‹ Les Mille et un jours (volume 2)Chapitre 20 sur 31 · TO · texte numérisé non relu

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Le calife admira la constance du fils d'Ahdelaziz, mais ill'exhorta à faire tous ses efforts pour vaincre une passion chimérique. 11 lui fit de nouveaux remerciements de la réception qu'il lui avait faite. Après cela, s'en étant retourné au caravansérail, il reprit le chemin de Bagdad avec tous les domestiques, le page , la belle esclave et tous les présents qu'il avait reçus d' Aboulcassem.

Deux jours après le départ de ce prince, le vizir Aboulfatah ayant entendu parler des présents magnifiques qu'Aboulcassem faillit tous les jours aux étrangers (|ui l'allaient voir, et d'ailleurs étonné de

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Vexactitudo avec laquelle il lui payait, aussi bieu qu'au roi et au lieutenant de police, les sommes promises , n'^solut de ne rien épargner pour découvrir où pouvait ôlre ce trésor où il puisait tant de richesses, (le ministre élait un de ces méchants honunes à qui les plus grands crimes ne coûtent rien quand ils veulent se satisfaire. Il avait une fille de dix-huit ans (Kune beauté ravissante. Elle s'appelait Balkis. Elle avait toutes les bonnes qualités du cœur et de Tesprit. Le prince Aly, neveu du roi de Basra, raimuitéperdument. Il Tavait déjà demandée ùson père, et il devait bientùt Tépouser.

Aboulfatah la fil venir dans son cabinet et lui dit : — Ma fille, j'ai besoin de vous. Je veux que vous vous pariez de vos plus beaux ajustements et que vous alliez cette nuit chez Aboulcassem. Il s'agit de lui plaire, il faut que vous mettiez tout en usage pour charmer ce jeune homme et l'obliger k vous découvrir le trésor qu'il a trouvé. Balkis frémit à ce discours et fit voir par avance sur son visage rhor^ reur qu'elle avait pour la démarche qu'on exigeait de son obéissance. — Seigneur, répondit-elle, que proposez-vous à votre fille! Songezvous à quel péril vous voulez l'exposer? Considérez la honte dont vous allez la couvrir, la tache que vous imprimez a votre honneur et le sensible outrage que vous ferez au prince Aly en le privant du prix qui flatte peut-être le plus sa tendresse. — J'ai fait toutes ces réflexions, répliqua le vizir, mais rien ne peut me détourner de ma résolution, et je Vous ordonne de vous préparer k m'obéir. La jeune Balkis fondit en pleurs k ces paroles. — Au nom de Dieu, mon père! s'écria-t-elle, ne me forcez pas vous-même a vous déshonorer. ÉtoufiFezce mouvement d'avarice qui vous porte a dépouiller un homme d'un bien qui ne vous appartient pas. Laissez-le jouir en paix de ses richesses, au lieu de chercher k les lui ravir. — Tais-toi, fille insolente! dit le vizir en i^olère; il te sied bien de blâmer mes desseins. Ne me réplique pas davantage. Je veux que tu ailles chez Aboulcassem, et je jure que si tu reviens sans avoir vu son trésoi-, je te plongerai un poignard dans le sein !

:Baikis, se vo>ant dans la triste nécessité de faire uuq démarche si périlleuse, se retira dans son appartement accablée de tristesse, appela ses femmes, prit de riches habits efKe para de pierreries, sans toute-

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fois prêter à ses charmes tout ce que Tart y pouvait ajouter; mais il ifen ébiit pas besoin : sa beauté naturelle nétait seule que trop caimble dinspirer de Tamour. Jamais fille n'eut moins d'envie ou plutôt tant de peur de plaire que Balkis. Elle craignait autant de paraître trop belle au Fils d'Abdelaziz, qu'elle appréhendait de ne Tetre pas assez quand elle se montniit au prince A(y.

Enfin , lorsque la nuit fut arrivée et qu*Aboulfalah jugea qu'il était temps que sa fille se rendit chez Aboulcassem, il la fit sortir fort secrètement et la conduisit lui-même jusqu'à la porte de ce jeune homme, où il la laissa après lui avoir dit encore qu'il la tuerait si elle ne sacquiltail pas bien de Tinfàme personnage qu'il lui faisait jouer. Elle frappe a la porte et demande à parler au fils d'Abdelaziz. Aussitôt un esclave la mena dans une salle où son maître , couché sur un grand sofa, rappelait dans sa mémoire ses malheurs passés, et, ce qui lui arrivait fort souvent, rêvait à sa chère Dardané.

D'abord que Balkis parut , Aboulcassem se leva pour la recevoir. H lui fit une profonde révérence, lui tendit la main d'un air respectueux, et, après l'avoir obligée de s'asseoir sur le sofa, il lui demanda pourquoi elle lui faisait Thonnenr de le venir voir. Elle lui répondit (|ue sur la réputation qu'il avait d être un jeune homme fort galant, il lui avait pris fanUiisie de passer une soirée avec lui. En même temps elle ÔUi son voile et fit briller à ses yeux une beauté qui le surprit. Malgré son indifférence pour les femmes, il ne put voir impunément tant de charmes. Il en fut touché. — Belle dame, dit-il, je sais bon gré à mon étoile de m'avoir procuré une si agréable aventure; je né puis assez admirer mon bonheur !

•Après quelques moments de conversation, l'heure du souper arriva. Ils allèrent tous deux dans une autre salle s'asseoira une table sur laquelle il y avait plusieurs mets différents. On voyait là un grand nombre de pages et d'officiers ; mais Aboulcassem les fit tous retirer, afin que la dame ne fât point exposée à leurs regards. Il se mit à la servir; il lui présentait de ce quil y avait de meilleur et lui versait d'excellent vin dans une coupe d'or enrichie de rubisiet d'émeraudes. Il buvailaussi pour lui faire raison , el plus il regardait Balkis, plus il la trouvait IkîIIc. Il lui tenait des* discours fort galants, et comme la

HiSTOmK DABOULCASSKM.

