XX
Quand, ce même iour, Georges Avrinos entra dans le cabinet du minisire, Claude Bourguillard ne se leva pas, mais, appuyant sur le rebord de son bureau ses deux poings fermés, haussant un peu ses fortes épaules, il regarda fixement Avrinos qui s'arrêta devant la porte et dévisagea, lui aussi, ce Bourguillard dont la lourde tête barbue se tendait vers lui, menaçante.
L'huissier se relira. La porte fut fermée. Avrinos tenait à la main son chapeau et ses gants. 11 chercha des yeux un siège où les déposer. Alors, Bourguillard, d'une voix bougonne*.
— Tu peux l'asseoir...
Mais Avrinos ne s'assit point. Il s'approcha du bureau, et se pencha vers son ancien collègue de la maison Aspros and Co, vers cet ami de sa jeunesse, qui, depuis vingt ans, l'avait soutenu, protégé, auquel il avait rendu mille services. D'une voix caressante, pleine de reproches et de mélancolie, il murmura :
— On dit que tu me lâches, Claude... est-ce vrai? Sa figure à la courte barbe soignée, aux grands yeux
LES MliliKOUES 221
ardents, était toute proche de la figure épaisse, sanguine, puissante de Claude Bourf^uillard.
Le ministre donna du poin^ un coup formidable sur le bureau.
— Il ne s'agit pas de nous, dit-il, la question...
— La question ! interrompit Avrinos. Si celle affaire ne réussit pas, je suis perdu. Tu le sais. Veux-tu me perdre?
Encore une fois Bourguillard frappa du poing le bureau.
— Il s'agit de la France... Je ne permettrai pas que tu lui nuises...
• — Tu plaisantes, Claude. Tu connais mes projets depuis un mois...
— C'est faux ! Tu ne m'as jamais dit un mot qui pût me faire croire...
— Evidemment, je ne t'ai rien dit, mais je te défie de prétendre que tu ne savais pas ce que j'entreprenais...
Ils étaient l'un en face de l'autre, Bourguillard très grand, solide, ventru; Avrinos, petit, débile, maigre.
— Veux-tu donc insinuer que j'ai été ton complice? dit Bourguillard, la voix rageuse.
■ — Non ! qui dit complicité dit faute commise, et nous n'avons commis aucune faute. J'affirme simplement que tu connaissais mes projets, et que tu n'es pas intervenu, parce que tu ne pouvais pas intervenir...
— C'est ce que nous verrons !
— Tu ne peux pas intervenir, Claude ! Les Malan et Traub n'ont passé aucun contrat avec l'Etat. Leurs vaisseaux leur appartiennent comme ta montre t'appartient. Si tu veux me vendre ta montre, qui m'empêchera do l'acheter.
— Et, moi, je te dis, répliqua Bourguillard, que les vaisseaux de Malan et Traub font partie de la fortune du pays que je gouverne. Je protégerai cette fortune par tous les moyens.
— Soit ! mais tu ne possèdes, dans cette occasion, aucun moyen légal de la protéger.
— Tu te trompes. Je ferai cesser les grèves qui ruinent les Malan et Traub...
— Tu feras cesser les grèves 1... C'est ce que tu appelles un moyen légal ! toi qui as répété vingt fois, à la tribune, que le droit de grève était un droit sacré... Hausse les épaules, Claude... Tu sais que j'ai raison... D'autre part, si tu agis sur Malan et Traub, tu violes le droit qu'a tout individu de disposer de son bien... Tu peux offrir un arbitrage, c'est vrai. Ni Traub, ni Malaiî n'accepteront. Ils savent trop comment sont respectées, dans ce pays, les sentences arbitrales... Non, non! si lu veux me ruiner pour sauver ta situation à la Chambre, il faudra que tu emploies des moyens indignes de toi, ces moyens même que nous reprochions tous deux, jadis, au gouvernement du second empire; il faudra que tu lèses la liberté individuelle au profit de tes intérêts, de tes intérêts que tu confonds, par le plus lâche des sophismes, avec les intérêts de l'Etat... Laisse-moi achever: Tu disais, tout à l'heure, qu'il ne s'agissait pas de nous. Bien ! il s'agit de la France, oui, mais de cette France que nous aimons, de cette France que les grandes idées de , ce siècle ont créée selon nos cœurs... Eh bien ! prends garde: si, pour empêcher l'exode de quelques millions à l'étranger, tu concèdes à des chefs d'industrie des avantages spéciaux, si, pour leur plaire tu entraves, de quel, que façon que ce soit, l'action du prolétariat, il arrivera
que les capitalistes, menacés par les revendications ouvrières, le menaceront à leur tour de fuir le pays que tu gouvernes, et toi, entraîné par ta première faiblesse, tu céderas devant leurs menaces ; lu finiras par opprimer, au nom d'une caste, le plus grand nombre de Français ; tu n'auras pas servi la France, tu l'auras desservie. C'est en son nom, Claude, au nom de cette patrie de mon intelligence que je te demande de ne pas entrer dans l'arbitraire... Périsse la fortune de la France plutôt que sa liberté I
— Bavard! dit le ministre.
Et il éclata de rire.
Puis, frappant durement l'épaule d'Avrinos :
— Veux-tu que je dise !... d'Aubeuois a raison: on devrait tous vous foutre à la porte!... Avoue donc, farceur, que tu te soucies de la France comme de ta première chemise.
— Tu te trompes, Claude, fit Avrinos d'une voix émue, j'ai passé toute ma vie à répandre en Orient lamour de votre civilisation: j'ai écrit des milliers d'articles...
— Je ne parle pas de' notre civilisation, interrompit Bourguillard. Je parie de la France.
— C'est la même chose !
— Non ! et la preuve en est que toi, qui te prétends amoureux de l'une, tu n'as pas hésité à blesser l'autre, dès que l'occasion s'en est présentée... Tais-toi... Croistu que je ne sache pas que le petit Malan et le petit Traub sont allés te voir en arrivant de Salonique, alors que personne ne songeait à créer eu Chalcédoine une compagnie maritime? Ce n'est pas les Schreiner, Malan et Traub qui ont eu l'idée de vendre leurs navires, c'est toi qui as pensé à les leur faire vendre
— Dis tout de suite, Claude, que je suis responsable des grèves de Marseille... La Libre Parole a imprimé cela aujourd'hui...
— Elle n'a pas tort, répliqua Bourguillard, et, baissanl la voix: Toi et moi, Georges, nous sommes responsables de l'anarchie qui ruine ce pays... Je ne raille pas : toi moi, et nos pareils. Tout à l'heure, en t'écoutant, je songeais à nos soirées de Marseille... Tu réclamais un cataclysme social, et tu ne parlais pas de bouleverser la Grèce, toujours tu me pressais de bouleverser la France; et ce n'était pas parce que tu l'aimais ; elle te paraissait le terrain le plus favorable pour faire fleurir tes utopies. Peu à peu, moi, qui étais un révolté de naissance, je m'habituai à confondre la véritable tendresse que j'avais ei> core pour ma terre natale avec le culte exalté que je ren» dais à mes chimères... El le couple que nous formions représenta, sois en sûr, des milliers et des milliers de couples. Avant 70, tous les mécontents du globe avaient les yeux fixés sur l'Empire qui chancelait.. Plus tard, quand je suis arrivé à Paris, je me suis souvenu de toi... Tu es venu me rejoindre, suivant le flot de celte légion d'étrangers qui se vantail d'avoir aidé au triomphe de notre République... Notre République ! c'était votre chose, votre bien... Elle vous appartenait. Vous vous êtes institués les gardiens de son honneur. Tu viens de dire : périsse la fortune de la France, plutôt que sa liberté. C'était votre mot d'ordre... Et, tandis que vous le répétiez en poussant des cris hystériques, tandis qu'au nom de la liberté, vous nous conduisiez à une anarchie telle que tout gouvernement devenait impossible, vous vous prépariez à exploiter notre désordre. Aux jours de Panama, durant l'Affaire Dreyfus, ou vous retrouve gesticulant, hurlant,
LES MÉTKt^lEb ~~->
nous persuadant de négliger les intérêts de notre patrie, nos intérêts, au profit des intérêts de l'humanité, disiez vous, au profit de vos intérêts vraiment, des intérêts de ces pêcheurs en eau trouble, de ces forbans que vous étiez devenus, vous, les idéalistes de naguère... Tu te moques, Georges... Attends, tu ne vas plus rire...
— Je ris, Claude, en pensant que tu prépares le discours que d'Aubenois va prononcer demain.
— Ce discours, il ne le fera pas... Je dis qu'au contact de cette anarchie que vous avez en partie produite, vous, les révoltés idéologues d'autrefois, vous êtes devenus des bandits uniquement soucieux de leurs propres joies, mais vous n'avez pas été seuls à vous transformer; d'autres ont suivi votre exemple... et, parmi ceuxlà, je me flatte d'être le meilleur...
— Bel aveu t
— Que tu contresigneras dans quelques minutes... Ecoule : je me moque de la fortune de la France, parce que je crois que la France est fichue. Je pense qu'il vaudrait mieux, dans vingt ans, être au bagne que coucher à l'Elysée, mais. . . j'ai vingt ans devant moi, et dans vingt ans, où serai je?... Durant les années qui me restant à vivre, je veux jouir de la vie, et je n'en jouirais pas, si je n'étais pas le maître... Aujourd'hui, j'aime le pouvoir, aussi passionnément que jadis j'aimais la liberté; je ne me sens vraiment un homme libre qu'en gou ernant les hommes... Or, si je te laisse mener à bien ta c> mbinaison avec les Malan et Traub, mon ministère sera renversé avant huit jours... Ce n'est pas en me leur ant de sophismes que je confonds l'intérêt de mon pays avec mes propres intérêts, c'est sciemment... Tu avais raison, Georges, il ne s'agit pas de la France. Il
s'agit de Bourguillard et d'Avrinos. Pour que Bourguillard demeure Président du Conseil, il faut qu'Avrinos disparaisse. Tu disparaîtras !
Il s'était échauffé en parlant; il avait eu ces grands éclats de voix qui lui étaient familiers. Avrinos, d'abord railleur, protestant par gestes, puis très pâle, lui avait tenu tête.
— J'aime mieux cela, Claude. La question est ainsi nettement posée. As-tu bien compris ou tu m'envoies ?
Frottant ses grosses mains l'une contre l'autre, Bourguillard répondit :
— Je ne t'envoie nulle part. Ton affaire ne réussira pas, voilà tout.
— Voilà tout!... Tu ne sens donc pas que ma situation, à Paris, va devenir impossible...
— Est-ce ma faute?
— Il faudra que je quitte la France, Claude, et si je la quitte, mes créanciers perdront confiance; ils me pourjuivront partout où j'irai.
— Pourquoi as-tu des créanciers ?... Je n'en ai pas, fi.oi.
— Tu n'en as pas, c'est vrai... Mais tu oublies que mon luxe t'a servi. C'est dans mes salons que tu t'es décrassé de ta roture ; c'est moi qui t'ai mis en rapports avec toutes les colonies étrangères de la ville... Si tu n'as pas de dettes, c'est que ta femme est assez riche pour subvenir à toutes tes fantaisies... et, crois-moi ! ce n'est pas dans les maisons que tu fréquentais d'abord que tu aurais trouvé une Américaine cinq fois millioanaire. Grâce à moi, tu l'as épousée, Claude...
— Soit ! tu m'as servi... Je t'ai servi à mon tour.
— Aussi je ne récrimine pas I... Je veux simplement
que tu saches bien que je joue ma vie dans cette afiaire.
— Mais, moi aussi, je joue ma vie... Si je tombe S0v.s un pareil scandale, je ne me relèverai pas.
— Alors, c'est pour me dire cela que tu m'as fait appeler...
— Oui, et pour te prévenir que tu aurais tort d'engager la lutte... Tu es vaincu d'avance...
— Vaincu... Vaincu par qui ? Tu oublies, mon cher, que je sais sur ton compte beaucoup de choses, et que, si tu m'y forces...
— Ne bluffe pas, Avrinos ! Les petits papiers n'ont plus de valeur... Tu ne sais rien sur moi qu'on n'aît vingt fois imprimé... Les journaux m'ont trop traîné dans la boue. Quoi que tu dises, quoi que tu publies, tu ne trouveras rien de nouveau. Je suis vacciné, mon brave. A notre époque, les scandales ne tuent que les faibles... Provoque à mon sujet un scandale, c'est toi qui en pâtiras! toi, qui n'as paru puissant jusqu'à ce jour que parce que je le tolérais... Ecoute : je t'ai fait appeler pour te dire ceci : tu peux encore sortir du mauvais pas où tu t'es engagé. Il me déplaît de donner trop d'importance à cette enquête que d'Aubenois m'a contraint à ouvrir ; d'un autre côté je ne désire pas laisser voir aux Malan et Traub que leur menace d'exode m'a ému ; je voudrais que tu prisses sur toi de les avertir que les plans que tu avais formés sont irréalisables ; je te serai reconnaissant, et je te prouverai ma reconnaissance, si, ce soir, messieurs Schreiner, Malan et Traub, que j'ai convoqués dans mon cabinet, viennent me dire : (( Mais non, mais non, nous n'avions jamais songé à vendre notre flotte... )) — S'ils me disent cela...
— S'ils te disent cela, Claude, que feras-tu pour moi?
— Je prendrai hautement ta défense demain à la Chambre; je dirai que tu es mon ami et que je m'honore de ton amitié...
— Et mes dettes, qui les paiera ?
— Je t'aiderai dans la mesure de mes moyens..
— Qu'appelles-tu la mesure de tes moyens?
— Je te prêterai soixante, cent mille francs...
— Et tu crois que cela pourrait me suffire, Claude, tu es fou?
— Si tu t'obstines je suis certain d'obtenir des grévistes, de leurs délégués que j'ai déjà vus, qu'ils reprennent le travail, Schreiner Malan et Traub feront des concessions, je m'engagerai à demander à Ja Chambre de subventionner la Compagnie des Transports. Quant à toi, tu recevras demain une lettre officielle te priant de quitter le territoire français dans les vingt-quatre heures... Maintenant tu peux choisir...
Bourguillard se tut. Avrinos baissait la tête. Bourguillard s'approcha de lui, et le frappant de nouveau sur l'épaule :
— Allons, Georges, cède... lui dit-il.
Puis, de son pas lourd, solide, le ministre s'en alla vers son bureau, s'assit sur son grand fauteuil, et se renversant sur le dossier, attendit.
Avrinos n'avait pas bougé. Seuls, ses doigts remuaient, grattant machinalement la paume de ses mains.
— Vraiment, Claude, tu me chasserais de France...
— .le n'hésiterais pas... Je te le répète : à tout prix j'empêcherai ton affaire de réussir.
— Et si je cède, m'accorderas-tu quelques faveurs?
— Je t'ai déjà dit ce que je ferais pour toi.
— Ecoute, Claude. L'an passé, tu as refusé de don-
ner la croix à un homme qui m'a rendu des services.
— Son nom ?
— Ghali...
