SOULÈVEMENT
La violation par les Anglais des engagements solennels qu'ils avaient pris au sujet de l'amnistie faisait craindre qu'ils ne se refusassent à remplir leurs obligations relatives an partage, entre Les métis, d’une quote-part des terres.
[ls ne l'osèrent pas, mais ne s'éxécutèrent que de mauvaise grâce et incomplètement.
Dans le Manitoba, ils pr cédèrent aux opérations du lotissement d'une façon tellement arbitraire et injuste, qu'elle souleva un mécontentement général ; puis, habiles à profiter de l’équivoque, ils refusèrent d'étendre le bénéfice des répartitions agraires aux autres provinces du nord-ouest, sous le prétexte qu’elles n'étaient pas expressément compris?s dans la convention de 1870, relative au partage des terres.
De cette façon, les habitants du Manitoba se trouvaient lésés dans leurs intérêts, et les métis des autres territoires du nord-ouest étaient victimes du plus absolu déni de justice.
Ce fut seulement en 1879, que M. Macdonald, premier ministre de la Confédération, consentit à faire voter un ” bill ” accordant expressément à Ces métis une quote-part dans le partage des terres de leur pays.
Eh bien, le croirait-on, six ans s'écoulèrent depuis la promulgation de ce bill, sans que le gouvernement distribuât un acre de terre aux nouveaux ayants-droit.
On aurait dit que l'administration se faisait un jeu cruel de prosonger indéfiniment les opérations préalables au partage, et de violer les droits acquis de toute uné population. Qu'on en juge.
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On déclara indivis les biens particuliers que les métis possédaient personnellement depuis un temps indéfini, et, avec ces biens, on forma des lots sans tenir aucun compte des anciennes limites des proprietés,
De la sorte, les anciens possesseurs du sol étaient individuellement dépouillés de leurs héritages et n'acquéraieñt, en échange de ce qui leur appartenait légitimement, qu'un droit à un lot quelconque à prendre ultérieurement dans la masse partagenble, Bien plus, dans certaines régions, les métis furent dépouillés, sans compensation aucune, non pas de terrains vagues où ils n'auraient exercé que des droits collectifs, mais bien des héritages sur lesquels ils possédaient les droits les plus imprescriptibles,
En effet, le gouvernement concéda à des syndicats agricoles, à des compagnies minières, à des sociétés de colonisation ou d'élevage de bestiaux, de vastes étendues de terres sur lesquelles les gens du pays avaient édifié des habitations, élevé des constructions de toute sorte, créé des exploitations agricoles ou industrielles.
Ainsi le Dominion vendit À une société de colonisation une paroisse métisse toute entière, celle de Saint-Louis de Langevin, avec l'église, l'école, les habitations particulières, les terres de 35 familles !
On juge du trouble que ces mesures jetèrent dans le pays. Précisément au moment où le désarroi produit dans le nord-ouest par tant d'actes arbitraires était à son comble, les autorités fédérales n'imaginèrent rien de mieux, pour ramener la prospérité, que d’imposer aux métis des droits exorbitants sur la coupe de leurs bois et la rentrée de leurs récoltes,
Les victimes de ces abus organisèrent alors un vaste pétitionnement aux autorités fédérales pour obtenir la liquidation équitable de leurs droits et le prompt achèvement des lotissements.
Plus de 80 suppliques, portant la signature ou constatant l'adhésion d’un grand nombre de citoyens, furent adressées au gouvernement et reproduites, pour la plupart, dans les journaux.
En outre, des délégations se rendirent à Ottawa, afin d'exposer de vive voix aux ministres les griefs des populations du nord-ouest,
L'une d'elles, composée des citoyens les plus notables de la nation métisse, vint notamment, en 1883, dans ln capitale de la confédération, demander justice aux membres du gouvernement.
Le clergé lui-même se mêla au mouvement,
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Mgr Grandin, évêque de Snint-Albert. le R. P. Ledan, d'autres prêtres encore, firent le voyage d'Ottawa pour présenter aux autorités les justes plaintes de leurs tidèles.
Toutes ces pétitions, toutes ces démarches restèrent sans résultat.
Je me trompe, elles eurent pour effet de décider le gouver ‘ement à prendre les mesures les plus sévères, dans le but d'empêcher les métis d’unir leurs efforts pour résister pacifiquement à l'arbitraire.
