CONSIDÉRATIONS
latum que je formulais au début de la dixième Conférence est démontré par une suite d’expériences décisives, qui ont été vérifiées par plusieurs savants, même de ceux dont l’esprit, imbu des préjugés scientifiques courants, regimbait le plus contre l’évidence ! Oui, le postulatum est démontré ; il est aussi évident que celui d’Euclide, ou bien il faut admettre que tout dans un organisme : fonction chimique, fonction physiologique, fonction histogénique, l’organisation et la vie procèdent des propriétés physico-chimiques de la matière minérale essentielle représentée par les corps simples; est le fruit de la génération spontanée selon le système de Lucrèce, c’est-à-dire du mouvement des atomes, comme M. Tyndall croit le faire admettre par l’expérience de l’arbre de Diane. Examinons encore une fois ce point de vue, pour bien montrer à quelle extrémité se trouvera réduite l’hétérogénie.
Rappelez-vous la définition du blastème : « Les éléments anatomiques, tels que fibres, cellules, peuvent s’y former comme dans un liquide amorphe dans lequel ne préexiste aucun de ces éléments.... Dans ce mode de naissance des éléments anatomiques, rien n’existant que des matériaux liquides, on voit ces matériaux se réunir presque subitement molécule à molécule, les uns aux autres, en une substance solide ou demi-solide.... La genèse des éléments est caractérisée par ce fait que, sans dériver exactement d’aucun des éléments qui l’entourent, ils apparaissent de toutes pièces, par génération nouvelle, à l’aide et aux dépens du blastème fourni par ces derniers ; ce sont, comme on le voit, des éléments qui n’existaient pas et qui apparaissent ; c’est une génération nouvelle qui ne dérive d’aucune autre directement. »
M. Ch. Robin, je vous l’ai déjà dit, grâce à la prudence avec laquelle il a formulé son système, ne peut pas être réputé spontépariste ; mais ce que le savant histologiste n’a pas voulu formellement exprimer, l’a été par M. N. Joly ; nous avons vu que, dans une discussion où il défendait la génération spontanée, les expériences de Pouchet et les siennes, il s’est exprimé en ces termes : « De la formation et du développement des tissus à la genèse des microzoaires
sur l’organisation
et des microphytes, et même à l’œuf ovarique des animaux supérieurs, où est la différence ? Ce sont pour nous des phénomènes très analogues, sinon complètement identiques ! » Et les expériences de M. Onimus concernant la formation des leucocytes aboutissaient à la môme conclusion !
Certainement M. Joly et M. Onimus appliquaient très logiquement la théorie du blastème et du protoplasma, et ils concluaient très légitimement il la génération spontanée : cela paraîtra très évident si l’on y regarde de près. Mais il n’y a plus de génération spontanée, pas plus pour les microzoaires, pour les microphytcs, pour l’œuf ovarique ou les leucocytes, que pour un organisée ou un tissu quelconque, si le blastème, le protoplasma, la matière organique ambiante de M. Joly ne sont pas simplement des combinaisons chimiques, des substances douées seulement de propriétés physico-chimiques, ce dont se contentait Cl. Bernard. Et, remarquez-le bien, M. Pasteur est, au fond, de l’avis du célèbre physiologiste : les vertus cle transformation dont il se contente, aussi bien que la voie de transformation continuelle de M. Van Tieghem, ne sont que des manières de parler destinées à remplacer une explication que l’on ne peut pas donner. Les vertus de transformation qui ne sont pas liées à l’organisation morphologiquement définie, ne sont rien, et M. Pasteur a beau s’en défendre, il est aussi bien que M. N. Joly et Pouchet, un spontépariste sans le savoir.!
Le microzyma étant ce qu’il est, ce qui a la vie en soi, ce qui est vivant per se — précisément ce que pensaient Kiiss et M. Virchow de la cellule — la génération spontanée n’a dorénavant d’autre objet que de prouver qu’il naît spontanément, non pas dans la matière organique ambiante, protoplasma ou blastème, mais dans la matière purement chimique et artificielle, contenant tous les principes immédiats que l’on admet dans celle-là. Il ne s’agit plus des questions un peu vagues qu’agitait Needham et plus près de nous Pouchet ! C’est la naissance spontanée du microzyma qu’il faut démontrer. C’est à ce point précis que mes recherches ont réduit le problème de la genèse des tissus des êtres supérieurs aussi bien que des infusoires, ciliés et non ciliés, et des microphytcs. Sans microzymas, pas d’organisation, et
sans organisation structurée, pas de vie : voilà ce qu’il iaut admettre aujourd’hui comme l’expression de la vérité absolue.
