LES FAMILLES NATURELLES ET LE ( CALCUL DES CARACTÈRES
Lentement mûries dans un travail patient et minutieux exemptes de toute audace théorique et de toute innovationih radicale, constamment adaptées aux notions spéciales qu’ak ‘déjà établies la botanique, aux conditions techniques dansif lesquelles se présente à elle sa tâche quoditienne, — leaf idées directrices du Genera ne prétendent nullement conduire} à une solution totale et définitive, mais seulement à un ajus tement provisoire et imparfait entre des nécessités et des convenances opposées (2).
(1) V. à ce sujet : Classes z0ologiques, Troisième partie, ch. x. . (2) V., comme témoignages du souci que prend A.-L. pe JusstEu CE conserver, autant que possible, tous les groupements utiles formés pal ses précécesseurs,son attitude à l'égard de ceux de Tournefort (1789, Gener £l
Elles procèdent, tout d’abord, de l'opinion sérieuse, réfléchie et compréhensive que Bernard de Jussieu s’est
déjà faite de l’objet des sciences naturelles et que s’est appro- + priée Antoine-Laurent, son neveu et son élève. Aussi peu porté à se satisfaire des descriptions trop éloquentes de Buffon que des déterminations arides des linnéens, il estime que la connaissance de la nature implique, avant tout, une étude exacte et complète de chacune des sortes de corps qui la composent (1). L'espèce, « association et série d'êtres perpétuelle, immuable dans la suite des générations », voilà donc bien la réalité certaine qu’il faut définir et circonscrire avec soin pour donner son « véritable fondement » à la | « science botanique » (2). Mais comment prendre connais- \ sance de cette réalité ? Avec autant de force que de bon | sens, A.-L,. de Jussieu dénonce ce qu’a d’insuffisant et de trompeur la formule traditionnelle des méthodistes, selon | laquelle on connaîtrait l’espèce quand on sait désigner de : son nom tout spécimen qui en est proposé (8). Alors même | qué le choix adroit d’un petit nombre de signes permettrait | en effet d’atteindre ce résultat, le chercheur vraiment épris | de savoir ne se contentera pas de ces prémices, de cette |
«ébauche » de science : il voudra une connaissance « achevée » . de la plante dont il s’agit, une connaissance qui aille « jusqu’au fond » de son être et s’étende à son « organisation » entière, à la « structure » et à l’ « action » de toutes ses par-
Plant. : Introd. in Hist. Plant., pp. xxr, zxux), de Linné (ibid., p. xxu) et ses explications sur les avantages et les défauts de la « méthode » qu'il a Jui-même adoptée (pp. Liv-1v).
(1) A.-L. pe Jussreu, 1789, Genera Plantarum: Introductio in Historiam Plantarum, p. 11. — Cf. p. xx: c’est à partir d’une connaissance spéciale, suivie d’une comparaison générale, que peut être obtenue une no- “tion complète de toutes les choses de la nature et de leur liaison mutuelle. (2) A.-L. pe Jussieu, 1789, ibid., pp. xix-xx. A.-L. DE Jussieu sait, Hd’ailleurs, que les caractères spécifiques peuvent être altérés par l'effet l| de diverses circonstances ; mais ils se rétablissent, croit-il, dès que les va- Le accidentelles ainsi formées se reproduisent par graines dans les llconditions naturelles.
f (3) Tbid., pp. xxxrv-xxxv.
ties (1). S'il en est ainsi, les « systèmes », dans lesquels la | disposition et même la composition des genres dépendent exclusivement de quelques caractères, ne peuvent avoir || la valeur capitale qu’on leur attribue souvent. Bienfaisants pour la science, parce qu’ils ont permis aux botanistes de || se faire un langage commun et, par là, de profiter mutuellement de leurs observations (2), — utiles même au travail | du savant, comme à celui de l'étudiant, à titre d’ « index », de répertoire des. plantes examinées (3), — ils sont inaptes à | procurer une notion substantielle de leurs objets : à l’avantage de faire reconnaître facilement, ils sacrifient, en fait, ||! la plus grande partie de ce qu'il y aurait à connaître (4). Si une distribution méthodique des végétaux doit pouvoir i fournir, en même temps que le nom de l'espèce, une connaissance effective de ce qu’elle est réellement, ce sera celle ? dans laquelle la position de l'espèce, réglée sur lens de ses affinités, désignera du même coup tous ses caractères, — autrement dit, celle qui répondra à l’idée de la! « méthode naturelle » (5).
Mais que peut être, à son tour, une distribution natu-} relle ? À l'exemple de Bernard, A.-L. de Jussieu se représente, lui aussi, la variété des formes comme une série continue, dont les transitions graduées exeluent, en prin-| cipe, toute division tranchée. Cette continuité est-elle, àk vrai dire, celle d’une chaîne dans laquelle chaque annea n’a que deux liaisons ou, selon la comparaison de Linné} celle d’une carte géographique dans laquelle chaque terri
(1) Zbid., pp. 11, m1, XXXIV, XXXV. — En parlant d’« organisation.» et.d4 «structure ». A.-L. DE Jussreu pense à l’ensemble des organes de la plant qui se laissent isoler par les moyens ordinaires de l'observation botanique plutôt qu’à une structure interne dont la recherche exigerait les procédé do l'anatomie miscroscopique. o
(2) Ibid., pp. XXH-XXIN.
(3) Tbid., pp. zx-Lx1.
(4) Ibid., pp. xxv, XXVH, XXXU-XXXIN, LVI.
(5) Jbid., pp.xxiv-xxxv et suiv.: la « méthode naturelle » est celle qui «suit tous les caractères » et « obéit constamment aux lois des affinités
toire confine à la fois à plusieurs autres par diverses frontières ? A.-L. de Jussieu n’ignore pas que la question est posée ; mais, en dépit de son importance théorique, il ne voit pas d’inconyénient à la laisser ouverte (1), — et la - raison de cette attitude est évidemment qu’un choix entre les deux termes de l'alternative n’est pas indispensable, en fait, au travail qu’il poursuit.
Comme Linné lui-même, Bernard de Jussieu a déjà pensé, en effet, que la « méthode naturelle » peut et doit s’élaborer par « fragments ». Après de longues recherches, demeurées encore incomplètes à ses yeux, il a adopté, en 1759, pour les plantes du Jardin royal de Trianon, une distribution en 65 « ordres » qu’il considère comme « naturels », quoique leur suite offre en bien des endroits des «espaces vides » (2). Même s’il est vrai, selon l’objection formulée par Linné, que l’ignorance où la botanique est encore de tant de genres « exotiques » la condamne à ne pouvoir construire actuellement une série parfaitement continue, A.-L. de Jussieu n’en estime pas moins, à son tour, qu’on peut toujours commencer par former « diverses portions de la chaîne », quitte à les relier peu à peu les unes aux autres à mesure qu’on en aura les moyens (8).
D'autre part, Bernard, en faisant connaître ses « ordres naturels », ne les a pas groupés en classes ; tout en tendant vers la’'« série indivise », il les a, pourtant, rangés de telle
sorte que la suite qu’il en a formée se laisse facilement partager en quelques fractions que distinguent la structure de la graine et le mode d'insertion des étamines (4). Mais,
(1) Zbid.,pp. xxxv-xxxvi, xxxvir. — Cf. 1773, Examen fam. Renonc.,
pp. 214, 219, etc. ; 1774, Expos. nouvel ordre Plantes, pp. 175 et suiv.. | (2) D'après A.-L. De Jussieu, 1773, Examen. fam. Renoncules, p. 227 ; | 1789, Gen. Plant. pp. xxxV1, Lx, LxI1. Le tableau de cette distribution, | dressé par Bernard de Jussieu lui-même, a été publié par son neveu (1bid., | PP. LXII-LXX).
