LAMARCK : L’ &« ANALYSE » ET L' ( ORDRE NATUREL
Déjà évidente, même avant Linné, pour les naturalistes qui s’attachent à la détermination des genres et des espèces, … mais confirmée et motivée théoriquement par la netteté catégorique avec laquelle il affirme l’existence de « genres … naturels », la nécessité pratique d’un « système » ne fait plus de doute, surtout en botanique, dans la seconde moitié du xvure siècle. En outre, l’idée de la « méthode naturelle », c’est-à-dire d’une distribution des êtres vraiment conforme à l’ensemble de leurs affinités, demeure, notamment en France, la préoccupation dominante d’un certain nombre de savants. Mais cette représentation complète et fidèle des … affinités est-elle possible par les moyens du « système » ? La « méthode naturelle » qu’on cherche pourra-t-elle être proprement une classification ? Consistera-t-elle en une hiérarchie d’unités collectives nettement délimitées, définies et subordonnées les unes aux autres d’après des caractères régulièrement choisis ? Question capitale, que Linné luimême n’a pas prétendu trancher et qui reste longtemps en suspens, après lui, dans l’esprit de beaucoup de ceux qui hésitent le moins à accepter sa discipline.
Que ce doute se prolonge, qu’il ne soit même pas, à ce qu’il semble, aussi vivement ressenti que le ferait croire sa
, gravité, deux raisons très différentes, presque contraires,
peuvent concourir à lexpliquer. D’une part, les dogmes Jlinnéens, parfaitement d’accord, à cet égard, avec les habitudes techniques de lhistoire naturelle, invitent à penser que tout « système » qui procure la connaissance des genres et des espèces, œuvres de la Nature, à par là même une valeur de science incontestable et suffisante. D’autre part, nombre de naturalistes, parmi les plus réfléchis, inclinent à penser que les êtres vivants sont reliés les unsaux autres par des variations insensibles, ou du moins régulièrement graduées, de tous leurs caractères importants, et ceux-là sont portés à juger, en fin de compte, plus ou moins artificielles toutes les coupures qui prétendent diviser cette continuité (1). Par cela seul qu’il s’identifie, chez eux, avec la notion de plus en plus complexe et surchargée d’une série continue, l'idéal de la « méthode naturelle » se place, pour ainsi dire, au-delà et au-dessus des prises de la distribution systématique, — et le naturaliste se trouve rejeté, dans son travail, sur l'emploi d’un « système » approprié à ses besoins. Attitude explicable, mais dangereuse par la conséquence qu’elle risque de produire : un divorce complet entre la mise au point des procédés de détermination et la recherche de l’ordre naturel. Libérées de tout souci de respecter les affi-
(4) Georrroy (1762, Hist. Ins. env. Paris, t. 1, pp. xiv-xvur) explique que la-classification des Insectes qu’il propose n’est pas, dans sa pensée, un « système naturel » et qu’un tel « système » est, du reste impossible : car « la nature n’a-point établi parmi les corps qu’elle renferme cette dis- « tinction de règnes,de genres et d'espèces qu'ont imaginée les Naturalistes ; «elle semble avoir suivi des dégradations, des nuances insensibles, par « lesquelles on se trouve naturellement conduit d’un règne à un autre,
‘ «et d’un genre au genre suivant ». De par cette liaison universelle, on
pourrait dire que les êtres de la nature forment, dans leur ensemble, «un seul et unique genre » : aussi, pour connaître leur ordre « véritablement naturel », faudrait-il les connaître tous.
Cf., sur l'opinion négative de Rousseau à l'égard de la « méthode naturelle »: A. Jansen, 1885, J.-J, Rousseau als Botaniker, pp. 197-201.
nités, les classifications procèderaient à leur gré à des divisions successives, dont la seule règle serait de conduire à reconnaître exactement l’objet ; le tableau des affinités, de son côté, s’interdirait les distinctions tranchées et les groupements superposés des « méthodes ». C’est de ce danger que l’œuvre d’A.-L. de Jussieu, continuant et élargissant ; celle de son oncle, préservera la botanique et, par contre-. coup, la zoologie.