Et pour vous donner une nouvelle preuve de la vitalité indépendante des microzVmas, de leur singulière aptitude d’adaptation aux milieux, de l’inutilité d’un protoplasma quelconque pour leur multiplication et celle des infusoires non ciliés qui en proviennent par évolution, de leur activité chimique, même synthétique, que j’ai déjà tant de fois signalée, et aussi dans le but de rattacher les questions nouvelles que nous allons traiter à celles du début de ces Conférences, je vais rapporter une observation confirmative de celles que je vous ai fait connaître concernant la naissance d’organismes infusoires dans des milieux minéraux dépourvus .de matières plastiques.
M. Méhay (l) a observé qu’un mélange d’.acétate de soude, de nitrate et de phosphate de la même base, dissous dans une grande quantité d’eau (18gr d’un mélange à parties égales des trois sels dans 1000cc d’eau), subit bientôt une transformation fort intéressante : l’acétate de soude est plus ou moins complètement oxydé et transformé en carbonate tandis qu’il se dégage de l’azote. En même temps l’auteur a vu se former une matière d’apparence glaireuse, combustible, ne laissant que peu de cendre et fortement azotée qui, dit-il, « par sa constitution physique, présente quelques caractères de ressemblance avec les corps que certains chimistes considèrent comme semi-organisés. » M. Méhay n’a pas supposé que cette matière semi-organisée était la cause de la réaction observée ; ce qui l’a préoccupé, c’est « le mode d’action de l’acide phosphorique, lequel, dit-il, paraît jouer ici un rôle singulier, analogue aux actions dites de jjrésence ou aux ferments ! »
M. J. Béchamp (2) a repris l’étude de cette intéressante observation ; il a surtout porté son attention sur la matière glaireuse, et noté avec soin les circonstances de sa formation : elle n’est d’abord autre chose qu’une membrane gra-
(1) Comptes-rendus, t. LXXXI , p. 671 (1875).
(2) Ibid., t. LXXXIII , p. 158 (1876), et, in extenso : Annales de chimie et de physique (5), t. X , p. 278 (1877).
ET l’ HÉTÉROGÉNIE
nuleuse formée de micr'ozymas libres ou associés deux, à deux et en chapelets de grains, de très petites bactéries et, au début, de petits vibrions, le tout extrêmement mobile, dont l’ensemble constitue quelque chose comme la membrane proligère de Pouchet ou des zoogleas. Huit jours après cette première observation, un nouvel examen lui fit constater que les vibrions avaient disparu : ils étaient remplacés par de nouvelles bactéries. C’étaient là les vrais ferments, la cause réelle des réactions observées par M. Méhay. En effet, s’il empêchait leur naissance et leur multiplication par l’emploi de l’acide phénique ou de quelque autre moyen, les réactions ne se manifestaient pas. Et, preuve absolument concluante que c’étaient là lès ferments, c’est que, en même temps que l’acide acétique est en partie oxydé, que l’acide nitrique est peu à peu réduit et dégage de l’azote, il se forme de l’alcool. Et, chose digne d’attention, le mélange de microzymas et de bactéries, isolé du milieu où il est né, fluidifie l’empois et lui fait subir la fermentation acide ; mis dans du bouillon de levûre sucré, il intervertit le sucre de canne et produit, avec le glucose formé, de l’alcool et de l’acide acétique. Et par leur séjour dans l’empois et dans la solution sucrée, les bactéries du mélange se transforment, à un moment donné, par régression, en microzymas.
M. Méhay a démontré, comme moi, que les moisissures de son expérience (sa matière semi-organisée), dégagent de l’ammoniaque quand on les chauffe avec la chaux sodée. De plus, M. J. Béchamp s’est assuré que la substance de la matière glaireuse contient de la cellulose ou, du moins, quelque chose de semblable, capable de fournir du glucose par l’action de l’acide sulfurique. Et M. J. Béchamp, s’élevant à des considérations d’un ordre élevé, après avoir démontré l’inactivité personnelle du phosphate de soude et de l’acide phosphorique, fait observer que l’intensité de la réaction est en rapport avec la quantité et la qualité des ferments développés, et conclut qu’ « il est démontré, une fois de plus, que les phénomènes de fermentation proprement dits sont toujours des phénomènes de nutrition ; car, dans cette expérience, nous assistons à un mode de synthèse de la matière organique, dans lequel l’appareil est
constitué par l’organisme le plus simple que l’on connaisse, le microzyma, lequel consomme et utilise des matériaux purement minéraux : le carbone et l’hydrogène de l’acétate de soude, l’azote de l’acide nitrique, et l’oxygène de tous les deux. Le phosphate de soude et les matières minérales ambiantes fournissent les autres éléments dont un organisme a besoin pour se constituer. »
Oui, les microzymas atmosphériques tombés dans le milieu artificiel presque minéral de M. Méhay s’y sont adaptés et, passez-moi l’expression, à l’aide des matériaux qu’ils ont eus sous la main, ils ont opéré la synthèse de la cellulose et de la matière azotée, etc., dont ils avaient besoin pour se multiplier et pour évoluer en vibrions, puis en bactéries. Et ces substances étant formées, ils ont produit en eux-mêmes l’alcool qui a été trouvé parmi les produits de la réaction, et la zymase qui intervertit le sucre de canne ou fluidifie l’empois ! Nouvel exemple prouvant qu’une zymase n’est pas un produit d’altération, puisqu’on ne peut pas dire que ce qui est formé par synthèse est quelque chose d'altéré.
