‹ Les Mille et un jours (volume 2)Chapitre 16 sur 31 · liiieut de belles jeu · texte numérisé non relu

liiieut de belles jeu

nes tilles aux grands }eux bleus, aux longues chevelures , aux seins éblouissants de blancheur.

lUles vinrent aiidevunt de nous, léjîères et i^nicieuses, nous salui^rent uns unrns et nous invilôrenl emeurer aupriVs d'elles.

milieu de cette almtisphi'^re de , mililiant nia femme, mes s et la sol niante de nos malpinrais volontiers fait halte dans leurs bras; mais TArabe, nne pïvnaiïl ]tar 11 manr. nfentratna vers le |*alais de Tehi'dad* Il était cnnstrnil avir un art et mw niagnili-

fKir

a 0 Ami lices.

•nfants

neurs .

ceucc ïniinagiualiles. iMille colonnes

^^wti:

dur sonlenaient les terrasses formées de cristaux de couleur; les balustrades dargent étaient incrustées dVmïeraudes et de saphirs. Au centre du palais il y avait un jardin enchanté; la terre, odorante eomnic le musc, pnrlatt iles fleurs et des fruits merveilleux. Trois rivières eu fais;uent le tour: dans Tune coulait du vin , dans Tautre de 1 eau de rose, et dans la troisième du miel. Au milieu du jardin s'élevait un pavillon dont ta votUe, formée d'une seule émeraude, abritait un troue iïar rouge incrusté de rubis et de perles. Sur le trône il y avait nu petit eolTre d*or. L'Arabe

.A BIOSQUÉE DE THEÏLOUN.

l'ouvrit; il contenait une poudre rougeàtre. Je dis : — Jetez cette poussière , et remplissons ce coffre avec ces pierreries. — Pauvre ignorant, me répondit-il, cette poussière, c'est la source des richesses du monde, c'esl le soufre rouge. Une parcelle suffit pour changer en or les plus vils métaux. Avec elle je construirai des palais, je fonderai des villes , j'achèterai la vie des hommes , les caresses des femmes , je me ferai prince et roi même si je le veux ; mais je ne pourrai prolonger ma vie d'un jour, ou effacer une heure de mon existence passée. Dieu seul est grand ! Dieu seul est éternel.

ENDANT qu'il parlait ainsi, je m'étais mis à ramasser les pierres précieuses et les perles ; j'en emplissais ma ceinture, mes poches et mon turban. — Malheureux ! s'écria-t-il , que fais-tu là? Tu vas attirer sur nous le courroux du ciel. Il ne nous est permis de toucher qu'à ce coffre; et si nous dérobions une feuille de ces arbres ou une pierre du sol, nous serions frappés de mort. Je vidai mes poches , bien à regret , et je suivis mon mattre , non sans tourner bien des fois la tète vers ces richesses incalculables. Il me prit par la main, pour traverser la ville , de peur que je ne me laissasse aller aux séductions de la beauté ou des richesses.

Nous sortîmes de la ville par le chemin où nous étions venus; nous ne revîmes plus le vallon funeste. Quand nous approchâmes de l'horizon de cristal, il s'ouvrit devant nous; mais lorsque nous l'eûmes franchi , nous cherchâmes vainement la plaine merveilleuse et la ville enchantée. Nous étions au bord du fleuve de mercure; nous traversâmes le pont. Nos chamelles broutaient l'herbe fleurie; et, ravi, j'allai vers la mienne comme vers un vieil ami. Après que j'eus resserré les courroies de nos selles, nous montâmes sur nos chamelles, et reprîmes bientôt le chemin de TÉgypte.

Nous fûmes trois mois pour arriver au Kaire ; pendant ce temps je subis encore bien des privations et des misères; ma santé était détruite, et je souffrais tous les maux; par une fatalité dont j'ignorais alors la cause, moi seul j*étais en butte aux accidents du voyage, tandis que mon compagnon, tranquille, bien portant et heureux, passait à travers les périls, défiait les tléaux et marchait dans la vie comme sur un tapis de velours et de soie. J'ai su depuis que tous mes malheurs venaient de la possession des clefs enchantées. L'Arabe m'avoua qu'il n'ijçnorait pas cette triste propriété, et que c'était pour s'y soustraire qu'il m'avait acheté. Je voulus alors rejeter les clefs maudites; mais il me dit : — La patience et la résignation peuvent seules user leur mauvaise intluence , et dans ton intérêt même il faut les garder et subir ta destinée.

