‹ Les méthodes de la classification et l'idée de série en botanique et en zoologie de Linné à LamarckChapitre 16 sur 57 · LA DISSOCIATION DE L'IDÉE DE SÉRIE · texte numérisé non relu

LA DISSOCIATION DE L'IDÉE DE SÉRIE

A voir combien demeure incomplète et fragmentaire, jusqu'aux dernières années du XVIII* siècle, la connaissance de l’organisation de la plupart des êtres vivants, on est tenté de se demander comment des naturalistes ont cru possible de traiter, dans ces conditions, de leurs « rapports » ou de leur « enchaînement » et surtout d’énoncer, à ce sujet, des formules catégoriques. Mais les conditions dans lesquelles s’exerce leur travail d'observation, l’esprit qui anime leurs recherches, s’ils expliquent leur embarras à établir sûrement et exactement les classes, expliquent aussi leur

adhésion persistante à la notion d’une série continue et plus ou moins progressive. Préoceupé, comme le botaniste, de distinguer et de caractériser des formes très voisines, le zoologiste ne peut guère tirer parti, à cet effet, du type fondamental de l’organisation, commun à un plus ou moins grand nombre de genres. Il s’en tient donc à peu près uniquement à des caractères externes dont la signification anatomique et physiologique est accessoire, et cherche à en remarquer et à en noter le plus possible. Or de la seule notation d’un nombre croissant de ces caractères résulte une conséquence directe et inévitable (1) : la découverte d’un || nombre croissant de similitudes entre les êtres considérés. Le même effet intellectuel se répétant à mesure que des ob-

(4) Nous l'avons déjà vue se produire chez Donati et chez Linné luimême : ci-dessus, chap. II, sect. 111 et 1v.

jets nouveaux sont étudiés par la même méthode, il semble que les faits apportent continuellement leur. témoignage en faveur d’un enchaînement graduel de toutes les espèces. Plus ambitieuse, à la considérer théoriquement, qu’une classification « méthodique », mais aussi beaucoup plus souple, infiniment libérale et nullement exclusive, l’idée. de série appelle ainsi l’adhésion de plusieurs de ceux qui ont éprouvé à l'essai l’arbitraire et l'insuffisance de tous les systèmes. Le cas d’Adanson, déjà signalé plus haut, n’est pas isolé à cet égard. Un autre naturaliste voyageur, Commerson, ayant étudié la faune de Madagascar, professe envers les distinctions de Linné une Opinion aussi négative : Ctoutes les lignes de démarcation qu’il vous a plu de tracer », — déclare-t-il aux fauteurs de « systèmes », — « s’évanouissent à mesure que les genres et les espèces intermédiaires comparaissent » (1).

Mais l'accroissement énorme du nombre des « intermédiaires », des « nuances », des « passages », qu’amène l’inventaire des genres et des espèces, s’il paraît vérifier de plus en plus la croyance en une série, entraîne aussi pour la formule traditionnelle de cette croyance, — qui signifie progression en même temps que liaison, — un danger facile à apercevoir. Des unités collectives d’une certaine richesse, — paï exemple des familles ou des classes, — étant posées, leur arrangement en une série ascendante suppose évidemment que chacune d'elles est liée par des transitions sensiblement continues à celle qui est au-dessus d’elle et à celle qui est au-dessous. Multipliées par une notation détaillée des ressemblances, les formes par lesquelles cette unité semble maintenant se joindre à d’autres se laisseront-elles insérer toutes dans une disposition linéaire ? N’est-il pas infiniment probable, au contraire, que certaines liaisons vont troubler irrémé-

(1) Lettre de Commerson à Lalande, du 18 avril 4771 (LazanDe, 1775, Eloge de M. Commerson, pp. 106-108), citée d’autre Part par Bonxer, 1781, Contemp. Nature, 8e partie, ch. 1x : Œuvres, t. 8, pp. 142-144).

diablement l’ordre hiérarchique dans lequel on voudrait les voir prendre place ? (1):

