SCÈNE SEPTIÈME
La nuit de Noël 1780, vers dix heures, un des gardes de la paroisse de la Trinité, à Jersey, aperçut un feu sur la falaise, entre Rozel et la Coupe.
Ce feu durait depuis sept ou huit minutes, quand un autre feu s'alluma sur les côtes de France. Aussitôt, le feu jersiais s'éteignit.
Ceci parut suspect au garde, qui courut à l'endroit où il l'avait vu briller. Il y trouva de la cendre, des tisons qui achevaient de se consumer, et personne.
Au moment où il arrivait, le feu de la côte de France s'éteignit.
Le garde-côte examina dans tous les sens la grève et la mer; rien. 11 attendit; rien.
Cependant, il resta inquiet de ces deux feux qui se cachaient si vite comme s'il leur suffisait de s'être vus, et il crut devoir prévenir ses chefs immédiatement.
Mais c'était Noël, la grande fête de Jersey, Christmas. Ce jour-là, l'île est sens dessus dessous, le vin ruisselle, Gamache est partout, le dîner dure vingtquatre heures. — On voit d'ici les haussements d'épaules qui accueillirent le garde-côte. Belle raison de s'effarer, des feux de joie la nuit de Noël ! On traita le garde comme un homme qui avait bu un verre de vin de trop, on lui en fit boire une bouteille, et on le renvoya en se moquant de lui.
Pourtant, le lendemain, quand les transports de Noël se furent un peu apaisés, on réfléchit que c'était une bizarre façon de fêter Christmas que d'aller, la nuit, par le froid de décembre, sur une falaise déserte , allumer un pauvre feu de cinq minutes , et qu'en supposant que cette idée fût venue à un homme, il était étrange qu'elle fût venue à deux, précisément à la même seconde, à Jersey et en France.
On fit bonne garde les nuits suivantes. Rien ne parut. La surveillance s'ennuya, puis cessa.
11 y avait huit jours qu'on n'y pensait plus. Une nuit, il se passa quelque chose d'extraordinaire à la pointe de la Roque.
Des masses noires rampaient dans les flaques d'eau et s'accumulaient silencieusement sur le banc du Violet. Parvenues aux rochers, elles s'arrêtaient et attendaient, toujours sans bruit.
Dans ce profond silence, une voix éclata tout à coup : — Sacré tonnerre ! les imbéciles ! Où est Pierre Journeaux?
— Ce n'est point ma faute, général, répondit une voix qui. avait l'accent jersiais. Je vous ai conduit à la bonne place ; c'est la faute de ceux qui n'ont point suivi. I! est vrai que le courant était roide et que le vent cognait dur. Les canons et les tambours ont dérivé sur les roches et je ne suis point reprochable s'ils ont chaviré.
— Bah! s'écria le général, il nous faut de l'artillerie, eh bien! nous aurons celle de l'île.
— En voici déjà quatre pièces, dit une ombre qui accourait.
— Où cela, Gun?
— Dans cetle masure, répondit Gun en montrant le petit fort de la Roque-Plate. Ils étaient là dix hommes qui dormaient, je les ai pris. C'a été l'affaire d'une sentinelle à désarmer.
— Bien commencé, dit le général. Ces quatre canons couvriront les bateaux. Çà, maintenant, comptons-nous.
Ils étaient un peu moins de sept cents hommes. Cent vingt restèrent pour garder la batterie et protéger la flottille, et les autres, cinq cent soixante environ, se mirent en marche vers Saint-Hélier.
Pierre Journeaux, qui les dirigeait, leur fit éviter la route de la côte, où ils auraient été aperçus par les sentinelles des corps de garde. Cependant ils durent passer près des baraques des invalides de l'artillerie. Ils eurent la chance de n'être pas vus. Ils traversèrent Saint-Clément, Saint-Sauveur, et entrèrentdans Saint-ïlélier. Il s'agissait de surprendre l'hôtel de ville. Deux rues y menaient : la rue de Derrière (aujourd'hui Queen-street) et la rue des Trois-Pigeons (Hill-street) . La rue des Trois-Pigeons fut choisie, pour éviter le palais du lieutenant-gouverneur, qui était dans la rue de Derrière et qui avait à sa porte deux factionnaires. Les six cents muets passèrent les premières maisons sans être entendus. Tout à coup, une porte s'ouvrit, un homme parut sur le seuil, vit cette procession d'ombres, et resta pétrifié. Un officier et cinq ou six soldats accouru-
rent. En voyant venir à lui ces fantômes armés, le Jersiais jeta un cri.
— Silence, malheureux! lui dit l'officier en lui mettant son sabre sur la poitrine.
Mais le Jersiais alors perdit la tête tout à fait :
— N'approchez pas! cria-t-il. Au secours! à moi, Jersiais! Je suis Pierre Arrivé !
— Tu es arrivé, en effet, dit l'officier.
Et, de la pointe de son sabre, il le cloua contre la porte. Les soldats l'achevèrent, et entrèrent dans la maison. Ils n'y trouvèrent qu'un petit enfant que le bruit n'avait pas réveillé. Ils le laissèrent dormir et rejoignirent leurs camarades.
Il était un peu plus de six heures. Des lueurs blanchâtres commençaient à rayer le ciel, comme les plaques de jour à la fin des tunnels. Tout dormait. La troupe marcha encore un moment; puis, sur un signe de Pierre Journeaux, s'arrêta.
— Voici le moment, dit Journeaux. Mais c'est qu'il y a un corps de garde et une sentinelle.
— Une sentinelle? clitGun; cela me regarde. Montrez-la-moi.
Pierre Journeaux et Gun firent quelques pas, et arrivèrent à une ruelle qui coupait la rue des Trois- Pigeons à droite et qui la rattachait à la place de l'Hôtel-de- Ville. Ils s'engagèrent avec précaution dans la ruelle, vinrent à l'angle et passèrent la tête.
Ils avaient à leur droite l'hôtel de ville, mal
éclairé d'un réverbère, et devant lequel une sentinelle se réchauffait en marchant à grands pas dans la boue. Elle longeait la façade de l'hôtel de ville et s'éloignait d'eux. Quand elle fut au bout de la place et qu'elle revint de leur côté, ils se renfoncèrent derrière leur angle, et Gun, sans bruit, tira son épée.
La sentinelle vint jusqu'à l'angle et se retourna pour continuer sa marche. Mais, au second pas, elle s'affaissa brusquement. L'épée de Gun lui était entrée dans les reins et lui ressortait par le poumon.
La sentinelle ne poussa pas un cri. Au bruit sourd du corps tombant à terre , le général et la troupe accoururent et envahirent le corps de garde et l'hôtel de ville. Les soldats du poste dormaient, cinq ou six seulement jouaient aux cartes. Ils furent cernés avant qu'un seul n'eût le temps de prendreun fusil au mur. Il n'y eut pas même un coup de pistolet de tiré.