Encore une fois, c’est dans des milieux semblables que l’hétérogénie est tenue de prouver qu’un microzyma, une bactérie, un vibrion, peuvent naître spontanément. C’est à ces sortes d’expériences que se trouvent acculés les savants qui s’imaginent qu’il y a de la matière vivante — protoplasma, blastème , matière organique ambiante — et pourtant dépourvue de structure.
Oui, cette merveilleuse vertu d’adaptation aux milieux, des microzymas, leur résistance vitale, leur pérennité, dirai-je volontiers, expliquent comment et pourquoi ils sont imputrescibles ; comment on les rencontre dans la craie, dans beaucoup de calcaires et d’autres roches, dans plusieurs eaux minérales, dans le sol et même, ainsi que l’a démontré M. Le Ricque de Monchy (I), dans le bicarbonate de soude du commerce.
Nous voici ramenés à la solution du problème de l’origine des microzymas, puisque cette expérience, comme tant d’a(utres, nous les montre possédant une existence indépendante avec une puissante activité physiologique.
(J) Comptes-rendus, t. LXVI , p. 363 (1868).
ET l’hÉTÉRO.GÉNIE
Et à propos de cette question d’origine, je ne veux pas soulever de discussion métaphysique. Je resterai dans le domaine de l’observation et de l’expérience en recherchant avec vous d’où viennent les microzymas atmosphériques.
Ce sont des faits démontrés, vérifiés, contrôlés : Oui, il y a des microzymas atmosphériques, et il y en a de géologiques : dans la craie et d’autres calcaires, dans d’autres roches et dans le sol que nous cultivons ; et tous les êtres vivants en contiennent, non pas accidentellement dans tel ou tel point de leur organisme, mais nécessairement puisqu’ils sont les agents des actions chimiques qui s’y accomplissent, les facteurs des cellules, les constructeurs de leurs éléments anatomiques et de tous leurs tissus. Et ces microzymas, qui étaient confondus sous l’appellation de granulations moléculaires, matière amorphe supposée sans structure et sans vie, dont la chimie, la physiologie, l’histologie et la pathologie ne tenaient aucun compte ; dont les savants ne s’occupaient que pour en déclarer l’insignifiance; qui ne tenaient aucune place dans leurs préoccupations doctrinales ; oui, ces microzymas ont aujourd’hui leur place, une très grande place, au soleil de la Science ! Us s’imposent même à ceux dont ils gênent les systèmes préconçus î
Et tous ces microzymas d’origine si diverse, doués d’activité chimique variable, ont une commune aptitude : celle d’évoluer pour apparaître sous la forme de bactéries et de tous les états morphologiques, vibrions, amylobacters, qui précèdent la forme bactérienne. Enfin, c’est grâce à ces microzymas que j’ai pu expliquer les expériences des spontéparistes, que M. Pasteur a laissées sans explication. C’est là un résultat expérimental dont l’importance est aussi grande que sa signification était inattendue. J’ai, depuis longtemps, été frappé de ce fait étrange qu’un peu d’air, de craie, de poussière des rues, de terre arable, de telle ou telle eau ; ou un peu de tel ou tel tissu animal ou végétal quelconque, dans des milieux appropriés, y produisent des bactéries. Qu’y a-t-il donc de commun entre l’air, la craie, la poussière des rues, un peu d’eau et un animal ou un végétal, pour qu’ils produisent ainsi des bactéries? Vous le savez : c’est le microzyma !
