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SCENE DEUXIEME

Malheureusement pour les calvinistes des îles, le duc deNorthumberland, ministre avec Sommerset, eut envie que son quatrième fils fût roi d'Angleterre. Il s'y prit de loin. Il commença par faire décapiter Sommerset; ensuite il fit du petit roi ce qu'il voulut. Il lui persuada que sa vraie héritière devait être sa cousine lady Jane Grey ; le petit roi objecta ses deux sœurs, mais Northumberland lui rappela que leur propre père les avait déclarées bâtardes; alors Edouard légua par testament l'Angleterre à Jane Grey. Le testament signé, Northumberland lit deux choses: premièrement, il fit épouser Jane Grey à son quatrième fils, lord Guilford Dudley; secondement, Edouard tomba malade. Les

médecins ne guérissant pas le roi assez vite, Northumberland les congédia, et n'eut confiance que dans une femme qui avait une médecine à elle; le lendemain de cette femme, le roi était mort.

Northumberland avait trop réussi ; l'Angleterre ne se soucia pas d'être gouvernée comme la maladie d'Edouard. Marie Tudor fut proclamée malgré le testament de son frère, et Jane Grey détrônée le neuvième jour de son règne. Marie était soupçonnée de papisme ; on lui fit jurer de maintenir la religion de son prédécesseur ; mais elle était trop bonne catholique pour tenir son serment. Dès qu'elle se fut débarrassée de Jane Grey par la prison et de Northumberland par l'échafaud , elle n'eut pas d'autre idée que de se débarrasser du protestantisme. Elle épousa le catholicisme dans la personne du prince d'Espagne, Philippe, celui qui fut Philippe II; aussitôt l'Angleterre vit à quoi elle devait s'attendre, et regretta Jane Grey, qui était protestante. Ce regret coûta la vie à Jane. Marie la fit décapiter.

Anna Boleyn, Catherine Howard, Jane Grey, trois reines décapitées en dix-huit ans. La nation française a décapité une reine en dix-huit cents ans; c'est un crime monstrueux, inouï, impossible ; c'est une tache qu'aucune expiation ne lavera ; qu'on ne prononce plus devant moi le mot révolution , ou je m'évanouis. Les décapitations royales ne sont permises qu'aux rois et aux reines. Le peuple coupant

le cou à Marie-Antoinette qui le trahit, cela déshonore la démocratie; Henri VIII coupant le cou à Catherine Howard qu'il n'aime plus, cela enjolive la royauté.

L'ancienne religion reparut. Marie rétablit le pape, chassa les prêtres mariés, rendit aux moines tous leurs privilèges , et ne garda que leurs biens. puis elle se mit à tuer. Hooper, évêque de Glocester, fut brûlé à petit feu, et si ingénieusement que le supplice dura trois quarts d'heure; une de ses mains était déjà tombée en charbon que, de l'autre, il se frappait encore la poitrine. Rogers . chanoine de Saint-Paul, au moment de mourir, demanda qu'on lui permît de voir sa femme : l'évèque de Manchester, qui présidait à l'exécution, lui répondit spirituellement que les prêtres n'avaient pas de femme. L'évêque de Londres, Bonner, poussait le catholicisme jusqu'à se faire bourreau ; il fustigeait les accusés, leur arrachait la barbe, leur brûlait les mains. Le cardinal Pôle déterrait les morts et brûlait leurs os. Les tourments étaient tels que l'archevêque de Cantorbéry, Cranmer, eut peur et signa une rétractation. Mais il se repentit bientôt, et aima mieux souffrir. Sur le bûcher, il mit sa main droite dans les flammes pour la punir d'avoir écrit cette lâcheté, la regarda brûler, puis mourut en souriant.

Bûchers partout. A Guernesey, on brûlait trois

femmes, une d'elles accoucha sur le bûcher et l'enfant roula à terre : les prêtres catholiques qui dirigeaient l'exécution dirent à un de leurs aides de le prendre avec sa fourche de fer et de le rejeter dans le feu.