Le lieutenant-gouverneur d'alors s'appelait Moïse Gorbet. Il logeait dans la rue dé Derrière, à quelques pas du corps de garde. La surprise s'était faite si
lestement que les deux factionnaires ne s'étaient doutés de rien.
Moïse Corbet était plongé dans les tièdes douceurs d'un franc sommeil; il fut réveillé parquelqu'un qui frappait vivement à la porte de sa chambre.
— Son Excellence dort, criait un valet. Elle a défendu de la réveiller avant neuf heures.
Mais on frappait toujours.
— Qui est là? balbutia le gouverneur.
— Vite, vite! répondit une voix. Il faut que Voire Excellence se lève tout de suite! Les Français sont dans l'île!
— Les Français! répéta Corbet encore hébété de sommeil. Qui êtes-vous?
— Clément Hémery.
— Entrez, dit le gouverneur. — Eh bien ! reprit-il quand Hémery fut entré , quels Français dites-vous?
— Les Français ! Je vous dis que les Français sont dans l'île, à Saint-Hélier, à votre porte, à l'hôtel de ville! Votre Excellence n'a pas une minute. Vite, venez !
— Les Français à l'hôtel de ville! murmura Moïse Corbet. En êtes-vous sûr? C'est impossible.
— Je les ai vus. Vous savez que ma maison est sur la place. J'ai ouvert ma fenêtre, et j'ai vu la place pleine d'uniformes et de fusils. Je suis parvenu à m'échapper par une trappe. Venez vite !
— Oui, dit Gorbet.
Et il ne bougea pas. Maintenant qu'il comprenait, il était tout pâle et tout tremblant.
— Oui, je vais me lever, puisque vous le voulez; mais vous dites que la ville est prise?
— C'est pour cela qu'il faut la reprendre, répliqua Hémery. Pour ne pas perdre de temps, si Votre Excellence le permet, je vais sauter sur un de ses " chevaux et galoper jusqu'au Fort-Conway. Je porterai la nouvelle au capitaine Campbell, et je lui dirai de venir avec ses cinq compagnies. Pendant que j'irai, vous vous habillerez. Je vais vous envoyer votre valet de chambre.
— Allez, dit le gouverneur.
Mais, Hémery dehors, il ne se leva pas davantage. Il s'était dressé sur son séant; il resta ainsi, consterné, écrasé, immobile, les yeux fixes, ne pensant plus, considérant avec une attention profonde un blanc filet de jour qui passait par un bâillement des rideaux. Son valet de chambre le trouva dans cette position.
Le galop du cheval d' Hémery s'entendait encore. Soudain un grand bruit se fit à la grille de la rue, rumeur de voix et cliquetis de fer. Ce bruit se rapprocha et fut bientôt dans la cour.
— Son Excellence veut-elle que j'aille voir ce que c'est? dit le valet de chambre.
— Allez, et revenez promptement.
Après quelques minutes pendant lesquelles le tumulte se rapprocha encore, la porte se rouvrit.
— Eh bien ! qu'est-ce donc? demanda Corbet.
— Peu de chose, répondit une voix qui n'était pas celle du valet de chambre.
Corbet leva des yeux effarés sur le personnage qui entrait.
C'était un homme de quarante ans à peu près, en habit militaire, œil fier, bouche ironique. Il avait à la main une épée nue.
— Excusez votre domestique s'il ne remonte pas. dit le nouveau venu. Ce n'est pas sa faute : il a une baïonnette dans la tempe. Je le remplacerai, si vous le trouvez bon. Je le vaux bien. Je suis le baron de Rullecourt, gouverneur de Jersey.
— Gouverneur de Jersey ! fit Corbet.
— Oui. Mais vous aurez de meilleures occasions pour témoigner votre étonnement. Habillez-vous pendant que nous allons causer. Dépêchez-vous, je suis pressé. Eh bien ! allez donc! Avez-vous besoin que je vous aide?
Il ramassa du bout de son épée les bas de Corbet et les jeta sur le lit.
— Donc, reprit-il , tandis que Corbet essayait d'y introduire ses pieds, je vous destitue, mon cher ami. Pas tout de suite. Je vous accepte pour lieutenant jusqu'à ce soir. Mais il faut d'abord que je vous raconte ce que j'ai fait en l'île de Chansey. Imaginez-
vous que je voulais venir ici la nuitde Noël ; mais les bourrasques m'ont forcé de relâcher à Chausey. J'y suis resté douze jours, mais je n'y ai pas perdu mon temps, comme vous allez voir. Un de mes hommes ayant eu la bizarrerie de penser que l'absence de maisons dans une île brumeuse ne compensait pas la température de janvier, je l'ai logé sur un petit îlot qui se recouvre à la marée haute; la marée est venue, et il n'a plus eu froid. Un autre (il faut vous dire que la tempête avait endommagé nos vivres) ayant insinué que des biscuits avariés ne constituaient pas la perfection de la nourriture, j'ai plus que salisfait son appétit en lui faisant avaler la lame de l'épée que vous voyez. Mais habillez-vous donc plus vite. Gorbet se hâtait, mais ses mains tremblotantes mettaient les boutons à côté des boutonnières et les manches à côté des bras.
— Mon cher, poursuivit le barondeRullecourtJe vous ai raconté ces deux anecdotes pour que vous calculiez, par le cas que je fais de la vie de mes soldats, le cas que je dois faire de la vie d'un ennemi. Je ne demande pas mieux que d'être votre meilleur ami, et je ne vous ferais boire trop d'eau de mer ou manger trop d'acier que si vous hasardiez une objection quelconque à la moindre de mes volontés.
— Que voulez-vous donc de moi ?
— Enfin! dit Rullecourt sans répondre à cette question. Vous voilà prêt. Holà !
Trois ou quatre hommes, qui étaient à la porte, entrèrent. Un d'eux, vêtu d'une flamboyante pelisse fourrée et coiffé d'un énorme turban, brandissait un cimeterre et roulait des yeux menaçants.
— Monsieur est un Turc de distinction, dit Rullecourt à Corbet. Veuillez accepter son bras.
Le Turc prit le bras de Corbet et l'entraîna dehors. Rullecourt et les autres suivirent. La grille et la rue étaient encombrées de Français; tous ensemble revinrent sur la place.
Dans la salle du tribunal, Corbet trouva d'autres prisonniers : l'avocat du roi; le capitaine Charleton , commandant les invalides de l'artillerie ; M. La Cloche, connétable de la paroisse de Saint- Hélier; le major Hogges, etc., tous arrêtés dans leurs lits. Quelques-uns, qui avaient résisté, avaient leurs habits déchirés et du sang au visage.