Rappelez-vous que c’est après les avoir découverts dans la craie, dans d’autres roches calcaires et dans la terre arable, que j’ai nommé microzymas les petits corps qui apparaissent dans l’eau sucrée exposée à l’air, avant la naissance des moisissures, et que je les ai rapprochés d’autres molécules animées comme eux du mouvement brownien !
M. le professeur Estor, écrivant sur les microzymas, a dit à propos des organisme^ de la craie :
« Un peu d’étonnement était permis à la première mention d’une découverte aussi inattendue. La craie, extraite à des profondeurs souvent considérables, contient des êtres vivants qui sommeillaient peut-être depuis des siècles, et qui n’attendaient pour revivre qu’un peu de chaleur et d’humidité, c’est-à-dire un milieu favorable. Ce ne fut pas le seul sentiment exprimé : l’apparition des microzymas a eu les honneurs d’une grande découverte. On rit beaucoup de la résurrection de ces petits êtres cTe quelques dix millièmes de millimètre, comme on a ri il y a quarante ans du sarcode de Dujardin (1). »
Je ne veux pas vous dire les noms des rieurs dont parlait M. Estor, quoiqu’ils méritassent ce châtiment, parce qu’ils étaient incapables de comprendre. Mais il y en a un qui, lui, a bien compris, qui sait ce qu’il fait, et qui, pour donner le change au public, qu’il ne respecte pas, veut faire croire que la théorie du microzyma dérive des hypothèses ou des systèmes de Buflon et de Turpin. Ecoutez plutôt, c’est M. Pasteur qui parle :
« M. Béchamp, professeur do la Faculté de médecine de ' Montpellier, dédaignant les expressions que je viens de rappeler (- molécules organiques de Buffon ; globulins punctiformes de Turpin), les a changées pour celle d emicrozgma, tout en gardant les opinions et les erreurs qu’elles représentaient. Ce savant désigne du nom de microzyma tous ces globulins punctiformes qu’on rencontre dans la plupart des liquides organiques soumisau microscope, et il leur attribue, avec Turpin, la faculté de jouer le rôle de ferments, celui également de se transformer en levûre de bière et en divérs
(1) A. Estor, Des microzymas. Revue des sciences naturelles de Dubreuil, t. I, p. 530.
ET M. PASTEUR
organismes. Le lait, le sang, les œufs, l’infusion d orge, etc même la craie, en contiennent, et nous avons main-
tenant, piquante découverte à coup sûr, l’espèce microzyma cretae. Les personnes, et je suis de ce nombre, qui ne voient dans ces granulations des liquides organiques que des choses encore indéterminées, les appellent granulations moléculaires ou granulations mobiles, parce qu’elles ont le mouvement brownien. Les mots vagues conviennent aux connaissances vagues. Quand la précision dans les termes ne correspond pas à des idées nettes résultant elles-mêmes de l’observation des faits rigoureusement étudiés, il arrive tôt ou tard que les faits imaginaires disparaissent, mais les mots créés prématurément pour les, représenter, restent dans la Science, avec une signification erronée qui nuit au progrès au lieu de le servir (l). »
(1) L. Pasteur, Etudes sur la bière, p. 120 (1876). C’est dans le paragraphe de ce livre qui est intitulé : Culture du mycoderma aceti à l’état de pureté , que M. Pasteur a écrit ce que je viens de citer. J’ai déjà fait voir en quoi M. Pasteur se trompe quand il s’imagine que son mycoderma aceti est la même production que la Mère de vinaigre, qui portait déjà le même nom; l’auteur qui parle volontiers des faits rigoureusement étudiés par lui, a fait là une grossière confusion. Mais en faisant sa critique du microzyma à propos de son mycoderma , il s’est proposé , adroitement, un autre but, qui est de faire croire que je l’avais confondu avec un microzyma. En effet, voici le début du paragraphe :
« Les cultures de mycoderma aceti n’ont pas échappé, dit-il, aux nombreuses causes d’erreur qui entourent les observations faites sur les organismes microscopiques. Cette petite moisissure est encore, pour beaucoup d’auteurs , une de ces espèces polymorphes susceptibles de modifications profondes , dépendant des conditions de leur culture : elle pourrait être, tour à tour, bactérie, vibrion, levûre de bière , etc.... A son sujet, on a vu renaître dans ces dernières années, sous un nom nouveau , l’ancienne hypothèse de Buffon sur les molécules Organiques , celle de Turpin sur les globulins punctiformes de l’orge, du lait, de l’albumine, celle du docteur Pineau de Nancy ou théorie de la pellicule proligère de Pouchet. » Et c’est après cela qu’il a écrit le morceau où il s’est mis du côté des rieurs qui se moquaient des microzymas ! C’est évident , M. Pasteur veut faire croire que j’ai pris son mycoderma pour un microzyma et que j’ai voulu prouver qu’il devient bactérie, vibrion, levure de bière, etc.... tandis que je me suis efforcé de le distinguer du microzyma de la Mère de vinaigre, en démontrant qu’il n’évolue pas en bactérie et qu’il ne forme pas de levûre de bière ! Cela peut être habile , mais ce n’est pas loyal!