La persécution n'épargna pas Jersey, mais elle y fut atténuée par la résistance sourde de sir Hugh Pavvlet, resté gouverneur. Les Jersiais, ennuyés de changer de pape si souvent, s'en tinrent à leur dernière conscience, et restèrent protestants, au point de pendre un prêtre catholique, Richard Averty, coupable d'avoir étranglé un enfant qu'il avait fait à sa servante.

Marie Tudor n'était jamais rassasiée. En moins de trois ans, on compte deux cent soixante-dix-sept évêques ou grands personnages brûlés vifs : les gens du peuple, on ne les compte pas. Pourtant ne traitons pas trop sévèrement cette buveuse de sang ; je ne vois nulle part qu'elle ait fait ce qu'a fait une humble reine de France dont on ne parle pas et qu'on n'appelle pas la sanglante: Constance, femme de Robert IL C'était en 1022 ; quelques personnes exprimèrent une opinion qu'on ne comprit pas clairement, mais qui parut ressembler à une hérésie ; on en brûla onze. La reine Constance, qui était fortement chrétienne, assistait à l'exécution. Parmi les onze, elle reconnut un prêtre qui avait été son confesseur: elle alla à lui très-émue, prit une baguette de

fer et lui creva un œil. Puis elle permit qu'on le brûlât.

Marie Tudor n'a jamais fait cela. Et il faut ajouter qu'elle avait une circonstance atténuante de sa férocité : son extrême laideur. Elle adorait son mari, comme doit faire toute honnête femme; sa difformité ne lui laissait pas d'autre moyen de plaire à Philippe que de le flatter dans ses goûts, de faire ce qui lui était agréable. Or, ce que Philippe préférait, c'étaient les bons bûchers croustillants d'hommes et de femmes; Marie était trop tendre pour lui en refuser. Elle lui faisait des galanteries de tortures et des surprises d'agonies.

C'est étrange, ces atrocités ne l'embellissaient pas. Elle restait hideuse , et Philippe restait froid. Elle avait beau redoubler d'amabilités et d'assassinats, Philippe acceptait les cadavres des réformés, non le corps de sa femme. C'était la vengeance des protestants, qui en raillaient tout haut la reine. Un moment, elle espéra que les railleurs allaient se taire : elle était grosse ! Elle cria partout cette preuve de l'amour de son mari, et fit, ce jour-là même, à Philippe un cadeau de trente bûchers ; hélas ! cette joie fut bientôt un désespoir. Les médecins durent finir par le lui avouer, elle n'était pas grosse, elle était hydropique ! — Elle en creva de rage.

Le catholicisme mourut avec elle. Elisabeth retourna encore une fois la persécution. Les catho-

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liques, poussés à bout, réfléchirent que l'héritière d'Elisabeth était Marie Stuart, une catholique. lisse dirent donc qu'Elisabeth ferait bien de mourir', et plusieurs essayèrent de l'en persuader à coups de couteau. Ils n'y réussirent pas, et alors elle leur donna le même conseil à coups de hache; elle en persuada quatorze. Ce chiffre ne suffit pas à son éloquence ; elle persuada aussi Marie Stuart, qui fut la quatrième reine, depuis trente ans. décapitée en Angleterre, mais par une reine, c'est bien fait. Dès lors, le catholicisme ne bougea plus. La réforme s'installa en Angleterre et dans les îles normandes.

Ce fut surtout à partir de ce moment que les Français affluèrent à Jersey. Le Cotentin ruisselait de sang huguenot. A Saint- Lô et à Coutances, on éventrait les réformés et on traînait leurs entrailles dans les rues. A Valognes, on hachait les seigneurs d'Houesville et de Cosqueville, et on jetait les morceaux aux chiens; Jean Giffard était embroché vivant et rôti au feu.

Jersey eut alors des réfugiés célèbres, entre autres ce Gabriel de Montgomery qui commença par frapper un roi à la tête et qu'une reine fit décapiter.

