I. — Languedoc vinicole (Aude el Hérault
Avant la crise phylloxérique et la transformation profonde du vignoble languedocien, on remarquait
déjà la présence, au milieu des travailleurs locaux et des vendangeurs venus des départements voisins, de quelques ouvriers étrangers, mais ce n’était là que des exceptions et ces individus isolés se trouvaient noyés dans la masse indigène. :
Depuis 1890, au contraire, l'immigration s’est nettement dessinée. Deux courants se sont produits : lun venant d'Italie et spécialement du Piémont, l’autre de l'Espagne. Ce dernier surtout a pris une grande importance, spécialement dans le Narbonnais, le Biterrois et la plaine de Lunel. Les propriétaires ont trouvé leur compte à cet apport nouveau, mais la concurrence écrasante qui en est résultée pour le travail français l’a fait au contraire envisager d’un très mauvais œil par les ouvriers du pays.
Les troubles d’Aigues-Mortes, il y a une quinzaine d'années, sont l’exemple le plus tristement célèbre de ces rivalités sanglantes. Elles se sont apaisées sans doute, et quelquelois même pour de fâcheux motiis ; c’est ainsi que, dans certaines circonstances, les Piémontais ont réussi à se concilier la sympathie des travailleurs de la région en se mêlant activement aux grèves. Malgré tout, trop souvent encore, bien des rixes sont à déplorer, surtout entre Français et Italiens ; les Espagnols, surtout les Basques, ont plus d’affinité avec les populations au milieu desquelles ils sont venus vivre. Il faut même noter que, chez
eux, la migration saisonnière se transforme facilement en habitation définitive ; beaucoup s'installent en France et finissent par se faire naturaliser.
Le fait se produit aussi pour les Piémontais, mais dans des proportions moins sensibles. D'ailleurs, alors que le mouvement Espagnol se précise et s’accentue toujours, le mouvement Italien, ainsi que le constatait M. Méline, au Congrès de la dépopulation des Campagnes en 1909(1), est en voie de décroissance marquée. L'Italie, devenue riche, multiplie ses efforts pour retenir ses enfants; l’annexion de la Tripolitaine va encore écarter de France beaucoup de ceuxci, et l’on peut prévoir l'arrêt presque complet de leur émigration dont le champ s’est déjà bien rétréci, puisque autrefois ils venaient jusque dans la Nièvre et qu’on ne les rencontre plus que dans les départements de Midi. La main-d'œuvre piémontaise, à un moment si précieuse, est en définitive un élément sur lequel on ne peut plus compter.
Salaires et manière de vivre
La grande force des immigrants, Italiens et Espagnols, réside dans la simplicité tout à fait primitive de leurs goûts et la modicité de leurs besoins, qui leur permettent de louer leurs services à des prix
(1) Réforme sociale, année 1909, vol. 2, p. 115.
très bas. Ils se contentent, pour logement, de véritables taudis, et leur menu est plus que frugal. Les Piémontais, que l’on a qualifiés, en raison de leur sobriété légendaire et de leur résistance à la fatigue, de « Chinois de l’Occident », sont particulièrement caractéristiques à cet égard.
L'été, ceux d’entre eux qui ne trouvent pas de travail, dressent souvent sur la plage de vrais campements de bohémiens et se nourrissent de poissons qu'ils pêchent à la traîne. On comprend dans ces conditions qu ils aient pu, par exemple, entreprendre à O0 fr. 30 le mètre des travaux de nivellement pour lesquels le propriétaire aurait oftert 0 fr. 35 et dont les Français demandaient 0 fr. 50. La lutte pour ceuxci, habitués à une existence plus confortable, n’est vraiment pas possible. Jls n'y trouvait pas leur compte; les Piémontais, au contraire, réalisent, à ce tarii, des économies et rapportent, dans leur pays, un certain pécule.
Les Espagnols, également sobres et peu difficiles, s’accommodent de salaires tout aussi médiocres; ils ont favorisé l’extension du travail à la tâche, très avantageux pour le propriétaire et s’adaptant admirablement à la culture viticole intensive d'aujourd’hui, mais par lequel les faibles se trouvent sacrifiés. Par lui — et, dans beaucoup de localités du Languedoc, cette transformation a pris les propor-
tions d'un vrai malheur — les feinmes et les enfants, autrefois chargés presque exclusivement du travail facile et familial de la cueillette du raisin, ne trouvent plus à s’employer.
Valeur et rendement de travail.
Les Piémontais, très résistants et très courageux, acceptent les besognes les plus rudes ; plus terrassiers que vignerons, ils se chargent spécialement de nivellement, de drainage, de curage de fossés d'irrigation, travaux qui répugnent à nos ouvriers français, surtout aux salaires réduits qu'acceptent les Piémontais. Ils rendent donc de très grands services à l’agriculture et en particulier à la viticulture languedocienne.
Les Espagnols au contraire s'occupent des vendanges. Ils travaillent souvent par équipes sous la conduite d'un maréhandeur. Celui-ci prend lengagement, vis-à-vis du propriétaire, de fairé rentrer chaque jour une quantité déterminée de raisin, sous la sanction d’une assez forte amende par journée de retard, mais les garanties qu'il offre à ses employeurs ne sont pas toujours très sérieuses. Quoi qu'ilen soit, ce mode de travail satisfait les viticulteurs, d'autant plus que le chef d'équipe prend généralement un grand ascendant sur ses hommes et peut user de cette autorité pour apaiser les conflits ; les chances de grèves s’en trouvent diminuées.
Il faut ajouter que, pour certains travaux particulièrement délicats qu’exige la culture de la vigne, les étrangers, quels qu'ils soient, se montrent très sensiblemént inférieurs; ces travaux restent encore confiés, très généralement, aux ouvriers du pays.