‹ Les méthodes du passé dans l'archéologie françaiseChapitre 23 sur 23 · DÉS · texte numérisé non relu

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thème des vendeurs de parfums installés devant leur table, pesant avec une balance l’encens acheté par les trois Marie, est significatif. [ls portent la cotte assez longue et ils sont coiftés de la calotte souple et ronde, semblable à celle du centurion. [ls ont encore la boucle de cheveux si aimée au xim° siècle. Les femmes ont le costume adopté au commencement du même siècle. Ce n’est déjà plus la guimpe, mais le voile assez court qui retombe sur les épaules, laissant voir un peu le cou. Les guerriers qui dorment près du tombeau sont aussi dessinés avec soin. Les uns sont debout, les bras arrondis indiquant qu’ils sont vaincus par le sommeil ; ils portent la cotte de mailles pourvue de manches assez longues avec la coiffe sur la tête, les pans même descendent assez bas et dessinent le corps. Les autres sont assis avec les jambes nues et les souliers qu’ils portent montent assez haut. L'épée est tout à fait semblable à celle du centurion et le fourreau a encore les mêmes bandes de cuir qui se croisent. Le dessin de ces guerriers debout, les détails du costume nous reportent aux premières années du xur siècle (1200-1915). Les saintes femmes qui s’approchent du tombeau, où le linceul est posé sur les bords

. pour indiquer la résurrection du Sauveur, sont vêtues comme

celles du x siècle ; elles ont la longue robe, le voile sur la tête retombant en découvrant un peu le cou.

La frise qui se déroule au-dessus de la plus petite (déjà analysée) est encore plus significative. Le modelé est lourd, le bas-relief très puissant. Le Christ figuré ici a des traits vulgaires. Les scènes mêmes sont d’un grand intérêt, car nous les voyons représentées pour la première fois sur la façade d’une église. Ce sont celles de Judas recevant l'argent des Juifs, prix de sa trahison, Jésus chassant les vendeurs du temple, la flagel-

lation et le portement de la croix. Il ne manque sur la façadeque

la mise au tombeau venant compléter toute la vie du Christ. Ces thèmes iconographiques sont donc nouveaux, Ils nous montrent les varlets armés de fouet à trois branches, le Christ, les mains liées par une corde à la colonne, portant la croix lourde et très large.

Nous ne pouvons retracer iei toutes les scènes. de ce remarquable portail. Nous faisons remarquer surtout ce qui est partieulier à l'aurore du xtn° siècle; les manteaux de Caïn et d’Abel ATTACHÉS AU MILIEU DU COU, LA TUNIQUE ASSEZ AMPLE S’arrétant à mi-jambes chez David et des gens du peuple. Toutes ces particularités prouvent une fois de plus le bien-fondé de notre jugement. Et tous ceux qui ont étudié le développement de la sculpture au xu° siècle seront unanimes à reconnaître qu'on ne saurait assigner les années 1150-1179 à ces bas-reliefs si puissants, semblables à celui de saint Michel écrasant un démon à trois têtes. Certes, un texte vaudrait beaucoup mieux, un contrat passé entre Brunus et ses collègues serait préférable, mais la plupart des sculptures d’églises sont semblables aux étoiles dont la fixité éternelle échappe à nos investigations. Elles se dressent là, devant nous dans leur niche ou sur leur socle effrité, avec leur regard énigmatique et, quoique à uné si courte distance, le mystère de leur origine nous échappe. À peine quelques siècles nous séparent et nous n'avons aucun renseignement sur la date de leur construction. C’est à nous de rechercher le développement de la statuaire en France, d'étudier les thèmes iconographiques, de remarquer les particularités du costume pour pouvoir indiquer le moment approximatif de leur création. La façade de Saint-Gilles appartient donc au premier tiers du xn° siècle. Elle peut avoir été commencée vers 1193. Elle est de quelques années antérieure au porche de Saint-Trophime.