Si étrangère que la pensée de Bonnet soit, en son fond, aux menues distinctions de la systématique, la difficulté ne lui échappe pas. Elle risquerait de lui apparaître insurmontable s’il essayait de prendre les espèces connues pour degrés de son « échelle ». Même à ne considérer, comme il le fait, que quelques classes très vastes, elle est encore très sensible à cause de la complaisance avec laquelle il accepte les intermédiaires les plus disparates comme autant de témoignages d’une authentique «gradation» (2). En groupant de la sorte, autour d’une classe, tant de formes qui paraissent se rapprocher de la sienne, impossible de ne pas aboutir

à la relier ainsi à d’autres encore que les deux voisines

qui lui ont été assignées dans le plan de leur énumération. Supposons avec Bonnet que,partant des Poissons, je considère le «poisson-volant » : «ici, je crois toucher aux Oiseaux ». Mais si je veux suivre, au contraire, le « lion marin », le « veau de mer », l’hippopotame et les « Cétacées » (pour ne pas parler du crocodile et de la tortue), aussitôt, « je me trouve chez les Quadrupèdes » (3). Quel parti prendre dans un cas de ce genre ? L’auteur est visiblement fort embarrassé : il a sur

(1) C’est, au fond, pour parer à cette difficulté qu’Apanson, en botanique, considère dans toutes ses familles un nombre déterminé de propriétés générales et cherche à construire leurs séries de telle façon que deux familles consécutives aient le plus grand nombre possible de caractères communs. Mais il est clair alors que, chaque concordance d’une propriété déterminée pouvant être sacrifiée, dans l’arrangement général, à une majorité de ressemblances, des caractères communs devront reparaître, à intervalles plus ou moins longs, dans plusieurs portions successives de la série des familles, — et c’est ce qui a lieu en effet (1762, Fam. Plantes, t. 2, pp. (1)-(7) : tableau des familles). Ainsi combinée, la série parvient à rester unique, tout au moins dans la forme, mais en renonçant à être clairement progressive.

(2) Ca. Bonner, 1764, Contemp. Nature, 32 partie, ch. xx, xxx, XXIV, XXVI, XxXVII : Œuvres, t. 7, pp. 130 et suiv.….

(3) Cx. Bonnet, 1764, Contemp. Nature, 3° partie, ch. xxvi : Œuvres, t. 7, pp. 158 et suiv..

les bras plus de transitions que ne peut s’en incorporer une: série continuellement et régulièrement ascendante, comme doit l’être son « échelle ». Trop de continuités diverses va ruiner la hiérarchie. Bonnet, fidèle à l'esprit de sa doctrine philosophique, se décide pour larrangement linéaire qui conduit le plus naturellement vers l’homme (1). Mais il a des doutes prononcés sur la validité réelle de cet arrangement. À plusieurs reprises, il se demande si la série véritable ne se diviserait pas en plusieurs branches, qui divergeraient tout en montant. Sans opposer aucun argument à cette conjecture, il ne prend pas non plus parti catégoriquement en sa faveur (2), — alléguant seulement que, si la gradation des Etres est chose certaine dans son ensemble, le détail s’en réduit en différences trop fines pour notre discernement grossier et que leur enchaînement réel diffère sans doute « plus ou moins » de celui que nous parvenons à saisir (3). L’hésitation qui l’empêche d’admettre plus

(1} Bonwner, 1781, ibid., d°, p. 162 :'« Les Poissons paraissent, en effet, se lier très bien avec les Quadrupèdes par les Cétacées et par les Phoques: mais comment placer les Oiseaux au-dessus des Quadrupèdes, uhis si étroitement à l'Homme par le Singe ? Comment encore placer les Oiseaux au-dessous des Poissons, qui s’enchaînent si naturellement avec:les Reptiles ? »