— Ah, ah... Eh bien... Soit! au titre étranger, le 14 juillet...
— Non, tout de suite, demain.
— Diable !... Allons, oui... Et, maintenant, laissemoi, il est tard... »
— Un mot encore. A quelle heure as-tu rendez-vous avec les Schreiner, Malan et Traub?
— A neuf heures... Le vieux Schreiner arrive à huit heures de Marseille... Pourquoi?
— Pour que je les prévienne à temps.,
— Tu es décidé?
— Peut-être... Au revoir.
— Au revoir,.
Bourguillard avait sonné L'huissier ouvrit la porte. Devant lui, Georges Avrinos passa. U se tenait très droit, et levait la têl«.
A la même heure, sur l'Avenue du Bois, presque déserte, immense^ triste dans la nuit, Antoine Avrinos suivait le vaste trottoir en terre battue. Le cigare aux lèvres, il regardait croître et disparaître sous la lueur des réverbères l'ombre de sa longue silhouette.
La défection de Nicolo l'avait troublé. Elle le forçait à réfléchir. Il n'en avait pas l'habitude: il souffrait.
Durant toute son existence, ce paresseux aux jambes hautes avait obéi, sans chercher à les comprendre, aux ordres que lui avaient donnés Georges Avrinos ou le hasard, ses deux maîtres.
C'était un individu engourdi dans le bien-être d'une situation privilégiée. Les désirs nonchalants de son adolescence, il les avait tous satisfaits. Elevé à la diable, dans cette maison de Londres, si petite, où les Avrinos cachaient leur misère, laissé libre plus tard sur le pavé de Paris, il n'avait eu ni les joies, ni les révoltes de son frère Périclès. Rusé, il n'avait qu'une intelligence sournoise; vaniteux, il n'avait pas d'orgueil. De la grande nature de Georges Avrinos, il avait hérité les faiblesses.
A vingt ans, il rêvait d'imiter, un jour, ces hommes bien vêtus, corrects, d'allure anglaise, qui passent, le matin, sur l'Avenue ensoleillée, et se saluent, les uns les autres, du bout des doigts. Aujourd'hui, il avait trente-sept ans, et, hier encore, que manquait-il à son bonheur?
Amant honoraire d'une maîtresse flatteuse, mari tranquille d'une femme fidèle qui flirtait juste assez pour que sa vertu ne fût pas ridicule, ministre plénipotentiaire ayant accès dans tous les salons, membre de trois grands cercles, sportsraan puisqu'il avait a fait courir », il possédait vraiment cette gloire particulière qu'il avait enviée, et il la possédait sans avoir lutté pour la conquérir. Simplement, il lui avait fallu corriger l'ampleur de ses gestes orientaux, réprimer ce besoin de parler qui taquine tous les grecs, perdre le goiit des pierres précieuses, devenir terne. — C'étaient les seules victoires qu'il avait remportées, et son esprit n'était soucieux que de victoires semblables.
Or, pour la première fois, il se trouvait dans l'obligation de discuter avec sa conscience, très vite, tout seul.
Dans cette discussion, il ne se montrait point subtil. Il pensait : « Si je fais ce que veut Nicolo, je trahis, c'est dégoûtant... » — Il pensait encore : — a Si je ne fais rien, je suis foutu, c'est absurde... »
Périclès aurait sophistiqué ce dilemne; Antoine, plus simplement, aurait suivi son égoïsme, mais l'instinct profond de sa race qui lui commandait cette solidarité familiale dont les juifs, les grecs et tous les peuples malheureux semblent avoir le privilège, le réduirait à l'obéissance; et ce fut l'instinct de la race qui l'emporta parce qu'avant d'arriver à la rue de la Faisanderie, Antoine devait passer près de la maison d'Anita.
Il quitta le vaste trottoir, il traversa les pelouses qui séparent l'Avenue des contre-allées ; il s'approcha de cette porte qu'il connaissait si bien.
Ce fut la femme de chambre qui vint lui ouvrir. Elle murmura cette leçon qu'elle avait récitée à Yousef Ghali:
— Madame est partie pour Londres.
Il ne s'étonna pas; il répéta :
— Elle est partie...
— Oui, Monsieur.
— Le train de quatre heures î
— Je crois... Oui, Monsieur.
— Elle n'a pas laissé de lettre ?
— Non, Monsieur... Madame a dit qu'elle écrirait. Sans insister, il s'en alla, et ne vit point se lever le
ideau d'une fenêtre, derrière laquelle Anita guettait.
A cette minute, la Reguerro, mal calmée de sa fureur et de son effroi, attendaitWelly.il était six heures moins le quart. A six heures, Périclès devait se présenter chez elle. Inquiète de son argent, elle voulait recevoir le jeune homme, mais ne voulait pas le recevoir seule. Welstein lui avait promis d'assister à celte entrevue. Elle se demandait ce qui pouvait le retenir si longtemps, et, dans sa naïveté de fille abandonnée, elle redoutait qu'on ne l'eût traîné en prison. Elle craignait la colère, la puissance des Avrinos. Elle ordonna de répondre à tout venant qu'elle avait quitté Paris; et, quand le coup de sonnette l'amena vers la fenêtre, quand elle aperçut entre les bosquets de son petit jardin, la figure d'Antoine, sous les réverbères qui se dressaient de chaque côté de la porte, elle .imagina qu'il était pâle de rage. Elle trembla qu'il ne voulut forcer la consigne. Elle soupira d'aise, lorsqu'il s'éloigna, sans se retourner.
LES MltTÊQUES 233
Maintenant, il marchait plus vile. Superstitieux, il se d s lit que le hasard venait de l'avertir. La Reguerro était sur la route de Londres. Elle ne pouvait plus influencer l'hypothétique commanditaire des Messageries de Salonique. Antoine obéissait au destin. Il allait rentrer chez lui, exécuter le programme de Nicolo... le début de ce programme Déjà, il ne voyait d'autre salut pour sa propre fortune que dans le dévouement d'Huguette; et il regrettait d'avoir maltraité Huguette, ce matin, quand il avait cru, comme Georges Avrinos, qu'elle essayait, par ruse, de se faire rendre l'argent qu'elle avait prêté, jadis. Sans doute, allait-il la trouver nerveuse, irritée; mais elle n'était point sotte... Il se rappelait comme elle s'était promptement soumise aux mœurs de Paris, cette petite provinciale. Elle comprendrait qu'il valait mieux se trouver unis devant le malheur. D'ailleurs, c'était sa femme! Sur leurs épouses, les Grecs ont coutume d'exercer une autorité absolue. Il commanderait. Elle devrait obéir... Et, quand il l'aurait prise dans ses bras, elle, qu'il avait sevrée de caresses, qu'il avait négligée au lendemain de leur mariage, parce qu'elle était froide et point vicieuse, il saurait bien la contraindre à tout oublier... Après, plus tard, dans une semaine, comme l'avait prévu Nicolo. ik partiraient pour un long voyage.
Sur cette mène Avenue, li'iste, immense et qui s'enfonçait là-b; s /a s la nuit complète du Bois, Périclès, lui aussi, marchait, le cœur lourd.
Depuis qu'il avait quitté Michel Aspros, il avait erré, à l'aventure, attendant l'heure de son rendez-vou3 chez Anita, peu soucieux de revoir Huguetle, peu soucieux de rencontrer Welly chez elle. Il avait payé cher le salut de sa belle-sœur. Il était entré chez Michel Aspros avec une âme exaltée, certain d'avoir trouvé sa voie. Tandis que les journaux manifestaient par des épithètes injurieuses, le dégoût que leur inspirait Georges Avrinos, il avait dit à Batchano : « — Aujourd'hui, je suis Grec, mon cher... » — Aux Indes, en Egypte, en Angleterre, à Marseille, la maison Aspros démontrait l'absurdité de cette généralisation qui a fait du mot « grec » une insulte.
Périclès s'était rendu chez Michel Aspros pour lui demander moins son argent que son estime. Michel Aspros l'avait repoussé. Il avait eu raison de le repousser. Avec des paroles vraies, justes, dures, il lui avait
dit ce que Périclès savait déjà, mais ces paroles, dans la bouche d'un autre, avaient été comme un soufflet pour son orgueil. Il avait cru s'abaisser en s'approchant des Aspros. Michel Aspros l'avait traité en petit garçon. Périclès se reprochait comme une faiblesse cet abandon de soi où l'avait entraîné une émotion sentimentale.
Que lui servait de s'être contraint pendant cinq années, s'il lui était impossible de vaincre le souvenir d'un ancien amour ?
Devant Batchano, il s'était déclaré responsable des fautes de son père... Quelle niaiserie!... Cette vieille idée constatait simplement un des pires défauts d'une société haïssable à laquelle Périclès n'appartenait pas... Il appartenait, selon Michel Aspros, à cette catégorie d'hommes qui ne valent que par leurs révoltes...
Et Périclès errait sur l'avenue, le cœur lourd.
Il tira sa montre. Il était presque six heures. Il s'achemina vers la maison d'Anita. Il avait hâte mainte- Dant d'en avoir fini avec toute cette malpropre intrigue.
Antoine était arrivé devant l'hôtel de la rue de la Faisanderie
Il fronça les sourcils : il n'y avait point de voitures à la porte. D'habitude, quand Huguette recevait, vingt équipages attendaient leurs maîtres, là, rangés le long du trottoir.
Trop paresseux pour se servir de Ja clef qu'il avait dans sa poche il sonna. On le fit atleiidre. Etonné, il se décida brusquement à ouvrir.
Le vestibule était éclairé par une seule lampe, celle qui brûlait, dès que la nuit était tombée, mais les candélabres, qui servaient les jours de réception, n'étaient pas allumés.
Sans ôter son pardessus, Antoine, surpris par le silence, se dirigea vers le grand salon, puis il prêta l'oreille.
Il n'entendit rien. Il entra dans la pièce. Elle était déserte. Le lustre brillait. Antoine fit machinalement le tour des colonnes. Il s'approcha des tapisseries derrière
lesquelles la lumière était rose. Il les souleva ! — Personne.
Comme il se retournait, il vit le domestique qui aurait dû lui ouvrir.
Il le gourmanda :
— Où étiez-vous?
- A l'office, Monsieur.
— Ce n'est pas votre place, les jours oii Madame reçoit.
— Madame m'a dit qu'elle était souffrante et qu'elle ne recevait plus.
— Pas d'explications! j'ai attendu cinq minutes dans la rue... Où est Madame?
— Tout à l'heure, Madame était ici avec Monsieur le baron van Clayssen,
— Monsieur van Clayssen est-il parti?
— Je ne sais pas, Monsieur.
— Comment ! Vous ne savez pas?... Quand Madame a une visite, vous devez attendre dans l'antichambre pour reconduire la personne qui est là. Je vous l'ai dit mille fois. Tenez! prenez ça...
Il se dévêtit avec brusquerie de son pardessus, le jeta sur les bras du domestique, et, tournant à droite, il s'en allait vers le large escalier en bois de chêne qui s'ouvrait dans le vestibule, quand le valet l'appela.
— Monsieur!... Monsieur Ghali est venu. Il a laissé une lettre.
- Une lettre?... Donnez !
Antoine déchira l'enveloppe et déplia la feuille. Elle était couverte d'une affreuse écriture tremblée, à peine lisible :
(( Anita est partie pour Londres — Que se passe- t-il^ Je suis inquiet. — Je voudrais vous voir... Je viendrai chez vous, avant d'aller dîner chez Nicolo. — Nous irons ensemble... »
Ce furent les seuls mots qu'Antoine déchiffra. Il froissa le papier, et, très vite, gravit les marches qui se dressaient devant lui.
Comment Huguette avait-elle osé fermer sa porte, quand il lui avait recommandé de recevoir et de se montrer gaie? Etait-elle vraiment malade?
Tandis qu'il s'acheminait vers la chambre à coucher de sa femme, après avoir traversé le boudoir, où il s'était dirigé à tâtons dans l'obscurité, il sentit d'une façon confuse qu'il ignorait tout du caractère d'Huguette.
Jamais elle ne lui avait fait une scène, jamais une parole violente n'avait éclaté entre eux, mais, dès le huitième jour de leur voyage de noces, dans le silence où ils restaient, l'un en face de l'autre, elle l'avait regardé souvent avec des yeux étranges. Il s'était dit : — « Bah! une petite fille qui croyait que la romance serait plus belle... )) — A présent, il se souvenait de ses regards, du mépris qu'il y avait eu dans son attitude, quelques heures auparavant, lorsqu'elle lui avait répondu ; u Je suis étonnée que ce soit vous qui me conseilliez de m'adresser à mes oncles... » — Il se rappelait qu'elle n'avait jamais voulu rire avec lui de M. de Bosne et de M.dela Vrillière, nise moquer de leur manière de vivre...
La chambre à coucher, comme le boudoir, était vide. Devant le lit, bas, large, couvert d'une grande guipure posée sur une soie rose, Antoine s'arrêta un instant. * Où diable était Huguette ?... Comme tout aurait été
plus facile^ s'il l'avait trouvée près de ce lit. Il restait dans l'air un parfum très léger, mais sufGsaiit pour qu'Antoine évoquât le corps frêle, les petites épaules serrées de la jeune fille qu'il avait prise, autrefois, sans amour, et qui lui paraissait maintenant presque désirable. Etait-elle encore froide, prude, niaise sous les draps?... Depuis quatre ans, il n'avait pas frappé à sa porte. En quatre années, le tempérament d'une femme change. Chez les Françaises surtout, le goût de la grande folie s'éveille tard.
Où diable était Huguette? Pourquoi avait-elle gardé van Clayssen auprès d'elle? Le gaillard était séduisant. Est-ce que... Ah! non pas cela, hé!... Il s'en serait aperçu, et il n'était pas, comme Nicolo, un mari qui ferme les yeux. Mais où diable s'était-elle cachée?...
Soudain, il pensa qu'elle était là-haut, sous les combles, dans l'atelier. Elle avait l'habitude de s'y retirer aux instants de mauvaise humeur. Piirfois, lorsqu'elle déjeunait avec Antoine, et qu'il lui demandait, pour dire quelque chose : — « Que faites-vous cet aprèsmidi?... )) — elle répondait : — « J'ai un peu de spleen, je lirai dans l'atelier... » — Ce soir, elle avait quelque raison de souffrir du spleen.
A grandes enjambées, Antoine parcourait le corridor du second étage, sur lequel s'ouvrait l'escalier tournant. La porte en était fermée. Antoine appela :
— Huguette !
Elle ne lui répondit pas.
Elle tenait serrée sur sa poitrine, nue la tête de son amant. Ils étaient couchés, dévêtus à demi, sur le grand canapé, devant la fenêtre.
La lampe qui les éclairait donnait une faible lumière.
Les lèvres de Welly effleuraient les seins bienheureux d'Huguette. Elle venait de mourir, de revivre, elle entendait sonner toutes les cloches de la terre, et, comme si la mer était montée dans les cieux, il lui semblait qu'une vague tiède courait doucement sur son corps.
— Huguette !
