LES
Quelques réflexions sur l'essor économique allemand dans ces quarante dernières années.
Comment l'Allemagne est devenue une puissance économique. — La brusquerie de l'essor allemand. — L'Allemagne impériale s'est trouvée adaptée aux conditions nouvelles de la productton industrielle. — L'industrie allemande pendant et après la guerre. — Si les procédés allemands sont susceptibles de transplantation. — Nécessité d'un examen de conscience économique.
Comment l'Allemagne La guerre que l'Allemagne a est devenue une déchaînée sur le monde pose puissance économique, devant l'opinion publique européenne une question qui semblait réservée, jusqu'à ces dernières années, aux hommes de cabinet, économistes ou historiens. Comment la pauvre Allemagne de 1870, qui comptait à peine dans la géographie économique, est arrivée, en quarante et quelques années, à être l'une des grandes forces de la planète ; comment, suivant le mot que l'on
prête à Frédéric-Charles au soir de Metz, elle a réussi, après avoir vaincu sur le terrain militaire, à combattre et à vaincre sur le terrain industriel, c'est un phénomène qui s'impose aux méditations des hommes d'action, industriels et commerçants. Avec ses 25 milliards de commerce extérieur, l'Empire se classait, ù la veille de la guerre, au second rang des Etats marchands, après l'Angleterre. Il était devenu, battant l'Angleterre elle-même, le second des producteurs de fonte et de fer, le second aussi des producteurs d'acier. Sa marine marchande, inférieure à la nôtre en 1870 S n'était plus dépassée, en 1913, que par celles de l'Angleterre et des Etats-Unis.
La brusquerie II ne faut pas se lasser de répéter
de quelques-uns des faits et des chiffres
i'es8orailemand qUi mettent en lumière à la fois l'ampleur de ce phénomène et la brusquerie avec laquelle il s'est réalisé.
Karl Lamprecht2 a noté que, vers 1880, la naissante industrie allemande avait encore besoin de protection contre ses rivales plus anciennes, et ce mouvement protectionniste déclancha, par réaction, le mouvement français de 1892.
Au moment de la lutte intérieure de 1894-1901 sur le problème des canaux, on discute la question de savoir « si la majorité des occupations et des intérêts dans
1 En 1887 encore, le tonnage des vapeurs de plus de 1.000 tonneaux était pour la France de 722,200, pour l'Allemagne de 628,2. En 1895 il est pour la première de 864,5, mais pour la seconde de 1.306,7. Hambourg passe de 3.704.000 tonnes en 1885 à 6.256.000 en 1895, battant Liverpool; Brème passe de 1.289,3 à 2.184,7.
* Zur jûngsten deutschen Vergangenheit, 1906, t. II.
l'Empire est déjà industrielle et commerciale, ou encore agricole ». Mais les faits répondent : en 1893, la consommation du fer brut par tète d'habitant et par an n'atteignait pas 99 kilogrammes; en 1899 elle touche à lho. Celle de la houille passe de 1.940 kilogrammes 0 l. En même temps, la production du fer et de la fonte a passé de moins de o millions de tonnes- à plus de 8, celle du charbon de 95 à 136 -. En ces six ans, le sort de l'Allemagne a été décidé par une augmentation de la production tellement intense qu'elle en paraissait « malsaine »3, et qu'elle devait conduire à la redoutable crise de 1901.
En ces six ans l'Allemagne est passée définitivement du type agraire au type industriel *. Sur 67 millions d'Allemands, 17 à peine, au début du xxe siècle, vivaient de l'agriculture B. Une masse énorme de paysans quittait chaque année la terre, se précipitant
* Chiffres rassemblés par Steinberg, Die Wirtschaftskrisis190i, Berlin, 1902.
1 Kn 1912, les chiffres sont respectivement, pour la fonte de 18 millions, pour le charbon de 180 (Bonnefon, Les causes économiques de la guerre, dans Revue de Paris, lu janvier 1915). En l'Jl3, la houille et le lignite dépassent 270 millions.
1 Steinberg, lieu cité.
* G. Stresemann, La politique mondiale de V Allemagne (dans Revue économique internationale, 1913,111) : « L'Allemagne agricole de jadis a fait place à un Etat danB lequel l'idée d'exportation a pris une place prépondérante ». La relation entre l'industrie et le commerce d'une part, l'agriculture de l'autre, est comme 2 est à 1. Mêmes idées déjà en 1904 chez Lamprecht. ouvrage cité.