Peu de jours après cette confidence, nous arrivâmes au Kaire. Je courus aussitôt vers ma maison : la porte en était ouverte et brisée, et les chiens errants y faisaient leur asile. Un voisin , qui m'entendit crier, ouvrit sa porte et me dit : — Hassan Abd-Allah, pourquoi vous êtes-vous en allé ainsi? Quelque temps après votre départ, il y a de cela cinq mois, les voleurs , sachant que vous étiez absent et qu'il n'y avait pas d'esclave mâle pour garder votre maison , vinrent la nuit ; ils maltraitèrent les femmes et enlevèrent ce que vous aviez laissé. Votre mère est morte quelques jours après des mauvais traitements qu'elle avait reçus; votre femme, se voyant dans la misère, se décida à aller à Alexandrie où habitait son frère. La caravane qu'elle suivait fut attaquée par les Arabes du désert, qui , furieux de la résistance de quelques hommes, ont tout massacré sans pitié. En apprenantces tristes nouvelles , je versai d'abondantes larmes. Je reprochai à l'Arabe d'être la cause première de tous mes malheurs. — Tout vient de Dieu et tout va vers Dieu, me dit-il ; puis, me prenant par la main, il m'entraîna. Le jour même, il loua un palais magnifique où il me força d'aller demeurer avec lui; pour me consoler, il me dit qu'il voulait partager avec moi les trésors de la science, et il m'apprit à lire dans le livre d'alchimie. Quand Tor manquait à ses coûteux caprices, il faisait apporter en secret plusieurs quintaux de plomb, et, le mettant en fusion , il y jetait quelques parcelles de soufre rouge, et à l'instant

LA MOSQUÉK DE THEÏLOUN. ill

ce vil métal se changeait en l'or le plus pur. Au milieu des trésors, j'étais maladif et malheureux; mon corps affaibli ne pouvait supporter le poids ni le contact des riches habits et des étoffes précieuses dont j'étais couvert. L'on me servait en vain les mets les plus délicats, les boissons les plus délicieuses, je n'éprouvais que du dégoût et de la répugnance pour tout. J'avais des appartements superbes, des lits de bois odorant et précieux, des divans de pourpre, et le sommeil ne fermait plus mes yeux. J'appelais la mort, et elle ne venait point.

Tout au contraire l'Arabe passait ses jours dans les plaisirs et les fêtes, et ses nuits étaient une anticipation des joies du paradis.

Les jardins de notre palais s'étendaient jusqu'aux bords du Nil. Ils étaient plantés des arbres les plus rares amenés k grands frais des Indes, de la Perse, de la Chine et des lies.

Des machines construites avec art élevaient Teau du Nil, et la faisaient retomber en gerbes fraîches et brillantes dans des bassins de marbre.

Au milieu des bosquets d'orangers et de citronniers auxquels se mêlaient les jasmins et les roses , il y avait des pavillons d'étoffes de soie brochées d'or, supportées par des piliers d'argent et d'or; des lampes brillantes entourées de globes de cristal laissaient échapper une lumière douce comme celle de la lune.

Là, chaque nuit, l'Arabe recevait de nouveaux convives, et il les traitait le plus magniQquement du monde. Pendant le repos, il les enivrait des vins les plus exquis, il leur faisait entendre des chants délicieux ; puis, quand leurs cœurs et leurs sens étaient ainsi préparés à la joie et à la volupté , il faisait passer devant leurs yeux éblouis des esclaves belles comme des houris achetées à prix d'or dans les bazars de la Syrie et de l'Egypte; et s'il voyait l'un de ses convives jeter un regard d'envie, sur l'une d'elles , il la prenait par la main , et la lui présenliint , il lui disait : — Seigneur, veuillez faire conduire chez vous votre esclave. Sa libéralité lui avait fait des amis de tous ceux qui l'approchaient; et ils l'appelaient le Grand , le Magnifxiue.

i^M smu

II venait parfois me visiter dans le pavillon où mes sûtiflVances nie Ibrçaienlà vivre solitaire. Un matin il arriva après nne nuit de plaisir, la télé encore échauffée par le vin , h face rouge et les yeux brillant d'un feu étrange. Il s* assit près de moi, et, me prenant par la main, il se mit a chanter :

«f Pour ](}$age il n*cst i|uejoie dam la vie*

H L'eau fraîche des ruisseaux , et le vin, te nectar qua donne In vij^nc, les fcuïi^ de la

terr** Jl^s l)ioduit'ide la mer, les merveiltestïu ciel, tout esta lui, et Dieu a eré^ la

lieaiité pour iion plaisir ei son tionheur encemoniie. K Kinpioyoïis Teaii pour la prière , et le vin pour les i'Heal it Jeune tille, verse-moi du vin;i'en \ùu% boire jusqu'à |jertlre la raison. BoL«i d*abord ;

tes lèvres parfumeront ma coupe, « Bois &ans crainlrf ; noirs n'avous |Mîur témoins que les orangers qui jetïent leurs

parfums aux venls, et les ruisseaux qui fuient. « Chante ^ôjenrie fille! el que riiacuiouie il** la voix charme uion oreille cl nioti

cŒur, « Les ro&signoîs jaloux seront muets, te Chante f chante &ans crainte, mol seul l*écoute,el tu n*entendras d'autre bruîl qUD

celui des roses qui s^'oijvrenl, et le Ijaltemeul de mon cœur. « 0 jetme iille! laisse touiber ton voile ; &eul je suis avec toi , el nous n'aurons fiour

témoins de nos plaisirs que la lune et ses tompa^ut^s. K fuisse-moi baiser ton front , ô ma liouri î « t^ilsse-mni baiser la boni lie el les yeux . ei ton st in blan^ couune la rieip\

LA MOSQUÉE DK TliEÏLOUN. 913

« Que crains-tu? Nous n'avons pour témoins que les jasmins et les roses.

ic 0 ma vie! 6 mon âme ! viens dans mes bras, et des tiens forme autour de moi une

chaîne vivante.

