cantémir de l'assister.
— A Cantémir ?... Pourquoi à Cantémir?... Ah! oui... oui... la Revue... Tu veux qu'il s'intéresse à moi... Comme il te plaira.
— Ecoute, vieux, reprit Batchano, si un incident se produisait qui m'empêchât de revenir, nous nous retrouverions à la Taverne de la rue Royale.
— Convenu, dit Périclès.
Et il le regarda s'en aller dans le couloir que la foule abandonnait, puis, n'ayant plus une pensée, il ouvrit la p rte du balcon.
Dans la loge, Georges Avrinos s'était assis près de Yousef.
— Ces jeunes gens ont la tête chaude, dit-il.
Yousef ne répondit pas. La terreur habitait sa poitrine. Lui aussi, il avait attendu désespérément le retour d'Antoine. Maintenant il ne comprenait plus. Cette foule, ce bruit, ces querelles... Ah ! que faisait « Nini », à celte heure?... La reverrait-il jamais?... Sortirait-il jamais de ce théâtre?
Au rebord de la loge, Avrinos s'accoudait, regardant la salle.
On n'avait pas encore diminué l'éclairage du grand lustre, bien que le rideau fût sur le point de se lever. Dans les rangs de l'orchestre, les spectateurs se tenaient debouts pour la plupart. On reconnaissait les futurs manifestants àleur toilette soignée: chemises à plis, cols très hauts, gravures de mode un peu ridicules. Au milieu d'eux, se trouvaient les critiques — lorgnons, barbes, cheveux, Christs, bandits ou professeurs très laids — en redingote, en veston, avec leurs compagnes étrangement ou mal vêtues, nu-têtes : bandeaux trop noirs, cheveux trop blonds, coiffées de plumes, d'aigrettes. De cet amalgame baroque d'êtres humains montait une sourde rumeur. Cen'étaitpoint unede ces soirées où l'esprit voltige et semble alléger le bruit des conversations.
Au balcon, l'assistance était plus paisible. Aux secondes galeries, on riait. Un marchand de fruits glacés se hâtait de sortir. La chaleur était suffocante.
Dans les loge*- Avrinos reconnaissait Lady Cyuthia
Gore, la duchesse de Sorrenle, M"* Sharp et M™* Noxlee, les inséparables Américaines, M"^^ Marchais, la belle M"® Gaston Mérinville, Catherine de Lointignac, et cent autres femmes, princesses à la noblesse historique, étrangères, curieuses, vicieuses illustres, juives débordantes, actrices courtisées ; dans une baignoire d'avant-scène, Mihaï Cantémir, au lourd proGl byzantin^ encadré par deux fortes dames, les brus de Bourguillard ; derrière elles, les cinq fils du ministre...
Sur mille visages, Avrinos aurait pu mettre un nom. 11 savait les aventures qui avaient traversé l'existence de ce peuple réuni dans la fournaise, leurs faiblesses, les tares, et la prodigieuse vanité qui donnait à tous les visages cet air de famille. Public d'une grande première !... pendant vingt années, vingt fois par an, il l'avait contemplé. Jamais il ne l'avait méprisé davantage.
Jadis, cette foule lui appartenait; il était un de ses maîtres, et pour régner sur elle, il devait perpétuellement s'y mélanger. Le contact des individus l'empêchait d'avoir une vue d'ensemble. Maintenant, il avait la certitude que demain, quoi qu'il arrivât, il quitterait ce monde pour toujours. Il n'avait point obéi au ministre et, malgré les phrases équivoques de Cantémir et de Paul-Louis Bourguillard, il savait que son ancien camarade ne pardonnerait pas une désobéissance. Ce serait donc, demain, ou la ruine sans phrases, ou le départ pour Salonique. La ruine était mille fois plus probable... Avrinos se sentait un homme mort, et il regardait cette salle frémissante avec des yeux d'outre-tombe.
Il la jugeait férocement. Ah ! elle était facile à leurrer, cette élite de la grande ville!... Comme il avait joué d'elle!...
Quelle pitié! — Œillets blancs, œillets rouges, bleuets, les plus vieux titres de Frauce, les fils de ces familles, qui devraient être dans un pays la réserve solide sur laquelle s'appuierait la nation tout entière, ceux-là ne se réunissaient dans un mouvement de rage contre le gouvernement d'un Bourguillard que pour gueuler dans un théâtre!
Et tout cela finirait par une douzaine de duels (douze gouttes de sang et beaucoup d'encre...) Ce Périclès était un niais ! Les insultes de ces fous ne pouvaient atteindre personne... Pourtant, c'était l'un de ces fous, leur frère aîné, le député d'Aubenois, politicien de salon, dépourvu de génie, qui l'avait assassiné, traîtreusement, lui, Georges Avrinos. Eh non ! ce n'était pas sous les coups de ce médiocre qu'il succombait, c'était par sa propre faute... Il tombait pour avoir trop méprisé cette foule méprisable. Ce peuple!... ah ! il aurait voulu le tenir dans un cirque des temps anciens, — et lâcher les bêtes.
Un grand bruit de sièges abaissés, de bottines et de cannes montait dans le théâtre.
On frappait les trois coups.
Le rideau se leva. Les visages se tendirent. Le silence se fit.
