I.'il
Si jnsque-la j'avais été rebelle au comniandenient rigoureux que la dame me faisait de m'en aller, vous pouvez bien penser que je m'y soumis alors fort volontiers : la nouvelle circonstanee qu'on y ajoutait en adoueissatl la rigueur. Dans l'attenle des plaisirs que je nie promettais, j'oubliais mes malheui's. Je ne dois plus, disais-je, nie plaindre de la lorlnne; elle me devient plus favorable qu'elle ne m'a été conlmire. Je me retirai chez moi, je fis appeler le barbier et je m'occupai à nie p^irer et à me parfumer.
Quand la nuit fut venue et que je jugeai qu'il «Hait temps d'aller où mon amour m'appelait, je m'y rendis dans Tobscurilé. J*î trouvai a une fenêtre de Fappartement de la dann* une «*orde suspendue; je m'en servis pour y moiifer* Je Iravorsai Himjx rbandnes pour gagnei
LES^ MILLB ËT UN JOUIiS.
une troisième qui était nuignifiquouient meublée et au milieu de laquelle il y avait un trône d'argent.
Je Qs peu d'attention aux meubles précieux et à toutes les choses mres qu'on y voyait : la dame seule attira mes regards. Âh! seigueuK, que d'attraits! Soit que la nature l'eût formée pour montrer aux hommes qu'elle sait, quand il lui plait, faire un ouvrage parfait, soit que, trop prévenu pour elle, mon imagination charmée dérobât ses défauts à mes yeux, je fus enchanté de sa beauté.
Elle me fit monter sur le trône, s'assit auprès de moi et me demanda qui j'étais. Je lui contai mon histoire avec beaucoup de sincérité. Je m'aperçus qu'elle l'écoutait fort attentivement; elle me parut même touchée de la situation où la fortune m'avait réduit, et cette pitié, qui marquait un cœur généreux, acheva de me rendre le plus amoureux de tous les hommes. — Madame, lui dis-je, quelque malheureux que je sois, je cesse d'être à plaindre, puisque vous êtes touchée de mes malheurs !
Insensiblement nous nous engageâmes dans un tendre entrelien, qu'elle soutint avec beaucoup d'esprit, et elle m'avoua que si j'avais été frappé de sa vue, de son côté elle n'avait pu se défendre d'avoir de l'attention pour moi. — Puisque vous m'avez appris qui vous êtes, poursuivit-elle, je ne veux point que vous ignoriez qui je suis.
HiiiTOinF. DE num.wR.
m s©uu
^E me tiomoie Dai (lane ; j ai prisiuiissaiin*
rians la ville do Damas. Mon père était nil des vizirs du prince qni y repue anjonrdliin el s*appelail lîehrnnz.
Comme la gloire de son nuiître et le bien de l'Ëlal faisaient la règle de tontes ses actions, d eut pour ennemis tous ceux qui avaient d'autres principes, et ces ennemis le per N dirent dans Tesprit du roi. L'iu-
fortune Itehrouz, api'ès jilusieurs années de service, fut écarté de la cour. Il se retira dans uiu* maison entourée de vasles jardins qu'il avait aux portes de la ville, où il se donna tout entier a mon éducation. Mais hélas! il n'eut pas le plaisir de recueillir le fruit de ses peines, il mourut que je n'étais pas encore sortie de Ten fanée.
Ma mère ne le vit pas plutôt morl, qu'elle fit de Targent comptant de tous ses effets, et cette misérable fennne, après m'a voir vendue à un marchand *resclaves, |>artit pour les Indes avec un jeune homme quVIle aimait. Cepeullant le marchand d'esclaves m'amena au Kaii'c avec plusieurs autres iilles qu'il avait achetées. Il nous habilla toutes magnifiquenteut, et quand il nous crut en état d'être présentées au snltauiriïgypte, il nous conduisit dans ce palais et nous fit entrer dans une grande salle où le sidtan était assis sur son trône.