4c Nos cœurs unis vont s*embraser d^amour ; mais , avant tout , baisse ton voile, car hi\

nous voyait, Dieu serait jaloux. »

En Pinissant ces mots, l'Arabe ferma les yeux, pencha la tête sur sa poitrine et parut s'endormir. J approchai de lui ; son souffle avait cessé : il était mort comme un prédestiné.

Voyant que tout secours serait inutile, je commençai par fouiller ses poches, sa ceinture et son turban dans Tespoir d'y trouver les clefs de la fortune et de la sagesse. Je ne les trouvai pas. Alors , malgré mon état et Scins perdre de temps , je saisis le coffre qui contenait le livre d'alchimie et le soufre rouge, et pensant que je pouvais à bon droit m'en regarder comme le légitime propriétaire, je le portai secrètement dans mon ancienne maison, (|ue j'avais fait relever et garnir de meubles.

Retournant ensuite au palais comme j'en étais sorti , je me mis à crier et appeler du secours ; les esclaves et les serviteurs accoururent. J'envoyai chercher tous les médecins, même celui du calife. Ils déclarèrent que l'étranger était mort par la volonté de Dieu. J'ordonnai alors ses funérailles.

Son corps fut lavé dans des eaux odoriférantes; on ferma soigneusement avec du coton parfumé toutes les ouvertures naturelles, on répila, on peignit avec soin sa barbe, on teignit ses sourcils; on rasasa tète comme pour une fête ; puis, revêtu de ses plus riches habits, on lemit à découvert dans un cercueil de bois d'aloès incrusté d'or. Un tissu merveilleux qui avait été fabriqué pour un prince persan servit à le recouvrir. Cinquante serviteurs, tous revêtus d'habits de deuil, portèrent tour à tour le cercueil sur leurs épaules, et tous les bons musulmans qui passaient s'empressaient d'y aider, ne fût-ce qu'en y portant la main.

Un nombre considérable de femmes payées à cet eflet suivaient en jetant des cris plaintifs.

Les gardiens de la mosquée chantaient les versets sacrés, et la foule répétait : — Dieu est Dieu ! Il n'y a que Dieu ! Lui seul est éternel.

Accompagné des nombreux amis que l'Arabe s^ètait faits par sa gé-

ÏI4 LKS MILL» ET UN JOURS.

liérosilé, j'allai jusqu'au cimetière , au sud de la ville et près de la porte de Bab-el-Masr (la porte de la Victoire); là, je donnai une bourse d'or à un architecte habile et lui commandai d'y construire uu tombeau.

Revenu au palais, je dus présider le repas des funérailles. Ce pénible devoir n'était pas rempli , que je vis arriver les officiers du calife , qui , par son ordre , venaient s'emparer des richesses que contenait le palais, et dont il héritait comme provenant d'un étranger. Je fus chassé, et je sortis n'emportant en apparence que mes habits, mais possesseur en réalité d'un trésor inestimable.

Retiré dans ma maison , je résolus d'y vivre tranquille et ignoré. Je passais mes jours à étudier la science, et je ne faisais usage du soufre rouge que pour répandre en cachette quelques bienfaits. Un voisin curieux et jaloux monta par la terrasse et me surprit une nuit que j'opérais la transmutation. Il le dit a sa femme; qui le répéta au bain , et le lendemain lout le monde au kaire savait mon secret.

Le bruit en vint aux oreilles du calife Theïloun. Je fus mandé devant lui, et il me dit qu'il savait que je possédais le secret de la vraie science, et que si je voulais l'en faire jouir, il me comblerait d'honneur et me ferait asseoir près de lui. Je refusai à l'impie la faveur insigne que Dieu lui déniait. Transporté de colère , le prince me fit charger de chaînes et jeter dans un sombre cachot; puis, ne pouvant pénétrer le secret de la transmutation , il mit le coffre et le livre sous la garde d'un homme sur la fidélité duquel il pouvait compter, espérant, des souffrances, l'aveu de mon secret.

J'ai vécu ainsi quarante années. Par l'ordre de mon persécuteur, mes geôliers me faisaient endurer toutes sortes de privations et de tortures. Je n'ai su sa mort que par Tallégement de mes peines.

Ce matin , en m'agenouillant sur la terre pour faire ma prière, je trouvai sous ma main un corps étranger et dur. Je regardai : c'étaient les clefs fatales que j'avais enterrées sous le sol. Elles étaient si usées par la rouille et l'humidité, qu'elles tombèrent en poussière ; alors j'ai pensé que Dieu avait pitié de moi , et que mes maux allaient Qnir par la mort ou par la délivrance. Quelques instants après, vos officiers vinrent me chercher.

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Maintenant J Ô roi ! ajouta le vieillard , j'ai assez vécu , puisque j'ai pu approcher dti plus juste et du plus grand de tous les monarques.

Molianimed , joyeux d'avoir accompli un acle de justice , remercia ïiussi le ciel de lui avoir procuré uo pareil trésor ; voulant ensuite en éprouver la réalité , il fit jeter et mettre en fusion dans de vastes chaudières mille quintaux de plomb j puis y ayant mêlé quelques parcelles de soufre l'ouge et prononçant les paroles magiques que lui dicta le vieillard , il changea ce vil métal en oi' pur.

