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CONSÉQUENCES ET CONCLUSIONS QUANT AUX PAYS DEMANDEURS

Nous employons la même division que précédemment : la main-d'œuvre venue de pays étrangers et la main-d'œuvre nationale venue d’autres provinces

françaises.

a) La main-d'œuvre étrangère

Nous distinguons trois points de vue : le point de vue économique, le point vue politique et le point de vue moral.

La première des conclusions qui s'impose, c’est que la venue de la main-d'œuvre étrangère dans le pays demandeur a l'avantage de pallier à ses nécessités urgentes. Mais c'est un avantage encore très illusoire. Il à pour contrepoids infiniment plus lourd : 1° de faciliter l'augmentation de la dépopulation, non seulement — comme nous l'avons vu —

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dans le pays envoyeur, mais encore — comme nous allons le voir — dans le pays demandeur ; 2° d’augmenter le danger des crises entre patrons et ouvriers. :

La réponse de la commune de Brognon à l'enquête du Congrès de Dijon caractérise, assez bien, et l’état des esprits et la véritable situation de la migration étrangère : on en a besoin, et on craint sa concurrence.

Et d’abord, la migration étrangère ne vient-elle pas concurrencer avantageusement la main-d'œuvre locale? Je veux dire : à salaire égal n'est-elle pas dans. une situation meilleure ? Le salaire de l’homme qui travaille a le plus généralement pour but de soutenir, de faire vivre le foyer, de procurer à la femme de quoi nourrir, habiller, instruire, en un mot élever ses enfants. Or, de deux ouvriers, celui dont la femme et les enfants vivent au meilleur compte, à salaire égal a le plus fort bénéfice, donc proportionnellement le plus fort salaire. D'autre part la vie est en principe à moindre prix dans le pays riche que dans le pays pauvre. Automatiquement le gouvernement du pays riche est amené — et c’est son devoir — à demander plus d'impôts à ses nationaux proportionnellement aux dépenses d’améliorations que la richesse publique peut et doit supporter. C’est comme un commerçant qui, à mesure

que son bénéfice augmente, prélève davantage sur ce bénéfice et augmente ses charges d’améliorations, intérieures ou extérieures, aménagements, publicité, personnel, etc. Toutes choses égales d’ailleurs, l’impôt doit donc être plus lourd et la vie plus chère en pays riche qu’en pays pauvre. La famille de l’ouvrier qui, d’un pays moins riche, émigre vers un pays plus riche, — s’il est payé autant que les ouvriers du pays où il va, — est donc payé proportionnellement plus qu'eux, puisque dans son foyer l'élément consommateur de richesse, — sa femme et ses enfants, — est dans des conditions de consommation moins onéreuses que les femmes et enfants des ouvriers du pays où il travaille. D'autre part, il faut ajouter que la vie est moins civilisée et moins consommatrice dans le pays moins riche : à rang social égal, la consommation des familles est plus grande dans un pays plus civilisé, plus prospère, plus riche, que dans les pays pauvres et déshérités et ainsi encore dans ces derniers la charge totale est moindre. D’autre part, lui, le migrateur est dans des conditions plus lucratives que les travailleurs de son pays par rapport aux charges de son. foyer (4).

(:)M. J. Bellamy-Brown, dans sa thèse sur la Protection internationale des travailleurs, exprime ce point de vue en ces termes : « Venant d’un pays pauvre où la misère l’a habitué à vivre de peu et à limiter autant que possible, ses besoins, il (l'étranger). se con-

Il reste la question du voyage et des menues dépenses. En laissant ces menues dépenses comme négligeables, nous pouvons donc penser que, lorsque la difiérence entre le taux des charges supportées par la famille de l’ouvrier migrateur et le taux des charges supportées par la famille de l'ouvrier du pays d'immigration est supérieure aux frais du voyage du migrateur, celui-ci est, à salaire égal, dans des conditions avantageuses vis-à-vis de son camarade indigène.

