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CHAPITRE I

LES MIGRATIONS INTERRURALES DE CAMPAGNES FRANÇAISES A CAMPAGNES FRANCAISES.

Il serait facile rationnellement de trouver à priori par induction les régions de France qui demanderont le plus de main-d'œuvre saisonnière.

Le manque de bras peut en effet être remplacé dans la plupart des cas par le développement du machinisme : faucheuses, moissonneuses, lieuses, semeuses, batteuses, etc. Mais où la diminution de maind'œuvre devient à certaines saisons une urgente nécessité à laquelle le machinisme ne peut parer,

c’est dans les régions où il ne peut remplacer le travail intelligent, le choix de l’homme, ni son adresse délicate : ainsi des vendanges, que dars certains vignobles on fera en plusieurs fois, passant à deux ou trois reprises, à quelques jours de distance, selon la maturité des grappes, à cueillir, ou à laisser pour le passage suivant; ainsi de l’effeuillage des betteraves.

Nous voyons immédiatement qu'aujourd'hui, étant donnée une baisse générale de la densité de la population rurale, les régions où on demandera le plus instamment de l'aide seront le Languedoc et la Provence, l'Ile-de-France, la Beauce et les départements limitrophes ; enfin les départements de l'Est, de la Bourgogne à la Champagne.

Entre ces différentes régions, principaux centres demandeurs, nous rencontrerons quelques départements du Centre et de l'Ouest où le phénomène n’est plus guère qu'à l’état de traces.

1° Languedoc vinicole.

Les propriétaires viticulteurs de l’Aude et de l’Hérault ont été, de tout temps, particulièrement bien placés pour recruter leur personnel, dans les conditions les meilleures et les plus économiques. Les

départements voisins, très pauvres, obligeant leurs habitants à s’expatrier, leur ont fourni un renfort considérable et peu exigeant dans ses prétentions, cependant que la persistance, dans les mêmes régions, de petites industries paysannes permettant aux ouvriers de se procurer, par les temps de chômage, les ressources nécessaires, les rendait encore plus accommodants sur la question des salaires.

La crise phylloxérique terrible traversée par ce vignoble, puis sa reconstitution et l'exploitation intensive qui en est résultée, ont sans doute modifié profondément l’état de choses ancien. Toutefois, au moins jusqu’en ces dernières années où l’immigration italienne et surtout espagnole apporte à la situation de sensibles changements, le recrutement du personnel, tout en s'accroissant et en prenant même, à l’époque des vendanges, ainsi que nous allons le voir, une activité nouvelle et très caractéristique, est resté le même dans ses éléments essentiels.

Les propriétaires ont eu recours comme autrefois à deux catégories principales d'ouvriers : les gens du pays, employés comme journaliers, et les domestiques venus du dehors, en général des montagnes voisines.

Ces derniers se subdivisent eux-mêmes en deux catégories : les domestiques à l’année, logés et nour-

ris, et attachés à l'exploitation d’une façon constante

(ceux-ci en définitive nous intéressent peu à notre point de vue spécial) et les « mésadiers », qui sont travailleurs au mois, se rattachant au contraire complètement à la classe des émigrants temporaires.

Les Mésadiers, particulièrement goûtés par le propriétaire, parce que leur mode d'engagement s'adapte à merveille à l’irrégularité des travaux du vignoble, conservent généralement quelques terres dans leur pays natal où ils rentrent chaque année. Leur nombre varie suivant les saisons. Autrefois, ils faisaient d’abord en Languedoc une campagne printanière de trois mois, puis ils passaient en Provence pour la moisson, revenaient dans l'Hérault pour les vendanges et retournaient ensuite dans leur pays pour accomplir les travaux d’arrière-saison. Après la reconstitution du vignoble, les travaux viticoles sont devenus assez abondants pour les retenir durant toute la belle saison dans le Languedoc, et la Provence, privée du secours de leurs bras, a dû les remplacer par la main-d'œuvre piémontaise.

