I. E MARIXI E R
maillée de bleu sur les cartes. Nulle part, l'eau libre et courante n'occupe une plus large place. L'Escaut, le Rhin, l'Ems, la Weser, l'Elbe, l'Oder, la Vistule, le Niémen, fleuves énormes, vingt autres plus petits, plus de cent rivières v ont creusé leur lit. Des canaux dont le système est aujourd'hui presque complet, relient l'une à l'autre ces routes d'eau, qui pénètrent jusqu'au centre de l'Europe, et communiquent même, par le Danube, avec l'Orient. Dans de tels pays, la batellerie était trop puissante, trop nécessaire, pour capituler ' , devant les chemins de fer. Les mariniers ne turent pas réjouis, assurément, par l'arrivée des premières locomotives traînant des wagons chargés.
Mais ils étaient nombreux , persévérants , têtus, et ils comprirent qu'il v avait un
moyen de ne pas laisser mourir la batellerie : c'était de la transformer.
Aujourd'hui, si vous voyagez dans le nord de l.i France, pays de terres plates aussi et de canaux multipliés, vous rencontrerez, glissant entre deux prés ou
deux champs de betteraves, des chalands d'un nouveau modèle, plus solides, mieux construits, et qui ont au centre une écurie. Oui, le bateau s'est affranchi de la tyrannie des loueurs de chevaux ; il porte avec lui sa cavalerie de hâlage, et d'habitude, quand un bon gros percheron, descendu à terre, tire la maison flottante, son camarade s'y repose en attendant le relai.
Mais si vous voyagez en Allemagne, ce sont de bien autres innovations que vous remarquerez !
Les Allemands n'ont pas seulement dépensé des sommes énormes pour l'entretien et la rectification des cours d'eau, pour la construction d'écluses modèles, de ports fluviaux et de bassins : leur grand mérite est d'avoir transformé l'outillage et perfectionné l'organisation de la batellerie. Effort privé, celui-ci, lutte mémorable de petites gens qui voulaient vivre. Ils se sont associés, bateliers de Mayence, bateliers de Dùsseldorf, bateliers de Rûhrort ; ils ont abandonné les anciens chalands en bois et inventé un type nouveau, en tôle d'acier, d'un plus fort tonnage et de forme élégante cependant ; ils ont abandonné la voile, ou à peu près, et fait construire de puissants remorqueurs d'un faible tuant d'eau ; ils ont ouvert, dans tous les petits ports où hivernent les bateaux, des écoles professionnelles de batellerie, où les jeunes gens apprennent à devenir mieux que des manœuvres habiles, des industriels avisée et armés pour la grande concurrence ; ils ont pressé et
Suidé l'État dans l'exécution des travaux publics, et le succès leur est venu, à ce point que, sur le Rhin seulement, la navigation fluviale, en vingt ans, s'est élevée de 882 millions à 3 milliards de tonnes !
Voilà l'exemple. Il est encourageant. Quand nos mariniers de la Seine, de la Gironde et du Rhône s'entendront, et à la vanité des plaintes et des gémissements substitueront la tactique des efforts associés ; quand la vaillante campagne que mènent les compagnons de « La Loire navigable » aura abouti et rendu au pays le premier de ses fleuves ensablé ; en somme, quand nous l'aurons voulu, le métier de marinier reprendra vie aussi chez nous. On reverra, plus nombreux, plus chargés, plus rapides qu'autrefois, les trains de bateaux monter et descendre nos cours d'eau et s'arrêter aux petits ports désertés. Le métier refera la race des vieux mariniers de France, la race hardie, active et gaie, que le voyage affine et tient en perpétuel éveil. Car le marinier est un voyageur et plus ou moins, par conséquent, un philosophe et un humoriste ; il commerce avec des gens de toute humeur et de tout accent, et par là .1 acquiert plus de connaissances et de finesse que ceux qui restent chez eux ; il a besoin d'initiative et de résolution ; il doit connaître le temps comme un paysan et les courants comme un marin ; il est plus indépendant qu'un terrien, parce qu'il a sous les pieds une planche qui est à lui, et qu'il y a sous la planche l'eau qui n'est à personne; il s'enrichit
souvent comme l'histoire en témoigne ; il vit, comme il est bon de vivre, actif dans le grand air qui passe.
Si vous vous promenez le long des quais de la Seine, à l'automne surtout, quand la récolte vient d'être achevée, et que les bateaux, greniers montants, sont pleins de pommes, de marrons et de vin, s'entassent dans les ports de Paris, regardez la population qui vit là, pour un temps, et songez aux jolis voyages qu'ont fait ces mariniers. Ils sont de Normandie, de Bretagne, mais surtout de la Franche-Comté, d'Auvergne ou de Lorraine. On les reconnaît à l'accent. Ils ont vu couler doucement, du pont de leur chaland, les collines et les plaines de France. Les voici maintenant au cœur de la cité, vivant dans leurs maisons, comme un bourgeois de Paris. VA, mieux qu'un bourgeois peut-être, quand la saison de vente sera finie, ils reprendront, la poche pleine, le chemin de leur province.
C'est un joii métier qui peut redevenir florissant ! Que Dieu protège la batellerie !
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