Rullecourt fit signe à un Français de s'asseoir à une table où il y avait de quoi écrire, et lui dicta, tout haut, deux choses : d'abord, un ordre à un de ses lieutenants de marcher sur la ville avec quatre mille hommes ; puis, une proclamation aux habi-
lants, les invitante ne pas s'inquiéter, à ouvrir leurs boutiques et à ne rien changer à leurs habitudes, et leur promettant de respecter leur religion et leurs franchises.
La proclamation et l'ordre partis, Rullecourt se tourna vers les prisonniers.
— Vous voyez, messieurs, leur dit-il, que nous ne venons pas ici dans de mauvaises intentions, et que le roi de France ne veut pas être un moins paternel seigneur que le roi d'Angleterre. J'ai puni un de mes soldats qui avait jeté une pierre à votre belle statue du Roi-Doré. Vous voyez aussi que nous sommes en nombre. Ces quatre mille hommes qui vont arriver, et les mille que vous avez vus sur la place en venant, ne sont que l'avant-garde de mon armée. J'en attends quatorze mille autres la nuit prochaine. Vous êtes gens de bon sens, et vous comprenez que la résistance n'aurait pas d'autre utilité que de me forcer à brûler la ville et à mitrailler les habitants. Le Fort-Conway a déjà compris cette vérité, et le régiment de Glasgow a mis bas les armes. C'est à votre patriotisme seul que je m'adresse. Voyez ce qui vaut mieux pour votre ville, d'être française ou d'être brûlée?
— Française! jamais! s'écria l'avocat du roi. Corbet en voulut à l'avocat de ce mot qui pouvait irriter Rullecourt ; mais le baron eut l'air de ne pas l'avoir entendu.
— Écrivez, dit— il à son secrétaire. Et il dicta :
a Articles de la capitulation du 6 janvier 1781, par moi, Moïse Corbet, lieutenant-gouverneur de l'île de Jersey :
« Article 1er. La milice bourgeoise ne prendra les armes pour aucun parti, jusqu'à ce qu'il soit décidé si l'île restera à la France ou à l'Angleterre. Les armes seront rendues et déposées à l'hôtel de ville. »
Cette fois, ce fut le connétable qui se révolta.
— C'est impossible! Les habitants ne peuvent se croiser les bras pendant que leur sort se décide. Les Jersiais ne feront pas cette lâcheté, et nous ne la leur conseillerons pas !
— C'est ce que nous verrons, dit Rullecourt.
« Article 2. La garnison du château Elisabeth sortira avec tous les honneurs de la guerre pour se retirer en Angleterre. En attendant que la France lui fournisse des vaisseaux, elle restera logée chez les bourgeois désarmés, et déposera ses armes à l'hôtel de ville, afin de les reprendre lorsquelle partira. Il en sera de même pour tous les autres forts et châteaux. »
— Cet article ne nous regarde pas, dit le connétable, mais Son Excellence le gouverneur ne signera pas cela.
Moïse Corbel était mal à l'aise. Les deux historiettes que lui avait racontées Rullecourt lui rêve-
liaient en mémoire. D'un autre côté, il sentait sur lui le regard sévère du connétable et de l'avocat. Il eut le courage d'hésiter.
— Eh bien, dit Rullecourt, vous ne signez pas? Est-ce qu'on voudrait gagner du temps, par hasard ? Alors, écoutez.
Il prit sa montre et la mit sur la table.
— Il est huit heures. Si, à huit heures un quart, vous n'avez pas tous signé, je bombarde la ville et je passe les habitants au fil de l'épée.
— Je me charge de ceux qui sont ici, ajouta Gun.
Le Turc de distinction brandit son cimeterre.
Corbet était terrifié. Rullecourt lui montra le fer, puis la plume, et lui dit : — Choisissez !
Mais l'avocat et le connétable étaient là. Le gouverneur essaya de leur parler. Il leur fit signe de venir dans l'embrasure d'une croisée.
— Après tout, leur dit-il, cela n'a pas grande importance. On saura que nous sommes prisonniers, et alors on ne tiendra pas compte de nos ordres.
— Raison de plus, répliqua le connétable, pour ne pas faire une lâcheté gratuite qui n'empêcherait pas même l'effusion du sang.
— Il y a cinq minutes d'écoulées, interrompit Rullecourt.
Corbet s'anima, et représenta aux Jersiais que la bravoure ne consistait pas à se faire tuer sans profit ;
L'AYEiVrUKE DU BAUON DU ROLLECOURÏ. '231
(jue ce baron était très-féroce et ferait ce qu'il disait; que les Français étaient maîtres de la ville et de l'artillerie, qu'ils étaient cinq mille et qu'ils seraient dix-neuf mille le soir; qu'il ne fallait pas, pour un sot amour-propre, pour jouer son petit rôle dans un coin, livrer la ville au feu et les habitants à la baïonnette ; qu'ils y gagneraient de faire dire qu'ils n'avaient pas eu peur, mais que les femmes y gagneraient d'être égorgées dans leurs lits et les pauvres petits enfants dans leurs berceaux.
— Vous n'avez plus qu'une minute, dit tout à coup Rullecourt.
En même temps le Turc, qui n'avait pas dit un mot jusque-là, se mit à crier, à jurer et à sacrer, et fit décrire à son cimeterre un cercle qui faillit éborgner le gouverneur.
Gorbet n'y tint plus : — En somme, dit-il, cela ne regarde que moi. Je suis gouverneur pour protéger la vie des habitants.
— A commencer par la vôtre, dit l'avocat du roi.
— Vous m'insultez, monsieur? demanda Corbel.
— C'est vous qui vous insultez vous-même.
— Ah ! vous m'insultez ! Ah ! vous croyez m'intimider?
Il alla à la table et prit la piume.
L'avocat lui retint le bras : — Prenez garde à ce que vous allez faire, Excellence. Vous en répondrez en Angleterre.
— Une menace? ditCorbet, ravi d'être menacé et de pouvoir habiller sa couardise en bravoure. Je n'aurais pas signé ; mais, puisque vous me menacez, il ne sera pas dit que j'aurai eu peur d'une menace. J'empêcherai l'effusion du sang, et, si l'on me juge pour cela, eh bien ! je suis de ceux qui savent risquer leur vie pour le salut public. Je joue ma tête, soit.
Et il signa.
— Il était temps, dit Rullecourt. A vous, messieurs.
Le major Hogges signa ; mais les autres ne bougèrent pas.
— Eh bien ! messieurs?
— Faites de nous ce que vous voudrez, répondit le connétable. Nous aimons mieux tout que le déshonneur.
— Vous aimez mieux être fusillés ?
— Nous aimons mieux, dit l'avocat, faire pleurer nos enfants que de les faire rougir.
— Eh bien, général? interrogea Gun.
Rullecourt eut un instant d'hésitation. Puis se
ravisant :
— Bah ! dit-il, la signature du gouverneur suffit. Celle même du major était inutile. Que ferionsnous du paraphe d'un maire et d'un avocat ? Sur ce, l'île étant rendue, je peux arborer ceci.
