UNE PRESSE QUI SE DIT LIBRE
On commença par l'imprimerie. Les plus royalistes prirent les devants. L'imprimerie était à une s extrémité de la ville, dans une petite rue déserte et sombre, Dorset-street. Tout à coup, une tourbe y déboucha. L'imprimerie était fermée : il fallait en- * foncer la porte; on l'aurait fait, mais un des compositeurs, qui étaient tous des exilés, prévint à travers la porte que ses camarades et lui étaient là avec des barres de fer et casseraient la tête au premier qui entrerait. Les assiégeants se comptèrent; ils n'étaient guère qu'une soixantaine contre cinq ou six : ils allèrent chercher du renfort. Ne voulant pas se retirer sans avoir rien fait, un officier anglais offrit une livre sterling à un ouvrier pour jeter au moins des pierres dans les vitres ; l'ouvrier refusa. L'officier dit : — Nous allons revenir à quatre ou cinq cents, et nous briserons tout, quand ça devrait me coûter quarante livres !
Le fâcheux, c'est que la pluie avait redoublé. En sortant des Qucen s assembhj rooms, le meeting reçut une averse qui lui coupa d'eau tout ce qu'il avait pu boire dans la journée, et qui ne lui laissa pas dans le corps une seule goutte de vin pur. Dégrisé, le meeting réfléchit. Brûler un journal, l'interdire, le supprimer, c'est ce qui se fait partout, ça ne tire pas à conséquence; mais forcer une porte, détériorer une maison, c'est une atteinte à la propriété, et les atteintes à la propriété, ce sont des dommages-inté-
rats. Quand les officiers vinrent chercher le meeting, le meeting était allé se coucher. Ils ne crurent pas utile de retourner seuls.
Aussitôt que l'imprimerie fut hors de péril, le connétable vint la protéger en personne, avec un nombre suffisant de policemen. Il dit aux compositeurs qu'ils pouvaient aller chez eux, qu'on ne toucherait pas à leurs presses, qu'ils étaient « dans un pays civilisé. » Sur cette assurance, les compositeurs veillèrent en armes toute la nuit.
Le lundi matin, le connétable vint chez Ribeyrolles, rédacteur, chez Pianciani, administrateur, et chez Thomas, vendeur du journal l'Homme, leur annoncer que « Son Excellence le lieutenant-gouverneur ne pouvait tolérer plus longtemps leur présence dans l'île. »
Je n'ai pas besoin de dire ce qu'était Ribeyrolles; ceux qui ont lu autrefois la Réforme n'ont pas oublié