5 Bonnefon, art. cité. \V.-J. Ashley [The economical side of the european conflagration, dans Scientia, l'JLi, n° I) établit que la population commerciale-industrielle représentait en 1882 les 45 p. 100 de la population allemande, en 1895 les 50 p. 100, en 1907 les 56 p. 100.
dans les colossales usines. Les villes croissaient avec une rapidité tout américaine, et déjà 45 d'entre elles dépassaient le chiffre de 100.000 âmes. De véritables armées ouvrières se groupaient sous le commandement des capitaines d'industrie, 15. 000 sous unMannesmann, plus de 30.000sousunThyssen, 73.000 dans les diverses usines d'un Krupp.
L'enrichissement Le pays pauvre était devenu, tout
de l'Allemagne. d'un coup, un pays riche. En 1895, le revenu total des fortunes de l'Empire était évalué à 21 milliards ; en 1 913, les estimations flottaient entre 40 et 50 milliards, et l'on évaluait la richesse allemande à 3:20 milliards, dont près de 9 et demi déposés dans les banques, et 18 dans les caisses d'épargne. Tels sont les chiffres dont s'enorgueillissait, au vingt-cinquième anniversaire de l'avènement de Guillaume II, le directeur de la Deutsche Bank, l'actuel ministre des finances, le Dr Helfferich1.
Ce prodigieux enrichissement se manifestait aux yeux les moins prévenus par une multitude de signes visibles. Si l'adjectif « colossal » a pris dans la langue allemande la place que l'on sait, c'est qu'en effet les conceptions allemandes étaient devenues colossales, tandis que l'exécution en était ultra-rapide. Dans les pays de l'Europe occidentale, la rénovation de l'outillage suit généralement l'apparition dûment constatée des besoins nouveaux. Qu'il s'agisse de nouveaux
1 Le rapport Helfferich est commenté par Bonnefon (art. cité) et par D. Bellet, La vérité sur l'enrichissement de l'Allemagne (Revue d'économie politique, mars-avril 1915). En 1894 les dépôts dans les caisses d'épargne prussiennes ne dépassaient guère 4 milliards de marks ; en 1911 ils dépassent 11.800.000. Le total pour l'Empire avait passé de 6,8 en 1895, à 8,8 en 1900, à 17,8 en 1911.
quartiers à aménager pour une ville en voie d'extension, d'un canal ou d'un port à creuser, d'un édifice à construire, les plans en sont toujours combinés par rapport à l'état actuel, ou du moins, si l'on envisage les besoins futurs, cette prévision ne porte pas au delà de quelques années. En raison des lenteurs administratives, l'outillage est, d'ordinaire, déjà démodé le jour même où il est livré au public, le port trop étroit ou trop peu profond pour les bateaux qui doivent y stopper, le monument trop restreint pour les services multiples qu'il doit abriter. Et comme, avec le rythme accéléré de la production et de la circulation modernes, les besoins croissent en proportion géométrique, cet écart entre les moyens et les exigences devient chaque jour plus inquiétant. Les prévisions les plus hardies sont tout de suite dépassées.
Nous voyons petit, mesquin ; nous voyons près, à dix, vingt ans au plus; il semble que nous soyons atteints d'une sorte de myopie économique. Les Allemands, de 1880 à 1913, ont vu grand et loin. Lorsqu'ils édifiaient un hôtel des postes, une gare, une école, ce n'était pas en considération des besoins actuels, mais en considération des besoins qui pourraient se révéler d'ici à cinquante ans. Construisaient-ils une écluse à Bremerhafen ? C'était une écluse de 222 mètres, supérieure à la longueur des plus grands navires de ce temps-là, et il a fallu l'extraordinaire rapidité avec laquelle s'est accrue la capacité des transatlantiques pour que, sur ce point, l'audace allemande elle-même se soit trouvée en défaut. Ouvraient-ils le canal de Dortmund ? C'était tout de suite un canal à très grande section. Et comme cette fois la conception avait vraiment par trop devancé les réalités économiques, comme
le groupement des intérêts hostiles s'était trouvé plus fort que la volonté impériale et la hardiesse des ingénieurs, rien n'était plus curieux à voir cpje cette immense voie d'eau presque inutilisée, immense et vide '. Avaient-ils besoin d'élargir le port de Hambourg ? Ils ne procédaient pas par pièces et morceaux. C'étaient des quartiers entiers que la pioche et la dynamite faisaient disparaître d'un seul coup pour les transformer en bassins, si bien que le voyageur avait peine, à quelques années de distance, à reconnaître la vieille cité hanséatiquc.
