‹ Les meubles du XVIIIe siècleChapitre 68 sur 85 · TOURS DE PASSE -PASSE · texte numérisé non relu

TOURS DE PASSE -PASSE

Toutes ces remarques peuvent mettre sur la voie d'un truquage, mais avec des bronzes moulés sur les originaux, ciselés et dorés au mercure, allez donc reconnaître la mystification si vous ne pouvez vous livrer qu'à un examen superficiel, dans une boutique encombrée et mal éclairée? D'ailleurs, certains aigrefins ont trouvé un procédé qui défie toute concurrence. Ils présentent au client un meuble ancien irréprochable, et, la vente faite, ils lui glissent une copie à la place de l'original. C'est ainsi que deux chevaliers d'industrie, compatriotes de Tartarin, disposant d'une superbe table Louis XV authentique, louaient un vieux château où ils déposaient le meuble avec une dame d'aspect vénérable destinée à figurer la châtelaine. Puis ils cherchaient la dupe, qu'un rabatteur se chargeait d'amener au manoir. On lui vendait le meuble aussi cher que possible (la première demande était de 50.000 francs) et pendant le déjeuner, on le remplaçait par une reproduction exécutée par un industriel toulousain. Les vins étaient capiteux, les convives entraînants, la victime emportait la table sans nouvel examen, et le tour était joué.

Cette comédie, dont le parquet de Cahors interrompit les fructueuses représentations en arrêtant les principaux acteurs, se reproduit sous cent formes diverses. Tantôt c'est un concierge qui laisse voir négligemment dans sa loge une commode Louis XVI en marqueterie, — qui songerait à soupçonner un concierge ! — tantôt, c'est la veuve d'un

employé de ministère qui a conservé en héritage de ses parents un secrétaire à cylindre qu'elle vous invite à venir visiter à domicile.

Examinez donc de très près, les meubles dont l'état de conservation vous surprend. Reportez-vous aux endroits qui doivent présenter des traces d'usure, aux entrées de serrure, aux tiroirs. Retournez les sièges pour vérifier si le dessous des pieds est suffisamment poli par l'usage. Faites jouer les portes, soulevez les tablettes, inspectez surtout les bâtis. Nos pères ne donnaient de fini qu'aux menuiseries apparentes. Ils employaient des bois de rebut pour les dessous, les derrières, les intérieurs, tout ce qui ne se voit pas. Nos ébénistes contemporains soignent mieux leurs dessous, et nous pouvons en tirer une utile indication. Mais nos truqueurs ont des parades pour tous les coups de pointe. Ils achètent des carcasses de meubles sans valeur, des armoires de campagne, de vieilles commodes branlantes, et utilisent ces matériaux anciens pour toutes les parties apparentes de leurs bâtis, les fonds, les tiroirs, les tablettes. Ils vont même plus loin et imaginent des maquillages tels que celui qui réussit, il y a trente ans, à tromper un des plus fameux antiquaires parisiens. On lui fit acheter une admirable table dorée et sculptée aux armes du duc de Richelieu, dont tous les intérieurs, qui paraissaient en bois plein et vieux, n'étaient que des placages. On avait refendu des vieux bois en lamelles assez minces, et on les avait appliqués sur le bâti neuf, en présentant à la vue les surfaces jadis exposées à l'air. Après cela, il n'y a qu'à tirer l'échelle.

TRUQUAGE

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