M. Pasteur, qui sait parfaitement quelle influence lui donne la haute situation qu’il occupe , sait aussi que peu d’hommes , même parmi
J’ai donné tout le morceau pour plusieurs motifs : d’abord afin que vous constatiez bien que M. Pasteur s’est mis du
les savants , sont en état ou consentent à se donner la peine de vérifier les textes et de remonter aux sources. Le soin de ma dignité et l’intérêt de la Science m’obligent d’insister davantage sur certaines allégations de mon très habile contradicteur, parce qu’elles ont le tort de présenter sous un faux jour et mes travaux et mes idées. Si l’intérêt de sa réputation et de sa gloire l’obligent d’agir comme il fait; celui de la Science et de la vérité autant que la. souci d’une bonne renommée m’imposent l'obligation de me défendre.
M. Pasteur, qui a trouvé piquante ma découverte des microzymas dans la craie , me permettra, à coup sûr, de trouver poignante sa découverte qui consiste à faire de moi un disciple de Buffon , de Pouchet, c’est-à-dire un sectateur de la génération spontanée! Et ce n’était pas assez de ce que je viens de relever; plus loin ( loc . cit., p. 180), après s’étre écrié : « — N’est-elle pas chimérique l’hypothèse de la génération spontanée ? » M. Pasteur continue et s’écrie encore : « N’estelle pas également condamnée l’hypothèse de la transformation possible de la levûre en Pfinicillum glaucum, en bactéries, en vibrions, ou inversement, comme le veulent les théories de Turpin , H. Hoffmann, Berkeley, Trécul , Hallier, Béchamp.... » Ah! comme il mériterait d’être sévèrement repris l’homme qui se permet d’écrire ainsi : je me borne à lui dire : Mais, Monsieur, je vous mets au défi de citer un seul mot de moi où j’ai dit que la levûre se transforme en bactérie, et un vibrion , une bactérie en levûre ! En vérité, la Science et le public méritent plus de respect que vous ne leur en témoignez !
Mais ces Conférences sont, depuis le commencement, la réfutation de cette page de M. Pasteur. Il est faux que la théorie du microzyma procède de Buffon, de Turpin et de Pouchet. Il est faux qu’elle procède des études de M. Pasteur sur la culture de son mgcoderma aceli qu’il n’a pas su distinguer du microzyma de la Mère de vinaigre : celui-là ressemblant à celui-ci , pour la grandeur, comme un éléphant à un pachyderme de petite taille! Il est faux qu’elle procède des molécules organiques de Buffon, que M. Pasteur ne connaît pas, ou de la génération spontanée que j’ai combattue expérimentalement avant lui et mieux qu’il ne l’a fait. Il est faux, enfin, que j’aie considéré toutes les granulations moléculaires , comme étant des microzymas: nous nous sommes catégoriquement expliqués à cet égard, M. Estor et moi, dès que nous avons abordé l’étude des microzymas animaux! En écrivant cette page, que je voudrais, avec bien d’autres, effacer de son livre, j’ai le regret de le redire : M. Pasteur en a imposé au lecteur ou il n’a pas compris!
Pour ce qui est des microzymas cretae , M. Pasteur lui-même , il est vrai que ca été sans le savoir, en a constaté l’existence dans son travail sur la coagulation du lait, phénomène auquel il n’a rien compris.
