LE TRUQUAGE INTEGRAL
Nous voici arrivés maintenant, d'étape en étape, à la création intégrale d'un faux, au summum du genre, à l'apogée du truquage et par cela même au plus difficile d'exécution. Jadis, l'entreprise eût été désastreuse. Les meubles anciens coûtaient moins cher que les neufs. Maintenant au prix où sont les chaises-longues et les bonheursdu-jour, il y a de la place pour un honnête — disons plutôt pour un malhonnête — bénéfice entre le prix de vente au client et le coût d'une imitation exécutée au faubourg Saint-Antoine. Évidemment un amateur averti ne se laisse pas toujours prendre à l'hameçon. Mais il y a plus d'acheteurs que de connaisseurs. Le marchand en profite. Sans garantir précisément que la pièce est ancienne, il le laisse entendre. Le modèle est séduisant. L'état de conservation
TRUQUAGE
parfait. M. Gogo se laisse tenter, et le meuble mis en place dans son appartement, il découvre sous les coussins du siège ou la tablette de marbre de la commode la marque d'un ébéniste du XIIe arrondissement, inscrit au Bottin de 1914.
Ne croyez pas d'ailleurs ce genre de truquage aussi inoffensif qu'il en a l'air. Il y a des imitations de pacotille, bonnes tout au plus pour attraper la clientèle des classes laborieuses qui s'approvisionne au bazar. Mais on en réussit de si parfaites qu'un expert éprouvé peut s'y tromper et s'y trompe.
Quand on transporta au Garde-meuble, avant l'occupation prussienne, un certain nombre des objets d'art du château de Saint-Cloud, il s'y trouva un baromètre de style Louis XVI, sculpté et doré, qui faisait pendant à un remarquable cartel de Carlin. Le baromètre suivit le cartel au Louvre, lors de l'installation des salles du mobilier, en 1900, et c'est là que Firmin Raimbeaux, l'ancien écuyer de l'impératrice, le reconnut pour un chef-d'œuvre de Grohé, l'ébéniste de Napoléon III. Inutile de dire que l'objet reprit le chemin du Garde-meuble. La fameuse commode Louis XV, du baron de S..., le grand collectionneur russe, n'eût pas même l'honneur d'un stage aussi court dans notre grand musée national. Cette belle commode mouvementée, en bois de rose satiné, ornée de bronzes ciselés et dorés, qui avait coûté au baron dans les 200.000 francs, ne trompa pas un instant l'œil avisé des conservateurs. Elle repassa en vente avec les objets que le Louvre n'avait pas jugé dignes de son choix et atteignit
péniblement 7.000 francs. Supputer la quantité de ces brebis galeuses qui ont pu se glisser dans les grandes collections, et repasseront dans dix ans, dans vingt ans, au feu des enchères ! Le temps aura authentifié le faux, et les témoins qui pourraient parler seront morts depuis longtemps. Seuls les très vieux collectionneurs à la tête branlante, pourront répondre comme l'octogénaire Lassouche à qui l'on demandait si une chiffonnière de sa boutique était ancienne: «Je crois bien ! je l'ai vue neuve dans mon enfance ! »
Ne soyons pas surpris du succès de ces truquages di primo cartello. Quoiqu'on puisse dire et écrire, il existe encore des praticiens capables d'exécuter les ouvrages les plus délicats du xvme siècle. Ils les exécutent même trop bien, et c'est un peu ce qui doit guider un expert quand il se trouve en face d'une pièce douteuse.
Dans le travail ancien, on trouve des traces d'outil, des hésitations, de légers défauts, qui sont, nous en convenons volontiers, des malfaçons, mais qui donnent une saveur toute particulière à l'ouvrage. Un copiste veut aussi trop donner l'impression de l'époque. Il est toujours tenté, quand il reproduit un modèle, d'exagérer les caractères du style et de faire du Louis XV plus Louis XV que l'original. Il accentuera les courbes, multipliera les rocailles et les feuillages, amincira les pieds déjà frêles, poussera à l'excès les formes bombées, comme l'ont fait, à l'époque du rococo allemand les maladroits continuateurs de Meissonnier, de Stlodtz ou d'Oppenord.
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