Les Montgomery avaient pour fatalité d'écorner ou de casser tous les rois qu'ils touchaient. Le père de Gabriel, un jour que François Ier s'amusait à faire le siège de l'hôtel dû comte de Saint-Pol, jette mala-

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droitement un tison enflammé qui blesse le roi au menton, et voilà tous les seigneurs de France condamnés pendant cent ans à la mode de la barbe longue et des cheveux courts.

Cette histoire était oubliée et n'avait pas empêché Gabriel de devenir capitaine de la garde écossaise d'Henri II. Mais, en juin 1559, le roi mariait sa sœur Marguerite. Pour accepter cette fille de France, le duc de Savoie n'avait guère exigé en dot que le Piémont, la Savoie, la ville de Bourg et tout le pays de Bresse, dont la conquête avait coûté à François Pr à peine quarante millions d'or et cent mille hommes. Un mariage si économique valait bien la peine qu'on se réjouît : il y eut donc forte chère, grand étalage d'habits, divertissements de toute sorte, parmi lesquels un tournoi, où le roi fut tenant. Le tenant supportait trois assauts. Le premier assaillant fut le duc de Savoie, qui ne l'aurait peut-être pas été s'il avait su quelle importance le roi attachait à la vie de son beau-frère. Quelques jours avant que le mariage eût été convenu, M. de Yieilleville, qui n'en appréciait pas le bon marché, disant au roi que c'était une chose grave de rendre tant de pays à un prince dont on n'avait aucune raison d'être sûr et qui, à la première occasion, serait avec les Espagnols : « Bah ! avait dit le roi, s'il entre en ce jeu-là, je lui ferai aussitôt trancher la tête. » En attendant, il lui donna un si furieux coup de lance que, pour ne pas tomber.

le duc de Savoie dut se retenir à l'arçon de la selle. Le roi courut ensuite contre M. de Guise, qui fit fort bien. Sa troisième lutte fut contre Gabriel de Montgoraery.

Celui-ci parut d'abord méconnaître la spécialité de sa famille. Il ne cogna le roi que juste ce qu'il fallait pour lui faire perdre les étriers; mais Henri, humilié de finir sur ce dénoûment piteux, voulut recommencer la course. Cette fois, Montgomery ne manqua pas son coup : il planta droit sa lance dans l'œil du roi.

Cet Henri II avait lui-même, dans un tournoi précédent, crevé un œil à un de ses écuyers, M. de Bouccard.

Le roi lâcha la bride et s'affaissa sur le cou du cheval, qui continua de courir jusqu'à ce qu'il fût arrêté par le premier écuyer. On mit le roi à terre ; on lui ôta vite son casque; il dit faiblement qu'il était mort, et perdit connaissance. On le porta au Louvre, où accoururent les plus célèbres chirurgiens, qui se mirent à sonder la plaie ; pour se rendre un compte plus exact des lésions intérieures, ils allèrent à la Conciergerie, y choisirent quatre détenus, les firent tuer et leur crevèrent un œil d'un coup de lance, puis, leur ouvrant le crâne, y étudièrent les effets de la lance sur le crâne royal , ce qui ferait supposer que le crâne des rois n'est pas absolument différent de celui des hommes. Ces quatre meurtres ne firent pas vivre

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Henri ; il ne retrouva sa raison un moment que pour commander qu'on achevât le mariage de sa sœur, lequel se fit à minuit sans fanfares et ressembla plus à un enterrement qu'à une noce; le lendemain, le roi mourut.

Montgomery s'enfuit à Jersey.