Quant à l’idée que le mot de microzyma éveille dans l’esprit de tout homme que la passion n’aveugle pas, elle est d’une précision lumineuse. Oui, M. Pasteur a raison, les mots vagues conviennent aux connaissances vagues! Mais qui donc les emploie de M. Pasteur ou de moi : c’est ce qu’il faudra examiner avec soin. Pour le moment, je ne dirai que ceci : à l’époque où il a écrit la page blessante que j’ai
ET M. PASTEUR
côté des rieurs, à l'occasion des microzymas en général, et de ceux de la craie en particulier ; ensuile pour vous faire comprendre que si M. Pasteur est un chimiste habile, il est en même temps un écrivain ingénieux : il faut en eft'et beaucoup d’ingéniosité pour faire de moi un disciple de Buffon et de Pouchet, c’est-à-dire un spontépariste : ce tour de force littéraire peut tromper certain public, mais non pas vous qui savez ce que je pense du système de Buffon et de la génération spontanée ; enfin, retenez bien cc qu’en 1876, M. Pasteur pensait des granulations moléculaires : elles ne sont pas des choses négligeables, mais quelque chose d’indéterminé. Sans doute, M. Pasteur fera cesser l’indétermination ; il trouvera tout seul, comme une grande découverte lui appartenant, qu’il y a des granulations moléculaires qui sont organisées, qui sont des ferments, qui évoluent en bactéries ; qu’il y en a même dans certaines roches et dans la terre cultivée, de même qu’il avait et a découvert bien des choses, lui et ses élèves, après que je les avais publiées. Nous aurons, par . la suite, d’autres découvertes du même genre, de M. Pasteur. En attendant, laissez-moi vous dire comment M. Pasteur s’y est pris pour
citée, il a été obligé de définir le mot germe , et il a répondu textuellement ceci : <i Dans toutes les questions que j’ai eu à traiter, dit-il, qu’il s’agisse de fermentations ou de générations spontanées , le mot g'erme voulait dire surtout origine de vie. » (loc. cil., p. 302). Et , plus tard, quand il a fallu absolument compter avec le micro zy ma , qui a remplacé ce mot correctement formé , qui exprime si distinctement l’idée qu’il représente, par des mots mal formés, des expressions embarrassées ou des noms amphibologiques empruntés à l’Allemagne, comme microbe , microbe en point, microbe eh point double , corpuscules germes, micrococcus , diplococcus , etc.? Les microzymas, encore une fois, sont des réalités tangibles, morphologiquement et, fonctionnellement définies ! En est-il de même de Yorigine de vie de M. Pasteur? Ce sont bien les connaissances vagues qui conduisent à concevoir les vertus de transformation que l'ébullition détruit dans la matière où l’on ne sait rien voir de structuré et l’expression origine de vie.
Oui , les mots vagues conviennent aux idées vagues : M. Pasteur a raison ! mais c’est, à son système renouvelé de Spallanzani , de Bonnet et d’une époque plus ancienne que cela s’adresse. En dernière analyse, il se trouvera que tous ceux dont M. Pasteur a combattu les expériences, même Pouchet, auront raison contre lui quand la théorie du microzyma sera comprise : M- Pasteur le sait bien; c’est pour cela qu’il s’efforce de l’abîmer !
montrer que la théorie du microzyma n’est qu’une pâle imitation du système de Turpin. Ce nous sera un moyen de mieux connaître la pensée de M. Pasteur au sujet de la matière vivante.
« Voici, dit-il ( loc . cit., p. 121), un résumé du système de Turpin fait par lui-même. C’est toute une biogenèse qui laisse loin derrière elle la théorie des microzymas de M. Béchamp , les descriptions de M. Fremy sur l’hémiorganisme , celles de M. Trécul sur la naissance des bactéries et de la levûre lactique.....
«Lorsqu’une matière muqueuse n’offre rien d’apercevable au microscope , comme par exemple , de la gelée , de la gomme dissoute , du blanc d’œuf , de la sève simplement épaissie en cambium naissant, nous la nommons matière organique ou matière organisable. On lui accorde l’imprégnation de la vie organique au degré le plus simple , on la considère comme les matériaux encore isolés de l’organisation. On suppose que les molécules invisibles dont se compose cette matière organisable, se rapprochent, se combinent et servent, par l’effet de cette association, à construire les divers organes élémentaires des futurs tissus....
» N’est-il pas plus vrai de penser que la matière organisable est do toute origine , formée d’innombrables globulins trop ténus et trop transparents encore pour pouvoir être appréciables à des moyens microscopiques actuels, et que ces globulins, toujours doués de mouvement et de leur centre vital particulier, mais dont un grand nombre avortent, sont tous capables de se développer isolément, soit en un organe élémentaire du tissu, soit en un végétal mucédiné ?
