XII AVERTISSEMENT
Tamphithéâtre, les plus grands chapitres de la science. La doctrine des Causes actuelles, la théorie de la Période quaternaire, la Géologie comparée, la Constitution géologique de la France, celle étudiée plus en détail des Environs de Paris, Thistoire géologique du Fer, celle des Combustibles minéraux peuvent être citées parmi bien d'autres, comme types des ensembles qu'il a traités successivement devant un public nombreux et fidèle. Les Méthodes de Synthèse en Minéralogie, considérées surtout au point de vue des lumières qu'elles procurent à l'histoire des roches et des grands phénomènes géologiques, viennent de lui fournir le sujet de sa dix-huitième année d'enseignement officiel. L'intérêt que l'auditoire a prêté jusqu'à la fin, aux leçons orales est un garant de l'accueil réservé par les lecteurs à la rédaction que nous offrons aujourd'hui au public.
LES
EN MINERALOGIE
Avant d'exposer, comme c'est le but du présent ouvrage, Tétai actuel des méthodes de reproduction artificielle des minéraux et des roches, il paraît indispensable de faire une distinction, quant aux motifs d'intérêt que le sujet peut présenter. Ici, comme en bien d'autres matières, viennent se rencontrer le point de vue purement théorique et le point de vue essentiellement pratique, mais cette conjonction y détermine des conséquences générales qu'on ne retrouverait pas au môme degré dans d'autres direction^.
Le dernier de ces points de vue, à cause de son caractère utilitaire, «st certainement celui auquel le plus de gens sont sensibles tout d'abord : la reproduction des minéraux évoque avant tout devant leur esprit la fortune résultant d'une fabrication des pierres précieuses. Faire du diamant est un rêve qui, par suite des progrès de la chimie, a remplacé dans bien des imaginations la poursuite de la transmutation, désormais reconnue impossible, des métaux vils en or pur. Cette fois, les ambitions sont infiniment plus légitimes que dans l'antique tentative et personne n'a été autrement surpris aux annonces reitérées plusieurs fois du succès obtenu dans cette voie : pas plus d'ailleurs qu'à la nouvelle postérieurement donnée que la réussite n'avait été qu'illusoire.
Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est que, si l'on se place sur le terrain pour ainsi dire industriel delà fabrication des gemmes ou
SYI^THÈSE EIH MINÉRALOGIE. 1
de toute autre substance minérale, les seules considérations à faire intervenir sont d'ordre purement chimique. De même les conséquences à tirer de l'expérience, supposée féconde, ne sortiront pas vraisemblablement du domaine même de la chimie ; on n'en pourra rien conclure, au moins d'ordinaire, pour l'histoire des matières naturelles.
Parmi les très nombreux exemples qu'on pourrait citer à cette occasion, je me bornerai à rappeler l'outremer artificiel dont la découverte par M. Guimet a été une véritable révolution industrielle. Pour la lithologie en général, pour l'histoire naturelle du lapislazuli, en particulier, le bénéfice a été nul, et ce qu'on peut dire, c'est que certainement les procédés mis en œuvre par la nature n'ont rien de commun avec les manipulations des usines. Bien que la composition chimique soit la même, les ingrédients employés dans les deux cas ne sont pas identiques et le gisement des roches à lazulite permet d'affirmer, comme nous y reviendrons plus loin à propos du granit et des masses connexes, que les conditions physiques n'ont pas non plus été semblables.
Il est cependant des cas où la reproduction minéralogique peut avoir pour objectif principal le côté utilitaire et mettre en œuvre néanmoins dos procédés analogues à ceux dont la nature s'est servi. C'est ce qui est certainement réalisé dans les belles recherches publiées récemment par M. Fremy avec le concours si efficace de M. Verneuil. Les rubis (corindons) que ces savants ont mis sous les yeux de l'Académie ont toutes les qualités des pierres naturelles et peuvent être taillés et montés en bijoux charmants. En opérant sur des masses plus fortes, il est tout à fait probable qu'on augmentera le volume du produit et qu'il pourra dès lors avoir une valeur rémunératrice.
Dès maintenant, ces essais permettent de montrer qu'on pourrait installer la fabrication industrielle de l'émeri.