Ainsi donc, voici un pays À, riche, où le total des impôts et charges d’une famille de 5 enfants est de 7; voici un pays B, pauvre, où ce total pour la même famille est de 4; l’ouvrier du pays B vient dans le pays À et y gagne le même salaire que l’ouvrier de ce pays; chacun d’eux y a, déduction faite de ses frais personnels, un bénéfice de 8 sur ce salaire en fin de saison. Le prix du voyage entre A et B est de 1, et le retour n’est pas aux frais de l’émigrateur. tente d’une nourriture grossière et de logements sordides. » Il y a là quelque exagération sous cette forme générale; et il y a plus d’exagération encore lorsqu'il ajoute que c’est « une sorte de sweating-system de l'étranger contre lequel on ne saurait trop s'élever ». L’étranger trouve un avantage pécuniaire à venir même à ce salaire relativement faible : c’est encore une charité que l'agriculture française lui fait. Quant à l’ouvrier français, dans l'état actuel des choses, il est regrettable en thèse absolue qu'il soit ainsi concurrencé, mais il est, quant à lui, mal venu à se plaindre d’un appoint qui lui permet de faire vivre sa région et

parfois de vivre lui-même en « prenant la place de ses non-nés ». Voir infra, page 139.

L'ouvrier du pays À a, en fin de saison, charges de famille et impôts payés, 8 — 7—1 de bénéfice. L'ouvrier du pays B a, en fin de saison, charges de famille et impôts payés : 8 — (4 +1) —3. L'ouvrier du pays B est donc avantagé par rapport à l’ouvrier du pays À de 3—1—72. Cet avantage de 2, ce coefficient 2, représente, il est vrai, certains frais supplémentaires, tels que la correspondance ; il représente le contrepoids à la peine morale de l'exil ; il représente enfin et surtout l'équivalent de la majoration de prix que l'étranger subira dans ses frais personnels, ignorant des usages, moins ménager, moins soigneux, moins économe, plus porté aux distractions coûteuses que l’ouvrier du pays, installé, nourri, vêtu, logé, par les soins prudents de sa femme, qui en surplus lui représente par son affection l'équivalent des dérivatifs joyeux que l'étranger ira chercher en les payant.

Ainsi à salaire égal l’ouvrier étranger serait presque avantagé ; aussi accepte-t-il de venir à salaire moindre. D’après les chiffres du Congrès de Dijon, les Polonais de la catégorie 1 viennent, dans l'Est par exemple, à 510 francs par an, alors que presque toutes les communes du pays indiquent pour salaire normal à la même catégorie de travailleurs indigènes 600 francs par an. D'ailleurs cela se conçoit : si, en se contentant d’un salaire moindre, l’ouvrier étranger a un bénéfice presque équivalent à celui de l'indi-

gène touchant un salaire plus élevé, le patron sera porté à prendre l’ouvrier étranger, et l'ouvrier étranger sera tenté de venir faire un gain que de toute façon il ne ferait pas dans son pays. De son côté, à salaire égal le patron, sauf impossibilité d'en trouver, prendrait de préférence le travailleur indigène, et même peut-être à salaire un peu plus élevé, cette difiérence qu'il préférerait payer représentant les ennuis qu'il ne voudrait pas avoir avec les difficultés de langue, de mœurs, etc.

Alors, nous avons vu les Piémontais et les Espagnols accepter des salaires très au-dessous des salaires normaux du pays où ils viennent. Devant une sérieuse différence, le patron n'hésite plus, et le Piémontais et l'Espagnol, pour ne pas faire un mauvais marché, vivent au minimum : ce que nous appelions tout à l’heure le cofficient 2, au lieu de représenter leur supplément de frais personnels, par rapport à ceux de l’indigène, s’augmente de ce que ces frais sont moindres et de leur différence en moins. L’émigrant y a gagné tout de même. Le patron y a gagné. Seule la terre y a perdu ; l’ouvrier indigène, concurrencé sur son propre sol de façon à se trouver dans une situation désavantageuse, est parti vers la ville. Comment s'en étonner ? Ainsi la migration temporaire a provoqué la dépopulation du pays demandeur

qui l’année suivante devra demander encore plus à l’aide de cette migration (1).

