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LES CAUSES ACTUELLES

Et d’abord, malgré l’apparence, le phénomène a-t-il tellement changé ? Oui, si l’on se borne à regarder la France : mais ce n’est sans doute qu’une faute de point de vue.

Si l’on regarde l’ensemble de l’Europe occidentale, en faisant abstraction des frontières, le phénomène n’a pas varié. Toujours les pays les moins riches, étant en même temps les plus populeux, donnent l’aide de leur surcroît de travailleurs aux régions qui, riches et moins peuplées, à certains moments où leur culture exige le maximum d’ouvriers, n’ont pas la réserve de bras qu'exige la nécessité. Mais il y a simplement un déplacement dans l'étendue, et peutêtre aussi bien à la fois vers le minimum que vers le maximum, ou bien le phénomène réduit au minimum s’incarne tout entier dans un individu, ou un foyer, ou bien il se déploie sur de grands espaces, et,

supprimant les frontières nationales, il signifie seulement que la France, presque dans son ensemble, est devenue la région, riche et moins peuplée, qui est obligée de faire appel aux réserves d’autres pays.

Le fait est le même; la cause est la même; mais au lieu de se produire de département à départément dans l’intérieur du même pays, il se produit de grandes régions à grandes régions, presque dé pays à pays, dans l’Europe qui nous entoure : et la France est ainsi à l’Europe ce qu'était la plaine d'Arles ou la Beauce à la France de 1808.

Ou bien, pour celles de ses régions qui ne démandent rien aux autres, le phénomène s’est réduit à son minimum : l’ouvrier du village est propriétaire de terres situées à différentes distances dans la commune. Cordonnier ou maréchal ferrant ou menuisier l'hiver et en temps normal, il quitte presque complètement son métier, à Certains mois d'Eté, de Printempsetd’Automne, pour faire sa récolte, ou ensemencer sa terre. Il figure, — de son échoppe ou de sa forge ou de son atelier à son champ à peine distant de quelques kilomètres, — la réduction du fait par lequel le propriétaire agricole, aux moments du travail maximum, est obligé de faire appel à ceux qui ne sont pas en temps normal desouvriers agricoles :il setrouve être, à

soi-même, lemigrateur temporaire minimum,qu exige

son lopin de terre. Il a ramené le problème à n’exister plus qu'en une analyse, qui, un peu subtilement, le décompose : il revient au point de départ — ainsi les extrêmes se touchent — du temps du défrichement auquel nous faisons allusion (1); il se met donc, si ce n’est pour mémoire, hors de l'intérêt de notre étude.

Inversement d'ailleurs, le petit fermier qui a deux ou trois domestiques, de quoi satisfaire aux périodes les plus exigeantes de labeur, voit, l'hiver, le travail des champs manquer aux bras de ses travailleurs. Alors, ils se transforment, lui et ses domestiques, en ouvriers, s'occupent au tressage des paniers, des paillons, à la fabrication de l'huile de noix, et, d’une façon plus caractéristique encore, dans certaines régions ils empruntent à la ville voisine pour quelques mois son travail salarié : ainsi auprès de Thiers le montage des couteaux.

Mais alors, qu’arrive-t-il : de se transformer pour quelques mois en ouvrier chez soi à quitter ce chezsoi traditionnel, pour devenir d’abord l’ouvrier migrateur temporaire vers la grande ville, puis l’'émigré définitif, il n’y a qu'un pas. Dans le même sens, et de la même façon, agit l’industrialisation des cultures. Les rôles sont renversés par rapport

(1) V. supra, note 1, pages 7 et 8.

au fait primitif. Ce n’est plus le cultivateur qui vient demander à l'ouvrier industriel — dont le travail n’a jamais une nécessité de continuité absolue — de lui donner un coup de main à l'été, à l'automne et parfois au printemps, c'est l’agriculteur inoccupé du temps des froids, qui demande à l’ouvrier industriel de lui prêter le passe-temps avantageux de son industrie pour l'hiver. Et cela est des plus dangereux pour le jeune paysan salarié.

Mais il semble que le paysan français ne veuille plus être qu’au moins petit propriétaire ou grand fermier. Il ne veut plus être petit ou moyen fermier, ou domestique. Ou bien il est propriétaire de son petit morceau de terre — et cela paraît lui suffire, — ou bien, s’il est salarié, il semble qu'aucun salaire ne lui suffise plus : il fuira vers la ville pour gagner les plus gros prix, ou bien, possédant quelque épargne et épousant une femme riche, il sera le grand entrepreneur, le fermier qui est presque un grand industriel et un grand commerçant. De là cette dépopulation des campagnes, et plus spécialement cette disette, presque complète en certaines régions, de domestiques agricoles.

Ainsi, suivant l’avis que nous émettions à notre point de départ, à ne s’en tenir qu'à la France, la cause, — non de principe mais de fait immédiat —

des immigrations temporaires semble bien être la dépopulation.

