CE QUE NOUS DEMANDERONS A L'ÉTAT
Après avoir dit ce que nous attendons de l'initiative individuelle et des initiatives associées, il reste ce que nous devrons demander à l'Ftat.
Beaucoup, négativement et positivement.
ativement, la disparition de la bureaucratie paperassière qui étouffe, chez nous, toutes les initiatives, décourage les volontés les mieux trempées, énerve les énergies. Si les ports et les canaux se creusent en Allemagne, si les voies ferrées se multiplient, si les docks se construisent plus vite qu'en France, et mieux adaptés aux besoins nouveaux, c'est que chez nous, entre le projet et l'exécution, s'élève une montagne de papier ; la percer est plus difficile que de forer un tunnel à travers les Alpes. Une chambre de commerce veut-elle élargir un bassin ? De rapports en rapports, de commissions en conseils, d'arrêtés en décrets, l'affaire dure si bien que le jour où l'on donne le premier coup de pioche, le tonnage des navires
pour lequel le bassin avait été prévu a presque doublé ! « Supposez, disait-on hier, supposez que nous exigions de l'Allemagne vaincue qu'elle nous livre comme partie de rançon les trois grands liners de la Hamburg- Amerika : YImperator, de 53.000 tonnes, le Vaterland, de 58. 000 et le Bismarck de 65.000. Mais nous n'aurions pas en France un seul port pour les abriter1! »
Nous avons fait, même depuis cent ans, bien des révolutions. Mais, en dépit de trompeuses apparences, nous sommes toujours régis, en réalité, parles mêmes institutions, les institutions administratives de l'an VIII. Institutions excellentes en leur temps, merveilleusement adaptées aux besoins de la France d'alors, d'une France qui n'avait ni chemins de 1er, ni automobiles, ni télégraphes avec ou sans fil, ni téléphones, ni navires à vapeur.
De ce temps-là aussi date une législation qui est un obstacle à l'association industrielle et commerciale. Déjà, sous des coups répétés, cet obstacle a cédé en plusieurs points, des brèches y ont été pratiquées. Il n'y a qu'à continuer ce travail, à nous guérir de la peur maladive des coalitions. La jurisprudence viendra ici en aide au travail législatif.
Positivement, nous ne demanderons pas à l'État de copier l'État allemand ; nous ne le permettrions pas. Mais il nous doit un peu de ce « prestige » dont l'Empire couvre si généreusement ses commerçants. La marine de guerre, la diplomatie, sont des forces vives qu'il ne faut pas négliger. Le jour où un ministre décide la suppression d'une division navale dans telle ou telle mer, il ne se doute certainement pas du préjudice
1 Conférence de M. V. Cambon.
qu'il cause au commerce français dans ces parages.
L'État nous doit aussi de diriger dans un sens utile à nos intérêts cette force que constitue la puissance financière de la France. L'Allemagne a peut-être poussé trop loin, et jusqu'à la brutalité, sa politique des emprunts et des commandes. Nous avons, nous, avec trop de naïveté, trop souvent prêté notre argent pour procurer les commandes à d'autres.
Il est temps que, d'une façon générale, l'État français se persuade qu'il a charge des intérêts économiques de la nation française. Trop souvent hélas ! il fait preuve, en ces matières, d'une indifférence qui n'a d'égale que son incompétence. Nos administrations semblent totalement dépourvues du sens commercial et industriel. Quand elles cherchent à intervenir dans ces questions, elles le font souvent avec une mala dresse qui rend leur abstention préférable. A certains « protecteurs » du travail national, on serait tenté de répondre par le proverbe italien : Dieu me garde de mes amis !
