CHAN80N DES BOIS
La colonisation du Canada a donné naissance, dès les premiers temps, à un type exceptionnel, d'une rare originalité: c'est cette classe d'hommes qui, entraînés par les séductions de la vie des bois, abandonnaient la culture des champs pour se livrer à la vie nomade des Sauvages. S'aventurant avec eux dans leurs légères embarcations, ils remontaient les lacs ot les fleuves, et bientôt devenaient aussi habiles à. conduire le canot d'écorce que les Sauvages eux-mêmes.
14 LE CANOTTER
Ils tinissîiient ]>ai' se pa-ssioniiei' telloiueat pour cette vie d'iiRle])eii(Uinc'e et de (lana,ei's que r:e:i ne pouvait plus les en arracher. On en reneoii*^i'e encore de nos jours un bon nombre sur le-; limite ^ de la civilisation.
Xous avons eu occasion de nous faire conduire en canot, il y a quelques années, ])ar un de ces intrépides aventuriers, jusqu'aux source-* du Sagiienav. Sa dextérité à conduire son canot d'écorce était telle qu'il remontait les plus forts rapides de la rivière Chicoutimi. debout, une perche à la main, dans son canot complètement chargé. Nous avons essayé de traduire, dans la chanson suivante, <[uel<iue chose de cette existence oriii'inale.
Assis dans mon canot d'écorce.
Prompt comme la flèche ou le vent.
Seul, je l»rave toute la force Des rapides tlu Saint-Laurent.
C'est mon compagnon de voyage ; Et quand la clarté du jour fuit.
Je le renverse sur la plage :
C'est ma cabane pour la nuit.
LE.CANUTIER 15
Ses flancs sont faits d'écorces fines Que je prends sur le bouleau blanc; Les coutures sont de racines, Et les avirons de bois franc.
Sur les rapides je le lance Parmi l'écume et les bouillons Si vite il bondit et s'avance Qu'il ne laisse pas de sillons.
Près de mon ombre, son image Toujours m' apparaît sur les eaux Et quand il faut faire portage, Je le transporte sur mon dos.
Le laboureur a sa obarrue,
Le chasseur son fusil, son chien,
L'aigle a ses ongles et sa vue :
Moi, mon canot, c'est tout mon bien.
Mon existeiice est vagabonde:
Je sui-s le Juif-Errant des eaux; Mais en jouissance elle abonde ; Les villages sont des tombeaux.
J'ai parcouru toutes les plages Des grands lacs et du Saint-Laurent Je connais leurs tribus sauvages Et leur langage différent.
J'ai vu plus d'un guerrier farouche Scalper ses prisonniers mourants.
Et du biàcher l'ardente couche Consumer leurs membres sanglants,
J'étais enfant quand la flottille Des Montagnais vint m'enlever.
Je ne verrai plus ma famille ; Ma mère est morte à me pleurer !
Quand viendra mon dernier voyage.
Si je ne meurs au fond du flot, Siu- ma tombe, ])rès du rivage.
Yous renverserez mon canot.
1er juin, 1869.
KOMAXCE
AIR : ie Fil de la Vierge.
Vieux manoir où vécut tant d'heureux jours mon père;
Séjour béni.
Où je retrouve encore et ma sœur et ma mère.
Couple chéri ; Eedi8-moi du paisse la douce souvenance :
L'éclat vermeil De l'aurore où brilla de ma première enfance
Le beau soleil.
Mes ]Dlaisirs enivrants, mes courses, mes longs rêves
Au brnit du vent, A l'ombre des forôts, au bord des larges grèves
Du Saint-Laurent.
Et ce temps de candeur, où tout dans la nature
Et dans mon cœur Soupirait l'hymne saint des anges, le murmure
Du vrai bonheur.
Grands ormes du jardin, ombreuses avenues
Que tant de fois, Durant cet âge d'or, mes pas ont parcourues;
Célestes voix Des zéphyi's, des oiseaux cachés parmi les roses,
Ou dans les lis.
Me disiez-vous alors les merveilleuses choses
Du paradis ?
Là-haut, sur la montagne, où le soleil ])Oudroie
Mes pas rêveurs Recherchent les sentiers où la mousse verdoie
Parmi les fleurs.
Le silence des bois, de la mer qui sommeille
Le grand soupir.
Tout ce qui m'environne en mon âme réveille
Un souvenir.
Voici lu croix sainte où «'agenouillait mou père ;
A son côté Pressant du chapelet les gi-ains bénis, ma uu'tc
Disait l'Ave; Et d'enfantines voix, poursuivant le cantique
De (labriel.
Livraient au vent du soir leur pi-ière angélique
A rKternel.
Quand l'hiver déployait sa robe virginale,
Qu'étincelait Dans ses s]jlendides nuits l'aurore boréale,
On me disait :
Enfant, vois-tu tomber les étoiles tilantes,
Du ciel si beau ?
De tes illusions en ton âme expirantes,
C'est le tombeau.
Dispersés par le vent de cette amère vie,
Chaque printemps Ramène au vieux manoir une troupe ravie
De ses enfants.
Pi'ères, sœurs, puissions-nous autour de notre mèi'e
Encor longtem2)s Réunis, couronner d'une main tendre et tière
Ses cheveux blancs.
Maii d"<M~i vient qu'un nuage as^sumbrit nia paupière,
Noire vapeur ?
Hélas ! je vois là-bas la croix du cimetière.
Et j'ai frayeur.
Quand j'entendrai la voix du ministre suprême
Me dire : adieu !
Faites-moi retrouver tous ceux que mon cœur aime
Au ciel, inon Dieu!...
Airviiult, 1er juin l^^BU.
