SCENE PREMIERE
Henri VIII n'aimait plus sa femme : de là, une religion.
J'ai dit que, le pape ayant refusé d'autoriser le divorce, Henri avait douté de l'autorité du pape et s'était adressé ailleurs.
Luther était en train de faire au pape des questions indiscrètes. Il lui demandait s'il était bien nécessaire à la religion catholique qu'on n'y comprît pas un mol,, que la Bible fût en latin, qu'on ne sût pas ce qu'on disait à la messe, — si l'on ne pouvait croire qu'à tâtons. Il lui demandait encore pourquoi l'acquisition de richesses énormes était l'unique souci des prêtres du Dieu né dans une étable. Et
encore, si ces richesses étaient bien chrétiennement acquises à vendre des indulgences , c'est-à-dire a vendre le droit de voler, de violer et de tuer, à vendre des places dans le paradis à tous les crimes. Et encore, si les papes, les évêques et les curés ne feraient pas mieux de se marier que de vivre au grand jour avec des prostituées, qui parfois étaient leurs filles, et s'ils enseignaient irrésistiblement la chasteté au peuple en affichant un tel désordre que l'évêque de Cambrai léguait une part de ses biens « aux bâtards qu'il avait et à ceux que, par la grâce de Dieu, il pourrait avoir encore, » et que, sur plusieurs points de l'Allemagne et de l'Angleterre, les paroissiens, pour préserver leurs femmes et leurs filles, obligeaient leurs prêtres à avoir une maîtresse connue.
Le pape répondait qu'il fallait brûler Luther.
Cette réponse avait d'abord paru fort satisfaisante à Henri ; il avait même composé contre Luther et pour le pape un livre que le pape avait trouvé trèsbeau et qui avait valu au roi le titre de « défenseur de la foi.» Mais le refus du pape lui ouvrit les yeux ; il vit que Luther pourrait bien avoir un certain bon sens, et, pour s'en assurer tout à fait, il le consulta sur son divorce. Malheureusement, Luther n'eut pas sur ce point l'intelligence qu'aurait voulue Henri : il répondit que, s'il y avait un mariage sacré, c'était celui des rois, qui doivent l'exemple de la fidélité à
leurs engagements, et qu'il ne mariait pas les prêtres pour démarier les princes.
Henri fut alors dans une grande perplexité : il ne pouvait pas rester papiste et il ne pouvait pas devenir luthérien. Il sortit d'embarras en inventant une troisième religion exprès pour lui, s'en fit pape luimême, et s'accorda la permission de changer Catherine d'Aragon pour Anna Boleyn.
Ce n'était pas fort aisé d'improviser une religion nouvelle et de trouver un dogme qui niât le pape sans affirmer Luther. Henri cherchait, tâtonnait, essayait, défaisait.
C'était, chaque jour, quelque innovation, qu'on devait croire aveuglément, et vite; il fallait se dépêcher d'être de l'opinion du roi, car, le lendemain, il n'en était plus lui-même, et il frappait ceux qui étaient de son avis de la veille. 11 cherchait sans relâche, et avec un tel besoin de trouver, qu'un maître d'école, John Lambert, lui ayant offert de lui éclaircir un point obscur et ne l'ayant pas convaincu, il le fit brûler à petit feu, et trop longtemps pour les gardes, qui ne purent endurer tout le supplice et l'abrégèrent à coups de hallebarde. — Enfin, il se crut en possession de la vérité absolue, et il donna la formule, la loi, la règle infaillible de l'orthodoxie dans un livre définitif, l'Institution du Chrétien, qu'il remplaça, à peine publié, par un autre non moins infaillible et tout à fait contraire, V Erudition du Chrétien.
Il réparait l'hésitation de ses doctrines par la certitude de ses supplices. Peine de mort pour les papistes. Ceux que le beau premier livre du roi avait convertis, le roi leur fit trancher la tête. Peine de mort pour les luthériens. Dans le même mois où Thomas Morus et Fischer furent décapités pour avoir soutenu le pape, James Bainham et Thomas Bilney, qui étaient pour Luther, furent brûlés vifs. Une fois, le même bûcher consuma impartialement trois catholiques et trois protestants. Le bûcher ne suffisait pas; on l'assaisonnait de la torture. Une jeune femme, Anne Askey, fut mise à la question; le chancelier Wriotlesly était là, pressant le bourreau; Anne, écartelée, ne cédait pas; Wriottesly pressait toujours. Le bourreau fut moins pieux que le chancelier; il refusa d'aller plus loin ; le chancelier le menaça ; inutile, il refusa toujours. Alors, le chancelier saisit la corde lui-même et disloqua cette jeune femme avec une telle ferveur qu'il fallut la porter au bûcher dans un fauteuil.
Henri VIII n'avait encore tué que deux reines, Anna Boleyn et Catherine Howard ; il faillit en brûler une troisième, Catherine Parr. Elle avait eu le tort de lui résister dans une discussion et de lui faire une objection embarrassante; le soir même, l'acte d'accusation était dressé. Elle n'échappa que par miracle. Mais la colère d'Henri était bien excusable : il avait à la jambe un ulcère dont il souffrait beaucoup.