Bien plus, leur concours, qui autrefois suffisait, tant pour la culture de la vigne que pour la récolte annuelle, est, à l’époque des vendanges, tout à fait insuffisant aujourd’hui ; il faut au nouveau régime viticole devenu une véritable industrie, un personnel auxiliaire considérable. On calcule qu’un domaine de 80 hectares nécessite l'emploi d'environ 70 vendan-

geuses et de plus d’une trentaine d'hommes, et que le dépariement de l'Hérault, à lui seul, réclame, à ce moment, 80.000 travailleurs supplémentaires. C’està-dire à peu près 28 femmes et 12 hommes à l’hectare par jour, pour la période d’environ 25 jours.

Ils sont recrutés parmi les paysans de la région montagneuse dui va de l'Ariège à la Haute-Savoie. M. Augé-Laribé (1) a tracé de leur recrutement un tableau pittoresque et complet :

« Dès que l’on peut prévoir, écrit-il, ce que sera la récolte, les propriétaires du Midi avertissent certains individus qui se chargent de former dans leur village les équipes nécessaires, de les conduire sur les exploitations au jour fixé, et qui, généralement, les dirigent et les représentent pour le paiement. C’est un spectacle très pittoresque que l’arrivée de ces vendangeurs. Des trains spéciaux les amènent de toutes les directions dans les gares, ils sont attendus par des charrettes qui les conduisent jusqu'aux domaines où ils sont engagés. De bruyantes caravanes courent alors les routes du Midi ; après l’arrêt du travail au mois d’août c’est brusquement l’agitation d’une fourmilière. »

Ces lignes étaient écrites en 1907; depuis, le mouvement des vendangeurs et même celui des mésa-

(x) Le problème agraire et le socialisme, 1907, pages 251 et suivantes.

diers s’est ralenti. M. de Boissieu, dans l'étude déjà citée, semble même le considérer comme destiné à disparaître, refoulé par l'immigration grandissante des Espagnols, que nous étudierons plus loin.

Salaires et manière de vivre.

Le régime des mésadiers est une combinaison de ceux des journaliers et des domestiques à gages.

L'irrégularité de leur embauchage, d’après les conditions climatériques et l’état de la récolte, en enlevant toute fixité à leur situation, a sans doute contribué à en raréfier le nombre. Comme les domestiques, ils sont logés, mais subissent une retenue de salaire pour ce logement ; comme les journaliers, ils se nourrissent eux-mêmes comme ils l’entendent. Ils sont engagés au mois, à la quinzaine, quelquelois même, notamment dans le territoire de la commune d'Arles, à la semaine.

Les salaires sont assez variables suivant les régions. Pourtant dans ces dernières années, une certaine tendance à l’unification se fait sentir. Ils se modifient aussi d’après les saisons. Dans les plaines de Montpellier et de Lunel ils varient de 30 à 45 fr. par mois; dans le Biterrois et le Narbonnaiïs ils sont moins élevés : de 25 à 35 fr. Par les bonnes années, ils peuvent s'élever à 60 Îr. pendant l’été. La valeur personnelle des ouvriers joue ainsi un certain rôle dans leur

fixation. Ces tarifs, calculés pour les domestiques fixes, s'entendent, nous l'avons dit, les ouvriers n'étant pas nourris.

Les logements mis à leur disposition sont en énéral propres, mais extrêmement simples, avec tendance à l'amélioration dans le couchage autrefois très défectueux.

La condition des vendangeurs temporaires doit être examinée à part. Il faut d’abord noter une circonstance qui n’est pas sans gêner leur recrutementi.

Malgré les démarches faites auprès des compagnies de chemin de fer pour l'application, en leur faveur, d’un tarif réduit, celles-ci se sont refusées à toute concession autre qu’une prolongation de validité des billets délivrés. Les frais sont donc assez considérables et restent généralement à la charge des ouvriers, les propriétaires craignant, s'ils les prenaient à leur charge, de ne plus avoir d'autorité sur leur personnel, en cas de difficultés. Il s'ensuit que les vendangeurs doivent, pour ne pas voir leur gain absorbé par ces frais, être assurés d’un travail assez prolongé et qu'ils peuvent être amenés, à l’encontre des intérêts de leurs employeurs, à prolonger la cueillette au-delà des limites normales.