M. De Lasteyrie nous a donné dans son mémoire la reproduc-

tion de la frise de la cathédrale de Beaucaire. Ces bas-reliefs sont en ce moment sur le mur extérieur de l’église actuelle. Nous les connaissions, mais nous n'avions pas cru devoir en tirer un argument, car le xin°siècle s’accuse ici d'une manière irréfutable. Grand aussi a été notre étonnement de voir le savant professeur de l’École des chartes ASSIGNER LA PREMIERE MOITIÉ DU XII® SIÈCLE A CE TRAVAIL. Cette frise est mutilée, mais elle est du plus haut intérêt. Elle racontait les moments de la vie du Christ, Nous possédons encore Jésus disant à Pierre sa trahison, le Lavement des pieds, la Sainte Cène, les Juifs devant Caïphe, le Baiser de Judas le Christ arrêté et conduit devant Pilate, la Flagellation, le Portement de la croix, les Femmes au tombeau (placées avant la scène où elles achètent des parfums). Les détails abondent pour indiquer l’âge de la frise. Cest tout d’abord le manteau de l’apôtre assis, tout près du Christ, dans le lavement des pieds. Il est cousu près du cou et laisse le bras libre. [1 y à aussi le chapeau qu’il porte, sorte de bonnet de nuit fort haut et large donné à Caïphe ; c’est la calotte melonnée ronde et souple ornée d’un ruban. Le costume des femmes n’est pas moins digne de considération. La robe longue et le voile court tombent en petits plis sur la joue laissant le cou libre. Au point de vue de la coiffure, nous voyons la petite boucle compacte et forte, placée près des oreilles de certains personnages, D’autres figures portent les cheveux coupés ras et ramenés sur le front avec deux boucles de chaque côté, retombant jusqu'aux joues. D’autres enfin ont le manteau attaché au milieu du cou. La cotte est bien celle du xm° siècle, plus ample, descendant à mi-jambes. Les souliers hauts ne sont point fendus sur le pied. Les épées sont fortes, larges et le fourreau aussi très grand. Au point de vue iconographique,nous remarquons la Sainte cène qui forme comme à Saint-Gilles une vaste composition. Saint Jean a la tête placée sur la poitrine du

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Sauveur et Judas est à côté. du Christ, qui lui tend le morceau de pain révélateur. Quelques détails ont été ajoutés au portement de la croix. Des varlets tiennent à la main l’un /a hachette, l’autre les quatre clous. Nous savons par là que ces bas-reliefs ne peuvent pas être faits après 1250-1960, moment où ce n’est plus quatre clous mais trois clous qui sont nécessaires. Cette frise doit être des années 1210-1290 et ne saurait être invoquée comme une preuve décisive pour la date proposée de la façade de Saint-Gilles.

Visitons encore une fois Saint-Trophime, d’Arles, et voyons en détail le cloître, si richement décoré de cette église. Tous les érudits seront d’accord avec nous pour assigner à la galerie est la date approximative de 1220-1240. Les chapiteaux peuvent être même de 1210. On les aura exécutés avant de décorer les piliers et les arcades. Les premières travées avec leurs chapiteaux datent seulement de cette époque, car les derniers chapiteaux sont plus récents. Nous trouvons des détails de costume qui nous reportent vers 1235, témoin le second chapiteau de la dernière série où une jeune femme nous apparaît coiffée de la toque avec mentonnière, parure si française, créée à Paris vers les années 1220-1995.

Que trouvons-nous sur ces chapiteaux? L'histoire du Christ jusqu’à sa venue à Jérusalem. C’est tout d’abord l’Annonciation, la Visitation et la Nativité. Les scènes se suivent, claires et bien ordonnées. On dirait même que la main qui les a sculptées se rapproche de celle de l'artiste qui a travaillé au portail. Les indications qu’elles nous fournissent sont très importantes, car nous avons ici une galerie assez bien datée, reconnue tout au moins des premières années du xx siècle et terminée vers 1240.

On y voit les rois mages à genoux dans l’adoration de l'enfant; ils sont vêtus, lorsqu'ils se présentent devant Hérode, du manteau attaché à l’aide d’un DOUBLE BOUTON SUR L'EPAULE DROITE et

