En turc, lier, attacher ensemble
une chose bien gênante pour un peuple réduit et opprimé. Soyons donc nos propres aïeux, ajoute-t-il, car la postérité nous jugera d’après nos propres actions et non d’après celles de nos pères.
Quatre peuples touraniens habitaient donc en même temps les versants de l’Altaï, entre les sources de l’Obi, de l’Irtiche et du Jenissei: les Finnois, les Ougoures, les Turcs et les Samoïèdes. Nous ne parlerons pas du tout des Mandchous, des Mongols et des Dravédas, que des savants modernes veulent assimiler aux races touraniennes. Nous sommes de l’avis de M. de Hauslab, qui dit que les Touraniens étaient des Adamites, et que des raisons physiologiques et anthropologiques de la plus haute gravité s'opposent à ce qu’on puisse considérer les Mongols et les Mandchous comme appartenant à leur race. Les analogies qui se trouvent dans ces langues peuvent être attribuées à la longueur du séjour que certaines peuplades touraniennes ont fait au milieu des Mongols et des Mandchous; et rien n’autorise à admettre une parenté qui se fonde sur certaines analogies de mots et de sons, mais qui est formellement démentie par la grammaire, la physiologie et l'anthropologie.
Les quatre peuples indiqués plus haut n’en formaient donc qu’un seul à une époque qu’on pour-
rait placer avant le déluge; et les Touraniens ont eu comme les Aryens leur langue primitive, leur langue mère, qui sans aucun doute était une langue monosyllabique. Il est plus que probable que la langue de Sumir ou d’Akkad, qu’Oppert et Lenormant ont fait connaître par leurs magnifiques travaux, se rapproche le plus de la langue mère, mais nous sommes portés à croire qu’elle n’était qe la sœur ainée des langues touraniennes et qu’elle occupait la place que le sanscrit occupe dans les langues d’origine âryaque. Quand un homme viendra connaissant également bien les langues touraniennes et la langue de Sumir ou d’Akkad, que cet homme aura, en parfaite connaissance de cause, comparé ces langues entre elles et aura ébauché une grammaire comparée des langues touraniennes en prenant le sumirien ou l’akkadien pour base, on pourra marcher avec succès dans la voie de la découverte, et cet homme aura bien mérité des savants qui s'occupent de cette question‘. Nous pensons que M. Lenormant est engagé sur cette route, du moins son prodigieux travail sur la langue d’Akkad le fait prévoir *.
1. Voir aussi Untersuchungen zur veigleichenden Grammatik des finnischen Sprachstammes von Weske. Leipzig, 1873.
2. Études accadiennes, par F. Lenormant. Paris, Maisonneuve, 1873.
En attendant que cette question soit résolue, il faut s’arrêter aux précieuses indications données par les maîtres de cette jeune science, Castrén, Kruse, Müller, Sjôgrén, Koskinen et Hunfalvi; et, guidé par leurs lumières, chercher la solution de ce difficile problème.
Suivons d’abord, dans un ordre autant que possible chronologique, les peuples principaux qui quittent l’Altaï. Nous trouvons les Samoïèdes : ce peuple, qui habite maintenant les bords de la mer Glaciale, se rencontre encore en petites fractions, — Castrén les a vus de ses veux, — le long du courant supérieur du Jenissei ; là, ils sont englobés dans des peuplades turques. Une seule tribu, nommée Uluss, a conservé intégralement jusqu’à ce jour sa langue et sa nationalité. Castrén, après avoir victorieusement réfuté les opinions erronées du voyageur Schrenk, nous rapporte que les Samoïèdes se disent eux-mêmes originaires de l’Altaï. Il y a même dans la peuplade des Sajotes, qui se trouve déjà en Chine, des noms de famille d’origine sa- moïède. Sur la communauté d’origine de ces différentes tribus samoïèdes, il n’y a pas de doute. Quant à l’objection que les Samoïèdes de la mer Glaciale ont pu aussi bien émigrer vers les monts de Sayans, nous répondrons avec Castrén que nous
ne croyons pas à l'existence d’une race polaire, mais que, de plus, la parenté indiscutable des Samoïèdes et des Turcs, et la circonstance que leur séjour actuel a été occupée par les Lapons, circonstance parfaitement prouvée, nous démontrent d’une manière péremptoire que les Samoïèdes ont dû habiter autrefois des contrées beaucoup plus méridionales *.
Ce peuple a été de tout temps peu nombreux ; il a dû conserver à peu près le même état de développement physique et intellectuel, et sa petite migration a exercé fort peu d'influence sur les peuples avoisinants.
Quant aux Finnois, Ougoures et Turcs, il est bien difficile de préciser d'une manière exacte le moment de leur séparation. Hunfalvi a trouvé un moyen ingénieux pour expliquer non-seulement la parenté plus ou moins grande de ces-trois races, mais aussi la durée approximative du temps qu'elles ont dû passer ensemble. Nous essaierons d'expliquer la manière de voir l'opinion du célèbre philologue magyare. Il prend les noms de nombre pour base de ‘ comparaison, pour point de départ, et prouve philologiquement que les nombres de 4 à 7 sont les
1. Castrén’s Kleinere Schriften, herausgegeben von Schiefner. S'-Petersburg, 1862.
mêmes pour ces trois branches touraniennes; le 8 et le 9 ne s’accordent plus que dans les langues finnoises et ougoures ; puis la divergence devient générale. Pour appuyer cette démonstration qui nous paraît, sans contredit, fort bien trouvée, il en ajoute une seconde, plus concluante que la première.
Les suffixes, à l’aide desquels on forme les différents modes et temps des verbes, s'accordent en principe dans toutes ces langues; seulement le finnois et les langues ougoures ont deux formes verbales, dont une manque au turc, et les langues ougoures en possèdent même une troisième, qui, à son tour, fait défaut au finnois. Il en résulte que les Finnois et les Ougoures ont quitté le plateau de l’Altaï ensemble avant les peuples turcs, qui y sont restés encore quelque temps.
Nous n’admettons pas entièrement cette dernière conclusion ; car, comment expliquer l’affinité des langues vogoules et ostiakes avec les autres langues ougoures, les peuples qui les parlent étant séparés depuis des siècles par des races turco-tartares ?
Nous pensons que, d’après cette théorie des noms de nombre, les Touraniens de la Médie ont dû, les premiers, quitter les monts Sayans ; car ce ne sont que les nombres À et 2 qui s'accordent
avec les autres langues touraniennes ‘. De plus, la langue d’Akkad, dans ses racines et dans ses éléments grammaticaux, à plus de rapport avec les langues finnoises et ougoures qu’avec les idiomes turcs, et, sans vouloir prétendre que les mages chaldéens ont parlé le suomi ou le magyare, sans vouloir prétendre que les aïeux de nos peuples ont fondé l'immense cité de Babylone avant que les Aryens ne soient descendus du plateau central de l'Asie, nous soutenons, d’après les données des deux savants français, que les premiers habitants de la Médie parlaient une langue touranienne; nous pensons encore qu'ils sont les inventeurs non-seulement de l'écriture cunéiforme simple, mais aussi de l'écriture cunéiforme idéographique, n’en déplaise aux savants d’une vieille école, qui ne veulent pas admettre qu’on puisse attribuer cette invention aux Touraniens. Ces savants osent même attribuer l'honneur de la découverte à un peuple de race chamitique, concluant de l’adresse prodigieuse des Chamites du bord du Nil au génie de leurs frères du bord du Tigre, peuple limitrophe des anciens Touraniens. Là, en Médie, dans cette plaine fertile, les Touraniens se sont rencontrés avec les Chal-