(2} Boxner, 1764, ibid., ch. xx : d0, pp. 130-138, — à propos du «passage des Insectes aux Coquillages » : « L'Echelle de la Nature se ramifierait-elle en s’élevant ? Les Insectes et les Coquillages seraient-ils deux branches latérales et parallèles de ce grand tronc ? La Grenouille et le Lézard, si voisins des Insectes, en seraient-ils une ramification ? L'Écrevisse et le Crabe seraient-ils pareillement un rameau des Coquillages ? Nous ne pouvons encore satisfaire à ces questions. Telle est la nature de la gradation qui est entre les êtres qu'ils ne diffèrent souvent les uns des autres que par de légères nuances ; et telles sont les bornes étroites de nos facultés que nous ne parvenons à saisir que les teintes un peu fortes ».— CÊ, ibid, ch. xxrr : d°, p.148 (après avoir parlé des «Coquillages » qui « touchent aux poissons ») : « Entre eux ou à côté d'eux semblent être à placés les Reptiles ». — De même (1781) ch. xxvr : d°,p. 162 : « L'Echelle de la Nature pourrait... n'être pas simple, et jeter de côté et d’autre des Branches principales, qui pousseraient elles-mêmes des Branches su- : bordonnées », | |

(3) CE en plus des passages qui viennent d'être cités : 1779, Traité

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expressément l'hypothèse d’une série ramifiée se conçoit, du reste, en raison des prineipes mêmes de sa théorie: car s’il y avait décidément des « branches » divergentes, la notion de la supériorité absolue de l’être pensant, clef de voûte de tout l’arrangement hiérarchique, ne trouverait plus d’application possible que sur celle de ces « branches » que l’homme couronne effectivement (1). Mais d’autres naturalistes de l’époque où écrit Bonnet, mieux préparés à apprécier exactement les affinités et moins pénétrés que lui d’aspirations spéculatives, n’éprouvent pas les mêmes scrupules à remanier la figure de la série de manière à rendre compte de la pluralité des « rapports ».

C’est, en effet, d’après des données autrement précises et plus sévèrement contrôlées que Pallas, dans l’Introduction de sa Démonstration des Zoophyies, est amené à prendre position dans le débat qui s’est ouvert entre systématistes, avec Donati et Linné, sur la meilleure façon de se représenter ‘la série. Série continue : autant que Linné, autant que Bonnet lui-même (2), Pallas est convaincu que tous les groupes les plus distincts entre lesquels se laissent répartir les êtres vivants se relient les uns aux autres par des transitions graduelles. L’objet de son ouvrage, du reste, est précisément de prouver que les « Zoophytes » véritables

Insectol., Avertis. : Œuvres, t. 1, pp. xvi-xvir ; — 1764 et 1781, Contemp. Nature, Préface : t, 7, p. xvr ; 2e partie, ch. 1x : d9, p. 51 ; 82 partie, ch. xvur : t. 8, p. 192.

(4) Quant à la persistance avec laquelle le schéma de l’ « échelle des êtres » continue à être mis en œuvre en Allemagne, pendant la seconde

moitié du xvrrre siècle, souvent dans un esprit d’apologétique rationnelle,

v. le manuscrit d’un anonyme de Thuringe rédigé en 1780 et publié par Turenemann (1909, Stufenfolge, pp. 188-230) et plusieurs indications dans le même article.

(2) Parras (1766, Elenchus ‘Zoophytorum, p. 3) déclare avoir lu avec intérêt la Contemplation de la Nature de Bonnet et y avoir trouvé avec plaisir « quelques opinions qui ne sont pas très différentes » des siennes. Mais la subgtance même de sa conception, aussi bien que la nature de son travail, attestent clairement que Bonnet n’en est, à aucun degré, la source,

(hydre, Coralliaires, ete., Spongiaires) sont bien, comme le veut leur nom, des intermédiaires dans lesquels « une nature animale » est jointe « avec un tempérament et un habitus végétal » (1). Et cette liaison continue n’est pas simplement un trait plus ou moins fréquent dans le monde vivant : 1l semble, selon Pallas, que la Nature se soit : fait une loi de combler tous les vides de son « Système » (2). Série progressive aussi : Pallas le montre mieux que ses prédécesseurs en désavouant clairement les liaisons superficielles dont se satisfait Bonnet et en insistant, plus fortement qu’on ne l’a fait avant Lamarck, sur la complication progressive de l’organisation : — la Nature, « après avoir commencé par les êtres les plus simples, change et forme peu à peu les organes en rapport avec ses fins : sur une construction plus simple, elle greffe, elle ajuste successiyement des parties nouvelles » (8). Mais on ne trouvera jamais dans les faits rien qui ressemble à l « échelle » unique de Ch. Bonnet. Pour tenir compte des affinités multiples qui motivaient déjà la suggestion de Donati, on pourrait imaginer une figure polyédrique dont chaque facette porterait des cases plus ou moins nombreuses, entre lesquelles