Et là, on doit relever de grandes variations dans les salaires suivant les années. En moyenne

les prix sont fixés à 4 fr. pour les porteurs et 2 fr. pour les coupeuses ; les augmentations se traduisent surtout par des avantages en nature, tels que le droit au vin et à une soupe, et parfois le remboursement des frais de voyage, mais qui ne peut avoir lieu qu'à la fin de la vendange seulement et à la condition que les engagements aient été strictement tenus. Par les mauvaises années, ces salaires descendent à 3 fr. 50 et 4 Îr. 75, mais il arrive aussi qu’en temps de presse, ils se relèvent jusqu’à 5 Îr. et2fr. 50. On signale même des prix de 6 fr. et 8 fr. dans des circonstances exceptionnelles, par exemple par suite d’invasions de moustiques qui rendent le travail extrêmement pénible aux habitants de la montagne et qui obligent à recourir à des fumigations de goudron, presque aussi pénibles que les piqüres de ces insectes.

En principe, les vendangeurs ne sont pas nourris, sauf la soupe du soir et le vin dont il vient d’être parlé et qui sont d’un usage assez courant. Les femmes ne touchent que leurs salaires, leurs repas sont préparés par l’une d’entre elles.

Ces montagnards, en général très pauvres, en dehors de quelques terres qu’ils possèdent dans leur pays, mènent une vie misérable qui n'est pas faite pour réparer leurs forces, se nourrissent fort mal, couchent sur la paille et, trop souvent, passent une partie de leur temps à boire. Les vendanges durent

d’ailleurs en moyenne de 18 à 25 jours, ce qui n’est pas assez pour leur assurer un gain sérieux. Les hommes seuls, touchant une centaine de francs, pourraient rapporter chez eux une petite somme; mais, grisés par le spectacle d’une abondance relative qu’ils ne connaissent pas dans leurs montagnes, ils sont trop entraînés, avant leur départ, à des dépenses qui absorbent leur pécule.

Valeur et rendement de travail.

En dehors des salaires, le contrat de travail reste très imprécis dans la viticulture méridionale en ce qui concerne tout au moins les mésadiers et se trouve régi seulement par des usages locaux. Pour la durée de la journée, notamment, il n’est pas rare, entre villages voisins et même dans le ressort d’une même commune, de la voir passer de 6 heures à 8 et 9 heures.

Au contraire, la journée de vendange est, en toutes régions, aussi longue que possible. Elle va du lever au coucher du soleil avec un repas de midi à 4 heure 1/2 et un ou deux arrêts plus courts d’une heure chacun.

Ce genre de travail est évidemment facile, mais sa monotonie le rend pénible et les forces des ouvriers et ouvrières s y épuisent rapidement, d'autant plus que, dans bien des exploitations, il se continue sans interruption même le dimanche. La pluie seule y

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met fin momentanément, en ce cas les ouvriers ne sont plus payés et reçoivent seulement leur nourriture.

Depuis l'introduction de la main-d'œuvre espagnole, dont nous parlerons plus loin et dont l’apparition véritable ne remonte guère qu’à une vingtaine d'années, un grand changement s’accomplit dans les différents travaux de la viticulture languedocienne, à la satisfaction des propriétaires, mais au vif mécontentement de la population locale et des émigrants français : c’est la substitution, de plus en plus marquée, du travail à la tâche au travail à la journée ou au mois, cause principale de laccroissement de l'immigration d’outre Pyrénées et du recul du mouvement montagnard français, signalé par M. de Boissieu.

