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CHAPITRE II

APPENDICE AUX ÉMIGRATIONS DES CAMPAGNES FRANCAISES. -— ÉMIGRATION DES FRANÇAIS A L'ÉTRANGER ET MIGRATIONS INTÉRIEURES AUTRES QUE LES MIGRATIONS RURALES.

Ces questions sortent du plan limité que nous nous sommes assigné ; il convient seulement d'en dire quelques mots, car elles se rattachent, par une relation de cause à effet, à la raréfaction de la main-d’œuvre agricole nationale dont nous avons pu faire, au cours des pages qui précèdent, la trop évidente et désolante constatation.

Les Bretons, nous l’avons vu, émigrent peu à l’étranger. Des tentatives récentes pour les diriger vers le Canada, où leurs sentiments religieux eussent été pourtant de nature à les attirer, n’ont eu qu'un succès très relatif et l’on ne peut considérer comme une migration de ce genre l'exode annuel, du reste très court, que nous avons noté au passage, de certains ouvriers de cette région vers une île sœur, à laquelle

bien des affinités les tiennent, en dépit du rattachement officiel de Jersey à l'Angleterre.

Cet état d'esprit n'est pas spécial à la Bretagne; il est, en général, assez caractéristique du tempérament français ; on le lui a jadis reproché comme un manque d'initiative de notre race; dans l’état actuel des choses, ce mal serait plutôt un bien si cet attachement au pays natal n’était malheureusement contrebalancé par l’attirance funeste et de plus en plus apparente des grandes villes.

Pourtant, dans certaines régions pauvres et tout particulièrement dans la partie montagneuse de la Provence (Hautes et Basses-Alpes), il existe un mouvement de plus en plus marqué d’émigration étrangère. Les populations sont prédisposées à l’expatriation lointaine par l’existence errante que le pastorat a créée chez eux.

Si ce mouvement s’exerçait en faveur de nos colonies, il n y aurait que demi-mal, mais on ne sait que trop qu’à part l'Algérie, nos colonies n’attirent guère d'autre émigration française que celle des fonctionnaires.

C'est vers l'Amérique, vers le Canada, mais surtout vers la République Argentine, qui exerce actuellement sur les imaginations de nos concitoyens les plus séduisants mirages, que se porte ce courant, enlevé dès lors complètement à notre travail natio-

nal. Il convient d'ajouter que nombre de ces émigrants reviennent au pays après fortune faite, y deviennent propriétaires et s’y fixent définitivement.

D’autres Français ont conservé les traditions du nomadisme dont nous avons déjà parlé à propos de la Bretagne ; quelques-uns sont originaires de ce pays ; la plupart viennent de la Savoie ou du Plateau central ; ils se répandent à travers les campagnes, en qualité de colporteurs, offrant aux paysans leurs marchandises consistant surtout en menus objets de mercerie. Ils étaient très nombreux au commencement du XIX° siècle ; depuis, la facilité des communications, le grand changement intervenu dans les mœurs et la transformation profonde de l’industrie et du commerce leur ont porté un coup mortel, et leur nombre a bien diminué ; il est pourtant encore appréciable, malgré les bénéfices très aléatoires que procure ce métier qui ne peut sourire qu’à quelques esprits aventureux et avides d'indépendance.

Généralement, du reste, ils ne mènent cette existence que pendant une partie de l’année ; ils conservent quelque attache avec leur pays, y laissent leur famille et y restent propriétaires de quelques terres qu'ils reviennent cultiver dans la belle saison. Cette particularité a donné à M. Montenot, membre du Conseil Général de la Côte-d'Or et l’un des rappor-

teurs du Congrès de Dijon (1), l’espoir que l’on pourrait, à l’aide d’une propagande bien organisée, en retenir un certain nombre au service des campagnes dépeuplées de son département. Il pouvait s’autoriser, à l'appui de ses dires, de quelques exemples isolés.

Il ne semble pas pourtant que ce désir, à coup sûr louable, puisse être susceptible d’une réalisation bien sérieuse. Ce n’est pas la campagne qui attire ces émigranits d’un genre spécial, et quand ils se décident à quitter sans retour leur sol natal, c’est parce qu'ils deviennent victimes, après bien d’autres, de l'attirance des villes qu'ils traversent au cours de leurs pérégrinations annuelles. M. Montenot est bien forcé de le constater lui-même avec une certaine mélancolie et il n’y a malheureusement pas de propagande, si habilement faite qu'on la suppose, qui puisse lutter avec succès, surtout dans l’esprit de ces nomades, contre des séductions de cet ordre.

Il faut mettre à part, parmi ces émigrations vers la ville, la plupart désastreuses et d’un caractère permanent, un exode annuel qui remonte à une date très ancienne : celui des maçons de la Creuse à Paris.

(x) Congrès de la dépopulation rurale, p. 159 (Dijon, Jobard).

C'est l’exacte contre-partie du mouvement des tisserands Camberlots qui, comme nous l'avons vu, sont cultivateurs seulement au dehors. Les Creusois qui sont connus à Paris sous le nom de Limousins, celui de leur province, sont au contraire maçons pen dant la période de la construction à Paris, mais, chez eux, où ils ont conservé leurs champs et leur établissement, redeviennent très facilement cultivateurs. C'est en somme à cette dernière profession qu'ils tiennent le plus; ils ne quittent pas leurs villages, s'y construisent une maison confortable lorsqu'ils ont acquis une aisance suflisante, et s’y fixent alors à demeure. Il reste à savoir si, comme nous l’examinerons dans la conclusion, l’émigrant temporaire n'est pas, même s’il revient très fidèlement dans ses foyers, en partie perdu pour son pays quant aux traditions morales, aux idées qu'il rapportera et à l’enseignement qu'il donnera à ses enfants.

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