M. H. de Boissieu, dans son exposé au Congrès de 1909, cherche aux mouvements saisonniers d’autres causes que la dépopulation qui, dit-il, n’est pas la cause unique, et il ne distingue peut-être pas suffisamment entre la cause immédiate française, et la cause de principe d’un échange normal de main-d’œuvre, une fois pour toutes entendu. Il cite alors le nomadisme héréditaire — mais cela est bien vague, — l’appel des salaires élevés — mais cela est une conséquence, ou tout au moins a été une conséquence, qui en persistant a contribué à son tour aux causes — le chômage d’hiver, — mais que le chômage soit de n'importe quelle saison, ilfait partie de la cause initiale de principe, — le déclin des industries rurales — mais cela encore n'est-il pas plus une conséquence qu’une cause ? — l’essor commercial et industriel de la contrée — mais cela entraîne, en retenant l’ouvrier toute l’année, de terribles émigrations définitives, et non des migrations saisonnières, — la transformation des journaliers agricoles en ouvriers d'industrie — mais Cette cause, comme la précédente, entraîne plutôt les migrations définitives, qui, en augmentant la dépopulation, suscitent, exigent une immigration temporaire, au moment des récoltes, pour remplacer les émigrés.

Non : contrairement à l’avis de M. de Boissieu, les causes actuelles se réduisent bien à une seule. Comme le dit M. Bertillon dans son ouvrage sur le problème de la dépopulation (4): «Les jeunes Français Sachant bien travailler — (nous pourrions ajouter pour l'agriculture « voulant bien travailler ») ne sont pas assez nombreux pour répondre à l’appel du travail; l’industrie et même l’agriculture sont donc forcées d'accueillir des travailleurs de l'étranger. Comme le disait un professeur allemand, ils prennent la place de nos non-nés. »

« IL est très heureux, ajoute le docteur Bertillon, qu’il en soit ainsi. Mais il vaudrait incomparablement mieux n'avoir pas à attirer ainsi chez nous l'étranger, c’est-à-dire le rival, l'ennemi, et à l'heure du danger l’espion. »

J'ai cité cela, quoique ne voulant pas empiéter sur la conclusion, parce qu'il y à pire que tout cela : c’est que, comme j'y faisais allusion plus haut, ce qui était la conséquence est venu grossir la cause, comme il arrive trop souvent.

Il y a lieu, en effet, de remarquer que les migrations temporaires ne sont qu’une partie du mouvement des émigrations définitives : et elles en sont souvent le point de départ. En sorte que, remède

(1) Le problème de la dépopulalion, 1897, pages 316 et suivantes.

immédiat, elles ne peuvent agir que comme ce genre de remède qui, calmant l'expression active extérieure du mal, je veux dire la souffrance, loin de l’enrayer profondément, ne fait que l'aggraver ensuite : suppléant facilement à la dépopulation — qui est justement le fait de pays riches pouvant payer des salariés — elles en facilitent les progrès en évitant au pays des conséquences qui devraient être cruelles. Et l'effet se mêle à la cause pour devenir cause lui-même et augmentation de cause. Ainsi le mouvement ne marche pas petit à petit, il se précipite. [Il est comme la pierre qui, lancée du haut de la montagne, à chaque bond qu'elle fait — et qui est une conséquence du bond et de l’élan précédent — additionne ce nouvel élan pour augmenter l’élan qui suit.

Dans une brochure-tract publiée en 1905 sur l'Emigration Italienne en Europe et sa protection par ‘œuvre d’Assisiance aux Italiens émigrés de Mgr Bonomelli, MM. Dosio et Vercelli ont bien vu que la cause de ces mouvements est dans la non-proportion, à une époque et en un lieu donné, des forces économiques : non-proportion qui est actuellement en France l'insuffisance de la force-travail (x).

(1) Dans ce sens, v. Bellamy-Brown : La protection inlernalionale des travailleurs, page 14, ce qu’il appelle « la rupture d’équilibre entre la densité de la population et le développement écono-

La cause de principe fut donc l'irrégularité des besoins du travail agricole.

Puis, cette irrégularité entraîna des migrations temporaires, d'abord très bonnes, mais qui se gâtèrent un jour : les récriminations des rapports fournis par les préfets du Cantal et des Hautes-Alpes en 1808 et (812 nous donnent l'indication du point où elles commencent à devenir mauvaises et par quel processus : la migration temporaire devient alors émigration définitive et se change en dépopulation. Un siècle plus tard la dépopulation, — en voie de progrès pour plusieurs autres causes aussi, — a augmenté dans des proportions effrayantes et nécessite à son tour chaque année une immigration temporaire pluseffrayante encore de la main-d'œuvre étrangère en France.

La cause actuelle est donc la dépopulation.

Enfin, si l’on cherche un enseignement, il semble bien que l’on puisse dire que la migration temporaire, normale de tous temps, bonne pendant longtemps, est devenue mauvaise le jour où, après les

mique de la nation. ». C’est, dit-il, le cas de la Belgique. En d’autres circonstances la faute en sera à la mauvaise posture d’une des branches de la production et ici il nous cite l'état de l’agriculture dans l’Italie du Sud.

perturbations morales du X VITE siècle et les troubles politiques de la Révolution, — l’état des mœurs s'étant peu à peu dissolu, tant dans le caractère de l’émigrant, que dans celui des pays où il émigra, — l’émigré ne revint plus à son foyer, ni à sa tradition pure.

A ce tournant psychologique et déterminant du passé, nous saisissons une cause morale.

Et voilà le phénomène, de ses origines à son état actuel, tel que nous y sommes parvenus; il nous reste à en déterminer maintenant les principaux modes pour ordonner notre plan d'examen.

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