(3) A.-L, De Jussieu, 1789, Gen. Plant., pp. xxxvi-xxxvu.
(£) Tbid., pp. xzvir-xzix.
tel qu’il l’a ainsi établi, son tableau, n’offrant ni classes, ni « caractères » explicites des « ordres naturels », ne se prête qu’imparfaitement aux exigences d’un enseignement
qui doit faciliter à des débutants la distinction des genres | et des espèces. Aussi a-t-il lui-même engagé son neveu à
établir, en vue de cet enseignement, « une autre distribu-
tion » qui, tout en étant « systématique jusqu'à un certain |
point », « ne bouleverse pas, cependant, les ordres naturels » (1).
Or ce travail comporte, de toute nécessité, deux opérations complémentaires l’une de l’autre. Pour que les « ordres naturels » puissent prendre place dans une classification régulière, il faut évidemment que chacun d’eux soit pourvu de « caractères » qui le définissent : « caractères » par lesquels seront concentrés, sur chacun de ces groupes, tous ceux des « signes » des genres compris dans le groupe qui leur sont communs à tous. Il faut aussi que des unités d’un degré plus élevé encore, des classes, soient constituées et définies, autant que possible, de la même façon (2). Et c’est à cette double tâche que s'applique, en effet, Antoiïne- Laurent de Jussieu. Dès 1773, dans un mémoire à l’Académie des Sciences, il en a abordé la partie la plus difficile en indiquant que, comme le pensait déjà son oncle, les végétaux lui semblent devoir être répartis en trois grandes divisions, — Dicotylédones, Monocotylédones, Acotylédones, — à l’égard desquelles les « ordres » ou familles de Trianon ne seraient plus que des subdivisions (3). Mais ce partage initial, à le supposer définitivement acquis, laisse encore subsister presque en entier la difficulté de savoir comment rapprocher entre eux ces ordres, comment les grouper suivant les degrés de leurs affinités. Seule, en principe, la considération de toutes les « parties », la combi-
(1) Tbid., pp. xzix-1, zx.
(2) Cf. ibid, pp. zv-Lvr.
(3) A.-L. pe Jussieu, 1773, Exam. fam. Renoncules, pp. 219-220 ; cf. 1774. Expos. nouvel ordre Plantes, p. 180.
naison de tous les « caractères » qui se rapportent à chacune d’elles peut donner des classes naturelles. Aussi A.-L. de Jussieu s’applique-t-il d’abord, dans cette première publication, à bien caractériser une famille, — celle des Renoncules, — en se réservant d’assigner ensuite la place qui lui revient dans la série (1). Bientôt, cependant, sans abandonner cette revision détaillée des familles, il a pu faire connaître à l’Académie l’ensemble de la « méthode » de classification générale qu’il a adoptée pour ses « démonstrations » de l’Ecole de botanique du Jardin des Plantes (2), — et c’est cette « méthode » qu’il expose et qu’il applique, légèrement modifiée et complétée (3), dans son livre. — Son objet est, comme on le voit : en premier lieu,de rendre certains groupes naturels, déjà formés ou en voie de formation, susceptibles de la détermination et de l’usage que comportent les unités systématiques ; en second lieu, de constituer dans leurs intervalles et, s’il se peut, audessus d’eux, des groupes également naturels et définis.
Dans quelle mesure, tout d’abord, des groupes naturels
- peuvent-ils recevoir des « caractères » précis ? Ces caractères, qui les définiront, ne vont-ils pas, du même coup, altérer leur valeur en.les délimitant ? A.-L. de Jussieu, dans son livre comme dans ses premières publications, demeure fidèle, à cet égard, à la croyance en une série continue. Seule, l'espèce trouve, à ses yeux, une garantie certaine de son indivisibilité, de sa « simplicité » dans la permanence avec laquelle ses caractères se reproduisent par la génération (4). Pour le genre, — « rassemblement d’espèces semblables », — il n’y a pas, dans la « méthode naturelle », de procédé de « construction » qui permette de
(1) 1773, Exam. fam. Renoncules, pp. 214 et suiv..
| (2) 1774, Expos. nouvel ordre Plantes, pp. 175 et suiv. : cf. 1789, Gen. Plant., Introd., pp. 1-L1v, 1xn.
| (3) 1789, ibid., p. Liv, note.
(4) A.-L. px Jussieu, 1789, Gen, Plant., Introd., PP. XXXVII.
Je circonscrire d’une manière absolue, et les lignes de séparation qui l’isoleront des autres, en vertu de quelque définition qu’elles soient tracées, garderont toujours quelque chose d’arbitraire (1). Les familles, même les plus naturelles, n’échappent pas à la loi des transitions graduelles : remarquant que tels genres se prêteraient également, selon lui, à former une section de celle des Renoncules, ou à passer dans une famille voisine, A.-L. de Jussieu estime que cette liaison, « qui serait regardée comme un défaut dans les systèmes », est « une perfection dans l’ordre naturel » (2). Les classes les plus distinctes, enfin, — telles que celles des Dicotylédones, des Monocotylédones, — ne se laissent pas non plus « circonscrire rigoureusement à la manière des systèmes » ; «elles tiennent les unes aux autres sans intervalle, selon la règle de la Nature, par des genres ambigus » (3). Mais cette continuité universelle peut bien frapper d’imperfection toutes les distinctions de la «méthode naturelle » ; elle peut rendre indécises les limites de tous les groupes : elle a cessé, dans la pensée d’A.-L. de Jussieu, d’être un empêchement décisif à la constitution même de ces groupes, des plus vastes comme des plus restreints. Car il y a, pour motiver et régler la constitution de ces groupements, des «principes » vraiment « naturels » eux-mêmes, « très étroi- «tement inhérents aux plantes et quise présentent facile- «ment à quiconque les observe » (4).
C’est bien, en effet, par une analyse soigneuse de l’expé-
(4) Ibid., p. xxxvir: la méthode naturelle, « bien éloignée en cela de la «méthode systématique, n’assigne pas de limites strictes aux genres, mais «relie toutes les espèces par un enchaînement insensible en tenant compte « de leur affinité ; puis, pour donner forme à la science (scientiæ concinnan- « dæ causa), elle les groupe, par des coupures quasi arbitraires, en genres « distincts, pourvus à volonté d’un nombre plus grand ou plus petit d’es- «pèces, et qu'on devra dire naturels du moment qu'ils ne séparent)pas « d'espèces voisines et ne dérangent pas l’ensemble de la série».
(2) A.-L. De Jussieu, 1773, Exam. fam. Renoncules, p. 236.
(3) A.-L. De Jussreu, 1789, Genera Plant., Introd., p. xx v.
(4) Tbid., p. xxxvn ; cf. déjà 1774, Examen nouvelordre Plantes, p.178
riertee que ces « principes » sont mis en évidence dans l’exposé général d’A.-L. de Jussieu, — extrait et formule de ses travaux spéciaux, — et la déduction rationnelle ne joue ici qu’un rôle de complément (1).