Nous passâmes toutes, l'une après raulre, devant ce prince, qui parut charmé de ma vue. Il descendit de son trône, et s'étant approché demoi :^Qu'elle est bien faite! s'écria-t-il. Quels yeux! quelle i>ouche!
iSi LBS MILLE ET UN JOURS.
Mon ami^ dil-il au marchand, depuis que tu me vends des esclaves, tu ne m'en as jamais amené une de la beauté de celle-ci. Non, rien n'est comparable à cette jeune personne. Demande ce que tu voudras pour elle; je ne puis assez te payer un objetsi charmant. Enfin le prince, transporté de joie et déjà fort amoureux, lit donner une grosse somme au marchand et le renvoya avec ses autres esclaves. Il appela ensuite le chef de ses eunuques : — Keydkabir, lui dit-il, conduis ce soleil dans un appartement séparé. Keydkabir obéit et m'amena dans celui-ci, qui est le plus riche du palais. Je n'y fus pas plutôt rendue, que plusieurs esclaves, jeunes et vieilles, y entrèrent. Les unes m'apportèrent des habits magnifiques , des rafraîchissements, et les autres vinrent avec des luths dont elles jouèrent assez bien. Elles me dirent toutes qu'elles m'étaient envoyées par le sultan ; que ce prince les destinait à me servir, et qu'elles n'épargneraient rien pour s'en acquitter à mes désirs.
Je reçus bientôt une visite du sultan. 11 me déclara son amour dans les termes les plus vifs, et les réponses naïves que je faisais à des discours si nouveaux pour moi, au lieu de déplaire à ce prince, irritaient sa passion. Enfin me voilà devenue sultane favorite. Toutes les esclaves qui se croyaient assez belles pour mériter ma place, en furent très-jalouses, et vous ne sauriez vous imaginer tous les moyens qu'elles mettent en usage depuis trois ans pour me détruire. Mais je me tiens si bien sur mes gardes, que leur malice a été inutile jusqu'ici. Ce n'est pas que je sois contente de mon sort, car je ne puis aimer le sultan, et je ne suis point assez ambitieuse pour être éblouie des honneurs qu'on me rend ; je suis seulement piquée de tous les efforts que mes rivales font pour me perdre, et je veux qu'elles en aieut le démenti. Vous devez pardonner cela à une femme.
Leurs chagrins, poursuivit-elle, me font donc plus do plaisir que l'amour du sultan. Il faut pourtant avouer que ce prince est aimable; mais, ^it qu'il ne dépende pus de nous d'aimer, soit que la conquête demon cœur vous fût réservée, vous êtes le premier homme qui se soit attiré mes regards. Pour répondre à un aveu si obligeant et qui me semblait le prix de ma bonne fortune, je promis à la jeune dame un amour immortel, et je la pressai de ne pas différer plus longtemps
moil bonheur. Mes discours passionnés rattendrireot : mais la forlune se [ilaît a presenter aux nialheureux des espérances trompeuses, et mon aslre eniiemi n avait |nis encore répandu sur moi toute sa mauvaise iniluence. Dans te uiomenlque la belle Dardant^ rendue iiu\ pressantes instances de ma tendresse, allait combler mes désirs, on vint frappera la porte de la chambre assez rudement. Nous en fûmes effrayés 1 un el Tautre, — 0 ciel ! me dit la dame tout bas, on m II trahie. Nous sommes perdus: c'est le sultan lui-même !
^1 la corde dont je m'élais servi pour
monter eût été attachée à une fenêtre
de la chambre où nous étions^ j'aurais
pu facilement me sauver; mais elle était
a une fenêtre de la chambre même où
se trouvait alors le sultan. De sorte
■^K,,, *^^^y prenant le seul parti
qui me restai t, je me cachai
sous le trêne, et Dardanéalla
ouvrir la jxirte.