Plus fort contre sa poitrine, elle serra la tête de Welly.
Il essaya de lui échapper.
- C'est Antoine I... Voyons ! Huguette !... Tu n'entends pas !...
Elle entendait...
Elle désirait que cette minute d'extrême danger fui sa dernière minute et qu'elle durât toujours; puis, comme Welstein tentait de s'arracher à son étreinte, elle l'enveloppa de ses jambes qu'elle noua sur ses reins.
D'un brusque mouvement, il se leva. Elle ne le lâcha pas. Il l'emporta à travers la chambre. Il était pâle, très beau. Elle était comme une petite bacchante avec ses longs cheveux déroulés.
Il y eut un bruit de porte qu'on enfonce, des pas sur l'escalier. Auprès du paravent, Antoine surgit pour voir Welstein qui se débattait.
Pas un mot ne fut prononcé.
D'abord Antoine, resta immobile, tandis que Welstein lui faisait face, arrachant de sa nuque les mains d'Huguette. Sur le plancher, Huguette tomba. Elle se releva sur les genoux, et, s'appuyant sur ses bras tendus, elle regardait Antoine dans les yeux avec tant de mépris et de haine qu'elle provoqua le geste qu'il essayait de retenir par souci d'élégance.
Vers cette femme demi nue, qui était sa femme, il se rua, bousculant Welly, et la prenant à la gorge, il la frappa, comme une brute, en plein visage, sur les lèvres, qui, tout de suite, saignèrent.
Huguette avait crié, Welstein se jeta sur Antoine. Un instant, ils luttèrent corps à corps. -
Huguette se traînait près d'eux.
Très vite, ce fut fini. A côté delà fenêtre, les bras immobilisés, le dos appuyé contre la paroi, Antoine crachait des injures.
— Madame, dit Welstein, tournant la tête vers Huguette, je vous en prie, allez-vous en...
Elle allait peut êlre lui obéir, quand elle entendit une exclamation que poussait quelqu'un, en bas, devant la porte brisée ; les marches craquèrent, et soudain Georges Avrinos parut devant Huguette.
Après son entrevue avec Bourguillard, Georges Avri- Dos s'était jeté dans un fiacre et avait donné au cocher l'adresse de son fils.
Il se sentait si désemparé, si las, qu'il avait besoin, pour réfléchir sainement à la situation qui lui était faite de la discuter devant un témoin. S'il était resté seul, il se serait laissé aller au désespoir. La netteté des paroles de son ancien ami, leur cynisme lui avait enfin ouvert les yeux sur la valeur de ce mirage qu'il avait créé tout d'abord pour éblouir autrui, qui l'avait bientôt ébloui lui-même.
Depuis trois semaines, pris dans un tourbillon d'angoisses, il avait échappé à la vie réelle pour s'agiter dans un rêve. (Ce rêve, la fortune conquise,, une existence tumultueuse s'achevant dans la paix d'un triomphe définitif, vingt navires, battant pavillon de Chalcédoine, entrant dans le port de Salonique, derrière un yacht somptueux sur lequel Georges Avrinos, millionnaire, se reposait, les Schreiner, Malan et Traub, s'inclinant devant le génie qui les avait sauvés de la ruine, et Paris,
LES MÉTÈQUES 2'i3
là-bas, applaudissant, bien qu'on eut dépouillé la France, au succès d'une entreprise dont l'audace était pour lui plaire) ce rêve, Avrinos, brusquement, l'avait Iroiivé puéril... Comment n'avait-il pas pensé, lui, Avrinos, vieux routier de la politique européenne, qu'une intervention comme celle du député d'Aubenois devait se produire tôt ou tard?... Gemment avait-il pu espérer, un instant, que Bourguillard sacrifierait, par amitié pour lui, son amour du pouvoir?... Et de quelle folie n'était il pas la victime, lui qui songeait, une heure auparavant, à engager une lutte avec le gouvernement de la France ?...
C'était un vaincu que le fiacre avait mené à travers les rues de la ville.
Les hommes que soutient un orgueil immense connaissent tous de pareils accablements.
Celte voiture marchait avec une lenteur désespérante. Elle n'arriverait jamais... Avrinos, en tête à tête avec lui-même, ne pouvait supporter le mépris qu'il ressentait pour sa démence passée. Il ne voyait plus les raisons qui l'avaient contraint à se jeter dans cette affaire. Il s'insultait, il s'accusait d'avoir gâché, par un coup de tête, les belles années qui lui restaient à vivre.
Qu'allait-il devenir?... Après un fiasco si ridicule, jamais il ne serait aux yeux de Paris l'Avrinos prestigieux qu'on admirait. Alors même que, par le moyen d'une croix, il apaiserait Ghali et se libérerait de ses dettes, il ne serait plus le grand aventurier qui avait, sans une défaillance, parcouru toutes les étapes de la gloire. Il serait un repécné...
Mieux valait encore, puisqu'il s'était engagé sur la roule «Ift la folie, aller jusqu'au bout et périr dans la
lutte, plutôt que de se survivre... Oui, mais, pour que cela fut beau, pour qu'il y eût de la grandeur dans cette fin, il fallait du courage... Et le courage manquait au cœur d'Avrinos.
Dans l'Avenue du Bois, le fiacre roulait plus vite.
Il fallait du courage pour quitter la vie, pour quitter cette vie si douce, Paris, le soleil du printemps, les femmes, cette maîtresse ingrate qui réjouissait et tourmentait sa vieillesse.
— Julinette! Julinettel
Ah! pourquoi n'avait-elle pas voulu le recevoir dans ses bras, cet après-midi... Les femmes n'aiment que la victoire. Il le savait bien, lui qui en avait tant possédées. Vaincu, il ne trouverait plus une amie. Il était si vieux, si terriblement vieux.
Rue de la Faisanderie, le fiacre s'était arrêté. Avrinos en était descendu. Il avait hésité sur le perron de l'hôtel... Pourquoi était-il venu là?... que pourrait lui dire Antoine, cet imbécile !... Et, devant lui, il faudrait jouer la comédie... Mais quoi! c'était cela qu'il voulait : un spectateur, quelqu'un qui le forçât, par sa seule présence, à relever la tète...
Le domestique, en lui ouvrant, lui avait dit :
— Monsieur est avec Madame, dans l'atelier, Monsieur veut-il que je le prévienne ?...
— Non, avait répondu Georges Avrinos, j'irai les rejoindre.
Deux spectateurs valaient mieux qu'un.
Une femme presque dévêtue, les jambes embarrassées dans le fourreau d'une robe empire, les seins et les bras nus, les cheveux défaits, la figure pleine d'épouvante, avec un tilet de sang qui coulait de ses lèvres gonflées : — voilà ce que vit Georges Avrinos, et, plus loin, près de la fenêtre, deux hommes qui se tenaient l'un en face de l'autre, Antoine, acculé à la paroi, tremblant, livide, des taches rouges aux pommettes, van Clayssen, les vêtements en désordre, les jarrets tendus, la main levée.
Georges Avrinos n'eut pas une hésitation devant ce drame. Il marcha droit vers son fils, sans jeter un regard à Huguette qui reculait, les yeux fous; et, comme Antoine, dans un cri, lui dénonçait l'affront qu'il venait de subir, il lui imposa silence. Puis, sans dire une parole, d'un mouvementde tête hautain, il montra la porte à Welstein.
Welslein s'inclina devant ce petit vieillard avec un peu d'ironie. Lentement, il rajusta lé col de sa chemise et secoua ses vêtements fripés. D'un revers de main, il
lissa ses cheveux. Il fit quelques pas dans la chambra
pour trouver son chapeau et ses gants. Georges Avrinos le suivait. Ils passèrent près d'Huguette qui, maintenant s'appuyait au mur, et cachait sa poitrine de ses bras repliés.
— Petite malheureuse! lui dit Avrinos.
Elle se redressa.
— Je ne regrette rien !
Welstein s'était arrêté devant elle. Il fixa sur Georges Avrinos son regard clan-.
— Je laisse Madame sous votre protection, dit-il
— Allez-vous en ! fît Avrinos.
El lui mettant la main sur l'épaule, il le poussa.
— Adieu, Welly ! murmura Huguette.
Elle disait adieu à la vie.
Il tourna, vers cette maîtresse qu'il avait aimée trop peu pour ne pas l'aimer encore, ses grands yeux limpides, et il lui sourit comme il savait sourire.
Entre eux, Georges Avrinos passa, et, tandis qu'An, toine lançait dans le vide une dernière injure, Welly quitta l'atelier.
Comme il descendait sur les marches tournantes, il ressentait une très douce mélancolie. Jamais plus il ne reverrait cette femme. Ce soir, il partirait pour Londres. Il ne pouvait être question de duel. Les traites que possédait la Reguerro les séparaient. Il aurait fallu que Welstein fût bien sot pour attendre chez lui qu'Antoine déposât une plainte en escroquerie, et Welly n'était point sot quand il ne songeait pas à un lointain avenir.
Dans le vestibule de l'hôtel, il aperçut une jeune femme qui parlait avec le valet de pied.
C'était la princesse Cantémir. Welstein la salua... Elle courut vers lui.
— Où est Hugette?... Il faut que je lui parle... Il répondit :
— Je ne sais si vous pourrez la voir. Elle est en conférence là-haut, dans l'atelier, avec Antoine et M. Avrlnos...
Le domestique s'approcha :
— Faut-il que je prévienne madame?
— Oui, dit Geneviève, mais qu'elle ne se dérange pas... Je puis attendre... Préveuez-la que je lui apporte ce qu'elle m'avait demandé.
Le domestique s'éloigna. Welstein baisa la main de la princesse Gantémir.
— Je me sauve... dit-il.
Et il s'en alla.
Au coin de la rue de la Faisanderie et de l'Avenue du Bois, il lui sembla reconnaître, dans une silhouette qui passait, Périclès Avrinos
Vingt fois, jadis, Georges Avrinos et Antoine avaient .'âcoutéà Huguette que leurs ancêtres, et, maintenant encore, les paysans grecs ne pardonnaient pas à la femme adulière... Huguette découvrit sou visage sanglant et sa poitrine. Toute enveloppée par ses cheveux, tragique el grotesque, la bouche gonflée et le fard aux joues, elle défia ses bourreaux.
Ils n'y prirent point garde. Après le départ de Welstein, Antoine s'était apaisé. L'œil morne, il réalisait l'étendue de la catastrophe où sombrait son avenir. Tandis que son père l'interrogeait d'une voix brève, il lui répoudait sur un ton maussade, hargneux. Ils étaient près de la fenêtre, ils tournaient le dos à Huguette. Dans une langue qu'elle ne comprenait pas, ils s'entretenaient d'elle, en lui jetant, de temps à autre, uu regard de mépris.
Et, bientôt, elle s'inquiéta de les voir si calmes. Cette langue qu'ils parlaient, elle l'avait toujours haïe. Le grec aux syllabes pointues avait, durantcinq années, exaspéré sa solitude. Derrière ce mur, on avait comploté sa.
ruine. Maintenant, il lui semblait qu'à l'abri de ce mur, les Avrinos la jugeaient, dédaigneusement.
Elle ne voulait pas de leur dédain. Elle songea qu 1 fallait les provoquer, que le temps passait, que chaque minute écoulée rendait plus improbable le drame dont elle avait besoin pour s'absoudre. Elle chercha les mots qu'elle pourraitdire, les reproches qu'elle pourraitfaire.. Elle sentait à ses gencives, à ses lèvres, unedouleurbriîlante... Elle évoqua le détail de ses rancunes : comme on achète en Orient une esclave au bazar, Georges Avrinos l'avait achetée pour la donner à son fils; jamais elle n'avait fait partie de leur famille ; elle n'avait rien compris à leurs mœurs de nomades; ils l'avaient entraînée, pour la dépouiller de sa fortune, dans un monde dont elle ignorait même l'existence, et, chaque fois qu'elle était tentée par un plaisir nouveau, ils lui donnaient l'exemple, en s'y livrant; naïve, elle les avait admirés d'être sans scrupules ; leur puissance l'avait éblouie ; leur esprit rapide l'avait séduite; elle avait craint leur sourire moqueur et désiré de toutes ses forces n'être plus celte petite fille à l'àme pieuse, qui n'osait rien, par crainte d'agir mal... Maintenant, elle avait osé, et elle oserait encore; elle allait dire à ces Levantins sa haine : qu'ils étaient des voleurs, des bandits ; qu'elle était une fille perdue, digne de leur admiration...
Soudain, dans le corridor, un bruit de pas résonna.
Très vite, Georges Avrinos, traversant l'atelier s'avança vers la porte et disparut.
Alors, parce qu'il ne lui restait plus qu'une seconde, peut-être, pour la recevoir d'une main étrangère, cette mort qu'elle souhaitait, parce qu'elle se rappelait Périclès, ce qu'elle lui avait avoué et qu'il lui avait promis
de revenir à l'hôtel, parce qu'elle se souvenait de la Reguerro et de l'ignominie de Welslein, Huguette marcha vers Antoine, les bras raidis, la bouche entr'ouverte, les seins nus.
Antoine reculait devant elle. Elle le menaçait du regard. Il faisait de la main des petits gestes dégoûtés. Que lui voulait cette folle?... Elle remuait les lèvres sans qu'il pût comprendre ce qu'elle disait. Elle lui offrait sa gorge. Il détournait les yeux. Comme elle s'approchait trop, il la repoussa, mais sans violence.
Elle chancela. Elle baissa la tête. Elle attendit.,
A ce moment Gsorges Avrinos rentra dans l'atelier. Il crut qu'elle demandait pardon et resta immobile sur le seuil.
Mais elle avait entendu le bruit de ses pas ; elle se retourna ; il aperçutson visage, et, comprenant qu'elle ne s'humiliait point, il lui dit d'une voix sévère :
— Couvrez-vous donc, Huguette, vous êtes à deminue...
Elle avait dépensé toute sa force dans cette minute d'attente. Machinalement elle releva sa robe. Elle écouta Georges Avrinos qui disait à son fils :
— C'était le domestique. Geneviève Cantémir est eu bas. J'ai dit q'u'on la renvoie.
Elle frémit quand son beau-père lui ordonna :
— Rentrez dans votre chambre... Couchez-vous... Si vous souffrez, faites appeler un médecin... Vous avez eu un accident en descendant sur cet escalier qui est très dangereux... Vous êtes tombée... Votre visage a frappé la porte.
Puis, à voix basse, et tout près de son oreille, il murmura :
— Ne recevez personne. S'il n'y a point de scandale le temps fera sou œuvre... Antoine oubliera...
Elle sentait sur son cou le souffle chaud du vieillard, et, brusquement, elle fut prise de panique. Elle s'enfuit, gagna l'escalier. Ils écoutèrent claquer ses talons sur les marches.
Quand ils n'entendirent plus rien, Georges Avrinos se tourna vers Antoine.
— Tout cela est bien fâcheux, dit-il.
Antoine hocha la tête.
— D'autant plus, poursuivit Avrinos, que j'ai de mauvaises nouvelles à t'apprendre...
