‹ Les microzymasChapitre 358 sur 389 · ET LA VRAIE MÉDECINE · texte numérisé non relu

ET LA VRAIE MÉDECINE

decine. Ce que je viens de dire brièvement démontre que la Pathologie , de même que la Physiologie, sont également intéressées à l’étude attentive des propriétés des microzymas si elles veulent reposer sur une base stable. Une théorie pathologique qui prendrait son point d’appui sur celle du microzyma serait en état de satisfaire les médecins philosophes qui se rattachent presque tous à la doctrine d'Hippocrate. Cette médecine savante, en effet, qui sait si bien faire la part de toutes les circonstances qui peuvent altérer la santé: les lieux, les airs, les eaux , les aliments, l’ensemble des conditions hygiéniques de la vie, les constitutions médicales ; qui étudie le sujet malade en lui-même comme un tout qui réagit, tend à sa conservation, est susceptible d’être affecté par des influences purement morales ; qui affirme que la cause première de la maladie est en nous et que si les influences extérieures ont quelque part dans la production de l’affection, ce n’est que parce qu’elles mettent cette cause en action en produisant quelque modification dans l’être vivant; oui, cette médecine, qui a l’idée nette de tout cela pour l’avoir déduit de l’observation de l’homme sain et malade , qui a l’idée de diathèse et de maladie sans recourir à un microbe producteur, est la vraie médecine. Elle admettait implicitement que la maladie est en nous, procédant de ce qui est vivant; or la théorie du microzyma définit expérimentalement ce qui est le support de la vie ; elle invoquait des influences provocatrices de la maladie ; or la théorie du microzyma démontre qu’à la suite d’influences diverses, dépendant d’une foule de variables, qui agissent sur l’ensemble de l’organisme ou sur une partie , peuvent en survenir corrélativement d’autres qui s’exercent spécialement sur la manière d'être physiologique et chimique, voire histologique des microzymas, dont la fonction déviée peut devenir morbide. Mais, à priori, toute maladie étant guérissable, il est évident que la manière d’être morbide des microzymas peut être ramenée au mode physiologique normal, soit par changement naturel ou provoqué, et ce que la vraie médecine appelait nature ou force médicatrice se trouve être une réalité expérimentale. Il suit

LA THÉRAPEUTIQUE

de là que puisque la maladie n’est autre chose que la déviation fonctionnelle des microzymas libres, ou de ceux d’une cellule , d’une glande, d’un tissu, la thérapeutiquen’a pas d’autre objet que la recherche de l’ensemble des moyens qui sont capables de ramener les cellules, les microzymas au mode normal de leur manière d’être.

La thérapeutique et la théorie du microzyma. Rappelons d’abord la proposition suivante, du début de la précédente Conférence :

« La thérapeutique est cette partie de la science médicale qui recherche les moyens de ramener les microzymas. morbides au mode fonctionnel normal. »

La médecine possède des moyens d’une efficacité certaine pour agir sur l’être vivant et ramener la santé.

Agir sur l’être vivant par les moyens de la thérapeutique, quels qu’ils soient, que cela veut-il dire? L’opium procure le sommeil, le chloroforme l’insensibilité; tel agent est tonique, tel autre excitant, etc.

Ces choses ont-elles quelque signification dans le système physico-chimique de la vie? On n’endort, n’insensibilise, ne tonifie , ne stimule pas un composé chimique. C’est donc sur ce qui est plus que de la matière, au sens chimique, que les agents provocateurs de ces phénomènes portent leur action.

Tout moyen d’exercer une action sur l’être vivant malade pour ramener la santé est du ressort de la thérapeutique. Et d’après la théorie, les agents, en dernière analyse, exercent leur influence sur les microzymas , et par eux sur les cellules , sur les tissus et sur les appareils qu’ils servent à construire , et enfin, de proche en proche, sur toute l’économie.

Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’à certains égards la thérapeutique scientifique , telle qu’elle découle de la théorie physiologique que j’expose ici, tend à se rapprocher de plus en plus de celle des anciens. C’est pourquoi il est nécessaire de revenir en peu de mots sur la théorie de l’anlisepticité. i

Il y a longtemps que l’on compare certaines maladies à des fermentations ou à des putréfactions. Les agents que

ET LA THÉORIE I)U MICRO Z YM A

les anciens employaient pour les modérer, les empêcher, ils les appelaient des antiseptiques (arc. contre, cr/jaç putréfaction). La théorie du microzyma , qui -a permis de formuler celle de l’ antisepticité , explique en quoi la pratique des anciens médecins était rationnelle, et c’est une grande satisfaction pour l’esprit de pouvoir ainsi rattacher les théories anciennes aux nouvelles.

Les substances que l’on employait comme antiseptiques ou antiputrides, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, étaient prises parmi celles que l’on appelait aussi stimulantes, toniques , astringentes , etc. On ne les utilisait pas indistinctement: il y avait des indications qui décidaient de l’emploi de l’une plutôt que d’une autre. Elles comprenaient des matières volatiles : le camphre, les essences, l’alcool, les éthers , l’acide benzoïque , l’acétate d’ammoniaque, les huiles empyreumatiques , plus ou moins associées q des sels ammoniacaux, le musc, etc. ; des matières astringentes ou acides: le quinquina, l’écorce du chêne, le tannin et leurs succédanés; l’acide sulfurique, le chlorhydrique, le nitrique, le tartrique, etc. A ces substances on a ajouté la créosote, l’acide salicylique, la résorcine, le chloroforme, le bromoforme , l’iodoforme, le chloral, la glycérine, le borax, l’hvpermanganate de potasse, etc. (1).

Il n’est pas superflu, à cause des erreurs qui se conservent dans la science , de rappeler en peu de mots les faits qui, peu à peu, ont remis les antiseptiques en faveur auprès des médecins. Vous savez dans quelles circonstances j’ai été amené à faire usage de la créosote dans les études concernant les générations spontanées, et comment l'application des conséquences que j’en ai déduites m’a permis de démontrer l’existence des microzymas dans les tissus de tous les êtres organisés et de formuler la théorie que j’expose ici. Depuis lors, certains médecins, pour avoir employé

(1) Les antiseptiques ont aussi été employés pour empêcher la putréfaction des matières organiques en général. La théorie de leur action résulte de mes recherches sur la génération spontanée et des propriétés des microzymas. Il faut distinguer les désinfectants des antiseptiques, bien que certains désinfectants soient aussi antiseptiques. Voir pour plus amples détails : Montpellier médical, t. XXXV et t. XXXVI, et Bulletin Acad, de n\éd. (2), t, XI, p. 511.