Le décor représentait le tournant d'une route en dos d'âne aux environs de Grenoble. A gauche, des étangs ; à droite, à l'horizon, des montagnes. Au premier plan, un officier à cheval haranguait des soldats. C'était le chef de bataillon Lessard et les troupes du 5* de ligne, ce régiment qui avait eu l'ordre d'arrêter la marche de l'einpereur, au pont de Ponthâut sur- la-Bonne.
Lessard, eo termes émus, parlait à ses soldats de dis*
cipline militaire et de devoir civique. Quand il eut terminé son discours, quelqu'un cria dans la salle :
— Bravo !
— Gela commence, fil Georges Avrinos, en se penchant vers Ghali... C'est Paul-Louis Bourguillard qui a crié :
Et il montra du doigt l'avant-scène où le prince Cantémir, les brus et les fîlsdu ministre, entassés, semblaient une construction humaine, dont la base s'appuyait aux fortes poitrines des femmes, et qui se terminait aux mains des jeunes Bourguillard levées pour applaudir.
Cela commençait en effet.
Des « chut ! » énergiques retentirent à l'orchestre. Les agents en bourgeois, répandus, dans la salle frappèrent, l'une contre l'autre, leurs mains épaisses.
Quand le silence se fut rétabli, on écouta quelques acteurs échanger des phrases sans importance. Puis eût lieu une galopade lointaine qui se rapprocha peu à peu, une clameur indistincte, des cris dans la coulisse, et trois lanciers polonais parurent, à cheval, au sommet du doj d'âne que faisait, au second plan, la scène surélevée.
Le 5° de ligne croisa ses baïonnettes.
— Ne tirez pas, camarades ! crièrent les lanciers. Le voici !
Et l'acteur Duquesne parut.
Il représentait Napoléon.
A côté de lui se dandinait Cambronne.
— Quelle lamentable sacrilège ! murmura Georges Avrinos.
Toujours il avait passionément admiré l'Empereur.
— Me reconnaissez-vous? disait Duquesne.
— Oui! oui ! répondirent les soldats.
Alors, comme à un signal, aux fauteuils d'i^rolie re,
les jeunes gens à la boutonnière fleurie de bleuets crièrent :
— ^'ivo l'Empereur!
Mais (les huées jaillirent du parterre et des galeries, et de l'avunt-scène des Bourguillard, et les bleuets furent vaincus, car leurs voisins royalistes ne voulaient pas acclamer un Napoléon, et les plébiscitaires républicains craignaient de se compromettre.
Le dialogue historique continuait entre Duquesne eî les figurants.
Quand les soldats jetèrent leurs armes, une tenip te d'applaudissements s'éleva. Des coups de sifflets en rafale leur répondirent.
— Vive la République ! hurlaient les agents en bour geois.
— A bas les vendus! répondaient les œillets blancs et rouges.
— Vive l'Empereur ! glapirent les fleurs bleues,
— Panama ! cria une femme.
Alors, de la galerie la plus élevée, un titi cria :
— Mort au Juifs !
Et cette apostrophe trouva un formidable écho.
A ce cri de haine, se rallièrent moitié riants, moitié convaincus les fidèles du roi, ceux de l'Empereur, les plébiscitaires et les nationalistes.
— Mort aux Juifs!
Ghali se renversa sur le dossier de sa chaise.
— Allons- nous-en, Jorgi, dit-il. Mais Avrinos le rassura :
— N'aie pas peur, Yousef. Ils crient, tu n'as rien à craindre...
Il s'était levé dans sa loge. Il dominait le tumulte qui
grandissait à l'orchestre, et qui avait trouvé son point d'appui autour d'une « églantine » et d'un a œillet »; les bouches rapprochées échangeaient d'atroces injures.
Des cannes se levèrent. Une femme cria. Une autre...
Un homme, les jambes prises dans les barres d'un fau teuil, tomba. Pour le secourir, ses amis s'empressèrent. C'était une « églantine. »
La pyramide des Bourguillard s'effondra dans la salle. Les agents en bourgeois se ruèrent.
Ou entendit des jurons et des gémissements.
Ce fut le signal de la mêlée.
Avriuos riait.
Les gardes municipaux parurent à l'extrémité des couloirs. Le préfet de police se montra sur la scène. L'ordre fut donné d'évacuer la salle.
— Allons-nous-en, suppliait Ghali.
Mais Avrinos luifitsigne de se taire, et, longtemps encore il resta debout. Il avait, imitant l'Empereur, croisé ses bras sur sa poitrine. Il ne remarqua point Périclès qui passait devant lui et le regardait.
Dans la salle, c'était la bagarre, les robes en lambeaux, les habits déchirés, les bourrades des sergents de vile, les ordres brefs des officiers de paix.
Sur le seuil de la loge, un garde municipal se présenta, mais Avrinos sortit ce coupe-file qu'il tenaitde la main même du préfet de police, et demanda l'autorisation de rester jusqu'à ce que la route fût libre. Le garde, intimidé par la rosette de commandeur que portait ce vieillard au geste impérieux, n'insista pas.
— Monsieur est malade, lui avait dit Avrinos, montrant Yousef .
Lentement, la salle se vidait.
Quand elle fut déserte, Avrinos s'assit auprès de Ghali et, sans échanger une parole, ils restèrent l'un à côté de l'autre, rêveurs
Puis, le Levantin, rassuré, sortit la tête des épaules. Il regardait à droite, à gauche, comme s'il ressuscitait, et, soudain, prenant la main d' Avrinos :
— Jorgi, lui dit-il, tu es fort toi, si tu veux, j'entrerai dans ton affaire.
