PARIS
LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE et FILS
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AVIS AU LECTEUR
Vers la seconde moitié de ce siècle, la question des générations spontanées a de nouveau été agitée parmi les savants. Les uns soutenaient, avec preuves à 1 appui, comme Needham au siècle dernier, que les infusoires , les vibrioniens, par exemple, naissent de toute pièce de la matière organique des infusions ou des macérations ; les autres démontraient, comme Spallanzani, le contradicteur de Needham, qu ils avaient pour origine des germes vivants universellement répandus. Cependant certaines expériences fort bien faites, de Pouchet et de M. Victor Meunier, étaient restées inexpliquées, et ces savants avaient conservé le droit de soutenir qu’ils n’avaient pas été vaincus.
Quoi qu’il en soit, ces discussions ont eu pour résultat de faire renaître une autre vieille erreur. M. Ch. Robin a fort opportunément rappelé que le P. Kircher, au dix-septième siècle, et plus tard Linné, avaient supposé que les maladies épidémiques reconnaissent pour cause des germes invisibles qui flottent dans l’atmosphère, pénètrent dans l’organisme et s’y développent en parasites. Plus près de nous, Raspail a renouvelé cette manière de voir. Cependant un naturaliste fort distingué, Félix Dujardin, qui a traité, ex professo, des infusoires, écrivait, en 1841, que « les différents liquides de l’organisme, la salive, le sérum, le lait et le pus quand ils commencent à s’altérer, la matière pulpeuse qui s’amasse autour des dents, les sécrétions morbides, etc., peuvent présenter une prodigieuse quantité d a vibrioniens. » Et il ajoute : « On conçoit, d’après cela, qu’on ne serait nullement fondé à attribuer à leur présence la cause de certaines maladies. »
Nonobstant, avec une apparence plus scientifique, l’opinion de Kircher, de Linné, de Raspail tend à s’imposer ù. la médecine comme un progrès. La spontanéité morbide, que
AVIS AU LECTEUR
les plus savants médecins proclament, est obstinément niée ; on conteste que la maladie naisse de nous et en nous ; on assure que les maladies de l’homme et des animaux n’ont pas d’autre cause que des geripes vivants, primitivement créés morbides pour rendre malades hommes et bêtes.
Gomment une si étrange manière de voir a-t-elle pu s’imposer aux savants qui l’enseignent, et à quelques médecins bons observateurs qui l’acceptent?
L’Ouvrage que nous publions aujourd’hui contient la réponse, avec les développements qu’elle a nécessités.
L’auteur, un chimiste, sans doute, a vécu assez longtemps dans les Facultés de médecine pour s’être, de bonne heure, assuré qu’aucun de ses maîtres ou de ses collègues les plus illustres n’a accepté la doctrine du parasitisme absolu que l’on prétend de nos jours imposer à la science. Ses recherches personnelles et celles qu’il a exécutées avec M. le professeur Estor, l’ont d’ailleurs conduit à formuler des conclusions contraires à celles que les parasitistes prétendent faire prévaloir. Il affirme hautement que la médecine est une science qui a ses lois et ses règles certaines; il a seulement cherché à fournir à cette noble science une base aussi solide que celle sur laquelle reposent, depuis Lavoisier, la chimie et la physique.
Au milieu de l’admirable concert des découvertes dont toutes les sciences se sont enrichies, et qui ont constitué celles que nous venons de nommer de telle sorte qu’elles sont en état de créer leur objet, comment se fait-il que la biologie, qui, pourtant, est si intimement liée il la physique et il la chimie, que l’on dit de la matière vivante qu’elle est physico-chimiquement constituée, oui, comment se fait-il que la biologie, dans toutes les directions de son vaste domaine, ne repose pas encore sur une base ayant la même solidité que celle de la physique et de la chimie ?
Comment se fait-il que des savants renommés en soient encore il employer les expressions vagues de constitution
AVIS AU LECTEUR
physico-chimique , de vertus de transformation que l’ébullition détruit, de voie de transformation continuelle, quand ils veulent expliquer les phénomènes qui s’accomplissent dans la matière des êtres vivants?
Comment se fait-il que des savants considérables qui, niant la génération spontanée, regardent pourtant le protoplasma comme formé uniquement d’eau et de principes immédiats plus ou moins nombreux, et admettent que tout dans l’être vivant, dans l’homme même, cellules et tissus, glandes, système circulatoire, système nerveux et tout son devenir, procède de ce protoplasma ? Mais c’est la génération spontanée triomphante!
Comment se fait-il, enfin, que de tels savants, quand ils considèrent l’homme malade, ne le regardent pas d’un autre œil qu’un tonneau rempli de bière ou qu’une cuve remplie de moût? et qui, parlant des maladies de l’homme, en parlent comme de ce qu’ils appellent improprement les maladies du vin, de la bière, leur cherchant les mêmes causes?
C’est tout simplement parce qu’ils n’ont pas l’idée de l’étroite corrélation qui unit la notion de vie à celle d’organisation morphologiquement définie. Ils sont comme cet homme pour lequel, comme l’a dit un médecin éminent (1), « la vie semble avoir quelque chose de désobligeant; il croit faire acte honorable et œuvre utile en cherchant à démontrer que la vie n’existe pas, et qu’il n’y a au fond de tout ce que l’on a désigne sous ce nom que des phénomènes physicochimiques. » En fait, à les entendre, il semble qu’il n’y a de vivant que les prétendus germes morbifères : la vie ne résiderait que dans ce qui procure la mort !
Les principes qui animent le présent Ouvrage s’éloignent absolument de ce système aussi bien que des théories communément reçues parmi les biologistes de l’Ecole. Les faits, qui servent de points d’appui ?i la doctrine nouvelle qui y est
(1) M. le Professeur Michel Peter. Bull. Acad, med 2° série, t. XII , p. 358.
AVIS AU LECTEUR
développée, affirment l’indissoluble union de la vie et de la structure dans une forme définie qui est le microzyma : l’atome structuré, vivant.
La théorie du microzyma fournit à la biologie une base expérimentale aussi stable que l’énoncé lavoisiérien qui a scientifiquement constitué la chimie, elle va droit contre l’hypothèse des spontéparistes et des parasitistes à la fois. Les microzymas ne sont pas des étrangers dans l’organisme et dans les maladies proprement dites ; les bactériens qu’on y peut observer ne sont pas les produits de germes qui auraient pénétré du dehors dans le corps.
