LA FIÈVRE TYPHOÏDE ET LE TYPHUS
On peut rapprocher ces deux maladies eu raison de la prédominance des symptômes qu'elles présentent du côté du tube digestif.
C'est ici que l'encombrement, l'agglomération humaine et le miasme humain qui en résulte jouent le principal rôle, étant admis d'ailleurs, comme nous l'avons dit, que ce miasme est un microbe. On ne niera pas pour cela l'influence des conditions prédisposantes, de ce que l'on a appelé la réceptivité pour la maladie. Ces conditions défavorables sont les fatigues physiques, la mauvaise nourriture, le jeune âge, les chagrins, toutes conditions qui se rencontrent avec le miasme humain, résultat de l'agglomération, dans les casernes
m LUS MICROHKS DES MALADIES DL L'HOMME.
où sévit la fièvre typhoïde, dans les camps où sévil le typhus, dans les habitations mal construites des faubourgs de nos grandes villes.
Il est peu de maladies, du reste, où l'influence des conditions anti-hygiéniques soit plus évidente. Le manque d'air et de propreté est un des principaux facteurs de ces cruelles épidémies. Dans les logements étroits des ouvriers des grandes villes, on voit souvent le mort, le malade et le bien portant partager la même chambre, quelquefois le même lit; les linges imprégnés des déjections typhiques restent des jours entiers dans cette même chambre. — Les murs et le plancher de nos casernes, trop rarement lavés, désinfectés ou recrépis, recèlent dans leur épaisseur des myriades de microbes, et l'eau des puits qui avoisinent ces habitations en contiennent également en grande quantité.
Est-ce à dire que les conditions hygiéniques soient mieux observées dans les habitations rurales de nos bourgs, de nos villages et de nos fermes isolées? En réalité, il n'en est rien, car le paysan ne connaît pas la propreté et l'hygiène mieux que l'ouvrier des villes : l'incurie de l'architecte (qui n'est le plus souvent qu'un simple maçon), du propriétaire et du locataire est encore plus évidente dans les campagnes et frappe immédiatement l'œil exercé de l'hygiéniste. Aussi les épidémies y sont-elles généralement plus meurtrières que dans les villes ; mais elles y sont moins fréquentes, moins durables et se localisent plus facilement à un village ou à une ferme isolée parce qu'ici l'air, l'oxygène, qui est le grand purificateur des microbes, est largement répandu partout.
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En ce qui a rapport à la fièvre typhoïde, une des maladies les plus communes dans notre pays, les lésions constantes qui la caractérisent prouvent que le microbe producteur a son siège d'élection sur la muqueuse intestinale, dans les glandes de Payer et dans les follicules isolés qui tapissent cette membrane, et qui sont toujours hypertrophiés et ramollis chez les typhiques. Les taches rouges lenticulaires que l'on observe à la peau sont comme un reflet de l'affection du tube digestif, et c'est ce qui a fait penser au professeur Bouchardat que si, comme il le suppose, ces taches lenticulaires renferment le même microbe que [l'intestin, on pourra peut-être le cultiver et l'atténuer de manière aie transformer en un véritable vaccin.
La présence de microbes particuliers dans la fièvre typhoïde a été signalée, dès 1871, par Recklinghausen ; mais ce sont Eberth et Klebs qui, tout récemment, ont donné la première description exacte du Bacille typhoïde.
C'est dans la rate, les ganglions lymphatiques et l'intestin, en se servant de procédés de coloration particuliers, qu'Eberth a pu étudier ce bacille. Il se présente sous forme de bâtonnets courts à extrémité arrondie dans les glandes en tubes, et autour des culs-de-sac de ces glandes, qui tapissent la muqueuse de l'intestin. Au début de l'ulcération des plaques de Payer, ils sont nombreux; plus tard ils deviennent plus rares et d'autres microbes prennent leur place. D'après la disposition des bactéries sur une coupe de la muqueuse, on voit qu'elles pénètrent par la surface et envahissent successivement le tissu ulcéré et mortifié (Cornil).
