PAROLES DE PIE IX
nne
Au Cayla, ler août 1867,
Mon cher ami.
ÿn me se nt la main pour la dernière fois, à mon départ de: Québec, il y a denx mois, vous me disiez: “Ne manquez pas d'aller faire une visite au Cayla.” Je vous le promis, et aujourd’hui J'accomplis ma pro. messe; C'est de la chambre même d’'Éugenie de Guérin que je vous écris. |
Vous qui avez voué un culte d'admiration à la sœur de Maurice, avec quelle ivresse vous allez goûter les détails intimes que j'ai à vous communiquer ! Nous nous sommes demandé bien des fois, apres avoir lu
l'admirable Journal d'Eugeénie, après avoir vécu avec
elle de la vie du Cayla, ce qu'était devenu cet intérieur de famille qu'elle déerilavec un art sites re" qu'elle nous fait tant aimer; quel: son! Le: habitants actuels de l'antique chateuu: ci Mimi, la douce Mimi, vivait encore, ete. ete. À toutes ces questions, ;e puis aujourd'hui vous répondre,
De retour à Poitiers d'une courte visite à la petite ville d'Aïrvault, bercean de mes anc'tres, je me suis dirigé sur Toulouse, où je suis arrivé ce matin. La ville entiere était dans Palléegresse: les rues toutes pavoisces étaient encombrees d'une multitude de pilerins; des drapeaux flottaient de toutes parts; les façades des maisons étaient ornces de guirlandes de fleur. On célébrait Le dernier jour des grandes f tes de la canonisation de saine Germaine Cousin.
Le chemin de fer qui conduit de Toulouse à Alby, touche à Gaillac, ere bifurque & la station de Tessonnitres. Laissant Alby 2 droite, je suis de:cendu à Cahuzac vers deux heure. La oœure et à deux kilo- Tr (une demie lieue) du village. Iime fallut faire
jet à pied en compagnie du porteur de la malle ui s'était charge de mon sac de voyage.
Le paysage ést tr'+-accidenté et d'un aspect sauvage. La route circule à travers la vallée, monte, des-
cend entre des montagnes boisées d'où sortent çà et Là
quelques rochers blanchâtres qui indiquent un sol peu fertile.
Au détour du chemin, j'apercois, sur le versant d'une clévation, Cahuzac dont le nom résonne si agreablemout aux oreilles de: lecteurs d'Eug’ute. Peu voiture me conduit e peu d’instants jusqu, Andillee, village plus que mode ‘e, qui m'apparaut à gauche, avec sa pauvre petite égli e, où reposent Les tombe : de Maurice e! d'Eugén'e où elle est venue tant de fois prier, pleurer, espérer, implorer avec tant de larmes le salut de son frere,
Le chemin détourne, gravit une côte: et le guide m'indique du doigt, à travers les arbres, au-deli d’un ravin, le chitean du Cayla, qui s'élève isolé sur une gracieuse éminence, C'est un vaste corps de logis d’un uspec! sévère; rien ne le dis'ingue des constructions edinaires qu'une petite tourelle construite à l'un des angles, qui lui donne une lég're teinte féodale. Cependant ce manoir si modeste, vu dun: l'encadrement du paysage, est d'un ect riant et pittore.que, grice au prestige de la poésie, cette fie enchanteresse qui à touché de sa baguette d'or chaque objet de ce domaine : ici la fée est une ange, c'est Eugénie.
La voiture franchit le ravin, en cotoyant la rive du Saint-Usson, petit ruisseau qui alimente le moulin de la commune ; elle escalade l'escarpement du Cayla, et
s'arrete devant la ferme parmi un essaim de volailles
qui s’ébattent, en caquetant, au soleil, sur une litière de paille.
50 UN L'ÈLERINAGE
Une servante, arrivant de la garenne du nord, s'avance vers moi et m'introduit duns le salt, a 'ez jolie pièce qui “ouvre du côté de la ierraise. Quelques meubles d’un goût moderne, des rideaux blanes, de: fleurs et des fruits en cire, quelques peintures sur les murailles, n petit tableau du Cayla e! du paysage environnant, sur la table une riche édition des œuvres d'Eugénie et de Maurice: c'est le plus bel ornement et le charme de cet intérieur.