Pour se rendi'e agréable à Dieu, le calife résolut d'employer ce trésor à la construction d'une mosquée plus belle que toutes celles qui étaient au monde. Il fit venir des architectes de tous les pays voisins, il leur dit de tracer le plan d'un vaste édifice , sans s arrêter aux difficultés de l'exécution , ni à Fidée des sommes d'argent qu'il pourrait coiVter.

Les architectes tracèrent un carré immense dont chaque face était tournée vers l'un des quatre points principaux du ciel. Dans chaque angle ils placèrent une tour d'une hauteur prodigieuse et d'une pro-

poiiion admirable ; leur sommet était couronné d'une galerie et d'un dôme couvert de cuivre doré.

Sur chaque face de l'édiQce ils élevèrent mille pilastres qui supportaient des arceaux d'une courbe élégante et solide , et ils y établirent les terrasses, dont les balustrades étaient d'or et merveilleusement travaillées. Au centre de l'édiQce ils élevèrent un pavillon immense dont la construction était si légère et si élégante, qu'on eût pu croire qu'il était posé entre le ciel et la terre. La voûte fut enduite d'émail couleur d'azur, et parsemée d'étoiles d'or.

Des marbres les plus rares formèrent le pavé, et la mosaïque des murs fut faite de jaspe, de porphjre, d*agates, de nacre perlée, de saphirs, de rubis et d'autres pierres plus précieuses encore.

Les piliers et les arceaux furent couverts d'arabesques et de versets du Koran sculptés et peints. Le bois ne fut point employé dans la construction de ce merveilleux édifice , ce qui le rendit indestructible par le feu.

Mohammed mit sept ans à élever cette mosquée célèbre, et il y dépensa deux millions de dinars.

Quoique déjà vieux , Hassan Âbd-Âllah avait recouvré sa santé et ses forces; il vécut honoré de l'amitié du calife, et mourut doucement à l'âge de cent années.

La mosquée construite par le calife Mohammed se voit encore au Kaire, et c'est la plus ancienne, la plus vaste et la plus belle des mosquées de cette vaste cité (1).

(l) Cette série de contes est traduite de Tarabe par M. Sainte-Croix Pajol.

939 S)3 ÎLÛ IPâ3SQ3â[B:â a»ii!B^Î33.

^IX LES MILLL t:T UN JOUKS.

fail nailre dans vos États, et que les autres s'applaudissent d'avoir quitté leur patrie pour venir rci vivre sous vos lois.

Haroun fut piqué de ces paroles. Il regarda fièrement son vizir et lui demanda s'il connaissait quelqu'un qui lui fût comparable en générosité. — Oui, seigneur, répondit Giafar. Il y a dans la ville de Basra un jeune homme appelé Aboulcassem. Quoique simple particulier, il vit avec plus de magniûcence que les rois, et sans en excepter Votre Majesté, aucun prince du monde n'est plus généreux que lui.

Le calife rougit à ce discours , ses yeux s'enflammèrent de dépit. — Sais-tu bien, dit-il, qu'un sujet qui a l'audace de mentir devant son mattre mérite la mort? — Je n'avance rien qui ne soit véritable, repartit le vizir. Dans le dernier voyage que j'ai fait à Basra, j'ai vu cet Aboulcassem, j'ai été chez lui ; mes yeux, quoique accoutumés à vos trésors, ont été surpris de ses richesses, et j'ai été charmé de ses manières généreuses. A ces mots, l'impétueux Haroun ne put retenir sa colère. — Tu es bien insolent, s'écria-t-il, de mettre un particulier en parallèle avec moi ! Ton imprudence ne demeurera pas impunie. En disant cela, il fit signe au capitaine de ses gardes d'approcher, et il lui commanda d'arrêter le vizir Giafar. Ensuite il alla dans l'appartement delà princesse Zobéide, sa femme, qui pâlit d'eflfroi en lui voyant un visage irrité.

— Qu'avez-vous, seigneur? lui dit-elle. Qui peut causer le trouble qui vous agite? Il lui apprit ce qui venait de se passer, et il se plaignit de son vizir dans des termes qui firent comprendre à Zobéide jusqu'à quel point il était en colère contre ce ministre. Mais cette sage princesse lui représenta qu'il devait suspendre son ressentiment et envoyer quelqu'un à Basra pour vérifier la chose ; que si elle se trouvait fausse, le vizir serait puni ; qu'au contraire , si elle était véritable, ce qu'elle ne pouvait penser, il n'était pas juste qu'on le traitât comme un criminel.

Ce discours calma la fureur du calife. — J'approuve ce conseil, madame, dit-il à Zobéide, et j'avouerai que je dois cette justice à un ministre tel que Giafar. Je ferai plus, comme la personne que je chargerais de cet emploi pourrait par aversion pour mon vizir me faire un rapport peu fidèle, je veux aller à Basra et m'informer moi-même de

HISTOIRE D AUOILCASSËM. 219

la vérité. Je ferai connaissance avec ce jeune homme dont on me vante lagénérositè : si Ton m'a dit vrai, je comblerai de bienfaits Giafar, loin de lui savoir mauvais gré de sa franchise; mais je jure qu'il lui en coûtera la vie s'il m'a fait un mensonge.

