LE NORD-OUEST CANADIEN, LES INDIENS ET LES MÉTIS
Le nord-ouest de l'Amérique britannique comprend l'immense région qui, bornée au sud par les Etats-Unis, s'étend entre la province canadienne d'Ontario, à l’est, et les montagnes Rocheuses, à l'ouest, jusqu’à la hauteur de la baie d'Hudson, au nord,
Ce pays se divise en deux parties bien distinctes, les prairies et les forêts,
Les prairies s'étendent depuis la vallée de la Rivière-Rouge jusqu'aux montagnes Rocheuses, sur un parcours de plus de 400 lieues ; les forêts commencent ensuite et se continuent sans interruption jusqu'à la baie d'Hudson. Trois fleuves principaux, la rivière Rouge, !’Assiniboine et la Saskatchewan, magnifiques cours
(1) Reproduit de la Revue du Monde catholique, n° de septembre 1896.
d'eau entièrement navigables, sillonnent la plaine, et présentent aux regards un spectacle pittoresque et grandiose.
Parfois, sur leurs bords, le sol parait s'effondrer tout à coup, et l'on aperçoit d'immenses falaises au bas desquelles coulent des nappes d'eau majestueuses, aux capricieuses sinuosités.
Rien n'égale incomparable fertilité des prairies, du moins dans leur partie méridionale, Là se trouvent les fameuses {er1res noires qui enthousiasment les Canadiens, produisent de si merveilleuses récoltes, et attirent un flot d'immigrants chaque année plus considérable.
La fécondité du sol, l'aspect luxuriant du pays pendant la belle saison, lu salubrité du climat, font bien vite oublier aux nouveau. arrivants la rigueur des hivers que la sécheresse de l'atmosphère rend d'ailleurs facilement supportables.
Le nord-ouest de l'Amérique britannique, vendu, comme on le verra plus loin, par la Cie de la baie d'Hudson à la Confédération canadienne, forme aujourd'hui les provinces de Manitoba, Saskatchewan, Assiniboia, Alberta et Athabaski.
C’est dans la partie septentrionale de ces provinces que les Peaux- Rouges, refoulés par la civilisation, ont cherché un dernier refuge, vivant à l'état nomade du produit de leur pêche et de leur chasse. Encore assez nombreux, ils occupent dans ces régions des terres appelées réserves, dont le gouvernement canadien leur interdit de franchir les limites.
Depuis la disparition à peu près complète du bison dont la chair et la peau leur étaient d'un si précieux Secours, les Indiens trouvent difficilement à vivre sur les domaines dont on leur a laissé la possession : aussi, pour empêcher qu'ils n'en sortent, le gouvernement canadien s'est-il engagé à leur fournir chaque année des aliments et des vêtements.
Résignés à leur sort et deverus en grande partie chrétiens, les derniers descendants des Hurons et des Iroquois, dont les ancêtres furent pour les premiers colons de l'Amérique du nord de si redoutables ennemis, se montrent maintenant généralement animés de sentiments pacifiques eb entrent volontiers en contact avec leurs voisins.
Les rapports entre colons et Peaux-Rouges cesseraient sans doute rarement d'être satisfaisants si les agents chargés du service des réserves, cruels et rapaces, n'exploitaient souvent de la plus
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indigne façon ces pauvres sauvages et ne spéculaient sans scrupules sur leur détresse,
Nous verrons qu'en 1885, les Peaux-Rouges, poussés à bout par les prévarications et les brutalités des employés du gouvernement canadien, prirent une part appréciable dans le dernier soulèvement des métis.
Ces derniers, répandus un peu partout dans les régions septentrionales de l'Amérique britannique, sont principalement groupés dans le Manitoba, le Saskatchewan et l’Assiniboïia,
[ls descendent, pour la plupart, des anciens employés de la Cie de l'Ouest, qui, fondée en 1783 par des capitalistes français, fit une concurrence si acharnée, pour le commerce des pelleteries, à la Cie anglaise de la baie d'Hudson.