C'est ce qui se produit en Provence et en Camargue. C'est ce qui se produit en Corse, où, sans quitter son pays, l'indigène se laisse aller à un état de paresse et de décadence. C’est ce qui s’est produit tant et si bien dans la Côte-d'Or et dans la Nièvre, que lorsque les Italiens ont cessé d'y venir, il n’y avait plus de bûcherons indigènes, la concurrence étrangère les ayant en peu de temps fait disparaître. C’est ce qui se produit en Ile-de-France et en Normandie et dans les départements circonvoisins, où la présence régulière des Bretons et des Belges est devenue une nécessité si absolue que leur disparition serait une crise irrémédiable pour la France. Cette disparition n’est pas une hypothèse gratuite : le point de vue

(1) Et ainsi est contrebalancé, et au-delà, l'avantage que certains voient à la venue de ces étrangers quant à la population ellemême en songeant qu'ils peuvent se marier et fonder des familles, et, en fin du compte, augmenter la population (V. J. Bellamy-Brown, op. cité, p. 18). Ce serait vrai s'ils ne contribuaient pas par leur venue à l’exode des indigènes. Toutefois dans certainscas on peut penser que cette population en s’établissant doit opportunément «infuser un sang jeune et vivifiant dans les veines du corps social ». Il faut pour cela une pénurie complète de main-d'œuvre agricole dans la région où ils viennent et qu'il n’y ait pour ainsi dire plus d'ouvriers indigènes à chômer. Il faut d'autre part entre les deux pays, demandeur et envoyeur, une sympathie et même une certaine parité de caractère : ainsi des Espagnols venant dans le midi de la France ; ainsi du souhait que nous formons pour conclure en faveur du progrès de l’émigration polonaise.

politique peut nous amener un jour à une telle éventualité.

Une autre circonstance simplement économique peut nous la faire également craindre.

La situation du migrateur vis-à-vis du patron est, nous l'avons dit, ou isolée et en un état d'infériorité qui ne peut durer, ou groupée en un état de défense et de force morale. On ne peut souhaiter la migration isolée, qui ne donne aucun résultat. Mais ne peut-on pas craindre la migration groupée, dont le syndicat est une force ? Notamment avec cette grande force de défense des ouvriers de nos jours — force de défense qui devient une terrible arme d'attaque — je veux dire la grève, imaginons toute la migraion belge solidarisée tout d’un coup, se sentant indispensable et exigeant un relèvement de salaire : quelle coalition de propriétaires pourra le refuser ? D'ailleurs ce n’est pas sans raison que nous relevions les doléances par trop apitoyées qu’on nous faisait sur le migrateur italien soi-disant corrompu par le milieu français qui en ferait « sa sentinelle perdue ». On sait trop, — en dehors des questions rurales, certes, mais dans des situations analogues — ce que les grèves d’un port comme Marseille doivent de mauvais esprit à la présence d’éléments italiens. Nous savons assez ce que c’est qu'une grève de Français syndiqués, d’un corps indispensable à la

vie de la nation, comme les postiers et les cheminots, mais qui cependant devant la menace de ruine nationale cèdent, ou céderaient devant la coïncidence d'une menace extérieure; on sait assez cela pour souhaiter ne pas connaître ce que serait la grève d’une armée d'ouvriers étrangers sur le sol français au moment où ils peuvent se savoir nécessaires, et où, étrangers au patriotisme devant lequel cèdent tout de même les syndicats français en cas grave, ils peuvent au contraire persister.

Dans l’état actuel des choses, et d’après les observations que nous avons notées, ce danger n’est pas présentement à craindre ni des Polonais, ni des Espagnols, ni — au moins dans les campagnes — des Italiens ; mais des Belges qui ne le craindrait, sachant combien les Flamands sont plutôt portés de sympathie vers l'Allemagne, si la persistance du sentiment religieux protégé par leurs prêtres ne conservait en eux une certaine droiture de bonne foi, et si ces prêtres eux-mêmes, qui les dirigent, ne représentaient la responsabilité supérieure de leur logique catholique et loyale ?