Lorsque la guerre de religion éclata, il se fit huguenot, repassa la mer, défendit Rouen, en sortit le dernier, parvint à gagner le Havre, bien que les royalistes tinssent la campagne et eussent barré la Seine à Caudebec avec des bateaux reliés de chaînes, s'en alla dans le Béarn, s'empara d'Orthez et de tout le pays, fut condamné à mort, pendu en effigie, mis à prix. — Ces querelles de religion n'étaient pas tendres. A Orléans, le gouverneur, craignant un soulèvement des huguenots, les emprisonna dans la tour de Martinville et dans la maison aux. Qualre- Coins; quand ils y furent tous, hommes, femmes et enfants, les catholiques vinrent en armes, d'abord à la tour de Martinville, qu'ils ouvrirent aisément et où ils massacrèrent tout, puis à la maison aux Quatre- Coins; mais les protestants, avertis, s'y barricadèrent et contraignirent les catholiques d'y mettre le feu, ce qui varia la tuerie et procura aux fidèles la musique des hurlements de ce tas hérétique rôti et grillé et le spectacle de plusieurs qui , pour échapper aux flammes, se jetèrent par les fenêtres et furent reçus sur la pointe des piques et des hallebardes.

Il y a comme cela, dans l'histoire de France, un certain nombre d'égorgements de prisonniers ; il ne faut pas en parler, puisque ce sont des égorgements catholiques et royalistes; il faut surtout se bien garder d'en faire solidaires le catholicisme et la royauté. Cette solidarité n'existe que pour un seul égorgement de prisonniers, celui de septembre 1792, qui, lui, souille à jamais l'idée qu'il a cru servir parce que c'est une violence démocratique.

Les deux sectes se réconcilièrent à Saint-Germain. Pour que la réconciliation fût durable, Charles IX donna sa sœur Margot à Henri de Navarre, malgré le légat du pape qui s'indignait de ce protestant et qui voulait le roi de Portugal ; mais Charles IX lui dit de patienter un peu et que le pape serait content. En effet, le pape commença à voir autrement les choses lorsque la reine de Navarre, venue à Paris pour le mariage de son fils, tomba subitement malade et mourut en cinq jours. Les malveillants la crurent empoisonnée, sous prétexte qu'elle avait acheté des gants chez un parfumeur du pays de la reine mère; mais la reine mère prouva bien que c'était une calomnie en prenant le deuil.

On n'en continua pas moins les préparatifs du mariage. Les principaux protestants furent invités à y venir, Coligny par le roi lui-même qui daigna lui écrire une lettre fort gracieuse et toutà'fait pressante. Plusieurs de ses amis lui conseillaient de s'excuser.

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trouvant que le roi le désirait trop; mais Coligny les blâma d'offenser d'un tel soupçon un si bon roi, « le meilleur que la France eût eu depuis plusieurs siècles. » Il vint et décida ses amis à l'accompagner. Quand tous les chefs huguenots furent à Paris, les noces commencèrent.

Elles furent royales. Elles durèrent plusieurs jours. Ce bon roi Charles IX ne pensait qu'à faire honneur à son beau-frère et plaisir à ses hôtes. Les fiançailles furent faites au Louvre par le cardinal de Bourbon ; le jour suivant, messe à Notre-Dame, et, le soir, souper, puis danses, au milieu desquelles on vit se dresser tout à coup trois rochers d'argent fort vastes où étaient assis le roi et ses deux frères, les ducs d'Anjou et d'Alençon, avec sept autres rochers moins hauts couverts de dieux et de monstres marins. Le lendemain, on était si las qu'on se leva tard et qu'on ne put guère que dîner chez le duc d'Anjou, mais on s'en revancha bien le mercredi, qui fut la vraie fête, non pas tant pour les tournois et les courses de bague, qui eurent toutefois leur beauté, que pour les magnificences de l'hôtel de Bourbon. Une machine, adroitement montée et plus riche qu'on n'en avait encore vu, représentait le séjour des Bienheureux, un peu au-dessous les Champs- Elysées, où s'ébattaient douze nymphes figurées par les plus belles dames de toute la cour, et enfin l'enfer, épouvantable par ses fantômes qui jetaient le