Conformément à la marche effectivement suivie, avant et après lui, par la botanique (2), il procède d’abord et surtout, comme il l’énonce en termes dont le sens dérive d’Aristote,
des « simples » qui-sont connus aux « composés » qui ne le sont pas, — autrement dit, des groupes élémentaires, dont
la légitimité est le plus souvent bien établie, aux groupes plus complexes qu’il s’agit de savoir former. Tout le monde admet, au point de départ, que doivent être associées dans un même genre les espèces qui sont « conformes par le plus «grand nombre de leurs caractères » (3). Mais les indications de la nature ne se bornent pas à cette règle, « Il existe, en «effet, certains genres naturels au premier chef, personne «ne le conteste, comme l’Aconit, la Dauphinelle, la Re- « noncule, la Scabieuse, le Géranium, la Gentiane, la Va- « lériane, la Rose, etc. : c’est par leur examen détaillé « qu'apparaîtra le vrai mode de construction d’un genre, « d'après lequel les autres pourront être constitués avec « certitude sur le modèle de ceux-là ». Chacun de ces genres résulte de la concordance d’une pluralité de caractères entre toutes les espèces qui le composent (nombre des sépales, des pétales, etc., etc.) : en les comparant les uns aux autres, on déterminera quels sont ceux de ces caractères qui se montrent le plus constamment identiques à l’intérieur d’un méme genre. Dans le cas, très commun, de caractères qui sont « stables » dans un genre, « changeants » dans un autre, il faudra s’efforcer de les ranger selon leur degré de constance, — les « peser », à cet égard, —
(1) 177%, Examen nouvel ordre Plantes, p. 179 : le premier des « vrais principes de l’ordre naturel » est : « Tout caractère qui varie dans le parti-
-culier ne peut avoir de valeur dans le général ».
(2) Cf, à cet égard, Sacus, 1892, Hist. Bot., pp. 122-193, 152. (3) A.-L. De Jussieu, 1789, Genera Plant., Introd., p. xxxvir.
afin de les employer, pour former d’autres genres, dans l’ordre d’inégale valeur qui leur aura été ainsi reconnu et qui l'emporte en intérêt sur le nombre même des traits communs. Mais cette comparaison porte sur des données bien trop complexes, bien trop variables d’un cas à l’autre pour pouvoir conduire d’emblée à des conclusions universelles et définitives. Chaque degré de constance, en eflet,
admet lui-même bien des degrés, — «et ce sera la meilleure
« part du trâvail du Botaniste attaché à suivre la Nature « que de peser les données relatives à tous les caractères, « afin de pouvoir attribuer à chacun d’eux un rang im- « muable ; mais c’est seulement par une méditation as- « sidue des genres vraiment naturels et de leurs concor-
« dances mutuelles que pourra être consolidée cette œuvre
« ardue, la disposition des caractères en degrés » (1).
De même, on trouve dans la nature « des ordres certainement naturels » et universellement « considérés », soüvent respectés même par les « méthodes » des systématistes, « tels que sont les Graminées, les Liliacées, les Labiées, les Composées, les Ombellifères, les Crucifères, les Légumineuses ». De l’examen comparatif de ces ordres, il résultera : que certains caractères, — ainsi l’insertion des étamines et du pistil, le nombre des « lobes » (cotylédons) de la graine, — sont « toujours uniformes » dans chacun d’eux ; — que d’autres, « subuniformes », ne varient que par exception à l’intérieur d’un même ordre ; — que d’autres enfin, « semiuniformes », sont tantôt constants et tantôt variables dans un même ordre : — suivant qu’ils seront dans l’un ou l’autre de ces trois cas, les caractères seront « primaires », « secondaires » ou « tertiaires ». Ainsi se manifeste entre eux une « progression » sur laquelle il y aura lieu de se guider pour « dessiner » des ordres nouveaux. Préférer toujours les traits que ce « calcul » de leur valeur, — fondé sur l’étude des
groupes naturels, — a fait juger « plus généraux », — « telle
(1) Zbid., pp. xxxvu-xxxix ; cf. p. xrx.
«est la règle unique pour édifier des ordres, telle est la seule «méthode pour découvrir ces affinités à la recherche des- «quelles un vrai,Botaniste consacre tout son soin » (1). De ces comparaisons se dégage, enfin, un enseignement dont A.-L. de Jussieu a bien senti tout le prix. Tandis que certains caractères différents, concomitants dans telle plante, ne le sont pas dans telle autre, il en est, principalement parmi les caractères de la fleur et du fruit, qui sont liés si régulièrement l’un à l’autre « que l’existence de l’un annonce toujours ou le plus souvent l’existence de l’autre » : ainsi la position infère de la graine et le calice d’une seule pièce, linsertion des étamines sur la corolle et la corolle d’une seule pièce. Par l’effet de ces « parentés », de ces « liaisons » entre caractères, tel signe distinctif, superficiel en lui-même, peut acquérir une haute valeur comme indice assuré d’un fait d’organisation plus profond. Par là aussi se délimite, dans une large mesure, le champ des variations possibles dans un ordre donné (2).
Mais le procédé de travail qui consiste, en somme, à régler la formation de groupes nouveaux sur une analyse comparative des groupes déjà établis ne peut plus suffire à de Jussieu quand le problème qui se pose à lui est celui de la formation des classes. Car il n’existe pas, au degré de développement que la botanique a atteint jusqu’à lui, de classes qui s'imposent comme naturelles en vertu d’un consentement unanime des botanistes. Aussi abandonne-t-il, à ce niveau, la marche ascendante qu’il à constamment suivie
(1) Zbid., d°, pp. xxxix-x1ni ; cf. pp. Lxt-Lxrr.
(2) 1773, Exam. fam. Renoncules, pp. 231, 238 ; 1774, Expos. nouvel ordre Plantes, pp. 184-185 ; 1789, Gen. Plant., Introd., pp. xvin-x1x, Lvrr. On reconnaît facilement, dans ces passages non seulement la notion du « caractère indicateur », dont la zoologie devait faire, plus tard, un si grand usage, mais une conception toute pareille à celle que Cuvier a appuyée de si nombreux exemples et qu’on exprime habituellement par le terme de « corrélations ». Cependant, de Jussieu, à la différence de Cuvier, ne
cherche pas à attribuer une raison physiologique à ces corrélations,
jusque là pour en adopter une toute différente. Procédant maintenant, suivant son expression, des « composés » aux « plus simples », c’est-à-dire du général au particulier, il se demande de quelles « parties » de la plante, considérées abstraitement, devront être tirés les caractères constitutifs des classes. Un certain nombre de ces « parties », il est vrai, — la racine, la tige, la feuille, le calice même et la corolle, — s’éliminent d’elles-mêmes parce qu’inconstantes dans certains ordres naturels : dernière application du critère fondamental. Mais, pour confirmer ces exclusions, et surtout pour choisir entre les « parties » qu’elles n’atteignent pas, — les étamines et le pistil, la graine, — A.-L. de Jussieu invoque de tout autres raisons. Il tire argument du rôle plus ou moins capital que joue chaque « partie » dans la vie de la plante, selon les idées physiologiques reçues, et croit pouvoir prouver par cette voie que, la reproduction étant la fonction essentielle du végétal, la graine ou, plus exactement, l’embryon qui y est contenu doit servir de base aux classes « primaires » : celles des Acotylédones, des Monocotylédones et des Dicotylédones (1). L’analogie traditionnellement admise entre le cœur des animaux, « premier
(1) A.-L. pe Jussréu,1774, Expos. nouvel ordre Plantes,pp.179-180 ; 1789, Genera Plant., Introd., pp.xLn-xurv : la génération des êtres » étant «le but suprême de la Nature et la fonction primaire », « la graine ou, plus exactement l'embryon qui est caché, premier rudiment de la jeune plante, est la partie principale et plus générale dans le végétal »,et c’est d’elle que doivent être. prises les «divisions des végétaux ». Comme l’implique la formule même de cette distinetion, À.-L. de Jussieu, à l'exemple de Linné et de la plupart de ses précécesseurs, croit trouver dans les éléments reproducteurs des Cryptogames des équivalents de la graine des Phanérogames (cf, Sacs,
1892, Hist. Bot., pp. 117, 124). Du choix qu'il fait des cotylédons, organes de la « graine » qui sont propres aux végétaux supérieurs, il résulte, d'autre,