Les microzymas sont à la racine même de l’organisation : sans eux pas d’organisation et pas de matière vivante. Les vibrioniens, que l’on prend pour les produits de la génération spontanée dans certaines expériences des spontéparistes où l’on a laissé les matières infusées, ne sont que le résultat de l’évolution des microzymas non tués de ces matières. Ce que l’on prend pour des parasites dans les maladies étudiées comme parasitaires par Davaine et depuis, ne sont que les formes évolutives des microzymas normaux des divers centres d’organisation, cellules, tissus, glandes du malade : les manifestations morphologiques de l’état morbide. C’est le microzyma devenu morbide ou l’une des formes de son évolution, dans un centre d’organisation donné, qui peut transmettre la maladie née de l’organisme sous les influences que les nosologistes savent spécifier. En fait, jamais on n’a pu communiquer une maladie caractérisée : fièvre typhoïde, variole, syphilis, etc., en prenant un microbe dans l’atmosphère, ce qui est la négation du système des parasitistes. Bref, le microzyma morbide est le fruit de la maladie qui, elle, est spontanée à l'origine et non pas produite par un microbe donné, créé originellement morbide!
Lille , 10 avril 1883.
AVANT-PROPOS
i La marche de l’expérience est si lente qu’un physicien qui voudrait attendre pour publier le résultat de ses travaux qu’il en fût entièrement satisfait, risquerait d’arriver au bout de sa carrière sans avoir rempli la tâche qu’il s’était imposée, et sans avoir rien fait pour la science et pour la société ; il faut donc avoir le courage de donner des choses imparfaites , de renoncer au mérite d’avoir fait tout ce qu’on pouvait faire, d’avoir dit tout ce qu’on pouvait dire ; enfin savoir sacrifier son amour-propre au désir d’être utile et d’accélérer le progrès des sciences. »
Lavoisier , 1772 : Premier Mémoire sur la destruction du diamant. (Mémoire de l’Académie royale dea > Sciences.)
Le livre que je me décide, enfin, à laisser paraître, est le fruit de longues recherches dont le point de départ a été l’étude d’un fait chimique très simple.
On avait annoncé que le sucre de canne pur, dissous dans l’eau distillée, s’intervertissait avec le temps , même à froid ; c’est-à-dire que ce sucre fixait ainsi les éléments de l’eau pour former les deux glucoses, de pouvoirs rotatoires inégaux et de sens contraire, dont le mélange constitue le sucre interverti.
Les chimistes savaient que l’interversion s’accomplit sous 1’inlluence des acides puissants, lentement à froid, presque instantanément à l’ébullition. Il eût été remarquable qu’une réaction aussi profonde , qui détermine un dédoublement de la molécule du sucre, pût s’accomplir sans cause provocatrice. J’ai donc répété l’expérience. L’interversion eut lieu, mais je notais en même temps qu’il y avait une moisissure dans la solution; je n’en tins pas compte d’abord, et je publiai le résultat comme une confirmation du fait annoncé. Toutefois j’avais varié l’expérience : dans l’une des solutions j’avais ajouté du chlorure de zinc, et dans une autre du chlorure de calcium : il n’y eut de moisissure ni dans l’une ni dans l’autre, et le sucre ne fut point interverti. L’expérience, commencée en 18o4, fut publiée au commencement de l’année J8î)S.
En y réfléchissant, j’en vins à me demander si la moisissure ne serait pas la cause provocatrice de la réaction. Ce fut un trait de lumière. Après quelques essais plus ou moins démonstratifs, j’ai
AVANT-PROPOS
institué plusieurs séries d’expériences qui ont duré de 1856 à la fin de 1857. Le résultat fut concluant : l’eau froide n’opère aucune transformation du sucre de canne; l’interversion n’a lieu que consécutivement au développement de la moisissure. Et c’est ainsi qu’une recherche de chimie pure, en elle-même très simple, est devenue le point de départ d’études physiologiques qui m’ont occupé presque sans interruption pendant près de trente ans.
Le début a donc été modeste. Rien n’est plus ordinaire que de voir des moisissures se développer dans les solutions les plus diverses, organiques ou même minérales. Si je m’en étais tenu aux théories qui étaient reçues parmi les savants, j’aurais négligé la moisissure après avoir, en historien fidèle, constaté sa présence. C’est pour n’avoir pas considéré le fait comme une rencontre fortuite , qu’il en est résulté la découverte de la théorie physiologique de la fermentation et, plus tard, l’énonciation d’une doctrine nouvelle concernant l'organisation et la vie, dont ce livre contient l’histoire. Cette doctrine, sans doute, présente encore des imperfections; malgré celles que j’y aperçois, je la publie pourtant avec toutes les conséquences que j’ai entrevues; c’est que l’Age arrive ou je peux désespérer de pouvoir moi-même poursuivre l’achèvement d’un travail long, hérissé de mille difficultés et encombré de détails. C’est pourquoi j’ai le genre de courage dont parle Lavoisier : je sacrifie donc, pour le moins, mon amour-propre au désir d’être utile, mais avec l’espérance que l’on reconnaîtra l’effort tenté pour contribuer au progrès de la biologie expérimentale. Je prie le lecteur de tenir compte des difficultés du sujet, de l’élévation du but qu’il s’agissait d’atteindre et, ensuite, d’accorder au livre la bienveillance qu’il ne refuse jamais aux œuvres qui, bonnes en soi, ont été exécutées de bonne foi, sans parti pris et sans faire intervenir de pensées systématiques d’aucune sorte.
Je ne dois pas le dissimuler, le fait fondamental sur lequel repose la doctrine nouvelle, malgré les preuves les plus irrécusables, les vérifications qui ont été jusqu’à l’appropriation, n’est pas encore admis par tout le monde dont il contrarie les systèmes et les intérêts ; l’idée directrice d’ailleurs heurtait trop les opinions admises dans la science comme des vérités, pour ne pas soulever des objections. Je n’ai rien dû négliger : c’est là surtout ce qui m’a obligé de donner tant d’étendue à l’ouvrage.