On leur fit défense de s'assembler pour discuter leurs intérêts collectifs et'on les soumit à une législation répressive d'une rigueur exr . tionnelle.
Enfin, le gouvernement augmenta la force armée dans Îles provinces du nord-ouest et fit tenir aux métis un langage aussi COMminatoire que méprisant.
En effet, au commencement de l'année 1885, un certain M. Clarke, délégué du gouvernement, se rendit à Batoche, chef-lieu du Saskatchewan, et y déclara à la foule assemblée “ que bientôt 500 hommes de police à cheval leur apporteraient le redressement de leurs griefs sous la forme de chaines pour leurs chefs et de balles pour leurs conseillers.”
Voici la fière réponse qu'il s'attira :
“(On a volé et morcelé nos terres, nous ne les avons pas défendues ; on nous à traités avec mépris et insolence, nous avons tout enduré. Mais, du moment qu'on en veut à nos vies, à celles de nos familles et de nos chefs, nous avons le droit de les défendre, et nous les défendrons jusqu'à la mort.”
Le courageux citoyen qui s'exprimait ainsi n'était autre que Gabriel Dumont, le futur commandant en chef de l'insurrection qui devait bientôt éclater.
Agé de 48 ans et parent de Riel, il était le chef respecté d'une colonie française de 200 familles établies sur les bords de la Saskatchewan, où elles formeient une agglomération importante.
ro" 00 P Camille Derouel.
(A suivre.)
LES METIS CANADIENSFRANCAIS ”
(Suite et fin.)
W'UN caractère loyal et chevaleresque, d’une indomptable éner- | gie, d’une bravoure peu commune, Gabriel Dumont exerçait
un puissant ascendant sur ses compatriotes, aussi bien dans le Saskatchewan que dans les autres provinces du Nord-Ouest,
Tous le considéraient comme l’homme d'action désigné d'avance pour les commander, si jamais ils étaient obligés de prendre Îles armes, de même qu'ils voyaient en Riel l’homme politique seul capable de les diriger par ses conseils, en cas de péril national.
Aussi, à la suite des menaces dont ils avaient été l'objet de la part de Clarke, chargèrent-ils Dumont d'aller trouver Riel aux États-Unis et de le ramener au plus vite au milieu a’eux.
Sans perdre de temps, Dumont s’adjoignit trois notables citoyens, Jacques Ibister, Moïse Ouellette et Michel Dumas, et se mit en route pour remplir sa mission.
Riel occupait toujours à Saint-Pierre, dans le: Montana, le poste de confiance que les Jésuites lui avaient accordé en 1870, et menait sur la terre étrangère, entouré de sa famille, une existence paisible et laborieuse.
Mis hors la loi depuis quinze ans, il ne pouvait rentrer au Canada sans risquer sa vie.
Une fois pourtant, il avait franchi la frontière du Dominion ; voici dans quelles circonstances :
En 1875, comme protestation contre la déloyauté des Anglais qui, après avoir solennellement promis l'amnistie, avaient mis à prix la tête de Riel, les métis du Manitoba avaient élu leur ancien chef député au parlement fédéral.
Le nouveau représentant du peuple étant sous le coup d'une condamnation par contumace, personne ne pensait qu'il aurait la hardiesse de venir revendiquer son siège ; aussi l'émotion du publie
(1) Reproduit de la Revue du Monde catholique, n° de septembre 1896.—Pour
le commencement de cet article, voir la Revue CANADIENNE du mois d'octobre dernier. P. 611.
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fut-elle très vive, quand, un beau jour, on apprit que Riel s'était présenté au greffe du parlement pour s'y faire inscrire.
On avait bien cherché à l'arrêter, mais il avait réussi à s'échapper.
Les métis savaient done bien que si Riel consentait à redevenir leur chef, ils pouvaieut entièrement compter sur son énergie et son dévouement.
Gabriel Dumont a fait le récit de l'entrevue qu'il eut à Montana avec son compatriote. Ce récit, un peu naïf peut-être dans les détails, fait néanmoins bien ressortir tout À la fois la noblesse des sentiments de Riel et le caractère un peu superstitieux de la race métisse. En voici l’analyse.