Nous n’avons d'ailleurs envisagé ainsi que l’hypothèse la plus grave, quoiqu’elle ne soit pas encore réalisée, de la grève de toute une migration étrangère solidarisée ; subsidiairement, il y a lieu de considérer la part de l’ouvrier étranger dans la grève des

ouvriers nationaux. Nous y avons fait allusion pour les grèves marseillaises ; et pourtant il ne semble pas que cette part soit importante dans les grèves rurales : elle les provoque plutôt par les jalousies qu’elle soulève de la part de l’ouvrier indigène qui se plaint de la concurrence. Cette plainte est légitime en principe, comme nous l'avons vu. En fait, il faut cependant considérer, dans l’état actuel des choses, que la venue de l’ouvrier étranger est nécessaire même à l'ouvrier français. La disparition de l’ouvrier étranger dans certaines régions suspendrait la possibilité de certaines cultures dont le travail de l'ouvrier indigène est la conséquence. Supposons la disparition des Belges chargés spécialement de la culture des betteraves : cette culture disparaissant, que d'ouvriers indigènes français employés par exemple à l’industrialisation de cette culture seraient du jour au lendemain sans travail! C’est donc à tort que l’ouvrier français est tenté de se coaliser contre les migrations temporaires étrangères et même de provoquer des projets de lois contre elles (1). Qu'il aug-

(1) Notamment à la suite des bagarres de Liévin en août 1892 entre Français et Belges de vives protestations s’élevèrent et suscitèrent même des pétitions devant les Parlements. On proposa plusieurs mesures : taxes de séjour supportées par l'employeur, taxes militaires, limitation des ouvriers étrangers dans certaines entreprises. Voir Yves le Febvre : L'ouvrier étranger et la protection du travail national, et Paul Larricq?: Des mesures législatives proposées pour la protection du travail national.

mente le taux de natalité de sa famille, mais qu’en attendant il supporte, comme lui étant à lui aussi nécessaire, la migration de ses camarades étrangers. Quoi qu’il en soit, si la part de cet étranger — sauf pour les Espagnols, plus fraternisants avec les populations des pays où ils émigrent — est minime dans les grèves rurales, il en est parfois un peu la cause. Cela est peu de chose cependant auprès de l'hypothèse d’une grève coilective de tous les éléments coalisés d’une émigration d’un pays étranger, au moment où ils sont le plus indispensables.

Nous sommes ramenés à envisager le point de vue politique, où, à vrai dire, la proportion de 1/13 de la population, représentant à certaines époques le nombre des étrangers qui se trouvent sur notre sol, n’en demeure pas moins efirayante.

En temps de paix, la masse des ouvriers étrangers est la lie des émeutes et des révolutions, l’élément irresponsable qui vient grossir les manifestations.

En temps de menace de guerre, ce peut être l’espionnage ennemi installé chez nous.

Enfin, pendant la guerre même, soit que notre armée, résistant à la frontière et la franchissant, ait ses réserves dans nos départements du Nord-Est, soit que, battant temporairement en retraite, elle doive faire des marches et contre-marches sur le terrain occupé par cette masse étrangère, que ne

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peuvent craindre les services de convois, de ravitaillement, de renseignements, de communications avec Paris ?

Et nous envisagions pire encore lorsque nous imaginions cette masse étrangère — dangereuse sans doute, mais nécessaire, — à supposer une déclaration de guerre au printemps, refusant de venir prendre son travail et mettant notre agriculture dans un désarroi complet. A supposer même une guerre avec l'Allemagne éclatant alors que les travaux sont déjà commencés, tous les Belges un peu attachés à leur foyer ne fuiraient-ils pas, invoquant, pour rompre leurs contrats, le cas de force majeure, la menace ou même le fait de l'invasion allemande dans leur pays, qui se produirait presque inévitablement en dépit de la neutralité? Il ne convient pas d'insister sur de telles hypothèses : elles devaient pourtant être envisagées (1).