Un autre fait qui frappait le voyageur — j'entends non le touriste de passage, mais l'observateur qui, à . plusieurs reprises, à des intervalles peu éloignés, venait et revenait en Allemagne — c'était le développement du luxe. Luxe de l'habitation, luxe de l'ameublement, du vêtement, luxe de la table. En vingt ans, les habitudes allemandes, même dans la moyenne et la petite bourgeoisie, avaient subi une complète métamorphose. L'habitude de consommer du pain, l'usage du vin s'étaient universellement répandus, comme le goût des vêtements d'étoffe et de coupe anglaises. Avec l'avidité d'un parvenu, l'Allemand se précipitait vers de nouvelles jouissances comme s'il y avait vu le symbole de son entrée définitive dans le cercle des civilisations plus raffinées de l'Occident. L'Allemand était devenu très dépensier, et du haut de la tribune du Reichstagle chancelier de l'Empire le lui reprochait souvent, opposant à ses appétits toujours nouveaux les vertus épargnantes du paysan français. Nous avons encore connu — j'entends les gens de mon âge —
4 Paul Léon, Fleuves, canaux et chemins de fer, Paris, 1903, p. 194.
l'Allemagne de vie simple et de vie à bon marché, l'Allemagne des petits salaires et des petites dépenses ; nous avons connu, dans les années qui ont précédé la guerre, l'Allemagne dépensière et prodigue, l'Allemagne des hauts salaires et des gros prix. La fréquence des crises « de la vie chère », l'apparition à plusieurs reprises de la disette de viande (Fleischnot) sont des indices non douteux des modifications qu'avait subies, en Allemagne, le standard of life, et par conséquent de l'énorme enrichissement de la nation.
Si du dedans on jetait ses regards sur le dehors, on était encore plus impressionné par cette prodigieuse croissance. Non seulement les chiffres du commerce extérieur de l'Allemagne grandissaient avec une rapidité sans exemple, mais la dominalion de l'Allemagne s'affirmait, irrésistible, sur tous les marchés. La banque allemande, le commerce allemand, les lignes allemandes de navigation, les services allemands d'informations tendaient à enserrer le globe d'un inextricable u. La Russie comme le Guatemala, Rotterdam comme Gonstantinople devenaient, économiquement, des colonies allemandes. C'est l'employé allemand qui, dans les maisons de commission parisiennes, se chargeait d'expédier nos articles vers Pétersbourg ; c'est lui qui, dans les bureaux de la Cité, recevait les traites de Chang-haï ou de Sydney, se chargeait de la correspondance française, de la correspondance espagnole pour l'Amérique latine; c'est lui encore que l'on retrouvait à Buenos-Aires ou à Rio.
Partout le commis- voyageur allemand apportait le produit allemand, qui cessait de plus en plus d'être de la camelote, et qui venait, grâce à la modicité des prix d'exportation, aux conditions de livraison ou de paie-
ment, concurrencer jusque sur leur propre terrain les industries nationales. Et quand cela ne suffisait pas, quand les tarifs douaniers, les frais de transport, opposaient à la pénétration des produits allemands de trop hautes barrières, c'était l'usine allemande — métallurgie, produits chimiques, électricité — qui venait, ellemême, s'installer en pays étranger, comme en pays conquis. L'Allemand détenait les mines, fournissait les matières colorantes, faisait rouler les tramways, distribuait la lumière et livrait les lampes, fabriquait hors d'Allemagne, pour sesadversaires éventuels, les explosifs de guerre.
L'industrie italienne, la suisse, l'espagnole, devenaient des filiales de l'industrie allemande. Anvers était un port allemand, Zurich etMilan des places allemandes, et la France elle-même assistait, impuissante et résignée, à cette mainmise de l'industrie allemande sur sa Lorraine et sur sa Normandie, bientôt sur ses gisements de l'Ouenza.
