‹ Les métiersChapitre 9 sur 9 · TWÊÊL · texte numérisé non relu

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LE FACTEUR

Le Facteur

N peut diviser les hommes de bien des manières, et de celle-ci notamment : ceux qui redoutent le facteur, et ceux qui l'attendent avec impatience.

La première catégorie est assurément la moins nombreuse et celle où la jeunesse est rare. Il faut avoir souffert de la vie cruellement, ou posséder un esprit dénué de toute curiosité, peureux et d'humeur sauvage, pour fuir le brave petit employé qui vient, chaque matin, plus régulier que le soleil, s'encadrer entre les montants delà porte et ouvrir sa boite à nouvelles. J'ai connu un vieux savant qui était de cette humeur-là. Il avait couru, dans sa jeunesse, l'Europe, l'Asie et l'Amérique ; on l'avait vu converser, dans leur langue, avec les brahmanes de l'Inde, avec les mandarins de la Chine, avec

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les Portugais de la côte du Mozambique, les Espagnols des Républiques américaines et les Anglais du monde entier. Et, d'avoir connu tant de variétés d'hommes, il avait gardé envers le genre humain quelque dédain et même quelque défiance. Retiré à la campagne, il était pris de peur, quand il apercevait, au tournant de son

avenue, l'homme en blouse bleue, coiffé de la casquette liserée. « Mon Dieu ! disaitil, le voici ! Il va entrer ! Il entre ! Quelle fâcheuse histoire va-t-il encore m'apprendre ? Pourquoi m'écrivent-ils donc ? Que me veulent-ils, avec leurs lettres, leurs livres et leurs télégrammes ? »

Un sentiment tout contraire anime la plupart des citadins et des campagnards. A la campagne surtout, l'arrivée du facteur est un événement. Pour avoir de bonne heure son courrier, le châtelain du pavs fait déjeuner chez lui le facteur, le maire lui promet de beaux chemins cyclables, le vigneron lui offre un verre. En tout lieu, il reçoit bon accueil et un sourire qui ne va point à lui, mais à l'inconnu qu'il apporte. « Bonjour facteur! Une lettre pour moi? Deux? Trois? Donnez

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vite ! » Avez-vous observé les mines des cuisinières, des femmes de chambres, des enfants, qui reçoivent le couiner:-' Ils croient qu'ils ont du mystère tout plein la main. Ils ont un regard d étude et d'envie pour monsieur, pour madame, pour le père ou la mère qui ouvrira l'enveloppe blanche. Ceux-ci éprouvent aussi une émotion. L'âge l'affaiblit, et ne la supprime pas. Celui qui rompt un cachet s'imagine briser le sceau du destin lui-même. C'est souvent vrai : naissances, mariages, morts, maladies, nos gains, nos pertes, nos joies, nos pauvres essais pour dire qui nous sommes à ceux que nous aimons, tout cela s'écrit, se lit, s'oublie. Mais la minute où l'on va savoir enferme plus de vie que les autres, et quelque chose tremble en nous, toujours, qui n'a pas toujours tort et n'a pas toujours raison. Nous nous sentons fragiles, mobiles, exposésaux changements.

Pour rendre émouvante cette minute de la lettre close qui va dire son secret, il y a d'abord ce que nous attendons, ce que nous espérons, ce que nous craignons, le rêve que nous avons bâti et appelé notre avenir. Et puis, il y a l'incertain, l'événement qui peut se produire, que nous

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n'imaginons pas d'une manière précise, mais que nous n'en souhaitons peut-être que plus ardemment. N'avezvous pas songé, bien des fois, que le facteur vous apporterait un jour une lettre, vous ne savez pas de qui, et que cette lettre vous annoncerait un bonheur, vous ne savez pas lequel? N'avez-vous pas éprouvé de déception, quand la lettre, — ce qui arrive souvent, — disait autre chose, ou ne disait rien, ou se laissait désirer ? N'avezvous pas pensé : « Ce sera pour demain ? »

Ne vous lassez pas de sonner à ma porte, facteur. C'est la vie qui sonne avec vous, c'est le travail, c'est l'amitié, c'est la peine que j'aurai seul ou celle que je partagerai, c'est le signal qui m'est fait par les compagnons de ma route. Même si j'en dois souffrir, sovez le bienvenu ! Il y aurait sans vous, dans le monde, moins de fraternité. Et si jamais mon suffrage m'était demandé, facteur, je voterais pour qu'on traitât largement, libéralement, l'homme utile que vous êtes.

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