La porte s'ouvre, et une jeune dame à l'air distingue, à l'expression réveuse, se présente: c'est Caroline de Guérin, nièce d’Eugénie, cette chère petite Caro qu'elle bereait jadis sur ses genoux, aujourd’hui mariée à M. Melchior Mazuce, d’une riche et noble famille de Montpellier. Elle est bientôt suivie d'une autre personne beaucoup plus âgée, mais encore allègre, vétue trèssimplement, d'une physionomie empreinte d'une exquise douceur, d'une modestie plus exquise, avec des traits accentués, éclairés par des veux vifs et un sourire où la finesse s'allie à la bienveillance.
Je m'annonce comme venant d'Amérique, du Canada, attiré dans ce coin reculé de la France par la renommée d’'Eugénie.
—ÆEst-ce que la réputation de notre Eugénie s’est répandue jusques chez-vous ? s'écrie avec surprise Marie
de Guérin; car c'était elle.
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Dès lors la conversation ne languit point, alimentée par les mille riens qu'a poétisés l'auteur du Journal.
Au moment où Je me lève pour me retirer, arrive, suivi de Madame de Guérin, veuve d'Erembert, M. Mâzue, qu'on était allé avertir dans les champs, où il était occupé à surveiller ses vignerons. C’est un hommedans la force de l'âge, ancien officier dans l’armée d'Algérie, figure mâle, regard énergique, caractère aimable, impétueux.
— Quoi ! s'écrie-t-il, vous arrivez d'Amérique, et vous étes venu nous visiter Jusques dans nos montagnes, et vous parlez déja de partir ? Ah ! mais vous n'y songez pas ; vous n'avez encore rien vu; il faut visiter les environs. Tenez, nous allons vous donner Ja chambre méme d’Eugénie, que vous trouverez telle qu'elle était à l’époque du Journal. Puis, voici mon frère Ncrestan qui arrive justement d'Afrique, où il remplit la charge d'officier de colonisation ; il vous entretiendra de l'Algérie, vous lui parlerez du Canada.
—C'est cela, s'écrie M. Nérestan en me serrant vivement la main; et je commence tout de suite par vous dire que le meilleur système de colonisation que Je connaisse, provient d'un livre imprimé au Canada, qui n’est tombé par hasard entre les mains.
On me presse de toutes parts avec tant de politesse, que, vaincu par de si douces violences, je me résigne au bonheur de rester, En attendant le souper, Marie
s'affuble, sans cérémonie, d'un vieux chapeau de paille à large bord, et m'invite à aller visite: les alentours. Déjà nous sommes de vieilles connaissances. Nous sortons par la porte qui donne <ur la terrasse; elle s'appuie sur la créte du ravin. Le long de la muraille croissent quelques tiges de grenadiers et de jasmins en fleurs dont Maurice fit un bonquet la veille de sa mort. [1 s'était fait descendre ici appurvé sur le bras de sa chère Eugénie pour réchauffer au soleil ses membres que la mort commenceait déji à glacer, baigner sa poitrine haletante de l'air puret tiède de la matinée, et contempler une dernicre fois son beau ciel du Cayla.
Quelques degrés en pierre conduisent au bas du avin où coule le petit ruisseau, ombragé de saules, dont le gazouillement faisait rever et chanter l’aimable recluse dans sa chambrette. Voici la fontaine du Téoulé, c'est-à-dire de la tuile, nom qui lui vient d’une tuile qui servait à recevoir l'eau du rocher. Nous traversons le Pontet, qui conduit au lavoir, où, comme la belle Nausicaa de l'antiquité. Eugénie venait parfois laver ses robes ; ce qui lui inspire ces jolies réflexions.
“ Une journe passée à étendre une lessive laisse peu a.dire. C'est cependant assez joli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de le voir flotter sur des cordes. On est, si Fon veut, la Nausicaa d'Homére, où une de ces princesses de la Bible qui lavaient les
tuniques de leurs frères. Nous avons un lavoir que
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tu n'as pas vu, à la Moulinasse, assez grand et plein d’eau, qui embellit cet enfoucement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter. ”
# Je t'écris d'une main fraiche, revenant de laver une robe au ruisseau. C’est joli de laver, de voir passer les poissons, des flots, des brins d'herbe, des. flenrs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au til de l'eau. ÎT vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau! C’est la baignoire des oiseaux. le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin couvert. le reservoir du baptème."”