Le sang des malades, recueilli pendant la vie, montre souvent des bacilles entre les globules rouges (lig. 86).
La raie, toujours hypertrophiée, contient ce même bacille, et on le trouve aussi dans le foie, quelquefois même dans les reins et les urines.
Un très grand nombre d'autres bactéries se montrent dans l'intestin vers la fin de la maladie, mais le bacille èn question est le seul que l'on rencontre dans le sang et les organes internes ; il est donc bien réellement caractéristique do la maladie.
Un micrographe allemand, élève de Koch, Gaffky, a réussi à cultiver artificiellement ce Bacillas en le pre-
Fig. 86. — Bacilles de la fièvre typhoïde, vus à un grossissement de 1,500 fois : sur la même préparation on voit trois ou quatre globules rouges du sang.
nant dans la rate de malades morts de fièvre typhoïde. Sur la gélatine et les pommes de terre; il se développe avec activité, se montre animé de mouvements, et donne des spores internes à la température de 38 degrés. Mais jusqu'à présent on n'a pas réussi à inoculer la maladie chez les animaux, et surtout à reproduire chez eux une affection des intestins réellement comparable à l'altération des plaques de Payer qui la caractérise chez l'homme.
Le cheval est le seul animal qui présente une maladie assez semblable et qui a même reçu le même nom. En 1881, les chevaux de la Compagnie des omnibus, à Paris, ont été décimés par une épidémie de ce genre. Mais la lésion des plaques de Payer n'était pas compara-
ble à celle de la fièvre typhoïde de l'homme, et l'on n'y a pas encore trouvé de microbe particulier.
Le Bacille de la fièvre typhoïde n'a pas été rencontré non plus asrec certitude dans l'air ni dans l'eau. — Quant au microbe que l'on peut supposer exister dans le typhus {typhus fever), on ne sait encore rien à son sujet.
Cette cruelle maladie est originaire d'Asie, où, par ses ravages, elle joue le même rôle que la fièvre jaune en Amérique. Elle est endémique, c'est-à-dire permanente dans le delta du Gange, d'où elle se répand presque chaque année dans l'Inde. Elle est restée inconnue en Europe jusqu'au commencement de ce siècle; mais depuis elle y a fait six apparitions successives, et semble destinée à remplacer la peste noire du moyen âge, maladie, qui paraît désormais confinée dans quelques rares localités de l'Orient1.
En 1817, une violente épidémie de choléra éclata à Jessore, dans l'Inde. De là il passa bientôt dans les îles de la Sonde et jusqu'à Bourbon (1819), envahit la Chine et la Perse (1821), la Russie d'Europe et particulièrement Saint-Pétersbourg et Moscou (1830). L'année suivante il parcourut la Pologne, l'Allemagne, l'Autriche,
1. Voir, dans l'Annuaire de thérapeutique pour 1883, du professeur Bouchardat, l'historique des épidémies de choléra à Paris, et la notice sur la nature, le parasite, l'hygiène et le traitement du choléra. (Félix Alcan, éditeur.)
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l'Angleterre et parut pour la première fois à Paris le 6 janvier 1 8 3 52 . Il y sévit jusqu'à la fin de septembre.
En 1849, le choléra suivit la même marche. Venu de l'Inde par la voie de terre à travers la Russie, il débuta à Paris le 17 mars et s'éteignit en octobre.
En 1853 le choléra, venu toujours par le même chemin, fut moins meurtrier à Paris, mais dura plus longtemps (de novembre 1853 à décembre 1854).
Les trois dernières épidémies (1865,- 1873 et 1884) diffèrent des précédentes en ce qu'elles n'ont pas suivi la route continentale, mais sont venues par mer en traversant la Méditerranée. Propagée de l'Inde à l'Egypte par les pèlerins de la Mecque, l'épidémie de 1865 entra en France par Marseille, ravagea la Provence pendant l'été de 1865 et fut portée à Paris vers la lin de septembre par une femme venant de Marseille; elle fut moins meurtrière que les précédentes. Il en fut de même en
L'épidémie de 1884 a présenté une mardi e identique. D'abord localisée cà Alexandrie (1883), elle envahit Naplcs, Marseille et Toulon dans l'été de 1884 et parcourut toute la Provence; de là elle fut transportée à Nantes, dans plusieurs villes du nord-ouest de la France et à Paris, où elle fut relativement bénigne. Enfin, entrée en Espagne par Barcelone vers la fin de cette même année, elle ravage actuellement presque toute la Péninsule (été de 1885).