ilmuiî iravait pcis moins dVsprit {(tie He beauté, elle y répondait si sj>il'ituellemoiil , quit en était «■liariné. 11 se jeta k ses genoux sur ta lin ily repas. Il lui prit une de ses mains, et la serrant entre les siennes : — Madame, lui dit-il, si vos beaux yeux m'ont d'abord ébloui, votre entretien vient d'achever de nienchanter. Vous m'embrasez d*un l'eu qui ne s'éteindra jamais. Je veux désormais être votre esclave et vous consacrer Ions les moments dr* ma vir.

lin achevant ces paroles, it baisa la main de Bidkisavec un transport si vif, que la dame 3 effrayée du |>eril pressant qui la menaçait, changea tout à coup de visage- Elle devint plus pale que la mort, et, cessant de se contraindre, elle prit nu air triste, et ses yeux furent bientôt baignés de larmes. — Qu'avez-vous, madame? lui dir le jeune honmiefort surpris* D'où naît celle douleur soudaine? Que

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iirannonceiit ces pleurs, qui pénètrent jusqu'au tond (le mon àme? Est-ce moi qui les fais couler? Suis-je assez malheureux pour avoir dit ou fait quelque chose qui vous ait déplu? Parlez; ne me laissez point , de grâce , ignorer [»lus longtemps la cause de ce funeste changement qui paraît en vous.

— Seigneur, répondit Balkis, c'est trop dissimuler. I^ pudeur, la crainte, la douleur et la perfidie nie livrent des combats trop violents pour pouvoir les soutenir; je vais rompre le silence. Je vous trompe, Aboulcassem, je suis une fille de qualité. Mon père, qui sait que vous avez un trésor caché, veut se servir de moi pour découvrir l'endroit qui le cache. Il m'a ordonné de venir chez vous et de ne rien épargner pour vous engager à me le montrer. J'ai voulu m'en défendre; mais il m'a juré qu'il m'ôterail la vie si je m'en retournais sansTavoir vu. Quel ordre rigoureux pour moi ! Quand je n'aurais pas pour amant un prince que j'aime uniquement et qui doit bientôt m'épouser, la démarche que mon père ma fait faire ne laisserait pas de me paraître affreuse. Ainsi, seigneur, si je viens chez vous, je vous avoue que c'est avec une répugnance que la seule crainte de la mort peut surmonter.

Après que la fille d'Aboulfatah eut parlé de cette sorte, Aboulcassem lui dit : — Madame, je suis bien aise que vous m'ayez découvert vos sentiments. Vous ne vous repentirez point de cette noble franchise. Vous ne mourrez point, vous verrez mon trésor et vous serez traitée avec tout le respect que vous souhaitez. De quelque beauté que vous soyez pourvue, quelque impression qu'elle ail faite sur moi, vous n'avez rien à craindre, vous êtes ici en sûreté. Je renonce aux espérances que j'avais conçues, puisqu'elles ne vous font que de la peine, et vous pourrez sans rougir revoir l'heureux amant dont le cher intérêt redouble vos alarmes. Cessez donc de répandre des pleurs et de vous affliger, — Ah! seigneur, s'écria Balkis à ce discours, ce n'est pas sans raison que vous passez pour le plus généreux des hommes. Je suis charmée d'un procédé si beau, et je ne serai point satisfaite que je n'aie trouvé quelque occasion de vous en marquer ma reconnais-n sançe.

Après cette conversation , le fils d' Abdelaziz conduisit la dame dans

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la même chambre où le calife avait couché^ et il y den>eura seul avec elle jiisqirJi ve qu'il ifeïifeiiriît plus de bruit dans sou domeslique* Alors ^ nietlaiit ou bandeau sur les yeux de Balkis : — ^Madame, lui dit-il , pardoonez si j'en use de celte mani(>re avec vous; mais je ne puis vous montrer mou trésor qu'à cette condition, — Faites tout ce qu'il vous plaira, seigneur, répondit-elle, fai tant de couûanee en votre ^^rnéiositè, que je vous suivrai partout où vous voudrez. Je n'ai plus d'autre craiîite que celle de ne pouvoir assez reconnaître vos bontés. AI)oulcassem la prit par la main ^ et Tayant fait descendre dans le jardin par rescalierderolu'*, il la mena dans le souterrain, où il lui iMason bandeau.

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Si le calife avait été surpris de voir tant de pièces d'or et tant de pierreries, Balkis le fut bien davantage. Chaque chose qu'elle regardait lui causait un exlrt'^me étonnement. Néanmoins ce qui attim le

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plus son attention et ce qu*elle ne pouvait se lasser de considérer , c'était les premiers maîtres du trésor. Elle lut rinscription qu'on voyait à leurs pieds. Comme la reine avait un collier composé de perles aussi grosses que des œufs de pigeon , Balkis ne put s'empôcber de se récrier sur ce collier. Aussitôt Âhoulcassem le détacha du cou de la princesse et le mit à celui de la jeune dame, en lui disant que sou |)ére jugerait par là qu'elle aurait vu le trésor; et afin qu'il en fiU plus persuadé, il la pria de se charger des plus belles pierreries. Elle^ en prit une assez grande quantité, qu'il lui choisit lui-même.

Cependant le jeune homme, craignant que le jour ne vint tandis qu'elle s'amusait k regarder toulqs les merveilles du souterrain, qui ne pouvaient fatiguer sa curiosité, lui remit le bandeau sur les yeux, la tit sortir et la conduisit dans une ssille , où ils s*entretmrent ensemble jusqu'au lever du soleil. Alors la dame, après avoir témoigné de nouveau au fils d'Abdehuiz qu'elle n'oublierait jamais sa retenue et sa générosité, prit congé de lui, se relira chez elle et alla rendre compte à son père de ce qui s'était passé.

Ce vizir, uniquement occupé de son avarice, attendait impatiemment sa fille. Il craignait qu'elle n'eût pas assez de charmes pour séduire Aboulcassem. Il était dans une agitation incoiiceviible. Mais lorsqu'il la vit revenir avec le collier et qu'elle lui montra les pierreries dont le jeune homme lui avait fuit présent, il fut transporté de joie.

— Hé bien, ma fille, lui dit il,as4u vu le trésor? — Oui , seigneur, répondit Balkis, et pour vous en donner une juste idée, je vous dirai que quand tous les rois de la terre ensemble uniraient leurs richesses, elles ne seraient pas comparables à celles d' Aboulcassem ; mais quels que soient les biens de ce jeune homme , j'en suis encore moins charmée que de sa politesse et de sa générosité. Kn même temps elle lui conta toute l'aventure. Il fut peu >sensible à la retenue du Qlsd'Abdelaziz, et il aurait mieux aimé que sa fille eût été déshonorée que de ne pas savoir où était le trésor qu'il voulait découvrir.