part, que la classe inférieure, celle des Acotylédones, procède d’un caractère purement négatif et réunit, en conséquence, des « ordres » de végétaux profondément disparates : Champignons, Algues, Hépatiques, Mousses, Fougères, Naïades (1789, Genera Plant. p. zxxi1 ; pp. 4-20). L'une des subdivisions générales des Dicotylédones, celle des Apétales, résulte de même d’une simple privation et n’est pas moins composite (bid., pp. zu, Lxx1 ; pp. 72-92). 3
vivant » de l'embryon, et la première partie vivante des végétaux vient à l'appui de cette preuve : aux groupes de Le zoologiques qui possèdent respectivement un cœur à deux ventricules et deux oreillettes (« Quadru- pèdes », Cétacés et Oiseaux), à un ventricule et à une oreillette (Poissons et Reptiles), à un ventricule sans oreillette (Vers et Insectes), correspondent les plantes à deux cotylédons, à un cotylédon ou sans cotylédon, et cette correspondance même, conséquence de l’importance primordiale de l’organe considéré, atteste la rectitude de cette « distinction universelle des plantes » (1). Au-dessous des trois classes fondamentales ainsi désignées, de Jussieu établit des « classes secondaires » en recourant, cette fois, au mode d'insertion des étamines (2); il intercale, enfin, dans sa distribution de ces « classes secondaires », une autre division encore, d’après la corolle, qui ne semble être motivée, dans sa pensée, que par des avantages purement techniques (3). Si graduelle et si prudente qu’ait voulu être, dans son ensemble, la méthode d’A.-L. de Jussieu, il y a donc, à son niveau le plus élevé, une inversion de procédure qui traduit, en réalité, un échec partiel de son entreprise. Le « calcul » des caractères qu’il fonde sur l'analyse comparative des groupes naturels lui a servi et lui servira encore à définir et à composer des familles (ou « ordres ») (4) : il ne porte pas jusqu’à la formation des classes. L'auteur lui substitue alors, comme l’avaient fait nombre de ses devanciers, une argumentation théorique qui tend à dr la signification prépondérante de tel ou tel organe, à l'égard de la classification, par sa prééminence physiologique : — argumentation ruineuse en son principe même : car, à supposer
(1) A.-L. pe Jussieu, 1773, Examen Fam. Renoncules, pp. 220-221 ; 1789, Genera Plant, Introd., pp. xziv-x1v.
(2) 1789, Ibid., pp. xLv-1.
(3) Zbid., d°, pp. z-L1v.
(4) Cf, la série de ses monographies de familles parues dans les Annales du Muséum (t. 2, 1803, et suiv.) et à leur sujet, l'appréciation de-Sacns, 1892, Hist. Bot., p. 122.
que la « dignité » relative des fonctions vitales et par conséquent de leurs organes puisse être appréciée sans arbitraire, il resterait encore que les caractères différentiels de ces organes qu’invoque la systématique sont, dans la plupart des cas, sans rapport certain avec le degré d’activité ou les modalités importantes de la fonction considérée ; — et argumentation stérile : on le vérifie aisément en constatant que la partie de la distribution des végétaux qu’elle est supposée justifier est la seule dans laquelle A.-L. de Jussieu mait introduit, en fait, aucune innovation durable (1). Elle témoigne seulement que la botanique « méthodique », tout en prenant, par son œuvre, une conscience plus exacte que jamais de ses véritables forces, tient encore à rationa- Hser même artificiellement celles de ses démarches que ne guide encore aucune vérification positive.
Indépendamment de ses motifs théoriques, la division de Pensemble du règne végétal, telle que la propose A.-L. de Jussieu, entraîne cependant, quant à l’interprétation générale des « rapports », des conséquences qui ne sont pas sans importance. Distinguées par le degré de complexité d’un de leurs principaux: appareils, les trois grandes classes des Acotylédones, des Monocotylédones et des Dicotylédones se trouvent par là même rangées selon une « progression naturelle » qui ne résulte pas seulement, ici, d’un enchaînement graduel des formes, mais bien d’une « plénitude » croissante de l « organisation ». Grâce à l’institution de groupes fondamentaux que séparent, en fait, des différences de structure considérables, l’idée d’une hiérarchie à base anatomique, depuis longtemps émise en zoologie, trouve aussi accès dans la botanique. De l’inégalité de l « organisation » des trois classes « primaires », il s'ensuit même, selon de Jussieu, que chacune d’elles doit comporter un nombre d’autant . plus grand de classes « secondaires » que ses organes repro-
(1) CF. sur ces deux points Sacns, 1892, Hist. Bot. p. 86 et pp. 124, 126-128.
NC NES
| ducteurs sont plus prononcés, plus complets et peuvent donner lieu, par là même, à un plus grand nombre de com- binaisons. Ainsi la richesse inégale des diverses portions du tableau de la classification en divisions subordonnées traduirait, en quelque sorte, l'élévation relative du type Duel chacune d’elles correspond (1). Enfin, les sept classes « secondaires » qu’engendre la première’ de ces divisions subordonnées, réglée sur le mode d’insertion des étamines, lui semblent s’ordonner en une série parallèle à celle que forment les sept classes des animaux : si bien que la progression de Porganisation s'établit, en fin de compte, dans les deux « branches » du « Règne organique », par un même nombre d'étapes et grâce à des différences équivalentes des organes essentiels (2). La hiérarchie des modes fondamentaux de la vie n’est donc pas seulement régulière dans le domaine de chacune des deux sciences : elle est, au fond, identique chez l’une et chez l’autre et manifeste, sous deux formes différentes, un ordre universel.
Tandis que A.-L. de Jussieu élabore, en botanique, la | « méthode naturelle », comment les questions qui correspondent à celles qu’il essaye de résoudre se présentent-elles en zoologie ?
Beaucoup moins avancée que la botanique dans la for-
(1) A.-L. pe Jussieu, 1789, Gen. Plant., p. xiv : « Viennent les pre- « mières les Acotylédones, simples dans leur structure et les moins nom- « breuses dans l’ensemble de la série. Suivent, dans la progression natu- « relle, les Monocotylédones, plus nombreuses et moins simples. Arrivent «enfin les Dicotylédones, les plus nombreuses, douées d’une organisa- M «tion plus pleine ». — Cf., pour les divisions de ces trois Pie PP. LuII- M z1v et les tableaux des PP: LXXI-LXXII.
(2) Zbid., p, xzrx : la marche de la « progression » est « simple », « conis-
1 tante » et « certainement proportionnelle » de part et d'autre.
mation et la délimitation des genres (1), la zoologie ne dispose pas non plus, comme elle, de familles naturelles spontanément formées en vertu d’une concordance quasi complète de tout un ensemble de traits à la fois très apparents et très précis. Pendant longtemps encore, il lui faudra s'appliquer à constituer, par un effort de comparaison réfléchie et de discussion critique, ces groupements d’affinités très étroites dont la science des végétaux a recu les premiers modèles de l'intuition des observateurs. Il lui est done impossible de chercher à se constituer une méthode rigoureuse en s’attachant à définir, suivant la formule du Genera Plantarum, le mode de construction d’unités collectives déjà reconnues.
Si, d'autre part, la botanique, même avec A.-L. de Jussieu, ne peut arriver par la voie ascendante qu’elle s’est tracée
jusqu’à la détermination des classes, à plus forte raison ne
doit-on pas s’attendre à voir la zoologie de la fin du xvirr* siècle entreprendre de constituer les siennes par un rappro-
chement graduel de groupes plus restreints. Deux raisons, au contraire, l’engagent fortement à aborder directement
le problème de la formation des classes et à tenter de le
résoudre, comme de Jussieu l’essaye aussi, par des considé-.
rations théoriques d’une portée tout à fait générale. L’une
est que nombre d’anatomistes et, à leur suite, Linné ont déjà fait reposer les distinctions principales entre les animaux sur des différences dans l’organisation interne des appareils vitaux. L'autre est que la physiologie animale, plus riche de faits et plus active que la physiologie végétale, fournit des indications relativement précises, sinon toujours très sûres,
quant à la signification fonctionnelle de ces appareils et de leurs diverses parties.