Arrivés chez Riel le 4 février 1885, les délégués n’y trouvèrent que sa femme et ses enfants, car il était à la messe. Quelqu'un l'ayant averti de l'arrivée de ses compatriotes, il sortit de l’église pour leur souhaiter la bienvenue, fit dételer les chevaux et rentra de nouveau à l’église pour entendre la fin de la messe. Quand il revint, il leur dit: “ Vous êtes quatre, il est de bon augure que vous arriviez ici le 4 de ce mois, mais comme vous venez chercher une cinquième personne, permettez que je ne vous donne ma réponse que le 5.”
Le lendemain, il répondit aux délégués qu'il avait donné son cœur à son pays, qu'il acquiesçait à leur demande et était tout prêt à sacrifier au bien public sa tranquillité, le bonheur de sa famille et sa propre existence.
Gabriel Dumont et ses compagnons repartirent aussitôt, afin d'annoncer au peuple métis l’arrivée de Riel et de prendre sans tarder les mesures commandées par les circonstances.
Fidèle à sa promesse, Riel se mit lui-même en route huit jours plus tard, avec sa femme et ses deux jeunes enfants, qui avaient refusé de le laisser partir seul.
Obligés de traverser un pays accidenté, d'éviter la rencontre des agents du gouvernement canadien et de fuir les bandes de pillards, nombreuses dans ces régions, les voyageurs effectuèrent leur trajet dans des conditions aussi fatigantes que périlleuses. Enfin, après vingt-deux jours de marche, ils arrivèrent à Batoche le 6 mars.
Dès le lendemain, sur le seuil de l’église Saint-Antoine de Padoue, Riel prononçait devant une foule considérable accourue de toutes parts pour l'entendre, une admirable allocution dans
laquelle, bien loin d'exciter ses compatriotes à la rébeilion, il leur recommandait de ne recourir à la force qu'en désespoir de cause et d'attendre encore un peu avant de prendre une résolution définitive,
Ce ne fut, en effet, que quelques jours plus tard, quand il eut perdu tout espoir d'arriver à un accommodement avec les antorités fédérales, que Riel se décida à tenir un langage belliqueux.
Aussitôt les métis s'organisèrent pour la lutte et formerent un gouvernement dont Riel fut naturellement nommé président. D'autre part, ( iabriel Dumont fut acclamé comme chef militaire des forces insurrectionnelles et prit pour lieutenants Maxime Lépine et Charles Nolin, réputés pour leur bravoure et leur intelligence.
Enfin, les insurgés choisirent pour leur drapeau un étendard blanc fleurdelisé orné d'emblèmes religieux.
On voit déjà que les métis n'avaient pas oublié leur origine francaise : nous verrons que, pendant toute la durée des hostilités, non seulement ils se conformèrent strictement aux 1ègles du droit des gens, mais encore qu'ils s'appliquèrent à suivre les traditions chevaleresques en honneur dans l’ancienne mère patrie de leurs ancêtres.
Ainsi, rien ne leur eût été plus facile que d'attaquer à l’improviste les Anglais, qui n'avaient pas encore eu le temps de terminer leurs préparatifs de guerre et de leur infliger sur l'heure des pertes sérieuses, pe ut-ôtre même un désastre difficilement réparable.
Dédaigneux de semblables moyens, les métis ne voulurent pas se mettre en campagne avant que l'ennemi eût été dûment averti de leurs intentions.
Ils rédigèrent une déclaration de guerre, qui fut remise à Thomas Mackay, représentant de la confédération canadienne, ainsi qu'au capitaine Moore, commandant des troupes de police, et alors seulement la lutte s'engagea.
Les métis étaient relativement peu nombreux, mal armés, dépourvus de toute artillerie,
On envoya contre eux le général Middleton avec plus de 4,000 hommes de troupes, une artillerie formidable et des canonnières pour remonter les cours d’eau.
On voit combien la lutte était inégale.
Cependant, en dépit de ces conditions d'infériorité si fâcheuses pour eux, les métis obligèrent plus d’une fois l'ennemi à reculer et ne durent qu’à la trahison leur défaite définitive.
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Les hostilités commencèrent, le 25 mars 1880, par un important combat, celui du Lac-aux-Cunards.