Pendant ce temps-là Haroun-al-Raschild s'avançait vers Bagdad. D'abord que ce prince fut de retour au palais, il remit en liberté son premier vizir; il lui rendit sa confiance, et après lui avoir fait le déUiil de son voyage : — Giafar, lui dit-il, que ferai-jeî Tu sais que

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la reconnaissance iles em|H3i'enrs doit surpasser le plaisir qu'on leur a fail. Si je me contente (renvoyer au magnifique Aboulcassem ce que j ai de plus rare et de plus précieux dans mon trésor, ce sera fort peu de chose pour lui. Cela sera môme au-dessous des présents qu'il m'a faits. Comment donc pourrai-je le vaincre en générosité? — Seigneur, lui dit le vizir, si Votre Majesté m'en veut croire, elle écrira dès aujourd'hui au roi de Basra pour lui ordonner de remettre le gouvernement de TÉlat au jeune ÂboulcassenK Nous ferons aussitôt partir le courrier, et dans quelques jours je partirai moi-même pour aller porter les patentes au nouveau roi.

Le calife approuva cet avis. — Tu as raison , dit-il à son ministre, c'est le moyen de m'acquittcr envers Aboulcassem et de me venger du roi de Basra et de son vizir, qui m'ont fait un secret des sommes considérables qu'ils tirent de ce jeune homme. Il est même juste de les punir de la violence qu'ils lui ont faite, et ils ne sont pas dignes des places qu'ils occupent. Il écrivit sur-le-champ au roi de Basra et fil partir le courrier. Il se rendit ensuite à Tapparlement de Zobéide pour lui conter aussi le succès de son voyage et lui présenter le petit page, l'arbre et le paon. Il lui fit aussi présent de la demoiselle. Zobéide la trouva si charmante, qu'elle dit à l'empereur en souriant qu'elle acceptait cette belle esclave avec beaucoup plus de plaisir que les autres présents. Le prince ne garda pour lui que la coupe. Le vizir Giafar eut tout le reste, et ce ministre, comme il avait été résolu^ disposa toutes choses pour partir peu de jours après.

Le courrier du calife ne fut pas plutôt dans la ville de Basra, qu'il se hâta de remettre sii dépêche au roi, qui ne put la lire sans sentir une vive douleur. Ce prince la montra à son vizir. — Aboulfatah, lui dit-il, vois quel ordre fatal le commandeur des croyants m'envoie. •Puis-je me dispenser d'obéir? — Oui , seigneur, répondit le ministre; fte vous abandotinez point k votre affliction. Il faut perdre Aboulcassem. Je vais, sans lui ôler la vie, faire croire à tout le monde qu'il est mort. Je le tiendrai si bien caché, qu'on nele verra jamais; parce moyeu vous demeurerez toujours sur le trône et vous aurez toutes les ricbessès de ce jeune homme, car quand nous serons maîtres de sa personne , nous lui ferons souffrir tant de maux, que nous l'obligerons

à nous découvrir son trésor. — Fais ce que lu voudras, reprit le roi; mais que manderons-nous au calife? — Reposez-vous enc-ore de cela sur moi , repartit le vizir. Le commandeur des croyants y sera trompé comme les autres. Laissez-moi seulement exécuter le dessein que je médite , et que le reste ne vous cause aucune inquiétude.

Aboulfatah, accompagne de quelques courtisans qui ne savaient pas son intention, alla voir Aboulcassem. Il les reçut comme les premières personnes de la cour; il les régala magnifiquement; il fit asseoir le vizir à la place d'honneur, et il le comblait d'honnêtetés sans avoir le moindre soupçon de sa perfidie. Pendant qu'ils étaient tous à table et quils buvaient d'excellents vins, le traître Aboulfatah eut l'adresse de jeter dans la coupe du fils d' Abdelaziz , sans que personne s'en aperçût, une poudre qui ôtait tout àcoup le sentiment : un corps tombait en léthargie et ressemblait à un cadavre déjà privé de la vie depuis longtemps.

Le jeune homme n'eut pas porté la coupe à ses lèvres,qu'il lui prit une faiblesse. Ses domestiques s'avancèrent pour le soutenir; mais bientôt voyant en lui toutes les marques d'un homme mort, ils le couchèrent sur un sofa et commencèrent k pousser des cris effroyables. Tous les convives , frappés d'une terreur soudaine , demeurèrent saisis d'étonnement. Pour Aboulfatah, on ne saurait dire jusqu'à quel point il porta la dissimulation. 11 ne se contenta pas de feindre une douleur immodérée, il se mit à déchirer ses babils et à exciter parson exemple tous les autres à s'aftliger. Il ordonna ensuite qu'on fit un cercueil d'ivoire et d'ébène, et tandis qu'on, y travaillait, il s'empara de tous les effets d'Aboulcassem et les mit en séquestre dans le palais du roi.

Cependant le bruit de la mort du jeune homme se répandit dans la ville. Toutes les personnes de l'un et de l'autre sexe prirent le deuil et se rendirent kla porte de son hôtel la tête et les pieds nus; les vieillards et les jeunes gens, les femmes et les filles fondaient en pleurs; ils faisaient retentir Tair de plaintes et de lamentations. On eût dit que les uns perdaient en lui un fils unique , les autres un frère, et les autres un mari tendrement aimé. Les riches et les pauvres étaient également touchés de sa mort : les riches pleuraient un ami qui les recevait agréablement chez lui, et les pauvres un bienfaiteur dont ils

HISTOmK DABOLLCASSEM

ii^ivaienl janiuispijlassiMlatlmrilé. trélaituiK^coiisl^^

Le mallieureux Abotilcassem Fut eiiferoié (kins le cercueil , que le peuple, par ordre d'Aboulfatah , porta hors de la ville dans un grand ciiiietièreoii il y avait plusieurs londjeaux, et, entre autres^ uu rnaiiîuiiùpie où rei>osait le père de ce vizir avec quelques autres persouues de sa famitle. Ou mit le cercueil dans ce tombeau , et le perfide Aboulfalal) , îqïpuyaut m tôle sur ses genoux , se frappait la poitrine; il faisait toutes les denionstrattous d^ni homme (jue le désespoir possède. Tous ceux {\m le voyaient en avaient pitié et |triaient le ciel de le cûusoler.