LA THÉRAPEUTIQUE

l’acide phénique au lieu de créosote, se croient, à tort, inventeurs. Mais que dire du savant qui, s’élant moqué de l’emploi de la créosote dans le traitement des maladies des vers à soie, parle à son tour des applications de l’acide phénique et des antiseptiques en médecine comme dérivantde ses propres éludes? Vousavezpu entendre dire autour de vous , par des personnes qui ne sont pas remontées aux sources, comme cela se répète ailleurs , que la méthode antiseptique est une conséquence des recherches de M. Pasteur, qui laisse volontiers accréditer cette 'erreur > historique. Il est vrai que M. Lister, malgré son rare talent, par ignorance ou insouciance de la vérité, a cru avoir emprunté à ce savant le principe de sa méthode de pansement. Mais M. Lister ne veut pas savoir que sa méthode ne consiste pas dans l’usage que l’on peut faire de tel ou tel agent antiseptique, mais dans le but qu’il a voulu atteindre par le moyen de cet agent. M. Lister, en se servant d’acide phénique, se proposait d’empêcher les germes de l’air d’être nuisibles à ses malades, en les rendant muets ou en les tuant. Or M. Pasteur n’est pas le premier à avoir signalé la présence des microzymas dans l’air, il les a même méconnus; surtout, ce n’est pas lui qui a découvert la propriété de la créosote ou de tel autre antiseptique d’empêcher la multiplication et l’évolution bactérienne de ces microzymas. Ces deux découvertes, je les revendique comme m’appartenant. De plus, il n’est pas permis à un homme instruit de jouer sur les mots il propos de créosote et d’acide phénique : à l’époque où j’ai commencé mes recherches, on vendait ces deux substances l’une pour l’autre, les croyant identiques sur la foi des savants les plus autorisés (1). Créosote et acide phénique, c’était

(1) Il importe de mettre cela hors de doute. La créosote (xpsaç, viande, ffiôïeiv , conserver) a été découverte, en 1832, par Reichenbach , dans le goudron de bois. Runge , en 1834 , découvrait dans le goudron de houille l’acide carbolique , et en 1841, Laurent, l’acidc phénique dont il donna la composition exacte. L’acide phénique et la carbolique lurent trouvés identiques. Quant à la créosote, elle fut regardée comme étant aussi de l’acide phénique. En effet, en 1852 , Gmelin ( Handpuch der organischen chemie , t. II, p. G25) donne la synonymie suivante:

« Kreosot , Phœnol , Pliœnyloxydhydrat , Phœnylsœure, Spirol, Salicon, Phénol, Hydrate de phényle, acide phénique. » Après quoi il insiste sur

ET LA THÉORIE DU MICROZYMA

tout un pour moi, et il est certain que j'employais plus souvent l’acide phénique que la créosote. Depuis, on a acquis la certitude qu’ils ne sont pas le même corps, quoique leur activité à l’égard des microzymas soit du même ordre. Aujourd’hui, d’après des essais suivis, je donnerais la préférence à la créosote dans certains cas; son action est plus douce, moins irritante : à l’intérieur, c’est dans le lait qu’elle s’administre le plus aisément.

Les auteurs parlent généralement de la créosote et de l’acide phénique, des agents antiseptiques analogues, comme tuant le microbe. C’est une grave erreur qui s’est conservée dans la science, malgré les preuves les plus décisives que j’ai données du contraire. Aux doses médicinales, ni la créosote, ni l’acide phénique ne tuent les microzymas ou les bactéries. C’est Pouchet, vous vous en souvenez, qui m’accusait de tuer les facultés génésiques des infusions et, par suite, les infusoires avant qu’ils ne naquissent. Cette

ce que Laurent ( Annales de chimie et de physique (3), t. III , p. 195 ) avait rapproché l’acide phénique de la créosote et de l’acide carbolique en notant leurs propriétés communes, même celle de pouvoir servir contre les maux de dents; des recherches de plusieurs autres savants, il conclut enfin à l’identité des trois corps. « Seine (Laurent), wie spætere untersuchungen thaten bald dar, dass die 3 stofife sich nur durch verschiedene reinheit von einander unterscheiden. » Et Gmelin était si convaincu de l’identité, qu’il gourmande M. Gorup- Besanez de ne pas y croire; il lui reproche même de s’être servi de produits commerciaux, au lieu de produits préparés par lui-même, pour faire des recherches qui devaient conclure à la non-identité. <c Aber um soetwaszu beweisen, hætte Er selbst bereitetes und nicht das von einer Materialhandlung bezogene Kreosot untersuchen sollen. » En 1856, Ch. Gerhardt décrit encore la créosote à la suite de l’acide phénique. Depuis', on s’est assuré que la créosote n’est pas l’acide phénique. Mais dans la créosote de la houille et dans celle du bois de hêtre, du a découvert un homologue de cet acide , nommé acide cressylique :

C1* H6 O* — acide phénique.

C14 H8 O2 — acide cressylique.

Quant à la créosote, elle renfermerait en outre un composé dont la formule est :

Cig Hi« O4

que M. Hlasiwetz nomme kreosol. Quoi qu’il en soit, on trouvera aux pièces justificatives, une lettre à M. Dumas, provoquée par l’illustre savant, dans laquelle la question de priorité est nettement établie. Je n’y parle que de créosote, bien que je connusse les tentatives faites pour s’emparer de la découverte sous prétexte d’acide phénique.

n08 LA THÉRAPEUTIQUE

erreur, il importe de la combattre et d’en montrer l’inanité.

Rappelez-vous d’abord que la créosote, introduite à dose convenable et non coagulante dans un milieu fermentescible non organisé et capable de nourrir des ferments, empêche ceux-ci d’apparaître même au contact de l’air, parce qu’elle stérilise ce milieu ou exerce une action directe sur les microzymas atmosphériques qui ne peuvent ni s’y multiplier, ni évoluer. Mais si elle entrave- cette multiplication et évolution, elle n’empêche pas une fermentation, qui a commencé de s’achever, précisément parce que le ferment, microzyma ou autre, n’est pas tué. >

Dans le cours de ces Conférences, notamment la douzième (p. 69.1), j’ai dit que les transformations chimiques dans l’organisme s’accomplissent dans un milieu sans cesse oxygéné, comme dans une fermentation par ferments organisés. Dans l’être organisé, chaque microzyma, chaque cellule opère de deux manières la transformation de la matière du milieu qui l’entoure : par une action zymasique et par une action de nutrition , semblables à celles de la levûre opérant la transformation du sucre de canne. De même que la levûre possède cette double fonction , chaque cellule, chaque microzyma de l’organisme, chacun selon son espèce et le centre d’activité où ils vivent, la possèdent.