Par le Norddeutscher Lloyd, par la Hamburg-Amerika, par la Deutsche Levante Unie, par la Bagdadbahn, la pieuvre étendait partout ses tentacules K Celte germanisation du monde apparaissait même si avancée, et si inéluctable, que beaucoup y voyaient une garantie de paix. Quel besoin l'Allemagne avaitelle de faire la guerre, de tout risquer sur un coup de dés, quand il lui suffisait d'attendre, de laisser agir la force des choses pour recueillir, en pleine paix, plus d'avantages que ne lui en pourrait jamais procurer la
1 La métaphore est de Lamprecht, qui appelle l'Empire aile, mand « l'Etal tentaculaire germanique » (les mots soulignés en français). Après lui, M. G. Preziosi [La Germania alla conquisla dell'Italia, Florence, 1915), parle de « la piovra germanica ».
plus glorieuse des victoires ? Encore vingt ans de cette universelle «pénétration pacifique», et toutes les forces adverses étaient neutralisées, étouffées par la présence dans tous les organismes nationaux des agents de l'expansion allemande. Encore vingt ans, et le syndicat des cinq ou six grandes banques berlinoises assumait la direction économique de la planète.
L'industrie allemande Nous avons pu mesurer, depuis pendant la guerre, plus de quinze mois1, la puissance et la solidité de ce formidable organisme. L'Allemagne s'est trouvée prête à la guerre non seulement militairement, mais économiquement. Ses finances, qu'une tradition périmée et complaisante nous représentait comme fragiles, ont résisté à la grande épreuve aussi bien, peut-être mieux tout d'abord, que celles des vieux Etats manieurs d'or; il a fallu la prolongation imprévue de la lutte pour les ébranler. Son industrie n'a pas été désorganisée du jour au lendemain comme celle de ses rivaux ; les cheminées de ses usines ont continué à fumer ; ces usines n'ont manqué, pendant longtemps, ni de matières premières, ni de locaux, ni de personnel technique et ouvrier, ni de moyens de transport. Chose plus étrange, son commerce extérieur n'a pas été complètement arrêté par un blocus auprès duquel le système continental de Napoléon n'était qu'un jeu. Grâce aux intelligences qu'elle s'était ménagées de longue date, l'Allemagne a réussi à éviter le complet • encerclement », encore que la maîtrise de la mer n'ait cessé d'être aux mains de ses ennemis.
' Ecrit en novembre 1915.
A l'heure môme où j'écris, si quelques grandes banques rhénanes ont sauté, si quelques grandes entreprises, malgré toutes les dénégations, semblent irrémédiablement atteintes, si la raréfaction des matières premières commence enfin à imposer à quelquesindustries une production ralentie l, beaucoup d'industries sont encore prospères, beaucoup d'usines distribuent des dividendes, quelques-unes mômes des dividendes plus forts que pour le précédent exercice 2. — Ainsi s'est affirmée la supériorité, tant de fois proclamée par les Allemands, mais que tout le monde doit reconnaître, de l'organisation allemande.
En présence de cette extraordinaire vitalité économique dont fait preuve l'Allemagne assiégée, on se prend à se demander si l'Allemagne vaincue ne va pas, au lendemain de l'inévitable défaite, reprendre méthodiquement sa tentative de conquête économique. Hypothèse troublante entre toutes, puisqu'au premier rang des causes de cette guerre terrible figurent et le désir qu'avait l'industrie allemande de déborder sur le globe et les procédés qu'elle employait pour s'assurer partout des positions dominantes. Les mêmes causes vont-elles, dans dix ans, dans vingt ans, engendrer les mêmes effets, c'est-à-dire une guerre nouvelle ?
4 La laine d'abord, plus récemment le coton.
* En parcourant la Frankfurter Zeitung de septembre, je relève que la Bismarck hutte donne pour l'exercice 1914-15 un dividende de 15 p. 100 (au lieu de 9 pour l'exercice précédent), les moulins de Bôllberg 71 (contre 9), l'Union des machines-outils de Chemnitz 15 (contre 8), l'Electricité et gaz de Brème 24 (contre 10). Mes renseignements me permettent de croire que cette extraordinaire prospérité touche à son terme. L'action des sous-marins anglais dans la Baltique peut être le signal de la débâcle pour la métallurgie allemande.
Les facteurs Pour savoir si vraiment l'Allemagne
de la richesse pourra reprendre, après la paix, son
allemande. œuvre avortée, pour savoir aussi clans quelle mesure les alliés d'aujourd'hui pourront s'opposer à ses plans et l'empêcher de satisfaire sur le terrain économique cet appétit de domination qui a dès à présent abouti à un désastre sur le terrain militaire et politique, il faut serrer le problème de plus près, analyser dans le détail les facteurs de la richesse allemande.