laissant le bras et le côté libres. La Vierge est sans couronne, ainsi que l’enfant. Joseph est assis à l’écart, vêtu de la robe longue du xm° siècle et de la calotte souple, melonnée. Nous trouvons, dans la Fuite en Égypte, Joseph précédant le cortège, tenant à la main la corde dont l’âne est attaché et portant sur l'épaule le bâton qui soutient une étoffe; une servante armée du fouet à trois branches marche derrière eux, pour presser la marche de l’âne. C’est bien la scène familiale que nous allons trouver jusqu’au xv° siècle avec quelques variantes. Nous remarquons aussi les trois mages couchés dans le même lit, les têtes des trois chevaux placés côte à côte, l'artiste n’a rien omis, il a même détaillé avec soin le cortège de ces princes orientaux défilant devant Hérode, et jusqu’au varlet qui retient les chevaux. On pressent déjà les grandes scènes si aimées et si peuplées des artistes italiens. Les costumes sont ceux que nous avons décrits, la cotte est un peu longue et, dans l’adoration, nous voyons même le surcot fendu de chaque côté du corps, mode du premier tiers du xm° siècle. Mais, Parmure doit être soulignée, car nous sommes ici sur un terrain sûr, au-dessus de toute discussion. Les soldats représentés dans le Massacre des Innocents portent la cotte de mailles assez longue, fendue au mileu du corps, laissant voir un peu de la tunique longue et plissée. Les manches dela cottesont pluslongues que celles du dernier tiers duxn° siècle et le ceinturon, passé sur la cotte, soutient le fourreau de l’épée. C’est ainsi qu’ils apparaissent sur les chapiteaux, c’est ainsi qu'ils sont représentés dans le Baiser de Judas qui orne avec la Cène le pilier final de cette galerie (de 1945 au moins). Et combien serait intéressante l’analyse de toutes les statues qui ornent les piliers de cette galerie! Nous avons, en effet, au milieu des archivoltes, à l’intérieur, les vierges sages, au coin des grands piliers deux ou trois vierges folles. Les premières tiennent une lampe,

tandis que les secondes ont leur flambeau éteint. Examinez avec soin ces statues, les unes ont la COIFFE SERRÉE AU COU PAR UN CORDON, les autres portent la TOQUE AVEG MENTONNIÈRE, d’autres enfin, L’AUMUSSE OU SORTE DE CHAPERON TERMINÉ EN POINTE. La robe est retenue par une ceinture munie d’une boucle à bouts pendants et le manteau est déjà maintenu PAR LE CORDON DOUBLE, ATTACHÉ DE CHAQUE CÔTÉ DU MANTEAU.

Mais nous devons terminer cette analyse déjà trop longue. Transportons-nous bien vite devant la façade de Saint-Trophime. Nous allons montrer, pour la troisième fois, que M. De Lasteyrie l’a vue avec quelque hâte, sans un examen approfondi et plusieurs fois répété. Le savant professeur croit que ce porche est antérieur au xn° siècle ; c’est ce que nous jugeons inadmissible, on verra pourquoi.

Une simple analyse de la façade de Saint-Trophime peut nous prouver que les auteurs n’ont pas créé ce thème ornemental. Ils savent, n’en doutez pas, que, dans le nord de la France, les églises sont. décorées avec richesse, que leur ornementation est même un enseignement pour les simples, qu’elle a un but didactique. [ls n’ignorent pas que le sculpteur, aidé du clerc, a pu tirer profit des mystères joués sur le devant de l’église. Ils n’ignorent pas non plus que toute cette décoration septentrionale est fort goutée, qu’elle est là pour prouver clairement la venue du Messie, annoncée par les prophètes, tandis que les rois de Juda révèlent la vraie généalogie du Sauveur. On rappelle la faute de nos premiers parents pour mettre en évidence la valeur du sacrifice rédempteur. La vie du Christ est même dépouilléedeses miracles, le plus souvent, et le Sauveur est montré depuis sa naissance jusqu’à sa résurrection. Il y a plus : Ce THÈME EST DÉJA DÉPASSÉ. Les artistes du Nord, suivant les goûts des mystères, ont cherché à frapper, comme les poètes, l'imagination des simples, ils ont

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osé décrire LES TOURMENTS DE L'ENFER, LES JOIES DU PARADIS Sur le petit côté du portail, presque caché aux regards; la faute de nos premiers parents est à côté. Les morts sortent des tombeaux qui servent d’escabeaux aux patriarches. Nous voyons la porte du Paradis placée à côté des réprouvés, deux évêques veulent y entrer en tournant le dos aux damnés. Et tout autour du tympan, nous avons ensuite des bustes d’anges dans les voussures qui acclament le Sauveur et lui font cortège. C’est déjà la marque indéniable d’une époque assez récente.

Mais la tradition des ancêtres est encore si puissante que ces sculpteurs provençaux traitent cette façade comme un temple gallo-romain, ils la décorent de frises et s’ingénient à orner les murs de bas-reliefs entassés sans tact et sans ordre. Ils plaçent aussi, à côté des rinceaux de feuillages, des génies pris à antique, ils osent les représenter tout nus, la peau d’un taureau comme manteau. Et comme ils ont l’horreur du vide, ils multiplient ces bas-reliefs, ces rinceaux; c’est ce qui donne à cette façade un aspect lourd et confus, inconnu à l'esprit si clair et si précis des ancêtres.