À quelques pas dans la prairie, le superbe marronnier, trois on quatre fois séculaire, étend son vaste ombrage ; vieille sentinelle du chateau qui a vu naître et mourir les wenérations des Gucrins.
La cote de Sept-Fonds serpente à travers les arbres. Jusqu'au sommet de la colline: sur la déclivité voisine. le petit bois de Buis, avec son joli sentier plein d'ombre et de mystère, où Eugénie tit inhumer son petit chien,
“ Le Ler juillet.—Il est mort, mon cher petit chien.
.Je suis triste, et n'ai guère envie d'écrire.
“Le2.—Jeviensde faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. La je planterai un rosier qui s'appellera Je rosier du Chien. J'ai garde les deux petites pattes de devant si souvent
posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux.
Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos où
de caresses! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant; puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au cœur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.
‘“ Une lettre me vient à présent, qui me donne une autre peine. Les affections du cœur sont différentes comme leurs objets. Quelle différence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd, on du moins en danger! O mon Dieu, que cela pénètre et effraye dans les vues de la foi ! ”
En passant devant la ferme, nous jetons un coupd'œil de l’autre côté du vallon: en face, ce massif de verdure, c’est le bois du Pigimbert, avec le hameau du Pausadou où demeurait la Vialarette, cette pauvresse que Marie et sa sœur allaient visiter. Plus à gauche, sur les hauteurs, c'est le village des Mérix, et là-bas, vers le nord, Lentin, où Eugénie allait souvent entendre la messe.
Le chemin de la garenne du nord suit le bord du côteau qui se prolonge en arrière du vieux castel. Ici, comme ailleurs, tout est plein de souvenirs.
‘“ Chaque arbre a son histoire, et chaque pierre un nom. ”
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Sur les branches du Treilhou, vieux cep de vigne qui eulace au tronc d'un chène, Maurice enfant jouait avec ses Sœurs. Mimi sourit au souvenir de: lissade qu'elle faisait avec lui à travers le bois de genévriers qui tapisse la pente du ravin. Elle m'indique un petit taillis qu'elle appelle le bois d'érables : ce sont de petits arbres de la grosseur du bras. qui n'out rien de commun avec le roi de nos forûts,
Un orage subit nous oblige de chercher un refuge dans le salon, [las 4 qu'on instant tout était azur et lumière, chaleu «t sérénité dans ln nature; maintenant nuages et obseurité, pluie d'averse, coups de vent, éclats do foudre. Ce ciel du midi me semble un grand enfant; il passe du rire aux larmes avec une fx cilite étonnante.
-A sept heures et demie, souper arrosé de l'excellent vin du Cayla. À table est assis et gazouille à côté de son pére le petit Mâzue de Guérin, enfant de dix-huit mois, Qu'Eugénie n'est-elle ici pour caresser cet enfant de Caro !
Veillee délicieuse, assaisonnée d'anecdotes, de souvenirs ici, de l'Amérique, de l'Algérie, d'épisodes, acontes par M, Mazue, sur les guerres d'Afrique, dans les montagnes de la Kabylie. Mimi nous ramène au pays en me racontant quelques détails sur la veuve de Maurice. Retournée aux Indes après la mort de son
mari, elle est venue mourir à Bordeaux en 1861.
Et le bon M. Bories, il vit encore ; mais, frappé d'une maladie cruelle, ce n'est plus qu'une ruine.
Après la veillée, on me conduit # ma chambre. Un escalier en spirale monte au palier supérieur, et donne entrée dans la grande salle; c’est la pitce solennelle du manoir: une vaste cheminée, dont le manteau est soutenu par des cariatides en pierre; de chaque côté, les figures, grossièrement esquissées le deux chevaliers bardés de fer. Jadis ces murailles étaient couvertes des armure des nobles seigneurs de céans ; ce parquet, aujourd'hui silencieux, retentissait sous les pas des ceuyers éperonnés, portant, au bout de leurs piques, pennons et étendards, sur lesquels les chitelaines du Cayla avaient brodé la ficre devise des sires de Guérin: Omni exceptione majores. C’est dans cette salle, maintenant déserte, qu'ils s'armaient en guerre contre le: Maures, contre les féroces Albigeois, où qu'il: revètaient leurs plus riches armures, leurs casques étincelant de fin acier, leurs cuirasses dorées, pour aller croiser la lance dans les tournois, Au temps d'Eugénie. cette antique splendeur était disparue déjà depuis longtemps; là, comme ailleurs, la révolution avait fait son œuvre de destruction, et les riches seigneurs de Guérin n'étaient plus, disait-elle, que de pauvres sires, tirant le diable par la queue.