Mais, avant que soient ainsi conciliées les formes régulières de la classification et l’idée directrice de la « méthode naturelle », une intervention singulièrement personnelle pose en termes aigus le problème que recouvraient des combinaisons plus ou moins instables de la discipline linnéenne et de la croyance en une série continue : elle est le fait d’un débutant encore jeune, d’un cadet de petite noblesse qui a quitté la carrière des armes et qui vient de faire ses études de médecine à Paris, Jean-Baptiste de Monet de Lamarck (1). |
Observateur patient et minutieux, d’une remarquable exactitude dans la notation des caractères spécifiques, il. n’est pas de ceux à qui une longue pratique a donné l’ha- | bitude de se laisser guider, dans le groupement des plantes, par une intuition directe de leurs affinités. Amoureux d'idées. claires, convaincu, selon l’esprit de son siècle, de la toute-* puissance de | « analyse », raisonneur indépendant et vigoureux, plutôt que très profondément cultivé, il cherche à saisir plus complètement que personne l’irréductible variété des données, mais aussi à la rendre immédiatement pénétrable à la lumière de la pensée réfléchie, parfaitement docile à l'application de ses principes et de ses règles. Exclusivement botaniste par son sujet et par ses connaissances (2),
(1) Cf, sur la jeunesse et les études de Lamarck, les renseignements puisés à diverses sources par M. Lanprieu (1909, Lamarck, pp. 18-27) et le premier article du livre de Hamy (1909, les Débuts de Lamarck, 1}.
(2) Lamanrck lui-même (1778, Flore frang., t. 1, pp. 4-5) distingue expressément les « deux points de vue » que comporte l’étude des plantes : observer leur «structure intérieure », leurs « fonctions », leur « développe-
KR ANTON 1 2e OS AE NT SO A SE ODA ENT OX A AR as ea RL 2
RENTE nf
mais physicien, lui aussi, par les conditions qu’il met à une solution positive, il apporte spontanément à Buffon, de plus en plus isolé et affaibli dans sa résistance à Linné, une aide d'autant plus précieuse qu’elle se fortifie du savoir précis qui à toujours fait complètement défaut, en botanique, à
Pauteur de l'Histoire naturelle et qu’elle lui permet,après
KL
avoir dû céder beaucoup sur son propre terrain, de porter
la guerre sur celui où l’adversaire s’est toujours senti le plus fort. Aussi la Flore française de Lamarck, accueillie par Buffon, pourvue, selon son désir, d’un Discours préli- -minaire soigneusement composé, paraît-elle par ses soins et sous son patronage déclaré (1).
Entre les idées directrices de l'Histoire naturelle et les vues qu’énonce Lamarck, les concordances sont, en effet,
frappantes et significatives sur plus d’un point. C’est bien
la pensée commune de Buffon, de Daubenton et de l'Encyclopédie, autant que l’expérience personnelle de Lamarck, que le Discours traduit en protestant contre les compli-
- ment » est le travail du «physicien-naturaliste » et « du ressort de Ia
Physique et de la Chimie » ; l’objet de la Botanique proprement dite est de prendre connaissance « de tout ce qui parle en elle plus particulièrement
| « aux yeux,je veux dire leur couleur,leur grandeur, leur durée et en général «tout ce qui tend à nous les faire distinguer les unes des autres ».
(1) Cf. Lanprreu, 1909,Lamarck, pp. 28-30. — On ne peutattribuer avec
assurance à Lamarck les termes du Discours Préliminaire de la Flore, puis-
que, d’après son propre témoignage (1778, Flore, t. 2, Avertiss., pp.111-1v), | complété par les renseignements qu’Isin. Bourpon (1837, art. Lamarck du Dictionnaire de la conversation et de la lecture) déclare tenir de lui et confirmé, du reste, par certaines expressions et par les caractères du style,
cette sorte de manifeste a été revue et mise au point par Hauy, sous la
direction de Daubenton et selon les instructions de Buffon. Haüy aurait même, dit Lamarck, « suggéré des idées très heureuses relativement à l’ordre naturel ». Mais la direction générale de la pensée, aussi bien que les
. exemples botaniques, appartient sans doute à Lamarck, comme l'ouvrage
lui-même.
C£., sur l'importance historique de la Flore et des «réflexions générales »'
qui l’ bcompérnent, «tellement remarquables que cet ouvrage a mérité « de faire époque parmi ceux qui ont préparé l’heureuse direction que «l'histoire naturelle a prise », l'opinion d’A.-P. ne Canpozzr, 1813,
Théorie élém. Bot., pp. 49 et suiv..