Mais, comme ils ont travaillé vers l'extrême fin du xu° siècle, ils ont, de même que les poètes qui rimèrent Troie et Eneus, les contes d’Ovide, retrouvé la technique des anciens, ils ont ressuscité cette époque avec ses chapiteaux corinthiens, ses frontons ornés, ses frises si riches. Ce ne fut pas l’œuvre d’un jour, mais dans les monuments qui nous restent la copie est si parfaite qu’on ne saurait voir dans ce que nous possédons ni tàtonnement ni hésitation. Ces volutes, ces rinceaux de feuillages déjà un peu secs peuvent être comparés aux originaux les plus beaux de nos contrées.

‘Et voilà que les façades des églises du Nord vont dérouler, à partir du xui siècle, sous les yeux des fidèles les douleurs sans

nombre des déchus, les tourments des damnés. Ce thème est déjà esquissé timidement dès l’extrême fin du xu° siècle; quelques églises l’ont adopté. Autun, Vezelay nous en livrent quelques parties, mais il se développe dès le premier tiers du siècle suivant et il conduira bientôt à ces grandes représentations que le pinceau de Giotto, la plume du Dante ont rendues immortelles !

Nous sommes déjà arrivé à une époque où l’on a osé représenter, sur les porches du Nord, le jugement dernier. La façade si ornéc de Saint-Trophime date d’alors; nous y trouvons le développement ingénieux de ce thème redoutable. Les anges sonnent de la trompette; le Christ-juge est entouré de messagers célestes. Les apôtres sont ses assesseurs naturels. Puis viennent la pesée des âmes; Satan, informe et odieux; saint Michel, doux et indulgent, et les anges qui amènent bien vite les âmes des élus. Les morts se réveillent, regardant du côté des patriarches, LES MAINS JomTEes en suppliant. Nous avons aussi le côté des élus, dont la marche grave et lente vers le Sauveur est si finement rendue, et celui des damnés enchaïnés, qui passent sur le feu de l'enfer. À peine a-t-on osé, du côté étroit de la façade, nous représenter quelques tourments. Certes nous ne trouvons pas encore les joies du Paradis, si difficiles à décrire; nous ne voyons pas la gueule énorme de Satan, qui dévore les damnés. Ce sont des thèmes réservés aux sculptures de la première moitié du x siècle.

Si nous regardons attentivement ces bas-reliefs, nous remarquons avec quelle maladresse ces sculpteurs ont disposé les différentes scènes. La pesée des âmes en fait foi.

Montrons bien vite les particularités qui ont échappé à nos contradicteurs et qui indiquent que la façade est une œuvre du premier tiers du xnre siècle (1210-1295). Une longue frise court au-dessous de celle qui représente le jugement dernier. Elle

raconte la vie du Christ. C’est tout d’abord l’Annonciation, la Nativité, l’Adoration des rois mages. Nous remarquons le premier roi à genoux, portant le manteau attaché sur l'épaule droite à L’AIDE D'UN DOUBLE BOUTON, puis la Vierge est couronnée. On la voit vêtue d’une longue robe avec le PETIT VOILE cocrT posé sur la tête; elle tient l’enfant Jésus couronné, détails très précieux, inconnus aux dernières années du xrr° siècle. Nous avons ensuite, comme sur les chapiteaux de la galerie de l’est, dont la datation est sûre, les rois mages couchés dans un même lit, puis les trois têtes des chevaux, placés à côté, et les bergers surpris par l’ange, Les souliers des rois mages sont aussi dignes de remarque ; échancrés sur le pied, ils sont retenus par une lanière de cuir près des chevilles. Les sages femmes, dans la Nativité, ont un voile formant guimpe et un second enlaçant le haut de la tête et voilant le front.

De l’autre côté du porche, Hérode est assis, assisté comme dans les mystères de ses satellites, portant le costume militaire, semblable en tous points à ceux des gardes de Judas. Il serait intéressant de faire une comparaison de nos sculptures avec les drames liturgiques de Noël. On verrait qu'avant le xm° siècle, ceux-ci ne sont que des embryons et qu'Hérode n’y apparaît que seul ou assisté d’un nuntius, tandis que dans les versions du xin° siècle, les scribæ, les milites, etc., se groupent autour de lui.