11 n'y a pas beaucoup d'années encore que le commerce de la joaillerie a été vivement ému par l'apparition d'un assez grand nombre de rubis taillés en cabochons ou même en brillants, d'une fort belle eau, mais dont la teinte semblait un peu extraordinaire et l'éclat un peu moins opulent que celui des beaux rubis de l'Inde. Il s'en est vendu néanmoins à des prix assez élevés quoique infé-
rieurs à ceux des pierres de première qualité. Soumis au microscope polarisant en lumière convergente, ils sonl souvent taillés de manière à montrer les anneaux colorés circulaires et la croix noire caractéristique du corindon. lisent la dureté et la densité du rubis.
M. Friedel a constaté que leur composition chimique est bien celle du rubis oriental; mais il y a observé des bulles rondes, opaques sous le microscope ; il a pensé que les soupçons du commerce devaient être fondés et que cette jolie matière était une reproduction parfaite de la pierre précieuse.
M. Jannettaz a confirmé ces conclusions en montrant que les rubis artificiels dont il s'agilne se comportent pas comme la gemme naturelle dans les tubes de Crookes». C'est jusqu'ici le seul moyen certain de diagnostique et on avouera qu'à ce degré, la reproduction est très près d'être absolue.
Si, au lieu d'avoir pour objectif simplement de fabriquer une matière plus ou moins précieuse pour en tirer un profit commercial on se propose de retrouver, en imitant les résultats, la marche, suivie par la nature dans l'élaboration d'un composé déterminé, alors l'horizon s'élargit immensément et la synthèse minéralogique et lithologique apparaît comme une véritable science.
Après en avoir reçu des lumières indispensables, elle éclairera à son tour, et souvent d'un jour très vif, la minéralogie et la lithologie en permettant d'obtenir pour la première des échantillons dépouillés de tout mélange avec des matières étrangères et dont les formes cristallines pourront être parfaites et pour la seconde des notions sur les conditions les plus intimes de l'origine initiale des roches.
Pour que la synthèse porte tous ses fruits, il sera donc indispensable d'installer les expériences de reproduction dans des conditions inspirées par l'étude des gisements des minéraux à reproduire; et cela veut dire que la méthode expérimentale ne sera ici vraiment féconde qu'entre les mains d'un géologue qui, avant d'opérer, se sera docilement mis à l'école des faits d'obsçrvation, et ne fera par conséquent intervenir dans des essais que des matériaux et des conditions dont le rôle est possible dans le cas étudié.
* Bull. Soc, Miner., t. IX, p. 321, 1886.
Toutefois se restreindre à cet idéal serait, il faut en convenir, nous priver souvent d ordres entiers d'information qui pour ne pas être complets, n'en sont pas moins très précieux par les résultats qu'ils nous procurent.
Il faut montrer en effet que la synthèse peut rendre de très grands services aux sciences pures de plusieurs façons et tout spécialement :
1^ En permettant d'obtenir des types de coinposition simple^ comme la nature ne les réalise presque jamais et auxquels les variétés naturelles pourront être très fructueusement comparées ;
2^ En complétant des séries de composés ou familles de corps dont tous les termes possibles ne sont pas réalisés dans la nature;
3® En procurant des cristaux parfaits d'espèces très rares, ou d'espèces qui ne se rencontrent qu'en enduits et en masses amorphes, de façon à permettre d'en compléter l'histoire;
4° Enfin en élucidant les circonstances dont s'est entourée la production des diverses espèces de minéraux et de roches et ce dernier poinlde vue constitue un des chapitres les plus importants de la question.
1^ Obtention de types simples. — Quand Ebelmen fit cristalliser les spinelles par Tévaporalion d'un bain fondu d'acide borique c'est-à-dire par l'emploi de conditions qui certainement n'ont pas présidé à l'élaboration des spinelles de la nature, il enrichit la minéralogie, en même temps que la chimie, en mettant à sa disposition des types dont l'étude est des plus instructives.