Il s'asseyait sur le canapé où Welstein avait possédé riuguette. Il raconta méticuleusement, avec force détails, la scène chez le ministre.
Dès les premiers mots Antoine haussa les épaules. Georges Avrinos s'en aperçut, mais il continua, comme se parlant à lui-même.
Pour prouver son indifférence, et que toute cette histoire ne l'intéressait plus, Antoine se mit à ranger les meubles que sa lutte avec Welstein avait déplacés. Tandis que son père, haussant la voix, raillait les offres que lui avait faites Bourguillard, il ruminait sa mauvaise humeur. Une phrase le hantait, une phrase absurde : « — Chez nous, les cocus ont le sang chaud... » — Cette phrase que lui avait dit sous l'Arc de Triomphe, dans un moment de colère, le plus habile des maris, il se la répétait en lui-même, comme un refrain lugubre, comme une excuse.
XXTX
Dans le grand salon, Geneviève Cantémir avait attendu la réponse que devait lui donner le valet de chambre.
Elle était restée seule quelques minutes à peine. Bientôt Périclès l'avait rejointe,
— Bonsoir, madame, avait-il dit, et, dès qu'il eut baisé la main de la jeune femme : — Que se passe-t-il donc?.. Huguette ne reçoit plus?...
— Je ne sais pas, avait répondu Geneviève ; je viens de voir Monsieur van Clayssen. Huguette, votre père et Antoine sont en conférence.
Au nom de van Clayssen, Périclès avait tressailli, Geneviève ne s'en était pas aperçue. Elle regardait autour d'elle.
Elle se pencha vers Périclès, et, lui montrant une grosse enveloppe qu'elle avait cachée jusque-là sous ses fourrures :
— J'espère que je n'arrive pas trop tard... Vous savez : j'ai l'argent !
Puis elle rougit.
La figure de Périclès, un instant, s'éclaira :
— Vous avez vendu vos perles ! dit-il. C 'est gentil ce que vous avez fait.
— Mais non ! dit Geneviève; Huguette et moi nous sommes des amis d'enfance. Je ne pouvais pas l'abandonner... Et puis je n'ai pas vendu mes perles. Je les ai engagées. Dans quelques jours, je les reprendrai, quand j'aurai tout avoué à Mihaï...
Et, rougissant de plus en plus, elle ajouta :
— Par exemple cela n'a pas été facile... Je ne me doutais pas qu'il fut si malaisé d'emprunter cinquante mille francs sur un collier qui vaut quatre fois plus...
Ce qu'elle ne disait point, c'est qu'elle n'aurait pas réussi dans sa démarche, si elle n'avait été secourue par Léopold Dechartres.
Périclès, après l'avoir écoutée, lui dit d'une voix un peu émue :
— Je vous remercie au nom d'Huguetîe, mais il faut que vous retourniez tout de suite chez la personne qui vous a prêté cet argent, parce que, moi aussi, je me suis occupé de ma belle-sœur, j'ai été chez la Reguerro et j'ai les billets...
Lâchant les mains de Geneviève qu'il avait prises pour les serrer, il lui montra deux feuilles qu'il sortit de sa poche.
Geneviève murmura :
— Ah ! vous avez les billets...
Et tristement :
— Si j'avais su...
L'arrivée du domestique l'interrompit. Il récita d'une voix froide la leçon que lui avait dictée Georges Avrinos : en descendant sur l'escalier, Huguette était tombée.
— Souffre-t-elle beaucoup? de'rianda Geneviève, naïve,
Le valet écarta les bras en signe d'Ignorance. Il affirma :
— Monsieur Avrinos m'a dit que Madame ne pouvait recevoir personne.
— Je vais monter auprès d'elle! dit Périclès. Au revoir, Madame... Je vous verrai ce soir à la Porte Saint- Martin?...
— Sans doute, dit Geneviève; j'irai, quand ce ne serait que pour savoir, par vous, des nouvelles..
Sans réfléchir, certain que le domestique avait menti et qu'une catastrophe sétail produite, Périclès gravit quatre à quatre les marches qui conduisaient au premier étage.
Essoufflé, il arriva devant les appartements de sa belle-sœur. — On y pénétrait en traversant un corridor obscur. — Périclès, se dirigeant mal, chercha le taquet des lampes électriques. A l'instant oii il le trouvait, il entendit un bruit de rcbe froissée, et la lumière qu'il fit jaillir des angles du plafond, lui montra, entrant dans le corridor et venant à lui, Huguette, les cheveux défaits, les vêtements en désordre.
Elle s'arrêta, épouvantée par la brusque clarté qui tombait sur sa figure. Elle vit Périclès, et son cœur, qu'elle n'avait plus senti battre depuis qu'elle avait quitté l'atelier et qu'elle fuyait, se crispa si douloureusement qu'elle porta les deux mains à sa poitrine. Ses yeux s'ouvrirent, très grands, fous, hallucinés.
Il était devant elle le témoin qu'elle avait choisi! Tout
256 LES MÉTEUUES
à l'heure, étalant sa misère sous les yeux de Périclès, elle lui avait crié :
— Après un tel aveu je ne pourrai plus vous revoir.
Et, maintenant, il se dressait en face d'elle, comme pour lui rappeler qu'elle s'était promis de mourir.
Il la regardait, tellement bouleversé par cette apparition de poupée sanglante qu'il ne savait ni trouver un mot, ni faire un geste.
Lorsqu'Anita, tenant le chèque d'Aspros, avait donné libre cours à son éloquence ordurière de fille à matelots, et avait traîné la famille Avrinos dans la boue, accolant au nom d'Antoine et d'Huguette des épithètes infâmes, Périclès, écœuré, était sorti sans répondre; et, dans l'Avenue, il avait voulu oublier tant d'ignominies; il avait rêvé, il s'était exalté. Orgueilleux, il avait eu confiance dans sa force, il s'était promis de n'avoir plus de compassion pour ceux qui tombent... « — Etre victorieux dans cette ville! .. » songeait Périclès. Il était entré dans l'hôtel de sa belle sœur pour se débarrasser des traites qu'il apportait ; pour en finir avec cette petite femme qu'il désirait mépriser... N'était-elle pas méprisable?...
Elle n'avait point eu de révoltes, elle!... Lâchement elle s'était laissée tomber face contre terre... Elle avait permis qu'on la piétinât... Elle était avilie... Tant pis pour elle!... Mais à présent : elle était devant lui, à demi nue, blessée... Il refoula l'élan de tendresse qui le poussait vers elle.
C'était de la haine qui se levait dans le cœur d'Huguette. Périclès, ce témoin, la forçait à s'éveiller du rêve héroïque qu'elle avait conçu, lorsqu'elle avait en-
traîné Welstein dans l'atelier. • ..e s'éveillait. Elle s'était promis de mourir. Il faudrait pour q'uellepût s'estimer qu'elle tînt sa promesse. Mais... mourir, se tuer... Elle comprit qu'elle n'oserait pas, qu'elle n'oserait jamais. Elle se rappela l'instant où elle avait réalisé le silence de la mort, et que, pour y échapper, elle s'était jetée dans les bras de son amant... De nouveau, en face de la mort, elle aima Welly, ahl passionnément, elle l'aima... Le rejoindre!... Elle le rejoindrait!... Elle vivrait avec lui. Mais il était vil, fourbe, scélérat, et Périclès savait qu'il était ainsi... Pourquoi avait-elle avoué à son beau-frère l'indignité de celui qu'elle adorait... Sonbeau frère?... Malgré qu'il en eût, il appartenait à la famille de ses bourreaux, il était un Avrinos; il profitait de leurs crimes; il était leur complice. Devait-elle donc s'inquiéter du jugement qu'il porterait sur elle?...
Dans le corridor aux boiseries blanches, Périclès et Huguette, silencieux une seconde, épuisèrent la sympathie qui les avait unis jusque-là.
Périclès posa des questions.
— Que vous est-il arrivé?... Mais vous êtes sérieusement blessée?... Vous êtes tombée dans l'escalier, estce bien vrai?... Antoine ne sait rien?
— Mais non, répondait Huguette en s'efforçant de sourire ; je vous assure que c'est la vérité : un accident... L'escalier est très dangereux... Je ne souffre pas trop... Je vais me laver... Oui, j'ai de l'eau boriquée dans ma chambre... Non, je n'ai pas besoin de vous... Ce qui m'ennuie le plus c'est que j'ai déchiré ma robe et cassé les peignes de mes cheveux...
Elle passa devant Périclès, ouvrit la porte de son boudoir.
— Huguette, j'étais venu pour tenir ma promesse..
— Quelle promesse?...
— J'ai les billets, les voici...
Simplement, sans la regarder, il lui tendait les feuilles qu'elle avait signées.
Simplement, sans émotioa, elle les prit.
— Merci, dit-elle, alors, maintenant, c'est à vous que je dois cette somme.
— Vous ne me devez que trente mille francs, dit Périclès, la Reguerro a transigé... Vous me paierez cela quand il vous plaira.
— Dans quelques jours... du moins, je l'espère... £t merci encore une fois.,,
Elle ferma la porte M s'en alla.
— ... Donc, je lutterai!
— C'est absurde...
— Tais-toi !.. Je ne te demande pas ton avis...
— Bien! Bien... Tout à l'heure, tu me reprochais de ne pas t'écouler...
— Je veux que tu ni'écoutes et que tu m'obéisses...
— Ah! cela... non ! père. Fais ce qu'il te plaira; moi, je ne m'en mêle plus...
— In)bécile !
Et, dans l'atelier, Georges Avrinos se levait. Il avait repris sa figure de bataille.
Il s'approcha d'Antoine :
— Tu iras chez les Malan, je le veux ! Mais Antoine, lui tournant le dos :
— Prends garde, si je vais chez les Malan, je leur dirai...
— Tu leur diras que Ghali nous a donné sa parole...
— C'est faux...
— Qu'importe!... Ce sera la vérité demain... Il faut gagner du temps... Tu raconteras la scène que j'ai eue
avec Bourguillard, et tu t'efforceras de montrer le peu d'importance qu'il convient de donner aux promesses que veut faire le ministre. Ces promesses, ces concessions, c'est le danger seul qui les arrache à Bourguillard. Dans huit jours, le danger écarté, il n'y pensera plus. Un arrêté ministériel ne peut changer la situation économique des ports de France. Tu affirmeras encore que le prince, d'après les dépêches que tu as reçues...
— Je n'ai rien reçu...
— D'après les dépêches que tu as reçues!... n'est pas disposé à se laisser intimider par des menaces qui ne sauraient avoir de sanction... Quand tu auras dit tout cela, si tu vois que Charles Malan hésite, parle d'Huguette...
— Tu veux rire...
— Non!... Charles Malan est un brave homme. Demande-lui conseil. Sous le sceau du secret, explique-lui que tu as surpris sa nièce dans les bras de van Clayssen. Fais-lui sentir que lui seul peut te convaincre de ne pas jeter à la rue la misérable qui t'a trahi... Tu m'entends I il faut qu'il ne doute pas que, si l'affaire échoue, nous ne reculerons devant aucun scandale... J'ai des lettres d'Alexandre Malan qui prouvent son désir d'abandonner la nationalité française. Je publierai ces lettres. Tu dois l'insinuer... Nous n'attaquons personne, mais nous saurons nous défendre. Qu'ils le sachent 1 C'est notre vie que nous jouons...
Et Georges Avrinos, par phrases hachées ; promptes, nerveuses, analysa encore une fois devant son fils la situation qui lui était faite.
La figure dans l'ombre, Antoine réfléchissait. Les paroles de Nicolo bourdonnaient à ses oreilles. Si « l'acci-
LES MÉTÈ:!UES 261
dent )) survenu le séparait d'Huguette, il le plaçait vis-àvis des oncles de sa femme dans une position excellente. Magnanime, il pardonnerait à la coupable, et M. de Bosne, M. de la Vrillière, les Malan, prévenus de son malheur et de sa bonté, lui viendraient en aide. D'autre part les discours qu'avait tenus le ministre prouvaient qu'il serait reconnaissant à quiconque le tirerait de l'impasse où l'avait conduit l'interpellation d'Aubenois. Puisque Georges Avrinos ne voulait pas profiter des offres de Bourguillard, pourquoi, par ruse, Antoine ne l'y contraindrait-il pas?... Le dilemne qui avait troublé son épaisse conscience se reformait devant lui. Trvihir?... Rester fidèle?... Mais, à celte heure, la trahison n'était plus odieuse... Il s'agissait, pour Antoine, de sauver son père, malgré lui, et, néanmoins, il avait une telle habitude d'obéissance, qu'il n'osait prendre parti.
Certes, il lui était facile d'aller chez les Malan et de leur dire qu'il désavouait au nom du prince tous les projets formés la veille, mais ensuite.. Quelle colère il lui faudrait affronter I
— M'as-tu compris? disait Georges Avrinos. Antoine secoua la tète.
— Je t'ai compris... C'est idiot !... A force de bluffer, tu te casseras les reins... Accepte ce que te propose Bourguillard.
— Jamais I
'— Alors ne compte pas sur moi...
— Tu refuses de m'obéir...
— Je refuse de partager ta folie...
— Ma folie 1
— Ta folie !... Cet après-midi, au bar de TËIysée Palace, tu divaguais... Nicolo l'a bien vu...
— Que t'a-t il raconlé?
— Que tu étais fiai... Et veux-tu que je te dise : Tu te noies et tu fermes les yeux pour n'y plus voir clair...
— Antoine ! Je te défends...
— Quoi ?... Qu'est-ce que tu me défends?... Penses-tu que je croie que ton affaire puisse encore réussir. Je ne suis pas un niais...
— Un niais ! un imbécile!... Ah! pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas donné un fils capable de me comprendre?... Toute ma vie j'ai traîné comme un boulet la sottise de mes enfants !
Et Georges Avrinos leva les bras au ciel.
Puis, se tournant vers Antoine qui haussait les épaules, il le couvrit d'injures. Il lui reprocha sa paresse, sa façon de vivre, ses relations équivoques avec la Reguerro, son manque d'habileté à l'égard d'Huguette. Et, s'échauff ant de plus en plus devant le sourire qu'Antoine réprimait mal, il lui rappela en termes amers qu'il avait échoué, jadis, trois fois, à son baccalauréat.
— Un cancre ! un raté ! voilà ce que tu es I
C'était lui qui devenait aux yeux de Georges Avrinos la cause de la ruine qui menaçait leur famille.
— Pour toi, j'ai entrepris cette affaire, pour subvenir à tes dépenses ! pour te permettre de tenir ton rang ! C'est à toi que je pensais, à ta mère, à Hélène, à Périclès, mais à toi surtout, parce que les autres... Ecoute : mon petit Antoine, il faut que tu m'obéisses.. . Je ne veux pas, moi, aller chez les Malan... Ils croiraient que j'ai de l'inquiétude... Mais il est tout naturel que tu ailles chez eux, chez l'oncle de ta femme... Non ! ne me contredis pas... Tu vois, je suis fatigué... Il faut que j'aie toute ma tête... Je te jure que nous pouvons, que nous
devons réussir... Si les Malan et Traub refusent d'accepter les propositions de Bourguillard, Bourguiilard tombera demain... Une crise ministérielle, c'est huit jours de trêve. Le temps de tout achever,.. Antoine, écoute... Je t'ordonne de m'obéir!