J’ai dit que le début des recherches dont ces Conférences retra-
AVANT - PROPOS
VIÎ
cent la suite et les conséquences remonte à 1854. Il était presque impossible que durant une si longue période quelque rencontre et quelque contradiction ne se produisissent pas. On le sait, car « c’est là une chose dont nous sommes journellement témoins : quand on annonce une idée nouvelle, il se trouve certains esprits qui disent aussitôt qu’elle n’est pas vraie ; quand on leur a prouvé qu’elle est vraie, ils se consolent en disant qu’elle n'est pas nouvelle, et ils le prouvent facilement, car il est toujours possible, en consultant les anciens documents, d’y trouver une pensée quelconque qui se rapproche plus ou moins des opinions qu’on attaque (1). » Cela n’a pas manqué, et je serais bien heureux si l’on s’en était tenu là et si je n’avais eu que des réclamations de priorité à formuler, des moqueries à repousser et des erreurs à redresser ! Mais ce qui, je crois, ne s’était jamais vu, c’est d’être accusé publiquement, comme je l’ai été dans une circonstance particulièrement douloureuse, de m’être inspiré des idées et des travaux de quelqu'un qui n’avait encore rien publié quand je suis entré dans la carrière! La gravité de l’accusation s’est accrue des circonstances et du lieu oh elle s’est produite. J’ai été obligé de m’armer de tout mon sang-froid pour la repousser sans dépasser les bornes permises; mais j’en suis resté si vivement impressionné que je ne peux pas me dispenser de la rappeler, sans quoi le lecteur ne s’expliquerait pas pourquoi la rédaction de ces Conférences et de cet Avant-Propos a pris la forme
qu’elle a et que je ne lui aurais peut-être pas donnée.
Dans une séance de Section du Congrès médical international de Londres, en 1881, l’ordre du jour appelait la discussion sur le rôle des bactériens dans les maladies. M. Pasteur y prit la parole et, tout à coup, moi présent, avant que j’eusse dit un mot, il m’a d’abord confondu dans un commun anathème avec tous les sectateurs de l’hétérogénie. Je laissais dire, car je devais avoir la parole après lui. Mais bientôt je fus obligé de descendre de ma place pour venir m’asseoir en face de M. Pasteur, car il avait osé dire « que s’il y avait quelque chose d’exact dans ma manière de voir, je ne 1 avais conçu qu’en m'assimilant ses travaux et en modifiant mes idées d après les siennes, etc. » Bref, M. Pasteur venait de formuler une réclamation générale de priorité et 1 accusation de plagiat la plus inouïe. D’une voix indignée j’ai aussitôt porté à M. Pasteur le défi de prouver son assertion, le prévenant que j’allais, moi, lui prouver que le contraire était vrai. M. Pasteur, se refusant à une
(lj Dumas, Philosophie chimique, p. 173. Edition de 1336.
Vil T
AVANT - PROPOS
discussion publique, a quitté la séance. Le Times du 8 août 1884 a gardé la trace de l’incident.
M. Pasteur sait prendre soin de sa gloire ; on ne pourra pas dire de lui « qu’il n'était point de ceux qui savent aider à leur propre réputation et qui ont l’art de suggérer tout bas à la renommée ce qu’ils veulent qu’elle répète tout haut avec ses cent bouches. » Je ne l’en blâme point, à la condition que ce ne soit pas au détriment de la réputation d’autrui.
J’avais laissé, jusqu’ici, sans réponse les attaques imméritées et les insinuations blessantes ou les moqueries du livre de M. Pasteur sur les maladies des vers à soie, qui est de 1870, ainsi que les accusations bien autrement graves de son livre sur la bière, qui est de 1876; mais je n’ai pas le droit de lui sacrifier mon honneur. Je ne conteste ni son talent ni son génie de chimiste; autrefois, je l’ai loué, malgré ses torts, comme je le devais, lorsqu’un jour mon patriotisme offensé m’a porté à venger Lavoisier et les chimistes de mon pays, outragés par MM. Liebig, Volhard et Kolbe (1), comme je l’ai été par lui-même dans une circonstance particulièrement pénible. Oui, en pays étranger, devant un public nombreux de savants, venus là de tous les pays où la science est honorée, moi présent, il a touché en moi à ce qu'un homme a de plus précieux après son honneur : à sa dignité, à sa sincérité. Toute ma carrière scientifique proteste contre son imputation. Tous ceux qui me connaissent savent avec quel soin jaloux je signale les travaux et les idées d’autrui lorsque les miens me paraissent en procéder ou les confirmer. J’ai toujours énergiquement voulu imiter, autant que possible, l’honnêteté de Proust, si noblement mise en lumière, par M. Dumas (2). Vains efforts; j’ai eu beau avoir voulu suivre le conseil d’un honnête homme qui avait émis cette pensée : « qu’il faut écouter mentir ses adversaires et laisser venir la vérité, qui arrive à son heure, quoique lentement (3) ; » le moment est venu de parler.
Je lésais bien, le moi est haïssable; la réclamation de priorité et la défense personnelle ont toujours quelque chose de pénible à la fois pour celui qui les fait et pour celui qui les écoute. Mais rien ne défend la propriété scientifique; voilà pourquoi.de telles réclamations ont souvent lieu. Il y en a de mémorables exemples
(1) A. Bécbamp, Lettres historiques sur la chimie (187G).
(2) Philosophie chimique , p. 219.
(8) Lacordaire.
AVANT - PROPOS
dans la science. Je peux donc être excusé, et le lecteur, j'ose l’espérer, reconnaîtra qu’outre le droit, j’avais l’obligation de me défendre. Et si, dans les termes, la défense est quelquefois un peu vive, j’en demande pardon en considération de ce que les Conférences et l'Avant-Propos ont été écrits après l’incident de la séance du Congrès de Londres.
Les Conférences, en effet, ont été faites aux mois de juin et juillet •1881 et 1885. La rédaction a été faite sur les notes recueillies par deux élèves distingués de la Faculté libre de médecine de Lille, MM. Edmond Parmentier et Georges Larrouy, après mon retour de' ' Londres.
J’ai dit que ce livre contient l’énonciation d’une doctrine nouvelle concernant l’organisation et la vie.
N’est-ce pas bien prétentieux?
C’est pourquoi il faut s’expliquer.
Autrefois, il n’y a pas bien longtemps, on n’entrevoyait pas même par quel côté il serait possible d’attaquer expérimentalement le grand problème de la vie. Comment l’aurait-on pu? On ne connaissait dans l’organisation que des formes essentiellement transitoires : rien de fixe et d’immuable servant de support à la vie. Bonnet et Buffon, ces deux illustres philosophes et naturalistes du dix-huitième siècle, avaient imaginé, l’un ses germes préexistants, l’autre ses molécules organiques pour satisfaire à cette nécessité philosophique; vaines hypothèses que la Science n'a pas sanctionnées.
Bien mieux, en 1854 et bien plus tard, malgré le mémorable travail de Cagniard-Latour sur la levûre de bière, les développements de Turpin à ce sujet et un admirable énoncé physiologique de M. Dumas concernant la fermentation, qui date de -1843, on niait que la levûre agit en vertu de sa nature d’être vivant, qu’elle se nourrit de sucre, consomme la matière fermentescible. On ne savait rien de la fonction chimique des moisissures et des infusoires dont on notait la présence dans les infusions et dans les fermentations.