(1) Tous les naturalistes s’en rendent compte à cette époque. FABRICIUS
(1792, Determ. gen. Tps, p. 27) le signale pour l'entomologie, où ce retard est cependant bien moins prononcé que dans tout le reste de la zoologie des Invertébrés.
Former d’abord des familles, en se réservant de les définir plus tard méthodiquement, ou adopter des principes phy- siologiques qui Conduiront d'emblée aux divisions primaires de tout le règne animal, telle est donc l'alternative devant laquelle est placée la zoologie : elle se marque nette- ment dans des travaux français ou étrangers desquels Cuvier a certainement eu connaissance et pu tirer parti (1).
Certains de leurs auteurs, frappés de ce qu’ont de factice les distributions systématiques, tendent à s'affranchir des conditions formelles que Linné s’est imposées et à tenir compte plus librement, dans leurs classifications, de toutes les affinités, quelles qu’elles soient (2).
Blumenbach, du point de vue du naturaliste, estime que toutes les distributions des Mammifères qui se règlent exclusivement sur la conformation des extrémités ou sur la denture entraînent des séparations et des réunions artificielles. Il propose, pour obtenir un « système plus naturel », de les grouper d’après la communauté de l’ensemble de - leurs traits, de leur « habitus » tout entier, — chaque différence relative à un caractère déterminé pouvant être négligée, si elle est compensée par un fort excédent de ressemblances (3).
(1) Plusieurs de ces travaux, dont nous ne faisons, ici, qu'indiquer la méthode générale, sont analysés avec plus de détail, quant à leur contenu, par rapport aux groupes zoologiques qu’ils concernent : Classes zoologiques,
| Deuxième partie, chap. II-VIT.
| (2) Nous ne revenons pas ici sur le cas de Burron qui, dans le Discours | sur la Dégénération des Animaux, tente bien, lui aussi, d'établir des fa- | milles, mais d’après un critère théorique parfaitement net — la possibilité ! d’une dérivation génétique commune — et tout à fait étranger à l’ensemble des naturalistes de son temps.
(3) Brumensaca,1779,Hdb. d. Ngs.,par. 58 et 54. — C’est ainsi qu'il réti | niten un même genre le hérisson et le porc-épic et leur associe en un même ordre le pangolin et le tatou ; qu’il rassemble en un ordre distinct (Cheiroptera) toutes les chauves-souris (tbid., pp: 56 et suiv.). — De même pour les Oiseaux: il sépare, en en faisant des ordres distincts, les perroquets et autres genres à bec puissant, les « corbeaux », réunit le dronte à l’autruche (ibid., pp. 179 et suiv.). Cf. CI, zool., Deuxième partie, chap. I. sect. 1r et
Daubenton, qui ne croit pas et ne croira jamais possible de rendre naturelle une classification par caractères subordonnés, groupe les animaux qu’il à étudiés personnellement, c’est-à-dire les « Quadrupèdes ovipares », en un certain nombre de grandes « familles », dont les « traits de conformité et de ressemblance » sont pris de « l'individu tout entier » (1). |
Vicq-d’Azyr dispose sous la forme extérieure d’un « Tableau méthodique » une distribution des mêmes « Quadrupèdes ovipares » en « grandes familles », qui est due, comme il l'indique lui-même, à Daubenton et qu’il regarde comme « plus naturelle que les autres » ; mais il caractérise, en réalité, les groupes de même degré (« classes », « divisions », « genres ») par leurs traits les plus frappants, qu’ils appartiennent ou non aux mêmes organes - (extrémités, dents, nez, cornes, etc.) (2). *
Batsch, dans un livre d’enseignement qui, malgré son caractère élémentaire, traduit un effort d’appréciation indépendant et original, est aussi d’avis qu’il faut, pour avoir «un vrai système de la nature », se guider « sur une considération générale de l’ensemble des rapports » et réunir les animaux que rapprochent « la totalité ou la majorité des concordances » (3). — C’est dans cette intention que, jugeant impossible de ranger sans arbitraire en une seule série tous les genres d’une classe linnéenne, trouvant les ordres de Linné, chez les Mammifères, « trop grands » et trop
(1) Dausenron, 1782, Hist. nat. Anim. (Encycl. méth., t. 1, Avertis., p. vi ; Règne anim, p. xvi ; art. Quadrupèdes, pp. 231, art. 236-242). Ces «familles des animaux », ou du moins des Mammifères, sont d’ailleurs extrêmement voisines de celles qu'avait indiquées Buffon, à qui Daubenton . emprunte une grande partie de son exposé (pp. 236 et suiv.).
(2) Vico-n'Azvn, 1792; Syst. Anat. Quadr., pp. xcv-cx. On y trouve, par sxemple, un «genre » de « Rongeurs » «épineux », qui s'ouvre par le hérisson et le porc-épic, — une « classe » d'« Aile-pieds » ou « Ptéropodes » (les chauves-souris) et une d’« Edentés » (paresseux, tatous, fourmilier, pangolin, ete.).
(3) Barsou, 1788 89, Thiere u. Miner., pp. 90 et suiv..
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«généraux » pour exprimer les affinités les plus certaines, il s’attache surtout à former des « familles », dans chacune desquelles les genres devront présenter, non seulement des « formes concordantes », mais « un genre de vie proche parent » (1). Par cette constitution de « familles » introduit donc chez lui, dans la hiérarchie des groupements systématiques, une unité taxinomique intermédiaire qui prendra bientôt, dans la classification zoologique, un rôle de plus en plus fondamental. Mais Batsch ne paraît nullement concevoir, comme le fait A.-L. de Jussieu à la même époque en botanique, que la formation des unités supérieures, ordres et classes, puisse être réglée sur une analyse méthodique des caractères desquels résulte l’unité des « familles ».
Procédant d’une façon tout opposée, Storr, le prédécesseur le plus direct de Cuvier dans la classification des
Mammifères, pose en principe, dès le début de son travail,
que le rapport mutuel de parfaite convenance qui existe, à n’en pas douter, entre les fonctions du corps et les organes qui sont leurs instruments nous enseigne à apprécier la « di-
. gnité » de ceux-ci d’après la « gravité » de celles-là. Plus est
importante la fonction à laquelle sert un organe, plus le zoologiste classificateur devra tenir compte de cet organe lui-même. De ce point de vue, la constance d’un caractère est, sans doute, une aide précieuse dans l’appréciation de sa valeur relative, mais cela simplement parce que la régu-
(1) Barscn, 1788-89, ibid., par. 35, — Il distingue ainsi : parmi les « animaux ravisseurs » (carnivores), les « familles » des animaux « pareils au chat »,c au chien »,« à l’ours »,« à la belette » (Félidés, Canidés, Ursidés,ete.); parmi les « animaux qui ressemblent à la souris » (Rongeurs) celle des animaux « pareils au rat », « au lapin », « à l’écureuil », « au castor » (Muridés, Léporidés, etc.) (pp. 101 et suiv. ; cf. pp. 119-120). — Tel autre ordre de Mammifères, celui des «animaux à denture de cheval» (cheval, porc,
hippopotame, etc.) est considéré, cependant, comme ne comportant pas de distinction de familles. D’autres classes, comme celle des Oiseaux, (pp. 275 et suiv.), celle des Insectes (pp. 529 et suiv.), sont divisées direc-
tement en « familles », dont l’étendue est, alors, à peu près équivalente à celle des ordres linnéens.