Les pouvoirs publics, et au premier rang le Parlement, semblent mettre les problèmes économiques au dernier rang de leurs préoccupations. Les lois qui doivent les trancher sont votées après d'interminables délais, quand elles ont cessé de correspondre aux nécessités actuelles. On les examine en cinq minutes, à la fin d'une séance de politique pure ; on les adopte à la muette, devant une banquette vide. Et c'est là que triomphe sans réserve la néfaste politique d'arrondissement. Il importe de faire prévaloir sur ce patriotisme de clocher la notion de l'intérêt général. A ce prix seulement nous aurons, au lieu d'une poussière de petits ports jalonnant nos côtes, quelques havres cons-
truits suivant les données modernes et largement outillés, capables d'opérer la concentration du trafic. A ce prix seulement nous pourrons réaliser une politique rationnelle de chemins de fer, un système cohérent de voies navigables, une organisation efficace de nos lignes maritimes. L'État nous les doit. L'intérêt vital de la nation exige qu'il nous les donne.
Il faudra également rajeunir nos lois sur la propriété industrielle, nous faire une législation sur les brevets qui ne soit plus un obstacle à l'esprit d'invention. Il faudra encore que la protection internationale de la propriété industrielle soit rendue réelle et sérieuse.
Beaucoup plus délicat sera l'établissement d'une politique douanière rationnelle. Il ne s'agit pas de se prononcer pour ou contre telle théorie, il s'agit de tenir compte des faits, de se défendre contre un adversaire toujours aux aguets, et toujours prêt à recourir à tous les moyens, à tourner toutes les lois internationales. Nous ne voyons ici qu'un moyen d'agir avec efficacité, c'est de ne pas agir seuls.
Il est souhaitable que l'Entente, après avoir triomphé sur les champs de bataille, se retrouve unie demain sur le terrain économique — une Entente élargie par l'accession des nations qui voudront accepter les conditions d'un nouveaupacte de Londres. Si la clause de la nation la plus favorisée doit reparaître dans les futurs traités de commerce, il importe que l'effet en soit limité aux seuls signataires de ce pacte, c'est-à-dire aux nations qui s'y soumettront de bonne foi, et en toute réciprocité.
C'est aussi par cette Entente que nous pourrons lutter contre le dumping ; il faudra, entre les co-associés, établir un régime international qui s'inspire de
la législation canadienne. On nous objecte que cette législation est d'une application difficile, parce qu'il est difficile de se renseigner exactement sur les prix réels du marché intérieur allemand. Cependant, entre les mains d'un seul Etat de sept millions d'hommes, cette législation s'est montrée efficace. Le sera-t-elle moins, lorsqu'elle sera maniée à la fois par plusieurs des plus grandes puissances du monde ?
Boycotter l'Allemagne est un rêve, un mauvais rêve. Mais ici comme ailleurs l'Entente a le devoir de mettre l'Allemagne hors d'état de nuire, de rétablir la loyauté dans les relations internationales. Si l'on s'inspire de cette politique, non seulement la France retrouvera la place à laquelle lui donnent droit sa position sur trois mers, les richesses de son sol, les qualités de ses habitants, son histoire, mais nous aurons rendu à chaque nation, aux petites comme aux grandes, le moyen de développer librement les ressources qu'elles tiennent de la nature et de leur génie1.
1 Je suis heureux, en terminant ce travail, de me trouver en accord sur presque tous les points avec M. Landry, Rapport (à la Chambre des députés)... sur notre commerce 'd'exportation,
Préface de la troisième édition i
Avant-propos v
Quelques réflexions sur l'essor économique allemand dans ces quarante dernières années.
Comment l'Allemagne est devenue une puissance économique.— La brusquerie de l'essor allemand. — L'Allemagne impériale s'est trouvée adaptée aux conditions nouvelles de la production industrielle. — L'industrie allemande pendant et après la guerre. — Si les procédés allemands sont susceptibles de transplantation. — Nécessité d'un examen de conscience économique 1
La concentration industrielle et l'organisation scientifique de la production. — L'usine et le laboratoire. — La production massive et en série. — La surproduction. — La rupture d'équilibre entre la capacité de production et la capacité de consommation du marché intérieur. — L'industrialisation du peuple allemand et l'exode rural. — La question des débouchés. — Les capitaux, les salaires; le besoin de denrées alimentaires, de matières premières. — Caractères des exportations allemandes. — L'organisation systématique de la surproduction 23