(1) Parzas, 1766, ibid., Introd., pp. 4-5, 10-11,18-19, 21-13, etc. ; — cf. Préface, p. vur. (Sur les antécédents et les suites de cette conception des (Zoophytes », v. Classes zoologiques, ch. VII, sect. 1), — Quant à la manière dont d’autres ordres (Annélides tubicoles et errantes, « Insectes ») succèdent à leur tour à celui des Zoophytes, cf. Pazras, 1766, Miscel. zool., VIII, pp. 76, 90.

(2) Parras, 1766, Elench. Zooph., Introd., p. 5 : les découvertes déjà faites, si incomplètes qu’elles soient, suffisent à montrer que « partout la nature a mis le plus grand soin à relier les êtres les plus divers par des nuances intermédiaires et qu'elle a comblé tous les vides de son Système (omnes Systematis sui hiatus opplevisse) » ; — pp. 12-13 : « pour boucher et remplir tous les vides (ut omnem hiatum farciret et expleret), la nature a fondé l’ordre des Zoophytes, intermédiaires entre les Plantes et les Ani-

maux, » à CE. Cn. Boxner, 1783, Prince. philos, 7e partie, ch. 1v: Œuvres, t. 17, pp 323-324 : «... tous les vides ont été remplis, toutés les places ont été

occupées. »

(3) Pazras, 1766, Elench. Zooph., pp. 23-24.

seraient répartis les genres. Mais l’image la meilleure serait encore celle d’un arbre dont la racine, représentant les êtres organisés les plus simples, donnerait naissance à deux troncs, — les végétaux et les animaux, — bien distincts, mais pourtant susceptibles d’entrer en des « contacts va-" riés » (1). Celui des deux troncs qui figure les animaux monterait des « mollusques » (« Vers » mous) aux « Poissons », — « après avoir émis dans l’intervalle, le grand rameau latéral des insectes », — et de là aux « Amphibiens »: à son sommet, il porterait les « Quadrupèdes », mais après avoir donné naissance, au-dessous d’eux, au « rameau latéral aussi grand » que forment les Oiseaux. D’une façon générale, « le tronc, composé de la série principale des genres unis d’affinités, détacherait de place en place, en guise de rameaux, des genres qui, tout en étant joints aux premiers par une affinité latérale, ne peuvent pourtant pas être insérés entre eux » (2).

Conception qui, bien que seulement esquissée en quelques lignes, témoigne d’une force d’intuition singulièrement heureuse, parce qu’elle offre le moyen de représenter distinctement, — d’une part, par la continuité des branches, d’autre part par leurs rapprochements ou leurs contacts, — deux sortes de « rapports » que l’histoire naturelle avait, jusque là, perpétuellement confondus, et parce que le lecteur d’aujourd’hui, assimilant l’arbre de Pallas à celui d’un évolutionniste, reconnaîtra immédiatement dans la première sorte de « rapports » ceux qui proviennent d’une filiation commune et dans la seconde ceux qui sont dus à la convergence des adaptations dans des lignées distinctes (3). Mais, d’un point de vue proprement historique,

(1) Cf. sur ce point : ibid., p. 10-11 : même en dehors des « Zoophytes », il y a,chez tels animaux des autres classes,des traits particuliers qui doivent paraître les rapprocher des végétaux.

(2) Pazzas, ibid., pp. 23-24.

(3) Comme l'indique, en substance, TuienEmMANN, 1909, Stufenfolge, pp. 250-252, 266-267, 272. — Cf. E.-S. Russe, 1916, Form and Func-

lion, p. 25.

il est significatif que ni Pallas, ni, — autant que nous avons pu nous en rendre compte, — aucun des naturalistes classificateurs de son époque ne paraissent apercevoir de différence capitale entre ceux de leurs schémas qui comportent

ou appellent une explication génétique et ceux qui semblent

l’exclure (1). En préférant l’arbre au polyèdre, par exemple, Pallas n’est guidé que par le désir de s’en tenir au moyen le plus simple et le plus clair de représenter sans arbitraire ni artifice la totalité des ressemblances observées entre des formes données. C’est par la science qui l’a suivi que le choix de la première image, effet d'observations soigneuses et pénétrantes, a acquis une signification beaucoup plus pleine et plus positive que celle qu’il lui avait attribuée.