— Bien, bien, Yousef, sourit tristement Avrinos, nous verrons cela... Partons maintenant...
Il aida Ghali à se vêtir, le prit par le bras, l'emmena, requit l'aide d'un sergent de ville pour traverser les derniers remous de la foule, parvint jusqu'au trottoir, fit appeler un fiacre. Les agents lui obéissaient, le prenant pour quelque haut diplomate.
La voiture traversa les barrages. A leur frontière, on échangeait des coups. Plus loin, les grands boulevards étaient libres.
— Où allons-nous? demanda Yousef, que la vue des manifestants avait encore épouvanté.
— Quelle heure est-il? répondit Avrinos.
— Dix heures et quart.
— Allons chez moi... Antoine doit nous y attendre... Georges Avrinos se trompait.
Georges Avrinos se trompait.
Dans la chambre d'Anita Reguerro, Avenue du Bois, Antoine s'apprêtait à dormir.
Etendu, seul, sur le lit immense, il souriait au hasard qui le faisait profiler, en l'absence de sa maîtresse, d'un appartement où, depuis deux années, il n'avait jamais passé la nuit.
Il était satisfait, paisible, presque heureux,
La soirée, cependant, avait commencé d'une façon affreuse.
Trente trois rue de Lubeck, Antoine apprend le départ de van Clayssen. Il court jusqu'à VHôlel des Ministres. Là descendaient jadis M. de la Vrillière et M, de Bosne. Ils n'y sont point. Antoine traverse Paris et, de nouveau, sonne à la porte des Malan. Charles Malan est sorti pour rejoindre Schreiner et Traub, mais Alexandre Malan reçoit, et fort mal, son cousin.
— Non, je n'ai pas vu votre femme.
Antoine dine à la hâte dans un cabaret du Boulevard,
puisse fait conduire au théâtre. Comme il franchit le seuil, il imagine la fureur de Georges Avrinos, s'arrête. Quelqu'un l'interpelle, c'est M. de Bosne, qui, le cherchant, arrive de la rue de la Faisanderie.
Ensemble, ils prennent une voiture et, dans le fiacre, le marché est conclu : point de divorce, point de scandale; Huguette libre de vivre avec ses oncles; Antoine chargé de liquider le passif de sa femme aux frais de M. de la Vrillière.
— Ce passif est considérable, insinue Antoine.
— Nous nous fions à vous, répond avec dédain M. de Bosne.
Ils se séparent, place d** la Concorde.
— Rentrerai-ie chez moJ? Retournerai je à la Porfe- Saint-Martin?...
Antoine hésite : rentrer chez lui c'est retarder à peine l'orage qu'il devra subir. D'autre part, il se soucie peu de se montrer dans les tripots, dans les cafés de la ville. Il craint les questions indiscrètes, les insultes, la foule.
il hèle un fiacre. La voiture gravit les Champs-Elysées. Antoine fredonne. La vie lui semble douce. Il paiera ses dettes, reprendra son existence d'autrefois. Anita?... Il ira la voira Londres.
Encore une fois, le visage de son père se dresse euire lui et le repos. Georges Avrinos attend peut-être son fils rue de la Faisanderie. Et comment lui expliquer qu'on lui a rendu service? Le fiacre pénètre dans l'Avenue. L'appartement d'Anita, voilà le meilleur refuge. Les domestiques de la Reguerro accueillent Antoine avec stupeur, mais lui obéissent : n'est-il pas « Monsieur? »
La tête sur l'oreiller, il goûte la joie d'avoir sommeil.
Il a un petit frisson : — « Mettez un pistolet dans sa chambre, » — a dit Nicolo. Mais non, mais non, Georges Avrinos aime trop vivre.
Tout s'arrange dans ce monde.
Antoine s'élire sous les draps. Il flaire l'odeur voluptueuse qu'adore Yousef. Il bâille. Parmi les dentelles, sous la lumière voilée qui éclaire ce lit de grue, Antoine les traits détendus, la peau couverte de petites rides, brun, laid, vieux, béat, rêve en sécurité
Des parents d'Huguette, il obtiendra tout l'argent dont il a besoin, et, dans six mois, avant peut-être, Huguelte, lasse de contempler, en province, des momies, le suppliera de la reprendre chez lui.
Il se fera prier... Elle est bien insupportable, cette petite femme.
D'un geste mou, AotoiDe tire le cordon de la lampe électrique, et s'endort.
Uu silence profond. Une obscurité imparfaite. Des ombres immobiles... Que s'était-il passé? Hélène ne s'en souvenait pas. Elle était couché sur le divan, dans la galerie. Sa bouche était sèche. Ses lèvres avaient un goût fade... Ce serait bon de boire quelque chose de très chaud, qui glisserait dans la gorge.
— J'ai faim...
Elle se leva.
Elle ne souffrait plus. Elle agissait comme un automate.
Parfois, le soir, lorsqu'elle restait seule à la maison, elle allait, après avoir lu beaucoup, dans la salle à manger, jusqu'à l'office, chercher un fruit qu'elle grignotait avant de s'endormir.
A pas lourds, elle gagna le buffet de la salle à manger. Il était vide. Hélène traversa la galerie.
Sous sa main, la porte d'un corridor grinça, puis la porte de l'office.
Un bec de gaz brûlait dans cette chambre.
Etalé sur une chaise, les jambes allongées, le gilet
déboutonné, en manches de chemise, un grand valet ronflait.