Aussitôt qu'Haroun eut pris cette résolution, il ne songea plus qu*à Texécuter. Il sortit une nuit secrètement de son palais. 11 monte à cheval et se met en chemin sans vouloir que personne le suive, quelque chose que lui pût dire Zobéide pour l'engager k ne point partir tout seul. Étant arrivé k Basra, il descendit au premier caravansérail qu*il trouva en entrant dans la ville, et dont le concierge était un bon vieillard. — Mon père, lui dit Haroun, est-il vrai qu'il y a dans cette ville un jeune homme appelé Aboulcassem , qui surpasse les rois en magnificeDceeten générosité? — Oui, seigneur, repartit le concierge ; quand j'aurais cent bouches et dans chacune cent langues, je ne pourrais vous conter toutes les actions généreuses qu'il a faites. Comme le calife avait besoin de repos, il se coucha aprésavoir pris({uelque nourriture.

Il sortit le lendemain de grand matin et alla se promener dans la ville jusqu'au lever du soleil. Alors s'approcliant de la boutique d'un tailleur, il demanda la demeure d'Aboulcassem. — Hé ! de quel pays arrivez-vous? lui dit le tailleur. Il faut (pie vousnesoyez jamais venu à Basra, puisque vous ne savez pas où demeure le seigneur Aboulcassem : sa maison est plus comme que le palais du roi.

Le calife répondit au tailleur: — Je suis étranger, je ne connaispersonne dans cette ville, et vous m'obligerez si vous voulez me faire conduire chez ce seigneur. Aussitôt le tailleur ordonnaà un de ses garçons de le mener à l'hôtel d'Aboulcassem. C'était une grande maison Italie de pierres de taille et dont la porte était de marbre jaspé. Le prince entra dans la cour, où il y avait une foule de domestiques, tant esclaves qu'affranchis, qui s'anmsaient à jouer en attendant les ordres de leur maître. Il aborda l'un d'entre eux et lui dit : — Frère, je voudrais bien que vous prissiez la peine d'aller dire au seigneur AImjuIcassem qu'un étranger souhaite de lui parler.

Le domestique jugea bien a l'air d'Haroun que ce n'était pas un homme du commun. Il courut en avertir son maître, qui vint jusque

dans la cour recevoir rétranjçer, qu'il prit par la main et conduisit dans une fort belle salle. Lii, le calife dit au jeune homme qu'il avait entendu parler de lui si avantajçeusement qu'il n'avait pu résister k l'envie de le voir. Aboulcassem répondit à son compliment d'une manière fort modeste, et après l'avoir fait asseoir sur un sofa, lui demanda de quel pays et de quelle profession il était, et où il Ic^eait à Basra. — Je suis un marchand de Bagdad , répondit l'empereur, et j'ai pris un logement dans le premier caravansérail que j'ai trouvé en arrivant.

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Kiî«iîT:^S5

Après quelques nioinenls de conversation, l'on vit entrer dans la salle douze pages blancs chargés de vases d'agate et de cristal de roche, enrichis de rubis et pleins de liqueurs exquises. Ils étaient suivis de douze esclaves fort belles, dont les unes portaient des bassins de porcelaine remplis de fruits et de fleurs, et les autres des bottes d'or où il y avait des conserves d'un gortt excellent.

Les pages fl rent l'essai de leurs liqueurs pour les présenter au calife. Ce prince en goûta, et quoique accoutumé aux plus délicieuses de tout l'Orient, il avoua qu'il n'en avait jamais bu de meilleures. L'heure de dîner étant venue sur ces entrefaites, Aboulcassem fit passer son convive dans une autre salle, où ils trouvèrent une table couverte des mets les plus délicats et servis dans des plats d'or massif.

Le repas fini, le jeune homme prit le calife par la main et le mena dans une troisième salle plus richement meublée que les deux autres, où Ton apporta une prodigieuse quantité de vases d'or enrichi» de pierreries et pleins de toutes sortes de vins, avec des plats de por-

HISTOIRE D'ABOULCASSEM. 2il

celaiue remplis de confitures sèches. Pendant que l'hôte et son convive buvaient des plus excellents vins, il entra des chanteurs et des joueurs d'instruments, qui commencôreiît un concert dont Haroun fut enchanté. — J'ai, disait-il en lui-môme , des voix admirables dans mou palais, mais il faut avouer qu'elles ne méritent pas d'entrer en comparaison avec celles-ci. Je ne comprends pas comment un particulier peut avoir assez de bien pour vivre si magnifiquement.

Tandis que ce prince était i)articuli(Vement attentif a une voix dont la douceur le ravisscait. Aboulcassem sortit de la salle et revint un moment après, tenant d'une main une baguette et de l'autre un petit arbre dont la tige était d'îirgent, les branches et les feuilles d'émeraudeset les fruirs de rubis. Il paraissait au haut de Tarbre un paon d'or bien travaillé et dont le corps étîiit rempli d'ambre, d'esprit d'aloès et d'autres senteurs. Il posa cet arbre aux pieds du calife, puis frappant de sa baguette la tète du paon, le paon étendit ses ailes et sa queue, se mit à tourner avec beaucoup de vitesse, et à. mesure qu'il tournait, les parfums dont il était plein en sortaient de tous ciV U?s et embaumaient toute la salle.