Ses deux poings qu'il avait levés sur son fils dans de grands gestes de menace, il les serrait maintenant contre ses tempes.
Devant un obstacle, toujours, il avait perdu la tête. Ce soir- là, les obstacles étaient innombrables et se dressaient en face de lui, mais il n'en voyait plus qu'un : la résistance d'Antoine ; il lui semblait que cet obstacle franchi, les autres n'existeraient plus.
Le sang était monté à ses joues.
Antoine méprisa son père:
— Soit, dit-il, j'irai chez les Malan...
A ces mots la figure d'Avriuos se détendit, s'amollit. Emu, ridicule, ouvrant les bras, il s'avança vers Antoine et le serra contre sa poitrine :
— Je savais bien... je savais bien..
Il ne pouvait dire autre chose.
Puis, comme Antoine le repoussait, gêné par cette tendresse, il y eut, sur son visage, le reflet d'une nouvelle angoisse :
— Mon petit... Je veux savoir... Ce n'est pas seulement pour m'obéirqup tu iras chez eux?... Tu as confiance?
— Mais oui, mais oui, marmonna Antoine; descendons...
lis quittèrent l'atelier. Ils traversèrent les corridors de l'hôtel.
'- Georges Avrinos poursuivait Antoine de ses recom-
mandations. Il s'enquit de la Reguerro. Quand il sut qu'elle était partie pour Londres, il s'écria :
— Ah! diable... Et Ghali?...
Mais son fils le rassura en lui disant qu'il avait un rendez-vous de Yousef.
— Laisse un mot pour qu'il t'attende..
Ils étaient arrivés au premier étage
— Je devrais peut-être voir Huguette avant de partir?
— A quoi bon ? dit Antoine.
Il avait hâte d'être débarrassé d'une présence qui lui devenait odieuse. Il entraîna son père dans l'escalier.
Du haut des marches ils aperçurent Périclès qui s'en allait vers le vestibule.
— Tiens ! Périclès ! dit Georges Avrinos ; je vais rentrer avec lui..
Il avait peur d'être seul.
Entendant qu'on l'appelait, Périclès se retourna.
— Bonsoir, dit-il, cette pauvre Huguette; comme elle s'est blessée...
— Tu l'as vue? demanda vivement Antoine.
— Oui, elle m'a raconté...
— Quoi?
— Eh bien, qu'elle était tombée...
Et Périclès regarda son frère dans les yeux.
— Elle aurait pu se tuer, dit Georges Avrinos ; cet escalier est un casse-cou.. Tu rentres à la maison, Périclès?
— Je vous laisse, dit Antoine, j'ai une lettre à écrire.
— Une leLtre? fit Georges Avrinos avec inquiétude.
— Oui, pour Ghali, répliqua Antoine. Ne crains rien; j'irai chez les Malau.
XXXH
Georges Avrinos et Périclès traversèrent la rue de la Faisanderie sans échanger une parole.
Périclès brûlait d'interroger son père sur ce qui s'était passé entre Huguette et Antoine. Quel geste brutal y avait-il sous cette fable d'accident?... Et la combinaison des Transports ?. , . Tout était-il fini ?. . . Etait-ce la ruine?. . . Par orgueil, pour s'entraîner à l'indifférence, parce qu'il ne voulait pas que ce drame carût l'atteindre, Périclès se taisait.
Et, pourtant, il ne haïssait plus le vieillard dont il regardait à la dérobée la figure flétrie. Brusquement, chez Michel Aspros, il avait pris son parti, d'être le fils de cet homme. Sous le coup des émotions qu'il avait éprouvées, cet impulsif oubliait les rancunes et les dégoûts anciens. L'esprit de révolte qui était eu lui avait changé d'adversaires..
Mais Périclès se taisait parce qu'il y avait, entre lui et Georges Avrinos, vingt années de silence... Et c'était pour cela que se taisait aussi Georges Avrinos... Le front caressé par l'air froid du soir, il sentait de nou-
veau combien était vaine la résistance qu'il opposait à son destin. De nouveau, son cœur devenait faible et sa conscience lucide : la démarche qu'allait tenter Antoine ne réussirait pas. Il fallait être fou pour entreprendre de combattre, sans armes, un ministre que soutenait l'opinion unanime de son pays; fou, fou à lier!... Aux offres de Bourguillard, aux sommations, de Schreiner, Traub et Malan céderaient, et, demain, Bourguillard, du haut de la tribune achèverait son ancien camarade. Et, demain, ce serait à la porte d'Avrinos la foule désespérante des créanciers, et Yousef, ce malade haineux... Celui-là, il l'apaiserait peut-être en lui offrant la croix que Bourguillard lui avait promise, mais, pour cela, il fallait d'abord obéir à Bourguillard ; il fallait, dès maintenant, avant le retour de Schreiner, tout abandonner, renoncer à cette dernière chance : Malan convaincu par Traub et par Antoine... Et cette chance existait... Donc le rêve n'était pas mort... Il fallait être beau joueur... Allons! allons ! di4 courage... Mais quelle terrible solitude ! . . . Personne autour de lui. . . Sa femme : une esclave niaise,. Julinette : une ingrate... Antoine: un jouisseur imbécile... Nicolo : un traître... Hélène: une orgueilleuse, insupportable avec ses affectations de vertu... Périclès : un rêveur, intelligent à coup sûr, mais incapable de suite dans les idées, un dilettante, un poète, un vaniteux... Personnel...
— Périclès !...
— Oui?
— Tu as lu les journaux?
— Je les ai lus.
— Et... naturellement... cela ne t'intéresse pas?
— Quoi donc ?
— Rieu!...
Et il haussa les épaules.
Périclès baissa la tèle.
Ils allèrent quelques pas encore, dans la nuit muette. Tout à coup, Georges Avrinos s'arrêta, et se campant en face de son fils :
— Cela t'est bien égal ce qui m'arrive ! Tu t'en moques, n'est-ce pas ?... Tu vis dans la lune...
Périclès ne répondit rien. Il sentait trop de souffrance dans cette voix railleuse, irritée, rauque.
— Eh bien, mon garçon ! disait Georges Avrinos, il faut que cela change ! J'en ai assez de ta paresse... C'est très joli de rêvasser et de se dire ; papa est de ceux qui retombent toujours sur leurs pieds; mais, enfin, si je venais à disparaître?... si je mourais, ce soir, demain?... Je suis vieux ! on ne sait pas... Que ferais-tu ?... Eh !... Veux tu médire ce que tu ferais?... Réponds...
Alors Périclès leva les yeux sur son père, et, lentement il dit :
— Il est inutile que je te réponde. Je trouve que tu as raison. Aujourd'hui même, j'ai cherché du travail...
— Tu as cherché du travail?... Vraiment?... Où cela?
— J'ai été chez Michel Aspros lui demander une place...
A ces mots la figure de Georges Avrinos s'empourpra. Que son fils eut été chez son rival, voilà qui l'humiliait affreusement. Il buvait déjà le calice de la défaite. Il dit :
— Tu as fait cela sans me prévenir !
— A quoi bon le prévenir? dit Périclès avec douceur. Tu avais d'autres souci-s...
— Et que t'a répondu le grand Aspros ?
— Il m'a répondu en me racontant ton histoire, en me disant qu'il était inutile de la recommencer.
— De recommencer mon histoire? quelle histoire?
— Tu as été employé chez eux... Tu les a quittés...
— Je les ai quittés, parce qu'il y avait autre chose ea moi que l'étoffe d'un négociant !
— Et si je pense de même, père?
. — Si tu penses de même... Que veux-tu devenir?
— Et toi, qu'es-tu devenu?
— Impertinent!
— Non, tu te trompes... Je te supplie de croire que je ne voudrais pas aujourd'hui t'offenser...
— Aujourd'hui?... Pourquoi ne m'offenserais-tu pas aujourd'hui, quand, depuis cinq années, chaque jour, tu m'offenses par ta manière d'être à mou égard. Crois-tu que je sois aveugle, et que je n'aie pas senti, depuis longtemps, que ta soeur et toi vous me méprisez?.,. Mais cela ne sera plus! je le jure I... Je suis votre père... Vous m'obéirez, ou sinon...
Il leva la main... Périclès eut pitié de lui.
— Je te répète, dit-il, que je n'ai pas voulu être impertinent envers toi. Je voulais te faire comprendre ce que m'a répondu Michel Aspros. Il croit que nous sommes l'un et l'autre incapables...
— Eh ! je me moque de Michel Aspros et de ses sornettes ! interrompit Georges Avrinos, avec violence. Si j'avais le temps de m'occuper de lui, j'irais lui dire mon opinion sur sa conduite... Ils s'imaginent tous que je suis perdu, flambé... Ils dansent de joie sur ma tombe... Ils verront bien... Ah! les fripouilles... Rentrons 1
A grandes enjambéeS; il parcourut le IroUoir.
LBS MÉTÈQUES 869
— Quant à toi, reprit-il, se tournant vers Périclès qui le suivait, file droit, je te le conseille, et ne l'avise plus de le comparer à ton père... Tu ferais sourire, mon petit! Tu me demandes ce que je suis devenu?... Je n'étais rien : je suis devenu un homme devant lequel toute une ville s'est prosternée, qui a changé la carte de l'Europe, et qui n'est pas encore fichu, crois-le I Deviens cela, mon gaillard, ou, plutôt, non I a'essaie pas de m'imiter, va I quand bien même tu y réussirais, cela ne te mènerait à rien... Un jour Je crise, un de tes fils aurait l'audace de te manquer de respect, et tu t'apercevrais qu'après avoir travaillé toute ta chienne de vie pour ta famille et tes enfants, tu n'as obtenu d'eux ni amour, ni affection, ni reconnaissance... Tais-toi î... je n'ai pas besoin qu'on m'aime .. Tu peux me mépriser si cela le plaît, mais ne me le montre pas, ou je t'apprendrai que je suis ton maître et que nul ne m'a bravé sans avoir à s'en repentir...
Ils étaient devant la porte de leur maison. Georges Avrinos se tut, l'âme soulagée. Périclès le suivit dans le vestibule. Dans la cage de l'ascenseur ils gardèrent tous deux le silence.
XXX m
Depuis qu'elle avait fermé sa porte devant Périclès el qu'elle s'était laissée tomber, à bout de force, sur la première chaise que sa main dans l'obscurité avait rencontrée, Huguetle n'avait pas fait un mouvement. Elle restait là, inerte, froissant entre ses doigts les feuilles que son beau frère lui avait remises, n'osant bouger, n'osant penser, bête traquée qui se reposait dans l'ombre et le silence.
Soudain, de sa lèvre que le poing d'Antoine avait fendue, une goutte de sang tomba, chaude, sur son bras nu. Huguette frémit, elle eut peur, elle se leva pour crier... Il fallait mourir I Elle se l'était promis... Si, par une fin prompte, tragique, elle n'embellissait pas l'amour passager auquel elle s'était abandonnée, de quel nom devrait-elle appeler cet amour?... 11 fallait mourir! Déjà, son sang coulait... Quelle épouvante!. . Elle crut revoir la figure d'Antoine et le bras qui l'avait frappée... Ah ! non, non, elle ne voulait pas, elle était trop jeune... Et puis : qu'est-ce donc, la mort?... Jadis, lorsque, petite fille, Huguette écoutait, durant les nuits de tempête, souf-
fler sur les toits le grand vent des forêts, tremblante, elle se cachait sous les draps ; elle attendait l'aube et l'Angelus ; quand les cloches avaient sonné, Huguette savait que la Vierge s'était éveillée dont l'image souriait si tendrement dans la chapelle voisine, et, le cœur apaisé, elle s'endormait, protégée. Qui donc aujourd'hui la protégerait contre ce vent de désastre qui soufflait autour d'elle '?... Elle ne croyait plus en la Vierge, elle ne croyait plus en Dieu, mais elle ne croyait pas davantage au néant... Elle ne savait pas .. La mort, c'était l'inconnu... Elle ne savait qu'une chose : Weliy lui avait révélé la joie de vivre..
Un refuge?... Les bras de Welly... Vers quel gouffre l'entraîneraient-ils, ces bras passionnés?... Les bras de Welly, c'était la vie d'aventures, l'incertitude, le danger... Ah! s'il avait voulu partir avec elle, s'en aller dans quelque contrée lointaine, et recommencer avec elle une autre existence, paisible, douce et qui n'aurait eu, pour tout épisode, que les épisodes d'un magnifique amour... Mais il ne voudrait pas. Il aimait les grandes villes, le luxe, les restaurants de nuit, les théâtres, les sports élégants, frôler des courtisanes, scandaliser des jeunes filles... Tandis qu'il lui faisait la cour, il était l'amant de la Reguerro... il flirtait avec Hélène.. Ah ! misère! misère! Huguette était jalouse... les bras de Welly n'étaient pas le refuge... H fallait... il fallait...
Elle serra l'une contre l'autre ses deux mains moites.
n fallait retourner là-bas, dans cette maison qui avait abrité son enfance, et chercher sous les bois familiers le cœur candide qu'elle y avait perdu. Il fallait qu'elle se confiât à la tendresse des vieillards qui Tavaieut élevée.. Eux seuls la recevraient, la protégeraient... Le
272 LES METEQUBS
soir, Huguelte écoulerait M. de la Vrillière parler du bon temps de ses jeunes années, et M. de Bosne prédire que « tout cela finirait mal »... Elle devrait s'intéresser aux petits événements de leur existence monotone. Il faudrait ne point s'indigner quand de vieilles parentes lui feraient mauvais visage, et là traiteraient en pauvre fille repentie. Il faudrait qu'elle subît les galantes attentions des hobereaux... Ne serait-elle pas pour eux la Parisienne qui eut des malheurs? On la plaindrait, on la mépriserait un peu, on lui parlerait en baissant la voix, comme à une malade... Et la vieillesse viendrait, avant l'oubli... La vieillesse!... Huguette frissonna... Elle ne pouvait pas, non, elle ne pouvait pas, à vingt-cinq ans, s'enterrer en province... Elle aimait vivre, elle aimait les grandes villes, le luxe, les théâtres, le flirt, le désir inexprimé des hommes; elle aimait maintenant tout ce qu'elle dédaignait hier, ce matin, quelques minutes auparavant, tout ce que Welstein adorait... la vie que les Avrinos lui avaient fait connaître...
Alors, une seconde, elle fut lâche : elle songea qu'elle pourrait suivre les conseils de son beau-père, attendre le pardon d'Antoine, pardonner elle-même et qu'ainsi « tout )) continuerait... Mais cette lâcheté d'un instant la replaça en face des événements qu'elle oubliait: l'Affaire, l'emprunt, les aveux àPériclès.Les feuilles qu'elle tenait entre ses doigts avaient séjourné, portant sa signature, dans les tiroirs de la Reguerro; Périclès en était témoin.