(Ps UC (Nr 1 l
cations formelles de la systématique linnéenne, en lui reprochant d’imprimer à la botanique le caractère d’une spéculation ardue et de la rendre, par là, inaccessible et rebutante aux étudiants qui devraient, notamment en médecine, pouvoir se rendre maîtres de ses applications
pratiques (1). Mais surtout, par delà les concessions très :
importantes que Buffon à faites plus récemment aux postulats des classifications « méthodiques » (2), les objections mêmes du Premier Discours sont ici remises en honneur (3) et reçoivent d’un spécificateur exercé la confirmation la plus radicale et la plus inattendue. Car ce ne sont pas seulement les prétendues « familles naturelles », à la façon de celles de Bernard de Jussieu, mais les genres linnéens euxmêmes que Lamarck déclare artificiels et mal fondés (4). Il y a plus : l’erreur fondamentale des méthodistes est précisément, à ses yeux, que, tout en cherchant, en somme, à fournir des moyens de déterminer exactement les espèces, ils se rendent la tâche inutilement malaisée en s’astreignant à respecter, en même temps, l’unité de groupements soidisant naturels : groupements qui, pour autant qu’ils doivent pouvoir trouver place dans la « méthode », reposent néces-
sairement eux-mêmes sur la considération exclusive de.
certains caractères conçus comme privilégiés (5). Or, entre
(1) Lamanrck, 1778, Flore, t. 1 : Disc. prélim., pp. xxIx-xxxr.
(2) Il est curieux, à cet égard, que Lamarck ne tienne aucun compte, ici, de ce que Buffon avait, dès lors, reconnu de réalité aux « genres » ou « familles », ni de la théorie de la « dégénération », qui est, dans la pensée de Buffon, l’explication physique de cette réalité.
(3) Le Discours préliminaire les cite expressément, en se plaçant sous le couvert de leur auteur (pp. xix-xx).
(4) Lamanok, 1778, ibid., pp. xvi-xvur.
(5) 1778, ibid., pp. xx1-xxv, xLvi-XLvnr, Lx. Une addition, à la fin du
volume {t, 1, pp. 131-132), rectifie et précise la portée de l’assertion, évi-
demment un peu téméraire, selon laquelle il ne faudrait pas, en classant, s’astreindre à tenir compte des « rapports » dans la formation des genres. Lamarck y explique que des genres naturels — ou du moins, aussi naturels que peut l’être «l'ouvrage de l’art » — ne sauraient être formés que par division de la série universelle des plantes qui constitue l'« ordre na-
toutes les détente qui peuvent distinguer les plantes, il n’y a aucune raison de faire un choix définitif et universel, aucune possibilité d'arriver, en accordant à l’une ou à lPautre une prééminence générale et absolue, à les distribuer suivant une disposition qui réponde toujours convenablement aux degrés de leurs affinités (1).
Par quelle voie, done, éviter toutes ces difficultés stériles, toutes ces erreurs, qui naissent de conventions arbitraires ? Lamarck indique une solution qui lui est propre: elle consiste dans une disjonction radicalé des deux entreprises que combine mal à propos, par sa conception des genres naturels, la systématique linnéenne (2).
Pour la connaissance spéciale des plantes, pour la mise en œuvre de leurs propriétés, il faut que le botaniste sache trouver rapidement le nom de chacune d’elles : car c’est là, en fin de compte, tout le problème de la détermination ou, du moins, c’est à ces termes tout secs qu’il se réduit dans la pensée de Lamarck, une fois débarrassé des notions mal définies et des illusions nuageuses qui l’enveloppent chez Linné et ses disciples (3). Or, pour y parvenir sûrement et sans peine, 1l n’est besoin que d’appliquer rationnellement les règles formelles de | « analyse », c’est-à-dire de la. méthode universelle qui, en présence d’un ensemble quelconque d'objets différents, épuise les unes après les autres
leurs différences de manière à isoler finalement l’un quel-
conque d’entre eux (4). C’est de cette méthode que la Flore,
turel » dont il sera question plus loin. Mais, ces genres une fois établis, le analyse » leur attribuera un « caractère artificiel » : définition régulière qui sauvegardera leur unité dans la marche des déterminations.
(1) Zbid., pp. xxxvin et suiv., zur, xc, et, dans le livre lui-même : Principes élém. de Bot., pp. -5-7.
(2) Zbid., pp. x-11 (cf. le raisonnement qui suit : pp. Lr1-L1n1), pp. Lvur-
On Ebid pK:
(4) Zbid., pp. zix et suiv.. — Comme il l'explique lui-même un peu plus loin (p. Lxxx), la « méthode d’analyse » telle que l’entend Lamanck «est
à proprement parler, une méthode de dissection »,qui tend à dissocier une
— origine et modèle de beaucoup des ouvrages botaniques qui se sont multipliés depuis sous le même nom, — s'efforce de présenter une application complète aux plantes de France, telles qu’a pu les connaître l’auteur (1). Par une suite d'options successives entre deux caractères qui s’excluent mutuellement, elle conduit quiconque veut reconnaître une plante donnée à sa désignation spécifique (2). Les caractères ainsi invoqués sont pris de toutes les « parties » de la plante qui en offrent de bien distincts, à l'exclusion de toute préférence théorique pour l’une d’entre elles. Leur choix n’est astreint qu’à deux conditions, dont la première seule est absolue : chäcun des deux caractères opposés doit appartenir, sans équivoque possible, à toutes les plantes à la détermination desquelles il est appelé à servir (3) ; leur opposition doit, autant que possible, partager l’ensemble qu’elle dédouble en deux fractions sensiblement égales, afin d’éviter que le nombre des divisions à opérer ne soit beaucoup plus grand pour la détermination de certaines plantes que pour celle de certaines autres (4). Un avantage de l’ « analyse » est
collection d'êtres concrets en unités dernières ou «individus ». Malgré son nom, que Lamarck emprunte à la langue philosophique de son temps, elle n’a donc rien de commun avec une décomposition d’une notion complexe en notions élémentaires. En termes logiques, c'est une analyse de |’ « extension », nullement de la «compréhension ».