Georges Avrinos n'avait point l'habitude de faire veiller ses domestiques. Il les payait trop mal pour exiger d'eux un pareil zèle.
Hélène ne croyait pas trouver là cet homme débraillé, mais elle ne manifesta aucune surprise.
— Charles I
Il sursauta. C'était un individu blafard, au masque césarien d'expression canaille.
Dans l'inconscience qui suit le réveil, il se leva d'un bond, prêt à obéir. Mais, vite, il se rappela : ses maîires lui devaient six mois de gage, la concierge affirmait que les Avrinos tlaienl fichus.
Charles fixa ses yeux insolents sur celte fille décoiffée qui troublait son sommeil. Il ne reboutonna pas son gilet.
Hélène lui donna des ordres. Elle voulait du thé, du beurre, du pain, un peu de viande froide.
Il l'interrompit, goguenard:
— Mademoiselle ne sait donc pas que Monsieur nous a défendu de la servir,
Hélène rcgarda*Charles.
Il se dandinait sur ses fortes jambes. Dans ses prunelles malpropres, une pensée égrillarde passa. Il cligna de l'œil.
— Pourtant, si mademoiselle Hélène a faim, on s'arrangerait...
Il se tut. — La brute la plus insensible se serait tue devant la figure immobile d'Hélène.
Il grommela :
— Et puis, non I...
Jl avait peur, sans comprendre pourquoi.
Hélène sortit de l'office, ferma la porte du corridor, marcha droit dans la galerie, ferma la porte de sa chambre, glissa la main sous l'oreiller, alluma la lampe qui était devant l'armoire à glace, dégrafa son corsage...
Dans la galerie, le silence est à peine troublé, et le bruit ne parvient pas jusqu'aux oreilles du grand valet qui cherche, et. difficilement, retrouve son sommeil interrompu.
Le timbre de la porte d'entrée vibre dans l'office. Il se tait, vibre encore, s'arrête, repart aussitôt avec fureur : — a Voilà le singe... » — Charles s'habille et traverse l'appartement.
— Personne n'est venu? demande Georges Avrinos qui, le chapeau sur la tête, précède Yousef.
— Personne, Monsieur
— On n'a pas téléphoné?
— Non, Monsieur.
Avrinos jette son pardessus au domestique.
— Allumez chez moi... Et aussi le gaz dans la cheminée.
Il se tourne vers Yousef :
— Je suis glacé...
Dans la galerie, les fibres des palmes dessinent leurs ombres, un mouchoir traîne sur les coussins du divan.
Avrinos se dirige vers le bureau. Yousef le suit, appuyé sur sa canne.
— Ne t'impatiente pas, Georges. La foule aura retenu Antoine.
— Sans doute, sans doute...
L'un et Taiitre parlent grec.
Dans la voiture, ils ont discuté l'Affaire, longuement: Avrinos pour s'étourdir, Ghali parce qu'il hait, en vérité, cette nation tapageuse qui le terrifia, l'insulta au théâtre. — « Mort aux Juifs! » — Yousef volerait ce soir toutes les flottes de la France.
— Charles, demandez au téléphone le 215-18. C'est le numéro d'Antoine.
Maugréant, le domestique s'enferme dans la petite chambre qui contient l'appareil.
Chaque lampe du bureau brûle. Avrinos les éteint (il redoute leur lumière pour son visage défait); trois d'entre elles restent allumées: L'une, sur la table de M. Xénidès : (ses rayons sont tamisés par une cloche de porcelaine, on voit mal, dans leur pénombre, le portrait d'Avrinos) ; la seconde, près des photographies royales, donne une faible clarté qui se mélange à celle du gaz de la cheminée; une plafonnière brille doucement, dans cet angle que décore le tableau de Bonnat : Maurice I.
Avrinos traîne un fauteuil devant le feu. Yousef s'y installe. Les immenses favoris balaient le plastron cassé de la chemise. Les mains gonflées, informes, exsangues, adandonnent la canne et se posent sur le ventre.
Ghali ferme les yeux, et, de nouveau, il parle de l'Affaire. Il en parle avec exaltation. Pour lui, la chose est convenue: il achète les navires, Bourguillard perdra son portefeuille. Yousef jure cela, en secouant la branche de corail qui pend à sa chaîne. Il avoue que sa fortune atteint douze millions. C'est le double qu'il devrait dire, mais, cette fois, il ne ment que par habitude.
Fébrile, Avrinos l'écoute. Il écoute vivre son rêve dans
les paroles d'un autre. Il mordille les poils de sa moustache, taquine sa barbe, déchire la cigarette qu'il essaie de fumer. Les appels répétés du téléphone l'éncrvent. Que fait cet imbécile d'Antoine? Et Nicolo ?
— Monsieur, dit le domestique, on ne répond pas...
— Insistez pour qu'on rappelle!
— Mais, Monsieur, on a sonné quinze fois. La demoiselle dit...
— Assez!... J'y vais... Excuse- moi, Yousef... Avrinos s'enferme dans la petite chambre, pose ses
deux coudes sur la tablette., colle les récepteurs à ses oreilles, sonne :
— Le deux cent quinze dix-huit.
— Mais il ne répond pas, le deux cent quinze dixhuit! '
— 11 répondra si vous l'appelez!
— Comment ! si je l'appelle ! Mais, je ne fais que cela!