Loin de croire les moisissures et les infusoires actifs dans les phénomènes de fermentation, le plus grand nombre admettait qu’ils en étaient l’effet (Ch. Gerhardt et autres). Pour expliquer ces phénomènes, Liebig en était revenu au système ancien de l’altération spontanée, plus ou moins rajeuni à la suite d’une expérience mal interprétée de Gay-Lussac. Bref, on croyait généralement que la fermentation était la conséquence de l’altération spontanée de quel-
AVANT-PROPOS
que matière albuminoïde transmise à la matière fermentescible. On répugnait si peu à admettre ainsi des transformations chimiques sans cause que, sans se préoccuper de la présence de la moisissure, on croyait à l’interversion spontanée du sucre de canne (1).
Depuis Leeuwenhoeek, c’est-à-dire vers le commencement 'du dix-huitième siècle, jusqu’en 4854, on avait certes étudié le développement des moisissures et des infusoires dans les milieux et les solutions les plus divers. Félix Dujardin (1844) avait fait une expérience qui était, comme plusieurs des miennes, réduite à ses termes les plus simples ; il avait noté, par exemple, qu’ « une infusion de sucre, avec des oxalate et phosphate d’ammoniaque et du sel marin, était couverte, au bout de dix jours, d’une pellicule blanche toute formée de Bacterium termo. » Mais il avait employé un sel ammoniacal, et par suite il y avait dans sa solution les éléments prochains à l’aide desquels pouvait se constituer la matière organique de la bactérie. Dujardin ne s’est pas occupé autrement des rapports des infusoires avec les infusions. Mais le problème concernant la génération spontanée était loin detre résolu.
C’est dans cet état de là science quej’ai commencé l’étude de l’interversion du sucre de canne. J’avais eu soin de m’assurer de la pureté du sucre que j’employais; j’avais insisté notamment sur le fait qu'il était dépourvu de matière albuminoïde. Je n’avais donc dans mes solutions rien que l’on pût considérer comme pouvant, par altération spontanée, donner naissance à un ferment.
De ces expériences, ainsi réduites à leur plus simple expression, j’ai immédiatement déduit plusieurs conséquences de premier ordre :
4° L’eau sucrée ne s’intervertit pas à froid : c’est-à-dire que le sucre de canne ne fixe pas spontanément les éléments de l’eau pour former le sucre interverti.
2° L’interversion est consécutive au développement des moisissures.
3° Les moisissures sont des ferments.
4° Les moisissures créent la matière albuminoïde de leurs tissus.
5° Les moisissures ne sont pas le fruit delà génération spontanée.
6° Les moisissures ont pour origine des germes atmosphériques.
(1) Encore dans ces dernières années (Comptes-rendus, t. LXXV, p 277; 1872), dans un important. Mémoire, M. Dumas a été obligé d’accumuler des expériences pour réduire de plus en plus à néant les erreurs enracinées de Liebig.
AVANT-PROPOS
7° Les moisissures intervertissent le sucre de canne de la même manière que la diastase saccharifie l’amidon ; c’est-à-dire qu’elles produisent, outre la matière albuminoïde proprement dite, une substance analogue à la diastase : c’est ce que plus tard j’ai appelé une zymase.
8° Je distinguais ainsi très nettement les ferments solubles des ferments insolubles. Le ferment soluble, étant produit par la moisissure, ne pouvait plus être considéré comme une substance en voie d’altération, pas plus que la moisissure elle-même ! Plus tard j'ai généralisé ce fait expérimental en prouvant que toute zymase était produite par une production organisée, cellule, bactérie ou microzyma.
9° Certains sels favorisent le développement des moisissures, d’autres l’entravent.
•10° La créosote ou l’acide pbénique (c’était tout un pour moi) empêchent l'interversion des solutions sucrées , parce qu’elles tarissent la fécondité des germes de l’air ou leur multiplication. Je donnais ainsi la solution du problème de l’antisepticité.
11° La créosote employée à dose non coagulante n’empêche pas l’action des moisissures déjà développées de continuer.
12° J’ajoute que ces deux propriétés de la créosote ont permis de résoudre définitivement le problème de l’hétérogénie.
Dans le Mémoire, tel que je l’ai adressé à l’Académie des sciences à la fin de 1857 et qu’il a été publié en 1858 (septembre) aux Annales de chimie et de physique, tout est fondamental et nouveau ; voilà pourquoi je l’ai reproduit en grande partie dans la seconde Conférence avec les développements nécessaires que d’autres expériences lui ont apportés.
I. Cet ensemble, où tout se tient, M. Pasteur prétend que je l’ai déduit de ses travaux antérieurs.
En 1876, de sang-froid, M. Pasteur a écrit ceci : « La première Note de M. Béchamp sur l’interversion du sucre est de 1855. Il n’y est pas du tout question de l’influence des moisissures ; la seconde, où il constate cette influence, est du 4 janvier 1858, postérieure par conséquent à mon travail sur la fermentation lactique, qui est du mois de novembre 1857, où j’ai établi pour la première fois que le ferment lactique est un être organisé vivant, que les matières albuminoïdes ne sont pour rien dans la cause de la fermentation, postérieure aussi à mon premier travail sur la fermentation alcoolique, qui est du 21 décembre 1857.... Ce qui est certain, c’est
AVANT - PROPOS
qu’à peine avaient-ils paru que M. Béchamp, qui depuis 1855 n’avait pas signalé l’action des moisissures sur le sucre, quoiqu’il eût remarqué leur présence, modifia aussitôt ses conclusions anterieures. »
( Etudes sur la bière, p. 311, en note.)
M. Pasteur abuse, évidemment, d’une simple coïncidence.
Cela ne veut-il pas dire qu’entre la Note de 1833 et le Mémoire de 1837, dont un extrait a paru aux Comptes-rendus des séances de l’Académie des sciences, en janvier 1858, rien ne s’était passé? Cela ne veut-il pas dire que j’aurais tout bonnement supposé de nouvelles expériences, et que mes explications, pour les introduire dans le Mémoire de 1837, étaient purement imaginaires et que j’aurais commis un faux scientifique manifeste? M. Pasteur, en écrivant comme il a fait, a été ou bien léger, ou bien audacieux! Quoi qu’il en soit, il ne s’est pas souvenu que, dans une circonstance importante, il a reconnu, sans réserve, que les expériences de mon Mémoire de 1857 étaient de la plus rigoureuse exactitude : il les connaissait pour les avoir répétées!