(1) Cf, sur l’origine de la composition de la Flore, la note de Rosalie de Lamarck à Adrien de Jussieu pour Cuvier (Hamy,1909, Débuts de Lamarck,
p. 25} : « Personne ne lui donna l'idée de sa Flore française ; elle lui vint
«au sujet d’une discussion qui eut lieu dans l'École des plantes et dans
« laquelle il soutenait qu'au moyen de l’analyse un individu non botaniste
« pouvait nommer les plantes qu’on lui présenterait. On lui fit une sorte « de défi de faire cet ouvrage, pour lequel il ne demandait qu’un an, pro-
« mettant qu'il en ferait l'expérience dans le même endroit, ce qu'il fit en
Ceftet l'été suivant, en 1778 »; — et un passage équivalent d’une lettre d'Auguste de Lamarck (Lanprieu, 1909, Lamarck, pp. 28-29).
(2) Cf. à titre d'exemple, l’€ analyse » des plantes à corolle « papiliona= cée » : 1778, Flore, t. 2, pp. 554 et suiv., 580 et suiv., etc.
(3) 1778, Flore, t. 1 : Disc. prél., pp. Lxxiv-Lxxvir (cf. ibid., Prince.
élém. Bot., pp. 6-7).
(4) Tbid., pp. Lxxvir-Lxxix.
que, ne cherchant aucunement à faire correspondre chacune de ces divisions à des groupes naturels, elle pourra très souvent se contenter d'indiquer, — lorsqu'il s’agit, par exemple, d'organes assez menus, comme les étamines, — une limite numérique commune qui sera un maximum pour l’une des deux sections, un minimum pour l’autre (par exemple : dix étamines ou moins ; onze étamines ou plus) (1).
La question des moyens de détermination ainsi résolue par l’«analyse », il reste à connaître l’ensemble des« rapports » réels qui unissent entre eux les êtres, — et c’est sur ce point que la conception de Lamarck, bien qu’il se borne à l’esquisser sommairement dans la dernière partie de sa préface, montre le plus d’originalité et de profondeur. D’accord, ici encore, avec Buffon, et peut-être sous son inspiration, le Discours préliminaire indique que « le véritable plan de la nature » comprend, à vrai dire, toutes les correspondances qui ont lieu ‘régulièrement entre les diverses « qualités », externes ou internes, de chaque être organisé et les liaisons
(1) Zbid., d0, pp. Lxxx1-1xxxur. — En fait, Lamanrcx s’oblige à respecter, dans ces divisions de l’« analyse », l’unité des genres reconnus, mais en se plaignant de l’incommodité qui en résulte, et en regrettant de ne pouvoir, sans une témérité qui serait excessive aux yeux des hotanistes, opérer la « révolution » qui consisterait à les dissoudre librement, et à « former de nouveaux genres à l’abri de toute variation » (1bid., pp. Lxx1v-Lxxwvir).
Il subsiste, au demeurant, une obscurité grave à la base même de toute cette théorie de la détermination : que détermine-t-on au juste par l’«analyse » ? Sil’opération qui consiste à trouver le nom d’une plante a un sens et peut conduire à des applications, c’est, évidemment, que les unités dernières qu'elle finit par dissocier — les espèces — ont une unité réelle. Et toute la Flore est en fait, l'ouvrage d’un botaniste spécificateur. Mais d’un point de vue théorique, le Discours, où la pensée de Lamarox s’exprime, à vrai dire, par le langage de ses protecteurs, paraît tendre à juger la délimitation -des espèces elles-mêmes aussi artificielle que celle des genres {(tbid., pp. xvir, xxv-xxviur) quoique l’auteur soit bien obligé, d'autre part, de postuler qu’il existe entre elles «une différence sensible et constante » (p. xc) sans laquelle la possibilité même d’une détermination sûre, qu’il entend garantir, deviendrait inintelligible.(Cf. l'emploi du terme plus abstrait d’«individu » : pp. xxv, xetv,c).Il paraît,en somme, y avoir désaccord, sur ce point capital, entre le travail botanique de Lamarck et sa philosophie.