La cotte de mailles de ces soldats a une sorte de rectangle sur la poitrine nettement dessiné, semblable à celui que nous trouvons sur les monuments du xu siècle, identique à ceux portés par les soldats sculptés sur les chapiteaux et les piliers de la galerie est du cloître dont la date est probante. Puis nous avons les rois mages à cheval, se dirigeant, porteurs de leurs dons, vers l'enfant Jésus après avoir quitté Hérode. Remarquez ces détails d’une très grande simplicité : l’un des rois mages porte le soulier

du xm° siècle, décolleté sur l’empeigne, haut de quartier et fixé par une bride et par des oreilles qui se réunissent au-dessus du cou de pied. La Fuite en Égypte vient ensuite. C’est déjà une petite scène de genre et nous remarquons quelques détails nouveaux. Joseph marche devant, vêtu d’une tunique longue, coiffé de la CALOTTE MOLLE, portant sur un bâton un paquet de linge noué. La Vierge a le voile court sur la tête; elle est assise sur l’âne, mais elle ne porte plus l’enfant Jésus dans son giron, elle le tient sur son bras. Un ange précède la sainte famille. Les soldats représentés dans le Massacre des Innocents sont vêtus de la même manière que ceux des gardes d’Hérode et du Baiser de Judas sculptés dans la galerie est du cloître.

Si nous passons aux grandes statues, nous remarquons celle de saint Trophime. Le saint évêque porte la mitre triangulaire haute, soutenue par des anges, il a la chasuble et le pallium; le manipule est placé DÉJA SUR LE BRAS PRÈS DU POIGNET. Mais, détail qui est plus précieux, le pallium est posé en demi-cerele sur la poitrine et nous savons que ce n’est qu'à partir du x siècle que les artistes n’ont plus placé le pallium en FORME DE TRIANGLE sur les personnages ecclésiastiques. Les inscriptions gravées sur le pallium, avec de nombreuses lettres gothiques, prouvent encore une fois la date proposée.

Le supplice de saint Étienne est non moins intéressant. Remarquez la caLoTrE MoLLE des Juifs, la petite boucle épaisse de la chevelure. Ils portent la cotte à mi-jambe du xmre siècle. Saint Etienne en est vêtu, il a l’étole placée sur une seule épaule comme diacre de l’église chrétienne. Les bas-reliefs qui représentent Samson et Dalila, Daniel dans la fosse aux lions doivent aussi attirer notre attention. Samson porte une jupe courte, fendue au milieu, serrée à la taille par une ceinture à petits trous, Dalila a le voile court des femmes du xm° siècle et Daniel

est vêtu de la tunique longue, un peu ouverte sur la poitrine.

Les élus qui s’avancent vers le Christ, à pas lents, méritent aussi notre attention. Les femmes surtout sont vêtues d’une robe longue, la tête couverte d’un VOILE QUADRANGULAIRE ASSEz COURT, formant de petits plis sur la tête et retombant sur les épaules. Il est encore un peu long et n’arrive pas à effleurer seulement le cou. Mais, ne l’oublions pas, nous sommes en Provence et la mode retarde un peu sur celle de Paris. La robe est collante et souligne les seins. Certes, ces personnages ne portent pas le surcot mais cette robe fort étroite en-tient lieu. On voit même, détail qui a son prix, la petite chemisette ornée D'UN CERCLE EN or au milieu de la poitrine. Quels exemples de cette tenue au xu° siècle pourraient être invoqués par nos contradicteurs ? Quelques figures tiennent le pan du manteau, GESTE QUI NE cow- MENCE, à notre humble avis, qu’au xur siècle. D’autres, enfin, mettent la main à la ceinture absente. La plupart des élus sont IMBERBES, LA MOUSTACHE RASÉE, preuve encore que nous sommes au siècle si souvent indiqué. Ils portent la cotte descendant assez bas et le manteau laissant le bras droit complètement libre. Ils vont tête nue, mais leurs cheveux un peu longs sont terminés en boucles comme celles des personnages du xmi° siècle. On peut remarquer aussi que les damnés, dont les visages sont d’une quiétude vraiment surprenante, ont déjà la sérénité, le calme des statues du xmf siècle. Le dessin de ces personnages n'est plus réaliste, mais synthétique.

On le voit, les détails abondent pour dénoter l’âge récent de cette décoration. Nous n’avons point parlé du faire toujours aisé, de la technique très savante et surtout du relief puissant de ces statues.