Il semble en outre que l'épidémie n'est pas complètement éteinte en France, puisqu'on vient de constater (août 1885) sa réapparition à Marseille et à Toulon, sans qu'on puisse accuser une importation nouvelle d'Espagne ou d'Orient.
La marche essentiellement épidémique et contagieuse de cette maladie indique de la façon la plus nette la présence d'un microbe dont le siège d'élection est évidemment dans l'intestin et qui, entraîné par les déjections des malades, constitue l'élément de la contagion dans les localités atteintes par l'épidémie.
Les premières recherches micro graphiques précises faites à ce sujet sont celles des deux missions françaises
Fig. 87. — Microbe du choléra ou Bacillus komma de Koch : a-z, les différentes formes qu'il présente dans son accroissement et sa division en cellules (très fort grossissement) ; 1,2, cultures du même bacille (vues à la simple loupe).
et allemandes envoyées à Alexandrie en 1883. C'est le docteur Koch, de l'office sanitaire allemand, qui, le premier, a décrit le microbe que l'on s'accorde à considérer comme l'agent producteur du choléra. Il lui a donné le nom de Bacille virgule [Bacillus komma), à cause de sa forme (fig. 87).
Pour voir ces bacilles en nombre, il faut avoir affaire à, un cas de choléra foudroyant; c'est ce qui explique pourquoi on a recherché longtemps ce parasite sans réussir à le distinguer des nombreux microbes qui se rencontrent avec lui dès le second ou le troisième jour dans l'intestin des cholériques. On étale sur une lamelle
do verre un petit fragment de selle cholérique rizi forme, puis on colore au violet de méthyl ou au bleu de méthylène, on laisse écouler le liquide en excès et on examine la préparation avec un fort grossissement (1,200 à 1.500 fois, en se servant d'un objectif à immersion éclairé par la lumière du condensateur Abbe).
Les bacilles virgules présentent alors l'apparence que montre notre figure 87 et sont animés, malgré leur coloration, de mouvements très vifs qu'ils conservent longtemps. Ils sont courbés en arc, présentant grossièrement l'apparence d'une virgule. Leur longueur est de 1 millième de millimètre et demi à 2 millièmes de millimètre et demi sur 6 à 7 dix millièmes de millimètre d'épaisseur. Ils sont souvent disposés en chaînes ou en chapelets de manière à figurer un S ou plusieurs S placés bout à bout, comme le montre notre figure. Ceux-là sont les plus caractéristiques. Comparé au microbe de la tuberculose, celui du choléra est moins long et plus large. — Cette forme en spirale a fait considérer ce microbe comme intermédiaire aux genres Bacillus et Spirillum.
On trouve dans la plupart des eaux courantes ou stagnantes des microbes en virgule assez semblables à celui-ci; mais ils sont en général beaucoup plus grands et aucun autre ne présente les dimensions caractéristiques du Bacillus komma.
Ce bacille se trouve dans les grains riziformes des selles cholériques, formés comme on sait par la desquamation de la muqueuse intestinale. Cette muqueuse est, en effet, littéralement mise au vif, écorchée d'un bout à l'autre, et les parois de l'intestin sont d'un rose vif par suite de la congestion de la muqueuse. Les grains rizi-
formes sont formés de petites pelotes de cellules épithéliales agglomérées ensemble, et contenant des bacilles en grand nombre.
On en trouve aussi dans les glandes de l'intestin où ils pénètrent grâce à la desquamation de l'épithélium. On n'en a pas encore trouvé ni dans le rein, ni dans les urines, ni dans le sang-.