(x) « Ne sont-ce pas là, dit M. J. Bellamy-Brown, des éléments douteux dans l’hypothèse d’une guerre ? Il est permis de se le demander quand on songe au rôle d’espions que les Japonais ont joué en Mandchourie avant la guerre Russo-Japonaise, et à l’envahissement actuel que leurs ouvriers font des îles Hawaï, îles qui leur fourniraient une merveilleuse station stratégique dans le Pacifique.

Remarquons enfin la préccupation caractéristique de la nouvelle loi allemande sur l’émigration ; elle cherche à diriger les émigrants vers la contrée où leur esprit national demeure intact et leur permet d’être en rapports économiques constants avec

l'Empire. Un but si ouvertement avoué laisse réfléchir. » J. Bellamy-Brown, op. cité.

Du point de vue moral, si le migrateur a perdu, si, victime des injustices, il n'a vu que les rangs rouges s'ouvrir pour le recevoir et en faire un révolté internationaliste, ainsi que le craint l’Assistance aux Itatiens émigrés, n'oublions pas qu'en venant grossir ses rangs il a augmenté leur force, leur entraînement fatal, leur progrès funeste. Il est évident que, des deux populations en contact, la plus mauvaise, fût-elle en minorité, contaminera l’autre (1) : le mal exerce toujours un attrait et suscite une imitation que le bien ne provoque pas aussi vite ni aussi facilement. L’ouvrier débauché arrivant dans un milieu sain ne sera pas conquis par ce milieu, mais le débauchera. L’ouvrier sain arrivant dans un milieu débauché se débauchera. Peut-être la raison en estelle que dans les collectivités le mal a une activité d'attaque et le bien seulement une passivité défensive. Et l'alcoolisme, le goût de « la noce », la perversion des instincts économes, l’irrespect de la famille, de la tradition, de la patrie, l’internationalisme, du point de vue moral au point de vue politique, sont une gamme sans solution de continuité, qui sera suivie automatiquement par la contagion. Et non seulement elle sera suivie, mais elle sera accé-

(x) Et les éléments qui viennent, qui s’expatrient de chez eux sont peut-être jusqu’à un certain point plutôt les éléments inférieurs : ceux qui ont le moins réussi dans leur pays.

lérée par la présence d'éléments nouveaux, plus libres loin de leur pays, plus facilement entraînés ou plus insoucieusement entraînants, parce que séparés de tout ce qui les préserve lorsqu'ils sont chez eux, je veux dire l’amour-propre du nom, de l’honneur, de la réputation dans le milieu natal, les souvenirs de leur propre famille, le contact avec la vie présente, l'espoir et le passé de leur propre patrie, l'exemple à offrir à leurs enfants, le bonheur à donner à leurs foyers et à leurs femmes.

Ainsi, au triple point de vue économique, politique, moral, la conclusion est mauvaise. En vain rêveraiton de voir dans ces échanges saisonniers le chemin, le commencement d'immenses mouvements internationaux et comme les prodromes du règne futur que voient les pacifistes utopistes. En vain, car nous l’avons vu,les pays envoyeurs ne souhaitent que la diminution de ces exodes, et ces exodes vont en diminuant déjà pour les Italiens ; et quant à ceux qui se maintiennent, la nécessité d’une protection minutieuse et efficace dénie toute possibilité d’y voir le début d’une fraternité réalisable. Ou l’accoutumance se fait trop bien, et les deux populations en contact y perdent aux points de vue politiques et moraux; ou l'accoutumance se fait mal, et les travailleurs sur lesquels on comptait manquent au pays qui en attendait

des services, et ce n’est qu’une épave plus inerte qui revient pour mendier peut-être dans son pays.

On ne voit guère l’opportunité, très appréciable, en thèse absolue, de l’ouvrier migrateur que pour des travaux exceptionnels, tels que les grands défrichements. Là, il est normal — il est souhaitable — qu'on ne trouve pas pour les accomplir assez d'indigènes désœæuvrés, je veux dire sans métier précis, et qu’on doive rechercher des aides exceptionnels.