Non, rien, absolument rien, n’est vrai dans la réclamation de mon Apre adversaire. Rien de ce que j’ai publié en 1857, ne se trouve, pas même en germe, dans les deux Notes qu’il a publiées à la même époque. Comment pouvais-je m’inspirer de ses idées lorsque, parlant du ferment qu’il a appelé lactique, il dit, dans son Mémoire : « Ces globules (du ferment lactique) prennent naissance spontanément au sein du liquide ai.bumineux fourni par la partie soluble de la leviïre (1)! » Peu importe, après cela, que, deux pages plus haut, M. Pasteur, dans une Note, ait réservé la question des générations spontanées : il ne nous dit pas d’où vient le ferment lactique, et il n’a pas expérimenté avec des solutions exemptes de matières albumineuses.
Comment d’ailleurs me serais-je inspiré des idées de M. Pasteur, non pas seulement à l’égard de la formation de la matière albuminoïde par la moisissure, mais de la zymase qui intervertit le sucre de canne, quand ce savant, en 1860, dans son grand Mémoire sur la fermentation alcoolique, a écrit ceci : « On a beaucoup discuté sur la transformation préalable du sucre de canne en sucre de raisin dans la fermentation alcoolique.... Tout ce qu’on a écrit sur ce sujet manque de preuves solides...-. Je no pense pas qu’il y ait dans les globules de levûre aucun pouvoir particulier de transformation du sucre de canne en sucre de raisin (sucre interverti). »
(1) Annales de chimie, et de physique (3) , t. LU , p. 415.
AVANT -PROPOS
Bref, M. Pasteur croyait que le sucre de canne est directement fermentescible. Ce n’est donc pas M. Pasteur qui, même trois ans après, m'aurait pu inspirer l’idée de prouver que les moisissures et la levûre ont vraiment le pouvoir d’intervertir le sucre de canne! Mais à propos de ce Mémoire de 4860, M.' Pasteur a élevé encore une autre réclamation de priorité.
Parallèlement à mes études sur les ferments, j’ai poursuivi la révision de nos connaissances concernant les matières albuminoïdes. Or, en 4876, dans son livre sur la bière (p. 347), M. Pasteur s’efforce de faire croire que c’est encore lui qui m’a inspiré : « Dans mon Mémoire de 4860, dit-il, j’avais déduit, pour le dire en passant’ l’existence dans le sérum de plusieurs albumines distinctes, conclusion qui a été confirmée ultérieurement par divers observateurs, notamment par M. Béchamp. » M. Pasteur savait parfaitement que mes recherches sur les albuminoïdes ont commencé en 4856, dans ma Thèse pour le doctorat en médecine. Or, à cette date, M. Pasteur n’avait pas écrit une ligne sur les albumines ni sur les ferments. Il connaissait mes recherches antérieures, et c’est lui qui m’a dit un jour : « Vous vous occupez de matières incristallisahles : vous n’arriverez à rien. »
C’est assez sur ce point.
Ainsi, il est bien certain qu’en 4854, on ne connaissait rien de la fonction des moisissures et des infusoires, pas plus qu’on ne connaissait leur origine quand elles apparaissent dans les infusions. M. Pasteur avait, en 4857, réservé la question de l’origine spontanée de son ferment lactique. J’avais donc, du même coup, démontré qu’ils ont pour origine les germes de l’air, qu’ils sont ferments , qu’ils sécrètent une zymase et créent la matière de leurs tissus et leur matière albuminoïde. Mais j’avais, en outre, fait une autre observation qui a été fertile en conséquences inattendues. Il s’agit de la découverte des microzymas et , par suite , de la nature et de la fonction des granulations moléculaires.
Les microzymas cl les granulations moléculaires. Sous la dénomination générale de moisissures, je comprenais tout ce qui, dans ces solutions, opérait l’interversion du sucre et l’acidification de ces solutions. Or, dans quelques expériences , où pourtant l’interversion se produisait, je ne voyais que des formes microscopiques extrêmement petites, sans analogue à ce que l’on connaissait parmi les infusoires. Ces formes, que le Mémoire de 4857 désigne par 1 appellation de petits corps , je les ai considérées comme organisées.
AVANT-PROPOS
les regardant pareillement comme des ferments. Peu à peu j’ai été amené à les comparer aux granulations moléculaires- que M. Berthelot, dans ses recherches sur la fermentation alcoolique, à la même époque, avait notées sans leur attribuer de rôle, les considérant comme matière amorphe; puis enfin à toutes les granulations moléculaires des auteurs, que l’on spécifiait comme animées du mouvement brownien, de même que toute matière dans un état de division extrême : c’est ainsi que j’en vins à regarder les granulations moléculaires des histologistes et des anatomopathologistes comme étant personnellement des ferments, c’est-à-dire comme organisées et vivantes. Dans une lettre à M. Dumas (septembre 1865), je rapproche même les granulations moléculaires de la craie et du lait. Enfin, en 1866, dans une Note sur le rôle de la craie dans les fermentations lactique et butyrique, je les nomme microzymas. Ce n’est certainement pas M. Pasteur qui m’a aidé à faire cette découverte, ni à en développer les conséquences; ses sarcasmes auraient plutôt produit le découragement, si l’Académie des sciences n’avait pas accueilli toutes mes communications et ne m’avait ainsi permis de persévérer dans la voie dans laquelle je m’étais résolument engagé. Je lui en exprime ma plus vive reconnaissance.
La découverte des microzymas , considérés comme une nouvelle catégorie detres organisés, a été fertile en conséquences théoriques et pratiques d’une importance considérable. C’est elle qui, lorsque j’eus constaté que les microzymas de la craie, ceux du lait, aussi bien que ceux de l’atmosphère peuvent, par évolution, devenir bactéries, nous a permis, à M. Estor et à moi, de démontrer que les granulations moléculaires des cellules, des tissus et des humeurs sont, non pas des granulations amorphes, graisseuses ou autres, mais bien des formes réellement vivantes et organisées. Bref, de cette simple constatation il découlait que les organismes vivants, même les plus élevés dans la série des êtres , recèlent la vie dans une partie quelconque détachée de cet être.
J’ai dit qu'au trefois on n’entrevoyait pas comment il serait possible d’attaquer expérimentalement le problème de l’organisation et de la vie. En fait , on concevait l’être vivant comme un tout indivisible dont toutes les parties vivent de la vie de l’ensemble.
Après le trépas , tout était supposé mort dans l’homme; dans l’animal qui vient de mourir, tout est mort.