— Je vous en prie, Mademoiselle, essayez encore... La buraliste cède. Avrinos entend le roulement du
timbre, les sons mystérieux qui s'entrecroisent sur le réseau des fils, nn début de phrase, un mot que l'on hurle. Cela dure. Il s'impatiente, frappe du pied.
— Allô! C'est vous, le deux cent quinze dix-huit?
— Voilà !... Deux cent quinze dix huit. Qui pari??
— Georges Avrinos. Monsieur est-il rentré? La plaque du récepteur vibre avec force. Avrinos proteste.
— Mademoiselle, ne nous coupez pas !
L'appareil répond :
— Allô ! le cent trente quatre-vingt-neuf?
Le cent trente quatre-ving-neuf, c'est le numéro de Georges Avrinos,
— Voilà! Qui parle!
Une voix lointaine; irréelle, prononce l
— Avrinos, êles vous là?
— Oui. Qui parle ?
I ilerruption brusque.
N Cît-ce pas Nicob qui vient d'appeler?
— Allô !
— Allô ! Est-ce vous, monsieur Avrinos?
— Oui, c'est moi.
— Monsieur Antoine n'est pas rentré depuis sept heures et demie.
Que lui importe?... Par Nicolo, il va savoir.
— Bien, merci...
II sonne, écoute. Le récepteur tempête,
— Voilà ! voilà f
— Cent trente quatre-vingt-neuf?
— C'est moi, Georges Avrinos.
— C'est moi, Nicolo.
— Oui, j'entends. Bonsoir. Quelles nouvelles? Parlez grec, c'est plus prudent.
— Tu es foutu 1 Avrinos... crie la voix de Nicolo, en bon français.
Puis un éclat de rire.
— Misérable! parlez donc grec, on peut nous entendre... Vous êtes allé au Ministère, Nicolo?
— Ton fils y est allé avant moi, répond Nicolo, qui s'obstine à parler français.
Et Georges Avrinos, la sueur au front, apprend la trahison d'Antoine, ses résultats. — Les grèves de Marseille «ont terminées.
— Tu es foutu! Avrinos...
— La nouvelle n'est pas certaine?
— Si! sil certaine!
— Pourquoi ris-tu comme cela? ignoble chien!
— Ecoute: j'ai attendu longtemps I... C'est moi qui ai conseillé à ton fils... Moi !... Moi!... Demande-lui...
— Cocu ! crie Avrinos.
— Oui ! oui I cocu ! et. . . par toi ! je le savais. Je t'avais laissé faire.. Non! non! mademoiselle! je n'ai pas fini!... Ne nous coupez pas, voyons!...
La colère de Nicolo se perd dans le roulement du tim. bre.
Avrinos laisse tomber les récepteurs.
Son fils? Ah! s'il le tenait sous sa griffe!... Maintenant, il comprend les paroles de Jean- Louis Bourguillard, de Cantémir. — Et Ghali !... — Ce Nicolo! il l'assassinerait. — Et Julinette ! — Ah ! Dieu ! mourir, mourir tout de suite !
Mais quoi ? c'est peut-être un mensonge.
Il se penche sur l'appareil, il donne le numéro d'un grand journal du matin, et, dès qu'il a la communication, il demande si les grèves sont terminées.
La réponse est accablante. Avrinos ne peut plus douter.
Le timbre crépite :
Une voix : c'est encore Nicolo.
— Avrinos ! Tu mourras dans une auge à cochon ! Georges Avrinos rejette loin de lui les récepteurs qui
tombent.
La porte s'ouvre :
— Qu'y a-t-il, Georges?
L'énorme figure de Yousef interroge, anxieuse.
— Ah ! Yousef! pourquoi l'ai-je mis au monde?
— Calme-toi!.... Je ne te comprends pas.
Il l'entraîne dans le bureau.
Sur le seuil, Avrinos s'arrête. Ses yeux regardent, inquiets, la table de M. Xénidès. Où donc est le revolver au'il a déposé là, ce soir?
— Mais qu'as-tu donc, Georges?. . . Explique ! Voyons., . Explique!... Ton fils?
— Que l'enfer le prenne 1
Il s'empare des mains de Yousef. Haletant, il raconte l'œuvre abominable.
Yousef écoute et comprend : on ne le vengera pas ce la nation qui le bafoua. Mais cela n'est rien!... La fortune d'Antoine n'est plus liée à la fortune de Georges Avrinos! l'amant de la Reguerro ne protège plus l'homme qui a volé Ghali I
Avrinos se tait, s'effondre sur le fauteuil. Pourtant le cœur de cet Athénien est vigoureux. Avrinos domine sa fureur, se replie sur lui-même, baisse les paupières, songe.
Il faut tirer parti du désastre. Le désir de vivre se réveille. Mieux vaut être un « repêché » que mourir. Vivre ! se battre ! Sans doute, Bourguillard tiendra-t-il ses promesses... La revanche est possible.
Debout, derrière le fauteuil d'Avrinos, Yousef se pen che. On dirait qu'il cherche sur cette nuque ployée la place où il veut frapper.
Mais soudain, Yousef tousse. L'émotion a trop échauffé sa poitrine. Asthme? angine? il suffoque. Il porte ses mains à sa gorge. La graisse flottante de sa figure bleuit. Il ouvre des yeux démesurés.
Avrinos se retourne, se précipite vers le vieillard qui tombe; il le retient, le traîne jusqu'au divan.
