SCÈNE SIXIEME
Le mauvais succès du comte de Maulévrier n'avait pas découragé les Français. Ils ne renonçaient pas à reprendre ce bloc de leur falaise qu'un coup de mer en avait détaché. En 1551 donc, onze galères sortirent de Saint-Malo et vinrent prendre Serk, non pas tant pour Serk, alors inhabitée et stérile, que pour avoir une position, un nid de vautour, d'où planer sur les autres îles et s'y abattre brusquement.
Tant qu'ils étaient là, nulle sécurité pour Jersey ni pour Guernesey. Une nuit, Guernesey fut réveillée en sursaut par les arquebusades et faillit être prise
malgré les navires qui protégeaient sa rade. Il faut dire que ces navires, après avoir d'abord fait bonne garde, voyant que les Français ne bougeaient pas de Serk, s'étaient peu à peu relâchés de leur surveillance; les belles filles de Saint-Pierre-Port aidant, les chefs, puis les sous-chefs, puis les équipages, avaient fini par prendre l'habitude d'aller coucher à terre. Heureusement pour les Guernesiais, un navire moins dépeuplé que les autres donna l'alarme*, le Château-Cornet tonna, les équipages accoururent, et la surprise fut manquée. Les Français ne lâchèrent pas pied sans combat, mais ils ne purent tenir contre l'artillerie. 11 y en eut « beaucoup de froissés, » dit une chronique. Ils se retirèrent, mais ne voulurent pas s'être dérangés pour rien, et, pendant qu'ils étaient dehors, ils se rabattirent sur Jersey. Ils débarquèrent à la baie de Bouley, et gravirent la falaise. Mais ils y trouvèrent toute la population en armes. Là encore la surprise était manquée. Ils retournèrent à Serk épier une meilleure occasion. Ils finirent par s'ennuyer dans cette île déserte. Pas de population et pas de récolte, pas un épi de blé, pas une femme; rien, ni personne. Pour toute habitation, deux forts construits par eux et une chapelle démolie par le temps. Les provisions venaient de France ; mais cette mer pleine de rochers et d'ennemis ne consentait pas toujours à leur passage. Le capitaine Bruel, qui les commandait, faisait tout ce
qu'il pouvait pour les retenir , il leur promettait les cargaisons des riches navires qui se hasarderaient à leur portée, il leur promettait Jersey et Guernesey, il leur accordait des expéditions comme celle où il y en avait eu beaucoup de froissés, il les menaçait, il les cajolait, il les pendait : inutile ; de mois en mois, les évasions étaient plus fréquentes. La troisième année, il ne lui restait plus que les acharnés, les Bretons, ceux qui n'avaient jamais quitté Jersey des yeux, ceux qui la regardaient comme leur héritage volé, ceux qui l'auraient guettée vingt ans pour la surprendre une minute.
Les Bretons n'étaient pas quatre-vingts ; mais c'était plus qu'il ne fallait pour défendre une côte qui se défend toute seule.
J'ai raconté une visite que j'ai faite à Serk, et la sauvagerie de la falaise, et le port qui s'appelle le Creux, et l'entrée de l'île qui est un trou de taupe, et comment j'avais été étonné de trouver ce lieu terrible tout blanc et tout rose de petites filles parées qui étaient venues admirer un bateau à vapeur.
Mais, en 1554, ceux qui débarquaient à Serk n'y étaient pas accueillis par de jolies petites filles dans leurs plus belles robes. Le Creux alors n'avait que des habitants dignes de lui, des gaillards farouches, inabordables, 'fusil au poing, balafre au visage, affamés, hâves, décharnés. En outre, la pioche n'avait pas encore fait le trou de taupe par où l'île est ou-
verte maintenant. Il n'y avait qu'une crevasse naturelle, à peine suffisante pour y passer un à un en rampant. Tenter de forcer le passage eût été folie : il était gardé jour et nuit; un seul homme en eût arrêté cinq cents. Les Jersiais et les Guernesiais vinrent plusieurs fois avec tous leurs navires et se cassèrent les dents à vouloir mordre ce dur granit.
Un jour, un navire flamand, tout seul, sans mystère, à midi, vint jeter l'ancre devant Serk ; puis un canot monté par trois hommes seulement s'en détacha et accosta au Creux.
