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UNE PRESSE QUI SE DIT LIBRE

Donc, le samedi 13 octobre 1855, à sept heures du soir, la grande salle des Queens assembly rooms crevait d'une multitude houleuse et furibonde. Ils étaient bien là de dix-huit cents à deux mille. Cette cohue se continuait dans l'escalier, et puis dans la rue, malgré une pluie battante.

Le connétable de Saint-Hélier, un Lequesne, homme à cheveux blancs, vénérable d'aspect, ouvrit la séance par un discours bien senti où il démontra que ce n'était pas un numéro du journal, ni le journal, ni l'exilé qui le rédigeait, qui étaient en cause, que c'étaient tous les exilés et qu'il s'agissait de les juger tous. La chose, ainsi lancée, alla grand train. Les orateurs qui succédèrent au connétable se lâchèrent dans des emportements épileptiques, les applaudissements croissaient avec les invectives, les barbarismes furent effrayants, les plafonds apprirent les extrémités auxquelles peut se porter un patois exaspéré! Un militaire, le capitaine Childers, résuma un speech énergique en ces mots simples et nets : « Faire sentir à tous ces proscrits que ce n'est plus ici un lieu de sûreté pour eux. » Et l'auditoire unanime battit des mains et cria : « Balayez-les! ba-

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layez-les! qu'on les pende! qu'on les pende! » Un seul assistant, le principal avocat de l'île, essaya d'insinuer, non pas que les exilés ne devaient pas être condamnés, mais qu'ils devaient être jugés, qu'il existait un tribunal à Jersey et que, s'il y avait délit, c'était au tribunal à prononcer la peine, non au meeting. Cette opinion d'avocat fut huée vigoureusement : « Non! non! tonna toute la salle; la loi de lynch ! la loi de lynch! » On brûla solennellement le numéro du journal, et l'on sortit pour compléter l'éloquence par l'action.

Plusieurs maisons d'exilés avaient été spécialement désignées les jours précédents par les journaux ou par les affiches, entre autres celle du colonel Pianciani, qu'on avait noté comme le vendeur du journal. Vendeur, cela dénonçait chez lui un amas de ce journal infâme. Le colonel Pianciani n'était pas le vendeur, mais l'administrateur. Il avait tâché de rectifier le fait dans les journaux ; aucun n'avait consenti à insérer sa rectification, même en annonce payée ; les uns n'avaient pas voulu, les autres n'avaient pas osé. Pianciani alors s'était borné .à prévenir par lettre le connétable que sa maison était menacée et qu'il la défendrait. Le samedi soir, en effet, il était chez lui, avec des amis, fusils chargés, et se préparant à l'assaut. Il y avait un médecin, le docteur Barbier, muni de sa trousse. Les femmes faisaient de la charpie.

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