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fonctionnelles, visibles ou cachées, par lesquelles il est solidaire du reste de l’univers (1). Mais il avoue aussitôt que le simple naturaliste doit entendre l « ordre naturel» enun | sens moins complexe, « plus proportionné » à ses « lumières » 4
et aux ressources de son travail : pour lui, il s’agit, en somme,
de dresser un tableau dans lequel la disposition relative des
êtres étudiés soit exactement conforme à leurs degrés-de ressemblance, tels qu’il peut les constater (2). Or, cette
« suite de tous les rapports de ressemblance » (3), Lamarck,
— prenant à son compte la notion de la série qui est commune
à tant de naturalistes, et formulant de nouveau l’objection capitale que Buffon et Adanson, notamment, en ont déjà
tirée contre les distributions « méthodiques », — se la repré-
sente comme une « chaîne » faite d’affinités multiples et,
par là même, indivise (4). Sans doute, il admet qu’un certain nombre de familles, « sur lesquelles les Botanistes ont prononcé d’une voix unanime» (graminées, labiées, liliacées, ete.), constituent des portions réelles de cet « ordre naturel » et
ne doivent y être, en aucun cas, dissociées. Mais la délimitation et la distribution interne de chacun de ces groupes ayant été fixées, le plus souvent, d’après des « caractères isolés », et non point toujours d’après les mêmes, il s’ensuit qu’elles se prêtent mal, sous la forme qu’on leur donne habituellement, à être enchaînées par des transitions graduées (5).
Bien plus hardi qu’Adanson, qui posait d’abord des familles,
dont l’unité lui paraissait garantie par une concordance complète de tous les caractères déterminants, pour essayer ensuite de les relier selon la majorité des ressemblances, | Lamarck estime donc que non seulement la succession des 4 familles entre elles, mais l'étendue de chacune d’elles et | l’arrangement de ses genres ne peuvent ressortir exactement
(1) Zbid., pp. Lxxxvn-LxxxIx. (2) Tbid., p. Lxxxix. &
(3) Lbid., p. zvir.
(4) Zbid., pp. xc-xor.
(5) Tbid., pp. xoiv-xevir.
que de la constitution totale de la série, Ne se donnant, au point de départ, aucun groupement partiel, c’est, par conséquent, entre les unités élémentaires elles-mêmes, — les espèces, — qu’il devra, en principe, établir un enchaînement réglé sur le degré des affinités. « Chaque espèce est « distinguée des autres par une différence sensible et cons- « tante ; et la gradation de ces différences est le fondement « de l’ordre que nous proposons » (1). Gradation qui peut être établie, du reste, sans qu’on ait besoin d’admettre «aucune limite ni division quelconque » : Lamarck le prouve en montrant ingénieusement que, les noms des plantes étant rangés en une colonne selon l « ordre naturel », les caractères généraux d’un groupe étendu (Algues, Mousses, etc.) pourraient être inscrits en regard des plantes qui les présentent le plus nettement, sans qu'aucune séparation soit tracée parmi celles qui le relient aux groupes voisins (2).
Reste à savoir, cependant, comment « mesurer les degrés de rapport quipeuvent servir à rapprocher les plantes ». Le «problème », comme c’est le cas en général dans le Discours, est nettement posé (3); mais la solution dont Lamarck veut se contenter demeure ici assez fruste, parce que beaucoup trop abstraite, et n’est même pas exempte d’une certaine naïveté. En son « principe », elle revient à prendre !” « universalité » plus ou moins « générale » d’une « partie » de la plante, — autrement dit, le nombre plus ou moins grand des « individus » ou espèces qui la possèdent, — pour mesure de l’importance qu’on attribuera aux ressemblances et aux différences qu’elle présente (4). Ainsi, chacune des « parties » de la fructification (pistil, étamines, corolle, calice, etc.) aura un coefficient arithmétique inversement proportionnel à la
(1) Ibid., p. xc.
(2) Zbid., pp. ex-cxvut.
(3) Zbid., p. xcv.
(4) Zbid., p. Cf. p. xoix : « j'ai adopté le principe suivant, que je ne « regarde pas comme incontestable, mais seulement comme le plus plau- « sible de tous ceux qu’il me semble que l’on pourrait imaginer ».