Il était encore à vingt brasses de terre lorsque quatre fusils se braquèrent sur lui.
— Holà ! cria un des gardes-côtes. Que voulezvous ?
— Vous parler, dit l'homme qui était à la barre.
— Parlez d'où vous êtes.
Les rameurs cessèrent de ramer.
— Vous êtes chrétiens, reprit le Flamand d'une voix dolente ; il nous est arrivé un malheur auquel vous compatirez. Si vous nous venez en aide, nous vous en remercierons en vous offrant ce qui pourra vous agréer dans notre navire.
Les gardes- côtes devinrent très-chrétiens en voyant qu'il y avait quelque chose à gagner.
— Quel malheur donc? demandèrent-ils, et quel service pouvons-nous vous rendre?
— Voici, dit le marin, en retenant une larme
prête à couler. Notre patron est mort l'autre nuit et nous a fait jurer en mourant que nous l'inhumerions en terre sainte. Or, vous avez ici, dit-on, une chapelle chrétienne. Laissez-nous y porter le cercueil , et prenez en payement dans notre cargaison les marchandises qui pourraient vous faire plaisir.
— Vous voulez entrer dans l'île? s'écrièrent les Bretons ; ceci regarde le capitaine.
Ils firent venir Bruel. Quand il sut de quoi il s'agissait, il fronça le sourcil.
— De quoi se compose votre cargaison? déni anda-t-il d'abord.
— Hélas! de grains, de fourrures, de plusieurs boites de pierreries, et aussi de quelque or coigné.
Bruel ne put se retenir de passer du sombre au rayonnant ; son front s'éclaira de tous les reflets des pierreries .
Il fit pourtant une objection :
— C'est que vous voudriez sans doute que tout l'équipage accompagnât le mort?
— C'est le patron ; le devoir nous commande à tous de ne le quitter qu'en terre.
— Vous êtes nombreux?
— A peine cinquante.
— Diable! cinquante! Et combien avez-vous de caisses d'or coigné ?
— Six seulement, mais pesantes.
— Il y a un moyen, dit Bruel. Des chrétiens ne
peuvent refuser le paradis à un chrétien, qui le paye. Nous vous laisserons entrer, mais sans armes.
— Gela va sans dire.
— Pas même de couteau?
— Vous nous fouillerez.
— Soit, alors. Débarquez tous quand vous voudrez.
Le canot retourna au navire. Il revint bientôt chargé d'hommes graves, mornes, profondément affligés. Un autre canot et une chaloupe apportèrent d'autres hommes dont la désolation n'était pas moindre. En tout, quarante-six. Dans la chaloupe était le cercueil, que les matelots débarquèrent avec une attention et un respect religieux.
Tous les Bretons de l'île étaient accourus, moins les sentinelles des divers points de la côte.
Dès qu'un canot accostait, on fouillait les hommes qui en descendaient. Selon la convention, l'on ne trouva pas sur eux même un couteau.
Bruel n'avait aucune inquiétude. Une surprise se fait la nuit, sans bruit, a un endroit mal gardé. Mais, en plein midi, sans armes, précisément sous les fusils chargés, allons donc ! Ces Flamands étaient d'honnêtes marins, inoffensifs, pieux, qui pleuraient leurs morts, qui avaient des pierreries et de l'or coigné !
Bruel les trouvait si peu dangereux, qu'il les trouvait imprudents.
En effet, une idée lui était venue. C'est que, le
navire ayant cinquante hommes d'équipage et quarante-six étant débarqués, il n'en restait plus à bord que quatre !
Attendre que les Flamands eussent enterré leur mort et revinssent, c'était leur laisser le choix de la récompense promise. Une fois rembarques, ils auraient leurs armes, et il devrait se contenter de ce qu'ils lui donneraient. D'ailleurs, le laissât-on faire sa part, que prendrait-il? Les fourrures étaient chaudes, mais le grain était nourrissant. Il commencerait par l'or coigné ; mais alors il ne pourrait pas décemment finir parles pierreries.