A côté de la salle, sur la droite, s'ouvre la chambre de
Mimi; à gauche, celle de Maurice. Et tout au fond, en
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arriere, retirée comme une cellule, cachée comme un nid d'oiseau, la chambrette d'Eugénie ; c'est dans cette chambrette, sur sa table mme que je vou: ceris, ere touré du méme silence, éclairé piu la meme lumicre discrète de sa lampe. Devant moi, sa petite chapelle d'image, son crucifix, son ctagere de livres. Du reste, ni ornements, hi luxe: rien que de tr. sordinaire. Mais ces riens sans valeur sont devenus des reliques; cette . C'est de cette blanche et paisible cage que la colombe du
chambrette, une chapelle ; cette table, un antel
Cayla s'envolait vers le pays des reves, cueillait les fleurs célestes de la poesie, conversait avec les anges, chantait avec son cœur, C'est ici qu'elle priait, lisait, écrivait son Journal, et ce: admirables lettres à Louise de Bayne, à Madame de Maistre, à Maurice; ici qu'elle a ecrit l'histoire de son cœur. qu'elle a vécu, qu'elle est morte, qu'elle est allée rejoindre Maurice.
Je feuillte le Journal, et me laisse entrainer au charme de cette lecture, où le moindre objet, un insecte qui vole, un oiseau qui chante, un rayon de lune qui glisse à travers la persienne, lui inspirent des choses ravissantes, des pages poétiques comme une harmonie de Lamartine, fines et profondes comme un trait de La Rochefoucauld, Sa pensée à parfois des coups-d'ailes inattendus, des élans sublimes comme
une élévation de Bossuet.
Jamais peut-être on n'a vu une organisation plus [en]
délicate, une imagination plus impressionnable ; son äme était une harpe éolienne qui vibrait au plus léger soufle.
Mile. de Guérin éerit avec une plume d'or; je la comparerais à Madame de Sévigné, si Madame de Sévigne était moins frivole. Celle-ci amuse, éblouit ; celle-là captive, attendrit; l'une est vive comme l'hirondelle ; l’autre, révense comme la colombe, La première à plus d'esprit, la seconde plus d'âme. Il y a plus de sentimentalité dans Madame de Kévigné ; dans Eugénie de (ruérin, plus de sentiment. La lecture de l’une eflleure l'âme, celle de l'autre la pénètre. On admire Madame.de “évigné, on s'attache à Eugénie de Grucrin.
Devant moi, accrochée aux rayons de sa bibliothe-
que, je vois la sainte Thérèse de Gérard, qu'elle recut
en présent de Ia baronne de Rivicres, Je relis les
passages que lui suggère la vue de cette petite gravure, ces aspirations vers la vie contemplative qui révèlent une piété aussi tendre qu'aimable, une dévotion‘aussi solide qu'éclairée, Ce cœnr pur se tournait naturellement vers le ciel, comme l'aiguille magnétique vers le pôle. “ Elle était de ces âmes, dit Mgr. Mermillod, qui, au milieu de nos ardeurs matérielles, entendent le Sursum corda de Ia Saïinte-Eglise, et qui se plaisent dans ces nobles et saintes ascensions.” “ On fait église
“partout” dit-elle quelque part.
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J'ouvre la croisee, et, comme elle, je contemple la belle nuit, la campagne à demi ensevelie dans l'ombre, les myriades d'étoiles qui, comme des clous d'or, soutiennent la tapisserie bleue du ciel. Tout est silence, recucillement, mystère; un seul murmure, celui du ruisseau. [l chante pour moi, comme jadis pour Eugénie. En remontant vers mon passé, je me demande si jamais j'ai coulé une heure plus suave, éprouvé de plus fraiches émotions, Bonsoir, il est minuit, attendez bientôt la tin de ma lettre.
À M. l'abbé LL...
Québec.
Paris, ce 9 août 1867.
À cinq heures du matin, une main discrète frappe à la porte de la chambre. Déjà j'étais debout. La veille, nous étions convenus, Mile, de Guérin et moi, d'aller à Andillac, où je désirais célébrer la messe et visiter les tombes de Maurice et d'Eugénie.