Abstraction faite de l’action zymasique, la fermentation n’est autre chose que la nutrition s’accomplissant dans le ferment. Ne parlons donc plus de fermentation , et disons que la créosote n’entrave pas le phénomène de nutrition, ni dans la levûre, ni dans une cellule, une bactérie ou un microzynfa et, par suite, dans l’être organisé formé de cellules et de microzymas.

Mais la créosote, en général les antiseptiques que l’on pourra employer, aussi bien que les agents thérapeutiques, devront satisfaire à deux conditions essentielles :

Ne pas altérer nos tissus; n’entraver aucune fonction. Dans ces termes les agents antiseptiques rentrent dans le domaine des médicaments ordinaires; c’est précisément ce que je suppose ici. La dénomination d’antiseptique, qui signifiait antiputride, antifermentescible, n’a plus de sens, si ce n’est de désigner une certaine catégorie de subs-

ET LA THÉORIE DU MICROZYMA

tances. Dans certaines circonstances, le froid, le chaud, un sel d’ailleurs inoffensif, l’eau elle-même sont, au même titre que la créosote, des agents antiseptiques. Certainement la créosote est léthifère : mais 1a quinine, l’acide arsenieux , le cyanhydrique , l’eau aussi le sont ; c’est une affaire de dose.

Les microzymas , les cellules sont donc les agents des transformations chimiques diverses qui s’accomplissent pendant l’état de santé et de maladie , que ces transformations soient d’ordre analytique ou d’ordre synthétique ; d’ordre analytique avec ou sans le concours effectif de l’oxygène lorsqu’il s'agit de la production de l’urée, de l’acide carbonique, etc., de l’alcool, de l’acide acétique, etc.; d’ordre synthétique comme lorsque nous ingérons des substances pouvant former l’acide benzoïque, ou cet acide luimême, nous formons de l'acide hippurique, etc.

Mais est-il expérimentalement démontré que nous puissions agir sur les microzymas, les cellules pour activer ou diminuer l’énergie des transformations qu’ils opèrent? Assurément , et c’est à cause de cette possibilité que nous exerçons une action salutaire sur l’organisme malade.

Nous savons déjà : 1° Que nous pouvons agir sur un microzyma pour l’empêcher d’évoluer, et 2° sur une cellule pour entraver sa régression et sa destruction par ses propres microzymas. La conséquence qui découle de ces deux faits, c’est que leur manière d’être chimique a été modifiée en quelque chose. Il s’agit de bien établir cela.

Revenons d’abord sur les expériences concernant les microzymas du lait. Reportez-vous à la quatrième Conférence (p. 169), et vous verrez que la coagulation de ce liquide s’accomplit, à l’abri de l’air, sans qu’apparaissent d abord des bactéries. Je ne connais pas d’exemple de lait s’étant coagulé dans la glande. Pourquoi se caille-t-il plus ou moins rapidement après sa sortie? C’est que ses microzymas et cellules, continuant d'agir, constituent le milieu à l’état dyscrasique à leur égard et modifie le mode de leur nutrition. Ce n’est que longtemps après que se manifeste l’évolution bactérienne en passant par les phases d’associés, de chapelets, etc. Eh bien, on peut enrayer la coagu-

LA THÉRAPEUTIQUE

lation par une addition de créosote à dose suffisante; quatre à six gouttes de créosote ou d’acide phénique empêchent totalement la coagulation, même au large contact de l’air, à la température de 15 à 25° ; cependant on peut constater le commencement de l’évolution bactérienne des microzymas. La créosote nè les a pas tués, mais elle les a empêchés de produire l’agent , cause de la coagulation. Un fait intéressant qui prouve la continuité de la vie dans les microzymas, c’est que les cellules du lait deviennent granuleuses et se résorbent complètement.

Rappelez-vous aussi l’expérience de M. Pasteur sur le sang : les globules sanguins sont peu à peu détruits. Si on la répète en ajoutant a.u sang, au sortir de la veine, de la créosote à dose non coagulante, il ne se coagule pas moins; mais après plusieurs mois, on retrouve les globules inaltérés.

Rappelez-vous enfin les expériences sur la multiplication du corpuscule vibrant dans les infusions de la substance des vers à soie et l’influence de la créosote qui la tarit ; puis celles de la levure dans l’empois , etc., que le même agent empêche de régresser en même temps que ses microzymas d’évoluer, pourvu que la dose de créosote soit suffisante.

Influence de divers agents sur la fermentation alcoolique. Los anciens agriculteurs, Poitevin et Ghaplal, avaient noté une élévation de température pendant la période vive de la fermentation vineuse en grandes masses. Ce fait avait été oublié et totalement passé sous silence par les savants qui s’étaient occupés de la fermentation alcoolique. Sans connaître le fait, j’avais conclu qu’il devait se dégager de la chaleur dans cette opération, comme dans toute réaction chimique et durant l’accomplissement régulier des phénomènes physiologiques. En effet, dans une masse de levûre , d’eau et de sucre d’environ -48 kilog. , la température ambiante étant de 25 degrés, celle du mélange fermentant, malgré la déperdition de chaleur parle rayonnement, s’éleva à 36 degrés. Tenons bien compte de ce fait, qui vous prouve le dégagement de chaleur pendant l’accomplissement d’un phénomène physiologique à l’abri de l’oxygène. Et notez que la levûre n’étaitpasdanslesmeilleures conditions de nutrition, puisqu’il lui manquait les albuminoïdes, complément néces-

ET LA THEORIE DU MICROZYMA

saire de son alimentation régulière. En effet, si on remplace l’eau par du bouillon de levure , la température , dans les mêmes conditions, s’élève bien davantage.

J’ai étudié l’influence de certaines conditions et de certaines substances médicamenteuses sur la durée de la fermentation alcoolique, par exemple, les masses fermentantes étant les mêmes, on faisait varier la quantité de levûre, ou la température, la pression, avec addition ou privation d’oxygène, d’alcool, de créosote, d’acide phénique, d’acide salicylique, d’acide nitrobenzoïque , d’acide tanniquc, d’acide cyanhydrique, de chloroforme, d’iodoforme, de quinquina, de quassia amara, de sulfate de quinine, etc. Chacune de ces conditions amène quelque perturbation mesurable sans que le sens du phénomène varie sensiblement en ce qui concerne la quantité d’alcool produit (1).