» La matière organisable peut, suivant ses états successifs de développement ou d’âges et suivant les diverses formes qu’elle prend dans les tissus, être distinguée par des dénominations particulières. «
M. Pasteur donne ensuite la classification des différents tissus , tels que Turpin les supposait naissant de ses globulins : tissu amorphe ou globuliné; tissu vèsiculeux où les globulins se vésiculisent ; tissu filamenteux ou tubuleux où les globulins se filent ou se tubulisent , et continue pour conclure comme ceci :
ET M. PASTEUR
« Ce sont ces idées purement hypothétiques et tombées dans l’oubli que MM. Fremy, Trécul, Béchamp , H. Hoffmann, Hallier, etc.... voudraient faire revivre de nos jours et opposer à la théorie si claire, si bien appuyée par les faits , des germes en suspension dans l’air ou répandus à la surface des objets, des fruits, des bois morts ou ■ vivants, etc »
Il ne m’appartient pas de prendre la défense de M. Fremy et de M. Trécul : Mais Turpin, que M. Pasteur traite avec autant d’irrévérence que Bufton, Turpin est mort, et je soutiens qu’il avait mieux compris que lui ce qu’est l’organisation dans son essence. C’est ce qu’il faut prouver.
Je ne sais pas si les globuline punctiformes sont des microzymas , ni s’ils sont les granulations moléculaires des auteurs. Mais , ce que je sais avec certitude , c’est qu’à 1 l’époque où j’ai aperçu et distingué les microzymas pour la première fois , sous le nom de petits corps , dans l’eau sucrée exposée à l’air, je ne connaissais les granulations moléculaires pas même de nom, ni les travaux de Turpin. Ce que je sais, c’est que je ne les ai pu apercevoir distinctement qu’à l’aide d’un très fort grossissement; celui que i M. Pasteur a employé dans ses recherches sur les corpuscules organisés de l’atmosphère (350 diamètres) était insuffisant pour les lui faire apercevoir autrement que comme quelque chose de vague ; et nous avons vu , dans la quatrième Conférence (p. 200), d’après M. Joly, que M. Pasteur a été forcé d’avouer « qu’on ne saurait distinguer le i germe de la bactérie qui apparaît la première dans les infujj sions , et encore moins assigner la présence de ce germe , s’il était connu , parmi les corpuscules organisés des poussières en suspension dans l’air. » On ne savait des granu- \ lations moléculaires que leur existence comme matière !: amorphe et comme douée du mouvement brownien qu’elle par- | tagemême avec la matière purement minérale qui est très divijj sée ; je n’ai jamais prétendu les avoir le premier observées ;
. mais après la découverte des petits corps et des microzyj mas de la craie , je les ai fait sortir de leur obscurité et 1 de leur néant, en démontrant que certaines d’entre elles,
• dans les organismes vivants de tout ordre, sont des micro-
z y ni as semblables à ceux de l’air et de la craie ou d’autresroches! C’est là une vérité solidement fondée que M. Pasteur, malgré toute sa puissance et toute son habileté , ne ; parviendra pas à déraciner !
Sans doute , Turpin a doué ses globulins de certaines.' propriétés histogéniques ; je n’ai pas à examiner s’il a bienn ou mal vu; mais j’affirme et je vous prends à témoins , quec’est tout à fait gratuitement que M. Pasteur prétend faire découler la théorie du microzymadu système des globulins;: je n’ai jamais soutenu qu’un microzyma se vésiculise, se file ou se tubulise ou végète en filaments mucédinés. Je n’insiste pas davantage , et je vais vous montrer ce que M. Pasteur combat dans le système de Turpin.
Quelle que soit la nature des globulins, il y a dans ce que M. Pasteur a cité du système de Turpin, un point de vue philosophique très profond que vous avez sans doute, aperçu , et que je n’aurais pas manqué de mettre en lumière si j’avais eu l’occasion de lire le Mémoire d’où M. Pasteun a extrait le résumé qu’il juge si mal.
Rappelez-vous ce que je vous ai dit des blastèmes etl des protoplasmas. Evidemment, c’est contre ces systèmes: que Turpin s’élevait. 11 lui répugnait de croire que la vie s’imprôgpe dans des matières semblables où l’on suppose que n’existe rien d’organisé , de figuré , de structuré. I cherchait pour support de la vie quelque chose de mon phologiquement défini qu’il trouvait dans ses globulins comme Buffon d’ans ses molécules organiques ; précisémen ce que, plus tard , la philosophie cherchait avec Oken , e Eenle. M. Virchow , après Kiiss, a cru que la cellule était ce support de la vie. D’abord disciple de Kiiss et sectateui de la théorie cellulaire (et M. I'asteur le sait bien) , je n’a: pas trouvé dans la cellule la fixité voulue, laquelle est dam le microzyma. Voilà ce que M. Pasteur n’a pas vu dans le résumé du système de Turpin. Et maintenant, que le micro zyma soit ce que cherchait la pensée philosophique d’ui Buffon, d’un Oken , d’un Henle, d’un Turpin , je le veur bien ; mais prétendre que la théorie du microzyma procédé de Buffon ou de Turpin, c’est une injustice manifeste!