2°. Provence et Camargue

Il y a lieu, seulement en ce qui concerne la Provence, de noter, au poini de vue historique, l’ancienne migration des mésadiers languedociens à l’époque de la moisson. Nous venons de voir que, depuis la transiormation du vignoble, les mésadiers ne quittent plus, pendant la saison des travaux agricoles, les départements où ils sont descendus, c’est-àdire l’Aude et l'Hérault. Les départements provençaux n’ont plus à leur disposition, pour compenser

DANS LES CAMPAGNES FRANÇAISES ht

l'insuffisance de leur main-d'œuvre, que le secours de l’étranger, c’est-à-dire, en définitive, celui des Italiens et spécialement des Piémontais dont il sera question dans la seconde partie de ce travail.

3° Vallées de la Dordogne, de la Garonne

et de la Loire.

On doit mentionner, plutôt pour mémoire, la migration temporaire de certains habitants du Limousin et de l’est des Charentes vers les vallées de la Dordogne et de la Garonne, à l’époque de ja vendange. Ce mouvement était très marqué autrefois ; il a bien diminué aujourd’hui. Cela tient à ce qu'après la destruction des beaux vignobles des vallées de la Dordogne et de la Gironde par le phylloxera le mouvement fut interrompu ; puis avec l'introduction des cépages américains la vigne put être non seulement replantée là où elle florissait antérieurement, mais encore elle fut plantée dans des terrains où précédemment on n’avait pas cru pouvoir en metire. Tout l'Ouest planta jusqu'aux contreforts de l’Auvergne, et les vignes nouvelles absorbèrent l’activité de chaque population sur place, d'autant plus que, par suite de ses maladies, la vigne nouvelle demande beaucoup plus de soins et de travail que l’ancienne. Chaque région s’arrangea au mieux, et les vendanges sont seulement, s’il le faut, un peu plus longues, le

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climat de ces régions à l’automne permettant d’ailleurs de les prolonger. Au surplus, la région la plus vignoble, celle qui demandait autrefois de l’aide aux régions voisines — c’est-à-dire le Bordelais, les vallées de la Garonne et de la Dordogne, — fait comme la Bourgogne de la qualité et non de la quantité, et ne cherche pas la taille à grand rendement ; la mévente, la casse du vin augmentent en ce sens chaque année la prudence des propriétaires, qui sont, ainsi, moins obligés de demander à la maind'œuvre extérieure. Il vient cependant encore de l’aide vers la Dordogne du Limousin et du nord du Périgord ; mais ce mouvement est trop peu saisissable et trop peu caractérisé pour permettre une étude dont il ne fournirait pas les éléments.

Dans la vallée de la Loire, aux environs d'Angers et de Saumur, on commence à voir’apparaître les Bretons, dont le mouvement annuel a d’ailleurs une étendue bien plus considérable, et se manifeste surtout dans l'Ile-de-France.

4° Vienne

Le Poitou est l’une des régions où la dépopulation rurale à causé le plus tôt ses ravages. La baisse de la natalité y a entraîné de bonne heure une insuffisance de main-d'œuvre très marquée. Il en est résulté pour la Vienne un renfort annuel sérieux, venu presque

exclusivement des départements voisins. En 1888, M. Baudrillart (4) n'évaluait pas à moins de 7.000 le nombre des étrangers de passage. Le Limousin fournissait d'ouvriers agricoles les régions voisines de la Haute-Vienne. Les environs de Saumur envoyaient dans le Loudunois, à l’époque de la moisson, un contingent particulièrement important d'auxiliaires qui accomplissaient leur travail moyennant une part dans la récolte fixée ordinairement au 1/6 pour le froment et au 1/7 pour les menus grains. La diminution générale de la main-d'œuvre agricole a ralenti considérablement ce mouvement dont il ne reste plus que des traces.