Il tira de sa poche un cordon rouge et un par-
chemin. Il se passa le cordon a l'épaule : c'était le cordon de commandeur de l'ordre de Saint-Louis. Il fit lire le parchemin aux Jersiais : c'était une commission du roi de France le nommant gouverneur de Jersey.
Louis XVI avait, en effet, autorisé l'expédition du baron de Rullecourt, à condition qu'elle réussirait. Les Jersiais lui en veulent beaucoup de celte autorisation donnée à un guet-apens nocturne contre une île endormie; mais les Jersiais négligent de rappeler que cette île endormie était un nid de pirates qui harcelaient et pillaient les navires de France. Quant aux Anglais, ils se taisent, et pour cause. Le roi d'Angleterre et le roi de France n'en étaient pas à un guet-apens près. Dans ces beaux temps monarchiques, on se retenait médiocrement de saisir, en pleine paix, les navires qui passaient sans défiance. En un seul mois de 1755 , sans déclaration de guerre, contre tout droit des gens, l'Angleterre avait pris trois cents bâtiments français ayant à bord douze mille marins. La France avait bien le droit de reprendre quelque chose à ces brigands.
Pendant que Corbet était en train de signer,
Rullecourt lui fit encore écrire une petite circulaire enjoignant formellement aux différents corps de troupes de ne pas bouger. Il envoya cette circulaire à tous les forts, excepté au château Elisabeth.
Cela fait, il fit monter des bouteilles de vin, et s'assit un peu. Il fut aimable, gai, bon prince. Tl invita tousses prisonniers à dîner chez Corbet, même le connétable et l'avocat, disant qu'ils s'apprivoiseraient en le connaissant mieux. Après tout, qu'est-ce qu'ils perdaient? Il ne toucherait ni à leurs lois, ni à leurs privilèges, ni à leur religion. Seulement, au lieu d'être sous la protection de l'Angleterre, ils seraient sous celle de la France, qui, étant plus proche, les protégerait mieux. C'était une perte pour l'Angleterre, mais c'était un bénéfice pour eux.
— Au reste, messieurs, dit-il à ses prisonniers, il sied que vous sachiez à qui vous avez affaire. Nous ne sommes pas des aventuriers. Vous n'êtes pas au pouvoir des premiers venus. Pour ma part, ce cordon vous renseigne suffisamment; quant aux officiers que vous voyez, ce sera assez que je vous les nomme. Voici le chevalier d'Herbouville, voici M. de Saint-Julien, M. Barvoy de Montjuly, le chevalier de Saint-Sauveur, le marquis de Fraguet, M. Saint-George de Bonnechose, M. de la Gourgue, M. de Saint-Ange, le chevalier de la Guérinière, le chevalier de Ferrant, le comte de Bois-Landry, et un gentilhomme turc qui a bien voulu nous accompa-
gner, l'émir Gouaad. Vous voyez donc, messieurs, que vous n'êtes pas en trop mauvaise compagnie, et que nous sommes gens à qui une île honorable peut rendre son épée sans la salir.
Puis, le baron ouvrit une fenêtre et fit admirer à Corbet le nombre et la fière mine de ses troupes. La place, en ce moment, offrait un spectacle singulier.
D'abord, elle était singulière par elle-même. La place Royale de 1781 ne ressemblait pas à celle de 1863. Le haut n'a pas beaucoup changé : une vaste maison le terminait, — celle d'où Clément Hémery s'était évadé par une trappe, et où sont aujourd'hui les bureaux du journal la Chronique ; — cette maison, alors comme à présent, laissait à sa droite et à sa gauche deux passages, deux goulots par lesquels la place dégorgeait, d'un côté dans la rue de Derrière, et de l'autre dans la rue des Trois-Pigeons. L'hôtel de ville, bâti en 16ft7 et restauré en 1750, était à peu près ce qu'il est aujourd'hui. Du côté opposé à l'hôtel de ville, une maison qui faisait angle droit avec la maison Hémery achevait, comme aujourd'hui, l'encadrement du haut de la place. La statue du Roi-Doré recevait la pluie depuis déjà trente ans. Mais tout le reste était absolument différent. En face de l'hôtel de ville était le presbytère, vaste masure longeant l'église et le cimetière et bordant la place jusqu'à la petite rue appelée main-
tenant Pierson-lane. Le presbytère, avec ses écuries, son pressoir et son jardin, avait été énorme autrefois ; mais il commençait dès lors à être entamé. Ou en avait pris notamment, en 1737, un gros morceau pour faire la bibliothèque actuelle. Cette bâtisse, ébréchée, écroulée par endroits, entremêlée d'arbres, avait un caractère primitif et curieux. Mais c'était principalement le bas de la place qui, dans un autre moment, aurait attiré l'attention. Le corps de garde était tapi dans un coin, et laissait tout l'espace aux halles et au marché. D'une part, comme nous l'avons vu, la place communiquait à la rue des Trois-Pigeons par une petite rue (aujourd'hui Church-lane) nommée alors rue Trousse-Cotillon, à cause des hardiesses du vent dans les jupes des femmes. De l'autre côté, le marché s'allongeait, se glissait entre le presbytère et l'église, et gagnait le prolongement de la rue de Derrière, nommée à cet endroit Rue-ès-Porcs. Les jours de vente, rien de plus vivant et de plus fourmillant que ces piliers où pendaient les boucheries saignantes, que ces tables où sautaient dans les baquets les poissons vivants, que ce marché où hennissaient les juments des paysans venus de l'extrémité de l'île pour vendre ou pour acheter, où il y avait le « coin aux ânes » pour les meuniers qui venaient chercher le grain à moudre. Et, comme contraste à tout ce joyeux mouvement, le cimetière était là, côte à côte avec le marché,
présent et visible derrière les piliers, la tombe près de l'étal ; et les jeunes femmes venaient chercher les beaux poissons et les dindes de Noël sur la fosse où leurs mères étaient mangées par les vers.