J’ai déjà dit que la substitution du bouillon de levure à l’eau, avait pour effet d’élever la température ; elle abrège notablement la durée de la fermentation. La décoction de quassia amara agit dans le même sens, de même que le sulfate de quinine. La décoction de quinquina, le chloroforme, l’iodoforme (thèse du docteur Floucaud, in Thèses de Montpellier), la créosote, l’acide phénique, l’acide salicylique, retardent la fin du phénomène et, par suite , la température ne s’élève pas sensiblement, et reste, à cause de la déperdition par le rayonnement, à peu près la même, pendant tout le temps de l’opération, que celle du milieu ambiant. Le froid agit de même : une fermentation qui est terminée en 23 jours à 25-30 degrés, ne l’est qu’en 35 jours à 2-12 degrés, toutes les autres conditions restant les mêmes. La quantité d’acide acétique peut varier du simple au double, sous certaines influences. La levure, bien que morphologiquement pure, peut apporter sa part d’influence : elle a évidemment ses maladies (2).

Ces considérations valent pour les microzymas et pour les

(1) M. Bouchardat avait déjà fait des essais de ce genre, comme on en avait fait sur les antiseptiques, mais sans connaître la théorie physiologique de la fermentation.

(2) Recherches sur la théorie physiologique de la fermentation alcoolique par la levûre de bière. Comptes-rendus, t. LXXV, p. 1036.

LA THÉRAPEUTIQUE

bactéries , ainsi que je m’ensuis directement assuré et que cela découle de l’ensemble de ces Conférences.

C’est en procédant ainsi, du simple au composé, que l’on pourra fonder une théorie expérimentale de la thérapeutique.

Dès le début des applications que j’ai tenté de faire de mes recherches sur les fermentations, vous vous en souvenez, j’employais la créosote dans le but de tarir la fécondité des germes du parasite de la pébrine. M. Masse, actuellement professeur à la Faculté de médecine de Bordeaux, avait déjà appliqué le même agent, en se fondant sur la même théorie, au traitement du sÿcosis parasitaire ; « C’était, dit-il, un nouveau parasiticide à essayer. Toutefois, il ne fallait pas se faire illusion : la créosote ne devait point tuer immédiatement le parasite développé , puisqu’elle n’arrête pas une fermentation qui a commencé. Elle s’oppose au développement ultérieur des spores, elle crée dans les follicules pileux un terrain stérile, dans lesquels le cryptogame ne pourra que s’épuiser et mourir (1).

M. le professeur Pécholier a été plus loin; il a appliqué la créosote au traitement de la fièvre typhoïde. Dans une savante communication à l’Académie des sciences, après des considérations sur les fermentations, il s’exprime comme ceci :

« Ces considérations nous ont amené à poser une indication thérapeutique, du premier ordre à nos yeux. Profitant des travaux de M. Béchamp sur les effets de la créosote contre le développement des ferments organisés, nous nous sommes dit que, si la créosote pouvait empêcher l’apparition ou la multiplication des ferments typhoïdes , elle deviendrait un puissant remède contre une affection si rebelle à la thérapeutique. »

M. Pécholier administrait la créosote en potion et en lavement d’une manière continue et, dit-il, « ce n’étaient pas de fortes doses de remèdes que nous voulions donner, mais poqr ainsi dire une atmosphère de créosote dont nous voulions imprégner le sang et tout le corps des sujets. » Bref,

(I) Comptes-rendus, t. L1X , p, 574, et Montpellier médical, t. XIII, p. 441.

ET LA THÉORIE DU MICROZYMA

le savant médecin voulait placer les microzymas de tout l’organisme dans l’impossibilité d’évoluer morbidement. En résumé, il résulte du travail du savant professeur :

1° Que le traitement par la cnéosote ne présente jamais aucun inconvénient, ne provoque aucun accident et n’empêche de remplir aucune indication thérapeutique sérieuse ; ' 2° qu’il a une action très efficace pour diminuer l’intensité de la fièvre typhoïde et raccourcir sa durée; 3° que, instituée à temps, dès le début et dans les premiers jours de l’invasion de la maladie, l’affection reste très bénigne même au milieu d’une épidémie grave ; 4° que le remède employé comme moyen prophylactique, même en vapeurs, en temps d’épidémie, dans les hospices, les casernes, les collèges , aurait sans doute une grande efficacité; 5° mais que, dans tous les cas où l’on n’a pu agir qu’à une période avancée de la fièvre typhoïde, le résultat thérapeutique est absolument nul ; ce que l’auteur explique en disant que c’est parce que tous les ferments sont développés, c’est-à-dire que tous les microzymas qui ont pu subir l’évolution morbide l’ont subie (1). Conformément à la théorie, dans de telles conditions, la créosote devait être tout aussi impuissante que les autres méthodes de traitement : l’emploi du sulfate de quinine, les bains froids, etc.

La même année, M. Gaube arrivait aux mêmes conclusions (2) ; et peu de temps après, M. Ghauffart appliquait le même agent avec succès au traitement de la variole.

Plus tard encore, un chimiste anglais, M. Crace Calvert(3), confirmait, au point de vue de la « vie protoplasmique », ma théorie de l’antisep ticité , et communiquait à l’Académie des sciences les résultats acquis par l’emploi de l’acide phénique comme moyen prophylactique, en même temps que les recherches faites à l’île Maurice par MM. les docteurs Barraut et Jessier (4) sur l’emploi de l’acide phénique dans certaines fièvres.

(1) G. Pécholier, Recherches expérimentales sur le traitement de la fièvre typhoïde par la créosote. Comptes-rendus, t. LXVIII, p. 671.

(2) Comptes-rendus, t. LXIX, p. 838.

(3) Comptes-rendus , t. LXXV, pp. 1015 et 1119.

(4) Ibid., t. LXXVI1 , p. 616 et t. LXVIII, p. 190, dans une Note de M. Calvert.

LA THÉRAPEUTIQUE

Mais, ici même, vous avez dû entendre parler de l’emploi de l’acide phénique dans le traitement de la fièvre typhoïde. Dans un service d’hôpital, on a vérifié les observations de M. Pécholier et noté un abaissement de température, comme conséquence de l’administration du remède, là où le distingué et savant professeur de Montpellier signalait une diminution de l’intensité de la fièvre !