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fraction, approximativement évaluée, du nombre total des plantes dans laquelle elle fait défaut (1). Mais ce « principe » ne fût-il pas arbitraire, il serait, en tous cas, grossièrement insuffisant, pour la simple raison qu’une même « partie » peut présenter, d’une plante à l’autre, plusieurs sortes de ressemblances et de différences indépendantes, ainsi que Linné l'avait bien compris et indiqué nettement. (Par exemple, les pétales de la corolle peuvent être identiques par le nombre et très différents par la forme, etc.). Lamarck rencontre immédiatement cette difficulté dans l’application qu’il esquisse à titre d’exemple et s’en tire fort imparfaitement en admettant, suivant le cas, une «demi-ressemblance » ou une « ressemblance » (2). La vérité, dont il paraît du reste se rendre compte, est que son « principe » élimine la plupart des données désquelles dépend la solution dans les cas particuliers et qu’il laisse, par conséquent, à « l'expérience de l’observateur » le soin de la déterminer pour le mieux (3). Mais, si sa théorie de la mesure des affinités reste, de son propre aveu, une ébauche et même, à dire vrai, une ébauche à peine dégrossie, c’est qu’au fond la notion personnelle qu'il se fait de la série s'accorde mal avec les termes, traditionnels en botanique, dans lesquels il a cru devoir lui-même l’ajuster tant bien que mal à l’idée d’une étude des«rapports » entre espèces. La véritable caractéristique de l «ordre naturel », à ses yeux, est de ranger les plantes en une suite qui réponde au degré de leur « organisation », à leur « perfection » relative. Cela se marque nettement dans l'énoncé du « problème » par lequel commence sa discussion : « Indiquer la plante que l’on doit choisir pour commencer l’ordre », — et plus nettement encore dans l’énoncé de ces deux questions, entre lesquelles lui semble pouvoir se partager le problème : « Quelle est la plante qui nous paraît « la plus vivante, la mieux organisée, en un mot, la plus
(1} Tbid., p. c-oxr.
(2) Tbid., pp. cvrr-cvrur.
(3) Tbid., pp. cm-cvr; cf. p. cxnx.
« parfaite ? — Quelle est la plante que nous devons juger « naturellement la moins complète dans ses organes, et qui « semble s’éloigner le plus des autres plantes par ses diffé- « rents aspects ? (1) » Il y a plus: de ces deux questions, c’est la seconde qui lui paraît, de beaucoup, la plus susceptible de recevoir une réponse positive. À l'inverse de ce qui a dieu en zoologie, où Buffon, Daubenton et les anatomistes en général prennent l’homme pour terme fondamental de toutes leurs comparaisons, c’est, en botanique, du degré minimum de l’organisation qu’il convient, selon Lamarck, de partir pour procéder à la construction de la série : «il « faudra commencer l’ordre par quelqu'un de ces individus « qui, à raison du mécanisme imperceptible de leurs organes « essentiels, sont à notre égard comme les premières ébauches « des productions végétales. Ainsi, il faudra se déterminer « pour un agaric ». Cela pour la construction seulement, et non pas pour l'exposition, qui doit se faire en descendant : « l'ordre une fois formé, on doit le renverser, afin de remettre « la chaîne dans sa situation naturelle, et présenter d’abord « les plantes dans lesquelles l'organisation paraît être la « plus active et la plus complète (2) ».
Déclarations qui dépassent en nouveauté et en intérêt tout le reste du Discours et qui font apparaître sous son vrai jour toute la notion de P « ordre naturel » que Lamarck a voulu y formuler. Elles expliquent, d’abord, qu’il admette comme allant de-soi une « chaîne » ou une série unique. Surprenante s’il s’agissait de représenter exactement des affinités, sa préférence, qu'il ne motive même pas, pour un schéma dont l’excessive simplicité a déjà été reconnue par nombre de naturalistes, se conçoit au contraire fort bien du moment que son intention profonde est de marquer les degrés d’une hiérarchie fondée sur l'inégalité de l’organisation. Mais il apparaît du même coup que cette entreprise,
(1) Jbid., pp. xen1; cÊ. pp. XCI-XCI.
- (2) Tbid., p. xcrv.
telle que l’esquisse le Discours Préliminaire, n’est pas appliquée, ici, à l’objet qui pourrait réellement lui convenir. - Même en substituant, par une infraction à sa propre doctrine, les genres aux espèces dans l « échantillon » qu’il propose de l” «ordre naturel », Lamarck ne peut pas prétendre et ne prétend d’ailleurs pas (1) que les plantes toutes voisines qu’il range l’une à la suite de l’autre en une série linéaire, — par exemple, l’orge, le seigle, le froment, — doivent la place exacte qu’il assigne à chacune d’elles à un degré déterminé de « perfection » dans leur organisation. Aussi bien un autre colonne du même tableau montre-t-elle qu’il n’est pas sans pressentir, dès lors, à quel niveau du groupement des êtres pourrait jouer, à plus juste titre, la considération qui est, à ses yeux, décisive : ce n’est pas, en effet, à chaque étape de la série des genres, mais seulement de distance en distance, et pour une longue suite de genres pris à la fois qu’il note des caractères communs («fructification » inconnue, « indistincte », « très distincte », etc.) dont la succession exprime une « perfection graduée des organes » (2). Dès ce premier essai, sa pensée a déjà quitté, en quelque sorte, le plan des distinctions spécifiques, sur lequel il s’est efforcé de l’installer, et tend à déterminer une hiérarchie positive des modes de l’organisation.