L'allégresse de la nature semblait faire écho à l’allégresse de mes pensées. Sur les hauteurs des Mérix,
les teintes roses du matin; dans le ciel, les premiers filets d’or du soleil ; dans la plaine, les moites senteurs de la rosée, les brises parfumées, le gazouillement des oiseaux.
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Nous saluons, en passant, la petite croix où le frère et la sœur se firent de si tendres adieux, où Eugénie conserva longtemps l'empreinte que le pied du cheval avait faite dans le sol humide. Sur les buissons qui bordent la route, sa naïve piété lui fit cueillir, un soir qu'elle allait à la messe de minuit. quelques branches couvertes de givre, qu'elle voulait déposer devant le Saint-Sacrement: scène qu'elle décrit avec une fraicheur et une grâce charmantes.
“ Nous allâmes tous à la messe de minuit. papa en tête, par une nuit ravissante, Jumais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tète de sous son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais nous n'avions pas froid; l'air d'ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d’allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C'était charmant, je t'assure, et je t'aurais voulu voir là cheminant comme nous vers l'église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s'ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vimes un brin si joli que nous voulions faire un bouquet au saint-Sacrement, mais il fondit dans nos mains : toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet: c'était triste de le voir se fondre et diminuer goutte à goutte.”
Chemin ‘aisant, Mile. de Guérin me raconte la der-
nicre maladie et la mort de sa sœur, Deux années auparavant, sa sante avait été gravement atteinte; c'était en vain qu'on l'avait envoyée aux eaux de Cauterets chercher des forces qui ne devaient plus revenir.
Elle sentait sa fin arriver; mais elle ne tremblait pas. Dans ce cœur résigne, il n'y avait plus de place pour la crainte, À mesure qu'elle voyait le terme approcher, elle se repliait sur elle-même, comme la sensitive : s'enveloppait de ce recueillement dont s'entourent les grandes âmes à l'approche du recueillement supréme qu'elle pressentait, Elle parlait peu, priait beaucoup. et souriait plus rarement. Sa chambrette était devenue une cellule de religieuse : elle y vivait cloitrée, n'en sortant que pour aller à l'église. La prière était sa distraction, l'eucharistie, sa nourriture.
“Je veux mourir après avoir communié,” répétaitelle peu de temps avant sa mort. On remarqua qu'elle regardait plus souvent du côté d'Andillac, où elle allait bientot prendre sa demeure. (C’était l’hirondelle qui éprouvait le besoin de partir à la veille de la froide saison ; l'hiver de la mort approchait.
Elle prit du froid, en allant à la messe, le jour de l'Epiphanie, et revint avec une fièvre qui s’aggrava “apidement, Une fluxion de poitrine se déclara, et la conduisit en peu de jours aux portes de la mort.
Après avoir reçu le saint viatique: “ Je puis mourir
maintenant,” soupire-t-elle, avec un sourire céleste.
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‘ Adieu, ma chère Marie! ” et, comme elle sentait une larme trembler dans ses yeux en voyant sa sœur éclater en sanglots, elle l'embrasse et lui dit en détournant la tête pour cacher son émotion: “ Ah ! ne nous attendrissons pas ! ” comme si elle eût craint d’affaiblir la générosité de son sacrifice.
Telle fut la fin prédestinée de Mlle. Eugérie de Guérin. Elle est morte comme une sainte, ‘“ comme mourraient les anges s'ils n'étaient immortels,” a dit l’un de ses amis.
Nous voici à Andillac.
— Mosou ritou (M. le curé) est-il au presbytère ? demande en patois Mlle. de Guerin à la vieille servante en entrant avec la familiarité d'une habituée.
M. l'abbé Massol nous accueille avec une grâce parfaite, et m'entretient de l'entreprise qu'il poursuit, depuis quelque temps, de rebitir l’église d'Andillac avec les offrandes des admirateurs d’Eugénie de Guérin. Les sympathiques encouragements qu’il a reçus, lui donnent l'espoir d'élever bientôt ce monument, qui sera l’honneur du tombeau de la pieuse jeune fille et son auréole de prédilection: cette gloire était bien la seule qu’elle eût enviée. !