(Somme la nuit approchait, tout le poupie se relira dans la ville, et le vizir den^rura avec ileux de ses esclaves dans le toirdïeau, dont ils ferméreot la porte a double tour. Alors ils allumèreut du feu, firent cliauiïer de Feau dans un bassin d'argent, puis ayant tiré du cercueil Abuulcassem , ils le ]avt>i"ent d'eau chaude. Ce jeune liotnme reprit peu à peu ses esprits. Il jeta les yenx sîir Aboulfatah , qu'il recouont'. — AI»! seigneur; bn ditil, ou suunnes-nous et dans quel état me vois-je réduit?— Misérable, lui répondit le ministre, apprends que c'est moi qui cause ton infortune. Je t'ai fait ap[)nrter ici pour ravoir en ma puissancr^ et te faire soulTrii' mille nuiux si tu ne me découvres ton trésor : je mettrai t(ui corps en pièces, j'inventerai tous les jours de nouveaux sup|ilices pour le rendre la vie insuppoi'table; imi un mot, je ne cesse

Sfii LES MIU.E ET UN JOUII&

rai point de te tourmenter que tu ne nie livres ces richesses cachées qui te font vivre avec plus de magnificence que les rois. — Vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira, lui répondit Aboulcassem, je ne découvrimi point mon trésor.

 peine eut-il achevé ces paroles^ que le lâche et cruel Aboulfatah fit tenir par ses esclaves le malheureux Qls d'Abdelaziz et tira de dessous sa robe un fouet de courroies de peau de lion enlorlillëes dont il le frappa si longtemps et avec tant de violence, que ce jeune homme sYwanouit. Quand le. vizir le vit en cet état, il commandaà ses esclaves (le le remettre dans le cercueil , et, le laissant dans le tombeau, qu'il Ht bien fenner, il se relira chez lui.

Il alla le lendemain matin rendre compte au roi de ce qu'il avait fait. — Sire, lui dit-il, j'éprouvai hier la fermeté d'Aboulcassem; elle ne s'est point encore démentie; mais je ne crois pas qu'elle résiste aux tourments que Je lui prépare. Le prince , qui n'était guère moins barbare que son ministre, lui dil : — Vizir, je suis content de vous, j'espère que nous apprendrons bientôt dans quel lieu est le trésor. Cependant il faut renvoyer le courrieVsans différer davantage. Qu'allons-Qous écrire au calife? — Mandons-lui, répondit Aboulfatah, qu'Aboulcassem, ayant appris qu'on lui donnait voire place, en a conçu tant de joie et en a fait de si grandes réjouissances, qu'il est mort subitement dans une débauche. Le roi approuva cette pensée. Ils écrivirent sur-le-champ îi Haroun-al-Raschild et lui renvoyèrent sou courrier.

Le vizir, qui se flattait qu'Aboulciisseni dés ce jour-là lui découvrirait son trésor, sortit de la ville dans la résolution de lui aller faire souffrir de nouveaux supplices. Mais étant arrivé au tombeau, il fut surpris d'en trouver la porte ouverte. Il entra tout troublé, et ne voyant plus dans le cercueil le (ils d'Abdelaziz, il en pensa perdre l'esprit.. Il retourna promptement au palais et raconta cet accident au roi, qui se sentit saisi d'une frayeur mortelle, et qui lui dit : — O Waschi, que deviendrons-nous? Puisque ce jeune homme nous est échappé, nous sommes perdus. Il ne manquera pas de se rendre h Bagdad et de parler au calife.

Aboulfatah , de son cAlé, an désespoir de n'avoir plus en sa puis-

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saiicc la viclimc de son avarice et de sa cruauté , dit au roi son uiailre : — Plût au ciel que je lui eusse hier (Mé la vie! il ne nous causerait |)as tant d'inquiétude. Il ne faut pas toutefois, ajouta-t-il , nous désespérer encore : s'il a pris la fuite, comme il n'en faut pas douler, il ne saurait être loin d'ici. Allons avec tous les soldats de la garde, parcourons tous les environs de la ville, j'espère que nous le retrouverons. Le roi se détermina sans peine à une recherche si importante. Il assembla tous ses soldats, et les partageant en deux corps, il en donna un à son vizir. Il se mit à la tôle de l'autre , et ces troupes se répandirent de toutes parts dans la campagne.

Pendant qu'on cherchait Aboulcassem dans tous les villages, dans les bois et dans les montagnes, le vizir Giafar, qui s'était mis en chemin, rencontra sur la route le courrier, qui lui dit :. — Seigneur, il est inutile que vous alliez jusqu'à Baisra si Aboulcassem est la seule cause de votre voyage, car ce jeune homme est mort. Ses obsèques se firent ces jours passés ; mes yeux en ont été les tristes témoins. Giafar, qui se faisait un plaisir de voir le nouveau roi et de lui présenter luimême ses patentes, fut trôs-affligé de sa mort. Il en répandit des larmes, et, ne croyant pas devoir continuer son voyage, il retourna sur ses pas.

Dès qu'il fut arrivé à Bagdad , il se rendit au palais avec le courrier. I^ tristesse qui paraissait sur leur visage fit comprendre par avanceau calife qu'ils avaient quelque malheur à lui annoncer. — Ahf Giafar, s'écria le prince, vous voilà bientôt de retour. Que venez-vous in'apprendreî ^- Commandeur des croyants, lui répondit le vizir, vous ne vous attendez pas sans doute à la triste nouvelle que je vais vous dire : Aboulcîissem n'est plus; depuis votre départ de Basra, ce jeune homme a perdu la vie.

Haroun-alRaschild n'eut pas plutôt ouï ces paroles qu'il se jeta de son trône en bas. Il demeura quelques moments étendu par lerre , sans donner aucun signe de vie. On se hâta de le secourir, el quand on l'eut fait revenir de son évanouissement, il chercha des yeux le courrier qui revenait de Basra, et l'ayant aperçu, il lui demanda sa dépêche. Le courrier la lui présenta. Le prince la lut avec beaucoup d'attention.