A cet égard, il est d'un grand intérêt général d'insister un peu pour montrer avec M. Chevreul que la synthèse minéralogique est capable de contre-coup dans les plus hautes sphères des spéculations scientifiques en permettant de préciser la notion de l'espèce. Après le parti tiré de ce point de vue par les travaux récents il y a une importance historique à reproduire le passage suivant consacré par M. Chevreul à l'examen des procédés d'Ebelmen pour faire cristalliser le péridol et le spinelle, mais qui s'applique à toutes les recherches du même genre. «Etablissons, dit-il S l'état de nos connaissances sur lepéridot. En 1833, M. Brongniart le considéra
* Journal des Savants, cahier de fcTricr, 1848.
comme un composé défini de quatre atomes de silicate de magnésie et de un atome de silicate de protoxyde de fer (4 S^0^ 3M^0 + SiO', 3FeO). M. Beudant le représenta par ces deux silicates sans s'expliquer sur leurs proportions relatives. En 1847, M. Dufrenoy {Minéralogie^ t. III, p. 349) dit, après avoir rapporté quatre analyses depéridot : « La formule qui résulte de ces analyses est le silicate c< de magnésie (S/0', 3 MjrO), dans laquelle une plus ou moins grande « proportion d'oxyde de fer remplace la magnésie. Ce remplace- « ment est quelquefois plus considérable que dans les variétés qui « précèdent : dans le péridotdu Vésuve par exemple, la proportion « de protoxyde de fer est de 13 p. 100 ; dans Thyalosidérite, celte « proportion s'élève à 20 p. 100; enfin M. Fellemberg a donné l'ana- « lyse d'un péridot ferrique trouvé aux Açores dans lequel le proto- « xyde de fer remplace entièrement la magnésie. » M. Dufrenoy ayant dit à la page précédente que les cristaux artificiels de péridot, si fréquents dans les scories de forges, affectent la forme des cristaux du Vésuve, ne semble-t-il pas, ces cristaux ne renfermant que du silicate de protoxyde de fer (SiO', 3FeO) comme le péridot ferrique, qu'il eût été plus convenable de dire que le péridot est du silicate de fer dans lequel de la mat/nésie remplace souvent du protoxyde de fer^ au lieu de la proposition inverse, parce qu'il y a des péridots sans magnésie et que lous ceux qui renferment de la magnésie renferment du protoxyde de fer... Il est un fait sur lequel nous ne pouvons trop insister, c'est que Yespèce péridot de M. Dufrenoy renferme deux espèces chimiques parfaitement définies, le silicate de magnésie (SiO*, 3MyO) et le silicate de protoxyde de fer (S/0', 3FcO ) et en outre des mélanges de ces deux silicates. Ce n'était donc point une allégation gratuite que de signaler la perturbation que l'oubli de la notion de l'espèce a exercé sur la minéralogie. Qu'a fait M. Ebelmen? Par une synthèse opérée au moyen do sa belle méthode, non seulement il a reproduit les cristaux de la nature, formés de silicate de magnésie et de silicate de protoxyde de fer, mais il a fait en outre le silicate de magnésie (SiO', 3t)H.gO) qui était inconnu. Ce dernier étant isomorphe avec le silicate do protoxyde de fer (SiO% 3FeO), il est aisé de concevoir comment le péridot de la nature, formé de deux silicates isomorphes, l'est lui-même avec ceux-ci. Si, aux yeux de certaines personnes, les deux silicates
simples ne constituent pas deux espèces distinctes quoique isomorphes, elles reconnaîtraient donc que des échantillons d'une même espèce pourraient donner, par des traitements convenables les uns exclusivement du sulfate de magnésie et les autres exclusivement du sulfate de fer ou du fer métallique. Si des proportions définies d'éléments n'étaient plus une condition essentielle de l'existence des espèces, on arriverait donc à confondre dans une même espèce, sous un même nom, des mélanges de deux silicates en toutes sortes de proportions. On trouve dans la nature, sous forme d'octaèdres, un minéral qu'on a nommé fer chromé; on admet généralement aujourd'hui qu'il renferme du sesquioxyde de chrome, du protoxyde de fer, de l'alumine, de la magnésie. Il est très probable, suivant M. Ebelmen, qu'il est formé de chromite de prptoxyde de fer (Cr'O», FeO) et d'aluminate de magnésie (A/»0^ Mj^O). En effet, Faluminate de magnésie ou spinelle blanc (A/*0', MyO) est cristallisé en octaèdre. En outre, M. Ebelmen a reproduit sous cette forme non seulement le même aluminate, mais le chromite de fer (Cr*0^ F^O). Dès lors, n'est-il pas probable que le fer chromé natif soit un mélange ou un composé indéfini de deux composés isomorphes, savoir: Taluminate de magnésie (A/'O*, MyO) et le fer chromé (Cr^O', F<?0)? Que l'on examine dans les livres de minéralogie les plus récents Thistoire des minéraux pierreux, particulièrement des silicates complexes, et l'on verra combien elle est obscure, embarrassée. Que l'on suppose les synthèses de M. Ebelmen plus multipliées et interprétées comme nous venons de le faire pour le péridot et le fer chromé, pris pour exemple, et l'on verra le sujet s'éclaircir à mesure qu'il rentrera dans la méthode deHaiiy puisque, au moyen des synthèses de la nouvelle méthode, on pourra obtenir à l'état de pureté les espèces qui n'ont été rencontrées dans la nature qu'à l'état de simples mélanges ou de combinaisons indéfinies. Conséquemment à ces vues, nul doute qu'après avoir reproduit un fninéral en en prenant les éléments dans les proportions déterminées par l'analyse, il ne faille chercher à obtenir les composés les plus simples qu'on peut déduire de la composition du minéral; en d'autres termes, les corps qu'on peut considérer comme en étant les principes immédiats. »
Depuis que ces pages remarquables onl été écrites, une foule d'exemples sont venus s'ajouter aux précédents pour montrer tous les services que la synthèse est appelée à rendre à la minéralogie théorique.