Et puis il s’est produit dans ces petites régions ce que nous signalions dans le paragraphe précédent. Le Loudunois est devenu un pays très vignoble rendant autant en vigne qu'en céréales. Les vins du Loudunois vendus comme des vins de Saumur de seconde qualité ont donné de sérieux bénéfices. Les plus mauvais, vendus aux champagniseurs, ont aussi bien rendu, proportionnellement aux soins médiocres qu’ils demandent. Partout, d’ailleurs, dans ces régions la vigne est moins soigneusement traitée que dans le Midi : fréquemment, elle est laissée courant à terre, sans fils de fer, les habitants de ce pays prétendant que la proximité du sol nourrit le raisin en lui con-

(x) Les populations agricoles de la France, t. I, 1888, page 230.

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servant de la chaleur même lorsque le soleil est à son déclin. La vallée de la Loire, de Nantes à Vouvray, suflit d’ailleurs à peine actuellement à se vendanger elle-même. Elle reçoit des Bretons. Le Poitou ne reçoit plus de main-d'œuvre extérieure, et, sans sortir de son territoire, fait venir du Sud, vers le Nord qui est la partie la plus vignoble, le supplément nécessaire, au moment des vendanges. La récolte à cause du climat est d’ailleurs très variable d'année en année : aux très mauvaises années, ou ce qu'il y a à ramener n'est pas mür et ne vaudra pas le travail de la main-d'œuvre comme aux années trop abondantes, ou la main-d'œuvre manquerait et coûterait trop cher à faire venir, le paysan vend fréquemment sa vendange sur pied, notamment aux champagniseurs qui l’emmènent par grands tonneaux, ou aux Allemands qui en emportent de pleins wagons, sans doute aussi pour en fabriquer de faux champagnes.

5° Ile-de-France et départements voisins.

L'Ile-de-France est, par excellence, le pays des fermes à grand rendement et de la culture intensive ; ce n’est pas lant la désertion des campagnes et la diminution de la natalité que les conditions mêmes du travail agricole qui y ont toujours rendu nécessaire et y exigent aujourd’hui plus que jamais le con-

cours d'un fort appoint extérieur. C’est là qu’on peut étudier avec le plus de fruit les principaux courants migrateurs ; ils s'y manifestent avec une intensité et une étendue particulières. On peut du reste, pour mieux juger de l’ensemble du phénomène, englober dans cette étude certains départements voisins qui présentent avec cette région des analogies marquées, tout en se rattachant à l’Orléanais, à la Haute- Normandie, à la Champagne ou à la Basse-Bourgogne. |

L'Ile-de-France est le centre très actif de l’immigration belge dont nous devons réserver l'examen détaillé. Mais elle reçoit de France même un important contingent venu de divers points de notre territoire.

a) NIVERNAIS ET MORVANDIAUX

Il suffit de mentionner les Nivernais ou Morvandiaux qui étaient employés autrefois couramment dans les grandes exploitations de la Brie et de la Beauce, en qualité de bouviers ou de bergers. Ce dernier métier a été, par suite de malheureux préjugés, à peu près abandonné par les Français, et ce sont les Suisses qui ont généralement recueilli leur succession, matériellement assez lucrative ; ces derniers sont nombreux aussi dans l'emploi de bouvier, que les Nivernais n’ont pourtant pas complètement abandonné encore.

b) Bas NorMaAnDs

Il n’y a pas lieu d’insister non plus sur l'immigration des ouvriers agricoles de la Basse-Normandie (Manche et Orne) vers la Haute-Normandie (Seine- Inférieure et Eure) et les environs de Paris.

On trouve sans doute dans les fermes de l’Ile-de- France un certain nombre de ces ouvriers, mais 1l ne s’agit plus d’un mouvement régulier et important, comme celui que signalait, en 1885, dans le premier volume de l’ouvrage déjà cité, M. Baudrillart.