Le navire lui-même était excellent. Ce n'était pas une de ces barques minces, sveltes, maigres, jolies et inutiles; c'était un bon gros navire, solide, robuste, bien portant, hollandais, au large ventre, énorme et plat, tel qu'il le fallait dans cette mer de rochers, pouvant porter plus de butin que deux navires sans caler plus d'eau qu'une chaloupe. Et ce chef-d'œuvre n'était gardé que par quatre hommes !
Bruel faisait ces honnêtes réflexions pendant qu'on fouillait les Flamands. La dernière poche retournée :
— Laissez passer, cria-t-il.
Et les Flamands s'engouffrèrent un à un dans l'étroite et basse ouverture. Il en passa d'abord une vingtaine, puis le cercueil, puis les autres. Bruel les laissa passer, et après eux les plus curieux ou les
plus défiants de ses Bretons. Il en resta une quinzaine avec lui.
— Vous n'allez pas voir l'enterrement? leur dit-il.
— Et vous, capitaine?
— Je vois que vous m'avez compris. Eh bien, vite au navire !
Et ils sautèrent dans les canots des Flamands.
Cependant l'équipage montait la côte. Cinquante Bretons à peine les escortaient, coutelas au côté et fusil sur l'épaule. Mais les Bretons s'aperçurent bientôt que leur capitaine était resté en arrière, et se demandèrent pourquoi. Ils ne tardèrent pas à le soupçonner, et alors ils se trouvèrent bien simples d'enterrer un mort et de surveiller ces bons Flamands, qui ne pensaient évidemment qu'à leur tristesse et qui chantaient des prières, tandis que leurs camarades couraient au navire. Peu à peu, il y eut des traînards, une dizaine, puis une vingtaine , puis trente. Au haut de la montée, ils ne restaient pas dix-huit.
Les Flamands entrèrent dans la chapelle, posèrent le cercueil dans le chœur, et se serrèrent autour, comme pour toucher encore une fois le mort avant de le quitter à jamais. Puis ils s'agenouillèrent, — et, brusquement, le couvercle sauta, et le dedans apparut.
Pas de cadavre, — mais des armes de toutes
sortes, épées, couteaux, pistolets. Avant que les Bretons qui étaient dans la chapelle fussent revenus de leur stupeur, chacun d'eux avait sur la poitrine le canon d'un pistolet ou la pointe d'une lame.
Ceux qui résistèrent furent tués sur le pavé de la chapelle. Les autres se laissèrent désarmer. Deux s'échappèrent et allèrent donner l'alarme; mais ils ne trouvèrent personne.
Lorsque Bruel et les quinze avaient accosté le navire, il n'y avait, en effet, sur le pont que quatre matelots, très-tristes, auxquels les Bretons avaient dit qu'ils venaient, selon ce qui était promis, visiter la cargaison et voir ce qui pourrait leur être utile. Les matelots, plongés dans leur tristesse, les avaient accueillis sans difficulté et les avaient fait descendre dans la cale. — Les Bretons n'en étaient pas remontés.
Leurs yeux n'étaient pas encore faits à l'obscurité de la cale, qu'ils s'étaient sentis saisis et renversés. Alors, ils avaient commencé à apercevoir cinquante hommes bien armés, qui n'avaient pas eu grand' peine à venir à bout de seize hommes surpris et trébuchant dans l'ombre aux barils et aux poutres. Les Flamands les avaient garrottés et bâillonnés, et avaient attendu les autres.
A mesure que les traînards de l'enterrement étaient venus au navire, ils avaient trouvé sur le pont les mêmes quatre matelots consternés et dans la
cale les mêmes cinquante rudes soldats. De dizaine en dizaine, ils étaient venus s'enfourner dans cette embuscade. — L'île était plus que prise, elle était vidée.
Quand les Flamands furent ainsi maîtres de Serk, ils se demandèrent ce qu'ils en feraient. Us se répondirent que, dans ce moment même, la reine d'Angleterre, Marie Tudor, épousait Philippe d'Espagne, et que ce serait une assez belle corbeille de noce qu'une île. Ils remontèrent donc la Tamise et allèrent offrir leur île à Marie Tudor, comptant bien qu'elle les en remercierait par quelque royale récompense. La reine daigna accepter l'île. Et la récompense des Flamands? La reine daigna accepter l'île.