Parmi ces facteurs, quelques-uns tiennent à la nature des choses. Que l'Allemagne possède des gisements carbonifères qui donnaient dans ces dernières années 191 millions de tonnes de houille et 82 millions de tonnes de lignite (en tout 273), c'est un fait qui lui assure une des premières places dans le monde de l'industrie moderne. Elle a été, pendant longtemps, riche en minerais de fer, et c'est seulement à une date récente qu'elle a vu cette richesse s'épuiser. Elle est la grande productrice des sels de potasse. Ses plaines de l'Est comptent parmi les territoires d'élection de la betterave et de la pomme de terre.
Mais à ces facteurs naturels sont venus s'ajouter les facteurs humains, et c'est de ces facteurs que nous voudrions saisir le mécanisme.
11 ne suffit pas de vanter, d'une façon générale, les méthodes allemandes, les procédés allemands, l'organisai ion allemande. 11 faut les connaître, les étudier. Il le faut non seulement pour notre satisfaction intellectuelle, pour le plaisir de comprendre le pourquoi de l'essor allemand. Il le faut pour suivre nos adversaires sur les terrains où ils triomphent, pour opposer à leur stratégie une autre stratégie. Il le faut encore
pour savoir, parmi ces méthodes et ces procédés, quels sont ceux que nous pourrions leur emprunter et retourner contre eux; mais aussi quels de ces procédés sont intransportables chez nous, contraires à notre tempérament national, à nos institutions, à notre intérêt même.
Il convient, en effet, de songer à ceci : la richesse allemande est le produit de deux forces, elle est le point d'intersection de deux lignes directrices, d'une part la volonté allemande, telle que l'histoire l'avait forgée, d'autre part les conditions économiques du monde, telles qu'elles se trouvaient réalisées à l'heure où le nouvel Empire est apparu sur la scène. « L'essor de l'Allemagne, écrivait en 1912 Paul Rohrbach, a été favorisé par ce fait : l'unification politique et économique de l'Allemagne a coïncidé avec le plus grandiose progrès technique que l'humanité ait jamais vu ; et cette technique fondée sur la connaissance méthodique de la nature correspondait précisément de la façon la plus brillante à l'un des traits de notre tempérament national : l'énergie exacte et laborieuse1. »
Les qualités L'Allemagne doit en grande partie ses
allemandes. succès, il ne nous en coûte pas de le proclamer, à des qualités qui, en langage économique, doivent s'appeler des vertus : d'abord une capacité et une volonté de reproduction qui, malgré la diminution récente et progressive du taux de la natalité, lui assure encore chaque année, décès déduits, 800.000 nouvelles paires de bras. En
1 Article de Jugend (août 1912) récemment reproduit dans Zum Weltvolk hindurch ! (Stuttgart, 1915), p. 8.
second lieu, l'Allemand est travailleur, remarquablement travailleur, travailleur avec application et régularité; s'il n'a pas l'ingéniosité inventive du néô-latin, l'aptitude de celui-ci aux « coups de collier », il n'en connaît pas non plus les caprices décevants, les crises passagères d'oisiveté ; pour tout dire d'un mot populaire, l'Allemand « ne fait pas le lundi », et Rohrbach a raison de le louer de son « cxakte Arbeitsenergie ». L'Allemand est discipliné ; l'habitude de l'obéissance, le respect inné devant les supériorités sociales, réelles ou conventionnelles, la prédominance dans l'Empire de l'organisation militaire sur les institutions civiles, tout le plie à considérer un ordre comme une consigne1. Entin l'Allemand aie besoin et le sens du groupement. Il n'a pas le jaloux individualisme de l'Anglo- Saxon, pas davantage l'aimable sociabilité, accueillante à tous et un peu banale, du Français. Il veut se sentir encadré, soutenu. C'est une plaisanterie souvent faite, mais riche de vérité, que deux Allemands, lorsqu'ils se rencontrent, en cherchent un troisième pour fonder avec lui une société de gymnastique et une société de chant. De là une conception nouvelle de la concurrence, non comme la lutte des individus contre les individus, mais des groupes contre les groupes. Nous dirons, en langage moderne, que l'Allemand a le tempérament syndical.
' Von Below, Militarismus und Kultur in Veutschland (dans Scient, II), fait cette citation suggestive : « L'esprit dt>
discipline, qui règne dans l'armée allemande, est aussi celui à qui nous devons cette croissance économique qui nous a attiré la haine de l'Angleterre. Le militarisme est l'école de nos ouvriers ».