2^ Obtention des termes manquant daiis les séries naturelles. — Parmi les services dont il s*agit, il faut faire une place au comblement des lacunes laissées par la nature dans des séries de composés constituant de véritables familles^ dont la signification est ainsi accentuée d'une manière extrêmement profitable pour la théorie.
Ainsi le type spînelle a reçu des laboratoires une foule de membresy parmi lesquels on peut mentionner les aluminates de chaux, de manganèse, de cobalt ; les chromites de magnésie, de manganèse, de zinc ; le ferrite de chaux, Toxyde cobaltoso-cobaltique, Toxyde céroso-cérique, etc.
Henri Sainte-Claire Deville, par des procédés qui seront plus loin exposés avec détail, a préparé un grand nombre de vraies apatites et de vraies wagnérites, admettant des bases qui n'existent point dans les minéraux naturels *.
Telles sont, dans la première série, les apatites de manganèse, de baryte et de strontiane et, dans la seconde, les wagnérites, à base de manganèse ou de fer et celles renfermant à la fois de la magnésie et de la chaux.
M. Le Chartier a publié un important travail sur les pyroxènes, dont la conclusion est encore la môme.
La série des feldspaths a été considérablement augmentée aussi : MM. Fouqué et Michel Lévy * ont produit des silico-aluminates de protoxyde ne différant de Toligoclase, du labrador, deTanorthite que par la substitution à la chaux de la baryte, de la strontiane ou de Toxyde de plomb.
De môme, M. Hautefeuille a ajouté des termes nouveaux à la série des leucites ou amphigènes, et plusieurs expérimentateurs à celle des zéolithes.
C'est ici qu'il convient de citer la méthode expérimentale comme critérium de certaines vues théoriques plus ou moins probables à
* Annales de physique et de chimie, 3" sôi-ic, t. LXVII, \). U3, 1863. ■ Comptes rendus, t. XC, p. 0*20.
première vue. Par exemple, d'après M. Tchermak, tous les feldspatlis Iricliniques résulteraient de mélanges isomorphiques en proportions varices d'albite Na A/ S/* ' et d*anorthite Ca A/^ Si ^ *. Or, MM. Fouqué et Michel Lévy, par une longue série d'expériences, ont reconnu que l'obtention de ces termes intermédiaires, tels que Tandésine et la bytownite est impossible, au moins par voie de fusion ignée. C'est ainsi qu'un verre de composition intermédiaire entre l'oligoclase et le labrador abandonne par le recuit des microlithes distincts de ces deux minéraux.
3° Obtention de cristaux d'espèces trop rares ou naturel lemejit amorphes, — Dans quelques cas, c'est à la synthèse qu'il faut demander les matériaux propres à Tétude d'espèces naturelles trop rares. C'est le cas pour la hopéite ou phosphate de zinc hydraté, qui a fourni à MM. Friedel et Sarasin * le sujet d'un très important travail, grâce auquel la forme cristalline et la composition chimique de cette curieuse substance ont pu être fixées.