Pour tout le reste, la conclusion est pessimiste. La migration étrangère correspond, c’est certain, à une nécessité, urgente même dans certains départements. Elle pare à cette nécessité. Elle permet aux agrieulteurs de ce pays de mettre en œuvre leurs moyens et d'atteindre le bénéfice auquel ils tendent. Elle contribue ainsi à la marche de la richesse nationale matérielle, immédiate. Mais c’est un trompe-læil. C'est un remède empirique. Elle favorise en réalité, pour le lendemain, l'accélération de tous les dangers, auxquels on se félicitait qu’elle ait pu pallier la veille.

b) La main-d'œuvre nationale

Toujours au point de vue des pays demandeurs, la venue de la main-d'œuvre saisonnière nationale est probablement moins funeste.

Au point de vue économique elle pare aussi avantageusement aux mêmes nécessités, plus avantageusement même. L’ouvrier breton a, à peu de choses près, les mêmes charges que son camarade du Vexin, mème quant à sa famille laissée en Bretagne, et il n’a pas vis-à-vis de ce camarade la situation avantageuse que nous avons reconnue à l'étranger venu de nation pauvre. L’unification excessive de la France, que nous avons déplorée d’autre part, établit une approximative égalité de charges entre les familles de l’indigène et du migrateur français : celui-ci a même plus de frais par le fait de son éloignement.

Il ne concurrence donc pas avantageusement ; il ne remplace donc pas; il supplée au manque; mais il ne risque pas tout à fait, comme l’ouvrier italien en Provence, de contribuer à la disparition de ce qui reste d'ouvriers indigènes.

Au point de vue population, il est donc préférable.

Au point de vue des crises économiques, il l’est

Taussi.

Sans doute il peut-s’afiiter aux syndicats révolu- tionnaires, mais au moins sera-t-il, dans son propre pays, retenu, en cas grave, de provoquer la ruine de la nation, ou de compromettre ses moyens de défense en face de menaces extérieures.

Le même dilemme d’ailleurs se pose : la migration

isolée ne rend pas ; la migration groupée peut subir

une direction ou une affiliation funeste. Elle est un noyau de force prolétarienne dangereuse pour la vie économique des pays mêmes qui l’ont demandée, où elle se meut et où elle peut provoquer des crises. Elle est un noyau de forces auxquelles les révolutionnaires n'ont pas encore songé : et quelles forces! puisqu’elle correspond à quelle nécessité !

Il reste, au point de vue du pays demandeur, comme nous l'avons vu au point de vue du pays envoyeur, que la migration doit être groupée sous une inspiration et une direction saine, traditionaliste et n'ayant pour but autant le plus grand bien de la nation que celui des groupes qu’elle dirige.

Voilà pour le point de vue économique.

Au point de vue politique, le mouvement est peutêtre souhaitable. Mais le point de vue politique et le point de vue moral se tiennent encore ici étroitement. Si la migration est mauvaise, elle contaminera ; si elle va dans un mauvais pays, elle sera contaminée.

Toutelois, politiquement, et surtout pour un peuple qui a à faire son éducation politique, un certain sentiment du relativisme et des petits côtés de la politique lui sera peut-être inspiré par la connaissance de gens d'autres régions de son pays dont, sous les mêmes lois, les traditions sont différentes. Une expérience plus équilibrée peut lui rendre un

bon sens plus calme, en dehors des surchauffes d’intérêts, et des passions locales, et des points de vue étroits, que sont les luttes politiques de villages. Un intérêt plus compréhensif de ce qu'est la vie générale de la nation peut venir combattre en lui, par suite de ces migrations périodiques, ce vice de l’intérêt de clocher que développent à outrance les élections du suffrage universel.