Les cultures de ce microbe réussissent très bien sur la gélatine ou l'ngar-agar (gélose). Koch a vu qu'il se multiplie très facilement sur le linge humide et dans le lait, le bouillon, les œufs, le pain mouillé, les pommes deterre, etc. La température qui lui convient le mieux est comprise entre 30 et 40 degrés; mais à 20 degrés il se multiplie encore sur la gélatine. Au-dessous de 16 degrés, il ne fait plus que végéter lentement, mais ne meurt pas. On a constaté que le froid ne le tue pas ; à 10 degrés au-dessous de zéro, il est encore vivant et capable de reprendre toute son activité si on le place de nouveau dans les conditions qui lui sont favorables. Ce microbe est aérobie : la privation d'air le tue en quelques jours.
L'eau peut lui servir de véhicule, mais comme elle ne lui fournit pas assez de substances nutritives, il y disparaît bientôt. Mais il n'en est pas de même des eaux stagnantes contenant des matières organiques. « Lorsque le niveau des eaux souterraines s'abaisse, les flaques d'eau se chargent davantage de débris de toute espèce, ... et la pullnlation des germes s'y opère avec plus de facilité. Les bacilles cultivés clans Veau distillée meurent en 12 heures, tandis qu'ils peuvent vivre pendant 7 jours clans l'eau de boisson (Cornil).
L'influence du niveau des eaux souterraines sur le développement des épidémies de choléra a été démontrée
par Peltenkofer, en Allemagne, bien avant que l'on songeât sérieusement à mettre en cause un microbe quelconque.
Pendant son récent voyage dans l'Inde, Koch a rencontré le Bacille virgule dans les eaux stagnantes de ce pays.
On a longtemps cherché en vain à reproduire le choléra asiatique chez des animaux, au moyen d'injections de bacilles virgules, afin de pouvoir donner ainsi la preuve de la nature parasitaire de la maladie. Les animaux des contrées atteintes de choléra semblent avoir une grande immunité sous ce rapport. Nicati et Rietsch, à Marseille, ont réussi les premiers à produire le choléra en injectant le liquide cholérique directement dans le duodénum des animaux (cochons d'Inde, chiens, etc.). Presque tous ont succombé en deux ou trois jours, et l'intestin congestionné contenait une quantité de bacilles en virgule bien supérieure à celle de l'injection.
Le docteur Bochefontaine, à Paris, a avalé des pilules contenant des déjections cholériques. Il a éprouvé un malaise de quelques jours qui n'a pas eu d'autres suites fâcheuses. 11 est probable que, dans ce cas, V acidité du suc gastrique a produit une atténuation des bacilles, ou les a, en partie, détruits. Nous verrons, en effet, que les acides sont contraires au développement du microbe. Bochefontaine s'est aussi injecté du virus cholérique sous la peau du bras, et n'a éprouvé qu'un peu de rougeur œdémateuse localisée autour de la piqûre, sans réaction générale comparable à celle produite par l'injection du même virus dans le canal digestif.
Tentatives d'inoculation du docteur Ferran. — Ceci nous amène à parler des tentatives d'inoculation faites
sur une grande échelle, par le docteur Ferra n, en Espagne, sous le nom de vaccinations anticholériques.
En 1884, Je docteur Ferran (do Tortosa) fut chargé par la municipalité de Barcelone d'aller à Toulon étudier l'agent infectieux du choléra. Ses précédentes études de micrographie le désignaient pour celte mission. Revenu de Toulon avec une provision de cultures du bacille virgule, le docteur Ferran se hâta d'étudier l'évolution de ce microbe. Los faits qu'il annonce avoir observés diffèrent beaucoup de tout ce qui a été vu avant lui et ne peuvent être acceptés sans des recherches contradictoires.