Et, maintenant, n’est-il pas évident que M. Pasteur, er
ET M. PASTEUR
philosophie naturelle , au point de vue que je viens de préciser, n’est de l’avis d’aucun de ces hommes illustres? De qui partage-t-il donc le sentiment?
J’ai toujours craint, tant sa pensée est souvent ondoyante et diverse , de ranger M. Pasteur dans la catégorie des savants qui font procéder la vie des forces physico-chimiques de la matière. Mais après la profession de foi qu’il vient de faire en condamnant les passages qu’il a cités de Turpin, l’hésitation n’est plus possible. Il est clair que M. Pasteur est un partisan delà théorie du blastème et du protoplasma: avec Cl. Bernard il admet la vie dans une matière non morphologiquement définie , mais définie seulement par sa composition physico-chimique. Bref, SI. Pasteur croit qu’il existe de la matière vivante sans structure , des transformations chimiques sans cause, lorsqu’il parle « des changements qui s’effectuent.... dans le plasma des spores en germination , de son mycélium, lesquels s’accompagnent de la formation de l’alcool, etc. » (voir 8e Gonf., p. 356); et M. Pasteur, qui combat la génération spontanée des infusoires et des ferments , l’admet quand il s’agit de la formation des cellules et des tissus plus élevés dans les organismes supérieurs.
Mais les idées purement hypothétiques de Turpin et de Buffon , auxquelles il rattache si facilement la théorie du microzyma, M. Pasteur les remplace par la théorie « si claire, si bien appuyée par les faits , des germes en suspension dans l’air ou répandus à la surface des objets , des [ fruits , des bois morts ou vivants , etc. » C’est-à-dire que tous les faits d’histogenèse sont expliqués par les germes de l’air, aussi bien pour les ferments que pour tous les êtres, y compris l’homme! Est-ce bien là l’extension que M. Pasteur veut donner à la théorie des germes partout répandus ? Il faut le croire, puisqu’il a écrit cela sans restriction aucune; quoi qu’il en soit, bien des choses seraient inexplicables dans la pathogénie selon M. Pasteur, si on ne le considérait pas comme professant la théorie du protoplasma! et, malgré tant de vérifications, le savant chimiste continue à ne voir dans le lait, dans le sang et, par suite, dans tous nos organes, rien qui puisse être considéré
ORIGINE DES MICROZYMAS
comme le germe d’une bactérie ! L’œuf non plus ne contiendrait rien de semblable.
Après cette digression un peu longue , mais dont l’utilité • vous apparaîtra plus tard, je reviens aux microzymas.
Redisons d’abord qu’ils deviennent bactéries , par évolution , quelle que soit leur provenance.
Il importe grandement de savoir si ceux de l’atmosphère1 sont d’espèces particulières, faits exprès et sans lien de parenté avec les microzymas des êtres organisés, végétaux, et animaux de tout ordre? S’ils ont été faits exprès pour devenir bactéries ou pour produire les autres organismes microscopiques que l’on appelle ferments; et s’ils ont été primitivement disséminés dans l’atmosphère , il n’est pasétonnant qu’on les rencontre dans la craie , dans le sol, dans i les eaux , à la surface de tous les objets ! Nous n’avons donc à nous occuper que de l’origine des microzymas atmosphériques et à nous demander s’ils n’ont de commun avec ceux;; des organismes d’ordre quelconque, que de pouvoir devenir i bactériens ou vibrioniens ?
Et n’allez pas croire que la question soit posée pour le plaisir de la résoudre une fois de plus, puisque dans lecours de ces Conférences , j’ai déjà suffisamment fait entrevoir quelle est mon opinion, et que je l’ai nettement exprimée dans une publication déjà ancienne. En effet, je vous ai i souvent dit que le microzyma, qui est ce qui peut devenirr bactérie, est aussi ce qui reste quand un organisme, une1 cellule , un tissu se détruisent physiologiquement pendant' la vie ou après la mort , quand sa destruction est totale.. Mais on ne le croit pas, embarrassé que l’on est par les? doctrines régnantes touchant l’essence de l’organisation et le rôle excessif que l’on attribue aux germes atmosphériques.
D’une part , il y a des savants qui , comme physiologistes? et comme médecins, ne pouvant pas admettre le système et j les hypothèses de la panspermie continue ou discontinue,, morbigène ou non morbigène de M. Pasteur, m’opposent la I question préalable et me disent que les microzymas sont des microbes déguisés., croyant que je veux, par un détour, atteindre le même but que ce savant.