L'Allemagne impériale Or, si la date tardive à s'est trouvée adaptée laquelle l'Allemagne entrait aux conditions nouvelles dans la lice économique lui de la production. valait d'avoir un outillage tout
neuf, conforme aux exigences de la technique, non encombré, comme celui des nations vieilles, par des instruments démodés, les qualités spéciales des Allemands lui fournissaient un outillage moral remarquablement adapté aux conditions nouvelles de l'industrie. La concentration des capitaux et des entreprises, la formation d'énormes agglomérations ouvrières, le développement des ententes entre producteurs, le groupement nécessaire des forces de l'économie nationale pour la conquête du marché mondial, toutes ces caractéristiques de l'âge moderne correspondaient à celles de l'Allemagne unifiée. «La raison, écrivait hier M. Rignano, la raison pour laquelle, à une époque donnée, le développement économique s'accomplit plus rapidement dans certains pays et à une autre époque dans d'autres, réside peut-être dans le fait que certaines phases ou formes de l'évolution de la production se trouvent, dans leur succession, le mieux adaptées tantôt à tels peuples tantôt à tels autres, selon les qualités psychologiques et les habitudes morales qu'elles exigent de la classe productrice.1 » Le régime de la concurrence convenait à la mentalité anglo-saxonne. Au contraire le régime de la concentration et du groupement convient au peuple allemand « à cause de son esprit de discipline et d'organisation... Aussi est-ce en Allemagne que syndicats et cartels ont pris un développement qui ne
1 Eugenio Rignano, Les facteurs de la guerre et le problème de la paix (Scieritia, 1915, VI, et à part).
se trouve atteint dans aucun autre pays, pas même peut-être aux États-Unis; en Allemagne qu'ont été inaugurées la collaboration la plus étroite des banques et de l'industrie, la participation directe des premières dans les sociétés commerciales et industrielles », etc. Il n'est pas jusqu'à certaines lacunes de l'esprit allemand qui n'aient été, à leur heure, utiles à l'Allemagne : l'absence totale d'esprit d'invention, de fantaisie créatrice chez l'ouvrier allemand était une condition favorable à la fabrication en série, idéal économique et technique de la grande industrie moderne.
Si les procédés allemands Qu'est-ce à dire? sinon que sont transportables. toutes les causes de l'essor allemand ne sont pas des clefs à toutes portes, utilisables en dehors du pays et du temps pour lequel elles ont été faites. Quelques-unes sont de valeur universelle : une population qui croît, le goût du travail, l'application sérieuse et durable h la tâche prescrite, l'étude patiente et minutieuse des questions industrielles et commerciales. Cela se peut copier partout. Quelques-unes sont le produit de la remarquable conjonction qui s'est produite, de 1880 à 1900 et au delà, entre l'histoire de l'Allemagne et l'histoire de l'économie mondiale. De ces dernières, beaucoup sont intransportables, et, par suite, inimitables1. Demander, sans plus, que les banques fran-
1 Je retrouve, en me relisant, ces mômes idées fort bien exprimées dans M article, de M. I> Bellet, Le commerce allemand et les causes de son développement (Revue des sciences politiques, 15 août 1U15, p. 62), où le départ est l'ait entre le bon et le mauvais dans les procédés allemands. Par contre on s'étonnera de voir M. Y. Guyot {Journal des Économistes, 15 août 1915) juger
çaises copient les banques allemandes, c'est oublier que les banques françaises ont derrière elles un long passé, antérieur aux développements les plus récents de la grande industrie et du commerce international, tandis que le? banques allemandes, timidement appelées à l'être vers le milieu du xix° siècle, n'ont pris leur essor qu'après la création du nouvel Empire et en même temps que l'industrie allemande. Exiger de l'État français qu'il joue le même rôle économique que l'État allemand, c'est vouloir que la République française soit l'Empire allemand ; bien plus c'est vouloir que les citoyens français prennent la mentalité des sujets de S. M. Prussienne.
De l'étude Disons-le donc, et tout de suite.
des Ce livre n'est pas un recueil de
procédés allemands, recettes allemandes dont il s'agirait de faire, sans plus, des recettes françaises. A notre sens, nous courons, à l'heure actuelle, un double risque. Il serait fou d'ignorer les moyens qui ont réussi aux Allemands ; il ne le serait pas moins de croire que tous ces moyens peuvent être mis en œuvre par les Français.