Cette dernière ayant, en 1821, absorbé sa rivale, les employés de la Cie de l'Ouest, tous Français, refusèrent d’obéir à des chefs de nationalité britannique, se répandirent en grand nombre dans les régions occupées par les Peaux-Rouges, s’unirent à des Indiennes et donnèrent naissance à la nation métisse canadienne-française.
Bien différents des mulâtres, qui trop souvent appartiennent, encore plus au moral qu'au physique, à un type abâtardi, les descendants de nos anciens compatriotes et des femmes indiennes ont hérité des qualités particulières aux deux races dont ils sont issus, sans généralement prendre leurs défauts,
Amour de la liberté, bravoure, intelligence, loyauté et générosité, tels sont les traits distinctifs du caractère des métis.
Souvent, au Canada, on les à comparés aux fils des Francs et des Gallo-Romaines qui se dépouillèrent de leur rudesse originelle sans perdre leur sève primitive, et cette comparaison ne manque pas d’exactitude.
Ajoutons enfin que les missionnaires catholiques ont su faire pénétrer dans leurs âmes des principes de morale et de piété que la plupart des blanes pourraient leur envier.
Autrefois, les métis menaient une existence demi-romade, &bandonnant pendant plusieurs mois de l’année leurs villages pour se livrer à la pêche et à la chasse dont ils vivaient principalement ; mais, depuis longtemps déjà, ils ont modifié leur genre de vie
et cherché dans l'agriculture ou l'élevage du bétail un élément de richesse qui ne leur x pas fait défaut,
Les métis vivent généralement en bonne intelligence avec les
Indiens, qui ne les jalousent pas en raison de leurs liens de parenté avec eux et dont ils ont sensiblement contribué à adoucir Îles mœurs.
Grâce à eux, les querelles de tribu à tribu, jadis si fréquentes, ont presque entièrement pris fin, et les rapports entre les blancs et les Peaux-Rouges sont devenus bien plus faciles qu'autrefois.
Voici, du reste, en quels termes lord Dufferin, l'éminent homme d'État anglais qui fut l'un des plus remarquables gouverneurs du Canada, s'exprima sur le € nmpte des métis, dans un banquet d'adieu qui lui fut oftert à Montréal le 29 septembre 1877 : “Il n'y à pas de doute, a-t-il dit, que les bonnes relations entre les Peaux-Rouges et le Canada proviennent de cette inappréciable classe d'hommes qui combinent l'amour des aventures naturelles au sang indien avec l'instruction et la force intellectuelle qu'ils tiennent de leurs ancêtres paternels.
« Ils ont proclamé l’'évangile de la paix, du respect mutuel, et ont amené des résultats également avantageux pour le chef sauvage dans sa cabane et le colon dans son chantier.
« [ls ont été les ambassadeurs entre l'est et l’ouest, les interprètes de la civilisation et de ses exigences, vis-à-vis de ceux qui habitent la prairie. En même temps, ils ont enseigné aux blancs l'utilité de ménager les susceptibilités, l'amour-propre, le désir inné de justice de la race sauvage.”
On voit que lord Dufferin savait apprécier à sa valeur le brave petit peuple qui s’est formé dans l’ouest du Canada. Ajoutons que nul ne connaissait mieux que lui les métis, car il parcourut longuemeut leur pays, vivant au milieu d'eux et les interrogeant familièrement dans leur langue, c’est-à-dire en français.
Telle est la nation métisse, telle encore elle était déjà, quand à Confédération canadienne s’annexn les territoires qu'elle habir.
PRISE DE POSSESSION DES TERRITOIRES DU NORD-OUEST PAR LE CANADA ; PREMIER SOULÈVEMENT DES MÉTIS.