Hostile aux « méthodes » de détermination et de classification, Buffon ne se soustrait nullement à l’empire que la représentation sérielle des affinités exerce sur les naturalistes de son temps : il l’accepte, au contraire, en principe, et rencontrant dans la mise en œuvre des difficultés pa-

reilles à celles qui gênaient les classificateurs, il en amé-

nage, selon ses conceptions propres,une solution assez proche, au total, de celles qui tendent à prévaloir parmi eux. La thèse selon laquelle « la nature marche par des gradations inconnues » et « des nuances imperceptibles » n’est pas seulement pour lui un argument contre les « divisions » tranchées que prétendent opérer les systèmes (2). À mesure qu’il tient plus de compte des rapports de forme ou d’organisation des animaux qu’il étudie, il en vient à invoquer, lui aussi, l’existence nécessaire de tel « intermédiaire »

(1) J. Herman, partisan d’une série réticulaire, renvoie au passage de Pallas que nous venons de citer comme à l'expression d’une opinion concordante avec la sienne (1783, Tab. affin. anim., p. 25). — Le même auteur (1bid., p. 10) parle, sans la connaître lui-même, d’une « carte généalogique montrant l’affinité des plantes » qui aurait été construite à Mannheim : il ne songe pas à voir là autre chose qu'un moyen de représentation.

(2) Burron, 1749, Prem Disc. : Hist. nat., t. 1, pp. 9, 12-13.

se

pour motiver la composition qu’il attribue à une famille (1). Mais c’est surtout, semble-t-il, en raison de la méthode même de l’enquête anatomique de Daubenton, dont l’homme est le point de départ (2), — en raison aussi de la manière dont il en interprète personnellement les rérésultats (3), que Buffon est ramené de plus en plus fortement vers une image qui pose les êtres vivants comme s’échelonnant, au-dessous de l’être humain, sur toute une suite de degrés. Pris pour origine dans l’étude de toutes les variations de l’organisation, l’homme lui semble devoir être aussi le premier terme de toutes les altérations de la forme (4). De là, sans doute, l’assurance avec laquelle il affirme parfois, non seulement la régularité graduée des transitions, mais en même temps l’ordre de perfection décroissante des animaux considérés. Tel, en ce qui concerne les animaux communément appelés Singes, « l’ordre dans lequel on doit les ranger : l’orang-outang où pongo, premier singe; le prithèque, second singe ; le gibbon, troisième singe, mais difforme ; le cynocéphale ou magot, quatrième singe ou premier babouin ; le mandrül, second babouïin : l’ouanderou, troisième babouin : cet ordre n’est ni arbitraire, ni fictif, mais relatif à l’échelle même de la Na-

(1) Burron, 1766, Nomencl. Singes : ibid., t. 14, pp. 6-7: «. il doit se trouver entre le genre du singe et celui du babouin quelque espèce intermédiaire qui ne soit précisément ni l’une ni l’autre, et qui cependant participe des deux ; » — de même (p.12) entre les babouins et les guenons. — Burron, dans le même volume, admet comme assurée l'existence du « pithèque »,singe intermédiaire entre l’orang et ie gibbon, quoiqu'il ne le connaisse que « par le témoignage des auteurs » (ibid., d9, pp. 2-8 ; le Pithèque : d9, pp. 84-91). S

(2) Cf. DauBenron, 1753, Description du cheval : Hist. natur., t. &, pp. 337-338 et suiv..

(3) Cf. Burron, 1753, Disc. nat. Anim.: ibid. t. 4, pp. 12-43; l'Ane: do, pp. 379-381 ; 1766, Nomenc. Singes : ibid., t. 14, pp. 28-29.

(4) V., à cet égard, la définition du «Singe», «tirée de la nature même de l'animal et de ses rapports avec celle de l’homme », et les conséquences de cette définition : Burronw, 1766, Nomenc. Singes: ibid., t. 14, pp. 2-3 et suiv..