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larité avec laquelle reparaît une certaine disposition organique peut être, à bon droit, tenue pour un indice.de l’importance vitale de la fonction à laquelle elle est affectée. Ces prémisses établies, Storr, guidé par la physiologie de Haller, professe que les parties principales de la machine animale sont celles qui concernent le sang et sa circulation, — la formation des os, dérivant, selon cette doctrine, des vaisseaux sanguins. D’où il résulte que les caractères de l'appareil circulatoire sont ceux qui demandent à être considérés en tout premier lieu dans la classification des animaux. Ainsi se justifient rationnellement, selon lui, leur division initiale en animaux à sang rouge et enanimaux à sang blane, puis celle des premiers en animaux à sang chaud (Mammifères et Oiseaux) et en animaux à sang froid (1).— Arrivé à la distribution des Mammifères, qui est le sujet de son étude, Storr n’essaye plus, cependant, de se régler sur le principe de l'importance prépondérante du système sanguin, qui ne pourrait lui être, ici, d'aucun usage. Mais il s’attache, en revanche, à tirer parti des traits de conformation qui Jui paraissent être en rapport avec le mode de l’activité physiologique, en particulier avec la nature des aliments, — fait « d’une insigne importance dans l’économie des animaux ». Ces traits peuvent être significatifs, bien qu’appartenant à la conformation externe: l « aspect extérieur », en effet, procure souvent « un sentiment obseur de certains rapports » et ouvre ainsi la voie vers «une perception plus claire et plus pleine de l’habitus tout entier » (2). Tel est le cas de l’agencement des extrémités : le sabot des Ongulés excluant certains mouvements, ne peut appartenir qu’à des animaux dont la nourriture, les mœurs, — le « genre de vie», en un mot, ne comporte pas ces mouvements, De même, les organes de la manducation et ceux de la digestion sont dans une { convenance admirable » les uns à l'égard des autres, aussi bien que par rapport à la substance même de l’alimenta- |
(1) Sronr, 1780, Prodr. meth. Mamm., pp. 10-16. (2) Sronr, 1780, ibid., p. 7.
tion (1). C’est donc, en somme, par la valeur physiologique
spéciale des dispositifs anatomiques que se motive l'intérêt que le zoologiste est fondé à leur attribuer.
Une troisième manière de procéder, qui n’est pas la moins tentante, s'offre cependant encore à la zoologie : c’est celle que Daubenton et surtout Vicq-d’Azyr indiquent, un peu hâtivement, à vrai dire, dans les parties de l’ Encyclopédie méthodique qui traitent des divisions les plus générales du règne animal (2).
Daubenton, après avoir « désigné » par des caractères externes les huit «ordres » entre lesquels se laisse partager tout le règne animal, cherche comment « indiquer la place « que doit occuper chaque ordre, lorsqu’on veut les ranger « tous successivement sur une même ligne, en com- « mençant par les animaux qui ont le plus d'organes et en
« finissant par ceux qui en ont le moins». Consultant, à cet
effet, les principaux appareils de l’organisation interne et combinant, dans une appréciation d’ensemble, les caractères
- distinctifs principaux qui se rapportent auxunsetaux autres,
il aboutit à motiver, comme le seul fondé sur l’ensemble de V « économie animale », l « arrangement » qui fait suivre les « Quadrupèdes » vivipares des « Cétacées », puis des Oiseaux, des « Quadrupèdes ovipares », des Serpents, des Poissons, enfin des Insectes et des Vers (3). Vicq-d’Azyr, mis par ses travaux d’anatomie comparée (1) Srorr, 1780, ibid., pp. 16-20 et suiv..
(2) Une autre application, indépendante de toute recherche anatomique et, par conséquent, beaucoup plus superficielle, de la notion d’une série
À progressive à la classification est celle que présente, dans le même recueil, | la distribution générale des Insectes adoptée par Ozrvrer : « La première
classe renferme les plus beaux insectes, les plus parfaits, ceux qui ont
} quatre ailes égales, qui réunissent tous les caractères que nous assignons
aux insectes. Nous passons insensiblement à ceux dont les ailes supérieures
ne peuvent,plus servir à voler. Notre tableau est terminé parles crustacés
qui forment visiblement le passage des insectes aux coquillages et aux
D > (789, ist. nat. ns. Iatrod,, p. 40).
(3) Dausenton, 1782, Hist. Nat. Anim. (Encycl. méth.)'t. 1, pp. xvnævin @t le tableau qui précède.
en présence des problèmes de la classification générale, esquisse une solution dans le « Discours préliminaire » de son Système Anatomique des Quadrupèdes (1). Chacune des grandes fonctions physiologiques qu’il a pris l’habitude de distinguer et d’étudier séparément étant exercée, selon les animaux, par des organes très inégalement développés et, souvent, tout autrement constitués (2), il lui est relativement facile de les répartir par rapport à chacune d’elles (3). Mais de toutes ces différences, qui indiquent plus ou moins nettement une hiérarchie relative à tel ou tel caractère, est-il possible de tirer un arrangement unique des animaux euxmêmes ? Vicq-d’Azyr, dans cet exposé général, se hasarde à abandonner la marche suivant laquelle sont-traditionnellement exposés, à partir de l’homme, les résultats des comparaisons anatomiques : c’est « en s’élevant du simple au composé » qu’il veut tenter de montrer « comment on peut concevoir que se fait » « la combinaison progressive des organes dans les différentes classes d’animaux » (4). Le tableau par lequel il répond à cette question (5) n’est, à vrai dire, qu’une esquisse, à peine motivée et peu d’accord, sur bien des points, avec le niveau déjà atteint par les connaissances zoologiques (6). Il ne suppose nullement, en tous cas, que les
(1) Vice-n’Azyr, 1792, Syst. Anat. Quadrupèdes (dans l'Encyclopédie méthodique). Le Discours préliminaire (pp. 1-eLxu) est reproduit en partie seulement dans ses Œuvres (an XIII-1805, t. 4, pp. 229-312),
(2) Par exemple, pour la respiration : « poumons », (ouïes », etc.
(3) Vrco-n'Azve, 1792, Syst. Anat. : Disc. Prélim., PP: IV-vI.
(4) Vico-n'Azyr, 17992, ibid. PP. VII, XXVI.
(5) Zbid., pp. xxvr : « Tableau des animaux dans l’ordre de leur composition anatomique ». 1
(6) Vico-n'Azvr a conscience de la distance qui sépare, en fait, le point de vue du naturaliste et celui de l’anatomiste : «ilest vraisemblable que la méthode qu’on doit préférer pour classer les animaux à la manière des naturalistes n’est pas celle qu'on doit adopter lorsqu’on se propose de les ranger dans l’ordre qui convient le mieux à l’anatomie.»Il voudrait, cependant, pouvoir combiner leurs critères. « Dans l'histoire naturelle, on ne considère que les formes extérieures. L'anatomie proprement dite borne son examen à la structure interne, Ni l’une ni l’autre de ces classifications
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groupes qu’il est censé ranger dans un ordre progressif présentent dans toutes les fonctions des différences de même sens ou de même degré ; il ne postule pas davantage que les caractères de tel appareil doivent avoir partout une signification prépondérante. De même que chaque « classe naturelle » lui semble n’avoir d'unité que celle qui tient à la concordance du plus grand nombre de caractères (1), le plan de leur succession résulte simplement de ce que tels Organes, « imparfaits » ou simples « rudiments » dans l’une d’elles, sont complets dans l’autre. Aux échelons successifs, ce sont, le plus Souvent, des sytèmes fonctionnels tout-àfait différents qui marquent l'accroissement d'organisation d’où naît le rapport hiérarchique.