Ce jour-là, la place était plus sinistre, mais n'était pas moins étrange. Tout le haut, jusqu'au marché, était occupé par les Français, en bon ordre et prêts à tout. Au milieu d'eux, trente échelles, des tas de haches, de pioches, de pinces, de fascines et de torches, tout ce qu'il fallait pour l'assaut ou pour l'incendie. C'était jour de marché; des paysans effarés et hostiles, qui apportaient leurs marchandises comme de coutume, avaient, en voyant les étrangers, voulu rebrousser chemin, mais avaient été contraints de venir vendre. Rullecourt voulait que tout suivit son train ordinaire, et que l'île ne se dérangeât pas de sa journée. Des patrouilles allaient dans la ville et aux alentours, rassuraient les campagnards, leur promettaient que rien ne leur serait pris sans leur être payé; mais les campagnards tremblaient et ne comprenaient rien de plus. 11 fallait les amener de force. A chaque moment, des escouades arrivaient, traînant des ânes par le licol ou des paysans par le collet. En passant dans les rues de Saint-Hélier, les Français criaient aux habitants, réveillés enfin, de ne pas fuir, de ne rien craindre, de faire leurs affaires, d'aller à leurs provisions, et qu'il ne leur serait fait aucun mal. Mais ils ne per-
suadaient personne; tous fermaient leurs portes et se barricadaient. Seules, quelques belles filles, moins timides que les hommes, parce qu'elles risquaient plus, quelques servantes à mine futée, se hasardaient, curieuses et peureuses, faisaient quelques pas vers le marché, et n'osaient plus, et s'enfuyaient bien vite, comme une baigneuse qui met un pied dans la mer et. qui le retire. Ces marchands, seuls, tremblants, farouches, qui ne vendaient pas, qui ne voulaient pas vendre, ce marché, si gai d'habitude, désert et muet, entre les fusils et les tombes, entre l'ennemi et la mort, c'était lugubre.
Corbet était épouvanté, et au fond, content. La place, trop étroite, craquait de foule et d'armes ; les troupes débordaient par toutes les rues, et l'on ne savait jusqu'où elles allaient. Cette force des Français tranquillisait Corbet, en lui faisant espérer que personne n'oserait souffler mot devant eux, et que le courage des autres ne viendrait pas éclairer sa poltronnerie. Il désirait que tout le monde fût aussi lâche que lui. Il aimait les Français d'être si nombreux, si bien armés, si résolus. Il leur était reconnaissant de la peur qu'ils lui faisaient,
Corbet était absorbé dans l'admiration de ses ennemis; Rullecourt lui toucha l'épaule : — Venez, dit-il.
— Où donc? demauda Corbet.
— Au château Elisabeth.
Rullecourt s'était contenté d'envoyer la circulaire de Corbet aux autres forts de l'île, mais le château Elisabeth valait qu'on y allât en personne.
On enferma l'avocat et le connétable, et l'on partit deux cents, Corbet entre Rullecourt et l'émir.
En sortant de la ville, Rullecourt vit le Mont- Patibulaire couvert de milice. Il y envoya la circulaire de Corbet, mais les miliciens dirent qu'ils n'en tiendraient aucun compte. Rullecourt hésita s'il n'irait pas les débusquer. Mais l'heure pressait. Le fort Elisabeth est séparé de la ville par une vaste étendue de sable que la mer envahit à la marée. La mer était basse dans ce moment , mais il ne fallait pas attendre qu'elle remontât.
La colonne tourna donc à gauche et s'engagea dans le sable. A peine avait-elle fait une centaine de pas, qu'un boulet vint siffler aux oreilles de Corbet.
— On tire sur nous? cria-t-il avec terreur.
— En ce cas, dit Rullecourt, mettez-vous au premier rang.
— Au premier rang!
— Sans doute. Nous verrons s'ils tireront sur leur gouverneur.
— Ils tireront certainement ! dit le malheureux Gorbet; l'expérience est inutile! — Mais Rullecourt, sans l'écouter, le prit par le bras et l'entraîna à la tête de la colonne.
Cinquante pas après, un deuxième boulet froissa l'air.
— Halte ! cria Corbet.
— Desvarannes, dit Rullecourt à un officier qui était près de lui, prenez une copie de la capitulalion et portez-la au château.
Desvarannes partit. Il fut introduit, les yeux bandés, dans le château, et conduit, après une longue attente, au capitaine du génie, Mulcaster, auquel il donna la capitulation.
Mulcaster la lut et la rendit à l'officier.
— Eh bien? dit celui-ci.
— Je n'entends pas le français, répondit Mulcaster en français.
— Faites attention , reprit Desvarannes , que vous refusez d'ouvrir à votre gouverneur.
— Non , s'il veut entrer seul.
— Et s'il veut entrer avec nous?
— Ce ne sera plus à moi de lui répondre.
— A qui donc ?
Mulcaster montra le mouchoir qu'on avait ôté à Desvarannes : — '- Mettez cela sur vos yeux , et donnez-moi la main.
Et, quand Desvarannes eut les yeux bandés, il le dirigea par une cour intérieure et lui ût monter un escalier. Arrivés sur une plate-forme, il lui ôta le mouchoir. Desvarannes vit une honorable rangée de canons.
— Voici ceux, qui lui répondront , dit Mulcaster.
— Soit, dit Desvarannes ; méprisez la signature et la personne de Son Excellence ; mais sachez que nous serons vingt mille ce soir.
— Tant mieux! j'en aurai plus à tuer.
Et l'Anglais tourna le dos.
Lorsque Desvarannes rapporta la scène à Rullecourt, le baron entra dans une colère énorme.
— Ah! c'est comme cela? cria-t-il. Eh bien, nous allons voir ! Tant pis pour votre île, Corbet; elle l'aura voulu.
— Général, dit Gun, attaquons tout de suite.
— Est-ce que c'est possible? voilà la mer qui monte !
En effet, les premières lames venaient ramper à leurs pieds.
— Le misérable a calculé là-dessus, poursuivit
Rullecourt. 11 a retenu Desvarannes jusqu'à ce que la marée arrivât. Mais nous verrons !
Une vague plus avancée mouilla ses bottes.
— Bien, dit-il, je m'en vais, mais je reviendrai ! Et que je crève comme un chien si je ne flanque pas tout dans l'eau, la tour et les hommes!
Et une seconde vague lui sautant au genou :
— Canaille ! cria-t-il en montrant le poing au château, c'est la mer qui me chasse, ce n'est pas toi.
En revenant, il fut d'une humeur effroyable. Jusque-là, tout lui avait réussi. Mais la fortune tournait. Il sentait que sa force était dans son prestige et qu'une seule résistance pouvait tout remettre en question.
— Ah ! répétait-il, on ne veut pas que les choses se passent doucement? C'est bon. Je ferai trembler les rues! Un flot de sang pour chaque goutte d'eau qui m'a mouillé les pieds. Oui , une marée de sang!
Corbet essaya de dire que ce n'était pas lui qui avait refusé de rendre" la forteresse.
— C'est votre faute, répondit brutalement Rullecourt. Qu'est-ce qu'uu gouverneur à qui l'on n'obéit pas? Vous envoyez un ordre, et ils ne daignent même pas le recevoir! Au fond, vous en êtes peutêtre contenu Vous venez vous-même, ils vous reçoivent à coups de canon !
— Ce sont des traîtres! dit Corbet. Mais je vais
leur écrire encore. Votre officier n'a parlé qu'à l'ingénieur, autant parler à un boulet. Je vais écrire au capitaine Ailwards, qui commande la garnison.
— Bah ! dit Rullecourt. Un gouverneur comme vous! Il fera de votre lettre des papillotes à sa chienne.