Ce fut en 1867, à l'époque où la Confédération canadienne fut constituée, que le gouvernement anglais autorisa le nouvel État établi sous son protectorat, à acquérir les territoires du nord-ouest de l'Amérique britannique possédés jusqu'alors par la compagnie de
la baie d'Hudson.
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Après de longues négociations, cet achat eut lieu à la fin de l’année 1869, moyennant une somme de 300,000 livres sterling.
Il fut convenu dans l'acte de cession, que le Dominion, c'est-àdire la Puissance du Canada, sernit entièrement libre, à partir du ler décembre 1869, d'ouvrir à la colonisation ses nouvelles possessions, sauf à elle à régler, comme elle l’entendrait, les droits des anciens propriétaires du sol, sauvages où métis,
Aussitôt ces derniers protestèrent et déclarèrent que la compagnie de la baie d'Hudson n'avait pu céder au Canada, sur les terres du nord-ouest, un droit de propriété qu'elle-même ne possédait pas.
‘ En effet, disaient-ils, d’après ses statuts, la compagnie de la baie d'Hudson n'a été autorisée par le gouvernement anglais qu'à exercer un monopole commercial sur les territoires occupés par les Indiens ou les métis et à administrer politiquement ces territoires,
Le droit d'administrer n'impliquant nullement celui de disposer, elle ne pouvait céder à la Confération que ses prérogatives commerciales où politiques, et nullement un droit de propriété sur le sol.
Nous sommes, concluaient-ils, les premiers occupants de terrains où, non seulement nous exerçons en commun des droits de chasse et de pêche, mais encore sur lesquels nous avons construit des villages et établi des exploitations agricoles. On ne peut pourtant pas nous dépouiller sans notre consentement de nos propriétés collectives ou particulières, et, en supposant qu'on veuille nous exproprier dans un prétendu intérêt public, on ne saurait procéder à l'emprise de nos immeubles sans nous en avoir préablement indemnisés.”
Ce raisonnement était tellement irréfutable, que M. Russel qui avait été chargé, en 1869, par l'Angleterre, de faire un rapport sur l'annexion des territoires du nord-ouest au Dominion, en avait luimême spontanément reconnu le bien fondé.
Cependant, le gouvernement fédéral sembla faire bon marché de ces réclamations, et dès qu'il se fut entendu avec la compagnie de la baie d'Hudson, il décréta l'annexion du Manitoba à la confédération, se réservant d'organiser plus tard à sa guise les autres régions du nord-ouest, nomma un gouverneur chargé de constituer au plus vite le régime administratif de la nouvelle province, et provoqua un couiant d'émigration anglaise sur les territoires nouvellement soumis à son autorité.
Le Dominion poussa même le sans-gêne jusqu'à vouloir semparer du Manitoba avant le 1er décembre 1870, jour fixé pour son entrée en possession des terres qu'il avuit achetées.
En effet, dès le ler octobre, le gouverneur MacDougall, après avoir lancé une proclamation blessante pour les métis, se présent avec les arpenteurs et une escorte de police pour entrer dans le Manitoba.
I s'était trop hâté, car ceux qu'il avait traités avec tant de dédain avaient pris leurs dispositions pour s'opposer à l'envahissement de leurs terres.
Déjà ils avaient formé un gouvernement provisoire, chargé de la défense nationale, et dont ils avaient confié la présidence à l'un des leurs nommé Louis Riel.
Agé de 41 ans, le personnage que les métis venaient ainsi de placer à leur tête était loin d'être le premier venu.
Remarqué dès son enfance par Mer Taché, le grand évêque colonisateur de l'ouest, il avait été envoyé par ceb éminent prélat au grand collège de Montréal, dirigé par les Sulpiciens, où il avait fait de brillantes études,
Esprit élevé, cœur généreux eb désintéressé, patriote ardent, orateur éloquent, il joignait à une haute intelligence une indomptable énergie, et nv! n'était plus que lui à même d'opposer une résistance efficace et raisonnée aux exigences du Dominion.