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feu de tous côtés. On entendait des instruments les plus agréables du monde, parmi lesquels les douze nymphes chantaient des vers commandés aux meilleurs faiseurs. Il n'y avait d'abord que les nymphes, mais on ne tardait pas à voir se ruer sur les portes du paradis des chevaliers errants qui étaient les plus vaillants seigneurs de la suite du prince navarrois et, à leur tête, le prince lui-même ; aussitôt les habitants du paradis, c'est-à-dire le roi, ses deux frères et leurs gentilshommes, accouraient contre les envahisseurs, les combattaient, les repoussaient et les précipitaient dans l'enfer. Puis, ils allaient aux douze belles nymphes troublées de ce vacarme, les rassuraient, et dansaient avec elles des pas admirables autour d'une fontaine. Les nymphes intercédaient pour les vaincus et les délivraient de l'enfer, car les femmes veulent qu'on ne brûle que par elles; réconciliation générale et tournoi ; après quelques lances rompues, le feu était mis à la fontaine qui s'incendiait merveilleusement, et qui devenait une apothéose où le roi de France et le roi de Navarre s'embrassaient dans des flammes de toute couleur.

Tous les huguenots ne furent pas contents que le roi catholique eût pris pour lui le paradis et eût jeté leur prince dans l'enfer, où il serait resté éternellement sans la pitié des nymphes. Mais Charles IX appela Goligny son père, et l'enfer fut pardonné.

Les fêtes continuèrent le jeudi. Le vendredi.

comme Coligny sortait d'avec le roi de plus en plus filial, à deux pas du Louvre, il éprouva subitement une grande commotion à un doigt de la main droite et presque au même moment une autre au bras gauche : c'étaient deux coups d'arquebuse qu'on venait de lui tirer d'une fenêtre du cloître Saint- Germain-l'Auxerrois. Il fallut lui couper le doigt blessé, ce qui lui fit quelque mal parce que les ciseaux étaient mauvais et qu'on s'y reprit à trois fois. Le roi de Navarre et le prince de Condé, atteints dans leur meilleur ami, allèrent se plaindre à Charles IX, qui fut plus affligé qu'eux, et, les deux princes lui disant que, puisque les huguenots n'étaient pas en sûreté à Paris, ils demandaient qu'on les laissât se retirer chez eux, il le leur défendit et fit promptement fermer les portes de la ville, de crainte que l'assassin ne s'échappât. Il alla voir Coligny et lui dit : « Mon père, vous avez reçu la blessure et moi la douleur. » Catherine de Médicis y alla aussi, et offrit même au blessé de le faire transporter au Louvre, où elle répondrait de lui. Coligny n'accepta pas; si bien que, le surlendemain, au milieu de la nuit, il fut réveillé par le son du tocsin et par un tumulte dans sa cour, puis à sa porte, qui fut vite forcée, et il vit entrer trois capitaines au régiment des gardes, Cosseins, Attin et Corberau de Cordillac, un Siennois, Petrucci, et Besme, un Allemand. Besme lui dit : « Est-ce toi qui es Coligny? » Il répondit : « C'est moi. »

Besme lui donna un coup d'épée au travers du corps et un autre coup dans la bouche, puis d'autres encore pour l'achever. Le duc de Guise, qui était dans la cour avec plusieurs, cria Besme et lui demanda si c'était fait ; Besme dit que oui, mais le chevalier d'Angoulême ne s'en rapporta pas à lui et voulut voir; Besme alors et les capitaines jetèrent le corps par la fenêtre; la blessure de la bouche le défigurait et le sang empêchait de voir le visage : le chevalier d'Angoulême essuya le sang avec son mouchoir, vit que c'était bien Coligny, et donna au mort des coups de pied; on lui coupa la tête pour l'envoyer à Borne en cadeau au pape; puis ces princes se retirèrent, laissant leurs restes à la populace. Le cadavre fut traîné jusqu'à la Seine, où il allait être jeté, mais on préféra le gibet de Montfaucon, on alla l'y pendre, on alluma dessous un feu qui le consuma à moitié, et on laissa là pendant plusieurs jours ce charbon humain.