Ils rentraient à l'hôtel de ville. Corbel écrivit au commandant une lettre furieuse, dans laquelle il le menaçait des peines les plus sévères s'il se défendait. Une barque porta la lettre.
Mais Rullecourt n'attendit pas la réponse. La situation devenait grave. La résistance se préparait de tous côtés. Les nouvelles fâcheuses se succédaient de minute en minute.
L'affaire ne pouvait réussir que comme coup de foudre. Jamais Jersey n'avait été si bien gardée. II y avait dans l'île trois régiments anglais. Mont-Orgueil et le château Elisabeth regorgeaient d'artillerie. Sans compter la milice, qui, depuis quelques années, était solidement organisée. En tout, six ou sept mille hommes, bien équipés, ayant tours, corps de garde et batteries. Que pou-
vaient contre cela sept cents hommes, un contre dix? Les surprendre, les désarmer dans le premier moment de stupeur, et attendre des renforts de France. Mais, la stupeur ayant manqué son effet, tout était compromis.
Il n'y avait pas que le château Elisabeth qui résistât. Le fort Conway, dont Rullecourt avait annoncé si haut la reddition, n'avait nullement ouvert ses portes. Clément Hémery y avait couru de toute la vitesse de son cheval, et avait dit au capitaine Campbell de marcher à l'instant sur Saint-Hélier. Campbell avait aussitôt fait apprêter ses troupes, et il allait partir, mais un autre cavalier était arrivé ventre à terre avec la circulaire de Corbet ordonnant à tous les chefs de corps de consigner leurs soldats dans les quartiers.
Hémery eut beau dire que c'était le gouverneur lui-même qui l'avait envoyé dire à Campbell de marcher, que le gouverneur n'avait pu écrire un tel contre-ordre que par force, et qu'étant prisonnier il cessait d'être gouverneur; Campbell répondit que rien dans la circulaire ne prouvait que le gouverneur fût prisonnier, et qu'il n'avait pas, lui, à discuter l'ordre de son supérieur. Et il fit rentrer ses troupes. Hémery, ne pouvant le décider, reprit son cheval et retourna pour s'expliquer avec le gouverneur.
Comme il sortait du fort, il se croisa avec deux canons qu'y amenait le révérend François Le Cou-
teur, recteur de la paroisse. Ces deux canons étaient au recteur, qui les entretenait à ses frais. Il venait les offrir au capitaine Campbell. Celui-ci le remercia, mais lui montra la circulaire du gouverneur.
Le recteur se récria. Pour une goutte d'encre sur un méchant morceau de papier, on allait laisser l'île au pouvoir de ces Français catholiques? De braves soldats se cacheraient dans leurs chambres comme des femmes pendant que l'ennemi se carrerait dans le pays et prendrait tout? L'ennemi était là, à deux pas, dans le petit fort de la Roque, isolé, faible, cinquante hommes contre cinq cents, et se moquant d'eux, et ils supporteraient cela?
Mais Campbell se rejetait toujours sur la discipline. Le recteur se tourna vers un lieutenant :
— Et vous, Robinson, est-ce que vous laisserez les Français vous rire au nez sans leur envoyer des balles dans leurs gorges-chaudes?
— Ce n'est pas l'envie qui manque . dit Kobinson.
— Mais vous avez peur d'un chiffon de papier!
— Je n'ai pas d'autre fortune que mon grade, dit le lieutenant. Et si l'on nous casse pour avoir désobéi à notre supérieur, et que je ne puisse plus revendre ma commission?
— Eh bien ! si vous perdez votre commission pour avoir désobéi à cet ordre de lâcheté, je prends l'engagement de vous la rembourser.
Cette promesse fit pencher le lieutenant, qui parla au capitaine. En ce moment, une estafette apporta la nouvelle que le major Pierson. masse au Mont-Patibulaire, était résolu à ne pas se soumettre à la capitulation. Alors, Campbell se décida.
Il fit de ses grenadiers deux pelotons, donna l'un à Robinson, prit l'autre, et ils marchèrent vers le fort de la Roque-Plate par deux routes différentes.
Robinson, qui était sûr d'avoir sa commission remboursée, arriva le premier. Quand il fut à portée de voix du petit fort, il somma les Français de se rendre. Ils répondirent par une décharge de mousqueterie qui tua ou blessa quatorze hommes. Robinson, sans leur laisser le temps de se servir des canons, chargea à la baïonnette.
Au même instant, le peloton du capitaine Campbell arrivait d'un autre côté. Les Français étaient peu nombreux dans le fort; le gros de la réserve gardait les navires. Le fort fut emporté avant que ceux qui étaient aux bateaux eussent le temps de venir au secours de leurs camarades.
Rullecourt reçut en même temps cette nouvelle et la réponse du capitaine Ailwards à la lettre de Corbet. Ailwards répondait que, le gouverneur étant prisonnier, le commandement de l'île revenait au major Pierson, et qu'il attendrait l'ordre du major pour rendre le château.
— Assez de conversation, dit Rullecourt. Laissons causer les fusils. — Venez, Corbet.
Il sortit, traversa la place, entra clans l'église et monta clans le clocher. Il vit le Mont-Patibulaire fourmillant de troupe et de milice qui commençaient à s'ébranler vers la ville.
— Mais ils viennent ici ! cria le gouverneur mal satisfait.
— Tant mieux ! dit Rullecourt. Corbet, je vous invite au baptême de la place. Je me charge des dragées.
— Parlementons, dit Corbet.
Rullecourt ne lui répondit que par un haussement d'épaules, et redescendit sur la place. Mais Corbet ne se résigna pas à laisser la bataille venir sur lui. Il insista tellement que Rullecourt, ennuyé, le laissa libre de faire ce qu'il voudrait. Mais, comptant peu sur le respect que ce gouverneur inspirait à ses subordonnés, le baron se prépara à défendre la place, prit dans l'église, où on les gardait alors, tous les canons de Saint-Hélier, en garnit les avenues de la place, harangua ses troupes, leur donna la ville, et attendit.
Le major Pierson, en effet, se mettait en marche vers Saint-Hélier. Il avait rassemblé sur le Mont- Patibulaire deux, régiments anglais, et la milice était accourue à lui de toutes les paroisses. Depuis plus d'une heure, la milice, inquiète pour ses maisons, le pressait de commencer l'attaque. Le major avait hésité. L'ordre du gouverneur était formel. Pierson n'avait que vingt-quatre ans. Il était très-capable de se faire tuer, mais il n'osait pas prendre cette grande responsabilité de la désobéissance à un supérieur. Il sentait ses épaules bien jeunes pour ce lourd commandement de toute l'île qui lui tombait brusquement.