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ture » (1). — Sa véritable pensée concorde-t-elle, cependant, avec la conception d’une « échelle » unique, — autrement dit, d’une série linéaire et partout progressive, — qui a été le thème initial de la doctrine de Ch. Bonnet ? Sans doute parce qu’il est préparé par l’anatomie à admettre que, d’un animal à l’autre, les divers systèmes d'organes peuvent varier inégalement ou même en des sens différents, Buffon accepte, au contraire, comme allant de soi cette pluralité de liaisons divergentes qui embarrasse si fort le naturaliste genevois (2). Si on imagine rassemblés en un même groupe les « Quadrupèdes », on verra, de divers côtés, se détacher de la masse ainsi formée quelques types particuliers « qui font des pointes au dehors et semblent s’élancer pour atteindre à d’autres classes de la nature» (3). Aussi bien est-ce le propre de notre faible intelligence de ne pouvoir travailler et produire que suivant une seule dimension : la nature, elle, « ne fait pas un seul pas qui ne soit en tous sens » ; — « son plan est nuancé partout et s’étend en tous sens » (4) : — ce qui paraît signifier, dans la pensée de Buffon, qu’elle sait, en modifiant à la fois, mais diversement les caractères, faire apparaître d’un même coup, entre deux êtres, plusieurs distances inégales relatives à chacun de ces caractères (5). La « chaîne » qu’elle forme réellement, — (suite continue d’objets assez voisins, assez semblables pour

(1) 1766, ibid., d0, p. 7.

(2) Burron, 1766, Nomenc. Singes : His. nat., 1.14, p. 21 : « Les quadrumanes remplissent le grand intervalle qui se trouve entre l’homme et les quadrupèdes ; les bimanes sont un terme moyen dans la distance encore plus grande de l’homme aux cétacées ; les bipèdes avec des ailes font la nuance des quadrupèdes aux oiseaux, et les fissipèdes qui se servent de leurs pieds comme de mains remplissent tous les degrés qui se trouvent entre les quadrumanes et les quadrupèdes.. »

(3) Burron, 1765, Les Phoques, les Morses et les Lamantins : Hist. nat,, t. 13, pp. 330-831.

(4) Burron, 1766, Nomenc. Singes : ibid. t. 14, pp. 6 et 22,

(5) Malgré les différences d’expression, le sens de ces développements de Buffon serait done, au fond, très voisin de celui des remarques de Do nati, Adanson, etc. : cf. ci-dessus ch. II, sect. 1v ; ch, III, sect. x.

que leurs différences soient difficiles à saisir », — « n’est pas un simple fil qui ne s’étend qu’en longueur : c’est une

. large trame ou plutôt un faisceau qui, d’intervalle en inter-

valle, jette des branches de côté pour se réunir avec les faisceaux d’un autre ordre », cela surtout « aux deux extrémités ». C’est ainsi que, « dans l’ordre des quadrupèdes », « lune des extrémités de la chaîne » semble « s’élever », par les polatouches, les roussettes, les chauves-souris, vers les oiseaux, l’autre extrémité « se rabaisser », par les phoques, les morses, les lamantins, jusqu'aux cétacés, — tandis que, « dans le milieu de cette chaîne », une « branche » s’étend du singe à l’homme et que, « dans un autre point, deux rameaux sont jetés, l’un, par les fourmiliers, les pangolins, vers les reptiles, l’autre, par les tatous, vers les crustacés. » De même, si on descend des oiseaux les meilleurs voiliers aux plus mauvais, on trouvera que l « extrémité inférieure du faisceau » « se divise en deux branches » : l’une d’oiseaux terrestres comme l’autruche, l’autre d’oiseaux aquatiques comme le pingouin (1). — Figuration de la série sur laquelle

Buffon, — sans apporter ni vérification bien rigoureuse, ni

interprétation bien neuve des faits qu’il allègue, — se rencontre, en somme, avec les réflexions que la complexité des «rapports » naturels suggère, avant et après lui, à nombre de botanistes et de zoologistes, mais qui n’en marque pas moins de sa part, comme l’a fait remarquer (2), une avance considérable sur la notion d’un arrangement linéaire des

êtres vivants (3).