— Yousef... Yousef..,
Il déboutonne le col de la chenjise, le gilet. Le ventre libre ballonne, secoué par la loux. Dans ce lavabo que cache la boiserie — lavabo dont Julinelte s'est servi autrefois, — Avrinos prend une éponge; il lave les tempes moites, essuie la salive qui coule au coin des lèvres.
La crise passe vite, mais laisse, derrière elle, cette épouvante que Yousef craint plus que la douleur.
Il se lève à demi et s'accroche au bras qu'Avrinos tend pour le soutenir
Il balbutie, comme halluciné:
— Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoit.. On ne sait pas durant des années et des années qu'Elle existe... Ou ne /a comprend pas, mais quand on la comprend, on est... voilà... on est perdu...
— Tu y penses toujours, mon pauvre Yousef... Il bégaie :
■ — Toujours...
Avrinos frissonne. Lui aussi l'a regardée. Vivre! VivreJ
— Te rappelles-tu, Yousef, les minutes que nous avons passées ensemble, quand tu habitais chez moi ?
— Je me rappelle...
— Je t'ai soigné comme un enfant.
— Comme un enfant...
— Ne veux-tu pas revenir habiter chez moi?
— Chez toi...
Yousef semble ne pas comprendre.
Et c'est le moment qu'Avrinos choisit pour lui parler avec des précautions de chirurgien, des promesses de Bourguiliard, de la revanche possible.
Il sent frémir les doigts de Ghali, il a peur d'avoir fait fausse route, et revient à sa première idée ;
— Quand on est malade, on ne doit pas vivre seul. Ma maison sera la tienne.
— Ta maison...
La voix de Ghaliest trouble. lise lève, repousse Avrinos, marche vers le fauteuil, reprend sa canne^ et, tout à coup, la brandit.
— ïa maison ! Demain, tu n'auras plus de maison, fils de putain !
Grotesque et formidable, il fonce sur Avriaos.
On frappe à la porte.
La porte s'ouvre.
C'est Hypathia.
Enveloppée dans son grand manteau, elle arrive de la soirée poker, que donnent, chaque semaine, les Serviadès.
Ghali s'est arrêté à deux pas d'Avrinos.
Hypathia zézaie :
— Ze vous déranze, pardon.
Elle s'en va. Pour la première fois de sa vie, Avrinos voudrait la retenir.
Dès que la porte est close, il s'avance vers Yousef .
— Achève-moi.
Mais Yousef recule et ricane :
— Laisse! laisse que je te voie... Tu es le seul homme qui aît volé Ghali !
Ils sont devant la cheminée. Maurice de Chalcédoine, les photographies royales et l'Avrinos de jadis, aux aguets devant un rideau pourpre, contemplent l'Avrinos défaillant que Yousef écrase de sa taille gigantesque.
— Ecoute, charogne ! écoute... Tant que j'ai vécu, j'ai été le maître de mon argent. Je le conduisais partout sans qu'il s'égarât jamais. Je l'ai prêté à des Arabes,
à des Turcs, à des Bulgares ; je l'envoyais en Egypte, dans les Indes, en Chine. Il est toujours revenu... Mais loi, tu m'as volé quand je n'étais plus moi-même... Oui, les amis de tes amis disaient : — a Nous ne voulons pas recevoir chez nous un usurier ! » — Bien, je suis un usurier, je suis Ghali de Salonique!... Mais eux que sontils?... Laisse, laisse, ne réponds pas !... Tu m'as dit qu'ils me respecteraient si Bourguillard me donnait la croix. Je t'ai cru. J'étais un enfant. Je t'ai prêté douze cent livres. Tu les a mises dans ta poche. Ne mens pas, tu les as gardées. Tu m'as volé !... Bien !... qu'ai-je fait?... Ghali volé est un homme mort!... J'ai racheté toutes les traites que tu avais signées depuis trois ans, et il faudra que tu les paies.. Tu ne les paieras pas!... Je te ferai saisir. Tais-toi!... Tu ne me tromperas plus. Je vendrai tes meubles. Ha I Ha I... Ha ! Ha! tu caches ton visage, fils de putain ! Tu ai peur devant moi comme j'ai peur devant Elle...
Avrinos lui a tourné le dos.
Ghali hurle des injures monstrueuses.
Plus fort, pius aigu, plas atroce que sa voix, un cri inhumain part de la galerie.
— Jorgi ! Jorgi I
Et, sur la porte du bureau, c'est le poids d'un corps qui tombe.
La porte cède. La galerie est obscure. A genoux sur le seuil, Hypathia tend les bras?
— Jorgi! Jorgi ' .. Hélèuel...
— Quoi !
— Morte! Morte! Elle s'est tuée, Jorgi !.. Avrinos se précipite.
Yousef lève devant son visage des malus qui tremblent.
838 Lb.S MÉTÈQUES
11 couvre ses yeux, chancelle, puis, la tête en avant, le dos courbé, ébranlant de sa masse l'air que traversent les gémissements stridents d'Hypathia, il s'enfuit, bouscule Avrinos, bouscule la pleureuse, court dans la galerie, bute contre des meubles, s'empare, conime un voleur, de son chapeau, de sa pelisse, se jette dans l'escalier...
Il n'a pas franchi trois niaiches, qu'on l'interpelle.
Encore un peu, il tombait sur Périclès qui rentre, accompagné par Batchano.
— Prenez donc garde !
Brutalement, Yousef écarte les jeunes gens.
— Grossier personnage! gronde Périclès.
Et il veut le saisir au collet.