Quelqu'un frappa à la porte du boudoir. Effrayée, Huguette se précipita, tourna la clé dans la serrure, puis, comme si l'ombre était dangereuse, elle alluma les lampes.
— Qui est là ?
C'était une femme de chambre envoyée par Antoine pour savoir si Madame n'avait besoin de rien, si Madame ne voulait pas qu'on téléphonât à un médecin, si Madame...
— Laissez-moi... Je vous sonnerai...
Le pas de la femme de chambre s'éloigna. Huguette l'écoutait... Elle courut vers la porte, l'ouvrit ;
— Adrienne...
— Madame?
— Monsieur Avrinos est-il parti ?
— Oui Madame, avec monsieur Périclès.
— Et Monsieur?
— Il vient de sortir, Madame.
— C'est bien... Apportez-moi ma robe bleue et mon grand manteau, un chapeau quelconque, et mon sac de voyage, le petit sac noir, vous savez...
— Oui, Madame. Mais Madame saigne, Madame a la lèvre tout abîmée... Madame devrait se soigner.
— Faites ce que je vous dis...
Rentrée dans le boudoir, Huguette, à la hâte, se dévêtait, arrachant d'elle le corsage que Welstein avait si vite dégrafé.
Puis, au cabinet de toilette, elle se mira dans la psyché. Elle vit sa bouche gonflée et l'ecchymose qui marbrait de bleu et de rouge la peau de son visage. Elle enlr'ouvrit ses lèvres, craignant qu'une de ses dents ne fût brisée. Elle poussa un cri. Là, en haut, à droite, un trou noir... L'émail avait cédé... Blessure ridicule et navrante... Devant son miroir, Huguette se mit à sourire, pour voir si cela se verrait... Cela se voyait. H faudrait
274 LES MÉTKQUËS
mettre ici un morceau de porcelaine. Une amie d'Huguette avait ainsi les dents toutes réparées.
Huguette se souriait encore quand la femme de chambre revint, portant une robe bleue, un chapeau, un petit sac.
— Est-ce que Madame sort?... Madame ne devrait pas... Sur un coup pareil, Madame prendra une névra) gie...
— Allez dire qu'on me cherche une voiture, et revenez. Une voiture... pour aller où?... Huguette l'ignoraif,
Elle sentait confusément qu'il lui fallait s'en aller. Elle lava son visage a grande eau. La femme de chambre la rejoignit.
— Madame doit beaucoup souffrir...
• — Mettez dans mon sac ce qu'il me faut pour passer la nuit dehors...
— Madame ne couche pas ici?
— Non... Dépêchez-vous...
— Que dois je dire à Monsieur, si Monsieur demande où Madame est allée?
— Vous direz... que je ne vous ai rien dit... Donnezmoi mon manteau... Portez mon sac dans la voiture...
Derrière la femme de chambre, Huguette descendit sur les marches de cet escalier qu'elle avait gravi tout à l'heure devant Welstein. Elle tenait appuyé sur sa bouche un mouchoir roulé en boule. Ses cheveux recoiffés en hâte étaient cachés par un grand voile de dentelle, qui enveloppait sa tête. Elle traversa le vestibule, passa devant les domestiques. Hs baissèrent les yeux, et, quand elle eut passé échangèrent des regards... Un fiacre était devant la porte, elle y monta. Le cocher se pencha pour prendre un ordre. Elle aperçut le valet de pied qui éoou-
tait. Elle donna l'adresse de la princesse Cantémir. Le fiacre roula dans la nuit, se dirigeant vers l'Avenue du Bois.
Tournant à droite, il prit la contre allée, Huguette se pencha hors de la portière.
— 33 rue de Lubeck, dit-elle.
Elle allait chezWelly.
Le fiacre continua sa route. Huguelte, les yeux immobiles, regardait les jardins qui bordaient le trottoir. Tout à coup, elle se leva dans la voiture : sous un réverbère, près de cet omnibus chargé de malles, ce jeuae homme... cette femme...
M. van Clayssen qui tendait la main à la belle Anita et lui disait : — « Dépêche-toi, Nini; nous allons manquer le train, et c'est le dernier pour Fontainebleau... » — n'entendit pas son nom sangloté.
Il monta dans l'omnibus avec son amie qui riait, qui disait à ses domestiques :
— lo souis à Londres... N'oubliez pas...
Bientôt, l'omnibus dépassa lo fiacre où, presque évanouie, Huguette avait froid.
En manches de chemise, Périclès, nouant autour de son cou une cravate blanche, achevait de s'habiller. Dans la glace, il voyait le visage d'Hélène.
Elle était debout derrière lui. La lumière qui éclatait la chambre, était toute concentrée sur le miroir et ses rayons reflétés atteignaient à peine la jeune fille, la laissaient dans la pénombre. Hélène était vêtue d'une robe d'intérieur à longs plis, grise, d'un gris de muraille, que serrait légèrement, au-dessous des seins, une écharpede même nuance. Ses cheveux paraissaient plus noirs, son teint plus pâle. Elle regardait Périclès avec inquiétude, et, comme elle se mordait les lèvres, son menton avançait, volontaire.
Elle murmura d'une voix sourde :
— Je veux savoir si tu me blâmes ?
H dit légèrement :
— Mais non, mais non... bien que...
— Bien que? interrogea Hélène.
Impatienté, il s'éoria :
— Enfin, ma chère, il était au moins inutile de tequereller aujourd'hui avec cette Nicolo...
Et changeant de Ion, parce que la figure d'Hélène s'élait obscurcie, très vite il reprit :
— D'ailleurs, n'en parlons plus... C'est fait... c'est fait! Seulement, écoute, ma grande gosse, tu vas avoir une scène avec notre père. Quand il saura que ni toi, ni rnoi ne voulons dîner chez sa maîtresse, tu le connais, il sera furieux... Eh bien, je te demande de ne pus être violente avec lui... Cela ne servirait à rien, et puis, il souffre...
— Il souffre, tant mieux! dit Hélène, rudement. Il noua a fait assez souffrir... Comment peux-tu le plaindre?
D'un mouvement brusque, Pcriclcs se retourna :
— Je ne le plains pas... je le comprends !
— Je le hais, dit Hélène, les sourcils froncés.
— Hais-le... Mais, prends garde : il y a en lui plus de grandeur que tu ne le penses...
— Tu l'admires!...
— Peut-être.
— Ce matin, Périclès, tu le méprisais...
— Soit : je le méprise. . c'est trop compliqué pour que je t'explique... Il y a entre lui et moi...
— Oh! ne dis pas que tu lui ressembles ! Je ne veux pas que tu lui ressembles! Il ne faut pas, Périclès!
— Mais, qu'est-ce que lu a-:, petite sœur?... Veux-tu bien te calmer tout de suite...
— Périclès, vois-tu, j'ai en toi une confiance illimitée, en loi, en ton avenir... Il ne faut pas que tu aies la vie de notre père!... Je l'en supplie...
Elle tendait les mains vers lui. Elle était plus que belle. Il fut ému jusqu'au fond de son cœur.
— Pauvre petite... Je t'aime bien, lu sais...
II prit ses deux mains et la regarda dans les yeux :
— Tu peux avoir confiance...
Elle le contemplait ardemment :
— Jure-moi, Périclès, que tu vas travailler avec passion.
Il eut un bon sourire.
— Je te jure que je me souviendrai toujours que j'ai une petite sœur très exigeante.
Elle murmura :
— Oui^ il faut toujours te souvenir de cela.
Et elle baissa la tête, puis, se redressant, avec une gaîté un peu forcée :
— Une promesse en vaut une autre. Je te promets de ne pas être impertinente avec notre père. Suis-je sage?..
— Très sage.
— Alors, embrasse-moi.
— Tu veux que je t'embrasse?
— Pour ma récompense.
Il la prit dans ses bras et la berça comme on berce un enfant. Elle appuya sa joue contre la joue de Périclès.
— Tu pleures? dit-il.
— Non... murmura-t-elle, et elle s'éloigna de lui... Veux-tu me prêter un livre amusant pour passer la soirée ?...
Dans la bibliothèque, J!s cherchèrent un volume. Quand ils l'eurent choisi, Hélène dit à Périclès :
— Tu le trouveras demain, dans ma chambre.
— Demain? répondit Périclès, mais tu peux le garder plus longtemps, si cela te plaît.
— Merci, dit Hélène. Et fais mesamitiésà Batchano... Je crois qu'il l'aime beaucoup...
— Oui, je crois qu'il m'aime bien... Bonsoir, petite sœur... Il faut me laisser finir ma toilette, maintenant... Sans cela, je serai en retard.
— Bonsoir, Périclès... N'oublie pas ce que tu m'as juré...
Elle était sur le seuil de la porte; elle ne pouvait se décider à partir.
— Je tiendrai mon serment, si tu tiens ta promesse, dit Périclès en riant.
Hélène ne put supporter ce rire. Des larmes montaient à ses yeux. Elle dit encore d'une voix étranglée :
— Bonsoir...
Elle s'enfuit.
Comme elle arrivait à la porte de sa chambre, elle entendit qu'on l'appelait. C'était Georges Avrinos. 11 était habillé déjà, parfaitement habillé, élégant, correct, les cheveux brillants, la barbe lustrée.
Il s'avançait dans le corridor. Quand il fut p^è.^ d'Hélène, il dit sèchement :
— Ta mère vient de me raconter que tu ne voulais pas dîner avec nous... Tu es malade?
— Non, dit Hélène
— Alors, pourquoi cette lubie?... J'entends que tu cous accompagnes.
— Excuse-moi, père, cela m'est impossible.
Elle s'appuyait contre le mur et baissai» ""ts yeux. Il s'emporta, flairant l'insulte.
— Je veux que tu viennes I
— Je n'irai pas.
— Pourquoi ?
"Elle le regarda, frémissante :
— Ne nio force p;is à te le dire
Il rougit, haussa la voix :
— Je te préviens que si tu ue dînes pas avec nous, tu ne dîneras nulle part!
— Cela m'est égal, dit- elle, je n'ai pas faim.
Et, comme il la dévisageait d'un air furieux, elle se détourna, ouvrit la porte de sa chambre, disparut.
Alors, Georges Avrinos s'éloigna d'un pas lourd. U»j océan d'amertume était en lui, une colère épouvantable. Trahison, révolte, il sentait autour de lui, le vide se creuser
Devant la chambre de Périclès, il hésita.
Brusquement, sans frapper, il ouvrit la porte.
— Qui est là?
— C'est moi, ton père... On vierA de m'averlir que, ta sœur et loi, vous refusiez dedîner chez madame Nicole...
Il se tenait sur le seuil, les poings serrés. Doucement, Périclès répondit :
— J'ai été prévenu trop tard. J'avais déjà invité Baechano à dîner avec moi. Je te prie de m'excuser auprès de madame Nicolo; elle comprendra sans doute... d'ailleurs, je la verrai aux « Cent Jours. ))
Il dit cela d'une voix si naturelle que Georges Avrinos n'osa insister... Déjà, parce que la rafule de la défaite soufflait sur lui, cet homme devenait timide.
— C'est bien, dit-il.
Et il sortit.
Il traversa la galerie orientale, il s'en alla vers son bureau. M. Xénidès s'y trouvait, classant des papiers. Georges Avrinos le renvoya et resta seul.
De long en large, il se promena dans la chambre. Une seule lampe brûlait sur la grande table. Devant cette table. Georges Avrinos s'assit, s'y accouda, il laissa
tomber sa tête entre ses mains. Puis, ouvrant un tiroir, il prit un revolver de fort calibre. Il jouait machinalement avec la gâchette. D'un geste veule, il rejeta l'arme, s'essuya le front. Il se 'sva, bomba le torse. De nouveau il marcha dans la cL uibre. Il appuyait fortement ses pieds sur le sol. Chaque fois qu'il passait près d'une lampe tleclrique, il l'allumait. Bientôt la pièce fut illuminée. Les photographies royales brillèrent devant la glace. Le portrait deBoldini montra ses couleurs sèches, et l'esquisse de Donnât, les moustaches paresseuses du prince Maurice.
Georges A vrinos sonna un domestique. Il l'attendit, debout au milieu du bureau, et, quand le valet entra, il dit :
— Mademoiselle Hélène reste à la maison, mais elle ne dînera pas. Vous entendez : je vous défends de rien lui servir...
Et, lorsqu'il eut dit cela, il eut l'impression qu'il n'était pas encore vaincu, puisqu'il avait l'énergie de punir les offenses qu'on lui faisait.
33 rue de Lubeck, sept heures du soir.
Devant la loge du concierge une jeune femme s'arrête q li tient un mouchoir sur ses lèvres. Elle demande, liai.de.
— Le baron van Clayssen n'est pas chez lui ?
— Non, Madame.
— Vous ne savez pas à quelle heure il rentrera?
— Il ne rentrera pas. Il est parti en voyage.
— Ah !.. merci...
Iluguette s'en va d'un pas traînant. Elle est venue là, ne voulant pas croire ce qu'elle avait vu, sans savoir ce qu'elle faisait. Elle remonte dans la voiture. Le cocher se penche.
Elle dit, résignée, et si bas qu'il faut qu'elle répète deux fois l'ordre qu'elle donne !
— A l'hôtel du quai d'Orsay...
Devant ses yeux se dresse l'image de M. de la Vrillière et de M. de Bosue. Elle les entend qui l'appellent ; (i Gugu,., M — mais quoil elle n'a plus de force...
Il était sept heures et demie, quand le fiacre, qui avait conduit Antoine chez les Malan, puis chez le ministre Bourguiilard, s'arrêta devant l'hôtel de la rue de la Faisanderie.
Tout était consommé. Antoine avait trahi.
Suivant le conseil de Nicolo, il avait annoncé à Charles Malan qu'une dépêche de Salonique lui ordonnait de se retirer d'une affaire devenue scandaleuse ; il avait affirmé que, d'ailleurs, l'entreprise lui avait toujours paru, à lui, Antoine, irréalisable et folle
— N'est-ce pas? avait répondu Malan, satisfait parce que ses hésitations se trouvaient ainsi détruites. C'était absurde. Je n'ai cessé de le répéter à mon fils et à Traub.
Place Beauveau, Bourguiilard avait reçu Antoine à bras ouverts.
— J'étais certain que vous ne vous obstineriez pas ! avait dit le ministre.
Antoine avait emporté l'assurance que le ^rand homme continuerait à couvrir les Avrinos de sa puis-
sanle protection. Dès lors, il se croyait certain de l'avenir. Huguette pardonnée, obtiendrait de l'argent de ses oncles... Peut-être paierait-on sts dettes?... Après une scène de rage, Georges Avrinos comprendrait que son fils lui avait rendu service. Antoine était fier de son habileté. Il pensait : — « Si je voulais m'en donner la peine, je les roulerais tous. »
Il descendit de voiture, paya le cocher, sonna. Il dit au domestique qui lui ouvrait :
— Monsieur Ghali n'est pas encore arrivé?
— Non, Monsieur.