Le Cîilife ne pouvait se lasser de coiisidérer l'arbre et le paon , et il en témoignait encore son admiration lors({ue Aboulcassem les prit et les emporta fort brusquement. Haroun fut piqué de celte action et dit en lui-même : — Que veut dire ceci? Ce jeune homme, ce me semble, ne sait pas si bien faire les choses (jne je croyais. Il m'ôte cet arbre et ce paon quand il me voit occupé a les regarder. A-t-il peur que je le prie de m'en faire présent? Je crains que Giafar ne lui ait donné mal à propos le titre d'homme généreux.

Cette penséQ se présentait k son esprit , lorsque Aboulcassem rentra dans la salle , îiccompagné d'un petit page aussi beau que le soleil. Cet aimable enfant avait une robe de brocart d'or relevé de perles et de diamants. Il tenait dans sa main une coupe faite d'un seul rubis et remplie d'un vin couleur de pourpre. Il s'approcha du calife , se prosterna devant lui jusqu'à terre et lui présenta la coupe. Le prince avança la main pour la recevoir, et l'ayant prise il la porta à «i bouche; mais, ô prodige étonnant! après avoir bu, il s'aperçut, en la rendant au pajçr, qu'elle était encore toute pleine. Il la reprend aussitôt.

Ui LES MILLE ET UN JOURS.

et, l'ayant portée à sa bouche, il la vide jusqu'à la dernière goutte. Il la remet ensuite entre les mains du page, et à l'instant même il voit qu'elle se remplit sans que*personne verse rien dedans.

A cet objet merveilleux , la surprise d'Haroun fut extrême et lui fit oublier l'arbre et le paon. Il demanda comment cela pouvait se faire. — Seigneur,lui répondit Âboulcassem, c'est l'ouvraged'un ancien sage qui possédait tous les secrets de la nature. En achevant ces paroles , il prit le page par la main et sortit encore de la salle avec précipitation. Le calife en fut indigné. — Oh ! pour le coup, dit-il, ce jeune homme a perdu l'esprit. Il m'apporte toutes ces curiosités sans que je l'en prie ; il les offre à mes yeux, et quand il s'aperçoit que je prends le plus de plaisir a les voir, il me les enlève. Il n'y a rien de si ridicule ni de si malhonnête. Ah! Giafar! je vous apprendrai à mieux juger des hommes ! , .

Il ne savait que penser du camctère de son hôte , ou plutôt il commençait à n'en avoir pas bonne opinion , lorsqu'il le vit rentrer pour la troisième fois suivi d'une demoiselle toute couverte de perles et de pierreries, et plus parée encore de sa beauté que de ses ajustements. Le calife, à la vue d'un si bel objet, demeura saisi d'étonnement. Elle lui fit une profonde révérence et acheva de le charmer en s'approchant de lui. Il la fit asseoir. En même temps, Aboulcassem demanda un luth tout accordé. On lui en apporta un composé de bois d'aloès, d'ivoire, de bois de sandal et d'ébène. Il doima cet instrument à la belle esclave, quien jouasi parfaitement, qu'Haroun, qui s'y connaissait, s'ècriadans l'excès de son admiration : — 0 jeune homme, que votre sort est digne d'envie! Les plus grands rois du monde , le commandeur des croyants même , ne sont pas si heureux que vous.

D'abord qu'Aboulcassem remarqua que son convive était enchanté de la demoiselle, il la prit aussi par la main et la mena hors de la salle.

HlSTOtllR D'ABOULC4SSEM»

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A^^^ ©E hil une nouvelle morlidcaliou pour \v ^^■\ calife. Peu s'en fallut qu1l n'èclalat, /^ Vï "^T ^^ * *'^^*^ " ^*^ coiUraigui! , et son hole étant i^ ^ revenu dans le moment, ils continue -

j^/ ^p^^^^v rent à se réjouir jusqu'au couclier du ^p j ' soleil. Alors Haroun dit au jeune hooime ; — Ogéoéreux Aboulcasseni , je suis confus du iraitement que vous m'avez fait; permetlez-moi de me retirer el de vous laisser en repos.

Le jeune homme de Basra, qui ne voulait point le gêner, lui fit la révérence d'un air gracieux, el sans s'opposer à son dessein, le conduisit jusqu'à la porte de son hôtel, en lui demandant pardon de ne l'avoir pas reçu aussi magnifiquement qu'il le méritait,

— Je conviens^ disait le calife en retournant au caravansérail, que pour la magnificence, Abonlcassem est au-dessus des rois; mais pour la générosité, mon vizir n'a i>as raison de le mettre en parallèle avec moi, car, enfin, m'a-t-il fait le moindre présent? Je m© suis pourtant récrié sur la beauté de Tarbre, sur la coupe, sur le page et sur la demoiselle, et mon admiration tievait du moins feugager à m'offrir quelqu'une de ces choses. Non, cet homme-là n'aque de l'ostentation. Il se fait un plaisir d'étaler ses richesses aux yeux des étrangers. Pourquoi? Pour contenter seulement son orgueil et sa vanité. Dans le fond, ce n'est qu'un avare, et je ne dois point pardonner a Giafar de ni'avoir menti.