Ces moyens, voilà longtemps que certains Français
avec sévérité Maurice Schwob, les rédacteurs des rapports consulaires, etc., bref tous ceux qui, en vantant l'ingénieuse activité des Allemands, essaient de secouer l'apathie de nos compatriotes. Il les accuse de faire à l'industrie et au commerce allemands une réclame gratuite ! Il est bien vrai que les Allemands s'emparent de nos aveux : la Deutsche Export Revue a récemment reproduit l'analyse donnée par le Temps d'une conférence de M. Victor Cambon. Mais allons-nous, pour ne pas donner cette joie à nos ennemis, laisser ignorer à nos commerçants les dangers qui les menacent? Ce serait pratiquer le patriotisme de l'autruche.
en ont commencé l'étude méthodique. Depuis le livre révélateur de M. M. Sch\vob,Ze Danger allemand, qui est de 1897,jusqu'au livre prophétique de M. H. -A. Andrillon, L'expansion de V Allemagne et de la France, qui est de 1909, ou à l'Allemagne au travail, de M. Victor Cambon, qui est d'hier, que d'ouvrages documentés sur cette question ! A lire ces ouvrages, dont les plus connus sont ceux de M. Blondel, nos industriels, nos exportateurs, nos banquiers auraient pu se faire une idée du mécanisme de l'expansion allemande, sans même prendre la peine de recourir aux sources, rapports consulaires, bulletins de nos Chambres de commerce, bulletins plus intéressants encore des Chambres de commerce françaises à l'étranger, rapports des jurys des expositions universelles.
Qu'on me permette un souvenir personnel. En 1899, à la suite de plusieurs voyages d'études en Allemagne, je devais donner dans une de nos universités une série de conférences sur les causes de la puissance économique de l'Allemagne1. Pour préparer ces conférences, je m'étais livré à un dépouillement systématique des rapports consulaires français. Je les avais rencontrés non seulement dans les bibliothèques de nos chambres de commerce françaises (où les recouvrait souvent, en ce temps-là, une vénérable poussière), mais dans les bibliothèques des chambres de commerce allemandes. « Nulle part, me disaient les secrétaires de ces institutions, nulle part nous ne saurions trouver des rensei-
' Revue des cours et conférences, 1899, I. Je me permets de signaler également, Chambre de commerce de Grenoble, conférence faite le 13 octobre 1901 par M. llauser, sur La situation économique de la i-'rance et les conditions nouvelles du commerce fran-
gnements plus abondants et plus sérieux1. » Et de fait les publications spéciales allemandes faisaient de ces rapports le plus ample usage. Or qu'y avait il dans ces rapports français ? L'exposé du système allemand, les rouages démontés pièce à pièce, et des conseils donnés à ceux de nos compatriotes qui voudraient engager la lutte.
Cette année, avant d'écrire ce livre, j'ai dépouillé à nouveau les rapports consulaires, en me servant des plus récents-. J'y ai joint ces rapports des Chambres de commerce qui, inexistants ou rudimentaires il y a seize ans, ont pris un remarquable développement. Qu'ai-je constaté? Que ces documents de 1913-1914 se superposent exactement à ceux de 1898. Ils redisent exactement les mêmes choses, et avec le même accent. Ce sont les mêmes constatations, les mêmes plaintes, les mêmes conseils, les mêmes objurgations, la môme ténacité chez les hommes qui essaient de secouer l'apathie de nos exportateurs, le même sentiment que ces efforts sont inutiles, que les intéressés ne veulent ni lire ni entendre... En 1897, M. Maurice Schwob écrivait déjà (p. 97), à propos de notre situation dans l'Afrique australe : « Dans son rapport..., notre consul a la bonté de tracer à nos commerçants tout un plan de campagne, très méthodique et très serré, qui n'a qu'un défaut, c'est qu'aucun négociant français ne prendra la peine de le lire et encore moins de le suivre »
* De même, notait dans un rapport M. Charles-Roux, « M. Curzon a proposé comme exemple â Témulation des consuls anglais la conduite et les travaux des consuls français ».
* Ces rapports {Renseignements commerciaux publiés par le Ministère du commerce) sont de plus en plus développés et documentés. Quelques-uns constituent de véritables monographies économiques des pays d'importation.