Tout le détail de l’argumentation mis à part, 1l ressort du Discours préliminaire lui-même que l « ordre naturel » pour Lamarck, est, dès lors, celui d’une progression. Mais, devenu botaniste comme on le devenait de son temps, par l'étude des espèces, il n’aperçoit pas l'énorme distance qui sépare la démonstration de cette progression et la détermination complète du degré de toutes les affinités, génériques et spécifiques, idéal d’une « méthode naturelle » intégrale. De là, l’assurance déconcertante avec laquelle, enclin à
(1} Zbid., p. cxnr.
(2) Tbid., pp. cxrv-cxvir.
pousser jusqu’à l'illusion la conscience qu’il a de son admi-
rable force de travail, il ose promettre, pour le « Théâtre
universel de Botanique » qu’il compte publier « dans quelques
PR
années », « l’exééution entière de l’ordre naturel » (1), tel qu’il l’a défini dans le Discours. Ce programme trop ambitieux, ou plutôt franchement chimérique, n'ira jamais, et pour cause, jusqu’à une exécution réelle, Aussi bien le pre-
mier volume du Dictionnaire de Botanique de l’Encyclopédie
méthodique (2) et le mémoire que Lamarck présente, deux ans plus tard, à l’Académie des Sciences, témoignent-ils que ses idées directrices ont déjà reçu des éclaircissements et des rectifications considérables (3).
Comme on pouvait déjà s’en rendre compte par sa première publication, le reproche grave qu’il adresse à Linné n’est pas, en réalité, d’avoir cherché à former des genres naturels, mais bien plutôt d’avoir procédé à la définition de ces genres et, plus encore, à leur « disposition » en ordres et en classes d’après des marques exclusives, arbitrairement érigées, à
elles seules, en « caractères » déterminants. Avec une netteté
qui, maintenant, ne se démentira plus, il estime que le légis-
lateur de l’histoire naturelle a, par là, «contribué à détourner « Pattention d’un grand nombre de botanistes modernes de
« la recherche des rapports naturels des plantes » en les autorisant à former, au nom dela méthode, « des assemblages d’objets très disparates (4) ». Le plan de ces « rapports na-
turels », Lamarck, fidèle en cela à son inspiration initiale, le conçoit comme devant consister en une « série graduée
(1) Zbid., p. cxvurr.
(2) Lamanck, 1783, Encycl. méth., Botan., t. 1: Disc. prél.,notam., PP- XXXV, xxXxVII-XLI ; art. Botanique, p. 448.
(3) Lamarck, 1785, Mémoire sur les classes les. plus convenables à établir parmi les Végétaux, et sur l’analogie de leur nombre avec celles déterminées dans le règne animal, ayant égard de part et d'autre à la perfection graduée des organes, pp. 437-453. La plus grande partie du Mémoire est reproduite, avec une longue addition sur les minéraux : 1786, art. Classes. de l’Encycl. méth., Botan. : t. 2, pp. 29-36.
(4) Lamanrck, 1785, Mém. classes, p. 440.
des êtres du même règne », qui aura pour termes extrêmes,
« aux deux bouts de l’ordre », « les plantes les plus dissem-. « blables dans ce qu’on peut appeler la perfection des or-
« ganes » (1). Mais cet « ordre de gradation » qui reste et
restera l’objet constant de ses travaux, Lamarck ne prétend plus l’établir, ici, pour les espèces ni même pour les genres. En ce qui concerne les familles, groupes déjà beaucoup plus larges, il juge qu’un arrangement progressif n’en serait pas impossible, du moins si on connaissait « les familles à découvrir », qui viendraient combler les lacunes actuelles de la série (2). Mais ce sont, en fait, six classes seulement, — di-
visions primaires de tout le règne végétal, comprenant dans leur ensemble quatre-vingt-quatorze familles, — qu’il croit | pouvoir disposer effectivement dans un ordre de perfection décroissante, — « nullement susceptible, assure-t-il, d’un changement qui puisse être plus convenable » — : les Polypétalées (Dialypétales) (3), les Monopétalées (Gamopétales), les Composées (4), les Incomplètes (plantes à fleurs sans pé-
(1) 1785, ibid, pp. 441-442.