En faisant ces rôflexionssi désfigréables pour son premier ministre, il arrive au caravansérail. Mais quel fut son étonnement d'y trouver des tapis de soie, des tentes magnifiques, des pavillons, un grand nombre de domestiques, tant esclaves qu'affranchis, des chevaux, des

j24 LE:S MILLK bi I .\ JOUItS.

mulcts, lies tlmineaux, rl, outre lout lela, larhre et le paon, le page avecsacouiM», et la belle esclave avec son luth.

I^s domestiques se prostenK^renl devant lui, et la demoiselle lui présenta un rouleau de papier dc^ soie qu'il déplia et qui contenait ces mots : « 0 cher et aimable ccmvivc que je ne connais point, je n*ai peut-être pas eu \)out vous tous les égards que je vous devais. Je vous supplie d'avoir la bonté d'oulilier les fautes que j'ai commises en vous recevant, et de ne me jmis faire l'atfront de refuser les petits présents que je vous envoie. Pour l'arbre, le paon, le page, la coupe et l'esclave, ils étaient k vous déjà, puisqu'ils vous avaient plu, car une chose qui plaît à mes convives cesse d'être à moi et devient leur t)ropre bien. »

Quand le calife eut achevé de lirecettei lettre, il fut surpris de la libéralité d'Âboulcassem, et convenant alors qu'il avait mal juge de ce jeune homnn; : — Mille millions de bénédictions, s'écria-t-il, soient donnés àGiafar! Il est causeque je suis désiibusé. Ah! Haroun, ne te vante plus d'être le plusmaj^nitiqueet le plus généreux de tousles hommes ! un de? tes sujets l'emporte sur toi. Mais, ajoubi-t-il en se reprenant, comment un simple particulier peut-il fairede pareils présents 7 Je devrais bien lui demander où il a trouvé tant de richesses. Je confesse que j'nii tort de ne l'avoir point interrogé la-dessus. Je ne veux pas nven retourner ii Itiigdad sans avoir approfondi cette atTaire. Aussi bien il m'importe de savoir pour(|uoi, dans les l'étais qui sont sous ma puissance, il y a un homme qui mène une vie plus délicieuse que moi. 11 faut (jue je le revoie , et (jue je l'engage adroitement à me découvrir par quels moyens il a pu Faire une fortune si prodigieuse.

Impatient de satisfaire sa curiosité, il laissai dans le caravansémil ses nouveaux domestiques et retourna chez le jeune homme à l'heure môme, et se voyant seul avec lui : — 0 trop aimable Aboulcassem, lui dit-il, les présents (jue vous m'avez faits sont si considérables, que je crains de ne pouvoir les accepter siins abuser de votre générosité. Permettez que je vous les renvoie, et que, charmé de la réception que vous m'avez faite, j'aille publier à Bagdad votre magniiicenco et votre |)enchant généreux.

— Seigneur, lui rcjiondil le jeune homme d'un air mortifié, vous avez sans doute sujet de vous plaindre du malheureux Aboulcassem.

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11 faut que quelqu'une de ses actions vous ait déplu ^ puisque vous rejetez ses présents. Vous ne me feriez pas cette injure si vous étiez content de moi. — Non, répliqua le prince, le ciel m'en est témoin! je suis enchanté de votre politesse; mais vos présents sont trop précieux : ils surpassent ceux des rois, et si j'ose vous dire ce que je pense, vous devriez moins prodijçuer vos richesses et faire réflexion qu'elles peuvent s'épuiser.

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Aboulcassem sourit à ces {laroles et repartit au calife : Seigneur, je suis bien aise d'apprendre que ce n'est point pour me punir d'avoir commis quelque faute à votre égard que vous voulejf refuser mes présents; et pour vous obliger à les recevoir, je vous dirai que j'en puis faire tous les jours de semblables et même de plus grands, sans m'incommoder. Je vois bien, ajouta-t-il, que ce discours vous étonne, mais vous cesserez d'en être surpris, quand je vous aurai conté toutes les aventures qui me sont arrivées. 11 faut que je vous fasse cette confidence. En disant cela, il conduisit Haroun dans une salle mille fois plus ornée et plus riche que les autres. Plusieurs cassolettes trèsdouces la parfumaient, et l'on y voyait un trône d'or avec de riches tapis de pied. Haroun ne pouvait se persuader qu*il fût dans la maison d^un particulier; il croyait être chez un prince plus puissant que luimême. Le jeune homme le tit monter sur le trône, s'assit à ses côtés, et commença de cette manière l'histoire de sa vie :

Je suis fils d'un joaillier du Kaire, nommé Âbdelaziz. Il possédait tant de richesses, que, craignant d'armer contre lui l'envie ou l'avarice du sultan d'Egypte, il quitta son pays et vint sétablir k Basra,

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Oil il épousa la fille unique du plus riche marchand de la ville*

Je suis le seul fruit de ce mariage; de sorte que^ jouissant de tous les biens de mon pore et de ceux de ma mère après leur mort, j'avais une fortune très brillante. Maisj'ètaisfortjeune, j'aimais ladépense, et me voyant de quoi exercer mon humeur libérale, ou pour mieux dire ma prodigalité, je vivais avec tant de profusion, qu'en moins de deux ou trois ans mon patrimoine se trouva dissipé. -Alors, comme tous ceux qui se repentent de leur mauvaise conduite, je fis les plus belles réflexions du monde.