— et il citait déjà des phrases comme celle-ci, de notre consul à Bombay : « Je ne crois pas ulile de revenir ici sur des appréciations que je n'ai cessé de formuler depuis cinq années, et qui n'ont, malheureusement, pas eu le résultat que j'étais en droit d'espérer ». Cette phrase découragée, on en retrouverait l'équivalent dans les rapports d'hier. Il y a près de vingt ans que M. Ivlobukowski écrivait de Yokohama : « 11 est avéré que le montant des commissions annuellement payées par certains de nos industriels et commerçants aux maisons étrangères de leur choix, anglaises, suisses et allemandes, solderait amplement les frais généraux d'une agence française. » Pour ne parler que de ce point spécial, quel est celui de nos consuls qui ne pourrait, à l'heure actuelle, en écrire autant ?
Ces rapports continuent à se répéter, il faut bien le dire, avec une fastidieuse monotonie. C'est à tel point qu'un consul peu laborieux pourrait, pour rédiger son rapport annuel, feuilleter la collection des rapports antérieurs, y prendre telles quelles les phrases sur l'apathie de nos commerçants et l'activité de nos adversaires, coudre à ces généralités toujours vraies et toujours inentendues quelques fraîches statistiques...
Notre examen Aurons-nous plus de chance
de que nos prédécesseurs, que
conscience économique, les organes officiels de notre représentation consulaire, que les groupements français établis à l'étranger? A la lueur des tragiques événements qui bouleversent le monde, nos producteurs consentiront-ils à lire les
livres où il est question de leurs intérêts essentiels ? Si non, c'est à désespérer de notre avenir, car s'ils ne le font pas aujourd'hui, quand donc le feront-ils? Jamais ne s'est imposé a. nous avec plus d'urgence le devoir de faire notre examen de conscience économique. Si nous nous refusons à rechercher pourquoi nos rivaux nous ont battus, et comment nous pourrons leur résister, c'est en vain que nos fils seront morts sur la Marne et sur l'Yser. La lutte économique reprendra demain, d'autant plus âpre que le peuple allemand devra réparer ses pertes. Si nous n'y prenons garde, l'araignée tissera de nouveau sa toile ; elle aura vite fait de prendre sa revanche et nous nous réveillerons, dans dix ans, de nouveau asservis par le peuple que nous aurons vaincu.
Si au contraire, en cette minute unique dans l'histoire, nos commerçants et nos industriels veulent bien lire les livres écrits pour eux, peut-être qu'ils parcourront celui-ci. Nous devons donc leur dire dans quel esprit il est conçu, et ce qu'ils y pourront chercher.
Nous n'avons pas eu la prétention de tracer un programme d'action. Nous estimons que ceci est la tâche des hommes d'action eux-mêmes1. Notre ambition a été de les renseigner, de leur faire connaître les méthodes employées avec tant de succès par l'adversaire ; à eux de voir dans quelle mesure ils doivent et peuvent s'en inspirer.
On nous dira, il est vrai, que ce travail d'exposition et d'analyse a déjà été fait à maintes reprises, et sou-
1 Quelques-uns. au reste, ont déjà commencé admirablement à s'en acquitter. Les diverses communications techniques publiées dans les bulletins de 1915 de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale constituent dès à présent une mine de renseignements où les intéressés n'auront qu'à puiser.
INTRODUCTION Si
vent de main de maître. Aussi ne voulons-nous pas refaire ce qui a été fait. On ne retrouvera pas ici ce que tout le monde sait ou devrait savoir, ni ce que j'appellerai l'histoire anecdotique de l'expansion allemande, ni les considérations classiques sur la diffusion de l'article made in Germany, à peine les caractéristiques du commis-voyageur allemand, qui vend la première année un mouchoir, la seconde un canif, la troisième une locomotive... Tout cela, on l'a dit et répété cent fois. Ce que l'on n'a pas fait encore, croyons-nous, c'est tenter de saisir les trois ou quatre facteurs essentiels de l'essor allemand, c'est étudier ces facteurs non pas seulement dans leur action mais dans leur constitution interne, c'est voir en quelle mesure ils sont un certain état, à une certaine date de la civilisation allemande.
Essayer cette analyse synthétique, écarter les détails pour aller tout droit aux faits essentiels, démèl qu'il y a de spéciliquedans la banque allemande, dans le cartel allemand, dans l'organisation allemande des transports, dans le rôle économique de l'Etat allemand, telle est la besogne qui nous a paru nécessaire et urgente.