(1) Burron, 1770, Hist. nat. Oiseaux, t. 1, pp. 394-396.

(2) ES. Russezz, 1916, Form and Function, p. 25.

(3) Etant donné que Burron, à la différence de la plupart des naturalistes de son siècle, tend à attribuer une signification génétique aux concordances de l’organisation, on est amené à se demander si et comment des affinités réticulaires se conilient, de son point de vue, avec la possibilité d’une filiation commune. Sans prétendre éliminer cette difiiculté, que Buffon lui-même ne paraît pas avoir voulu résoudre, on peut du moins noter qu’il ne semble pas y avoir, dans son esprit, d'incompatibilité entre les deux notions. Car, dans le Discours sur la dégénération des

: Tout en s’autorisant, à la fois, de Buffon et de Pallas, le

professeur de Strasbourg, Jean Hermann, lecteur érudit

et observateur soigneux des spécimens de « musée », croit

pouvoir, pousser beaucoup plus loin encore le désaveu de.

la série linéaire et s’efforce d’exprimer moins incomplète-.

ment la multiplicité des rapprochements, indépendants les uns des autres, par lesquels les animaux se laissent associer

entre eux. Plus que personne, il juge incontestable FP « en-

chaînement » des êtres, la continuité de leur « série » et trouve

que cette continuité se manifeste par la gêne croissante

qu’elle cause aux distributions méthodiques, si indispensables que soient du reste ces distributions à une « con-

naissance vraie et solide de l’histoire naturelle » (1). Mais cette « série » n’a rien de commun avec la« ligne droite » par laquelle Bonnet a cru d’abord pouvoir la schématiser ; : elle ne se laisserait pas davantage ramener à deux lignes :

parallèles. La vérité est que, comme lindiquait déjà à peu près Donati, « les affinités se dispersent et se répandent par un très grand nombre de rameaux latéraux », puis, sur

d’autres points, « se rassemblent de nouveau » et « s’'en-

gagent dans des liens mutuels » (2). Les représenter toutes, *

Animaux, telles espèces qui sont expressément désignées comme dérivant w d’une même souche sont en même temps considérées comme ayant entre . elles des liaisons multiples. Ainsi, dans le « genre » que composent le chien, le loup, le renard, le chacal et l'isatis, le loup et le renard sont les « tiges M majeures », le chacal et l'isatis les « branches latérales » et ces branches « sont placées entre les deux premières ; le chacal participe du chien et du : loup, et l’isatis du chacal et du renard » (1766, Hist. nat., t.14, pp. 350- 353). L'explication de ces rapports multiples, dans le cas d'animaux du. même « genre », pourrait être que des espèces déjà formées produisent par … leur croisement des espèces nouvelles : hypothèse légitime à l'égard du renard et du loup, par exemple, bien qu'elle ne se vérifie pas dans la nature actuelle » (p. 352) — et même indispensable, en un sens, à la théorie a de la dégénération : les espèces d’un « genre » étant supposées issues d’une même espèce, il a bien dû y avoir, dans leur histoire, une époque où, tout. en ayant divergé, elles étaient encore assez proches pour engendrer par.

leur union des lignées fécondes.

(1) J. Hermann, 1783, Tab. affin. anim., pp. 1-8. (2) Hermann, 1783, ibid., d9, pp. 24-96.

1chose impossible sur un seul plan : il faudrait pouvoir dis- Aposer des trois dimensions de l’espace, — distribuer, par exemple, suivant ces trois dimensions des étiquettes désignant les êtres et les rattacher les unes aux autres par des tiens matériels, tels que chaïînettes ou fils métalliques, qui devraient être eux-mêmes différents selon la nature des trapports à exprimer. Obligé de s’accommoder aux possilbilités de l'exécution typographique, Hermann dresse en trois sections un vaste tableau dans lequel les classes, les lordres, nombre de genres et même d’espèces de la zoologie linnéenne sont reliés entre eux par quantités de lignes distinctes, symbole de quelques-unes, tout au moins, de Îleurs ressemblances les plus notables (1). A les, examiner \dans son livre, beaucoup de ces ressemblances se réduisent, Jen fait, à des convergences superficielles déjà souvent invodo uées en histoire naturelle (2) ; d’autres ne tirent une appa- Mrence de vérité que du caractère composite du groupe à propos duquel elles sont énoncées (3). Toutes celles qu’il Mfigure ont pourtant, aux yeux de l’auteur, une réalité également naturelle. Mais on comprend sans peine, — et il lrépète lui-même avec insistance que le tableau qui les com- “bine ne prétend aucunement représenter des degrés inégaux de perfection (4).