Il n’ya pas deux ans, m’entretenant de ces questions avec un médecin anglais très éminent , je lui parlais de la persistance de la vie
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dans le cadavre. Il sourit d’une façon significative! C’est l’opinion commune. Evidemment tout le monde partage l’avis de Cuvier, que « toutes les parties d’un corps vivant sont liées ; qu’elles ne peuvent agir qu’autant qu’elles agissent toutes ensemble ; que vouloir en séparer une de sa masse , c’est la reporter dans l’ordre des substances mortes et en changer complètement l’essence. »
Après la mort, on ne voit dansje cadavre que de la matière soumise aux forces chimiques ordinaires. C’est ce que Littré a exprimé dans les termes suivants : « Les faits biologiques, dit-il, doivent d’abord satisfaire aux lois chimiques ; mais la réciproque n’est pas vraie, et le fait chimique ne satisfait pas aux lois biologiques , manquant de ce quelque chose qui est le caractère de la vie. Ce quelque chose est la mobilité du composé vivant, ; l’instabilité des molécules qui le forment. Là la fixité est absente, et quand, d une manière relative du moins, elle commence à s’établir, c’est que l’énergie vitale diminue, la vieillesse s’achemine, et bientôt la moindre circonstance venant à contrarier un mouvement qui de lui-même tend à s’arrêter, la mort survient. A peine est-elle survenue, que la chimie, délivrée du contrôle, rentre dans tous ses droits, dissocie les éléments suivant les combinaisons stables qui lui sont propres, et rend au fond commun les matériaux qui avaient été prêtés pour un moment à l’individu. »
On ne pouvait pas exprimer avec plus de force l’idée qui est au fond de la pensée de Cuvier. Bref, il n’y a rien dans un être organisé en quoi la vie persiste après la mort; dans un corps vivant, il n’y a rien de structuré ayant la vie en soi : il n’y a que le composé vivant. On ne concevait même pas que l’organisation, au sens étymologique, fût nécessaire pour que la vie se manifestât.
C’est ainsi que Cl. Bernard, formulant l’opinion commune , admettait qu’une substance pouvait être considérée comme vivante sans être morphologiquement définie : il suffisait qu’elle fût physico-chimiquement constituée.
C’est d’accord avec cette manière de voir que M. Pasteur ne voyait dans le composé vivant de Littré, dans un œuf, dans le sang, dans le lait, dans une masse musculaire, que « des substances naturelles telles que la vie les élabore et qui ont des vertus de transformation que l’ébullition détruit. »
Quant à formuler scientifiquement en quoi consiste une constitution physico-chimique, une vertu de transformation que L'ébullition, détruit, on s’en abstenait. Quant à supposer que les globules du sang
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fussent individuellement vivants, que dans la viande, dans le lait, dans l’œuf il y eût quelque chose en quoi la vie -réside, on n’y songeait même pas. Et lorsque j’eus formulé l’idée de la fonction zymasique indépendante, M. Pasteur a bien parlé d’actions de diastascs , mais sans avoir de ces diastases d’autre idée que « de substances naturelles telles que la vie les élabore. »
On concevait donc la vie comme quelque chose d’abstrait, se manifestant dans la matière chimique de l’être vivant et pouvant l’abandonner, comme la force vive abandonne le projectile en mouvement qu’un obstacle arrête, mais d’indépendant de la forme, de la structure, de l’organisation de cette matière et disparaissant quand la mort arrive pour laisser libre carrière à la chimie.
Cependant des tentatives avaient déjà été faites pour résoudre ce difficile problème.
Bichat plaçait les propriétés vitales dans les parties solides; les lluides, dépourvus de ces propriétés, ne servaientque d’excitants aux solides. Plus tard, l’un de mes maîtres à la Faculté de Strasbourg, Küss, et après lui M. Virchow plaçaient la vie dans le globule ou la cellule qu’ils considéraient comme l’unité vitale. C'était un grand progrès réalisé dans la voie ouverte par Bichat, un pas en avant vers la détermination de la substance organisée ayant la vie en soi. Si ces physiologistes éminents plaçaient la vie dans la cellule, M. Dumas regardait les globules rouges du sang comme des êtres véritablement vivants , restant vivants après leur sortie du corps de l’animal, même après le battage du sang pour le défibriner. L’illustre chimiste disait que « la respiration, pour être bien comprise, devait être étudiée dans ces vésicules ou globules sanguins, siège principal des phénomènes qu’elle est chargée d’accomplir, et dont l’organisation en complique étrangement les lois physiques (1). »
J’ai toujours été fidèle à la doctrine de la vie résidant dans ce qui est morphologiquement défini, c’est-à-dire structuré, figuré. J’ai souvent défendu la théorie cellulaire dans ce sens. Mais bientôt j’ai compris qu’elle est insuffisante ; la cellule ne peut pas être l’unité vitale, la forme organisée vivanteprrsequc la philosophie réclame quand elle veut sortir du vague et de l’indéterminé , lequel , comme l’a dit Cl. Bernard, n’est pas scientifique, car la cellule est un élément anatomique essentiellement transitoire et, de plus , un organisme
(I ) Dumas , Iiecherches sur le sang. Annales de chimie et de phtjsique (3), t. XVII, p. 452 (184 fi).
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déjà composé : la simplicité, l’irréductibilité, la stabilité lui manquent.
Ces Conférences ont pour objet de démontrer que l’unité vitale , irréductible, physiologiquement indestructible dont la cellule même est formée, n’est autre que le microzyma. 11 est la forme vivante, réduite à sa plus simple expression, ayant la vie en soi, sans laquelle ia vie ne se manifeste nulle part, que la philosophie cherchait avec le génie de Buffon, d’Okcn, de Henle; que Bichal aurait admise comme le constituant élémentaire de ses tissus. Bref, le microzyma est l’unité vivante per se ; et c’est ce qui ne peut être affirmé de la cellule.
Je ne suis pas arrivé d’emblée à concevoir cette idée qui découle des faits comme d'une source limpide ; les Conférences retracent l’histoire de son développement. 11 y a près d’un quart de siècle qu’elle a été formulée, et que ses conséquences , même les plus éloignées qui touchent à la pathologie, en ont été déduites. M. Estor, qui travaillait près de moi, est devenu de bonne heure mon collaborateur dévoué et convaincu, si bien que dans certaines parties je ne sais pas distinguer entre lui et moi. À la démonstration ont concouru MM. J. Grasset, E. Baltus, Servel et J. Béchamp. Pendant plus de dix ans nous avons été seuls à lutter, en butte aux moqueries et à la contradiction. Mais l’Académie des sciences admettait dans les Comptes-rendus de ses séances et nos publications et nos réclamations : elle a été souvent mon unique refuge contre d’inqualifiables attaques.