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11 sV.rifcrrna ensuite dans son cabinet avec Giufar, II Uii montra la IcUre ihi rni dc Basra, Après l'avoir relue plusieurs fois, le calife tlil : — Cela ne nie paraît pas uatureL Le roi de Basra et son vizir me sont suspects : an lieu d'excculer mes ordres, ils auront fait mourir Ahoulcassem, — Seigneur, dit à son tour Giafar, le même soupçon nie vient dans Tesprit, el je serais d'avis quon les fît arri^ter Fun et l'autre, — C'est à quoi je me détermine dès ce moment^ reprit llarouîK Prends dix mille chevaux de ma frarde, marche k Basra, sîiisis-tin des deux roupaliles et me les amené u*i. Je veux venger l'a mort du pins géui'îreux de tous les hommes. Gjafar obéit. Il choisît dix mille chevaux el se mit en marctie avec eux»

Venons présentement au fils d\\bdelaziz el disons pourquoi le viïir Aboulfatah ne le retrouva plus dans le tombeau où il favait laissé. (Àî jeune hnmnie, après avoir été longtemps évanoui, conmiençait ii

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reprendre ses esprits lorsqu'il se sentit saisi par des bras vigoureux qui le tirèrent du cercueil et le posèrent à terre. 11 crut que c'étaient encore le vizir et ses esclaves qui voulaient recommencer à le maltraiter. — Bourreaux, leur dit-il , donnez-moi la mort si vous êtes capables de pitié; épargnez-moi des douleurs qui vous seront inutiles, puisque je vous déclare encore que vos tourments ne m'arracheront jamais mon secret. — Ne craignez rien, jeune homme, lui répondit une des personnes qui l'avaient tiré du cercueil ; au lieu de venir vous maltraiter, nous venons à votre secours. A ces paroles, Aboulcassem ouvrit les yeux, les jeta sur ses libérateurs et reconnut parmi eux la jeune dame à qui il avait montré son trésor. — Ah ! madame, dit-il , est-ce à vous que je dois la vie? — Oui, seigneur, répondit Balkis, c'est à moi et au prince Aly, mon amant , que vous voyez ici. Instruit de toute votre générosité, il a voulu partager avec moi le plaisir de vous délivrer de la mort. — 11 est vrai , dit le prince Aly, et j'exposerai mille fois ma vie plutôt que de laisser périr un homme si généreux.

Le fils d'Abdelaziz ayant entièrement repris l'usage de ses sens par le secours de quelques liqueurs qu'on lui donna, fit à la dame et au prince Aly des remerciements proportionnés au service reçu, et leur demanda comment ils avaient appris qu'il respirait encore. — Seigneur, lui dit Balkis, je suis fille du vizir Aboulfatah. Je n'ai pas été la dupe du faux bruit de votre mort. J'ai soupçonné mon père de tout ce qu'il a fait , et j'ai gagné un de ses esclaves, qui m'a tout avoué. Cet esclave est un des deux qui étaient ici tantôt avec lui , et comme il s'est trouvé chargé de la clef du tombeau , il me l'a confiée. J'en ai fait aussitôt avertir le prince Aly, qui s'est hâté de me joindre avec quelques-uns de ses plus fidèles domestiques. Nous sommes venus en diligence , et nous rendons grâces au ciel de n'être point arrivés trop tard.

— Dieu ! dit alors Aboulcassem , se peut-il qu'un père si lâche et si cruel ait une fille si généreuse ! — Allons, seigneur, dit le prince Aly, ne perdons point de temps. Je ne doute pas que demain le vizir, ne vous trouvant plus dans le tombeau , ne vous fasse chercher avec beaucoup de soin ; mais je vais vous conduire chez moi, vous y serez en sûreté, on ne me soupçonnera point de vous avoir donné un asile.

On couvrit Aboulcassem d^une robe d'esclave, après quoi ils sortirent tous du tombeau , qu'ils laissèrent ouvert, et prirent le chemin de la ville. Balkis retourna chez elle et rendit la clef du tombeau à Tesclave , et le prince Aly emmena chez lui le fils d'Abdelaziz , qu'il tint si bien caché, que ses ennemis n'en purent apprendre aucune nouvelle.

Aboulcassem demeura dans la maison du prince Aly, qui lui fit toutes sortes de bons traitements jusqu'à ce que le roi et le vizir, désespérant de le retrouver, cessèrent de le chercher. Alors le prince Aly lui donna un fort beau cheval , le chargea de sequins et de pierreries, et lui dit : — Vous pouvez présentement vous sauver, les chemins vous sont ouverts. Vos ennemis ne savent ce que vous êtes devenu , allez oh il vous plaira. Le fils d'Abdelaziz remercia ce généreux prince de ses bontés et l'assura qu'il en aurait une éternelle reconnaissance. Le prince Aly l'embrassa , le vit partir et pria le ciel de le conduire. Aboulcassem prit la route de Bagdad et y arriva heureusement après quelques jours de marche.

Lorsqu'il fut dans cette ville, la première chose qu'il fit fut d'aller au lieu où s'assemblent les marchands. L'espérance d'y voir celui qu'il avait régalé à Basra et de lui conter ses di^râces faisait toute sa consolation. Il fut mortifié de ne pas le trouver. Il parcourut toute la ville et il cherchait ses traits dans tous les hommes qui s'ofiTraient à sa vue. Se sentant fatigué, il s'arrêta devant le palais du calife. Le petit page qu'il avait donné à ce prince était alors à une fenêtre, et cet enfant ayant par hasard jeté les yeux sur lui, le reconnut. Il courut aussitôt à l'appartement du calife. — Seigneur, lui dit-il , je viens de voir tout à l'heure mon ancien maître de Basra.

Haroun n'ajouta point foi à ce rapport. — Tu t'es trompé, lui répondit-il; Aboulcassem ne vit plus. Séduit par quelque ressemblance, tu auras pris un autre pour lui. — Non , non , commandeur des croyants, répliqua le page, je suis bien assuré que c'est lui, je l'ai bien reconnu.

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Quoique localité ue crût point celle nouvelle, it ue laissa pas de la vouloir approfondir, 11 envoya sur-le-champ un de ses oiBciers avec le page poui' voir si l'homme dont il s'agissait était eifecliveraent le fils d Abdeiaziz. Ils le trouvèrent encore dans la môme place, jmrceque de sou coté, croyant avoir reconnu le petit page, il attendait que cet enïnni reparût à la fenêtre.