Nous avons réservé cependant des preuves encore plus probantes. Le pilastre qui divise en deux parties la baie de la porte

a été dédaigné par tous ceux qui ont écrit dans leur cabinet d'étude sur cette église. Il offre des sujets d’un intérêt capital puisqu'il prouve sans conteste le bien-fondé de notre jugement. Ce pilastre a une base sculptée, semblable à celles des colonnes qui divisent l’ornementation du portail. Elle représente quatre personnages, soutenant avec peine ce support. Le faire est tout à fait semblable à celui des autres bas-reliefs. Regardons avec soin, cela vaut de se baïsser. Que trouvons-nous? LA BOUCLE FINE pourvue d'une pointe placée au milieu, caractéristique de la mode du xin° siècle. Le manteau est attaché AUX EXTRÉMITÉS PAR UN DOUBLE CORDON sur les épaules, vêtement si particulier au xmr° siècle et qui est né dans les contrées septentrionales vers 1210-1220. Ces détails qu’on ne saurait admettre avant les premières années du xine siècle ne sont pas les seuls dignes de considération, bien d’autres mériteraient d’être signalés. [ls suffisent à prouver mieux qu'un texte, mieux qu’une inscription le moment précis de la naissance de cette façade ; c’est done — pour le faire court — entre 1210-1295 que cette décoration monumentale a été exécutée.

Nous laissons de côté la galerie nord du cloître, nous l’avons dit le premier, nous la croyons de l’extrême fin du xn° siècle. Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire d’en faire un nouvel examen. Disons-le, cependant, les bas-reliefs qui ornent les grands piliers de cette galerie, les pèlerins d’'Emmaüs, le Christ montrant ses plaies sont pour nous des œuvres du commencement du xmn° siècle, tout au moins. Cette scène est née lorsque, sur les grandes façades de nos églises, on a représenté le Sauveur, montrant, comme le désirait la mystique de cette époque, ses plaies, vêtu d’un seul manteau formant jupe autour des reins tandis que des anges portaient les instruments de la passion. Nous avons des statues absolument identiques à celles des apô-

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tres qui ornent le portail principal de Saint-Gilles. Le saint Paul placé là est exactement le même que celui de cette abbaye. Ce qui confirme une fois de plus que la façade de l'abbaye de Saint-Gilles a dû être exécutée dans le premier quart du xrn° siècle.

Nous sommes au terme de ces études critiques où nous avons suivi pas à pas les sujets représentés, travaillant pour ainsi dire sous les yeux du lecteur. Nous n’avons rien omis, rien dissimulé de ce qui pourrait plaider contre nous. On ne saurait invoquer aucun argument sérieux en sens inverse. La façade de Saint-Gilles, si elle ne nous a pas fourni des arguments aussi probants, nous a révélé cependant un certain nombre de faits qui établissent que c’est bien là une œuvre du commencement du xmr° siècle.

Nous pouvons donc ajouter que M. De Lasteyrie a raison de dire que SI L’ON ADMETTAIT CES NOUVELLES DATATIONS, ELLES AMÊNE- RAIENT UNE TRANSFORMATION COMPLÈTE DANS L’HISTOIRE DE L'ART FRANçAIs. On verra bientôt à quel point sont fondées les craintes du savant archéologue. Comme l'avait déjà écrit Gaston Paris, il n’est pas inutile que les monuments français soient soumis à une nouvelle critique pénétrante et sérieuse, il est nécessaire de reviser avec soin les œuvres du passé. L’avenir est aux jeunes volontés, aux esprits sincères et scientifiques. Ils ont un vaste champ à explorer. Que d’études intéressantes à faire sur les x et x111° siècles! Quelle revision sérieuse demandent aussi les manuscrits, les ivoires, etc.! Nous souhaitons done qu’il se puisse trouver des guides sûrs à travers ces études souvent ingrates; nous désirons aussi que leurs premiers pas soient encouragés par les doctes, mais n’en fût-il pas ainsi, il nous semble que la tâche est si noble, les jouissances qu’elle procure sont si grandes, qu’il n’en faut pas davantage.

Qu'on se rassure d’ailleurs, l’œuvre déjà entreprise par nous n'est pas pour amoindrir le passé de la France. Les autres nations, on le verra bientôt, ont vieilli outre mesure les monuments qu’elles y possèdent. Une revision importante, impitoyable aussi, devient partout nécessaire. Et lorsque les monuments étrangers auront pris leur vraie place dans le développement artistique de moyen âge, la France, nous en sommes sûr, apparaîtra plus grande et plus originale. On verra ce qu’elle a appris aux autres nations, on verra aussi ce qu’elle a donné. Et on aura établi sur des bases désormais solides cette grandeur et cette originalité.

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