Ces avantages, que nous essayons de reconnaitre, seraient peut-être surtout vrais pour la jeunesse. Et cela est plus probable encore en nous plaçant au point de vue moral. La migration qui peut stimuler l’esprit, élargir les conceptions du jeune ouvrier de la terre, outre qu’elle agira beaucoup moins sur un homme déjà formé, ne peut être considérée comme normale pour l’homme marié, établi, qui abandonnera son foyer, et qui passera peut-être son temps de migration à chercher à tromper avec d’autres femmes son regret de la femme absente, avec des plaisirs malsains sa nostalgie des plaisirs du foyer.

Toutefois, ici encore, le danger de débauche du pays d'immigration par le passage des migrateurs est moins grand qu'avec l'étranger. Le Bretons même en Beauce, le Camberlot descendant en Ile-de- France, se sentent encore en France. Ils sont encore gardés, quoique à distance, surtout s’ils sont embrigadés dans une organisation souhaitable. Ils sont retenus par tout ce qui, de trop loin, ne retient plus les

étrangers, tout ce que nous énumérions plus haut : respect humain, honneur, tradition de nom, de famille, dans le milieu natal. Leur séparation de ce milieu ne leur apparaît que très relative, la facilité des communications maintient leur souci de réputation presque comme s'ils étaient chez eux. Et gardant leur tenue, leur personnalité, le respect de soi-même, il est naturel qu'ils ne soient pas, autant que le migrateur étranger, un danger de perversion pour le pays où ils séjournent.

Enfin n'oublions pas que la France d'autrefois connut ces émigrations, et qu’elle n'avait point, au début du siècle dernier, de mauvais résultats à en accuser. Autant est regrettable, aussi bien au point de vue des Italiens par exemple qu’à notre point de vue, un mélange des personnalités des deux races qui n’est guère qu'une perte pour chacune d'elles, autant est souhaitable dans l'intérieur de nos frontières une compénétration des diverses personnalités du caractère français.

De cette compénétration, de ces rapports de camaraderie laborieuse, doit naître une sympathie, un désir plus vif de comprendre les autres pays français, une émulation plus grande pour chaque population de faire prospérer son coin de France. La France ne devrait pas être représentée par l’apoplexie d’une ville comme Paris, dominant, modelant la mentalité de tout le pays et de toutes ses provinces; mais elle

devrait vivre dans une réciproque éducation de toutes ses contrées les unes par les autres, dans uñe alternance d’émulation, dont les migrations temporaires — puisqu'elles sont par ailleurs nécessaires et en même temps qu'elles pareraient à la nécessité — seraient les intermédiaires normaux et comme les canaux naturels (1).

Pour résumer nos conclusions :

Les migrations temporaires sont indispensables. On ne voit pas pour le moment la possibilité de s’en passer.

Les migrations étrangères sont en principe mauvaises absolument, et pour leurs pays envoyeurs et pour nos pays demandeurs; cependant la migration espagnole et surtout la migration polonaise sont les plus souhaitables, et elles croissent ; la migration piémontaise diminue ; la migration belge ne tardera pas à diminuer aussi : il est à souhaiter qu'elle soit remplacée par les Polonais, car elle est à plusieurs égards la plus dangereuse. Les unes et les autres

(x) Le compagnonnage et le tour de France des jeunes ouvriers d'autrefois, qui étaient une forme de migration temporaire, remplissaient parfaitement ce but, pour établir entre les différentes provinces, en même temps que la liberté et tout à la fois le sens de leurs caractères différents, une harmonieuse fraternité de leurs relations.

doivent être groupées, surveillées, soutenues par leurs pays d’origine.

Les migrations interrurales françaises offrent, au sujet du pays envoyeur, le danger — moindre que les migrations étrangères — d'accélérer la dépopulation : c’est une objection sérieuse ; elle tombe cependant en partie devant les organisations qui suivent les émigrés dans leurs mouvements et les maintiennent dans leurs souvenirs de discipline traditionnelle. Au point de vue du pays demandeur, elles sont salutaires. Elles sont malheureusement insuffisantes. Il faudrait imaginer un grand relèvement de la population rurale pour que nous puissions être débarrassés des étrangers : on ne saurait sans illusion se bercer d'ici longtemps d’un tel espoir.

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