Hésitante et confuse dans son ensemble, mal informée sur la plus grande partie de son objet, la tentative improvisée de Vicq-d’Azyr n’en Marque pas moins l'intention d'établir sur le terrain de l'anatomie une distribution des animaux
Par gradation ascendante. Pour que l'exécution réponde beaucoup mieux, chez Lamarck, à une intention toute pareille, il faudra d’abord que soit réalisée cette condition évidemment indispensable : une connaissance positive du mode d’orga-
n'est la véritable méthode naturelle, Je les ai fait marcher ensemble, persuadé que l'étude de l’intérieur et celle de l’extérieur d’un anirnal doivent appartenir à la même science » (tbid., p. xxv ; cf. P- xxvi, note). Mais, faute d’une étude anatomique effective des Invertébrés (cf. 1786, Deux. Disc. Anat. : Œuvres, t. 4, pp. 207-208),il se borne à démembrer, non sans | raison, les « vers » dé Linné en un assez grand nombre de familles et de genres, et les range en une suite extrèmement arbitraire : cf. le prétendu « Système Anatomique des vers, dans l’ordre de la composition de leurs | organes » des pp. xxxrr1-xxx vir.
és i(1) Vico-p'Azye, tbid.,p.xxv : « Une classe naturelle résulte de l’assemblage d'un certain nombre d'espèces qui se tiennent entre elles par un Inombre de rapports plus grand qu’il n’en existe entre chacune d'elles et | les espèces des autres classes. Pour qu’un individu puisse faire partie d'une classe, considérée sous ce point de vue, il n’est pas nécessaire qu'il en réunisse tous les caractères : il suffit qu'il en offre le plus grand nombre ; d'où lil résulte qu'il serait possible qu’une classe fut très naturelle, et qu’il n’y eût pas un seul caractère commun à toutes les espèces qui la composent ».
nisation de chaque classe, telle qu’elle proviendra du travail anatomique de Cuvier (1).
Formation de familles selon les affinités des genres, —
détermination d’un ordre d’importance ou de valeur entre
certains caractères, d’après lequel on pourrait descendre des divisions principales aux divisions subordonnées, — arrangement des êtres eux-mêmes suivant le degré de complexité de leur organisation : — de ces trois voies entre lesquelles la zoologie hésite vers la fin du xvié siècle, i] semble bien que la première, en raison du précédent de la botanique, en raison même de la complexité des données zoologiques, pourrait être regardée comme la plus prudente et la plus sûre. Mais elle est rendue très lente et très incertaine, notamment à l’égard de la plupart des Invertébrés, par l'extrême imperfection de beaucoup de « genres », qui ne possèdent encore ni caractères définis, ni limites déterminées, et qui réunissent souvent les espèces les plus dis-. . parates. Elle risque, en outre, de conduire à des erreurs (2), si elle accorde à des ressemblances de conformation extérieure, . même très frappantes, plus que ne le permettent des différences beaucoup plus cachées ou plus réduites, mais décisives, de l’organisation. Elle appelle done elle-même, comme garan-, tie de son efficacité, une investigation anatomique qui n’est encore qu’à peine commencée, aussi bien qu’un examen plus minutieux et plus approfondi des caractères externes.
(4) En traitant plus particulièrement des « Quadrupèdes vivipares » Vico-p'Azyr,sans essayer d'établir une distribution personnelle, signale, 4 lui aussi, les rapports étraits qui existent entre certains traits de conformation et le genre de vie : « Les formes des pieds et des doigts des quadrupèdes ont de grandes liaisons avec celles de l’avant-bras et de la jambe. Nous connaissons par leur examen les rapports de l'animal sur le sol qui le soutient, avec le milieu où il vit et avec les corps dont il est environné» (ibid., p. zxxvir). « Des rapports constants existent entre la structure des dents des carnivores et celle de leurs muscles, de leurs doigts, de leurs ongles, de leur langue, de leur estomac et de leurs intestins » (p. Lxxxv#t). |
(2) Comme le montrent par exemple, certains des groupements de | Brumensacu cités tout à l’heure.
… La deuxième et la troisième, à leur tour, devront pa- « raître immédiatement praticables, du jour où on disposera de données anatomiques suffisamment précises, Aussi est-ce de par elles que la Zoologie, avec Cuvier et Lamarck, va tracer + les grandes lignes de la classification du règne animal sous - une forme rationnelle et durable. Exécuté dans de tout . autres conditions qu’en botanique, ce travail commencera par la formation de groupes primaires, de classes, et s’efforcera de rejoindre les familles, les genres et les espèces par une distribution interne de chaque classe. La classification descendante devancera, en ce sens, la classification ascendante. Et comme ses distinctions principales seront établies sur une connaissance positive de Porganisation, obtenue par | létude anatomique, la plupart d’entre elles resteront définitivement acquises à la science. | Mais toutes les formules affirmant la primauté constante et universelle des caractères de tel ou tel appareil, fussentelles proposées ou acceptées, en principe, par Cuvier lui- | même, se révéleront d’une grande faiblesse à l’usage. Plau- | sibles en elles-mêmes, satisfaisantes dans leur application, | tant qu’elles sont confirmées par l’appréciation directe des affinités, elles ne convaincront jamais un naturaliste dès | que cette appréciation viendra les contredire. — D'autre | part, l’entreprise qui tend à ranger tous les types d’organisa- Û tion en un ordre linéaire de perfection croissante, en raison | même de la persévérance et de la force que Lamarck mettra |àla soutenir, se manifestera de plus en plus clairement irréalisable. — Aussi les résultats bien plus limités, mais solides, du groupement par familles, tel que continuent à le pratiquer 2 dans leur domaine des naturalistes comme Latreille, acquer- !ront-ils une autorité de plus en plus grande à l’évard de la ‘lclassification générale; celle-ci s’attachera de plus en plus r égulièrement à tenir compte des familles et s’obligera même parfois, comme dans l’Histoire naturelle des Poissons de Cuvier, à se reconstituer, en quelque sorte, sur la base, naintenant mieux assurée, qu’elles lui fournissent.
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Le trait le plus saillant de l’histoire des sciences naturelles, pendant le demi-siècle auquel se rapporte notre étude, est sans doute l'autorité rapidement croissante, bientôt incontestée, qu’acquièrent en botanique, et même en Zoologie, les formes et les règles de la classification, telles qu’elles ont été établies et motivées théoriquement par Linné. Nomenclature des genres et des espèces, manière de définir et de caractériser les genres, nombre et ordre hiérarchique des unités collectives supérieures aux genres, | tout cela devient, peu d’années après ses premiers ouvrages, le bien commun des savants de tous pays et la norme de
} leur travail.