4° Elucidation du problème de forir/ine des minéraux et des roches, — En outre, même quand toutes les conditions fondamentales du problème à résoudre sont remplies, il ne faut pas se presser de conclure d'une expérience réussie qu'on a reproduit la marche suivie par la nature. Cette remarque, qui se lie intimement aux précédentes, s'applique par exemple à l'histoire synthétique de la galène ou plomb sulfuré.
On peut, on employant exclusivement la voie sèche, obtenir ce minéral avec tous ses caractères naturels, par une sublimation. Mais celui qui tirerait de là la conséquence que, dans ses gîtes, le minerai de plomb s'est condensé à la suite d'une volatilisation irait évidemment trop vite et l'examen géologique le convaincrait ordinairement d'erreur. Aussi lui citerait-on des galènes artificielles obtenues tout autrement : par voie électro-chimique dans les appareils de Becquerel, c'est-à-dire par voie humide à la température ordinaire, — ou encore dans l'eau suréchauffée dans les tubes scellés de Sénarmont, c'est-à-dire par voie hydro thermale.
De sorte que la multiplicité des résultats heureux pourrait en faire déconsidérer la valeur et que dans la difficulté de choisir
* BuUetin de la Société de minéralogie, t. II, p. 153, 1879.
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entre des indications si contraires, on pourrait ôtre disposé à mettre en doute la portée môrae de la méthode expérimentale.
Ici encore doit intervenir Texamen géologique des gisements : l'élude des associations minéralogiques fournit bientôt des arguments pour choisir parmi diverses origines possibles celle qui a été adoptée par la nature.
On trouve alors que, dans bien des cas, le m^me minéral a pu, suivant les lieux, dériver de processus tout différents les uns des autres : c'est ce dont témoignent des gisements dans les roches les plus diverses. Le quartz, par exemple, se trouve comme élément des granits, de certains porphyres, de filons métallifères» de rognons siliceux empâtés dans des roches sédimentaires dont ils font partie intrinsèque (craie, etc.).
Comprise ainsi, la synthèse minéralogique devient le critérium le plus précieux des hypothèses géologiques, et c'est même là son intérêt principal au point de vue de la philosophie naturelle.
Une supposition est-elle émise sur Torigine d'une roche, la synthèse peut intervenir efficacement comme contrôle. A ceux qui admettent comme vraisemblable que le granit ait une formation purement ignée, le verre amorphe et homogène que produit invariablement la fusion de la roche oppose un démenti complet. Buffon déjà y insista comme conséquence de ses grandes expériences sur la vitrification des roches *, et il fait avec un soin judicieux une part aux actions ignées, et une part aux actions aqueuses dans la production originaire des roches.
Au contraire des procédés de fusion, certaines méthodes qui savent faire intervenir à la fois une température élevée et des corps volatils, au nombre desquels figurent Teau, donnent des reproductions, sinon de granit tout entier, du moins de ses éléments les plus caractéristiques et aussi dos minéraux filoniens. Ces méthodes sont spécialement fécondes et c'est un point sur lequel Senarmont a insisté - dans un mémoire capital, auquel nous aurons bien des fois à renvoyer le lecteur.
Ces procédés divers, intéressants pour la science, et qui mon-
* Introduclion à V histoire des minérauj\ et spccialcmont los deux doniiors alinéas de la II- partie, p. 82 et 83 de rêditiiui iii-8" de 1774.
* Annales de chimie et de physique, 7" série, XXX, p. 131 et 132.
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trent au moins les ressources dont elle dispose, ne sont probablement pas [tous ceux de la nature. Plusieurs paraissent même inconciliables avec certaines particularités d'association ou de gisement des minéraux ; et pour en citer un seul exemple, la réunion constante du diaspore et du corindon n'exclut peut-être pas, dans la formation de ce dernier, rintervention d'une chaleur excessive et les réactions ordinaires de la voie sèche. Il ne suffit pas qu'une espèce minérale puisse prendre naissance dans quelques conditions particulières pour qu'il s'ensuive qu'elle a dû toujours et nécessairement se former ainsi. On ne sera donc certain d'avoir imité la nature, que quand on connaîtra à quelles limites un composé commence où cesse de se produire, et qu'on aura épuisé toutes les combinaisons des agents de toute sorte qu'elle sait varier à l'infini.