Par contre, l'Ile-de-France reçoit chaque année deux courants saisonniers nationaux vraiment importants :

celui des Bretons ;

celui des habitants du Nord de la France et tout spécialement des environs de Cambrai, que l’on englobe pour ce motif sous le nom de Camberlots.

c) BRETONS

De tout temps, en Bretagne, la misère a obligé le paysan à quitter son village et à aller chercher du travail au dehors. Mais cette nécessité s’est d’abord traduite sous la forme du nomadisme ; les représentants de certains métiers, les sabotiers par exemple, parcouraient sans cesse les campagnes et à côté d’eux trop de vagabonds mal définis venaient prendre place. L’émigration a succédé à cet état primitif

lorsque les communications sont devenues plus faciles ; elle a grandi au fur et à mesure de leur développement. Aujourd'hui sous tous ses aspects, elle est considérable, mais elle reste surtout nationale lorsqu'elle est permanente; le Breton « s’exporte » peu à létranger, d'autant plus que si loin que s’étende son rayon d’émigration en France il ne suffit pas à atteindre la limite des besoins.

L’émigration temporaire, qui seule nous occupe, est à peu près exclusivement agricole. Elle se divise en deux courants, dont l’un, peu important, qu'il suffit de noter, comprenant seulement une petite partie des Côtes-du-Nord, va faire à Jersey, en juin, une courte campagne pour l’arrachage des pommes de terre.

L'autre au contraire, venant de tous les points de la Basse-Bretagne, part au printemps pour accomplir en Normandie, en Beauce et aux environs de Paris, le travail des foins et de la moisson. Ce courant est très important et, chaque année, en voie d’augmentation par suite des avantages que font les compagnies de chemin de fer aux émigrants. Ceux-ci ont à leur charge leur voyage d’aller, mais ils sont rapatriés gratuitement. Certaines grandes fermes en emploient plus d’une centaine à la fois à l’époque des grands travaux.

Salaires et manière de vivre.

Les Bretons employés dans les fermes de l’Ile-de- France sont payés en moyenne 5 fr. par jour ouvrable. Leur campagne durant trois mois, ils en rapportent une somme de 300 à 400 fr. qui leur permet de payer chez eux leur fermage et de vivre pendant la mauvaise Saison.

Is s'assimilent assez facilement la vie des régions où ils sont momentanément employés, mais on peut leur reprocher de s’adonner à la boisson (4). Leurs rapports avec les populations sont en général assez bons, et c’est plutôt avec les Belges, qui les ont précédés et qui les considèrent en quelque sorte comme des rivaux, que des conflits quelquelois assez violents peuvent surgir.

Il ne semble pas que jusqu’à présent cette migration saisonnière, malgré son importance, ait été Fobjet de mesures analogues à celles prises dans d'autres pays, pour sauvegarder les intérêts matériels et moraux de ceux qui l’accomplissent.

Valeur et rendement de travail.

Les ouvriers bretons satisfont en général leurs employeurs ; ils se montrent bons faucheurs et bons

(1) fs sont alcooliques comme la plupart des populations des pays non vignobles. Le dimanche, plus qu’en Bretagne encore, — sans doute à cause de l'isolement, dont ils veulent noyer l’ennui et le regret —, ils s’enivrent tous, et on les rencontre partout, tout le jour, dans les fossés, ou appuyés par rangs le long des murs.

moissonneurs ; au point de vue de la culture de la betterave ils ne peuvent pourtant rivaliser ni avec les Belges ni avec les travailleurs originaires du Nord de la France.

d) CAMBERLOTS

Ainsi que l'indique ce surnom, ces derniers se recrutent surtout parmi les habitants de l’arrondissement de Cambrai. On en rencontre aussi dans l’arrondissement de Douai et dans l’Artois. Leur mouvement présente deux particularités notables. D'abord la plupart ne sont cultivateurs qu’en dehors de leur pays; chez eux ils sont tisserands ; c’est pour remédier à l'insuffisance de cette industrie qu’ils vont demander un complément de ressources à la culture pendant la belle saison. Puis, ils émigrent en famille, ne laissant au village natal que les très vieux et les très jeunes.

L'origine de leur migration est très ancienne.

