CE QUE NOUS DEVRONS IMITE
Mais après avoir dit ce qu'il ne faut pas imiter, il reste que la leçon allemande peut être, pour nous, très féconde.
La première leçon que nous donne l'Allemagne c'est que, pour faire des produits, il faut d'abord faire des producteurs. Tout ce que nous disons, tout ce que nous ferons est inutile, inutile aussi le sacrifice de nos soldats, si la France, après comme avant cette guerre, doit rester une nation à population stationnaire ou même régressive1. Où trouver des ouvriers, des ingénieurs, des chimistes, des directeurs d'entreprise, des voyageurs, si d'abord la matière humaine nous fait défaut ? Seule une population abondante et croissante permet une production intense, et aussi cette accélération dans la consommation intérieure qui détermine l'accélération de la production et rend l'exportation nécessaire. Seule surtout elle permet, par une sélection opérée sur de larges bases, le recrutement des fonctions actives et, après que toutes les places sont prises au foyer, cette exportation des hommes qui précède l'exportation des produits. Au point de vue économique au moins autant qu'au point de vue militaire, cette question sera demain, pour la France, une question d'être ou de non être.
Sans renoncer à ce goût de l'art, à cette fantaisie créatrice qui sont à la fois notre marque et notre force, il nous faudra, tout de même, renoncer à nos habitudes paresseuses, à notre politique expectante. Le temps
4 G. Violle. L'avenir de nos industries physiques après la guerre. (La lumière électrique, 16 oct. 1915).
n'est plus où la marchandise pouvait attendre le client; si belle et si bonne qu'elle soit, il faut qu'elle aille trouver l'acheteur possible. U y a dix-sept ans qu'un de nos consuls écrivait1, nous comparant aux Allemands : « Eux produisent et placent ; nous, nous voulons place?' avant de produire ». Il ne faut pas qu'on puisse le redire dans dix-sept ans. Entre la surproduction illimitée, irraisonnée, dont nous avons dit les dangers, et cette timidité, cette peur du risque, disons le mot cette apathie dont notre commerce a tant souffert, il y a place pour la prudence hardie, pour l'énergie qui sait oser.
Malgré l'intérêt que présente pour les producteurs, dans un pays riche et vieux, le marché intérieur, il faut élargir notre horizon. L'exportation a été trop souvent considérée chez nous comme un supplément, assurément non négligeable, mais après tout secondaire, de l'activité économique ; il serait à peine excessif de la considérer comme une fin en soi. Nous sommes obligés d'acheter au dehors une part importante de nos approvisionnements en combustibles et en matières premières ; il faut les payer en produits fabriqués, ne serait-ce que pour procurer travail et salaire à notre population ouvrière.
Mais l'exportation n'est pas un jeu qui s'improvise. Elle est un art. L'exemple allemand est là pour nous rappeler qu'elle est une science, une technique. La première condition pour y réussir, c'est de bouleverser complètement les notions courantes sur la concurrence commerciale. Accoutumés à regarder trop exclusivement le délicieux coin de planète où nous a parqués
1 Pingaud. Moniteur du commerce, 7 juillet 1898, p. 11.
la nature, nous envisageons la concurrence sous l'angle national, d'individu à individu, de maison à maison. Nous transportons, trop souvent, ces habitudes de lutte hors frontières, tandis que nos rivaux s'entendent, se groupent, font bloc contre l'adversaire commun. Il faut envisager la concurrence, sous l'aspect mondial, de nation à nation.
Le seul moyen d'y parvenir, c'est de développer l'esprit d'association. Un fabricant allemand de produits chimiques, remarquait il y a près de quinze ans M. Haller *, n'est pas seulement, pour ses divers produits, membre d'une infinité de cartels. Il est membre de l'Association professionnelle de l'industrie chimique, née de la loi sur les accidents du travail, membre de l'Union pour la défense des intérêts de l'industrie chimique allemande, de la Société chimique allemande, de l'Union des chimistes allemands... Les périodiques de ces sociétés, leurs bureaux d'information ou de consultation, leurs agents sont à sa disposition. Dans les réunions de ces sociétés, il se rencontre avec ses collègues, peut élaborer avec eux des plans d'action concertée, partager le monde en zones d'influence, entretenir à frais communs des voyageurs, des représentants, des succursales.