Après la figure que j'avais faite à Basra, je crus devoir en sortir pour aller traîner ailleurs des jours malheureux. Il me sembla que ma misère me serait plus supportable devant des yeux étrangers. Je vendis ma maison, le seul bien qui me restait; je me joignis à une caravane de marchands, avec lesquels j'allai à Moussel, ensuite à Damas, et traversant le désert d'Arabie et le mont Pharan, j'arrivai au Grand-Kaire.

La beauté des maisons et la magnificence des mosquées me surprirent; et me représentant tout à coup que j'étais dans la ville où Abdelaziz avait pris naissance, je ne pus m'empêcher de soupirer et de répandre quelques larmes. 0 mon père, disais-je en moi-même, si vous viviez encore et que, dans le lieu oii vous avez joui d'un sort digne d'envie, vous vissiez votre fils dans une situation déplorable, quelle serait votre douleur!

Occupé de cette pensée qui nfallendrissait, j'arrivai en me promenant sur les bords du Nil. J'étais derrière le palais du sultan. Il parut à une fenêtre une jeune dame dont la beauté me frappa :'je m'arrêtai pour la regarder. Elle s'en aperçut et se retira. Comme la nuit approchait et que je ne m'étais point encore assuré un logement, j'en allai chercher un dans le voisinage.

Je pris peu de repos; les traits de la jeune dame s'offraient sans cesse à mon esprit: je sentais bien que je l'aimais déjà. Plût à Dieu, disais-je, que je ne l'eusse pas vue où qu'elle ne m'eût point remarqué ! je n'aurais pas conçu pour elle un amour insensé, ou j'aurais eu le plaisir de la regarder plus longtemps.

Je ne manquai pas, le lendemain, de me rendre sous ses fenêtres

HISTOIRE D'ABOULCASSEM. î«7

dans l'espérance de la revoir; mais je fus trompé dans mon attente : elle ne se montra point. Cela m'affligea fort, sans pourtant me rebuter, car j'y retournai le jour suivant, et je fus plus heureux. La dame parut, et voyant que je la considérais avec attention : — Insolent, me dit-elle, ne sais-tu pas qu'il est défendu aux hommes de s'arrêter sous les fenêtres de ce palais? Retire- toi promptement. Si les officiers du suUan le surprennent en cet endroit, ils te feront mourir.

Au lieu d'être épouvanté de ces paroles et de prendre la fuite, je me prosternai le visage contre terre; puis m'étant relevé : — Madame, lui dis-je, je suis un étranger, j'ignore les coutumes du Kaire, et quand je les saurais, votre beauté m'empêcherait deles observer. — Ah! téméraire, s écria-t-elle , crains que je n'appelle ici des esclaves pour punir ton audace. En parlant de cette sorte, elle disparut, et je crus qu'indignée de ma hardiesse, elle allait effectivement appeler du monde pour me maltraiter.

Je m'attendais à voir venir fondre sur moi des gens armés; mais, plus touché de la colère de la dame que de ses menaces, j'étais insensible au péril où je me trouvais. Je regagnai lentement ma maison. Que cette nuit fut cruelle pour moi! Une ardente fièvre, causée par l'agitation de mon amour, vint échauffer mon sang et me causer d'affreuses rêveries.

Cependant l'envie de revoir la dame, et l'espérance d'en être regardé plus favorablement, quoique je n'eusse pas lieu de m'y attendre, calmèrent mes transports. Entraîné par ma folle passion, je courus encore le lendemain sur les bords du Nil et me plaçai au même endroit que les jours précédents.

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La jeune darne se montra d»^s qu'elle iii'apercul; mais elle avait rair si fier que j'en fus effrayé. — Quoi ! misérable, me Hit-elle, après les menaces que je l'ai raites, to peux revenir dansées lieux ! Fuis loin deee palais! Je veux bien f avertir encore par pitié que la |ierte esl certaine si tu ne disparais en ee moment. Qui peut te retenir? ajouta-t-elleun moment après, voyant que je ne m*en allais point. Tremble, jeune audacieux ! la foudre est prtHe à tomber sur toi.

A ce discours, qui sans doute aurait persuadé un homme moins épris que moi, au lieu île nf éloigner de la dame, je la regardai d*un air tendre et lui répondis : — Belle dame, croyez- vous qiVun malheureux qui s est laissé charmer et qui vous adore sans espérance puisse craindre la mort? Hélas! jaime mieux perdre la vie que de ne pas vivre pour vous, — Eh bien ! reprit-elle, puisque lu es si opiuiàlre, va pas-

riïSTOtnK D'ABOULCASSEM.

ser le reste de la journée ckiis ia ville, cl reviens celle nuil sous mes fenôlres. A ces mots elle tlisparul avec précipi talion et nie laissa rempli d'étonnemerit. tramnurel de joie.

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