On sait ce que fut cette nuit si bien commencée. Le tocsin sonnait, appelant au meurtre les fidèles de l'église et de la monarchie. On tuait partout, dans les rues, dans les maisons, dans le Louvre. On tuait tout, femmes, enfants, malades. « Le sang, dit de Thou , coulait à si grands ruisseaux dans les rues qu'il en tombait de tous côtés comme des torrents dans la rivière. » Un orfèvre appelé Crucé se vanta d'avoir tué plus de quatre cents protestants à lui seul.

Deux jours après, les prêtres firent une procession dans Paris pour rendre grâces à Dieu.

Il va sans dire que le roi entendit solennellement la messe, vint au Parlement et déclara que Coligny et les protestants avaient conspiré de le tuer, lui, la reine sa mère, ses frères, et même le roi de Navarre.

On tua dans toute la France, pendant un mois. A Rouen, égorgeaient de prisonniers, mais par les royalistes, ça ne compte pas : on les appelait un à un, et une troupe, conduite par un agent royaliste appelé Maromme, les assommait à mesure. A Meaux, égorgement de prisonniers , mais par les catholiques, pourquoi en parler? deux cents hommes, appelés aussi un à un, furent abattus par des bouchers. A Lyon, égorgement de prisonniers , mais pas par les démocrates , passons : le carnage ne fut nulle part mieux organisé qu'à Lyon ; le gouverneur commença par mander à l'archevêché les principaux protestants, auxquels il avait une communication à faire de la part du roi; ils y vinrent sans défiance, au nombre de trois cents; la communication qu'il leur fit, c'est qu'ils étaient prisonniers; le reste des protestants, sans chefs, fut aisément intimidé, consterné, désarmé, jeté dans les prisons et , les prisons ne suffisant pas, dans les églises ; dès qu'on les eut tous, on fit venir le bourreau ; mais le bourreau fut tiède et refusa de les assassiner ; on fit venir les soldats de la garnison, qui répondirent qu'ils n'étaient pas

bourreaux; alors on prit des bouchers, des bateliers, des portefaix, à qui l'on permit trois jours de pillage, et des condamnés, auxquels on fit grâce, on leur ouvrit les prisons, l'église des Cordeliers, le couvent des Célestins, la maison de l'archevêque, et on leur dit : Tuez ! ils tuèrent de la façon qui leur plut, à coups de pistolet, à coups de pique, à coups de couteau; ils noyèrent les trois cents de l'archevêché, moins six, les plus gras, que des apothicaires réclamèrent pour en tirer la graisse. On noya suffisamment en France pour que, pendant plusieurs semaines, il y eût, dans toutes les villes et dans tous les villages des rives, des gens chargés de repousser les cadavres de peur de la peste.

La Saint - Barthélémy , d'après l'évaluation moyenne, tua trente mille personnes en un mois ; il est certain que, si c'avait été un fait démocratique, le chiffre serait énorme. J'ai entendu soutenir que trois égorgements de prisonniers étaient plus qu'un seul, et que les royalistes, qui jettent tous les matins 93 à la face de la démocratie, mériteraient un livre intitulé les 93 monarchiques, qui serait la comparaison de la Saint-Barthélémy, des dragonnades et des inquisitions avec la terreur ; que les excès de la Révolution prendraient alors des proportions plus modestes et paraîtraient une bien faible revanche d'exterminations inimitables ; que , outre la différence des chiffres, il y aurait la diffé-

rence des choses; que notamment la Saint-Barthélémy, cette conspiration de princes et de prêtres préméditant l'écrasement de toute une race, le préparant froidement, le débattant en conseil, mentant, souriant, caressant, assassinant, ce guet-apens dans une fête, cette férocité joyeuse, n'aurait pas les mêmes excuses que l'accès de fureur d'un peuple opprimé depuis des siècles, exaspéré, trahi, vendu à l'étranger, envahi de partout. Mais ce sont des raisonnements auxquels on ne répond pas.