Autrefois ils partaient à pied avec leurs hardes et leurs outils sur leurs épaules ; maintenant ils s’en vont en chemin de jer ; leur champ d'action est assez vaste ; on en trouve jusqu’en Champagne, et Reims est un de leurs centres de groupement; les autres sont Laon, Meaux, Chartres et Orléans.

On peut rattacher à cette migration celle des

Picards, que l’on rencontre en nombre appréciable

5o LES MIGRATIONS TEMPORAIRES

dans l'Ile-de-France. Avec ces derniers on rentre dans le type classique des exodes saisonniers d'autrefois, entre départements voisins. Une variété curieuse en est fournie par la commune de Sauflieu située sur la route d'Amiens à Paris. Ici, ce sont les femmes qui émigrent et vont, durant la belle saison, louer leurs services aux maraïîchers des environs de la capitale.

Salaires et manière de vivre.

Ces émigrants se font de beaux bénéfices, les salaires étant élevés dans cette culture particulièrement délicate : ils reviennent chez eux chaque année avec un pécule de 5 à 600 fr.

Quant aux Camberlots, leur campagne employant toute la famille est forcément rémunératrice; les gains, réalisés aux tarifs locaux, s’additionnent et se traduisent, en fin de compte, par un chiffre important. N’éloignant pas trop les ouvriers de leur pays d'origine, conservant intact leur foyer, groupant les efforts de tous, ce mouvement annuel est particulièrement recommandable.

On doit ajouter qu’il possède en lui-même les meilleures garanties, et c’est aussi le mieux sauvegardé de tous ceux qui se produisent en France.

En 1904, en effet, à l'exemple des institutions belges de même nature dont nous aurons à parler dans la deuxième partie de ce travail, une association décla-

rée conformément à la loi du 1° juillet 1901 s’est formée à Cambrai, sous un patronage de prêtres et de lurisconsultes, sous ce nom : les Emigrants du Nord de la France, et a déjà produit d'excellents résultats. Elle s’est donné pour but général de favoriser la vie matérielle, morale et religieuse des émigrants, et les moyens qu’elle a mis en œuvre pour y parvenir ont été des plus efficaces. Par ses soins et sous son patronage, une mutuelle s'est fondée à côté d'elle pour venir en aide, moyennant une minime cotisation de 2 fr. pour les hommes et 4 fr. pour les femmes, aux ouvriers malades ou victimes d’un accident. Cette société assure même, en cas de décès du chef de la famille, une indemnité à sa veuve ou à ses enfants. L'Association elle-même fournit à ses compatriotes, pendant leur exode annuel, une assistance juridique gratuite, organisée sur les bases les plus sérieuses. Un journal a été fondé qui tient chaque semaine les absents au courant des nouvelles de leur pays.

Un contrat de travail a été dressé dont l’usage se généralise de plus en plus parmi les propriétaires employant les Camberlots; il a du reste obtenu, dès sa publication, les suffrages les plus autorisés, ceux du Musée Social-et de la Société des Agriculteurs de France. Enfin cette association, nettement catholique, s’est aussi préoccupée de la vie religieuse de ces

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émigrants, chez beaucoup desquels la foi est restée très vivace; trois aumôniers se répartissent les originaires de l’Artois, du Cambrésis et du Douaisis, ne perdant pas de vue leurs protégés pendant la durée de leur exode.

Cette entreprise, en définitive, est des plus fécondes. Il est regrettable qu'elle soit unique, jusqu’à présent, dans l’histoire de ces migrations temporaires natiopales.

Valeur et rendement de travail.