D'après Ferran, le microbe du choléra présente un polymorphisme qui aurait échappé jusqu'ici aux investigations de Koch et des autres micrographes qui l'ont étudié et cultivé. Transporté dans du bouillon alcalin stérilisé, le Bacillus komma s'allonge, forme des filaments flexueux, puis se gonfle à l'une de ses extrémités jusqu'à atteindre le volume d'un globule rouge du sang, constituant ainsi un oogone rempli de protoplasma. Une enveloppe transparente (périptasme) se forme à l'oogone qui devient ainsi une oosphère. Tout près de celle-ci, sur le filament primitif, se montre un petit renflement que Ferran considère comme le pollinide (ou anthéridie), qui doit féconder l'oosphère et la transformer en oospore.
Celle-ci se rompt alors, et les granulations qu'elle contenait nagent dans le liquide. Celles qui ont été fécondées croissent jusqu'à atteindre le volume de V oogone précédente et constituent les corps mûri formes, ainsi nommés en raison de leur aspect mamelonné dû à de nombreux noyaux ou microcoques.
TiiouiissART. — Microbes. 13
m LES MICROBES DES MALADIES D E L'HOMME.
On voit bientôt do l'un des points de ce corps mûriforme sortir avec force un filament très ténu, qui s'allonge. Souvent deux filaments se montrent à la fois.
Fig. 88, 89, 90. — Évolution du microbe du choléra {Peronospora Ferrant], d'après le Dr J. Ferrai) : 1. Microbe du choléra (Bacillus komma] découvert par Koch. 2. Forme spiroïde du même transporté de la gélatine dans du bouillon. 3. Dégénérescence de la forme spiroïde cultivée en séries successives. 4. Microbe du choléra (Peronospora Ferrant) : développement de l'oogone sur les spirilles et les filaments droits. 5. L'oogone se remplit de granulations qui se concentrent en un point k, puis se convertit eu oosphère;)»., pollinide ou organe fécondant. 6. Uooiphère se convertit en corps mAri formes virgitligènes : a, d.
Ces filaments deviennent flexueux, se tortillent en spirale, forment des spirilles, qui bientôt se segmentent et fournissent ainsi, par scissiparité, les bacilles en virgule de Koch qui ont été le point de départ de la culture et de ce cycle évolutif (fig. 88, 89, 90).
D'après cela, on voit que Je microbe du choléra appartiendrait à un groupe beaucoup plus élevé que celui des Bactéries dans lequel on l'a rangé jusqu'ici. Par son mode de reproduction, ce serait non pas une Algue, mais un champignon du groupe des Peronosporées (voyez p. 26-28), auquel M. Ferran donne en effet le nom de Peronospora Barcinonx, et que ses amis ont tenu à nommer, d'après celui qui l'a découvert, Peronospora Ferrani.
Ce Peronospora est, d'après le médecin espagnol, l'agent infectieux du choléra. Mais il semble bien étonnant qu'un polymorphisme si remarquable ait échappé jusqu'à présent aux recherches de Koch et des nombreux micrographes qui ont fait des cultures variées du bacille virgule. Il est bien difficile de ne pas admettre qu'il s'est glissé quelque surprise ou quelque erreur dans les recherches du docteur Ferran, et en définitive, l'idée qui se présentera à l'esprit de tout micrographe non prévenu, c'est que le Peronospora Ferrani n'est pas le véritable bacille virgule, celui de Koch, ni par conséquent le microbe du choléra
Nous avons montré, en effet, qu'il existe dans les eaux et dans le corps de l'homme un grand nombre de bactéries ou de cellules libres, en forme de virgule, qu'il est facile de confondre avec le vrai Bacillus komma quand on n'emploie pas des réactifs colorants et des procédés très précis de culture. Or le docteur Ferran nous dit lui-même que, dans la culture de son Perono-
1. Les critiques formulées contre la description et les figures du microbe de l'impaludisme de M. Laveran peuvent s'appliquer, mot pour mot, à la description et aux figures du microbe du choléra de M. Ferran que nous reproduisons ici.
spora Ferrani, il faut rejeter tout procédé de coloration. Au contraire M. Corail, a montré que la coloration par le violet de méthyl ne tue pas les vrais bacilles en virgule. Déjà précédemment Finklcr avait trouvé dans l<; choiera nostras (non épidémique) un microbe en virgule qui se rapproche beaucoup sous certains rapports de celui de Ferran. OrKoch a montré que ce microbe, ainsi que celui de même forme trouvé par Lewis dans la salive, ne se conduit pas dans les cultures comme celui du choléra asiatique : celui de Lewis ne liquéfie jamais la gélatine comme le fait toujours le bacille du choléra.
