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DES MOTS SUR LES IDÉES

Ces paroles sont aussi vraies qu’elles sont profondes. Certainement les mots ont une influence souvent excessive sur le développement de nos idées. Les mots qu’emploient les chimistes, depuis Lavoisier, sont l’expression d’idées justes, qui rappellent des faits vrais: voilà pourquoi, depuis un siècle, la chimie progresse avec tant d’assurance en se perfectionnant. Mais si les idées que les mots expriment sont fausses, c’est une preuve que les faits qu’elles rappellent ont été mal observés ou mal interprétés ; et s'il est vrai que les langues constituent de véritables méthodes analytiques, il en résulte que si les données sont insuffisantes ou inexactes, l’analyse ne conduira qu’à des solutions indéterminées, ou à des conclusions fausses.

Les mots de ferment et de fermentation me paraissent, de plus en plus, être de ceux qui n’expriment que des idées fausses ; sans doute parce que les faits qui les ont fait naître, pour certains qu’ils fussent, ont été mal interprétés. Ils ont été formés à une époque où la matière était mal connue, et plus mal l’essence des phénomènes chimiques, surtout l’essence de ceux qui ont trait à la biologie. Ils ont été conservés plus tard, quoique l’on connût mieux l’agent que l’on nommait le ferment et que Lavoisier eût fait connaître, par exemple, la relation qui lie les produits de la fermentation alcoolique au sucre et à la levûre. Ils sont encore employés aujourd’hui, bien que tout le monde admette que le ferment est un être vivant, et la fermentation un phénomène physiologique. C’est que, subissant l’empire des mots, l’on continue de regarder les ferments, leurs fonctions , jusqu’à leur vitalité, comme étant d’ordre particulier et sans analogue.

La conséquence de cet empire des mots sur les idées, c’est que l’histoire se répète : on donne comme un progrès réalisé, ce qui, au fond, n’est qu’imitation.

Jadis, il y a eu des médecins qui transportaient à la pathologie et à la thérapeutique les systèmes chimiques qui étaient reçus de leur temps. Les vrais médecins les appelaient des chimiatres et leur doctrine le chimisme.

On imagina aussi la théorie des germes morbifiques. M. Ch. Robin a rappelé « que Kircher d’abord, et plus tard Linné, supposèrent que les maladies épidémiques recon-

PANSPERMIE MICROBIOTIQUE

naissent pour cause des germes invisibles qui flottent dans l'atmosphère , pénétrent dans l’organisme , et y produisent des troubles plus ou moins graves en s’y développant d’une vie parasite (1). »

Ch. Bonnet, qui était oviste, conséquent avec son système panspermique, supposait « que le principe de la vie est précisément le principe de la mort , et que ce qui nous fait vivre est réellement ce qui nous fait mourir. » Cependant son système avait un défaut grave : si le germe préexiste dans l’œuf avant la fécondation et que celle-ci ne constitue qu’une circonstance accessoire, une condition extérieure du développement du nouvel être ; « pourquoi, lui demandait-on, les germes qui s’introduisent dans les mâles ne s’y développent-ils point ? » Il répondait que les femelles seules étaient pourvues dos moyens propres à les retenir, à les fomenter, et à les faire croître.

Bonnet avait ainsi une infinité de réponses à toutes sortes de difficultés. Son système l’avait obligé de supposer l’existence de germes originairement monstrueux, ce qui avait beaucoup scandalisé Buffon : « Quelques anatomistes, dit celui-ci, préoccupés du système des germes préexistants, ont cru de bonne foi qu’il y avait aussi des germes monstrueux, et que Dieu avait créé ces germes monstrueux dès le commencement ; mais n’est-ce pas ajouter une absurdité ridicule et indigne du Créateur à un système mal conçu ? » Bonnet se contentait de répondre qu’ « il ne fallait pas dire, cela est sage, donc Dieu l’a fait ; mais il fallait dire, Dieu l’a fait, donc cela est sage. Or, on ne démontrait point que Dieu eût fait des germes monstrueux (2). »

Mais si Ch. Bonnet a admis l’hypothèse « des germes originairement monstrueux , » je n’ai pas pu m’assurer qu’il eût admis des germes originairement morbifiques. La gloire d’en concevoir l’existence était réservée à M. Pasteur, après Kircher et Linné ; nous verrons aussi, que, comme Bonnet, ce savant a réponse à toute objection que l’on peut faire à son système.

Quoi qu’il en soit, ces systèmes étiologiques ne préva-

(1) Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, article Germes.

(2) Ch. Bonnet, Considérations sur les corps organisés.

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