Mais Ghali lui échappe, roule sur les marches.
— Ecoute, écoute, Périclès, dit Batchano, quelqu'un crie...
Les clameurs d'Hypathia remplissent la maison.
— Costi ! dit Périclès, Hélène s'est tuée.
— Tu es fou !
— Non I non I elle s'est tuée I
H a bondi jusqu'au palier, il se jette dans le vestibule, heurte son père qui, les poings serrés contre les tempes, appelle :
— Charles, Charles! où est-il, l'idiot? Un médecin, il faut un médecin !
Périclès ne l'entend pas.
H est dans la galerie... il est dans le corridor. . dans la chambre blanche, grise et rose... penché sur le cadavre d'Hélène...
— Pourquoi?... Pourquoi?..
Elle est plus belle qu'un marbre couché. Ses yeux,
que personne n'a fermés, regardent encore celle qu'ils oni V e dans le miroir, et qui ne tremblait pas.
— Pourquoi ?... Ah! petite sœur!... ma gosse... ma goss\..
Il l'a prise dans ses bras... Elle est lourde. Le corsage de sa robe a glissé de son épaule. Un peu de sang coule,
— Pourquoi '?...
Devant Balchano qui écoute le cœur silencieux, devant Hypalhia qui se lait maintenant, parce que le maître lui a ordonné de se taire, devant Georges Avrinos décharné, Périclès éclate en sanglots. Elle était une partie de lui-même. Il la voyait souffrir de sa propre souffrance. Simplement, tendrement, il l'aimait. Ahl pourquoi, ce soir, l'a-t-il quittée ?
Batchano se relève. Sur son masque d'empereur, la plus poignante émotion...
— Tout est fini.
Alors^ Périclès se dresse devant son père
— Tu l'as tuée 1
— Non, dit Avrinos, la voix morne.
Et il montre la table.
(( Mon frère chéri, c'est pour loi... »
Périclès lit. Une bourrasque de souvenirs passe. Un instant, il reste, la figure crispée, devant les mots af- • freux, puis, lentement, il s'approche de Georges Avrinos, et si bas, que Batchano ne peut l'entendre :
— Nous l'avons tuée... mais elle te haïssait... Va-t'en, je t'ordonne de t'en aller...
— Bien, bien, comme tu voudras, répond Avrinos. Et il sort.
Hypathia l'accompagne.
Elle était plus belle qu'un marbre couché.
Batchano l'avait étendue sur le lit, dans la chambre blanche^ grise et rose. Un drap la recouvrait. La lumière des bougies montrait les longues lignes de son corps. Depuis deux heures, elle était ainsi, prête pour le cercueil.
Périclès ne la voyait pas. Pourtant, il la contemplait passionément... Il voyait un visage anxieux qui l'implorait, ou bien il voyait un visage épouvantable, rongé par la mort ; il voyait le visage d'Hélène tel qu'il était quelques heures auparavant, ou, déjà, tel qu'il serait dans quelques heures. Le beau visage qui était devant lui, il ne le voyait pas.
— Costi ! Costi ! je crois que ses traits changent. Batchano abaissa vers la morte son regard qui rêvait.
— Mais non, dit-il, pas encore.
— Pas encore...
i Et Périclès se cacha les yeux.
Longtemps, le silence régna. Des portes^se fermèrent
dans l'appartement. — De nouveau, Périclès contemplait Hélène.
Maintenant, elle accueillait l'éternité avec un sourire. Ce cadavre souriait comme une petite fille.
Périclès se souvint de leur enfance... Jamais plus!... La solitude!... Il avait voulu être seul... Etre seul!... ah ! Dieu ! quel effroyable chose I... Etre seul devant la vie, seul devant le néant!
— Costi ! Costi I
— Mon Périclès?
— Tu dormais !
— Non; je songeais à la nuit que j'ai passée, hier, à l'hospice.
Périclès détourna la tête avec humeur. Que lui faisaient les rêveries de Balchano !
Et Batchano, qui allait parler, se tut.
D'une voix douloureuse, amère, presque agressive, Périclès reprit :
— Au fond, tu n'es qu'un ambitieux, toi !
— Tu te trompes , Périclès, murmura Batchano, étonné.
— Si! si ! un ambitieux!... Ce soir, au théâtre, tout le monde te saluait... et tu étais content.
— J'étais content, mais ce plaisir ne me laisse que de la mélancolie. Tu me connais mal.
Il s'interrompit.
Périclès ne l'écoulait plus. Ses yeux grands ouverts, se fixaient s.ir le vide. Sa pensée s'en allait vers l'avenir redoutable qu'il devrait affronter. Il se rappelait les paroles d'Hélèno, la promesse qu'elle avait exigée de lui... Périclès eut le cœur déchiré. Ses désirs d'autrefois lui apparurent enfauiius. Qu'avait-il désiré?... S'éloigner
de sa race, ëire grand par lui-même, pour lui-même... se plaire à lui-même. El il s'était révolté. Pour que sa révolte aboutit à la gloire, Hélène... Oh! oh! maintenant, il lui scniLluit que nulle révolte ne valait un mot tendre nuiraiuré par celte bouche qui ne parlerait plus I
La gloire !... Il avait désiré la gloire, loin de ceux qui la doinieut... Folie! — La gloire I... il l'ai^rait cherchée, peut-cire, si, pour la partager, Hélène avait été là, orgueilleuse. Mais, par Hélène, pour Hélène, il sérail rentré dans ce monde qu'il haïssait. — H avait trop vu de grands hommes : il savait leurs petitesses... H avait vu son père I
Non! non! pas de révolte I pas de gloire! rien que l'accent de celte voix qui avait charmé son enfance... Elle s'était tue à jamais... Le silence... L'effroi du silence.