D'après ses ordres, quand le gouverneur MacDougall, accompagné de ses arpenteurs et des troupes de police, voulut entrer dans le Manitoba, les métis se portèrent au-devant du nouveau venu pour protester.
—Qui vous envoie ? demande le gouverneur.
__Le gouvernement.
__Quel gouvernement *
__Eh, le nôtre, parbleu ! Nous venons d'en faire un, et il vous ordonne de vous en aller et de nous laisser tranquilles,
MacDougall et ses géomètres qui n'étaient pas en force, durent se retirer piteusement, tandis que Riel et ses ministres lançaient 'a proclamation suivante :
€ Nous, les représentants du peuple, assemblés en conseil au fort Garry le 24 novembre 1869, après avoir invoqué le Dieu des pations, nous refusons de reconnaître l'autorité du Canada qui prevend avoir le droit de nous commander et de nous imposer une forme de gouvernement despotique.”
Le
Les Anglais, déjà nombreux à Winnipeg, capitale du Manitoba, sétant insurgés, Riel fit saisir les plus mutins, puis juger par un conseil de guerre leur chef nommé Scott,
Ce Scott était d'ailleurs un individu de sac et de corde, un aventurier de ln pire espèce, coupable de tous les forfaits,
Quelques jours avant son arrestation, le 13 février 1870, il s'était traitreusement introduit chez un parent de Riel nommé Coutu pour y assussiner le président du gouvernement provisoire, D'autre part, il s'était rendu coupable d'une tentative de meurtre et de vo! sur la personne de son bienfaiteur, M. Snow, et avait lâchement mis à mort un métis français nommé Parisien, Enfin, on savait qu'il avait commis une foule d'autres crimes qui méritaient l'échafaud,
Facilement convaineu de tentative d'assassinat sur la personne de Riel, de conspiration et d'espionnage, il fut condamné à mort et exécuté le 4 mars 1870,
Sur ces entrefaites, le ministère fédéral, intimidé par l'énergie de Riel et désespérant de pénétrer de vive force dans le Manitoba sans s'imposer d'énormes sacrifices, fit offrir aux rebelles, par l'intermédiaire de Mgr Taché, une amnistie complète et une quote-part dans le partage des terres, s'ils consentaient à déposer les armes,
Après quelques hésitations, les métis, sur les instantes prières de cet éminent prélat, acceptèrent les propositions du gouvernement canadien, évacuèrent le fort Garry, chef-lieu des anciennes possessions de la baie d'Hudson, ainsi que différents autres points stratégiques, relâchèrent leurs prisonniers et permirent au général Wolsley d'occuper militairement le pays.
Malheureusement, ils avaient compté sans la mauvaise foi, non pas de Mgr Taché, mais des autorités du Dominion,
Une fois maitres de la situation, les Anglais qui composaient presque seuls, au détriment de l'élément français, le gouvernement fédéral, rétractèrent la parole donnée, et, malgré leurs anciennes promesses, refusèrent sans serupules d'appliquer l’amnistie sous le prétexte que l'exécution de Scott ne le permettait plus, et que,
d'ailleurs, aucun écrit n'avait été rédigé à ce sujet.
En vain rappela-t-on au cabinet d'Ottawa que c'était après l'exécution de Scott qu'il avait, par l'entremise de Mgr Taché, promis la grâce des rebelles ; en vain lui prouva-t-on qu'il avait ensuite renouvelé sa promesse d’amnistie à trois délégués du
gouvernement provisoire manitobain, rien ne put ébranler sa résolution.
La tête de Riel fut mise à prix, et celui-ci dut se réfugier aux États-Unis, où les pères Jésuites lui confièrent un emploi dans un de leurs établissements agricoles, l'Institut Saint-Pierre, dans le Montana.
Riel disparut alors momentanément de la scène politique ; nous verrons plus loin dans quelles conditions il y réapparut.