LES ORIGINES
« Un des rôles classiques de la vallée en bordure du plateau, disait M. H. de Boissieu au Congrès de 1909, c'est de fournir lintérieur d'ouvriers agricoles temporaires, particulièrement de moissonneurs. Les pentes ayant été défrichées les premières (1), la population, dense sur les déclivités,
(1x) Ge n'est peut-être pas parce que les pentes ont été défrichées les premières que la population y fut plus dense : c’est plus probablement pour la même raison observée par l'archéologie et qui faisait construire les premières voies à mi-côte, à savoir que le large plateau couvert de forêts et trop sec — pas plus que la vallée marécageuse et trop souvent inondée — n’était sûr pour habiter aussi bien que pour chevaucher. On défricha la vallée et le plateau ; mais les échanges commerciaux se faisant aux relais des voies de communication, c'est là aussi que se construisirent les demeures, c’est là que naquirent les premiers essais de transformations et d'industries ; et le phénomène des migrations — à son minimum, bien entendu, et tel que nous verrons plus loin qu'il semble revenu à son point de départ pour le petit propriétaire alternativement cultivateur et ouvrier — le phénomène des migrations, dis-je, représenté par l’ouvrier ou le commerçant de l’agglomération allant périodiquement défricher ou moissonner la vallée ou le plateau, naquit avec les premiers battements de la plus petite vie économique.
est plus clairsemée sur les plateaux. À certaines époques, dans la vallée, le travail manque aux bras. Entre les deux pays s'établit un courant compensateur favorable à la santé sociale de l'un ou de l’autre (1). »
Il faudrait plutôt dire, pour être exact, que, lorsque le travail manque aux bras sur les pentes, il manque de bras sur le plateau qui est au dessus ou — tout aussi souvent, — dans la vallée qui est en dessous.
Il est évident à première vue que, sous cette forme — manque de main-d'œuvre suivant les différentes régions à différentes époques, — il y aurait lieu d’imaginer un échange normal de provinces à provinces de même nation — et l’étendue d'un pays comme la France et la diversité des cultures devraient permettre d’établir un roulement à l’intérieur de ses frontières, suffisant habituellement à tout le pays et à toutes ses nécessités. Il en était ainsi à l’origine.
Déjà sous le premier Empire, de 1808 à 1811, le Ministère de l'Intérieur avait envoyé aux préfets des départements un questionnaire sur l’émigration des journaliers et ouvriers. (© On aperçoit déjà, nous dit M. le Baron J. Angot des Rotours, qui exhuma ces documents pour nous iles produire au Congrès de
(1) Réforme sociale, 1909, vol. 2, pages 333 et suivantes.
1909, on aperçoit déjà dans cette enquête nos principaux foyers d'attraction, nos foyers d’émigration, et le chassé-croisé, parfois pittoresque, de nombreuses migrations temporaires (1). »
Dès 1807 d’ailleurs, les rapports du préfet de police Dubois donnaient des détails intéressants sur les migrations temporaires d'ouvriers ruraux venant travailler à Paris : tailleurs de pierre du Calvados et de la Manche; maçons de la Creuse et de la Haute- Vienne; portefaix savoyards et picards; ramoneurs savoyards et auvergnats ; raccommodeurs de souliers et cordonniers des Ardennes; sculpteurs sur bois des Vosges; raccommodeurs de faïence, marchands de peaux et brocanteurs de la Haute Auvergne ; chaudronniers du Cantal.
Tous ces ouvriers étaient bien des émigrés temporaires. Certains, tels que les tailleurs de pierre et les maçons, s’en retournaient chaque hiver dans leurs pays; d'autres, tels que les ramoneurs, ne quittaient la capitale au contraire qu’à la fin de l’hiver. Les autres ne rentraient dans leurs pays que tous les deux ou trois ans, pour y placer leurs gains et économies, sans doute en achats de terre et de maisons, puis revenaient gagner encore de quoi parfaire, probablement, le pécule susceptible d'assurer
(1) Réforme sociale, 1909, vol. 2, pages 447 et suivantes.
à leur vieillesse un repos de propriétaire, vivant de ses revenus dans son pays natal. Sans doute déjà les attraits ou les liaisons de la grand’ville en retenaient, nous dit le rapport, un certain nombre qui se fixaient définitivement à Paris, et déjà, ainsi, ces migrations temporaires étaient des causes d’émigrations définitives.
Et les rapports des préfets des départements, de 1808 à 1811, nous montrent également les mouvements de main-d'œuvre de provinces à provinces.