Comme leurs voisins les Belges, les Camberlots sont d'excellents ouvriers agricoles, très actifs à la besogne et prenant à peine le temps de se nourrir ; ils se distinguent surtout dans la culture de la betterave. La présence de leur famille leur permet d’accomplir rapidement les divers travaux des champs. Quand l’homme îfauche, la femme ramasse et lie. Quand l’homme arrache la betterave, les enfants coupent les feuilles et les entassent dans un sac. Ce travail en commun les rend très précieux; il faut reconnaître pourtant qu'ils conviennent mieux aux exploitations moyennes qu'aux fermes à grand rendement où est plutôt applicable le travail par équipes, sous une direction fortement organisée,

6° Départements de l'Est

Nous avons noté que les mouvements saisonniers de l'Ile-de-France s’étendaient à quelques départements de la Bourgogne et de la Champagne, tels que l'Yonne, l’Aube, la Marne. A l’autre extrémité orientale de notre pays, près de la frontière Suisse, il est temps d'examiner en détail la petite émigration du Bugey signalée par M. de Boissieu, dans l’étude que nous avons déjà eu l’occasion de mentionner (1), comme un type caractéristique des migrations anciennes.

Tous les ans, les premiers jours d'août, une bonne partie des habitants des plaines du département de Ain s'engagent sur le plateau de la Dombe pour aller y faire la moisson. Leur travail dure une quinzaine de jours.

Ils reçoivent leur salaire en nature; ce salaire connu sous le nom d’affamure est généralement du onzième de la récolte. Pourtant un mouvement se produit tendant à faire hausser laffamure au dixième.

Dans certaines fermes le salaire se prélève à la gerbe, mais d'ordinaire c’est à la mesure, au double décalitre ; tous les onze doubles, on en réserve un

(x) Réforme sociale, année 1909, vol. 2, p. 381.

aux moissonneurs. On peut admettre en principe que ce salaire ne descend pas au-dessous de 6 fr. 50 à 7 fr. par jour; en 1910, il s’est même élevé à 10 et 12 Îr.

Ce mouvement, plus curieux qu'important, est la seule particularité intéressante que nous ayons à signaler dans les départements de l'Est (1). La situation d'ensemble, lorsqu'on a dépassé la zone attenante à l’Ile-de-France, y est en général très préoccupante; la main-d'œuvre s’y raréfie de plus en plus sans compensation suffisante. Le congrès dit de la dépopulation des Campagnes tenu à Dijon les & et 5 février 1911 (2) apporte l'écho des inquiétudes des agriculteurs du département de la Côte-d'Or. Dans ce département qui a perdu, depuis 1901, 12.170 habitants et qui, si on se place simplement au point de vue rural — la population de Dijon ayant, d’après le phénomène généralement constaté, augmenté au contraire sans cesse pendant le même temps d’une facon progressive, — ne s’est pas vu enlever moins de 16.772 bras d’agriculteurs, l’état est vraiment critique. Les ouvriers des champs manquent de plus en plus. Il n’est pas question en tout

(1) Il peut s’en trouver beaucoup de semblables ou de comparables dans beaucoup de petits cercles d'activité rurale, mais qui n’ont pas été rencontrés ou reconnus, comme celui-ci, par l’écono-

miste capable de les noter au passage.

(2) Dijon, imprimerie Jobard, 1911.

Cas, ou dans des proportions tout à fait infimes, d’un secours apporté par d’autres Français. Autrefois les exploitations forestières recevaient le concours très précieux des bûücherons nivernais ; l'exode de ceuxci nest plus qu'un souvenir. Ils ont été remplacés par des piémontais qui à leur tour ont à peu près disparu.

En Lorraine (Meurthe-et-Moselle et Meuse), où les groupements agricoles ont pourtant beaucoup d’importance e1 de valeur, l'état de la main-d'œuvre est non moins angoissant, réclamant des remèdes immédiats; aussi est-ce de Nancy que sont venues les premières mesures destinées à en atténuer la pénurie. C'est dans cette ville qu'a été organisée l’immigration polonaise, toute récente encore, tàtonnante et de résultats incertains, mais qui semble pourtant, dès maintenant, susceptible d’un certain avenir et dont les effets, tout particulièrement pour cette région, paraissent devoir être très heureux.

En somme, les départements de l'Est pourront donner lieu, dans la seconde partie de ce travail, à des remarques intéressantes, mais la main-d'œuvre saisonnière française, dont nous avions à nous occuper ici, y est à peu près absente.

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