MM. Masse et Pécholier ont donné la vraie formule de l’emploi médical de la créosote et de l’acide phénique, et ils ont eu la loyauté de dire où ils avaient puisé leurs inspirations. Depuis, la méthode a fait ses preuves en chirurgie comme en médecine. Je l’avais employée, dans mes recherches sur la génération, spontanée et sur les maladies des vers à soie, pour tarir la fécondité des germes atmosphériques. Les parasitistes eux-mêmes ont vérifié ma théorie de l’antisepticité et continuent d’employer la créosotq et l’acide phénique dans le même but. Mais s’imaginant que les antiseptiques ont pour effet de tuer le microbe ou son germe , ils ont cherché à déterminer la dose minimum de chaque substance capable d’atteindre ce but, ou bien d’arrêter le développement du parasite par prolifération. Ils ont imaginé aussi de détruire le parasite dans les premières voies d’absorption d’abord, puis dans le sang, dans les humeurs et dans les tissus. Sur la foi d’une affirmation sans fondement que les bactéries ne se développent pas dans un milieu acide, ils ont administré de l’acide sulfurique en limonade. On a fixé la dose à laquelle le sublime corrosif, l’acide phénique, l’acide salicylique, la quinine , etc., sont efficaces , pour empêcher la naissance ou la pullulation du parasite. Vaines tentatives, car si les microzymas atmosphériques sont aisément rendus muets dans certains milieux, ils ne le sont pas dans d’autres; ensuite les microzymas de l’organisme ne sont pas tous identiques sous ce rapport : la dose d’un agent qui arrête l’évolution de l’un n’arrête pas celle d’un autre. La créosote , qui n’empêche pas la coagulation du lait à une goutte pour 100cc, l’empêche à quatre ou six gouttes, sans que pour cela le microzyma soit tué ; une infusion de foie contenant les microzymas de la glande ne donne pas de bactéries après l’addition de doses moindres. Une tempé-

ET LA THÉORIE DU MICROZYMA

rature de 100° appliquée pendant un quart d’heure ne tue pas les microzymas du lait et tue ceux du pancréas ou de l’estomac, etc. Oui, tentatives vaines, car les doses qu’ils indiquent pour certaines substances sont telles qu’elles équivalent à des doses toxiques qui tueraient le malade avant le microbe, en supposant que celui-ci soit tué.

Oui, môme à ce point de vue, le système parasitique est faux.

Dans la théorie du microzyma, il ne s’agit pas de tuer un parasite qui, d’après ce que nous avons vu, n’existe pas chez le malade ; et quand il s’agit d’une véritable affection parasitaire, la voie à suivre est celle que M. Masse a tracée. Toutefois il ne faudrait pas s’imaginer que le même agent réussira dans tous les cas. La créosote qui réussit si bien dans le traitement du sycosis, est inefficace contre la teigne. Il faut encore chercher l’agent qui tarira la fécondité du Trichophyton.

Mais je vous ai dit que les antiseptiques sont dès médicaments comme les autres ; il ne s’agit donc pas d’antiputrides ou d’antiferments dans le sens ancien, puisqu’il n’y a pas de différence essentielle entre le phénomène de la nutrition dans la levûre, une bactérie ou un microzyma et dans l’homme, mais d’agents dont l’action s’exerce dans l’organisme sur ce qui en peut subir l’influence, savoir : les cellules et les microzymas.

M. Pécholier l’a nettement déclaré : « Dans tous les cas, a-t-il dit, où nous n’avons pu agir qu’à une période avancée de la fièvre typhoïde, les résultats thérapeutiques ont été absolument nuis. » J’ajoute qu’il en aurait été de même de toutes les autres méthodes de traitement. Pourquoi ? Parce que tous les centres d’activité organique, depuis les glandes intestinales, le foie, la rate, les reins, les muscles, le sang, la moelle des os même, ont subi quelque atteinte ; leurs microzymas ayant partout subi l’évolution morbide, il n’est plus possible de les ramener au mode normal, surtout si l’évolution bactérienne a été généralisée. C’est dès le début qu’il faut agir pour empêcher l’évolution morbide des microzymas initialement atteints, probablement ceux des glandes intestinales, de se propager, grâce à la dyscrasie

LA THÉRAPEUTIQUE

produite! Or, dans ce cas, l’acide phénique ou la créosote réussiront, sans doute, alissî bien que les autres méthodes : bains froids, sulfate de quinine, etc. Un médecin qui s’inspirerait de la théorie du microzyma, emploierait plusieurs agents capables de modifier l’activité de ces microzymas, car il saurait que celui qui est capable de porter son action sur les microzymas du sang, pourrait ne pas agir sur ceux de l’intestin, de la peau, etc. Pourquoi ne pas combiner les traitements par la quinine, l’alcool, les bains froids avec Tacide phénique, répétés à dose modérée qui placera, comme l’a dit M. Pécholier, tout le système dans une atmosphère créosotée. Pourquoi ne pas produire une atmosphère phéniquée autour du malade?

Dans les fièvres paludéennes, M. Laveran a constaté l’intermittence de la présence de micro-organismes dans le sang; ils apparaissent pendant l’accès; ils disparaissent après. Le sulfate de quinine coupe la fièvre en créant dans le sang la dyscrasie additive qui, dans la théorie du microzyma, empêche l’évolution de se reproduire; mais si les microzymas ont, pendant longtemps, pris l’habitude d’évoluer, on sait que le sulfate de quinine ne réussit pas toujours; c’est dans des cas de ce genre que MM. Barraut et .Tessier se sont bien trouvés de l’emploi de l’acide phénique.

Examinons cela de plus près. Notons d’abord qu’on peut agir sur les microzymas physiologiques ou sur les cellules pour activer ou diminuer même leurs fonctions chimiques, et nous savons que, pour être devenus morbides , ils ne cessent pas d’agir chimiquement. Gintrac a rapporté les observations de plusieurs savants mentionnant certaines circonstances qui enrayent la puissance contagieuse du virus vaccin. Les pustules que l’on a soumises à l’action de l’onguent mercuriel deviennent incapables de transmettre la vaccine ; les émanations de camphre, de musc, d’asa fœtida nuiraient également à l’efficacité contagieuse du virus.