J’ai dit que les vérifications n’avaient pas manqué. En Allemagne, les microzymas ont été découverts , sous d’autres noms , après que nous avions formulé la doctrine. Alors, certains savants français les ont acceptés de mains étrangères. Oui, j’ai eu la douleur de voir cela. Sans doute , la Science n’a pas de patrie, et lorsqu’un savant d’une autre nation, fût-ce d’une nation ennemie , a mieux discerné le vrai , il faut le reconnaître et le proclamer sans détour. Mais il m’a paru aussi superflu qu’inopportun et injuste d’attribuer à des savants allemands une découverte essentiellement française et de voir, en France, changer le nom, en soi si compréhensif, de microzyma, contre celui de micrococciis qui prête à confusion et consacre des erreurs de faits et de principes. Un savant suisse, M. M. Nencki, professeur de chimie médicale à Berne, ne s’est pas borné à concourir à la démonstration de la nouvelle doctrine, il a eu la générosité de formuler en faveur des microzymas une réclamation de priorité en règle :
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« II n’y a pas de doute, dit M. Nencki , que les germes des ferments de la putréfaction existent dans la plupart des tissus des animaux vivants. A ma connaissance, c’est A. Béchamp qui , le premier, considéra certaines granulations moléculaires, qu’il nomme microzymas, comme étant des ferments organisés et qui défendit sa manière de voir avec résolution contre diverses attaques. A. Béchamp formule ensuite les trois propositions suivantes fondées sur les recherches qu’il avait entreprises en commun avec Estor.
1. Dans toutes les cellules animales examinées, il existe des granulations normales constantes, nécessaires, analogues à ce que Béchamp a nommé microzyma ;
2. A l’état physiologique , ces microzymas conservent la forme apparente d’une sphère ;
3. En dehors de l’économie, sans l’intervention d'aucun germe étranger, les microzymas perdent leur forme normale ; ils commencent par s’associer en chapelet, ce dont on a fait un genre à part sous le nom de torula ; plus tard, ils s’allongent de manière à représenter des bactéries isolées ou associées.
» On voit, ajoute M Nencki, que les recherches postérieures de Billrolh et de Tiegel ne sont dans leurs résultats que la confirmation de ces trois propositions (l)r »
Mais, sans doute pour avoir été insuffisamment renseigné, M. Nencki attribue à M. Tiegel le mérite d’avoir démontré, par des expériences précises , la présence de ces germes dans les tissus sains d’animaux vivants. Es gebührt aber Tiegel das Verdienst durch unanfechtbare versuche das vorkommen dieser keime in den gesunden Geweben des lebendigen Thierkœrpers nachgewiesen zu haben; — et M. Nencki confirme en disant que jamais il n’a manqué de trouver les microzymas dans le pancréas examiné aussitôt après la mort de l’animal : chien ou bœuf. — M. Estor et moi n’avons jamais, en parlant des microzymas normaux des êtres organisés, entendu parler que d’animaux sains et vivants , c’est-àdire examinés aussitôt après qu’ils avaient été sacrifiés. Quand il y avait lieu de noter d’autres circonstances, nous avions toujours
(1) « Man siekt, dassdie spæteren Untersuckungen von Billroth und Tiegel in ihren Resultaten nur Bestætigung der drei obigen Sætze sind. » Dr. M. Nencki, professor der raedicinischen chemie, Ueber die Zcrselzung der Gelaline und des Eiweisses bei der Fœulniss mit Pancréas, p. 35. Bern, 187G. J. Dalp’s Buchhandlung.
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soin de le faire. C’est ainsi que M. Eslor, guidé parla théorie, avait constaté la présence de microzymas en chapelets et de bactéries dans la matière de kystes examinés aussitôt qu’ouverts, prouvant ainsi que les microzymas pouvaient évoluer sur le vivant, dans le corps de l’homme lui-même, dans l’état pathologique. Dans le tubercule pulmonaire de phthisiques nous avions pareillement signalé, outre les microzymas avec leur forme normale, des microzymas associés à deux ou plusieurs grains.
M. Nencki , après avoir, à son tour, reconnu la présence normale des granulations moléculaires mobiles dans le pancréas pris sur le -vivant, s’écrie : « Elles sont évidemment les microzymas de Béehamp ou coccos de Billroth = Monas crepusculum Ehrenberg : — Sie sind offenbar die microzymas Béchamp’s, oder coccos Billroth’s = Monas crepusculum Ehrenberg.» Voilà un exemple des confusions que je signalais. I.es noms de coccos , micrococcus ont fait penser au Monas crepusculum d’Ehrenberg, et, par suite, on s’est imaginé que les microzymas sont des êtres vivants étrangers dans l’organisme. De là l’erreur de ceux qui , apercevant enfin les microzymas dans les tissus devenus malades, les prennent invariablement pour des parasites dont on a fait des genres et des espèces. Et ce qu’il y a de plus étrange, on en a fait des végétaux sous les noms de schizomycètes, schizophycètes, etc. J’ai consacré toute une Conférence — la onzième — pour redresser ces erreurs. Le microzyma n’est pas un étranger dans l’organisme vivant ; au contraire, c’est en lui que se trouvent concentrées la vie et l’activité de chaque centre vivant dans cet organisme, chacun selon le but qu’il doit atteindre.
J ai souvent entendu émettre cette assertion : « La découverte du rôle des inliniment petits dans la circulation de la. vie, dans le mécanisme des transformations incessantes de la matière : telle est l’œuvre de M. Pasteur. » M. Doléris, qui la répète, n’est pas remonté aux sources.
M. Pasteur dit voloniiers, lui-même, que dans la « question ardue de l’origine des infiniment petits , il a apporté une rigueur expérimentale qui a fini par lasser la contradiction (1), » qu’il a victorieusement combattu la génération spontanée ; que la découverte de la cause de la virulence des virus et les recherches contemporaines concernant le parasitisme de certaines maladies,
(L Discours de réception à l’Académie française.
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dérivaient de ses travaux (1) ; qu’il a découvert les microbes en forme de 8, etc., etc. (2).
C’est là illusion pure.
11 n’y a pas, en fait d’organismes vivants, d’autres infinimenl ■petits que les microzymas. M. Pasteur a si peu découvert leur rôle dans la circulation de la vie, qu’ils n’ont pas eu de plus persévérant négateur que lui. Non seulement il les a niés, mais, mis en situation de les voir, il a affirmé ne les avoir pas vus; ne les ayant pas vus, il ne pouvait pas en avoir l’idée, et, par suite, ce n’est pas de ses travaux que M. Chauveau avait pu conclure à l’existence des microzymas dans le vaccin : sur quoi il faut que j’insiste. Dans sa réponse au docteur Koch, M. Pasteur dit : « le docteur Chauveau (1868) établit que la virulence était due aux particules solides antérieurement aperçues dans les virus. » M. Pasteur n’a pas osé dire que c’est lui qui les a aperçues ; il a seulement donné à entendre que c’est à la lumière des résultats de ses travaux : « La médecine humaine et la médecine vétérinaire s'emparèrent bientôt de la lumière que leur apportèrent les résultats de mes travaux , » dit-il (3).