Quand le page fut persuadé qu'il ne s était pas trompé, il se jeta aux pieds d'Aboulcasseni , qui le releva et lui demanda s'il avait riionneur d'appartenir au calife. — Oui , seigneur, lui répondit Tenfaut; c'est le commandeur des croyants lui-même que vous avez reçu a Basra , et c'est à lui que vous m'avez donné. Venez avec moi, seigneur, ajoula-t-il, le calife sera bien aise de vous voir. A ce discours, la surprise du jeune homme de Basra fut extrême. Il se laissa entraîïicr ihm le palais par le page et Tofficier, et bientôt il fut

introduit dans l'appartement d'Haroun. Ce prince était assis sur un sofa. II se sentit extraordinairement ému en voyant Aboulcassem ; il se leva d'un air empressé, alla au-devant de ce jeune homme et le tint longtemps embrassé sans pouvoir prononcer une parole , tant il était transporté de joie.

Lorsqu'il fut un peu revenu de l'extrême émotion que lui avait causée cette aventure ^ il dit au (ils d^Âbdelaziz : — 0 jeune homme, ouvre les yeux et reconnais ton heureux convive : c'est moi que tu as si bien reçu et à qui tu as fait des présents que ceux des rois n'égalent pas. A ces mots, Aboulcassem, qui n'était pas moins troublé que le calife , sur qui par respect il n'avait osé porter !a vue, l'envisagea, et le reconnaissant: — 0 mon souverain mattre, s'écria-t-il, 6 roi du monde , est-ce vous qui êtes venu chez votre esclave? En disant cela il se jeta la face contre terre aux pieds d'Haroun, qui le releva et le fit asseoir auprès de lui sur le sofa.

— Comment est-il possible , lui dit ce prince , que vous soyez encore en vie? Alors Aboulcassem raconta toutes les cruautés d'Aboulfatah et par quelle aventure il avait été arraché à la fureur de ce vizir. Haroun l'écoutafort attentivement, et puis lui dit : — Je suis cause de vos derniers malheurs. Étant de retour à Bagdad , je voulus commencer à m'acquitter envers vous. J'envoyai un courrier au roi de Basra; je lui mandai que mon intention était qu'il vous remit sa couronne. Au lieu d'exécuter mes ordres, il résolut de vous ôter la vie, car vous devez être persuadé qu'Aboulfatah vous aurait bientôt fait mourir. L'espérance qu'il avait que les supplices vous obligeraient à lui découvrir votre trésor lui faisait seulement différer votre mort. Mais vous serez vengé. Giafar, avec un grand nombre de troupes, est allé à Basra: je lui ai donné ordre de se saisir de vos deux persécuteurs et de me les amener. Cependant vous demeurerez dans mon palais et vous y serez servi par mes officiers comme moi-même.

En achevant ces paroles, il prit le jeune homme par la main et le fit descendre dans un jardin rempli des plus rares fleurs. On y voyait plusieurs bassins de marbre, de porphyre et de jaspe qui servaient do réservoirs à une infinité de beaux poissons. Au milieu du jardin paraissait, sur douze colonnes de marbre noir fort hautes, un dôme dont

HISTOIRE D'ABOULCASSEM. i69

la Yoùle était de bois de sandal et de bois d'aloès; les intervalles des colonnes étaient fermés par un double treillis d'or qui formait tout autour une volière pleine de mille et mille serins de diverses couleurs, de rossignols, de fauvettes et d'autres oiseaux harmonieux qui, confondant leurs ramages, faisaient un concert charmant.

Les bains d'Haroun-al-Raschild étaient sous ce dôme. Ce prince et son hôte se baignèrent; après quoi plusieurs officiers les couvrirent de linge du plus fin lin et qui n'avait jamais servi. On revêtit ensuite Aboulcassem de riches habits. Puis le calife le mena dans une salle, où il le fit manger avec lui. On leur apporta des potages de jus de mouton et des blancs-mangers ; on leur servit des grenades d'ÂmIas et de Ziri , des pommes d'Exhalt , des raisins de Melah et de Sevise, et des poires d'Ispahan. Après qu'ils eurent mangé de ces potages et de ces fruits, et bu d'un vin délicieux, le calife conduisit Aboulcassem a Tappartement de Zobéide.

Cette princesse paraissait sur un trône d'or au milieu de toutes ses esclaves, qui étaient debout et partagées en deux files; les unes avaient des tambours de bas(|ue, les autres des flûtes douces et les autres des harpes. Elles ne faisaient point alors entendre leurs instruments; elles écoutaient toutes avec attention une fille plus belle que les autres, qui chantait une chanson dont le sens était qu'il ne faut aimer qu'une fois, mais qu'il faut aimer toute sa vie, et pendant qu'elle chantait, la demoiselle qu'Âboulcassem avait donnée au calife jouait de son luth de bois d'aloès, d'ivoire, de bois de sandal et d'ébène.

D'abord que Zobéide aperçut le calife et le fils d'Abdelaziz, elle descendit de son trône pour les recevoir. — Madame, lui dit Haroun, vous voulez bien que je vous présente mon hôte de Basra. Le jeune homme se prosterna aussitôt devant cette princesse, la face contre terre. Mais tandis qu'il était dans cet état, on entendit tout à coup du bruit parmi les esclaves. Celle qui venait de chanter ayant jeté les yeux sur Aboulcassem , fit un grand cri et s'évanouit.

I^ calife et Zobéide se tournèrent aussitôt du côlé de l'esclave, et le fils d'Abdelaziz, sYUant relevé, la regarda aussi ; mais il ne Teut pas plutôt envisiigée qu'il tomba en faiblesse; ses yeux se couvrirent de

i70 LES MILLE £T UN JOUHS.

ténèbres, une pâleur mortelle se répandit sur son visage : on crut qu'il allait mourir. Le calife, prompt à le secourir, le prit entre ses bras et le fit peu à peu revenir de son évanouissement.