Le fait que l’activité chimique des microzymas, malgré la morbidité, n’en existe pas moins, qu’elle peut même être exaltée, résulte de l’amaigrissement, de la consommation de la graisse et de la masse musculaire, etc. La quantité d’urée produite peut être augmentée dans les premiers temps, de

ET LA THÉORIE DO MICROZYMA

même que l’acide carbonique chez les fébricitants, ce qui indique une plus grande consommation d’oxygène, etc. Mais il y a, en outre, formation de produits nouveaux qui n’existent pas dans l’état normal. Le plus intéressant exemple du changement fonctionnel produit sous l’influence de la maladie est certainement celui des diabétiques. Invoquerait-on un parasite pour expliquer une telle exagération de la sécrétion du glucose? Voyez comme physiologiquement les fonctions peuvent changer 1 Dans l’état normal, la glande mammaire ne produit ni caséine, ni galactozymase, ni lactose ou sucre de lait. Viennent la gestatio/i et la parturition, aussitôt la glande entre en fonction nouvelle, et, dans cet appareil, les cellules et microzymas propres réagissant sur les matériaux qu’amène la circulation, produisent les corps que je viens de nommer, qui n’existaient pas dans le sang. Et c’est bien un changement de fonction, car la glande vivait auparavant de la vie de l’ensemble ; et nous savons que les microzymas du lait sont spéciaux ! Dira-t-on qu’ils sont parasites ? Ils sont autres, comparés à l’état antérieur à la parturition , puisqu’ils agissent autrement que dans l’état strictement physiologique.

Donc, l’état morbide détermine un fonctionnement chimique particulier dépendant du microzyma du centre d’activité affecté. Si l’on agit à temps, il est possible d’enrayer et d’empêcher la morbidité d’atteindre les microzymas des autres centres. Dans le cas où l’on intervient tardivement, les médicaments, les méthodes de traitements restent inefficaces, parce que tout a défailli dans l’organisme, toutes les fonctions sont troublées, et il faudrait les restaurer toutes à la fois. Pourtant tout est vivant, et, nous venons de le voir, la vitalité est même exagérée dans le sens chimique, et c’est précisément parce qu’elle l’est peut-être dans un sens unique que les médicaments n’ont plus aucune vertu, pour deux motifs : parce qu’ils n’ont plus de prise sur les microzymas qui ont achevé leur évolution, ni sur les humeurs qui sont trop profondément perverties.

Lés agents thérapeutiques peuvent agir directement , immédiatement sur les microzymas ou sur les cellules, ou médiatement par l’intermédiaire des humeurs. Dans

les deux cas , ils peuvent exercer une action favorable , chacun selon son espèce et celle du microzyma sur lequel elle peut porter; en effet, il est certain que le même remède n’agit pas indifféremment sur tous les microzymas de l’organisme. La quinine, qui coupe la fièvre, ne guérit pas de la phthisie; c’est-à-dire qui empêche l’évolution des microzymas de se produire dans l’une, ne l’arrête pas dans l’autre.

Je dis que les agents thérapeutiques peuvent n’agir sur les microzymas que par l’intermédiaire des humeurs , soit par dyscrasie additive indirecte ou directe. Je m’explique.

Soit l’acide benzoïque , administré dans la cystite chronique, où les microzymas plus ou moins évolués, soit du rein, soit de la vessie, ont produit des urines ammoniacales. L’expérience directe prouve que l’acide ingéré se retrouve dans l’urine à l’état d’acide hippurique. La dyscrasie produite est indirecte , parce que l’acide hippurique est le produit de la réaction de l’acide benzoïque sur quelque élément des humeurs, opérée par les cellules et les microzymas. Sous l’influence de cette dyscrasie, additive par réaction, les microzymas cessent d’évoluer morbidement, et, si l’on s’y est pris à temps, la cystile peut guérir, c’est-àdire que les microzymas peuvent perdre l’habitude qu’ils avaient acquise. On pourrait multiplier les exemples de dyscrasies produites de cette façon.

Le sulfate de quinine que l’on administre à dose suffisante n’est éliminé que peu à peu. Agit-il par lui-même? donne-t-il lieu à quelque réaction? On ne le sait pas encore. Dans tous les cas, on retrouve la quinine en nature dans l’urine, ce qui porte à penser qu’elle n’entre pas dans quelque combinaison nouvelle. Elle détermine donc une dyscrasie additive simple qui, à cause de la lenteur de l’élimination, peut exercer son effet sur tout l’organisme.

L’action de l’agent thérapeutique peut être directe sur le microzyma et sur la cellule, pour contracter combinaison ou se fixer sur quelque substance de leur matière. C’est ce qui arrive à la levûre traitée par l’acide salicylique ; et si la quanti té d’acide ainsi fixé est considérable, la levûie

ET LA THÉnAPEUTIQUE

se borne à intervertir le sucre de canne sans produire la fermentation alcoolique. La levûre pourtant n’est pas tuée ; car si, par un lavage suffisant, on lui enlève l’excès d’acide, la fermentation alcoolique peut être obtenue. On trouvera des renseignements sur tous ces points dans la communication dont j’ai parlé ci-dessus, à l’Académie de médecine (1). Ces sortes de phénomènes peuvent se produire avec d’autres agents : l’acide nitrobenzoïque, la phtalique, etc. Mais la créosote, l’acide phéniquc, le camphre, les éthers, les alcools ne sont pas dans ce cas : ils exercent leur action sur l’élément organisé directement, sans contracter de combinaison ni avec sa substance ni avec celle des humeurs. À moins que les doses ne soient élevées et qu’une coagulation puisse se manifester, la matière chimique de l’organisme n’en est pas altérée; c’est là, à mon avis, le grand avantage des antiseptiques diffusibles.

Le temps ne me permet pas de développer ce sujet ; cependant, par ces exemples, vous voyez dans quel sens il faudrait diriger l’étude des agents thérapeutiques. Mais quoique nous soyons encore loin du but, il est incontestable que, dans la fièvre typhoïde, la morbidité du microzyma est corrélative à une suractivité chimique qui développe une élévation de température plus grande que dans l’état normal : or le sulfate de quinine, la créosote, l’acide phénique administrés à temps, et en quantité suffisante, amènent à la fois une diminution delà fièvre, de la température et de l’acide carbonique et de l’urée. Les bains froids aboutissent à des résultats semblables. Ces faits doivent être rapprochés de ceux que je citais tout à l’heure concernant la levûre de bière. Ces phénomènes, qui s’expliquent par la présence des microzymas, causes premières des activités organiques, ne se conçoivent pas dans les systèmes purement physico-chimiques. Il est clair maintenant que ces notions sont applicables à toutes les maladies ; encore une fois , le microzyma, étant ce qui est vivant per sd, est ce qui peut devenir morbide : sans lui, les suractivités chimiques qui

(1) Lés microzymas sont-ils des organismes vivants ? Exposition d'une théorie expérimentale de ï antisepticité , par A Béchamp. Bull. Acad, de méd. (2), t. XI, p. 497.

surviennent dans les maladies ne se comprennent point, sont des effets sans cause.