Le sultan, suivi de plusieurs eunuques noirs qui portaient des flambeaux^ entra d' un ai r furieux : — Malheureuse! s'écrîa-t-ilj quel boni me est ici avec toi? On en a vu oionler un à une fenêtre de cet appartement, et la corde y est encore attachée! La dame demeura interdite a ces paroles* Elle ne put répondre un seul mot, et ipiand elie aurait osé payer de hardiesse, son effroi ne la condamnait que trop. — Qu'on cherche partout, ajouta le sultan, et que le téméraire n'échappe pas à ma ven- T. I. a*»
geance ! Les eunuques obéirent. Us m'eurent bientôt découvert. Ils m'arrachèrent de dessous le trône et me traînèrent jusqu'aux pieds de leur mattre, qui me dit : — 0 misérable , quelle est ton audace ! La ville du Kaire n'a-t-elle point assez de femmes pour toi, et ne devais-tu pas respecter mon palais !
Je n'étais pas moins épouvanté que la favorite. Peu s*en fallut même que je ne tombasse évanoui. Je crois que si la même aventure vous arrivait à Bagdad , et que vous vous trouvassiez surpris par le grand Haroun-al-Raschild dans son sérail (pardonnez-moi , seigneur, cette réflexion), vous ne seriez peut-être pas dans un autre état. Je n'eus donc pas la force de parler. J étais à genoux devant le sultan, et je n'attendais que la mort. Ce prince tira son sabre pour me la donner; mais dans le temps qu'il m'allait frapper, il arriva une vieille dame mulâtre qui l'en empêcha. — Qu'allez- vous faire, seigneur ! lui dit-elle : ne frappez point ces misérables, ne souillez pas votre main d'un sang si abject. Us sont indignes même que la terre reçoive leurs cadavres, puisqu'ils ont eu l'insolence, l'un de vous manquer de respect, et Tautre de vous trahir. Ordonnez, qu'on les jette tous deux dans le Nil, et qu'ils servent de pâture aux poissons. Le sultan suivit ce conseil, et les eunuques nous précipitèrent dans le Nil par les fenêtres d'une tour dont ce fleuve battait les murs.
Quoique étourdi de ma chute, comme je sais fort bien nager, je gagnai le rivage opposé au palais. Échappé d'un si grand péril, je rappelai le souvenir de la jeune dame, que la peur de mourir m'avait fait oublier, et l'amour, à son tour, triomphant de la crainte de la mort, je rentrai dans le Nil avec plus d'ardeur que je n'en étais sorti; j'en suivis le cours en nageant, et autant que l'obscurité de la ooît me pouvait permettre de distinguer les objets, je tâchais de découvrir sur l'eau le corps de la dame infortunée dont je causais la» perte; mais je ne l'aperçus point, et sentant que mes forces commençaient à s'affieiiblir, je fus obligé de regagner la terre pour conserver une vie que j'exposais inutilement.
Je ne pouvais douter que la favorite n'eût perdu la sienne,, et j'étais inconsolable d'avoir sa mort à me reprocher. Je pleurais amèrement. Hélas! disais-;je, sans moi, sans mon funeste amour, Dardané,
HISTOIRE DK DARDANÉ.
la belle Dartlané vivrait encore! Hé ! pourquoi suis-je venu au Kaire? Pourquoi, n'ignorant pas que les malheurs sont contagieux, ai-je rechcrclié la tendresse d'une si charmante personne! Pénétré de douleur de me voir la cause de son infortune, et le séjour du Kaire me devenant odieux après cette aventure, je pris la route de Bagdad,
Après quelques jours de chemin, j'arrivai un soir au pied d'une montagne, derrière laquelle il y avait une assez grande ville. Je m'assis au bord d*uii ruisseau pour me reposer, et je résolus de passer la nuit en cet endroit. Le sommeil se rendit maître de mes sens, et déjà les premiers rayons du jour étaient prêts à paraître lorsqnej'entendis a quelques pas de moi des plaintes et des gémisscTnents qui me réveillèrent. Je prêtai nne oreille attentive, et il me sembla que ces plaintes étaient d\jne femme qn'oïi mallrailait. Je me levai aussitôt, L*l m*avanranl du côté qu'elles partaient, j'aperçus un homme qui faisait une fosse avec une pioche.
iae LKS MILLK ET UN JOLIIS.