Les précautions à prendre dans les ensemencements des liquides de culture sont tellement grandes qu'il est bien permis de douter que Ferran ait toujours pu se mettre à l'abri de toute erreur sous ce rapport. On sait, en effet, depuis le rapport de M. Brouardel, qui a visité son laboratoire, combien sont primitifs et insuffisants les instruments et les procédés dont s'est servi le médecin espagnol dans le cours de ses recherches.
En résumé, et en attendant que ces faits aient été confirmés par d'autres observateurs, il nous semble prudent de considérer le Peronospora Ferrani et le Bacillus komma comme deux microbes absolument distincts. Cela ne veut pas dire que les liquides de culture employés par Ferran ne renferment pas ce dernier, mais il est très probable qu'ils renferment, à côté et en plus grand nombre, un second microbe (?) qui est précisément le Peronospora Ferrani.
On remarquera, du reste, que les injections de liquide de culture faites par Ferran dans l'intestin des cobayes ne produisent rien : au contraire, les injections sous-cutanées tuent rapidement ces animaux et produi-
sent un malaise très marqué chez l'homme. Or, c'est le contraire précisément' de ce qu'ont observé MM. Nicati et Rietsch à Marseille, et Bochefontaine à Paris.
Cette différence est capitale, car elle indique bien que les deux microbes ne sont pas identiques, et tout ce que l'on sait du choléra prouve que l'action de son microbe s'exerce avant tout sur l'intestin l.
Quoi qu'il en soit, le docteur Ferran, poursuivant ses expériences de culture, a cherché à obtenir un liquide contenant le microbe atténué et pouvant servir à des inoculations préventives. 11 pense avoir réussi. Après s'être inoculé lui-même, il a fait la même opération à plusieurs de ses amis, puis à des milliers de personnes dans diverses villes de la province de Barcelone et dans toute l'Espagne.
L'inoculation consiste à introduire, au moyen d'une petite seringue à injection hypodermique, environ un centimètre cube du liquide vaccinal, dont l'auteur a gardé jusqu'ici le secret. Le malaise que l'on éprouve à la suite de cette petite opération est constant, mais se dissipe au bout de quelques heures. D'après Ferran luimême, une première inoculation ne suffit pas à prémunir contre la contagion. Une seconde et même une troisième (ou même davantage) sont nécessaires pour atteindre ce but, mais le malaise produit par l'injection va toujours en diminuant.
1. C'est ce que viennent confirmer les expériences toutes récentes (août 1885) de MM. P. Gibier et Van Ermengen. Après avoir inoculé, suivant la méthode hypodermique du docteur Ferran, un certain nombre de cochons d'Inde avec un liquide de culture virulent et leur avoir donné le temps de se rétablir, on a injecte à ces mêmes animaux, par l'estomac, le même liquide et tous sont morts avec les symptômes et les lésions du choléra.
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Jusqu'à présent les résultats obtenus par ce procédé dans la récente épidémie d'Espagne ne sont pas connus d'une façon précise, le docteur Ferran n'ayant pu produire les statistiques officielles qui seules permettraient de contrôler ses affirmations.
Aussi a-t-on le droit de faire les plus grandes réserves, aussi bien sur la valeur do cette prétendue vaccination que sur la véritable nature du microbe cultivé par le docteur Ferran et considéré par lui comme l'agent infectieux du choléra.
En outre, si l'on se rapporte aux faits constatés par le docteur Bochefontaine, on peut se demander si l'injection sous-cutanée est le véritable mode d'inoculation applicable à cetLe maladie, et si le procédé employé par ce dernier (introduction, par l'estomac, de pilules ou d'un liquide contenant le microbe atténué) ne serait pas plus rationnel ?