Au reste, rien de tout cela, chez nous, n'est absolument nouveau. Des sociétés de ce genre existent, il s'en crée de nouvelles. Des entreprises collectives comme la Mission lyonnaise en Chine, des groupements comme celui qui s'est formé récemment pour l'étude de nos relations avec la Russie, comme l'Association nationale pour l'expansion économique, voilà
4 Rapport... 1900, p. xxv.
des indications suffisantes de ce que peut, en France, l'esprit d'association. Jamais nos industriels ne se soumettront à la discipline étouffante qui pèse sur les cartels allemands, mais nous avons déjà nos propres cartels, qui vivent sur des formules plus libérales, et qu'il suffît d'étendre et de multiplier.
En somme, il nous faut « organiser» l'exportation, comme nous avons dû, en pleine bataille, organiser la guerre. Pour cette organisation, il faut déplus en plus faire appel à la science et à la technique. C'est une pitié de lire, sous la plume d'un de nos physiciens les plus illustres, que « depuis de longues années » il demande, dans le pays qui a donné au monde le système métrique, la création d'un Laboratoire national des poids et mesures, et que toutes ses instances sont « restées vaines ». Le résultat c'est que, si les qualités françaises continuent à s'affirmer dans la recherche de la perfection, nous nous sommes laissés dépasser par l'Allemagne pour les mètres brisés en bois, pour les appareils automatiques de pesage. De même si le pays de Foucault est devenu tributaire de Zeiss, cela tient à la modicité des ressources de nos laboratoires d'optique ; le même physicien n'oserait pas, devant l'Europe, dire à combien se monte le budget du principal d'entre eux, celui du Conservatoire *. Là aussi, dans nos Universités, dans les écoles techniques, il a été beaucoup fait. 11 ne reste pas seulement beaucoup à faire ; c'est une mentalité à changer. Il faut que nos industriels comprennent combien de fausses dépenses leur sont évitées, combien d'économies sont réalisées
• G. Violle. art. cilé. — Cf. Vogt. Remarques sur la formation des ingénieurs et des techniciens [la Lumière électrique, 9 oct. 1915).
par un usage rationnel du laboratoire, par un appel constant aux chimistes. Plus d'une, assurément, parmi nos grandes entreprises minières, métallurgiques, tinctoriales, alimentaires, etc., le sait et le prouve. Trop nombreuses encore sont celles qui l'ignorent ou qui, par négligence et routine, font comme si elles l'ignoraient. Trop d'exportateurs aussi ignorent ou du moins oublient que la géographie commerciale et sociale, que l'économie politique sont des éléments de succès aussi importants que la connaissance des langues étrangères, et que seul un commerçant paresseux s'en remet, pour l'étude d'un marché, à un commissionnaire allemand. Trop de maisons aussi oublient qu'il faut un apprentissage technique même à leur personnel secondaire, et un apprentissage professionnel à leurs ouvriers.
Héritiers d'un riche patrimoine, il est légitime que nous désirions ne pas le compromettre en folles aventures. Tout de même il importe que nous apprenions davantage à mobiliser nos capitaux. Nous avons loué, chez nos établissements de crédit, la fidélité au principe de la division du risque. Mais il n'est pas niable que l'activité nationale n'a pas trouvé toujours chez eux un appui suffisant. Il y a peut-être à faire, des capitaux énormes qu'ils détiennent, un autre usage que de les prêter à des banques étrangères, lesquelles font précisément, avec notre argent et à leur profit, les affaires dont nous n'avons pas voulu. Qu'un commerçant français se voie fermer les guichets d'un de nos établissements, et qu'un banquier allemand lui ouvre ensuite un crédit grâce aux ressources que lui assure l'établissement français, c'est là une combinaison vraiment déconcertante.
Dans quelle mesure, à côté des banques de dépôt, y a-t-il place chez nous pour des banques d'affaires ? Faut-il en constituer de toutes neuves ou nous servir de celles qui existent ? Faut-il créer une énorme banque d'exportation ? Ne vaut-il pas mieux, en s'inspirant d'ailleurs des tentatives déjà faites, créer des banques spécialisées, comme cette banque francoitalienne dont les entretiens de Cernobbio paraissent avoir préparé la naissance ? Ces questions ne sauraient être tranchées en quelques lignes et, pour les résoudre, les spécialistes pourront étudier avec fruit les expériences faites en Allemagne.