| Ce serait, cependant, une erreur de croire que l’adoption des formules « méthodiques » implique, de la part des naturalistes de la seconde moitié du xvrrre siècle, une confiance absolue dans l’accord de ces formules avec la réalité. Sans
{doute on croit très généralement, en raison même des oblservations, à la fixité des différences spécifiques, et Linné, pour sa part, a fait reposer tout l'édifice systématique sur la notion, plus discutée, des genres naturels, Par là est lassurée aux procédés du «système » le plus artificiel, en ant qu’ils aboutissent à la détermination de ces unités de la Nature, une valeur de connaissance réelle. Mais, en ce
qui concerne les affinités des genres entre eux, ni Linné ni. ses successeurs les plus directs ne garantissent qu’on doive | réussir à les exprimer fidèlement en choisissant, selon des | règles fixes, des caractères déterminés et en formant les | unes après les autres, d’après ces caractères, des « divi-. sions » nettement « tranchées ». Tout au contraire, une conviction qui procède, à la fois, de la tradition et de leur per- | ception des faits nouveaux les porte à maintenir qu’il doit. exister, entre toutes les formes des êtres vivants, ou du moins de ceux d’un même règne, un enchaînement graduel et quasi continu, qui ne se laisse pas rompre sans artifice. Chez Linné lui-même comme chez Ch. Bonnet ou chez Donati, chez Pallas comme chez Bernard ou Antoine-Laurent de Jussieu, chez Lamarck plus que chez tout autre, la foi qu’inspire cette gradation régulière l’emporte de beaucoup, lorsqu'il s’agit de juger de l’ensemble des « rapports », sur le crédit que peuvent se voir accorder les procédés de classification : l’idée de la réalité de la « série » est, au total, plus forte que celle de la « méthode ». |
Telle qu’elle se présente, alors, à l'esprit des naturalistes || tant soit peu « philosophes », cette idée de la série est ellemême le produit d’un amalgame entre la formule théorique d’une hiérarchie fonctionnelle des êtres naturels, — formule qui dérive, en premier lieu, de la tradition aristotélicienne, — et la masse des observations recueillies par des observateurs modernes sur les affinités des genres ét des espèces. | Amalgame très instable, du reste, et déjà bien des fois remanié, en raison même de ce qu’il y a de disparate entre de schème primitif et les données de fait.qu’on lui a, tant bien que mal, incorporées. Aussi la notion de la progression des êtres tend-elle à s’effacer, vers la fin du xvrrr siècle, à causedes procédés de travail auxquels on s’en tient en histoire naturelle, devant celle d’une liaison « nuancée » des caractères.
Par cela seul que les « Passages » ou les «transitions » graduées sont leur argument principal, les théoriciens où apologistes de la « série », — tout au moins ceux d’entre eux qui la conçoivent comme une suite linéaire ou simplement ramifiée, — risquent d’être pris à bon compte pour des précurseurs plus ou moins directs du transformisme moderne. Cette interprétation de leur doctrine est pourtant, d’un point de vue historique, entièrement illusoire. Car les naturalistes du xvirre sièele (réserve faite, ici, du cas très particulier de Buffon), lorsqu'ils insistent sur ces { passages », n’entendent nullement faire allusion à la continuité d’un processus matériel par lequel les espèces seraient issues les unes des autres, mais tout simplement exprimer la quasi-continuité des ressemblances que l'observation découvre, selon eux, entre des formes données. Tout au - plus ceux d’entre eux qui tiennent à voir dans la série le plan d’une progression, comme Lamarck dès ses débuts, peuvent-ils associer à cette thèse la représentation tout abstraite et spéculative d’un ordre rationnel de la production, réglé sur la perfection relative des êtres à produire, —— Ainsi comprise, l’idée de la série animale ou végétale peut-elle être vraiment regardée comme une anticipation, même lointaine, de l’idée directrice du transformisme après Darwin ? Pour peu qu’on analyse les croyances qu’elle exprime, on se rend compte que la première repose, en réalité, sur des habitudes de pensée et des manières de voir aussi opposées que possible à celles qui ont donné naissance à la seconde, Car la quasi-continuité des formes n’est pas, pour nos auteurs, la conséquence visible d’une communauté d’origine ou d’une filiation : elle est un trait nécessaire,
ou du moins très constant, d’un ordre « naturel » qui a en
lui-même ses raisons d’être. De leur point de vue, une for- mule explicative de l’état sous lequel se présente actuelle-
ment le monde animé peut être établie scientifiquement sans enquête sur son passé : il y a, en principe, dans ce qu'il est tout ce qu’il faut pour rendre compte de ce qu’il est, — et l’harmonie de sa disposition, la gradation régulière des «rapports » entre les choses qui le constituent, bien loin d’appeler comme complément ou comme éclaircissement une analyse génétique, rendent inutile et presque inconcevable, — du point de vue propre du pre — le projet même d’une telle analyse.
Sous l’empire qu’exercent, conjointement ou concurremment, les « principes » de la « méthode » et la représentation de la série, les botanistes et, à un bien moindre degré, les zoologistes réussissent à distribuer nombre de formes, à mesure qu’elles sont suffisamment décrites, en groupes qui procèdent d’une perception exacte et sûre de l’ensemble des «affinités ». Mais, précisément, la prépondérance de l’idée de série se marque bien par les objections, les motifs de doute ou d’hésitation que rencontre ce travail. Dans beaucoup de cas assurément, et surtout en zoologie, les groupements partiels que les uns ou les autres présentent comme «naturels» (genres linnéens, familles ou ordres fondés sur l’habitus, etc.) sont en effet mal établis, faute d’une observation assez directe ou assez complète. Mais il arrive aussi que des unités partielles déjà constituées et définies à bon droit se voient réduire, en principe, à la valeur de « coupes » artificielles parce qu’on admet, & priori, l'existence d’un enchaînement total et parce qu’on ne sait pas suffisamment distinguer, dans chaque cas, les ressemblances vraiment significatives et les conformités superfcielles. Tour à tour, les genres linnéens, pourtant solides dans bien des parties, surtout, de la botanique, les « ordres » de Bernard et d’Antoine-Laurent de Jussieu sont, ou contestés radicalement, ou estimés au-dessous de leur valeur
réelle (par exemple, par Lamarck) au nom de l’unité de la série naturelle, que confirment, à la fois, des formules dogmatiques qui sont prises Pour rationnelles et les jugements Spontanés auxquels les naturalistes sont ramenés constamment par la pratique même de leur métier. En définitive, la difficulté principale qui gêne les progrès de la classification n’est pas d’apprendre comment se relient entre eux des groupes reconnus distincts, mais bien plutôt, ou d’abord, de savoir si on a le droit de détacher et d'isoler, dans la série totale, ces groupements partiels (classes, ordres naturels) que Linné appelait des « fragments » et qui ne peuvent se recommander, en fait, que de l’examen complet et de la comparaison soigneuse de toutes les formes spéciales qu’ils comprennent.
C’est parce que A.-L. de Jussieu, sans rompre, à beaucoup près, avec l’idée de la série continue et progressive, garantit cependant à la classification, en la contrôlant par une analyse méthodique des affinités, une certaine indépendance à l’égard des formules unitaires de la série, que son œuvre représente, en même temps qu’un succès de la botanique, un exemple et une leçon pour les autres sciences naturelles.
C’est dans le même sens que s’accomplira, après la date à laquelle s’arrête la présente étude, le progrès décisif qui consistera à établir, dans la plus grande partie du domaine zoologique, des classes vraiment naturelles. Par cela seul qu’il recourra, pour déterminer les affinités, à la dissection et à l’étude anatomique précise des grands appareils vitaux, | Cuvier, en effet, sera immédiatement conduit à montrer que | les Invertébrés, aussi bien que les Vertébrés, se laissent répartir directement en un certain nombre de groupes « pri- | maires » plus ou moins riches en genres et en espèces, mais | bien distincts les uns des autres et dont l’unité, beaucoup
mieux établie que celle de la série totale, repose dans :sa pensée sur la concordance, ou du moins sur l’équivalence fonctionnelle des principaux dispositifs de l’organisation.
Démonstration qui ne servira pas seulement de base com-
mune aux recherches et aux théories des naturalistes français de son époque : elle contribuera aussi, pour une part capitale, à préparer une élaboration positive de cette interprétation génétique ct physique du monde vivant dont le projet, esquissé trop tôt et de trop haut par Buffon, va être, dès l’époque de Cuvier, élargi, précisé et puissamment développé par Lamarck, mais ne se réalisera effectivement que beaucoup plus tard.
Vu, le 5 janvier 1926 :
Pour le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris, l’Assesseur,