J ai plusieurs fois insisté sur ce que' les microzymas doivent différer en quelque chose, selon les tempéraments, les constitutions, les diathèses. Quelle est leur part dans la malignité des maladies médicales et chirurgicales? En 1876, écrivant sur ce sujet (1), à propos des pansements phéniqués, j’y appelais l’attention des médecins et des chirurgiens. J’ai dit alors : « Ce sujet appelle des observations suivies ; pour moi, je suis convaincu, malgré mon peu de lumières suides sujets de cette importance, que là se trouve l’explication du plus grand nombre des cas où l’on a tant de peine à éviter les accidents; que c’est là qu’il faut chercher la source des causes des pus morbides... » Bref, je conseillais qu’on se préoccupât surtout des microzymas des opérés.

C’est donc avec la plus vive satisfaction que j’ài lu l’importante communication de M. Yerneuil, au Congrès médical de Londres. L’éminent chirurgien s’est exprimé très catégoriquement à cet égard à propos de la réunion immédiate.

« L’antisepsie, disait-il, peut conjurer sans doute plusieurs influences nuisibles; mais elle ne saurait créér certaines conditions favorables à l’adhésion immédiate, savoir : la bonne qualité du sang, la prolifération suffisante des éléments anatomiques , en un mot, la régularité et la persistance du processus réparateur. .. Qui n’a vu la suppuration s’emparer des plaies suturées chez les scrofuleux et les phthisiques? Quoi de plus douteux que la réunion d’une plaie d’amputation chez un alcoolique , un hépatique, un albuminurique? etc., etc. ... Les plaies des diabétiques, pansées à plat et antiseptiquement, guérissent assez bien; réunies par la suture, elles provoquent souvent l’explosion soudaine et fatalement envahissante d’inflammations gangréneuses promptement mortelles.... Les autres états constitutionnels n’empêchent pas au même degré la réunion immédiate, mais ils en rendent néanmoins la réussite assez douteuse (2). »

(1) Montpellier médical , t. XIX, p. 158.

(2) La réunion immédiate , comme toute opération chirurgicale , reconnaît diverses causes qu’on peut ranger sous deux chefs, Exécution défec-

CONCLUSIONS GÉNÉRALES

C’est ainsi que le vrai médecin est celui qui étudie la maladie, non comme une entité abstraite, mais comme une réalité concrète qui réside dans l’organisation môme, dont le siège est dans le microzyma, l’elément organisé fondamental.

Un jour, Bouillaud, à propos d’un ferment pyohémique particulier qu’on prétendait distinguer des ferments putrides, s’est écrié : « Il importe beaucoup, assurément, de ne pas méconnaître quelque nouvel être de cette espèce, mais il n’importe pas moins de ne pas les multiplier sans nécessité. » L’illustre médecin avait raison. Non, il n’est pas nécessaire de multiplier sans nécessité les êtres dont on croit avoir besoin pour expliquer les phénomènes de putridité et de maladie. Les microzymas suffisent à tout, parce qu’ils sont le tout de l’organisation et la cause de tous les phénomènes que nous étudions pendant la santé et pendant la maladie. Je m’arrête et je finis.

En commençant ces Conférences , je disais que j’allais traiter de ce qu’il y a de fondamental dans l’organisation vivante : des microzymas ; et qu’il ne s’agirait de rien moins que du renouvellement des bases de la physiologie , de l’histogénie et delà pathologie. Si, en 1881, j’ai eu la témérité de prononcer ces paroles et d’émettre une semblable prétention, c’est que, déjà en 1868, dans une Note présentée à l’Académie des sciences, répondant à un détracteur des microzymas, qui avait écrit un peu légèrement que « M. Béchamp met une importance extrême à ce que l’on croie qu’il a été le premier à apercevoir telle ou telle granulation dans le ver à soie , » j’ai osé dire :

« Depuis plusieurs années, je ne fais, en quelque sorte, autre chose qu’étudier les transformations des microzymas. Non, certes, je n’ai pas besoin que l’on croie que j’ai été le premier à apercevoir les granulations moléculaires des fermentations et des êtres organisés que tout le monde connaissait ; mais mon intérêt et celui de la vérité historique est de m’assurer la priorité de l’affirmation et de la démonstration que ces granulations moléculaires, que l’on croyait

tueuse, application intempestive. Professor Verneuil. International medical Congress. London. II, p. 353.

CONCLUSIONS GÉNÉRALES

n’être pas organisées, ni vivantes, ni agissantes, sont au contraire ce qu’il y a de plus vivant, de plus résistant à la mort dans tous les organismes, les plus puissants des ferments parmi les ferments organisés. Pour moi, la question des microzymas morbides des vers à soie n’est plus, depuis longtemps, qu’un cas particulier d’une étude plus générale. Ce que je me propose de démontrer, la démonstration que mes collaborateurs et moi poursuivons, c’est qu’il y a une infinie variété de microzymas. Ce que je voudrais faire ressortir, c’est qu’un grand nombre de ces granulations moléculaires vivantes ne sont, dans bien des cas, que le premier degré d’organisation d’organismes plus parfaits, et, pour tout dire en un mot qui fera comprendre ma pensée , qu’ils sont à ces organismes ce que le cysticerque est au tænia. Ils n’attendent, comme celui-là , qu’une occasion , un milieu favorable pour évoluer et atteindre leur forme dernière. Ce que je veux arriver à démontrer enfin, c’est que ces granulations moléculaires ont leurs maladies qu’elles peuvent transmettre aux organismes dont elles font partie ou dans lesquels elles pénètrent. Voilà pourquoi j’étudie les granulations moléculaires normales de V organisme et les granulations moléculaires qui ne font plus partie d’un organisme , comme les microzymas de la craie et ceux que l’on trouve sur la feuille du mûrier. Certes, si ces choses, que l’on n’a pas encore aperçues, étaient irrévocablement démontrées, qui oserait soutenir qu’elles n’aboutiraient pas à une transformation de la physiologie et de la pathologie? (1) »

Oui, la théorie du microzyma, qui implique la négation des systèmes des parasitistes modernes renouvelés des anciens , qui ne contredit aucune observation médicale sérieuse , lorsqu’elle sera bien comprise , aboutira à la transformation de la physiologie et de la pathologie ; car elle établit expérimentalement la notion que ce qui est vivant est nécessairement quelque chose de plus que de la matière physico-chimiquement constituée , mais uncorps morphologiquement défini , structuré, organisé en

(t) La maladie microzymateuse des vers à soie et les granulations mole culaires. Comptes-rendus, t. LXVII , p. 443 (1868).

CONCLUSIONS GÉNÉRALES

un mot, puisque la plus petite particule de toute substance réputée vivante recèle la vie dans des formes déterminées, réduites aux moindres dimensions, actives, physiologiquement indestructibles , impressionnables et pouvant devenir morbides , qui sont les microzymas.