Pourtant , harcelé par la milice , il venait d'envoyer le capitaine Frazer, avec les compagnies légères du -78e et du 95e et deux régiments de miliciens, tourner Saint-Hélier et prendre position sur le Mont-de-la-Ville, où est actuellement bâti le fort Régent. Mais l'impatience de la milice n'avait pas voulu attendre que le capitaine Frazer y parût, et Pierson n'avait pas pu résister plus longtemps au flot qui le poussait.
Les compagnies anglaises descendaient donc, en colonnes serrées. Comme elles étaient presque au bas de la colline, le major commanda une halte. Un officier français arrivait à cheval, un mouchoir blanc au bout de son épée.
C'était le parlementaire que Corbet avait obtenu de Rullecourt.
Le parlementaire donna au major une lettre de Corbet, plus pressante que toutes les autres. Pierson hésita encore. L'officier, le voyant indécis et si jeune, lui fit remarquer la gravité de l'acte qu'il commettait en méprisant l'ordre exprès et répété du gouverneur; que le gouverneur n'était pas un enfant et n'avait pas signé la capitulation sans des motifs sérieux ; que le général français était déterminé à brûler et à bombarder la ville à la première compagnie qui entrerait dans une rue, et que le major encourrait d'un coup deux responsabilités : celle de la désobéissance et ■ celle du sang versé.
Mais le major eût voulu empêcher l'attaque, que cela n'eût plus dépendu de lui. La milice commençait à gronder et menaçait d'attaquer toute seule. Pierson répondit ce qu'avait répondu Ailwards, que le gouverneur, n'étant pas libre, n'était plus gouverneur.
— Le gouverneur est libre, dit hardiment le parlementaire.
— Allons donc! dit Pierson.
— Qu'un de vos officiers vienne avec moi, il verra le gouverneur et le lui demandera à lui-même.
— Soit, dit le major.
Ceci lui agréait à deux points de vue. La réponse du gouverneur couperait court à toutes ses indécisions, et, pendant que son officier irait et reviendrait, le capitaine Frazer aurait le temps de se loger au Mont-de-la-Yille, et Rullecourt serait enfermé dans la place Royale comme un loup dans sa fosse.
L'officier français demanda une heure de suspension d'armes. Mais les chefs de la milice, qui s'étaient approchés, se fâchèrent. Le major eut besoin de toute son autorité pour accorder un délai d'une demi-heure.
Pierson parla bas à l'adjudant du 95% qui partit au galop avec l'officier français. Quelques minutes après, ils étaient à l'hôtel de ville, et on introduisait l'adjudant devant Corbet.
— Eh bien, demanda le gouverneur, le major Pierson se permet de résister à un ordre de moi?
— Il croit qu'on vous l'a fait écrire de force et que vous êtes prisonnier.
— Prisonnier! fit Corbet avec étonnement.
— C'est de votre plein gré et sans aucune contrainte, insista l'adjudant en fixant ses yeux sur Corbet, que vous avez signé la capitulation ?
— C'est de mon plein gré, dit nettement Corbet.
— Que Votre Excellence parle librement. Nous sommes en force, et nous marchons pour la délivrer.
— C'est ce que je vous défends bien ! cria Corbet. Que le major Pierson prenne garde à lui ! Je sais mieux que lui les nécessités de la situation. Je sais ce que peuvent les Français. Je suis au milieu d'eux, parmi leurs canons. Le major m'offense en supposant que j'aurais pu livrer l'île parce que j'aurais été prisonnier et menacé. Ce serait une lâcheté ignoble. Je suis libre, parfaitement libre. J'ai signé la capitulation pour sauver la vie et la propriété des habitants dont j'ai la garde ; et je vous ordonne à tous de déposer les armes. Je vous défends de venir me délivrer. Ceux qui viendront tirer des coups de fusil ici auront affaire à moi.
— Eh bien,, dit l'adjudant, si Votre Excellence est libre, le major la prie de venir avec moi.
— Dehors? demanda Corbet embarrassé.
— Venez parler au major Pierson ; ce sera la meilleure façon de lui prouver votre liberté, et il n'aura plus de motif pour vous désobéir.
La demande était gênante. Rullecourt, sûr de son gouverneur, et voulant que l'affirmation eût l'air plus sincère, l'avait laissé seul avec l'adjudant, mais il ne le laisserait pas sortir. Et cependant sous quel prétexte refuser? Corbet trouva une fière réponse :
— Monsieur, dit-il avec hauteur, je n'ai pas l'habitude de porter mes ordres moi-même.
L'adjudant salua et sortit. Quand il rejoignit son corps, Pierson venait d'être averti de l'arrivée de Frazer au Mont-de-la-Ville. Les preuves que Gorbet avait données de sa liberté étaient une médiocre écluse à opposer aux bouillonnements de la milice. Le major se résolut à attaquer.
En entrant en ville, Pierson divisa sa troupe en deux colonnes. Le capitaine Lumsdane, avec le reste du 78e et une pièce de campagne, enfila le Vieux-Chemin. Le major, avec le 95e et la milice, tourna à gauche pour retomber sur la place par les rues hautes. Il avait à traverser des terrains mous, bourbeux, détrempés par les pluies de la saison, coupés de rigoles et de fossés. Lumsdane, qui, lui, suivait une route large et ferme, avança plus vite, et vint faire l'assaut de la batterie qui défendait la place du côté du presbytère.
Le combat s'engagea vivement. La colère était égale des deux côtés. Tous, Français et Anglais, se disputaient le premier rang, se battaient à outrance, riaient des balles, ne cessaient que morts.
Rullecourt, à une fenêtre de l'hôtel de ville, dirigeait la résistance. Des balles venaient s'écraser au plafond.
Le régiment de Lumsdane ne gagnait pas un pouce de terrain. Mais tout à coup, pendant que l'attention et l'effort des Français étaient au bas de la place, une vive fusillade jaillit de la petite rue d'en haut qui allait à la rue de Derrière. C'était la colonne du major Pierson qui arrivait.
Les Français ripostèrent aussitôt. La première balle atteignit le major Pierson, qui tomba mort entre les bras de ses grenadiers.
Cette mort de leur chef mit les Anglais en désarroi. Tout lâcha pied.
— Eh bien, Corbet! dit Rullecourt apprenant cette nouvelle.
— Enfin ! s'écria Corbet, nous voilà délivrés !
Jl en était à dire nous. Mais sa joie fut de courte durée.
Les Anglais, en reculant, avaient rompu les rangs de la milice. La déroute aurait été complète, sans Philippe Dumaresq, lieutenant des grenadiers du bataillon du sud-ouest, qui fit honte aux officiers anglais, et qui dit que, s'il n'y avait pas un Anglais pour venger le major, il y aurait du moins un Jersiais pour le rejoindre.
Et, comme il le disait, il se rejeta dans la petite rue et dans les balles.