— Parle-moi, Costi... J'ai horreur de vivre I
— H ne faut pas...
— Elle s'est tuée, et je sais que son sacrifice est inutile. Elle s'est tuée, parce que, cet après-midi, j'ai déliré devant elle... Ecoule, Costi, écoute...
H ne pouvait plus garder pour lui seul le poids qu'il portait. Quand il eut avoué :
— C'est toujours ainsi, mon Périclès, dit Batchano (et, vraiment, à cet instant là, il eut un regard magnifique), l'humanité se détruit pour créer des héros, et les héros seuls connaissent le goût et la valeur du néant.
— Mais je ne suis pas un héros, moi ! cria Périclès.
— Qu'en sais-tu?... Et crois-tu que l'humanité ne se trompe jamais?
— L'humanité!... L'humanité!... Hélène est morte... Non ! non 1 tais-toi, ne me parle plus...
Il se leva, s'en alla vers la fenêtre, et, le front conlre Jes vitres, il voulut pleurer.
Les larmes coulèrent. Le temps passa. Les l.irmes tarirent... 11 fallut Lien que Ptriclès retrouvât ses pensées.
Pour leur échapper, il s'approcha de Balchano, s'assit près de lui. Le sourire de la morte était devenu plus doux encore.
— Regarde là, dit Balchano, elle n'a point de regrets,
— Mais tu sais bien, Costi, qu'elle n'existe plus!.., A.h ! si je pouvais croire qu'elle n'est pas tout à fait partie I...
— Espère...
Balchano enveloppa de son bras les épaules de Périclès, et, d'une voix grave, douce, tendre :
— Mon Ptriclès, dit-il, je veux te raconter ce que j'ai vu, l'autre nuit.
— Raconte... si cela t'amuse...
— Oui... tu souffres... Mais, écoute: je marchais dans la cour de l'asile; tu sais, la grande cour où nous nous sommes promenés ensemble, bien souvent,
— Je sais, je sais...
— Le ciel était splendide.
— Hélait splendide... c'est vrai... Ah! Costi, s; nous pouvions espérer !
— Autour de moi, Périclès, il y avait un calme immense. Parfois, les fous le troublaient .. Cela commençait par un hurlement, auquel un aulre répondait, plus tragique, puis un autre, puis un aulre encore. C'était comme la malédiction des humains qui montait vers le Dieu Inconnu... Et j'allais, seul avec ma pensée, entouré par le mystère. J'écoutais les fous interpeller
le destin. Ils étaient le chœur antique, dont les cris scandaient la lutte avec l'inconnaissable... Tout a coup, il me sembla que je voyais, en face de moi, un homii.e fait à mon image... Celui-là, tu entends! celui-là était un héros, et il me regarda. Il me regarda longtemps, sans parler, puis il disparut, et je ne vis plus que les murs livides et les petits arbres étiolés. Et, alors, plus effroyable, se développa le hurlement des fous... Il ne faisait qu'une même voix... En vérité I Périclès ! c'était la voix de l'humanité dans le désordre. Elle me poussait à suivre ce héros qui était moi-même, ce héros qui marche au-devant de chacun de nous, et que tous nous devons suivre pour nous mêler à lui... Pour te forcer à le rejoindre, Hélène est morte.
— Crois-tu qu'elle soit morte pour cela, Costi?...
— Il faut que tu le croies ! J'ai bien cru, moi, cette nuit, que les fous hurlaient, afin que je fusse emporté par le vent des cimes I
— Cosli, Costi, le vent des cimes nous emporte, mais la chute n'en est pas moins certaine, et la tragédie du retour est trop lugubre pour qu'on se souvienne de la joie du départ.
— Qu'eu sais-tu, mon Périclès?... tu n'est pas encore parti.
XL vil
Le vendredi 16 avril 19... Monsieur Claude Bour guillard, après avoir annoncé à la Chambre qu'un conoir.mis, survenu entre les armateurs et les inscrits mari limes, avait mis fin aux grèves de Marseille, se tourna vers la droite de l'Assemblée, et prononça les paroles suivantes :
M. Bourguillard, président du Conseil, ministre de l'Intérieur : — Je vous ai prorais avant-hier, d'ouvrir une enquête sur certains bruits dont vous n'avez pas craint de vous faire l'écho. Cette enquête est terminée. Elle a prouvé que les allégations de M d'Aubenois étaient fausses et pour le moins imprudentes... {Exclamations à droite). Avec une légèreté que je ne qualifierai pas, vous avez diffamé grossièrement, dans celle enceinte, une haute personnalité étrangère... Eh bieni je veux apporter ici, à cet hôte de la France, qui n'a cessé, pendant vingt années, de répandre, dans tout le Levant, l'amour de notre pays et les idées, dont c'est notre gloire de rester éternellemeot les champions, le témoi-
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gnage de mon amitié, de mon profond respecl, de ma douloureuse sympathie...
Un grand silence accueillit ce discours. On vilM.d'Aubenois s'agiter, mais ses amis le retinrent, estimant que le deuil qui avait frappé Georges Avriuos ne permettait pas de soulever un débat.
flM