Uow few twenties there are in lifé?
Twenty aud twenty are forty, und twenty are sixty : how few see the fourth twenty ! Who sees the fifth?
G. P. R. James, The Castle of Ehrenstein.
VIXOT ANS
Le reganl inspiré, le cdeur encor Béduit Par les eucjianteinents de l'enfante qtii fuit. Marcher, en folâtrant, dans un sentier de roses En effleurant des mains et dn cieur toutes choses. Comme le papillon qui va de tleur en fleur ; — D'un front brûlant damour frajjpant la sainte dalle.
Yer>ser le iiard exquis d'une âme virginale
Siu' les pieds du Seigneui*.
Rêver avec l'oiseau de la mélancolie ; Dire adieu sans remords au passé qu'on oublie ; Se bercer, insoucieux, au roulis du présent ; Imaginer et voir un Eden enivrant Dans l'avenir ; prêter une oreille attentive. Et donner une larme à toute âme plaintive ; Frémir au souffle ardent de l'inspiration ; Sous un regard aimé trembler d'émotion ; Faire de tout son être une harpe éolienne Qui vibre â tout soupir de la brise aérienne ; Se pencher sur l'abîme et braver en riant Les vagues en furie et le gouflPi'e béant ; Savourer des plaisirs la coupe d'ambroisie, Et rêver danses, bals, musique et poésie ; Aspirer dans les bois les sentem-s du printemps, Et mordre à belles dents au fruit mûr de l'automne En écoutant des flots la plainte monotone :
C'est la vie à vinjift ans.
qUÀBANTE AXS
Le soleil des beaux jours a bruni sa paupière ; Son œil maie est pensif; il est homme; il est père.
Celle qui sur son bras s'appuie avec fierté
Brille par sa vertu plus que par sa beauté.
De leurs joui*s enlacés la tige épanouie
Fait renaître à leurs yeux l'enfance évanouie, [chair:
Ce groujje aux blonds cheveux, c'est leur sang, c'est leur
Ils seront leur pinnieiups quand viendra leur hiver.
Du versant de la vie il redescend les cimes ; Son âme est tout entièi-e à des pensers sublimes. Elle scrute la terre, interroge les cieux, Et plonge en elle-même un œil mystérieux.
Il sillonne les mers sur des ailes de flamme. Au fluide électrique il communique une âme. La main sur la charrue, ou Tœil sur le compas, L'hermine sur l'épaule, ou le fusil au bras,
De lui relève tout empire.
A lui l'art, le progrès, les gloires de son temps, L'esprit pour inventer, la plume pour le dire : C'est l'homme à quai-ante ans.
SOIXAÎTTK ANS
Il dévorait l'espace ainsi que l'hirondelle
Qui poursuit dans les airs l'insecte à tire-d'aile.
Plii.s tard, c'est le coursier haletant, harassé, Sur les pa; d'un cerf qui, de loin. Ta devancé. R')ves d'ambition, d'honneur, de renommée, Vous n'étiez ([u'un n\ira^'e, une vaine fumée ! 11 s'avance aujourd'hui désillusionu '\ Flétri, courbé, tremblant, le front d couronné. C'est le ch''ne des monts, à la cime si fiére, Maintenant dépouilh'. frapp '■ par le tonnerre. Au lieu du ciel d'azur, des l)riscs du printemps, Les neiges, le sol dur, le vent du cimetière, D'un coujDable passé la souvenance amère : C'est l'homme A soixante ans.
({l ATKK-VIXJTS ANS
Oh ! que la solitude est immense, etfrayante,
Autour de ce vieillard à la démarche lente !
Il chancelle à tout pas ; car ses pieds sont blessés
Par les débris des croix, des tombeaux renversés.
Il voudrait reculer, retourner en arrière ;
Mais la mort lui dit : marche ; et creuse son ornière.
Au lieu des cris de joie et d'acclamations,
Le silence de la mort, même des passions.
A quoi sert le trésor de son expérience ?
Son corps n'a plus de nerf" son âme d'espérance.
Mais soudain resplendit une elartô du ciel,
Sur ^es traits décharnés un espoir immortel.
D'un messager divin la forme éblouissante,
Plus pure que l'aurore et plus tj[u'elle riante.
D'un pied touchant la tex're, et le front dans le^ cieux,
Une croix à la main, apparaît à ses yeux :
" Suis mes pas. ô mon fils ! car je suis la lumi'^re,
" La tbrce qui soutient tout homme sur la terre,
" Mon amom- autrefois veilla sur ton berceau ;
" Je reviens aujourd'hui t'endormir au tombeau.
" Calmt' par ma prière,
" Et bercé par mes chants, " Repose entre les bra- de l'Eglise, ta mère,
•' O vieillard de quatre-vingts ans ! "
VVST AXS
Plus rare que l'epi laisse dans le sillon, Quand l'avare glaneuse a cueilli sa moisson ; Ou que la grappe mûre au cep abandonnée Lorsque les vendangeurs ont tini leur journée ; Pèlerin du passé, le vieillard de cent ans Est un hôte oublié sur la barque du temps. De tous ses comjiagnons. victimes du naufrage, Poui' dire leur tré])as lui seul encor surnage.
Sa vie est mie t'-poque et plus qu'un monument : Son nom de si'ele en siècle est transmis à l'enfant. Dans Atli'nes ravi, c'est le divin Hom're ; Aveugle et mendiant, c'est le grand Bélisaire; Dans les bras de Joseph, c'est Jacob expirant. Et l'étranger distrait, passant au cimetière, Sui' une tombe lit avec étonnement :
'' Ci-ffit un centenaire."
5 août, 1869.