Lorsque Aboulcassem eut repris ses esprits, il ditau prince: — Corn* mandeur des croyants, vous savez l'aventure qui m'est arrivée au Kaire; cette esclave que vous voyez est la personne qui a été jetée avec moi dans le Nil , c'est Dardané. — Est-il possible! s'écria le calife. Le ciel soit à jamais béni d'un si merveilleux événement I

Pendant ce temps-là l'esclave, par le secours de ses comiN^nes, reprit aussi l'usage de ses sens. Elle voulut se prosterner aux pieds du calife, qui l'en empêcha et lui demanda par quel miracle elle était encore en vie après avoir été précipitée dans le Nil. — Commandeur des croyants , dit-elle , j'allai donner dans les filets d'un pécheur, qui par hasard les retira dans le moment. Il fut assez surpris d'avoir fait une pareille pèche, et comme il s'aperçut que je respirais encore, il me porta dans sa maison , où , par ses soins rappelée à la vie, je lui contai ma déplorable histoire. II en parut effrayé, il eut peur que le sultan d'Egypte n'apprit qu'il m'avait sauvée. Ainsi, craignant de perdre- la vie pour avoir conservé la mienne, il se hâta de me vendre k un marchand d'esclaves qui partait pour Bagdad. Ce marchand m'amena dans cette ville et me présenta peu de temps après à la princesse Zobéide, qui m'acheta.

Tandis que l'esclave parlait , le calife la considérait attentivement , et la trouvant d'une beauté charmante : — Aboulcassem, s'écria-t-il dès qu'elle eut cessé de parler, je ne suis plus surpris que vous ayez toujours conservé le souvenir d'une si belle personne. Je rends grâces au ciel de l'avoir conduite ici pour me donner de quoi m'âcquitter envers vous. Dardané n'est plus esclave, elle est libre- Je crois, madame, ajouta-t-il en se tournant vers Zobéide, que vous ne vous opposerez point à sa liberté. — Non , seigneur, répondit la princesse, j'y souscris avec joie, et je souhaite que ces deux amants goûtent les douceurs d'une longue et parfaite union après les m<alheui*s qui les ont séparés.

HISTOIRE D*ABOULGASSEM. t71

E n'est pas tout , reprit Haroun , je veux que leur mariage se consomme dans mon palais et qu'on fasse pendant trois jours des réjouissances publiques dans Bagdad. Je ne saurais traiter trop honorablement mon hôte de Basra. — Ah ! seigneur, dit Âboulcassem en se jetant aux pieds du calife, si vous êtes au-dessus des autres hommes par votre rang, vous Têtes encore plus par votre générosité. Permettez que je vous découvre mon trésor, et je vous en abandonne dès à présent la possession. — Non , non , repartit le calife, jouissez tranquillement de votre trésor, je renonce même au droit que j'ai dessus , et puissiez-vous vivre assez longtemps pour l'épuiser !

Zobëide pria le fils d'Abdelaziz et Dardanéde lui conter leurs aventures y et elle les fit écrire en lettres d'or. Âpres cela le calife ordonna les apprêts de leur mariage, qui se Qt avec beaucoup de pompe. Les réjouissances publiques qui le suivirent duraient encore lorsqu'on vit revenir le vizir Giafar avec les troupes qui tenaient Aboulfatah bien lié. Pour le roi de Basra, il s'était laissé mourir de chagrin de n'avoir pu retrouver Aboulcassem.

Sitôt que Giafar eut rendu compte de sa commission à son maître, on dressa devant le palais un échafaud et Ton y fit monter le méchant Aboulfatah. Tout le peuple , instruit de la cruauté de ce vizir, au lieu d'être touché de son malheur, témoignait de l'impatience de voir son supplice. Déjà l'exécuteur avait le sabre à la main , prêt à faire tomber la tête du coupable , quand le fils d'Abdelaziz se prosternant devant le calife , lui dit : — Commandeur des croyants , accordez à mes prières la vie d' Aboulfatah. Qu'il vive, qu'il soit témoin de mon bonheur, qu'il voie toutes les bontés que vous avez pour moi , ne sera-l-il pas assez puni?

— 0 trop généreux Aboulcassem , s'écria le calife , que vous méritez bien de régner ! Que les peuples de Basra seront heureux de vous avoir pour roi I — Seigneur, lui dit le jeune homme , j'ai encore une

LKS MILLIi KT U^ JOLUS.

fiçmce à vous demaiuler. Dotiiiez an priint» Aly ee Iruiie c|iie vouts me destinez. Qu'il repaie aver la daine (jui a en lageiK'^Hisile de nieilerober à la fureur tie son père : ces deux anianls soiil dignes de eel Konneur. Pour moi^ chéri et protégé du commandeur des croyauLs, je n'ai pas besoin de couronne , je suis au-dessus des rois.

Le calife, pour récompenser le prince Aly du service qu'il avail rendu au filsd'Abdelaziz , lui envoya des patentes et le fit roi de Basra. Mais trouvant Aboultalah trop coupable pour lui accorder la liberté avec la vie, il ordonna que ce vizir serait enfermé dans une tour obscure pour le reste de ses jours. Quand le peuple de Bagdad sut que c'était TofTensé lui-même qui avait demandé la vie de Totfenseur, on donna mille louanges au jeune Aboulcassem , qui partit peu de temps après pour Basra avec sa chère Dardané , tous deux escortés par des troupes de la garde du calife et suivis d'un très-grand nombril d'ofïiciers (1).

ij ) Cette série de contes est iraduile du persîui |irir M. PeUi De la Ci-oix.

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£T DE SON TIZÏR ATAZiBf1JI.C

Lh ville îIaj Daoïtis esl une des plus peuph^eseL des plus (lorissaules de rOrient; les voyageurs et les caravanes arrivenl de tous les pays du monde dans cette capitale d'un riche l'oyaunie. Ses souverains ont le titre de princes des croyants, et leur personne est sacrée*

Bedreddin-Lolo , roi de Damas, avait pour grand-vizir un homme de bien , à cv que rai>porte Thistoire de son temps. Ce ministre , qui

Li:S MILLK Kr UN JOUHS.

se nommait Âtalmulc (présem rau au royaume) , était (ligne du beau nooi qu'il portait : il avait un zèle infatigable pour le service du roi , une vigilance qu'on ne pouvait tromper, un génie pénétrant et fort étendu , et avec cela un désilitéressemenl que tous les peuples admiraient; mais il fut surnommé le vizir triste, parce qu'il paraissait ordinairement plongé dans une profonde mélancolie; il était toujours sérieux, quelque action quil vit faire à la cour, et il ne riait jamais, quelque plaisante chose qu'on pût dire devant lui.