À Par des moyens qui n’ont rien de très original, et avec “beaucoup de savoir, mais bien moins de pénétration que ceux de ses prédécesseurs immédiats dont il se réclame,

fr

k (4) Hermann, ibid.,pp. 32 et suiv., tabl. à la fin de l’ouvrage. — Unlong Lil qui constitue le livre lui-même, motive et discute ces liaisons,

“successivement, pour chaque ordre des quatre premières classes : Mam-

#mifères, Oiseaux, Amphibies, Poissons (pp. 38 et suiv.).

(2) Ainsi celle des tatous avec les lézards et les tortues (p.65), celle des

Lhauves-souris avec les oiseaux (pp. 113-114), celle de la loutre, du castor

et du phoque avec les poissons (p.127), etc.

|. (8) Ainsi celles en vertu desquelles les « Didelphes » (Marsupiaux

‘|sarnassiers et herbivores) devraient être jugés intermédiaires entre les Rongeurs et les Carnassiers (pp. 77-78).

(4) Hermann, 1783, ibid., pp. 27, 34.

Hermann achève ainsi, plus complètement qu’aucun d’eux, la dissociation que les méthodes de l’histoire naturelle tendaient à opérer, depuis. Linné, entre les deux acceptions de la notion traditionnelle de la série. Pour avoir voulu mettre en évidence, avec une intransigeante application, tout ce que l’observation des caractères externes peut faire appa-— raître de traits communs entre les groupes de la classification zoologique, pour avoir refusé d’admettre que tels de ces traits puissent être sacrifiés à d’autres dans une représentation fidèle des affinités, il en arrive à reconnaître qu’une image, même très incomplète, de l’entrecroisement de toutes ces liaisons ne fournit plus aucune base à la détermination d’une hiérarchie des êtres qu’ils unissent (1).

Appuyée sur les habitudes de travail des naturalistes, favorisée par la découverte des exemples nouveaux de gradation auxquelles elles ne manquent pas de les conduire, la conception « réticulaire » des affinités semble bien acquérir à la fin du xvinre siècle, tout au moins en Allemagne (2), un ascendant prononcé sur la représentation linéaire de la série, dont la simplicité excessive et souvent arbitraire est devenue décidément incompatible avec la multiplicité des rapports (8).

(1) Même en ce qui concerne les fonctions mentales, il trouve entre l’homme et les animaux tant d'états intermédiaires qu'il ne lui paraît pas possible de séparer les extrémités (tbid., pp. 38-48).

(2) Quelques années après Hermann,Barscn (1788, T'hiere u. Miner.,p.92) exprime à son tour l’avis que les affinités ne pourront jamais être représentées complètement sur une ligne droite : l'image qui leur convient le mieux est, comme on l’a signalé depuis longtemps, celle d’un « réseau, où chaque genre, famille ou espèce se rattache à d’autres de plusieurs côtés ». Selon THrENEMANN (1909, Stufenfolge, pp. 248-249), le schéma de Hermann ou celui de Pallas (rendu équivalent au précédent par l'admission d’anastomoses entre les branches de l'arbre) auraient prévalu pendant un demisiècle (de 1790 à 1840 environ) chez une partie au moins des professeurs allemands d'histoire naturelle, — CË,, sur la tentative d'un botaniste pour mettre en œuvre le mode de représentation cartographique suggéré par Linné : Rap, 1905, Gesch. d. biol. Theor., 1 T., p. 179.

(3) Que cette substitution, si elle était définitivement adoptée, doive. avoir pour conséquence de rendre impossible une interprétation génétique

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