Et vous, Messieurs, vous qui allez devenir médecins, devenez-le sérieusement; fuyez l’empirisme comme 1 ennemi redoutable, car il est l’avant-coureur de d’ignorance qui croit sans discernement à toute nouveauté qui se présente ; croyez à la science qui ne trompe pas, à toute la science, a la science comparée qui empêche la séduction , et dont votre art a tant besoin. Sachez qu’il y a vraiment une science médicale, noble, élevée, qui n’a pas attendu la fin de ce siècle et la microbiatrie moderne pour se constituer. Suivez la trace des grands médecins de tous les temps qui ont illuminé toutes les branches de l’art que vous allez exercer ; ces grands hommes n’ont pas dédaigné ou négligé ce que l’on appelle orgueilleusement les sciences accessoires ; plusieurs ont été chimistes ; ils ont tenu la chimie pour une science maîtresse, sans laquelle il n’y a pas de médecine vraiment scientifique , parce que sans elle il ri’y a pas de physiologie. Oui , fuyez l’empirisme ; il ne s’adresse qu’à la mémoire; il ne prévoit*rien , parce qu’il n’explique rien ■' il s’imagine s’occuper utilement de la science de l’homme , sans connaître la matière organisée et les propriétés dont elle est douée dans l’admiràble organisme humain; c’est lui qui a fait si aisément admettre les systèmes des parasitistes par plusieurs médecins , très forts d’ailleurs ; c’est lui qui , ayant appelé maladie les fermentations ou altérations de la bière par certains micro-organismes qui s’y peuvent développer, a conclu que les maladies de l’homme- n’avaient pas d’autre cause ! C’est lui qui croit au microbe pyogénique , s’imaginant qu’il n’y aurait pas de suppuration sans lui ; c’est lui qui classe parmi les maladies parasitaires la fièvre typhoïde, le furoncle et l’ostéomyélite, la phthisie et la fièvre puerpérale à côté de la gale; c’est lui enfin qui, poursuivant le microbe pour le tuer, perd le malade de vue , et lui administre les remèdes à doses capables de l’emporter, s’il n’y avait pas en lui une force de résistance

CONCLUSIONS GÉNÉRALES

conservatrice qui défie ses imprévoyantes audaces !

La théorie du microzyma , qui explique tout ce qui trouble et égare les parasitistes , vous mettra en garde contre leurs systèmes; elle vous rappellera que la cause première de leurs erreurs vient de ce qu’ils ne voient rien de vivant per se dans l’être organisé , mais une masse de matière sans spontanéité ; elle vous fera souvenir qu’il n’y a pas de germes, de microbes originellement créés morbides, pour rendre malades hommes et bêtes; mais que la cause première de nos maladies est en nous , toujours en nous, et qu’il faut sans cesse veiller pour conserver leur intégrité fonctionnelle aux éléments anatomiques et aux microzymas qui les ont formés. Pour conserver la santé, ce bien si fragile , il faut éviter surtout lès excès, les pas-^ sions et les habitudes dont l’action porte précisément sur les microzymas du système nerveux , ce régulateur qui fait tout converger vers l’unité et la conservation. Mais vous n’oublierez pas que la maladie étant survenue , il ne faut pas attendre, et immédiatement aller au secours du microzyma pour l’aider à revenir au mode normal; que, devenu décidément morbide , il peut , étant issu de l’homme ou de l’animal malade, communiquer la maladie qui est en lui à l’homme ou à l’animal, chacun selon son espèce; vous n’oublierez pas enfin que l’art possède les moyens de rendre le microzyma morbide inoffensif, et qu’il le devient naturellement, grâce à cette prévoyance qui l’a doué de la propriété de changer de fonction.

Oui, Messieurs, fort de la conviction scientifique que tant d’expériences et de faits confirmatifs ont fait pénétrer dans mon esprit, d’accord avec la manière de voir des vrais médecins, je vous répète avec assurance : veillez sur votre malade , ne le perdez jamais de vue pour courir après un aventureux microbe : écartez de lui toutes les mauvaises influences extérieures ; mais en agissant contre les germes de l’air, n’oubliez pas que ce sont les microzymas des malades et des opérés qu’il s’agit de soigner en même temps que leurs états diathésiques.

Et je ne peux pas mieux finir qu’en vous citant la fin de la Conférence sur les microzymas que j’ai faite au Congrès

CONCLUSIONS GÉNÉRALES

de Nantes, de l’Association française pour l’avancement des sciences (1). Aussi bien est-ce là comme la conclusion nécessaire de celles-ci. Je disais :

« Et maintenant, on comprend aisément que les microzymas sont spéciaux ah ovo, et comment l’œuf, émané d’une espèce donnée , résume cette espèce dans ses microzymas au point de vue de l’activité vitale et dans les matériaux qui leur sont fournis pour développer l’être selon l’idée créatrice ou la loi qui a constitué L’œuf comme il l’est. Avec la théorie du microzvma se conçoit le rôle considérable de la fécondation en même temps que sa facilité et tous les phénomènes de l’hérédité. La parthénogenèse même se trouve expliquée. Et puisque nous avons démontré que les microzymas changent, normalement, physiologiquement, de rôle et de fonction, on conçoit qu’ils peuvent se modifier morbidement et l’évolution de la maladie et la guérison se conçoivent. La pathologie , un jour, reposera sur l’étude attentive des microzymas. Enfin , si pendant la vie toute activité chimique et physiologique leur appartient , leur rôle n’est pas moins considérable après la mort : ce sont eux qui sont chargés, avec le concours de l’oxygène, de ramener la matière organique à son état primitif de matière minérale : acide carbonique , eau , ammoniaque ou acide nitrique.

» Le rôle des microzymas est donc immense : ils sont au

commencement et à la fin de tout être vivant! Et le résumé de tout ceci est contenu dans un énoncé très simple :

» Tout être vivant est réductible au microzyma.

» Et pour que l’on ne donne pas à cette pensée un sens qu’elle n’a pas et qu’elle ne devienne pas le point de départ de nouvelles erreurs , permettez-moi, malgré ce qui précède , de m’expliquer en peu de mots.

» La théorie des blastèmes, comme celle du protoplasma, aboutit à l’hétérogénie et suppose, en outre, la création spontanée de la matière organique, c’est-à-dire le passage naturel de la matière minérale à la matière organique.

(1) Les microzymas dans leurs rapports avec les fermentations et la physiologie. Conférence en séance générale de l’Association française pour l’avancement des sciences. Congrès de Nantes (187S).

Page 1