Gabriel de Montgomery avait été invité, lui aussi, aux noces du roi de Navarre; il y était venu, mais il n'avait pas poussé la confiance, comme Coligny, jusqu'à s'installer à la porte du Louvre: il s'était logé prudemment hors de la ville, dans le faubourg Saint-Germain. La nuit du 2k août, on vint le réveiller et l'avertir qu'on entendait du bruit de l'autre côté de l'eau. Il se leva 5 la hâte et fit prévenir le vidame de Chartres, Rohan de Frontenay, Godefroy de Caumont et quelques autres qui logeaient dans le faubourg; ils accoururent; qu'était-ce que ce tocsin et ces fusillades qu'on entendait? La plupart crurent que c'était une sédition contre le roi et voulurent aller le secourir; Montgomery, ayant hasardé que ce pouvait être une sédition du roi, fut trouvé bien ingrat de soupçonner un prince qui leur avait tant de fois juré sa parole et qui leur donnait de si belles fêtes dans ce moment

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même; il se laissa entraîner par les autres et vint avec eux jusqu'au bord de la rivière, qu'ils allaient passer pour venir défendre ce bon roi si indignement attaqué la nuit, mais la délibération avait pris du temps, le jour, qui est matineux en août, se levait, et, tout à coup, Montgomery vit qu'on tirait des fenêtres du Louvre. Il le fit remarquer aux autres, dont plusieurs étaient déjà dans le bateau, et leur montra en même temps, à l'autre rive, de nombreuses barques où se jetaient des soldats des gardes, et, parmi eux, le duc de Guise, qu'il ne faut pas accuser d'avoir attendu jusqu'au jour pour s'occuper de Montgomery ; il l'avait, au contraire, recommandé particulièrement la veille à un de ses meilleurs capitaines qui devait aller au faubourg Saint-Germain avec mille hommes, mais le capitaine s'était attardé dans la ville à un beau pillage; aussitôt que le duc de Guise s'en était aperçu, il ne s'en était plus remis à personne, il avait pris lui-même tous les soldats des gardes qu'il avait pu et avait couru aux barques ; les portes étaient fermées ; une confusion de clefs, bien pardonnable dans cette nuit inusitée , avait encore dépensé un quart d'heure ; mais enfin on s'embarquait, et, Dieu aidant, on allait regagner le massacre perdu.

Montgomery n'eut que le temps de courir chez lui, de sauter à cheval et de disparaître; le duc de Guise ne le lâcha pas; il le poursuivit au galop

jusqu'à Montfort - l'Amaury ; malheureusement , Montgomery avait une jument excellente et qui ne voulut pas qu'on prît son maître ; au lieu que les chevaux des royaux se fatiguèrent ; pendant qu'on les changeait, le duc réfléchit qu'-en poursuivant un seul homme qu'il n'était pas sûr d'atteindre, il manquait de bien belles occasions de meurtres à Paris et en quantité. Il ne voulut pas qu'on tuât tant sans lui, et revint, laissant un brave homme, Saint-Léger, poursuivre Montgomery avec les chevaux frais. La jument s'obstina! elle fit trente lieues d'une traite; Montgomery atteignit la Basse-Normandie, y prit sa femme et ses enfants, se jeta dans un sloop et gagna Jersey.

Il y resta quelque temps, correspondant avec les protestants de France, qui avaient repris les armes; il alla en Angleterre organiser des expéditions de réfugiés et d'Anglais ; il vint avec des navires au secours de la Rochelle, qu'il ne put sauver; il ne se découragea pas ; il fit presque aussitôt une descente sur la côte normande , prit le commandement de la rébellion, n'eut pas l'avantage, fut assiégé clans Saint-Lô, puis dans Donifront, où les royaux l'enfermèrent. Catherine de Médicis ne voulut pas qu'il lui échappât cette fois. Elle y envoya Matignon, avec quatre mille hommes de pied et cinq cents chevaux. Montgomery n'avait, lui, que cinquante chevaux et quatre-vingt-dix mousquetaires, dont il