Un jour le roi entretenait ce vizir et Seyf-Elmulouk , son favori, et leur contait, en riant de tout son cœur, les tribulations suivantes arrivées à un vieil avare.

Il y avait k Bagdad un marchand nommé Abou-Cassem-Tanibouri , fort célèbre par son avarice. Quoiqu'il fût très-riche, ses habits n'étaient que pièces et morceaux : son turban, d'une toile grossière, était si sale que l'on ne pouvait plus en distinguer la couleur; mais de tout son habillement ses pantoufles étaient ce qui méritait le plus l'attention des curieux : les semelles étaient armées de gros clous, les empeignes étaient toutes rapiécetées. Jamais le fameux navire Argo n'eut tant de pièces, et depuis dix ans qu'elles étaient pantoufles, les plus habiles savetiers de Bagdad avaient épuisé leur art pour en rapprocher les débris. Elles en étaient même devenues si pesantes, qu'elles avaient passé en proverbe, et lorsque l'on voulait exprimer quelque chose de lourd, les pantoufles de Cassem étaient toujours l'objet de comparaison.

LIS DKUX PANTOUFLES. 475

Un jour ce négociant se promenant dans le grand bazar de la ville, OD lui proposa d'acheter une partie considérable de cristal ; il conclut le marché parce qu'il était avantageux : ayant appris, quelques jours après, qu'un parfumeur ruiné avait pour toute ressource de l'eau de rose à vendre, il profita du malheur de ce pauvre homme et lui acheta son eau de rose pour la moitié de sa valeur; cette excellente atïaire l'avait mis de belle humeur : au lieu de donner un grand festin, selon l'usage des négociants de l'Orient qui ont fait quelque marché avantageux , il trouva plus expédient d'aller au bain où il n'avait pas été depuis longtemps.

Comme il ôUiit ses habits, un de ses amis, ou du moins qu'il prenait pour tel (car les avares en ont rarenient), lui dit que ses pantoufles le rendaient la fable de toute la ville et qu'il devrait bien en acheter d'autres. — J'y songe depuis longtemps, répondit Cassem; mais enfin elles ne sont pas si délabrées qu'elles ne puissent encore servir. Tout en causant, il fut déshabillé et entra dans l'éluve.

Pendant qu'il se lavait, le cadi de Bagdad vint aussi se baigner. Cassem étant sorti avant le juge passîi dans la première pièce ; il reprit ses habits et chercha en vain ses panloutles : une chaussure neuve étant à la place de la sienne, notre avare, persuadé, parce qu'il le désirait, que c'était un présent de celui qui Tavait si bien prêché, met à ses pieds les belles pantoufles, qui lui épargnent le chagrin d'en acheter d'autres, et sort du bain plein de joie.

Quand le cadi se fut baigné, ses esclaves cherchèrent en vain les pantoufles de leur maître; ils ne trouvèrent qu'une vilaine chaussure, qui fut aussitôt reconnue pour celle de Cassem : les huissiers courent après le prétendu filou et le ramènent saisi du vol; le cadi, après avoir troqué de pantoufles, l'envoie en prison. Il fallut financer pour sortir des griffes de la justice; et, comme Cassem passait pour être aussi riche qu'avare , on ne l'en tint pas quitte à bon marché.

De retour chez lui , l'affligé Cassem jette de dépit ses pantoufles dans le Tigre, qui coulait sous ses fenêtres; quelques jours après, des pêcheurs retirant un filet plus lourd que de coutume, y trouvèrent les pantoufles de Cassen» . Les clous dont elles étaient garnies avaient brisé les mailles du filet.

276 LES MILLE ET UN JOUItS.

Les pêcheurs, indignés contre Cassem et coulre ses pantoufles, imaginèrent de les jeter dans son logis par les fenêtres qu'il avait laissées ouvertes : les pantoufles, lancées avec force, atteignirent les flacons qui étaient sur les corniches et les renversèrent; les bouteilles furent fracassées et l'eau de rose fut perdue.

On se figurera, si Ton peut, la douleur de Cassem k la vue de tant de désordre. — Maudites pantoufles, s'écria-t-il en s'arracbant la barbe, vous ne me causerez plus de dommage! Il dit, et, prenant une bêche, il fit un trou dans son jardin pour y enfouir ses savates.

Un de ses voisins, qui lui en voulait depuis longtemps, l'aperçut remuant la terre ; il court aussitôt avertir le gouverneur que Cassem a déterré un trésor dans son jardin : il n'en fallut pas davantage pour allumer la cupidité du commandant. Notre avare eut beau dire qu'il n'avait point trouvé de trésor, qu'il avait seulement voulu enfouir ses pantoufles, le gouverneur avait compté sur de l'argent, et l'affligé Cassem n'obtint la liberté que pour une fort grosse somme.

Notre homme désespéré, donnant ses pantoufles au diable de bon cœur, va les jeter dans un aqueduc éloigné de la ville : il croyait pour le coup qu'il n'en entendrait plus parler; mais le diable, qui n'était pas las de lui faire des niches, dirigea les pantoufles tout justement au conduit de l'aqueduc, ce qui intercepta le fil de l'eau. Les fontainiers accourent pour réparer le dommage; ils trouvent et portent au gouverneur la chaussure de Cassem . déclarant qu'il avait fait tout le mal.

Le malheureux mattro des pantoufles est remis en prison et est condamné à une amende plus forte que les deux autres : le gouverneur qui avait puni le délit, prétendant n'avoir rien k personne, lui rendit fidèlement ses précieuses pantoufles. Cassem , pour se délivrer enfin de tous les maux qu'elles lui avaient causés, résolut de les brûler; comme elles étaient imbibées d'eau , il les exposa aux rayons du soleil sur la terrasse de la maison.

Mais la fortune n'avait pas encore épuisé tous ses traits contre lui , et le dernier qu'elle lui réservait était le plus cruel de tous. Un chien d'un voisin aperçut les pantoufles : il s'élance de la terrasse de son maître sur celle de notre avare, il prend dans sa gueule une des

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