— Bien. Qu'on me prépare mon habit. Il faut que je me change en cinq minutes... Et allez me chercher Ad rien ne.
C'était la femme de chambre d'Huguette.
Antoine gagna ses appartements et se deshabilla à la hâte. Quand il fut en chemise, sa maigreur parut plus étonnante, ses jambes plus longues, son visage plus fripé. 11 était en caleçon quand on frappa à la porte.
— Entrez !
La femme de chambre resta sur le seuil, hésitant devant cet homme dévêtu,
— Comment va Madame? dit-il.
Baissant les yeux, Adrienne répondit d'une voix triste, mais avec cette joie parfaite des servantes qui voient s'effondrer la maison de leurs maîtres.
— Madame est partie, Monsieur.
Il sursauta :
— Partie !
— Oui, Monsieur...
— Mais entrez donc ! Qu'est-ce que vous faites dans le corridor?
Pudique, détournant la lêle, Adrienne entra dans la chambre.
D'un coup de pied Antoine ferma la porte :
— Vous dites que Madame est partie? Quand? Comment ? Où est-elle allée?
— Je ne sais pas où Madame est allée, Monsiei.r; Madame est partie un quart d'heure après Monsieiir. Elle a pris son sac de voyage, son pelit sac noir... Madame a dit qu'elle ne coucherait pas à la maison...
— C'est tout!
— Oui, Monsieur.
— Ne mentez pas ou il vous en cuira!... Vous êtes bien sûre que Madame ne vous a pas dit où elle allait...
— i\on, Monsieur... Monsieur se trompe s'il croit que j'ai l'habitude de faire des mensonges. Mais je dois avertir Monsieur que Madame a donné l'ordre au cocher du fiacre de la mener chez Madame la princesse.
— Chez quelle princesse?
— Chez la princesse Cantémir, Monsieur. Seulement, je ferai observer à Monsieur que Madame a peut-être dit cela parce que le valet de pied écoutait. Madame a pu donner une autre adresse au coin de la rue.
— C'est bien!... Allez-vous-en!
Elle sortit en jetant un regard oblique sur la laideur de ce mari abandonné. Dans le corridor, elle croisa le valet de chambre qui apportait l'habit de soirée, les escarpins, la cravate blanche d'Antoine.
— Entrez !
— Monsieur Ghali vient d'arriver, Monsieur. Il attend Monsieur au salon.
— Qu'il aille au diable!
Antoine n'était plus maître de sa colère. Sous l'œil
narquois du valet, il dut trois fois renouer sa crava e. Use disait : u Elle est partie avec van Clayssen. Ah la putain I » — Il entendait les éclats de rire de Nicolo, de ses camarades de Cercle, de tous ceux qui l'avaienl jalousé, quand il était l'amant d'Anita.
Dès qu'il fut prêt, il courut vers l'appartement d'Huguette. Des souvenirs lui faisaient penser qu'une femn e qui se sauve laisse toujours une lettre. Il fouilla le boudoir, la chambre à coucher. Il ne trouva rien. Il descendit au vestibule, se jeta dans son bureau, prit les récepteurs du téléphone, demanda la communication avec le prince Cantémir, l'obtint très vite, trop lentement à son gré. On lui répondit que le prince était à table, qutj madame Avrinos n'était pas là. Il lâcha les récepteurs, sonna, demanda son pardessus. Il allait sortir quiind le valet de pied lui rappela la présence de Ghali. Il ouvr.t la porte du salon.
Yousef Ghali, dans un fauteuil, l'attendait. Il était plus jaune, plus ignoble que de coutume. Sur la graisse de son ventre, le plasiron de sa chemise tombait à faux.
En voyant Antoine, il se leva péniblement, s'appuya sur la béquille de sa caune.
— Bonsoir, Ghali, lui dit Antoine d'une voix rude. Dépêchons -nous, nous sommes en retard...
Et il le prit par le bras, l'entraîna.
Dans le coupé de Yousef, il montèrent tous les deux, Antoine jeta l'adresse de Nicolo.
Comme la voiture roulait, Yousef, qu'une telle hâte avait bouleversé, tourna vers Antoine sa lourde figure, et secouant ses favoris, il demanda, la bouche tirée par un sourire d'agonie :
— Eh bien, avez-vous de ses nouvelles?
— Des nouvelles de qui? grommela Antoine
— Mais... d'Auita... dit Yousef, et ses yeux chaviraient sous l'angoisse.
Cet après-midi, il avait passé deux longues heures couché sur un divan, inerte, la main à sa poitrine, écoutant battre sa vie, guettant si l'on sonnait, espérant une dépèche, une lettre, un sauveur. De temps à autrC; il disait d'une voix pâteuse^ suppliante, enfantine :
— Nini... Nini!
L'ombre était montée des coins de la chambre. Elle avait enveloppé Yousef. Pour se distraire d'un cauchemar qui le tuait, il s'était fait apporter les journaux du soir. Il avait lu les articles où l'on parlait desAvrincs, il les avait lus avidement. Dans sa conscience folle uo rapport étroit s'était établi entre la fuite d'Anita et l'affaire des Messageries de Salonique. A sept heures moins un quart, ses domestiques l'avaient habillé, à sept heures et demie, il était allé chez Antoine.
— Des nouvelles d'Anita, non je n'en ai pas... Elle est à Londres, je crois... Dites-moi, Ghali, je ne vais pas dîner chez les Nicolo... Vous m'excuserez... Si, si, vous m'excuserez... Dites à mon père que Charles Malan m'a chargé d'une mission importante... N'oubliez pas... Je tâcherai de vous rejoindre chez les Nicolo après le dîner, sinon, au théâtre... Je descends ici... je vais prendre un fiacre... Au revoir, à tout à l'heure...
C'était place de l'Etoile. Antoine tapa contre la vitre du coupé. Les chevaux s'arrêtèrent. Antoine descendit, hèla une voiture, y monta, cria au cocher :
— 33 rue de Lubeck !
11 allait chez M van Claysseo.
XXX vil
Dans sa chambre, Hélène, debout près de la porte ouverte, guettait le départ de Périclès, de son père et de madame Avrinos.
Quand Périclès s'avança dans le corridor, elle dit d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre enjouée :
— J'ai tenu ma promesse, Périclès ; tiens ton serment...
Il se retourna. Elle le vit sourire.
Quand sa mère passa:
— Bonsoir, maman ! dit-elle.
Madame Avrinos s'approcha de sa fille et la baisa au front.
— Comme tu as froid, zérie !... Tu devrais te coucer.
— Oui, je vais me coucher... Bonsoir, maman... Amuse toi...
Alors Hypathia posa sur Hélène un regard où il y avait des reproches, de l'humilité. Elle était vêtue d'un long manteau de loutre doublé d'hermine. Sa haute taille lui donnait grand air. Elle s'éloigna parce que le Maître là-bas, l'appelait, impatient.
Quelques minutes encore, Hélène attendit. Le silence rogna. Avec un battement de cœur, Hélène se dirigea vers la galerie; elle s'y engagea sans allumer l'électricité. Elle glissait sur le tapis, comme un fantôme. Elle allait ouvrir la porte du bureau de son père, quand celte porle s'ouvrit d'elle-même.
Hélène retint un cri d'effroi. En face d'elle, c'était M. Xénidès. H tenait sous son bras un portefeuille. U parlait, sa journée finie. Dans l'obscurité, Hélène eut peine à le reconnaître. — H dit:
— C'est moi, Mademoiselle.,, Elle murmura:
— Ah !... c'est vous...
Hs étaient seuls dans le vaste appartement. Poète, M. Xénidès sentit celle solitude. Elle exalta son imagination d'amoureux candide ; elle l'intimida, le rendit muet, le troubla si fort qu'il ne pensa même pas à pousser le boulon des lampes. Dans la nuit imparfaite, il devinait la beauté d'Hélène.
Elle, arrêtée par le hasard sur la route de son destin, elle ressentait, de cette trêve, une sorte de joie profonde. Sa volonté s'engourdissait. Le désir de vivre gonflait sa jeune poitrine. Cet homme, qui lui barraitle chemin, qui se plaçait entre elle et la chambre où elle savait trouver l'arme nécessaire, cet homme l'aimait... Périclès n'avait-il pas dit ce malin : — a H t'aime, épouse-le. Rentrez en Grèce tous les deux... » — Ah ! s'il avait su la prendre chastement dans ses bras!...
Mais il ne savait point, ce rêveur. En rêve, il lui disait son âme, toute pleine d'elle, avec des paroles brûlantes..
H s'écarta de la porte :
— Vous allez au bureau, Mademoiselle... Voulez-vous de la lumière?
Sans répondre elle franchit le seuil et donna ellemême l'électricité.
M. Xénidès reprit :
— Vous n'avez besoin de rien, Mademoiselle?.., Elle répondit :
— Non, je vous remercie.
Elle regardait, là-bas, la grande table, et, sur la grande table, le revolver que Georges Avrinos y avait déposé.
M. Xénidès était placé de telle sorte qu'il ne pouvait voir les yeux d'Hélène.
Il craignit de se montrer importun:
— Bonsoir, Mademoiselle... dit-il.
Il s'en alla, emportant dans sa mémoire l'image de cette femme, belle comme une statue. Or, M. Xénidès avait des nerfs assez puissants pour admirer sans fatigue, pour aimer jusqu'à l'extase, les formes humaines qui ressemblaient aux marbres divins.
Maintenant, Hélène, encore une fois, traverse la galerie obscure. Elle porte, caché dans les plis de sa robe, le plus lourd fardeau qu'elle ait jamais porté. Quand elle passe devant le divan, le souvenir de Welly s'empare d'elle, mais elle relève sa tête orgueilleuse, et elle pense, elle ?eut penser, que ce n'est pas pour lui qu'elle va mourir.
Quand Yousef entra dans le salon des Nicolo, Georges Avrinos, un genou appuyé sur une chaise, près de Julinette qui se tenait adossée au mur, essayait, àvoixbasse, d'apaiser la jeune femme dont le visage traduisait une irritation extrême : — « Je vous invite à dîner pour te rendre service, et tes enfants m'insultent !» — A l'autre bout de la chambre, Hypathia, majestueuse, écoutait M. Nicolo.
Au devant de Ghali, Georges Avrinos se précipita. Julia fit une moue hautaine. Nicolo s'avançait à la rencontre de son hôte. Madame Avrinos attendit que Yousef vînt la saluer.
Il s'inclina devant elle. Ses favoris traînèrent sur les mains qu'il baisait. Il se releva péniblement.
— Ze zouis ven contente... zézayait Hypathia. On lui avait ordonné d'être aimable.
— Et qu'as-tu fait de mon fils? demanda Georges Avrinos.
D'une voix traînante, Yousef, les doigts liés sur la bé-
quille de cette canne qui ne le quittait pas, raconta la soudaine fuite d'Antoine.
— Il s'agit de ton affaire, Jorgi. Une mission importante... Il nous rejoindra plus tard, au théâtre, peut être..
— Enfin ! Il ne viendra pas !... Je m'en doutais!.,, ricana madame Nicolo.
Elle sonna pour ordonner qu'on enlevât encore un couvert.
— Vous pouvez servir...
Cependant Avrinos, inquiet, pressait Ghali de questions. Il voulait savoir quelle figure avait son fils, ce qu'il avait dit, mot pour mot. Yousef lui répondait mal, la pensée ailleurs, les regards errants de la poitrine décolletée de madame Avrinos à la poitrine nue de madame Nicolo.
— Madame est servie I
Julia prit le bras de Ghali. Nicolo donna son bras à Hypalhia, et, se tournant vers Avrinos, sur un ton d'amicale remontrance, il lui dit presque à rorcille-
— Ne soyez donc pas nerveux, mon cher. Sans doute, Malan a envoyé Antoine à la gare de Lyon recevoir Traub, car, enfin, je m'étonne que vous n'ayez pas pensé à y aller vous-même, ,.
— Et que lui aurais-je dit, si j'y avais été? répliqua Georges Avrinos d'une voix rauque. Que Cantémir me lâche ?
— Mais vous avez Ghali !
Et, soudain, Avrinos aperçut, dans les yeux de cet homme au nez abject, une expression d'ironie et de haine féroces. Il sentit un vent glacé qui passait de sa Duque à ses reins. Il devina, ou, tout au moins, il accepta comme une hypothèse probable, que Nicolo et An-
toine, tous deux, le trahissaient. Il serra ses fortes mâchoires, et se tut.
Ils entrèrent dans la salle à manger.
Pour cinq convives la table était trop grande. Madame Nicolo .le flt remarquer avec aigreur. Le dîner commença. Yousef mangeait ignoblement Ilavailessayé Irop vieux d'apprendre à se bien tenir devant une assiette pleine. Du coin de l'œil, Julia l'observait avec undégciil visible. Avrinos jeta un regard suppliant à sa maîtresse. Elle abaissa, dédaigneuse, les coins de sa bouche. Nicolo, sournois, épiait les visages.
D'un air détaché, il dit, s'adressant à Georges Avrinos :
— Vous avez vu Bourguillard, ce soir ?
— Je l'ai vu.
— Et... il était de bonne humeur?
— Non
Et Georges Avrinos toisa Nicolo qui n'osa pas ne point baisser la tête.
Julia vit cela, et tout soudain cruelle :
— J'ai rencontré Dechartres, cet après-midi, chez la duchesse de Sorrente, il pariait cent contre un que vous seriez obligé de quitter Paris avant huit jours.
— Ah ! bah !... fit Avrinos, et qu'avez-vous répondu ?
— Mais... rien.
Alors il comprit qu'il ne la posséderait jamais plus, et il voulut apercevoir, quelques minutes encore, dans les grandes prunelles de ces yeux qu'il aimait, l'admiration qu'il avait lue si souvent au temps de sa puissance. La passion éclaira sa figure. Il parla, retrouvant ce génie qu'il avait pour éblouir. Il dit que Dechartres avait raison, que dans huit jours, il aurait quitté la France, mais qu'il ne la quitterait pas seul, que Louis Traub et
Alexandre Malan la quitteraient avec lui, eux et leur fortune, et, dans un grand mouvement d'éloquence il montra la beauté de son départ : le Ministère jeté bas, Marseille perdant une flotte, la presse hurlant de colère, un pays entier le poursuivant de sa haine, tandis qu'impassible et fort, il s'en irait continuer ce qui était Tœuvre de toute sa vie : la régénération des pays helléniques.
Ghali l'écoutait. Nicolo prêtait l'oreille à cette parole qui l'avait troublé si longtemps. Hypathia était prête à le suivre au bout du monde. Seule, Julinette le trouvait ridicule, parce que, pour elle, ne pas vivre à Paris, c'était déchoir irrémédiablement.
Il disait :
— Et vous viendrez passer l'hiver à Salonique... Elle l'interrompit :
— Jamais de la vie 1 Je déteste voyager !
Il s'inclina, eut la force de sourire, et, changeant de sujet, de ton, de figure, jusqu'à la fin du repas, il fut enjoué, spirituel, aimable, à tel point que madame Nicolo daigna lui permettre de prendre sur ses lèvres un baiser d'une saveur atroce, entre deux portes, quand ils sortirent de table.