(2) JZbid., pp. 442, 451. |
(3) Pour motiver la primauté hiérarchique attribuée aux Polypétalées, Lamancx fait valoir les propriétés physiologiques élevées desquelles témoignent quelques-unes d’entre elles, et, à cette occasion, attribue à certains végétaux l’irritabilité qu'il leur déniera plus tard : «c'est presque g uniquement dans cette même classe que se trouvent toutes les plantes «susceptibles d’une irritabilité notable, telles que les mimosa pudica, «viva, sensitiva, ete., l'hedysarum gyrans, l’oxalis sensitiva, le dionæa musci- « pula, etc., comme si le principe de la vie se rendait plus manifeste dans « ces végétaux et les rapprochait en quelque sorte des autres êtres orga- « pites en qui l'irritabilité se trouve jointe à une qualité plus parfaite « qu’on nomme sensibilité » (1bid., p. 443).
(4) On remarquera combien le rang inférieur attribué aux Composées, en raison du développement incomplet de chaque fleur du capitule, est | loin de celui auquel semblerait devoir les porter une interprétation génétique de la série, Même quand il aura adopté une telle interprétation (ce qui n’est pas le cas actuellement), Lamarck continuera, du reste, à regarder les animaux composés comme des ébauches des animaux simples | qui leur ressemblent. (Cf. à cet égard : Classes z0ologiques, Deuxième par-
tie, ch. III, section v, ch. VII, sect. 1).
a LAMARCK ET LA BOTANIQUE 203
. tales ; Conifères, etc.), les Unilobées (Monocotylédones), et Îles Cryptogames (1).
. En plus des motifs anatomiques et physiologiques que … Lamarck tire, pour justifier cet arrangement, des faits bota- niques eux-mêmes, une dernière considération vient en confirmer le bien-fondé et permet d’étendre à tout le monde vivant le schème hiérarchique sur lequel il repose. Les animaux et les végétaux, on s’en est rendu compte à l’époque où écrit Lamarck, ne peuvent assurément être placés les uns à la suite des autres en une même série continue : ils forment bien plutôt « deux branches très distinguées » (2). Mais les classes des plantes, réduites au nombre de six, font, : selon l’auteur, « un pendant parfait avec les grandes coupes | qui divisent le règne animal ». Il croit le montrer en disposant parallèlement, en deux colonnes verticales, d’une part, les six classes zoologiques de Linné, — « Quadrupèdes », | «Oiseaux », « Amphibies », « Poissons », « Insectes » et « Vers », — d’autre part, les six classes botaniques qu’il vient lui- | même de proposer. La même correspondance régulière | s'étend dans l’ensemble, aux sections primaires des classes des deux séries (3). Grâce à elle, animaux et végétaux, distribués suivant le même plan, rentrent les uns et les autres, } en dépit de leur dualité radicale, sous lPempire absolu de } cette notion d’un ordre progressif qui se confond, dans la pensée de Lamarck, avee les conditions mêmes d’une interprétation rationnelle de la Nature.
? Par cette affirmation si nette de la hiérarchie des classes | et de la possibilité de la déterminer positivement, sans ar- | bitraire, Lamarck, encore botaniste, en est arrivé déjà | à formuler clairement l’idée qui guidera, une dizaine d’années
HN. (1) Lamanrck, 1785, Mém. classes, pp. 442-451 ; 1786,art. Classecypp. 30- | 34. — Cf., sur la valeur de la contribution de Lamarck à la classification 1) générale en botanique : Czos, 1896, Lamarck botaniste,notam. pp. 205-217, À 224-295.
| (2) Lamanrcx, 1778, Flore franç., t. 1, p. 2.
(3) Lamarcx, 1785, Mém. classes,pp. 451-453 ; 1786, art. Classes, p. 25.
plus tard, tout son labeur zoologique. Des moyens nouveaux de démonstration lui seront fournis, principatement par les publications de Cuvier : le thème essentiel de la démonstra: || tion ne variera pas, — du moins jusqu’à ce que l’explication || génétique de la progression, développée dans la Philosophie || - goologique, lui permette de modifier et d’assouplir, sans y!
renoncer, l’image essentiellement linéaire qu’il s est toujone | faite de cette progression (1).
Mais, dans l’état des problèmes de la classification bota- l nique en 1785, ce qui ressort le plus nettement des corrections que Lamarck fait subir à ses vues primitives, c’est qu'il l se rallie, notamment en ce qui concerne la nécessité d’établirih des classes, aux conceptions qu’a déjà exposées et que val faire prévaloir, par la publication de son Genera Plantarum,Wl Antoine-Laurent de Jussieu.