11 m’est absolument impossible d’accorder cela. Les lecteurs qui voudront connaître la manière dont M. Pasteur s’y prend pour abîmer la vérité, liront avec fruit ce qu’il a écrit aux pages 120, 121, 122 et suivantes de ses Eludes sur la bière. J’y suis vivement pris à partie. J’ai dù répondre dans la onzième Conférence. Je retiens seulement ceci : après avoir dit que les microzymas ne sont que la réédition des molécules organiques de Buffon et des globulins punctiformes de Turpin, il ajoute : « Le lait, le sang , les
œufs, l’infusion d’orge, etc , même la craie, en contiennent,
et nous avons maintenant, piquante decouverte à coup sûr, l’espèce microzyma cretae. » Après cela, on n’est pas étonné de ce que M. Pasteur ajoute tout de suite après : « Les personnes, et je suis de ce nombre, qui ne voient dans ces granulations des liquides organiques que des choses encore indéterminées, les appellent granulations moléculaires ou granulations mobiles , parce qu’elles ont le mouvement brownien. Les mots vagues conviennent aux connaissances vagues , etc... » Donc, en 1876, les granulations mobiles des virus étaient choses indéterminées pour M. Pasteur; il
(1) Réponse au docteur Koch. Revue scientifique du 20 janvier 1883.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
AVANT- PROPOS
n’a donc pas le droit de soutenir que les recherches de M. Chauveau ont été inspirées par ses travaux. Mais en 1868, M. Chauveau a reconnu que les granulations moléculaires des virus étaient quelque chose de très déterminé comme nous l’avions déjà vu, M. Estor et moi. Et il en est ainsi des microbes en 8 qui ne sont que mes microzymas associés à deux grains, que je décrivais en 1868, et que M. Pasteur ne savait pas reconnaître alors, ainsi que je le montrerai par les textes.
Mais M. Pasteur, qui, en 1876, parlait si légèrement de choses aussi concrètes, avait sans doute à son usage des mots plus compréhensifs que le mot microzyma pour rendre ses idées. M. Robin l’avant obligé de définir ce qu’il entendait par le mot germe, il répondit : « Dans toutes les questions que j’ai eu à traiter, qu’il s’agisse de fermentation ou de générations spontanées, le mot germe voulait dire surtout origine de vie (i). » C’est en a>ant« recours systématiquement aux dénominations les plus vagues (2) » que M. Pasteur trouve que le mot microzyma convient aux connaissances vagues!
Non-, avant mes recherches, non seulement on ne connaissait pas les granulations moléculaires comme organisées et comme physiologiquement et chimiquement actives ; mais on ne connaissait pas leurs rapports avec l’organisation et la vie des êtres supérieurs; on ne connaissait pas même ce rapport avec l’organisation et la vie des infusoires, bactéries, vibrions ou des autres ferments , levûres ou moisissures ! «
La nouvelle doctrine dont je parlais, concernant l’organisation et la vie , ne doit donc rien à M. Pasteur; après tant de vérifications, il a continué de regarder les corps organisés du point de vue ancien; il y a si peu découvert quelque chose en quoi la vie peut persister après la mort, qu’il ne croit à leur totale destruction que par le< moyen des germes atmosphériques qu'il assure avoir été créés exprès pour cela. La théorie du microzyma appliquée à l’histologie et à la physiologie , procède , comme je l’ai dit, de mes études sur l’interversion, que l'on croyait spontanée, de l’eau sucrée ; elle se rattache à Bichat en passant par la théorie cellulaire de Kiiss. Et je serais un ingrat, si je n’ajoutais qu’auparavant je m’étais pénétré de la lecture des œuvres de M. Dumas, du savant illustre à qui la physiologie chimique et générale doivent
(1) Eludes sur la Hère, p. 302.
(2) Ibid., p 303.
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autant de découvertes de premier ordre que la cliiinie pure!
II. M. Pasteur, « à la lumière que lui apportèrent les résultats de ses travaux, » a peut-être considéré, tout d’abord, les germes de 1 air comme la cause première des maladies, au moins chez les vers à soie. Peut-être, les idées qu’il a émises à cette occasion m’ontelles obligé de modifier ma manière de voir sur ce point , ainsi qu’il l’a assuré au Congrès de Londres. On sait, en effet, qu’aujourd’hui une foule de maladies de l’homme et des animaux sont parasitaires selon M. Pasteur, grâce à la pénétration dans leur corps de germes de parasites morbifères! 11 assure même que « médecins et vétérinaires s’emparèrent de la lumière que leur apportèrent les résultats de ses travaux! »
J’ai , avant M. Pasteur, cherché dans l’air la cause de l’apparition de? moisissures et des microzvmas dans mes solutions. Plus tard, j’ai démontré, ce que n’avait pas fait M. Pasteur, que les microzymas constituent la partie essentielle de ce que l’on appelle les germes de l’air, donnant ainsi un corps à ces germes qui n’étaient ni spores ni œufs; et tandis que M. Pasteur cherchait encore les œufs des bactéries, je prouvais que celles-ci n’étaient que le résultat de •l’évolution des microzymas. Bien avant 1876, c’est-à-dire avant l’apparition des Etudes sur la bière, j’avais même recherché si les microzymas atmosphériques, loin d’avoir été créés exprès, ne seraient pas les restes vivants des organismes disparus : la onzième Conférence contient l’histoire de cette recherche.
Or, un jour, M. Pasteur et moi nous sommes trouvés en face du môme problème pathologique. Par le plus grand des hasards, ne sachant pas que M. Pasteur dût s’en occuper, je me suis trouvé avoir émis une opinion sur ce problème avant qu’il n’eût produit la sienne.
C’était en 1865 : il s’agissait de la maladie des vers à soie appelée pébrine et caractérisée par des corpuscules étrangers à la constitution histologique du ver : on les appelait corpuscules vibrants ou de Cornaiia; ils avaient été signalés comme des productions végétales par les uns, comme des hématozoaires par les autres, etc.
Or, en 1865, avant que M. Pasteur eût parlé, je considérais la maladie comme parasitaire et, pour tarir la fécondité des germes du parasite, conformément à mes recherches, je proposais de faire les éducations dans des chambrées où l’on répandrait des vapeurs de créosote. En 1866, je reproduis avec insistance la même manière de voir : je soutiens que le germe du parasite est transporté par
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