Les coudes aux genoux, la tête dans les mains, M. de la Vrillière méditait. Devant lui se tenait son gendre, M. de Bosne, le front bas. Sur leurs figures, la lumière qui tombait du plafond, accentuait les ombres.
C'était à l'hôtel du quai d'Orsay, dans la chambre de M. de Bosne. Dans la chambre voisine, quelques minutes auparavant, Huguette avait tout avoué à .ses oncles. Comme ils lui parlaient avec tendresse, avec des voix chaleureuses et frustes, elle s'était effondrée, elle avait pleuré; elle s'était tordu les bras dans une crise d'affreux désespoir ; elle n'avait plus répondu aux questions qu'on lui posait. Alors M. de Bosne lui avait enlevé son voile, son chapeau, son manteau, et il l'avait étendue sur le lit de M. de la Vrillière, qui, lui-même, l'avait couverte d'une pelisse et, doucement, l'avait embrassée ; puis, les deux vieillards, échangeant un regard d'intelligence, étaient sortis, laissant la porte demi close.
Maintenant, ils écoutaient les sanglots qui, de temps à autre, venaient jusqu'à eux. Leur compassion était infinie. Ils méprisaient trop les Avrinos pour n'avoir point
pardonné à Huguette. Depuis longtemps, ils s'attendaient à celte fin misérable. Ils pensaient : — « Que va-t-elle devenir?... » — Ils auraient donné les quelques années qui leur restaient à vivre pour la sauver. .
M. de Bosne se pencha vers M. de la Vrillière, et, près de son oreille, timidement, murmura :
— On pourrait demander l'annulation du mariage... M. de la Vrillière secoua la tête. Il n'admettait pas
qu'on tournât les dogmes du* l'Eglise. Et d'ailleurs :
— A quoi bon? dit-il d'une voix sourde. Si elle était libre, et qu'un honnête homme s'éprît d'elle, lui conseillerais-tu de l'épouser?
M. de Bosne fronça les sourcils et ne répondit pas. M. de la Vrillière se leva, se dirigea vers la fenêtre, fit signe à son gendre de le suivre sur le balcon.
La nuit était sans étoiles, mais la ville, toutes lanternes allumées, jetait dans le ciel ses lueurs. Seul, dans une ombre profonde, le grand palais du Louvre dormait.
— Et puis, Jacques, tu oublies une chose. Elle est coupable, et son mari ne consentira jamais...
— On peut l'acheter, interrompit M. de Bosne; ils sont tous à vendre.
— Nous achèterons son silence, reprit M. de la Vrillière, mais le misérable sait bien que nous ne déshériterons pas Gugu. Il ne renoncera pas aux droits qu'il a sur elle. Il est plus fort que nous, Jacques,.. Ah! si nous vivions à notre époque...
Et M. de la Vrillière regarda le grand palais endormi.
— Hélas I... soupira M. de Bosne.
Ils sentaient leur impuissance. Ils étaient désarmés en l'ace de cet Avrinos habitué à tous les scandales, prêt à toutes les vilenies.
— Il faut que tu ailles chez lui, Jacques, tout de suite. Tu le préviendras que cous emmenons sa femrae. Il y coiiseulira si nous le payons.
— C'est cela^ dil M. de Bosne, il faut l'emmener. Elle aimait la campagne quand elle était petite...
— Nous le paierons, poursuivit M. de la Vrillièiw, pour qu'il se taise. Je ne veux pas qu'elle ait à rougi, devant nos voisins...
— Oui, dit M. de Bosne, nous tâcherons de la rendre heureuse.
— Nous tâcherons... murmura M. de la Vrillière.
Ils se turent. Ils contemplaient la ville. Ils avaient pour elle des cœurs plein de haine.
M. de la Vrillière rentra dans la chambre, suivi pu. M. de Bosne. Il s'approcha de la porte entrebâillée, 3c pencha, se releva, mit un doigt sur ses lèvres :
— Chut! elle repose...
Au café Marquis, Boulevard Saint-Germain, Périclèa avait longtemps attendu Batchano.
Comme d'habitude, les deux grandes salles étaieut remplies d'étudiants. Il y avait là, merveilleusement heul'eux de vivre, des Américains nasillards, des Suisses au gros rire, des Italiens à la voix gazouillante, des Russes mélancoliques, des Serbes chevelus, quelques Français avec leurs maîtresses.
Assis devant une absinthe qu'il buvait, parce que c'est énervant, un soir tragique, d'attendre un ami qui ne vient pas, Périclôs écoutait résonner la jeune gaieté de tous les pays du monde
Le poète Théodore Egée passa, très grand, maigre, lu tête haute, les moustaches relevées. Il était grec. Il' écrivait en Français des vers magnifiques. Il avait créé dans sa jeunesse une école littéraire qui l'avait rendu illustre. Depuis quinze années, dédaigneux des applaudissements de la foule, incapable de la séduire, il pour- 5uiv<iit un idéal de beauté froid comme le mari^re^ pui
comme lui. Il vivait seul, protégé contre la tristesse par le plus majestueux orgueil.
Il vit Périclès, s'approcha, le salua d'un geste noble, prit une chaise, et, tout de suite, parla de la tragédie qu'il achevait éternellement.
A force d'aiguiser son esprit critique, il était devenu presque stérile. Il récita une strophe, comme une mélopée. Il accompagnait, de son bras étendu, le rythme des mots. Il penchait la tête, pour prêter l'oreille aux sous qu'il filait.
Périclès l'admirait avec un peu d'effroi. Celui-là s'était séparé du monde. Se levant au crépuscule, il se couchait à l'aube. Il errait à travers les rues, à travers les tavernes, à travers la vie, le cœur desséché par le rêve intérieur... Mais lui, du moins, il n'avait pas lu les journaux, il ne savait de Périclès qu'une chose : ce jeune homme lui parlait de ses œuvres avec respect, et l'écoutait.
La porte du café s'ouvrit en coup de vent, et Batchauo parut. Pour rejoindre Périclès, il lui fallait traverser la moitié de la salle. Il donna, cependant, quinze poignées de main. Il était populaire, bien qu'on le raillât depuis qu'il avait abandonné le quartier. On n'oubliait pas son regard, ses yeux profonds
Périclès voulut le présenter à Théodore Egée, mais Batchano s'écria :
— Je vous connais, Monsieur.
C'était la vérité. Ils avaient dîné ensemble, un soir que des gens de lettres donnaient à Egée un banquet. Batchano rappela ce souvenir, puis, bredouillant selon sa coutume, il vanta le génie du poète. Celui ci ne comprenait pas ces phrasesgalopantes.il souriait néanmoins.
Batchano s'interrompit.
— Je t'emmène, dit-il à Périclès. Nous mangeons chez Larue.
Baissant la voix, il murmura :
— Viens... Je t'expliquerai...
Egée s'était levé. Il s'en alla, saluant Périclès. Il sortit du café, et, comme les deux jeunes gens le suivaient, ils le virent s'éloigner.
Des temps de sa misère, Balchano avait gardé le dédain des voitures. A pied, ils suivirent le Boulevard,
Tout en marchant, Périclès disait :
— Qu'est-ce que cela signifie, Costi?... Je t'invite, et tu m'emmènes?
— Cela signifie, Périclès, que tu m'as effrayé, cet après midi, avec ton idée de partir pour les Indes... Toi, dans une maison de commerce, mon pauvre vieux 1
— Attention! dit Périclès. Voilà l'omnibus... Il nous posera à la Concorde.
Ils coururent, s'installèrent sur l'impériale, le col de leurs manteaux relevé.
^ Je ne veux pas que tu quittes Paris, reprit Batchano, et je t'ai trouvé une place, ce soir, en sortant de chez ta belle-sœur... A propos, ta sœur m'a paru bien nerveuse...
— Oui, dit Périclès, elle supporte mal nos ennuis... Elle s'exalte. Tu étais là, quand elle a fait cette scène ridicule à madame Nicolo?
— J'étais là... Il faut prendre garde à sa santé morale, Périclès. C'est une impulsive. Elle devrait se marier et changer de vie. Quand une âme manque de mesure, on ne peut la guérir qu'en la plaçant dans ud milieu parfaitement équilibré.
— Tu as raison, Costi^ malheureusement les âmes en désordre ont horreur des milieux dont tu parles, et quand elles surmontent cette horreur, les milieux bien équilibrés les rejettent, craignant leurs révoltes. Hélène est une révoltée.
— Tout comme toi, Périclès, et c'est pour cela que je voudrais te voir travailler d'une façon plus régulière.
— Nous y voilà! dit Périclès, moqueur. Où diable m'as-tu trouvé une place ?
— C'est assez compliqué, dit Batchano. Ecoute : ce soir, j'ai été chez Lady Cynthia Gore. Tu la connais ?
— Mon père la connaît. Je connais sa voiture qui est magnifiquement attelée... et sa légende qui est belle.
— Son mari s'est tué dans des circonstances dramatiques, dit Batchatio, mais il ne s'agit pas de cela. Elle s'ennuie... Pour se distraire, elle s'entoure de poètes, de romanciers, de femmes écrivains. Elle les reçoit, chaque jour, de six à sept. Ils se déchirent les uns les autres. Elle les écoute avec un sourire tellement immobile qu'on ne peut comprendre si elle les méprise ou les aime... Eh bien ! tout à l'heure, chez elle, je suis tombé en pleine conspiration. Il y avait là Jules Joseph, Abelsteic, Jacques Médan, la Marchewska, la comtesse Pollini, d'autres...
— Toute la France ! quoi !
Batchano haussa les épaules, et poursuivit :
— Abelstein veut créer une revue. Il a persuadé à Lady Cynthia que cela l'amuserait... Lady Cynthia donne cent mille francs.
— Peste! fit Périclès.
— Elle a une des plus grosses fortunes d'Angleterre.
La Revue s'appellera « Demain », et défendra les droits de l'individu...
— De l'individu juif plus spécialement, railla Périclès.
— Ne plaisante pas...
— Je ne plaisante pas. Où est ma place dans tout cela?
Ils étaient arrivés au coin du Jardin des Tuileries. Ils descendirent de l'omnibus, se dirigèrent vers la rue Roy aie . A leur gauche, se leva la perspective des Ghamps- Elysées
— Ta place, reprit Batchano, voici : Abelstein voudrait être directeur, mais Jules Joseph et Jacques Médaa s'y opposent... Alors, ils ont songé au prince Gautéinir...
— Il était indiqué, sourit Périclès, mais pourquoi Lady Gynthia, elle-même...
— Parce qu'elle regarde tout cela de haut. Entre elle et le monde, il y a beaucoup de brumes... Bref! Abelstein, Medan et Joseph m'ont fait la cour ; ils savent que j'ai une certaine influence sur Gantémir... Et j'ai parlé de toi, pour le secrétariat de la rédaction...
— De moi ?
— De te?;. Ils ont fait la grimace, mais je vais te présenter a ^,: iy' Gynthia... Abelstein l'a invitée à dîner chez Lan-' \ çc Dechartres qui dispose de Gantémir.
Péricl -iempla Batchano. L'activité de son ami
l'ahurissa ., )mme aussi le plaisir évident que prenait cette hau' intelligence à démêler des intrigues. Il se rappela oô qu'il avait dit, le matin même, à Hélène. Il se souvint de Théodore Egée, île poète solitaire, au cœur sec.
— Je te remercie, vieux, dit-ii; mais rien ne presse..
Tu me présenteras une autre fois... Ce soir, non, vrai! je ne serais pas brillant...
— Tu n'auras pas besoin d'être brillant... Même si tu le désires, je ne le présenterai pas... Mais il est bon que, ce soir — et il appuya sur le mol — on te voie avec moi...
— Comme tu voudras, dit Périclès.
La phrase de Batchanoxl'ayait blessé, bien qu'il la comprît.
Ce soir, en effet, quiconque se promenait avec un Avrinos lui rendait service. Au coin de la place de la Madeleine, des ca.me\.ois vendaienl l' Intransigeant. « Le scandale Avrinos » devait voisiner, dans les colonnes de ce journal, avec les « Manifestations probables à la Porte Saint-Martin ».
Un instant, Périclès regretta de n'être pas resté chez lui. Tout aussitôt, il eut honte de sa faiblesse. Derrière Batchano, il entra chez Larue.
Sur le seuil, ils croisèrent des jeunes gens qui portaient à la boutonnière un bleuet, fleur de l'Empire. C'étaient les futurs manifestants qui se rendaient au théâtre. Ils avaient l'air joyeux. Le sang français coulait dans leurs veines. Ils allaient se battre, i la première des Cents Jours, à la Porte Saint-Mar.u ' .
— Il est déjà huit heures trente cinq 'i.f,, Batchano, nous sommes eu retard; nous manque f . ,3 premier acte... :, .
Le restaurant était plein de monde. Des ti.'ganes, en vestes rouges, y jouaient c'es valses avec fureur. Il faisait chaud, affreusement. La soie des banquettes, l'éclat des murs, les reflets des glaces, les rayons des petites
lampes, quelques épaules nues, beaucoup de tulles, do dentelles, d'aigrettes, de plumes coiffant des cheveux ondulés à ravir, cinq ou six hommes en veston parmi les plastrons blancs des habits, les bijoux, les parfums donnaient au cabaret cette atmosphère spéciale qui tient du boudoir, de la brasserie, du mauvais lieu. Les maîtres d'hôtel poussaient les chariots qui portent les grands réchauds d'argent, les garçons se hâtaient, le chasseur tenait sur son bras une fonrrare que venait d'enlever une jeune femme.
Batchano s'avança vers une table libre. Sur son chemin, il distribua force sourires. Il connaissait Paris entier. Il salua une Américaine, une Russe, une Créole... Il se faufilait, souple, montrant ses dents blanches, belles, posant son regard sur tous les fronts
Périclès marchait derrière lui. Ils s'assirent. Le maître d'hôtel s'empressa.
— Commande ! dit Batchano à Périclès.
Il se levait. Périclès le vit se hâter vers un coin du restaurant. Il devina que là se trouvaient Lady Cynthia Gore, Dechartres, Abelstein, Jacques Médan, Jules Joseph, la comtesse PoUini, et d'autres, la séquelle des écrivains de salon et de boulevard.
Obstinément, Périclès détourna la tête. Pourtant, demain, il lui faudrait vivre, gagner sa vie, se battre... Se battre avec qui, pour obtenir quoi?...
Les tziganes jouaient. Une femme éclata de rire. Une autre, qui s'en allait, laissa, derrière elle, son parfum.
Périclès réentendit la voix de Michel Aspros: « Paris, boulevard des Révoltés... »
Belle révolte ! devenir le secrétaire de la rédaction d'une revue dirigée par le prince Cantérairl
— Périclès, Périclès, disait Balchano, le surprenant le regard perdu dans le vide, tu ne sauras jamais l'adapler aux milieux...
11 s'éveilla :
— Tu as raison, Costi, jamaiil