Quand on souffre, on est irritable; or, les irritations des personnes royales ne peuvent pas être celles du commun des hommes. Dans les rois, tout est grand. Un bourgeois qui a un malaise gronde sa servante ; un roi qui a un bouton tue sa femme.
Quand son ulcère le laissait à lui-même, il avait des procédés d'une délicatesse exquise, comme avec cette chasse de saint Thomas Becket qui faisait de si beaux miracles à Cantorbéry. Il ne pouvait pas se dispenser de la confisquer, puisqu'elle contenait tant d'or massif qu'il fallut huit hommes pour la porter, mais il n'aurait jamais voulu attenter à la châsse d'un saint : il cita le saint à comparaître comme traître ; le mort ne comparut pas et fut donc condamné ; son nom fut rayé du calendrier, son office effacé du bréviaire et ses os brûlés. Alors, le saint n'étant plus saint, le roi n'eut plus de scrupule à prendre la châsse.
Henri VIII fut emporté par son ulcère avant d'avoir eu le temps de s'occuper des îles normandes. La religion de Jersey n'était pas celle de l'Angleterre. Une singularité de sa situation, c'est que, séparée politiquement de la Normandie, elle ne l'était pas ecclésiastiquement. Elle était donc catholique romaine et son clergé continua, jusqu'après Henri VIII, à tondre le gras pâturage des indulgences sous la houlette de l'évêque de Coutances.
Mais ce privilège ne pouvait pas durer. Jersey
était menacée à la fois par l'Angleterre et par la France.
En Angleterre, Henri laissait trois enfants, d'abord deux filles, Marie et Elisabeth ; mais dans son testament il avait insinué qu'il n'était pas sûr d'être leur père, et il avait désigné pour lui succéder son fils Edouard, âgé de dix ans. Le duc de Sommerset, protecteur du royaume pendant la minorité d'Edouard, brisa décidément la foi romaine et rendit à tous la liberté de penser — comme lui, car quiconque pensa différemment alla au feu, homme ou femme. Un Hollandais, Van Paris, condamné sous prétexte d'arianisme, fut brave dans le supplice jusqu'à caresser et embrasser les fagots qui le brûlaient. La confiscation purgea les bibliothèques de tous les livres de prix. Tout ce qui avait une riche reliure était catholique. Un fermoir d'or était athée.
En France, Luther, qui écrivait en allemand, avait été peu lu, mais Calvin l'avait traduit, et rudement. La sombre doctrine de l'adversaire du libre arbitre et de l'assassin de Michel Servet risquait de rencontrer peu de sympathies : la persécution lui en lit. François Ie' mérita bien son surnom de « protecteur des lettres » en défendant « d'imprimer aucun livre sous peine de la hart. » Imprimeurs et poètes eurent une douce vie : Robert Estienne et Clément Marot évitèrent le bûcher par l'expatriation. Honaventure Despériers par le suicide. François
Dolet ne l'évita pas. Le 21 janvier 1535, le roi et la cour suivirent dans Paris une procession solennelle; les reposoirs étaient des bûchers, à chacun desquels on brûla un hérétique, avec ce perfectionnement que le patient était attaché à une bascule qui le plongeait dans le feu et l'en retirait, afin que François lor et Diane de Poitiers eussent le temps de se reposer. Mais la vraie piété du roi et de sa maîtresse fut contre les Vaudois. Vingt-cinq femmes furent enfumées dans une caverne par le légat du pape. Tout un peuple devint de la cendre. Henri II continua la piété et la maîtresse de son père. Dès lors, tout ce qui avait un peu de générosité au cœur fut pour la croyance martyre. La réforme gagna la Normandie. Le diocèse de Coutances se couvrit de
Prise ainsi, d'un côté par le calvinisme, et, de l'autre, par l'anglicanisme, la catholicité jersiaise ne put tenir longtemps.
Les moines jersiais se défendirent vaillamment. Ils ne lâchèrent pas leurs riches prieurés et leurs chers revenus sans s'y cramponner. Le frère François Feuardent, des Cordeliers, se distingua par l'énergie de son attachement à ses rentes. Mais sir Hugh Pawlet, à qui le duc de Sommerset donna l'île à gouverner, c'est-à-dire à dépouiller, fit main-basse sur tout. Tout fut saisi, terres, dîmes, vases sacrés, lampes précieuses, flambeau\ d'argent, chasubles
d'or, aubes brodées. Pourtant, on fut épargné en abjurant. Les prêtres purent conserver leurs bénéfices en renonçant à leur religion. Ils eurent le choix, entre leur bourse et Dieu. Plusieurs préférèrent Dieu.
Les réformés de France accoururent à Jersey. Ils y fureut fort accueillis, surtout les ministres, dont quatre ou cinq obtinrent des chapelles.
Naturellement, les calvinistes n'eurent pas plus tôt le dessus qu'ils firent aux catholiques ce qu'ils reprochaient aux catholiques. Un Jersiais fut condamné à la prison parce que sa femme était allée au prêche avec un chapelet.