1. A mon arrivée en Canada, une petite collecte faite parmi les admirateurs d'Eugénie a produit une somme de cinq cents francs qui a été expédiée à Mlle. de Guérin. Sa Sainteté Pie IX, que l'on compte parmi les admirateurs de la vierge du Cayla, qualifiée par lui dans une lettre de bienheureuse Eugénie, a daigné accorder sa bénédictirn apostolique et l’indulgence plénière à tous les bienfaiteurs de l’église d'Andillac. Leurs noms sont inscrits dans les archives
de la paroisse, et le sair* “acrifice de la messe est offert pour eux quatre fois par année.
L'église actuelle d’'Andillae n’est plus qu'une masure; son clocher qui menace ruine, son toit croulant de vétusté, ses murs lézardés, à demi enfouis sous le sol, offrent l’image de la désolation. Il faut descendre plusieurs marches pour pénétrer dans cet autre Bethléem, dont l'aspect sombre, délabré, humide, donne le froid au cœur. Il ne fallait rien moins que la foi ardente, l'heureuse imagination d'Eugnie sour respirer dans cet antre glacé, et Y faire descendre un rayon d’allégresse et de poésie.
Je glissai tout bas à l'oreille de Mile. de Guérin que j'allais dire la messe pour les illustres morts de sa famille: j'eus le bonheur de communier de ma main la sœur d'Eugénie. Un quart d'heure d'action de grâces passé sur le prie-dieu où elles'agenouillait, laisse une inpression qui nes’oublie pas: ange, elle conversaiticiavec les anges, avec l'Epoux des vicrges ; elle déployait ici, au vent de l'éternit:, ces ailes de Tumitre qui la dfiachaient chaque jour davantage de la terre et l'ont enfin emportée au sein de Dieu.
Au sortir de Péglise, Mile, de Guérin n'ouvrit en silence la porte du cimetière. J'étais en face de: tombes aimée: Les rayons du soleil levant inondaient: de lumi:re le champ de la mort, comme pour me dire cette autre lumicre invisible et sans déclin qui éclaire
l'autre rive de la vie. Un obélisque en marbre blanc.
seul monument du cimetière, indique la tombe de
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Maurice. On y lit encore distinctement la date funé-
bre: 19 juillet 1839. A côté, sur la droite, est plantee une simple croix de bois dont le croisillon supporte une Couronne d’immortelles avee cette inscription: Æuyenie
de (uérin 31 mai IS48, renfermée dans un médaillon. En arritre, s'élèvent deux croix en fer dont l’une indique la tombe de M. Joseph de (ruérin, père d'Eugénie, e‘ l’autre celle d'Erembert, morts à une année d'intervalle (1850 et 1851).
Je demeurai longtemps à genoux sur la tombe d'Eugénie, à l'endroit mime où, abimée dans une douieur sans nom, elle versait des larmes qui ne tarissaient pas, ce” creusait ce terrible mystère de la mort, insondable comme sa douleur; d'où elle se releva enfin brisée pour Jtmais, mais résignée, avec ce cri sublime de la chrétienne: # Jetons nos cœurs en l'éternité!" Elle dort maintenant à côt' de ce cher Maurice qu'elle à tant pleuré, jusqu'au jour où ils se lôveront ensemble pour ne plus être séparés,
Avant de s'éloigner, Mlle. de Guérin cueillit un bouquet de roses et d'immortelles sur la tombe de sa sœur, le remit entre mes mains, et sortit sans proférer une parole.
Adieu, douce et bienheureuse Eugénie ! La gloiro que vous n'avez pas cherchée est venue vous trouver ; mais l’auréole qui brille sur votre mausolée, n'a rien qui puisse alarmer votre modestie et votre humilité,
Elle est pure comme votre me, douce comme votre génie, religieuse comme vos pensées, bienfaisante comme votre vie. Déjà elle a éclairé plus d’une âme, affermi plus d'un eur, Elle fera plus, elle rebätira ce temple, d'où s’élévera en votre honneur l'hymne de la reconnaissance. Pertransiit benefaciendo !
De retour au Cayla, je remerciai mes hotes de leur gracieuse hospitalité, me recommandai aux prires de Marie la sainte. et repris la route de Toulouse.
Je vous apporte plusieurs souvenirs du Cayla, des
dessins, un autographe d'Eugénie, quelques fleurs, une
grappe d’immortelles, qui seront pour vous des reliques.
À M. l'abbé L.....
Québec,