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n'était pas très-sûr, à cause des menaces et des promesses de la reine. La place de Domfront est dominée par deux collines à la portée du mousquet ; Matignon installa sur ces collines des pièces d'artillerie qui tirèrent à bout portant. Deux heures après, Montgomery n'avait plus que cent hommes. Il leur ordonna de se retirer immédiatement dans le château, où ils seraient de niveau avec l'ennemi ; mais, en chemin, ils s'aperçurent presque tous que, dans la précipitation du déménagement, ils avaient oublié quelque chose de leur bagage ; la plupart retournèrent, et, en revenant, se trompèrent de route; au lieu de venir au château, ils se trouvèrent tout à coup dans le camp des royaux, qui les désarmèrent aisément. Montgomery, déserté, traqué, criblé de boulets, ne se rendit pas; le soir, il lui restait quarante hommes, trente le lendemain; contre cinq mille ; il ne céda pas ; le surlendemain, il fut blessé d'un éclat de pierre; il se fit panser sur la plateforme, et y resta; l'artillerie éventrait la tour; la fusillade abattait sa petite troupe homme à homme ; pas un qui n'eût sa blessure; il tint bon encore trois jours. Il survivait presque seul et le château commençait à chanceler comme ivre de fumée et de balles ; les assiégeants s'étonnèrent d'une défense si farouche et désespérèrent de la réduire; un parent de Montgomery, M. de Vassay, lui fut envoyé par Matignon avec promesse de la vie sauve.

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J'espère pour le bon sens de Montgomery que ce ne fut pas cette promesse qui le résolut à capituler. Matignon s'était engagé pour la reine mère, qui, du reste, l'affectionnait tellement qu'elle le voulait toujours près d'elle malgré la puanteur de son haleine ; mais les personnes royales ont déjà bien assez à faire de tenir leurs paroles sans tenir encore celles des autres. Les serments, dans ce temps-là, ne gênaient pas beaucoup les princes. Quatorze ans auparavant, le roi François II avait fait dire aux conjurés d'Aniboise que, s'ils voulaient venir causer avec lui de leurs griefs, il les écouterait amicalement, « leur promectant, en foy de prince, qu'il ne leur adviendrait aulcun mal, et leur pardonnant dès ceste heure, par serment royal et de prince très-chrestien, toute la faulte qu'ils avoient commise en ce port d'armes. » 11 lui avait fait dire cela par le duc de Nemours, qui leur avait juré aussi « en foy de prince, sur son honneur et dapnation de son âme, et, oultre ce, avoit signé de sa main, qu'il les ramèneroit sains et saulves. » Quinze des principaux, croyant à ce serment de roi et à cette âme de prince, étaient venus : aussitôt on les avait jetés en prison et mis à la torture. Le duc de Nemours avait un peu réclamé, non pas à cause de sa foi de prince, car il en aurait été quitte pour la nier : « 11 eust tousjours donné un démentir à qui la lui eust voulu reprocher, sans nul excepter, tant estoit vaillant prince et gêné-

reux, fors sa majesté seulement. » Mais il était embarrassé par sa signature^ qu'il ne pouvait pas nier, avec toute la générosité du monde. Il avait donc parlé pour les prisonniers ; de sorte que, lorsqu'on les avait eu torturés suffisamment, on en avait décapité la moitié, roué vifs trois ou quatre et pendu le reste aux fenêtres du château d'Amboise. Pierre de Gastelnau, décapité le dernier, avait trempé dans le sang de ses camarades ses deux mains indignées, et, les tendant toutes rouges vers le ciel, avait maudit la foi des princes.

Matignon dit à Catherine de Médicis qu'il avait promis pour elle la vie sauve à son prisonnier. Catherine lui répondit qu'il avait eu raison, et fit décapiter Montgomery.

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