Je me cachai liaiis uii buisson pour Tobserver. Je remarquai qu'ayant fait la fosse, il mit dedans quelque chose qu'il couvrit de lerre, et qu'ensuite il s'en alla. Le jour étant venu presque dans le moment, je m'approchai pour voir ce que c'était. Je remuai la terre et trouvfii un grand sac de toile tout ensanglanté, dans lequel il y avait une jeune iille qui paraisssiit rendre les derniers soupirs. Ses habits, quoique couverts de siing, ne laissèrent pas de me faire juger que ce devait être une personne de qualité. Quelle cruelle main , m'écriai-je, saisi d'horreur et de compjission, quel barbare a pu maltraiter cette jeune pcrsoime? Le ciel veuille punir cet assassin !
U\ dame, que je croyais sans connaissance, entendit ces paroles et me dit : — 0 musulman, sois assez charitable pour me secourir! Si tu aimes ton créateur, donne-moi une goutte d'eau pour apaiser la soif qui me dévore et pour soiihiger ma vive douleur. Je courus aussitôt à la fontaine et remplis mon turban d'eau, que je lui portai. Elle en but, et puis ouvrant les yeux elle me regarda.
0 jeune homme, me dit-elle, qui viens si il propos à mou secours, tache d'arrêter mon siing! Je ne crois pas mes plaies mortelles. Sauve-moi la vie, tu ne t'en repentiras pas.
Je déchirai mon turban et une partie de ma veste, et quand j*6us bandé ses plaies : Pousse la charité jusqu'au bout, me dit-elle: portemoi dans la ville et me fais panser. — Belle dame, lui répondis-je, je suis un étranger, je ne connais personne dans cette ville. Si l'on me demande par quelle aventure je me trouve chargé d'une Bile assassinée, que faudra-t-il que je réponde? — Dis que je suis ta soeur, repartit-elle, et ne te mets point en peine du reste.
Je pris la dame sur mon dos. Je la portai dans la ville et j'allai loger dans un caravansérail où je lui fis préparer un lit. J'envoyai chercher un chirurgien, qui la pansa et qui assura que ses blessures n'étaient pas dîingereuses. En effet, elle fut guérie au bout d'un mois, l^endant qu'elle était convalescente , elle demanda du papier et de l'encre. Elle écrivit une lettre, et me la mettant entre les mains: Va, me dit-elle, au lieu où s'assemblent les marchands; demande Mahyar, présente-lui ma lettre, prends ce qu'il te donnera et reviens.
Je fus au bazar pui ier la lettre à Mahyar. M la lut avec beaucoup tratteritiou, la baisa fori respectueusement et la mit sur sa t«>le. Il lira ensuite deux grosses bourses pleines de sequins d'or, qu'il me donua* Je les pris tit revins trouver lu dame, ((ui me chargea de louer une maison. J'en louai une et nous y allâmes tous deux lojj^er. SitAt qui; nous y luuïes arrivés, elle écrivit une seconde lettre à Mabyar, qui me donna quatre bourses remplies de pièces d'or* Jachetai, par ordre de la dame, des habits pour elle et pour moi^ avec quehjues esclaves pour nous servir*
Je passais dans le quarliei* pour frère de la dame , et je vivais avec elle comme si je Tousse clé vèrilalilement, quoitjue ce fût uire fort belle personne. Dardané occupait sans cesse ma pensée, et loin de me livrer a de nouvelles amours, je voulus plus d'une fois quitter la itame , mais elle me priait de ne la point abandonner. Attends, jeune