Ce sont les Auvergnats du Puy-de-Dôme, scieurs de long, pionniers, terrassiers, quittant leur pays d'octobre à juin, ou maçons, de février à novembre, pour aller dans les provinces voisines et jusqu’en Suisse, Italie, Espagne et Portugal. Emigrés de pays pauvres qui ne pouvaient les nourrir, ils restaient assez attachés à leurs petites patries, pour rapporter dans leurs familles le gain de leur travail perégrin. Un seul canton du Puy-de-Dôme fait alors exception, celui de Saint-Dié. Il n’en sort, nous dit-on, qu'une émigration temporaire, régulière chaque année, de fripons, faux mendiants, faux pèlerins déguisés et chemineaux. Le rapport du préiet les charge de la façon suivante :
« Is revêtissent tous les déguisements et se conduisent suivant les circonstances. On les a vus, dans le gros de la Révolution, paraître sous forme d'émi-
DANS LES CAMPAGNES FRANÇAISES It
grans rentrans, de colons réfugiés, de prêtres déportés et dire de bonnes messes... Ce qui n’est pas moins singulier que cette industrie, c’est la conduite de ces mêmes hommes dans leur domicile. Dans aucune commune les contributions ne sont aussi régulièrement payées, les terres à un plus haut prix, les propriétés plus respectées, l’ordre public plus aisément maintenu et les délits plus rares. »
À côté de cette note pittoresque du préfet du Puyde-Dôme, les renseignements du préfet du Cantal sont des plus précieux. Tout en reconnaissant les bienfaits des migrations temporaires dans son département, parce qu'elles donnent de l'ouvrage aux bras inoccupés des zônes froides et élevées, il s’effraie de son développement : le goût de l’émigration en augmentant lui semble s’être corrompu. Les émigrés temporaires d'autrefois gardaient et rapportaient leurs mœurs, leur honnêteté, leur simplicité, intactes, par quelque pays de luxe ou de corruption qu'ils fussent passés. Le préfet qui notait cela pouvait bien, ilest vrai, être un vieillard, optimiste de parti-pris, comme il sied, sur le temps passé de sa jeunesse. Quoi qu’il en soit, au moment où il fait son rapport, les choses se gâtent quant à notre phénomène : il voit les gens émigrer surtout pour vivre au jour le jour à des métiers de paresseux, qui leur permettent de gagner plus que chez eux et de voir du
pays. Déjà, ici encore, la migration temporaire se change en émigration définitive : ce sont les hommes d’une petite commune des environs d’Aurillac, qui, dans une proportion élevée de 11 chefs de famille sur une population de 700 habitants, retenus par le libertinage dans les pays lointains, ne sont plus revenus |
Ici et déjà, entre donc dans les modes, dans les causes et les conséquences du phénomène l’élément « caractère de l'émigrant ». Le préfet de la Haute- Vienne explique au contraire que dans le Limousin c’est dans un but moral que l'aîné des garçons émigre. Il rapporte de ses campagnes (environ 130 îr. pour chaque) de quoi désintéresser ses puinés et éviter le partage du bien de famille. La Corrèze et la Creuse envoient de la même façon leurs maçons, charpentiers, couvreurs, payés — salaire minime même pour l’époque — 1 fr. 20 par jour et nourris. Ainsi c’est le caractère des habitants du Cantal qui, bien mauvais, fait mauvaise leur migration; la migration temporaire, bonne pour les départements de la Haute-Vienne, de la Creuse et de la Corrèze, est cependant pour le Cantal qui les touche une cause de corruption! Un préjugé s’y est formé contre le travail sédentaire, préjugé entretenu par le luxe et la vie commode de celui qui émigre. La migration se change en un vague colportage. Le préfet des Hautes-
SES ja
Alpes se plaint de la même facon. N’y a-t-il pas jusqu’à une migration ancienne de plusieurs centaines d'instituteurs par an, que la Révolution a fait cesser, en faisant cesser les écoles,et se transformer en colportage, « qui offre plus de gain, de vanité, une conduite moins morale » et peut rapporter jusqu’à 1200 francs de bénéfice !
Toutefois, à part cette plainte de deux préfets de deux départements, où la vie et le climat plus durs faisaient peut-être un contraste, trop favorable aux pays rencontrés par l’émigré, le phénomène des migrations temporaires de ce temps apparaît très net, très nombreux, très riche en utilité.
L'élevage et les pâturages sont aussi une importante source de migration temporaire, l'été, de la plaine d’Arles vers les Hautes-Alpes, la Drôme, le Var et surtout les Basses-Alpes. Inversement les habitants de ces pays, surtout des bords de l'Isère, descendent après leur ensemencementtravailler dans la Drôme, dont la richesse est telle à cette époque qu’il y vient jusqu’à des ouvriers nivernais. Et tandis que les bergers et les troupeaux montent vers les pâturages au moment des moissons, les ouvriers montagnards, « par petits groupes appelés sauques composés d’une femme et de deux hommes », descendent moissonner dans les plaines arlésiennes. De la même façon partent de la Haute-Loire des bandes
de moissonneurs qui font, suivant l’ordre de plus en plus tardif des moissons à mesure qu’on remonte vers les climats plus froids, et en partant du Gard, l'Hérault, la Vaucluse, puis le Cantal, la Lozère, et reviennent en dernier lieu dans leur pays. De même 2.000 personnes prêtées par l'Yonne aux moissons de la Brie et de la Beauce, reviennent chez elles pour les moissons d'orge et d'avoine, puis pour les vendanges. De même dans la Gironde viennent les métiviers de Saintonge.
En résumé, à part le Poitou, le Berri, la vallée de la Loire, la Normandie et la Bretagne qui prêtent peu et reçoivent peu, qui en un mot échangent peu en main-d'œuvre, tout le reste de la France, si l’on en croit ces rapports de l’administration d'il y a un siècle, vit alors sur un échange ingénieux des ouvriers de ses différentes régions, qui fait qu'elle se suffit à elle-même.
Peu ou point d’immigrations temporaires d’étrangers : les rapports n’en signalent que deux dont l'une pour mémoire — celle des catalans dans la Gironde, arrêtée depuis la guerre d'Espagne —, et l’autre très peu importante, — celle de quelques Suisses et Allemands dans l’Est.
Peu de mauvaises conséquences et, excepté dans le Cantal et les Hautes-Alpes, partout d'excellents résulfais.