Fait remarquable et qui prouve que Riel connaissait bien son histoire de France : il ordonna à ses soldats d'attendre, pour faire usage de leurs armes, que les Anglais aient tiré les premiers et assumé de la sorte la responsabilité du sang versé,
L'attente des métis ne fut du reste pas bien longue, les troupes de police britannique ayant fait pleuvoir sur eux une grêle de balles du plus loin qu’elles les aperçurent,
Gabriel Dumont et ses hommes n'en continuèrent pas moins leur marche, et attaquèrent l'ennemi avec une telle vigueur, qu'après un très vif engagement ils le forcèrent à battre précipitamment en retraite, abandonnant sur le terrain seize des siens, parmi lesquels le capitaine Moore, plus cinquante fusils et une dizaine de chevaux.
Plusieurs soldats anglais avaient, en outre, été faits prisonniers,
Les pertes des insurgés étaient minimes, mais leur vaillant chef Gabriel Dumont avait été mis hors de combat. Fort heureusement, la blessure qu'il avait reçue à la tête, quoique très douloureuse, n'était pas grave, et quelques jours plus tard il put reprendre son commandement,
Les prisonniers furent traités avec humanité, les blessés, sans distinction de nationalité, soignés avee dévouement, et l'ennemi reçut l'avis qu'il était autorisé à enlever les morts, ce qu'il fit aussitôt,
Quelques jours après ce combat, les métis furent renforcés par un certain nombre de guerriers indiens qui se joignirent spontanément à eux.
On ne saurait s'étonner que les Peaux-Rouges aient fait alors cause commune avec les métis, car, eux aussi, avaient beaucoup à se plaindre du gouvernement canadien ou de ses agents,
Au commencement de l'hiver, on avait fourni à ces malheureux sauvages des viandes tellement malsaines qu'un grand nombre d’entre eux étaient morts sitôt après s'en être nourris, et, dans un moment où le froid sévissait avec une rigueur exceptionnelle, on leur avait envoyé des vêtements dont ils n'avaient pu se servir tant ils étaient peu solides,
En outre, depuis quelque temps principalement, les agents du gouvernement se signalaient par une brutalite révoltante à ] des Indiens.
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Ces derniers, en se joignant aux métis, ne firent done que saisir une occasion favorable d'user de représailles à l'égard des blanes, dont les criminels agissements les avaient justement exaspérés.
[1 faut d’ailleurs reconnaître que les Peaux-Rouges, répudiant les habitudes de cruauté qu'on a si justement reprochées à leurs ancôtres, se montrèrent accessibles aux sentiments d'humanité que leurs pères avaient ignorés.
Cette heureuse transformation dans les mœurs des sauvages à laquelle les métis n'étaient pas restés étrangers, ainsi qu'on l'a vu, était principalement l'œuvre des missionnaires catholiques, qui, après avoir pénétré dans Îles régions les plus inhospitalières du nord-ouest, y avaient opéré de si nombreuses conversions,
Les principaux chefs des Peaux-Rouges, comme (Gros-Uurs et Poundmalker, étaient de fervents chrétiens, se conduisirent comme tels et empêchèrent leurs guerriers de mettre à mort les blessés ou de maltraiter les prisonniers.
Si l’on eut à déplorer le meurtre de quelques colons et de deux missionnaires catholiques, le RR. PP. Marchand et Fafard, on doit faire remonter exclusivement la responsabilité de ces crimes à deux chefs qui, par exception, étaient restés païens, £sprit-Errant et Autour-du-Ciel.
Dans un deuxième engagement auquel prirent part les Indiens et qui eut lieu le 23 avril à l'Anse-œux- Poissons, les rebelles remportèrent encore un important succès. Gabriel Dumont a raconté, au sujet de cette affaire, le curieux incident que voici.
Un groupe de métis, posté en réserve dans un bois balayé pau des mitrailleuses Gatling, ayant hésité à se porter en avant, un d’entre eux nommé Isidore Dumas eut l’idée d'entonner une vieille chanson guerrière du temps de Napoléon ler, et aussitôt ses camarades, reprenant courage, se précipitèrent à corps perdu sur les canonniers anglais qui, délogés de leurs positions, eurent beaucoup de peine à sauver leurs pièces.
Enfin, près un combat acharné, le général Middleton abandonna le champ de bataille, laissant sur le terrain tous ses bagages, une quinzaine de morts et une quarantaine de blessés.
Dumont attribua le succès de la journée aux prières de Riei qui, pendant tout le temps de l'engagement, avait prié les bras en croix
et n'avait cessé d'invoquer le Sacré-Cœur de Jésus.
Après plusieurs autres combats acharnés, notamment celui du
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