« A défaut de cette méthode rigoureuse, ajoute Sénarmont, on doit, dans ce genre de recherches, s'en tenir à l'induction, prendre pour guide l'étude des gisements^ et peut-être convient-il surtout de s'appliquer à imiter les phénomènes que nous avons journellement sous les yeux. Ils nous représentent sans doute, en traits plus ou moins affaiblis, ceux qui ont du se produire en tout temps à la surface du globe. Tout démontre, en effet, que la nature n'a pas interrompu la création minérale, et il est permis de croire qu'elle ne change guère les moyens et les agents qu'elle emploie.
« Une classe nombreuse de gîtes métallifères s'est très probablement formée par voie de dissolution. Les cristaux, les stalactites qui les remplissent, et plus encore la structure générale de la masse zonée et concrétionnée parallèlement aux sallebandcs démontrent suffisamment cette origine.
« Tout porte donc à croire que ces gîtes ne sont autre chose que de vastes canaux de circulation, plus ou moins obslrnés, parcourus autrefois par des eaux incrustantes.
(( Parmi les substances minérales les plus abondantes dans les gîtes de cette nature, se trouvent cependant certains carbonates et quelques sulfures dont cette hypothèse n'explique pas, jusqu'ici, suffisamment la formation, parce qu'on ne les a pas encore reproduits par vase humide ; quoique plusieurs de ces composés puissent d'ailleurs naturellement prendre place à côté des produits
les mieux déflnis des laboratoires et puissent môme combler les lacunes que ceux-ci laissent encore dans différentes séries naturelles. j>
Cuvier, dans son Discours sur les révolutioju du globe * présente déjà les synthèses minéralogiques comme pouvant fournir un appui et un contrôle aux hypothèses géologiques : « La conjecture de M. le marquis de Laplace, dit- il, que les matériaux dont se compose le globe ont pu être d'abord sous forme élastique et avoir pris successivement en se refroidissant la consistance liquide, et enfin s'être solidifiés, est bien renforcée par les expériences récentes de M. Mitschelich , qui a composé de toutes pièces et fait cristalliser par le feu des hauts fourneaux, plusieurs des espèces minérales qui entrent dans la composition des montagnes primitives. »
Si l'on a bien compris ce qui précède, on voit que l'expérience a pour but de replacer à l'heure présente les éléments qui doivent réagir dans les conditions mêmes où ils étaient lors de la formation à expliquer.
C'est donc vraiment un détour pour étendre au passé ou à des régions inaccessibles, en raison de leur gisement, le domaine des causes actuelles.
Ce qui le montre, c'est toute une série de faits du plus haut intérêt qui constituent au propre un intermédiaire entre les phénomènes naturels et les résultats du laboratoire. Il s'agit des synthèses accidentelles, c est-à-dire fournies par des expériences véritables quoique involontaires. L'examen de ce qu'elles nous ont produit jusqu'à présent sera de la plus haute utilité avant la description des méthodes rationnelles qu'elles ont d'ailleurs quelquefois suggérées.
Mais on ne saurait oublier que, dans un certain nombre de cas d'ailleurs restreints , la nature se laisse encore surprendre à l'œuvre dans l'élaboration des minéraux. L'observation actuelle de ces productions procure d'ordinaire des documents très certains sur les genèses anciennes et nous devons dès lors leur faire une place ici.
* En note, p. 21 et 22 de la 3« édition (1825).
La division du sujet s'impose donc en trois parties : !• les productions normales de minéraux contemporains; 2* les synthèses accidentelles ; 3° les synthèses expérimentales ou rationnelles.
II importe de faire une dernière remarque relative à la distribution des matières dans le présent ouvrage. Ayant en vue la reproduction synthétique des minéraux et des roches, nous croirions manquer aux règles les plus élémentaires de la méthode en ne prenant pas pour bases les méthodes de genèse. Ce n'est cependant pas ainsi que les livres analogues publiés jusqu'ici ont été compris ; en général , on n'y trouve qu'une liste des espèces, rangées comme dans les traités de minéralogie, et à propos de chacune desquelles arrive l'exposé des divers procédés qui en ont procuré la reproduction artificielle. De cette façon, on ne voit nulle part apparaître ce que les méthodes ont de général et la lecture de l'ensemble court le risque d'être laborieuse et même aride ; en outre, la part fournie par chaque chercheur est dissimulée en raison même de l'éparpillement des résultats qui lui sont dus.