CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Pour ne citer que des exemples frappants tirés de la clinique, nous rappellerons que le virus de la rage réside dans la bouche et que celui de la syphilis peut y résider également après l'éclosion de plaques muqueuses. On sait d'autre part la virulence des crachats tuberculeux, produits de la fonte pulmonaire.
Dans la bouche de l'homme sain peuvent vivre des microbes pathogènes qui restent sans action tant que leur virulence n'a pas été exaltée, ou qu'une porte d'entrée ne leur a pas été ouverte. Dans la salive, à l'état normal, on peut trouver le§ microbes de la pneumonie, de la suppuration, de l'érysipéle, de la carie dentaire, de la diphtérie. Ils y habitent pendant longtemps en hôtes inoffensifs ; mais survienne un coup de froid qui modifie le terrain pulmonaire, l'opportunité morbide est créée et le pneumocoque, descendant de la cavité buccale, pourra aller créer au loin un bloc d'hépalisation dans le poumon ; qu'une gingivite mette à nu le collet d'une dent ou qu'une fracture enlève l'émail sur un point, et les microbes envahissant les canalicules en causeront la carie. Qu'une ulcération se forme sur la muqueuse buccale, et les microbes du pus pénétrant à son niveau iront produire des suppurations au loin ou au voisinage (1). Ainsi s'expliquent les infections
(1) Cette présence des microbes pathogènes chez rhomme, pouvant rester inoffensifs pendant un temps souvent très long, jusqu'à ce qu'ils trouvent les conditions nécessaires à leur mise en action, a été désignée par M. Verneuil sous le terme de microbisme latent : les microbes séournent à la surface de la peau ou dans le nez, la bouche, le pharynx, etc.^ sans révéler leur présence par aucun symptôme; ils sont à Vétat latent. Lorsque ces conditions se trouvent réalisées par une blessure du tégument ou par une modification en mal de Tétat général, les microbes jusque-là inertes deviennent rapidement pathogènes ; l'homme est donc infecté par les microbes qui vivaient sur lui ou en lui, c'est ce que M. Verneuil appelle auto-infection : l'homme s'infecte lui-même.
secondaires si IVéquenles a la suite des maladies bucco-pharyngées, Tiafectioa purulente à streptocoques, consécutive à la diphtérie ou à la scarlatine, etc.
La salive même de Thomme sain peut donc être virulente dans certaines conditions d'inoculation. Les propriétés infectieuses de cette salive sont connues depuis longtemps et ont donné lieu à certaines traditions. On a prétendu par exemple que les plaies faites par les balles mâchées prenaient un caractère rapidement infectieux. De même les bergei*s paissaient jadis pour avoir les dents mauvaises parce que les moutons qu'ils châtraient par le procédé dit c à la dent » mouraient d'infection.
A M. Pasteur revient l'honneur d'avoir le premier démontre expérimentalement ce rôle pathogène de la salive.
Les microbes nuisibles de la bouche peuvent agir de façons bien différentes : localement^ sur la muqueuse bucco* pharyngée, tels les microbes de la diphtérie, du muguet, delà stomatite ulcéro-membraneuse ; dans son voisinage, tels ceux de la carie dentaire, de la périostite alvéolo-dentaire, de Tactinomycose; à distance^ tels les microbes de la pneumonie, de l'infection purulente.
L'étude que nous entreprenons est donc intéressante, on le voit, non seulement au point de vue de la pathologie spéciale de la bouche, mais encore au point de vue de la pathologie générale.
On a déjà beaucoup écrit sur les microbes de la bouche ; il reste encore plus à dire. Il nous a semblé cependant que le temps était venu de recueillir et de vulgariser les documents déjà épars sur leur histoire, et de montrer les progrès que leur étude avait fait accomplir à la pathologie et à la thérapeutique des maladies de la bouche.
Après un court historique, nous ferons l'exposé des caractères propres à tous les microbes en général, et nous indiquerons les procédés usités pour la recherche des parasites que l'on trouve dans la cavité buccale.
Nous décrirons ensuite les microbes vulgaires de lu bouche, et nous dirons ce que l'on sait de leur rôle physiologique.
Nous passerons enfin à la description plus importante des microbes pathogènes. Chacun d'eux sera étudié avec tous les détails que comporte son histoire.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler que l'étude des microbes a précisément commencé par ceiix de la bouche. Leeuwenhoek, en découvrant les bactéries de la cavité buccale, a été le premier à voir des microbes.
Dans sa lettre si souvent citée à François Aston, en 1683, Leeuwenhoek décrit toute une série A' animalcules dans le tartre dentaire (1). Parmi les micro-organismes rencontrés par lui, il en a figuré cinq, dont l'un est sans aucun doute le LeptothriûD btcccalis. Les autres sont difficiles à classer ; mais peu importe leur nom. Il faut seulement retenir que l'illustre médecin de Leyde a vu les microbes de la bouche il y a plus de deux cents ans, et que déjà il les accusait de produire la fétidité de l'haleine.
Nombre d'auteurs, après Leeuwenhoek, ont étudié les microbes de la bouche. Les uns, tels qu'Ehrenberg (2), Dujar-
(1) Arcana naturœ détecta ab Antonio van Leeuwenhoek, Delphis Ratav., 1695, p. 42; et Opéra omnia, Leyde, 1722, t. II, p. 39.
(2) Ehrenbergr, Organisation^ Systematik und geogr. Verhaltnisse
din (1), Mandl (2), Buhlmann (3), Uenle (4), ErdI (5), Ficinus (6), etc., et plus récemment Cohn (7), Arndt (8), se sont bornés à décrire les caractères morphologiques de quelques espèces trouvées sur la muqueuse ; d'autres, en petit nombre, ont étudié leurs caractères biologiques, leur rôle dans la physiologie de la digestion et surtout dans la pathologie. Il est un micro-organisme rencontré fréquemment dans la
FiG. 1. — Microbes trouvés dans la bouche, par Leeuwenhoek.
bouche, connu aujourd'hui de tous et auquel les travaux de Robin donnèrent un grand retentissement : c'est le Leptolhrix buccaliSj trouvé dans le tartre dentaire, dans l'enduit lingual de Fhomme sain, ainsi que dans la cavité des dents cariées. Pour Robin (9), cet organisme était doué d'un polymorphisme
der Inftisionsthierchenj Berlin, 1830. — Die Infusionsthierchen als volkommene Organismen, Leipzig, 1838.
(1) Dujardin, Histoire naturelle des zoophytes^ Paris, 1841.
(2) Mandl, Compt. rend, de VAcad. des sciences^ 1843, t. XVII, p. 213.
(3) Buhlmann, Arch. fUr Anatomiey 1840.
(4) Henle, Path, Untersuchungen, 1840.
(5) Erdl, AUg. Zeitung f. Chirurgie, 1843, n" !£9, p. 159. (6)^Ficinusj Journal der Chir,, 1847, vol. XXXVI, p. 1.
(7) Cohn, Beitr. zur Biologie der Pflanzeny articles divers.
(8) Jirnàiy Recherches sur le Spirochœtedenticola{Arch, de Virchow, 1880, t. LXXlX,'p.i76.
(9) Robin, Des végétaux qui croissent sur les animaux vivants, Paris, 1847, p. 42. — Histoire naturelle des végétaux parasites, Paris, 1853. — Journal de l'anatomie, 1875, p. 379.
lel que lui seul, sous différentes formes, était répandu dans réconomie animale.
Après Robin, pendant quelques années, les travaux sur les microbes de la bouche ont été rares. Ceux de Klencke (1), Rallier (2), Leber et Rôltenstein (3), n'ajoutèrent que peu de chose aux connaissances antérieures. Il faut arriver à la publication de deux monographies importantes, œuvres surtout de description : la thèse de Rappin (1881) et le mémoire de Rasmussen (1883).
Rappin, dans sa thèse sur les bactéries de la bouche à l'état normal et dans la fièvre typhoïde, décrit six micro-organismes : le Bacterium termo, le Bacillus tremulus de Koch, le Bacillus subtilis, le Leptothrix buccalis, le Vibrio lineola ou rugula et la Spirochœte denticola. Il dit enfin avoir retiré de la bouche d'un typhique et de la sienne propre un infusoire, le Cercomonas intestinalis, observé par de nombreux auteurs (Eckermann, Lamble, Thann) dans les selles diarrhéiques. Rosenthal, en 1878, l'avait également trouvé dans la bouche.
Deux ans plus tard, Rasmussen (4) reprit cette étude d'analyse. En s'aidant d'une technique particulière, il trouva treize micro-organismes dans la salive humaine : d'abord le LeptothriXy qu'il étudia avec grand soin et dont il a décrit les différentes formes ; ensuite les microbes dont les noms suivent : le Mucor racemosuSj le Stanolifer spinosusy Pénicillium^ Cladosporum herbarum, Oidiumlactis, un Torulayle Bacillus ulna, le Clostridium butyricum^ Polynoka, le Micrococcus
(1) Klencke, Die Verderbniss der Zahn^ Leipzig, 1850.
(2) Rallier, Die pflanzliclien Parasiten, etc., Leipzig, 1866.
(3) Leber et ïlottenstein, Traité de la carie dentaire, Paris, 1867.
(4) Om Drykning af Mikroorganisme fra spyt af sunde MenneskeTy Copenhague, 1883.
luteuSy eorm un bacille chromogène qu*il nomme Bacillus Hamenii.
Dès 1882, puis en 1884 et 1885, Miller, étudiant les microbes de la carie dentaire (1), a décrit cinq micro-organismes qu'il appelle : a, p, y, ^, £. Lorsque nous étudierons la carie dentaire, nous accorderons à chacun de ces micro-organismes la description qui leur est due.
Rosenbach, on 1884, disait avoir trouve dans la bouche un de ses trois micro-organismes saprogènes, qui est un bacille sporulé dégageant par la culture une odeur infecte et auquel on peut attribuer la fétidité des amas caséeux de Tamygdale (2).
Vers la môme époque, Lewis, en Angleterre, décrivait dans la cavilé buccale des bacilles courbes ayant plus d'une analogie avec ceux du choléra, mais qui s'en diflTérenciaient par leur
mode de culture (3).
Miller et Babes ont vu une fois dans la bouche un bacille très voisin, comme forme, du bacille du choléra ; mais, au lien de liquéfier la gélatine, cet organisme laisse développer î\ sa surface une mince plaque grisâtre (4).
En 1881, M. Pasteur (5) découvrait, avec MM. Ghamberland et Roux, dans la salive d'un enfant mort de la rage, un Diplocoque entouré d'une auréole claire. Ce microbe, isolé, cultivé et inoculé par M. Pasteur, n'était autre que le microbe de la
(1) Miller, Arch, fur exper. Pathologie, 1882, vol. XVI, p. 291. — Deutsche med. Woch,, 1884, n» ^18, p. 781 et 1885, n° >lî). — Indev. Pract, 1885, p. 227 et 283, etc.
(2) Rosenbach, Mikroorg, bei d, Wundinfectionskrankheiten de^ Menscherij VViesbaden, 188 i.
(3) Lewis, The Lancet, sept. 1884, t. II, p. 513.
(4) Cornil et Babes, Les bactéries, 2" édit., p. 167, 1886.
(5) Pasteur, Bull, de VAcad. de méd.y 1881, p. 76, 94, 379, 716.
pneumonie, celui que Slernberg découvrait vers la même époque, que Talamon étudiait en 4883, Salvioli en 4884, Fraenkel en 4885, Weichselbaum et Netter en 4886. Les recherches récentes ont démontré que cet organisme se trouvait non seulement dans la salive des pneumoniques, mais encore dans celle des gens bien portants. Le microbe de Pasteur est donc bien un parasite de la bouche, et il sera décrit comrne tel. En entrant dans les détails de son histoire, nous verrons qu'il est un des plus intéressants à connaître, qu'il est l'agent de la septicémie salivaire.
La découverte de M. Pasteur a été le point de départ de toutes les recherches importantes faites en ces dernières années sur le rôle pathogène de certains microbes vivant à l'état normal dans la bouche. Celles de Netter, en France, comptent parmi les plus remarquables (4).
En 4886, M. W. Vîgnal a commencé la publication, dans les Archives de physiologie y de ses Recherches sur les microorganismes de la bouche. M. Vignal a pu non seulement retrouver dans la bouche de l'homme sain, la sienne, un certain nombre de micro-organismes déjà connus, mais encore il a récolté certains microbes pathogènes, tels que les Staphylococcus pyogenes aureus et albus, et il a enfin isolé et décrit des parasites ignorés avant lui. L'honneur de leur découverte lui revient tout entière.
La même année, Blake décrivait aussi dans la bouche un streptococcus, deux staphylococcus et d'autres microbes (2).
(1) M. Netter vient de donner un excellent résumé de nos connaissances sur les microbes pathogènes contenus dans la bouche de sujets sains, les maladies qu'ils provoquent, et les indications qui en découlent pour rhygiénîste et le médecin {Revue d'hygiène^ juin 1889, p. 501).
(2) Blake, Trans. of the Illinois State dental Society, 1886.
L'année suivante, 1887, M. Vignal étudiait le rôle de ces oipinismcs dans la digestion salivaire. Cette année même, 1889, dans un travail publié en collaboration avec M. Galippe, M. Yignal reprenait l'étude des micro-oi^anismes de la carie dentaire, élude qui n'est pas encore terminée (1).
Nous devons citer encore le travail de Biondi (â), élève de Koch, fait en 1887. Cet auteur a étudié expérimentalement la salive de cinquante sujets et a pu retrouver de la sorte plusieurs microbes pathogènes pour les animaux (3).