Mode de propagation et préservation du choléra. — Le sommet du delta du Gange paraît être la patrie d'origine du choléra et de son microbe. Au-dessous de celte région, les eaux stagnantes des bords du fleuve, infectées de déjections de tout genre, rendent la base maritime du delta absolument inhabitable. Mais, au sommet même, les eaux couvrent presque la terre. Quand on bâtit une maison, on prend la terre pour élever le niveau du sol, et la maison se trouve entourée de flaques d'eau (Cornil). Une température élevée est nécessaire pour que le bacille vive dans l'eau : aussi est-il bien probable qu'il ne s'acclimatera jamais sous notre climat plus froid. Les drainages effectués autour de Calcutta ont déjà diminué la gravité des épidémies.
C'est toujours par l'homme que la maladie se pro-
page. Dans l'Inde, l'Arabie et l'Egypte, les pèlerinages sont la principale cause de sa diffusion. Au Bengale, les bains pris on commun par les pèlerins dans des étangs sacrés,' n'ayant souvent que quelques dizaines de mètres carrés et qui reçoivent, dans la même journée, des milliers d'hommes en sueur, épuisés par un long voyage et par une nourriture insuffisante, ne contribuent pas peu au développement du fléau. De l'Inde il passe à l'Arabie par les pèlerins mulsumans des caravanes qui vont s'entasser chaque année dans les rues étroites de la Mecque, et le rapportent ensuite en Egypte. Enfin d'Alexandrie il est porté à Marseille et dans tous les ports de la Méditerranée par les navires qui ont servi au transport des pèlerins, par les hommes, leur linge ou leurs vêtements.
C'est donc par le corps de l'homme, par ses vêtements, ou par Veau qui entraîne ses déjections et qui a servi à laver le linge, que les microbes infectieux sont transportés. L'air doit être mis hors de cause, ainsi qu'on le sait depuis longtemps. Dès 1832 on avait remarqué que le vent n'avait pas d'influence sur l'épidémie, qui marchait au contraire comme un homme qui voyage par petites étapes.
Les recherches toutes récentes de M. Duclaux établissent que l'air et le soleil atténuent et tuent bientôt les microbes. L'air, le vent ne portent guère que des germes morts. « Pour conserver toute leur virulence, les microbes ont besoin de voyager dans des vêtements empaquetés, des ballots de marchandises, ou dans la cale sombre et humide d'un navire. Pour tout dire, en un mot, la lumière solaire est l'agent d'assainissement à la fois le plus universel, le plus économique et le plus actif au-
quel puisse avoir recours l'hygiène publique ou privée. > (Duel aux.)
Koch a signalé, d'une façon générale, lesacides comme les agents qui entravent le mieux le développement «lu bacille du choléra. Sous ce rapport l'acide du suc gastrique est le meilleur préservatif, et l'on peut expliquer un grand nombre de cas de contagion par le fait de l'ingestion d'une grande quantité d'eau qui dilue outre mesure le suc gastrique, ou même traverse l'estomac à jeun sans s'y arrêter, et transporte du premier coup dans l'intestin un liquide contenant les dangereux microbes. Toute indigestion, le catarrhe de l'estomac et de l'intestin qui se traduisent par de la diarrhée, constituent une prédisposition favorable à l'invasion de la maladie.
Parmi les autres substances qui sont défavorables au développement du microbe et constituent par suite, jusqu'à un certain point, des remèdes préventifs contre le choléra, nous signalerons le sulfure de calcium, qui agit en produisant du gaz acide sulfhydrique, l'acide phénique, l'acide salicylique, le thymol, l'alcool, l'acide acétique (ou vinaigre), enfin l'huile de moutarde, qui, de même que les autres principes volatils déjà cités, constitue un excellent désinfectant en temps d'épidémie.
Nous parlerons, dans un chapitre spécial, de la pureté des eaux de boisson, qui importe aussi beaucoup, et des filtres perfectionnés inventés pour les purifier des microbes qui ne sont pas arrêtés par les filtres ordinaires.