Les Anglais, rougissant de voir un seul homme plus brave que tous, le suivirent, et la lutte recommença plus âpre et plus inexorable. Cette l'ois, ils ne reculèrent plus. Anglais et Jersiais se poussaient pour être les premiers. La mort du major, qui les avait déconcertés d'abord, les exaspérait à présent. L'âme de Pierson était dans tous les bras. Ils se ruaient, comme une marée de tempête, sur la digue de fer des canons et des baïonnettes.
Rullecourt sentit que la digue allait plier.
— J'y vais, dit-il. Où est Corbet?
On fut quelque temps à le trouver. Il s'était pelotonné dans un angle à l'abri des balles.
— Vite ! venez, lui dit Rullecourt.
— Où donc? demanda Gorbet effaré.
— Sur la place, parbleu! Puisque vous avez laissé venir les coups de fusil, vous les recevrez.
— J'ai laissé, moi!...
Mais Rullecourt avait autre chose en tête que l'envie de discuter. Il passa rudement son bras sous celui du pauvre gouverneur et l'entraîna, blême et frissonnant, sous la pluie battante des mousqueteries.
Corbet, hors de lui, tirait en arrière.
— Voulez-vous bien marcher! cria Rullecourt furieux, ou, sacré diable! je vous...
Il n'acheva pas. Une balle venait de lui casser la mâchoire. Il tomba. On l'emporta dans l'hôtel de ville. Il expira presque aussitôt.
Corbet avait eu sa part de la décharge : son chapeau était blessé.
La mort de Rullecourt fit sur les Français ce qu'avait fait sur les Anglais la mort de Pierson. Le découragement les prit. En même temps, l'infanterie légère du Mont-de-la -Ville débouchait par la rue des Trois-Pigeons, et les Français avaient maintenant à faire face à trois assauts. Et pas de chef. L'expédition était décapitée.
Les blessés commençaient à s'accumuler dans les salles basses de l'hôtel de ville. L'entreprise était manquée, et c'eût été folie de continuer à verser tant de sang pour le plaisir. Une poignée d'hommes ne pouvait tenir longtemps contre toute une île. Les officiers se résignèrent à arrêter le feu, et prièrent Moïse Corbet de s'entremettre.
Le malheureux gouverneur jeta un regard mélancolique sur son chapeau percé de deux, balles. Mais la frayeur le prenait d'un autre côté. Il n'avait vu jusque-là que le danger de désobéir à Rullecourt; a présent que les Jersiais avaient le dessus , il réfléchissait aux conséquences de sa capitulation, et il voyait distinctement surgir, à travers la fumée, la silhouette inquiétante d'une cour martiale. Il s'agissait de réparer ce qu'il avait fait depuis le matin, de collaborer un peu à la reprise de cette ville qu'il avait livrée. Une terreur effaça l'autre, et il fut brave par peur.
Il redescendit de lui-même sur la place, se jeta éperdument parmi les coups de fusil, et fit cesser le combat au péril de sa vie. — Il reprit le commandement des troupes anglaises et jersiaises, déclara les Français prisonniers de guerre et les enferma dans l'église.
La bataille avait duré une demi-heure. En une demi-heure, les Français avaient eu cinquante-sept tués et soixante-treize blessés; les assaillants seize tués et soixante blessés.
La « bataille de Jersey » est le grand souvenir militaire de l'île. Une gravure populaire représente le moment où Rullecourt vient sur la place, traînant Corbet. Rullecourt est ajusté par un nègre. Les Français avaient un Turc, les Jersiais ont eu un nègre.
Les Français enfermés dans l'église de Saint- Hélier, Corbet, à la tête des régiments anglais et de la milice, courut à la Roque, où il croyait trouver les quatre mille autres Français annoncés par Rullecourt. Il fut bien étonné de n'y trouver que des bateaux vides. Les quelques Français qui les car-
daient, à découvert et sans artillerie, avaient été faits prisonniers par Campbell et Robinson après la prise du petit fort. Il y avait vingt-quatre bateaux. Celui qui avait porté Rullecourt s'appelait le Petit- Nassau.
Cette journée, tant à la place Royale qu'à la Roque, coûta aux Français soixante-dix-îiuit morts et soixante-quatorze blessés ; cent cinquante-deux touchés sur moins de sept cents , un sur quatre ; . — aux Anglais et aux Jersiais, vingt-trois morts et soixante-huit blessés.
Quelques jours après, les prisonniers français, au nombre de quatre cent cinquante- six, furent embarqués pour Plymoulh. L'émir Gouaad était parmi eux. G un était mort. Les plus blessés restèrent à Jersey, entre autres six officiers : les chevaliers d'Herbouville et de Ferrant, MM. de Belancourt. Saint -George de Bonnechose, Porlier et Piatt. Disons qu'ils reçurent tous les secours possibles.
On renvoya à madame de Rullecourt divers objets appartenant à son mari, une malle, deux tabatières en or, une boussole d'argent et son épée, sur laquelle étaient écrits ces mots : Yirtutis bellicœ prœmium.
Une autre preuve de l'intérêt que Louis XVI prenait à la tentative de Rullecourt, c'est que le ministre des affaires étrangères , Voyer-d'Argenson. Ht remercier Moïse Corbet de ses bons procédés
pour madame de Rullecourt et pour le chevalier de Ferrant. — Rullecourt laissait trois enfants; j'espère pour la monarchie qu'elle s'en sera chargée.
Le bruit se répandit dans l'île qu'on avait trouvé dans les poches de Rullecourt des papiers témoignant que la France avait l' intention de peupler l'île de Français et de déporter les Jersiais en Languedoc. L'Angleterre a bien fait d'inventer ces papiers pour redoubler la haine des Jersiais contre les invasions françaises.
Moïse Corbet adressa au gouvernement anglais une relation des faits, dans laquelle il eut la modestie de s'oublier; mais le gouvernement ne souffrit pas que le principal acteur s'effaçât ainsi. Corbet fut forcé de paraître, on le fit venir à Londres , et on lui fournit une occasion publique de parler de lui devant une cour martiale. Il ne fut condamné qu'à perdre sa commission de lieutenant-gouverneur.
On a donné le nom de Pierson à la petite rue où il est mort. La maison devant laquelle il a reçu la balle est maintenant un cabaret qui s'appelle, en son honneur, Pierson-Inn. Les rires des buveurs font écho au cri qu'il poussa en tombant. On fête sa mémoire en jetant la lie des verres sur les taches de sang.
Les États l'ont mieux récompensé en le faisant inhumer dans l'église de Saint-Hélier. Son tombeau, en marbre blanc, se compose d'un médaillon-por-
trait que supportent d'un coté un lion et de l'autre la Victoire, el d'un bas-relief représentant le major mourant et relevé par ses grenadiers. Un ange. mêlé aux grenadiers , lui met sur la tête une couronne. Entre le bas-relief et le médaillon , on lit une inscription anglaise, votée parles États, et que G. Syvret traduit ainsi: