LK DKUVICHK ET LK VOLEUR
Peodant que la cordonnière était dehors, le cordonnier s'éveilla et l'appela. La chirurgienne se garda blende répondre, parce qu'elle eût tout gâté. Après avoir appelé plusieurs fois sans tirer aucune parole , rimpatience prend au cordonnier, il se lève , court k la chirurgienne, qu'il croyait être sa femme, avec un couteau k la main , lui coupe le bout du nez et le lui met dans la main : — Envoie cela k ton galant, lui dit-il, c'est un beau présent k lui faire. La pauvre chirurgienne, de la peur qu'elle avait d'ôfre découverte, souffrit cet outrage sans ouvrir la bouche, en disant en elle-même : — Étrange aventure! le personnage que je fais est singulier : la cordonnière se divertit, et moi j'en porte la peine.
1^ cordonnière revint enfin et fut extrêmement affligée quand elle sut que son amie était sans nez. Comme elle ne pouvait réparer ce qu'elle venait de souffrir pour elle, elle lui en demanda mille pardons les larmes aux yeux ; elle se remit k sa place et se fit attacher comme auparavant. La chirurgienne, qui n'avait pas d'autre parti k prendre, retourna chez elle dans une inquiétude extrême de savoir de quelle manière elle déguiserait la chose k son mari.
La cordonnière, rattachée au pilier, rompit le silence au bout d'une heure, et adressant cette prière a Dieu k haute voix afin que son mari l'entendit : — Seigneur, dit-elle , qui commandez dans tout l'univers. Dieu créateur de toutes choses, Dieu tout-puissant, qui maintenez et qui conservez toutes les créatures, rien ne vous est caché, la vérité vous est connue : vous savez que mon mari m'a fait ce mauvais traitement par une action condamnable et pour un fait dont je suis innocente. C'est pour cela que j'implore votre bonté et votre miséricorde. Je vous supplie de rétablir cette partie de mon visage, qui en faisait l'ornement, comme elle était auparavant. Faites paraître mon innocence avec éclat; ôtez le voile de l'imposture qui la cache, et délivrez-moi d'une infamie qui va me déshonorer pour jamais si je parais devant le monde en l'état o(i je suis.
i.KS wuA.K i:t v\ jouis.
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ijui avait enknidu celle prière liv|mci'ile : — Effronl^t% lui rna-f-il, infâme, quelle sorte (le prière adresses-tu à Dieu?
Ij^niores-lu que les prières des ttuiiiies impures ne sont pas reçues à sou tribunal el que la cour céleste est une cour ou les impudiques n'ont jamais été écoutées? Pour élre exaucée, il taudniil que lu eusses la bouche pure et le cœur net. Tremble que quelque mauvais génie ne vienne te prendre pour te reportt^r aux enfers d'où lu l'es échappée-
l.afejnme, srtre de son fait, iuteri'nmpil le mari : — Léve-loi , cruel ! s'écria-t-elle^ viens^ et vois une marque de la puissiince infinie de Dieu, qui a eu pitié de mon malheur et qui a exaucé ma prière afin que mon innocence soit connue! Oui , seigneur, vous savez que je suis inoocenle, et je vous remercie mille fois de la grâce que vous me faites et de ce que vous me lavez du déshonneur dont j'alliiis être noircie*
A ce discours , le mari , qui ne savait pas la On de l'aven lure et qui jamais ne se fût douté d'une si grande malice, se lève avec grand étoniiemeiît, se procure de la lumière, et voit en effet que sa femme avait le nez en son entier : — J'ai tort, lui dit-il en la déliant, et je vous tlemande pardon : jamais il ne m*arrivera de vous trailer de la sorte ; je vous laisse le gouvernement du ménage et la liberté entière de faire ce que vous voudrez.
La chirurgie nue, avec le nez coupé^ était chez elle dans une grande inquiétude, et elle cherchait de quelle manière elle cacherait son malheur, quel prétexte elle donnerait a son mari, à ses]>arenls el
LB DEHVICHK ET LE VOLELn. 411
aux voisins, et comment elle se tirerait d'affaire. Elle élait encore plongée dans ces pensées et dans Tirrésolulion lorsque , un peu avant le jour, le chirurgien, qui s'était éveillé, se leva et demanda son ètut pour aller panser une plaie. La chirurgienne lui dit de se donner patience, le fit attendre longtemps, et comme le mari la pressait, elle tira un rasoir de Tétui et le lui jeta en grondant et en demandant si c'était ce qu'il voulait. Le mari, qui était déjà dans l'impatience, lui rejeta le rasoir avec des injures, et c'était ce qu'elle demandait. Elle prit avantage de ce qu'il n'était pas encore jour et se mit à crier : — Ah ciel ! j'ai le nez coupé ! Et en même temps elle se jeta contre terre et se roula par la chambre avec grands cris. Le mari demeura confus, et les voisins et les parents qui accoururent furent dans un grand étonnement de voir sa femme sans nez et toute en sang. Ils chargèrent le mari d'injures, et le mari était tellement troublé qu'il ne pouvait môme ouvrir la bouche pour nier ou avouer le fait. Le jour parut, les parents assemblés se saisirent de lui et le conduisirent au juge, chez qui le derviche était déjà, parce qu'il était sorti de chez le cordonnier de grand matin pour faire des poursuites contre le prétendu novice qui l'avait volé.
Les parents exposèrent le fait au cadi , qui demanda au chirurgien pourquoi il avait traité sa femme d'une manière si barbare , et parce qu'il ne put apporter une cause légitime, il allait le condamnera la mort, si le derviche, qui savait son innocence, ne se fût approché et n'eût pris la parole : — Seigneur, dit-il au cadi, cette affaire mérite plus d'attention que vous n'en donnez. Ce n'est pas le voleur qui a emporté ma robe, les béliers n'ont pas tué le renard, ce n'est pas aussi le poison qui a fait moprir la méchante femme, ni le cordonnier qui a coupé le nez de la chirurgienne : nous sommes tous nousmêmes la cause de ces différents événements. A ces mots le cadi se tourna de son côté : — Ce que vous venez de dire , lui dit-il, est une énigme que l'on ne peut entendre si vous ne l'expliquez.
Pour développer toute Taflliiire, le derviche raconta ce qui lui était arrivé et toutes les choses dont il avait été témoin , et en finissant il ajouta : — Si je ne me fusse pas laissé prévenir par l'ambition de foire des disciples, je n'eusse pas reçu un voleur dans mon ermitage et je
LKS MILLIi ET UK JUUHS.
lie lui eusse |uis ilunne lieu de lue taire le vol i\m lun anieiie ici; si le renard ireiU paselé f^ouniiaTul et avide de sang, les bL^liers ne Teusseul pas écrase; la mecluuife feiunie ne se fût pas donné la otort à elle-môrne si elle n*eùl pas entrepi is de l'aire nionrir le cavalier, et le cordonnier n'eûl pas coupé le nezk la chirurgienne si elle ne se fût pas mêlée du négoce intàine que je viens de vous raconter. Pour conclusion, rien n'est plus vrai que ce que nous savons tous : Ne faites pas de mal, on ne vous en fera pas. Sur cette déposition du derviche» le chirurgien lui absous de la plainte, et anssilut après il répudia celte méchante fenuue. que ses parents» honteux de leur méprise, ne voidureut ut recevoir tii regarder.
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ET BE I.A PRINCESSE BE Z.A CHXMrX
La iioiirrire conln oiicoiv 1h>uii(>oii|) (riiistoires, sans doiilo moins mémorables que eelU^ qui ont préoédé, |)uis({ue lé souvenir n*en est pas venu jusqu'à nous. Il y avait déjà mille et un jours qu'elle amusait la princesse, lorsque le prinee Farrukhrouz tomba malade. 1^ roi Togrul-lH'V, qui ai* mait tendrement son fils, (it appeler les plus habiles médecins de flndostan ; mais ils ne pouvaient le guérir. La consternation que cette dangereuse maladie répandit à la cour interrompit tous les plaisirs. La princesse de Cachemire ne voulut plus entendre d*histoires. On n'était occu|)é <|ue du prince; tout le monde tremblait pour ses joui's. Le roi, qui allait souvent voir le chef du temple de Kesaya, dit à ce grand-prètre : — Vous savez que j*aime mon fils plus (|ue ma propre vie. Les médecins ont épuisé tout leur art sans pouvoir lui rendre la santé. Je n'attends plus rien de leurs remèdes, et j'ai recoui^s à vos prières. Je me flatte que par votre interi^ession j'obtiendrai ce que je désire. — il faut tout espérer, sire, lui répondit le grand-prétre, quand on implore la bonté du ciel. Je vais passer la nuit dans le temple, je prierai Kesaya d'intercéder pour le prince, et demain je vous dirai si ces prières auront été exaucées.
h\K LKS MlLLIi ET UN JOUHS.
Le lentleiiiaiii nialiii le grand-prélre alla trouver Tognil-bey, qui, plein (rini patience, s'avançait au-devant de lui : — Hé bien, saint derviche, lui dit-il, avez-vous obtenu la guérison de mon fils? — Oui, sire, lui répondit le grand-prètre; Kesaya Ta demandée au Seigneur, qui a bien voulu la lui accorder. A celte réponse, le roi, saisi de joie, embrassa le saint homme et le conduisit lui-même à Tappartement du prince Farrukhrouz. Le derviche s'assit au chevet du lit du malade, et récita une oraison. H ne Teut pas achevée, que le prince, qui depuis longtemps avait perdu Tusage de la parole, fit un cri et dit: — O mon père, consolez-vous, je suis guéri! A ces mots, il se leva, et Ton ne parla plus dans la ville de Cachemire que de la sainteté du grand-prètre.
Farrukhnaz ne put entendre vanter un si dévot personnage sans avoir envie de le voir et de Tentretenir. Pour cet effet , elle sortit du palais, accompagnée de ses femmes et de ses eunuques, et se rendit à la porte du monastère des prêtres de Kesaya; mais elle fut bien surprise lorsqu'on vint lui dire que le grand-prètre lui défendait d'entrer. La princesse alla sur-le-champ s'en plaindre au roi, qui voulut en savoir la cause. Il va chez le grand-prètre et lui demande pourquoi il a fait difficulté de recevoir la visite de Farrukhnaz. — Seigneur, lui répondit le derviche, c'est que cette princesse n'est pas obéissante au Très-Haut. Elle fuit les hommes, elle les regarde comme ses ennemis et marche dans la voie de l'oisiveté. A moins qu'elle ne change de sentiment, il ne m'est pas permis de lui parler, Kesaya me l'a défendu; mais, ajouta-t-il, si elle se corrige, je lui rendrai tous les services (|ui dépendront de moi. Le roi, n'ayant rien à répliquer à ce discours, s'en retourna dans son sérail.
Quelques jours après, Togrul-bey alla encore visiter le derviche, qui lui dit : — J'ai enfin obtenu du grand Kesaya la permission de parlera la princesse. Je veux lui faire un sermon; peut-être la mettrai-je dans le chemin du salut. Le roi , ravi (|ue le saint homme eut pris cette résolution , en avertit Farrukhnaz, qui dès le jour suivant ne manqua pas de se présenter à la poite du monastère et de demander le saint derviche. Le portier la fit entrer et la conduisit, par ordre du grand-prètr-e, dans une grande salle, où il la pria d'attendre un moment.
On voyait peints sur le mur, en trois endroits différents , une biche arrêtée dans un piège et un cerf qui faisait tous ses efforts pour la délivrer, et dans un endroit seulement étaient représentés un cerf pris et une biche qui le regardait dans le piège, sans se mettre en peine de le secourir. La princesse jeta d'abord les yeux sur les peintures et les considéra avec étonnement. — Que vois-je , dit-elle? Juste ciel ! voici le contraire de mon songe! Ces trois cerfs font tous leurs efforts pour délivrer les biches, et j'aperçois une biche qui abandôime un cerf. Que dois-je penser de ces objets? Ah!
«*nipédia , et l'ayaîit ftiit asseoir, il Iiiî dit : — 0 Farriikhiiazj \e vin \aivr \)vvv csl fori alïlii;r «le vnus voir tlans des seiilimeiits si eonhvaii'es m la iiahire el aux l<ns ilii Seigneur. Vniis èles huis la [HiissaiHf du ilriimn, vvsi lui (lui vous a prévenue eoiitre les hommes. J'ai prié le ^^rand Kesaya d'avtïirpiliéde vous; innis, mali^réloiïl sou pouvoir, iir peus**/ (laseiu'il puisse vfïus (irer de rabîme où vous êtes plongée, si vous ue failes de voire eoN* rpielque i»ffort pour **a sortir*
Ij^ derviehe en eetendi'oit, iviiiarquiiut f|ue la prineesse eoiirnieru;ait à pleurer, taut elle était eflrayér d<* ee diseout^s, lui dit : — Mn lille, essuyez vos pleurs, je vois que vtdre eouir se disposa à elian^<*i\ J<* |U"fui)eis de vous arraeliei* jiu démon, pourvu que vous vous alKindcuinir/ n mes eouseils, Fin ru k tin n/. prfmiit de faire tout e*' iju'îl lui |>reserirail , puis«d|{> baisa la main du saint lîomm<\ el s'en iTtnurua au palais.
416 !.KS AIILU-: KT UN JOUHS.
Lc jour suivant, elle so rendit encore au nionaslère, et quand elle fut seule avec le derviche, il lui dit : — Princesse, j'ai vu cette nuit en songe le grand Kesaya, qui m'a dit : — O religieux! Farrukhnaz n'est plusliaïe <lu Xrès-Haut, elle n'a plus mauvaise opinion des hommes; mais il faut qu'elle ait pitié d'un jeune prince qui brûle et languit pour elle nuit et jour; car le Tout-Puissant a écrit sur la table de la prédestination qu'elle sera son épouse.
1^ princesse fut étonnée de ces paroles. — lié, comment puis-je, dit-elle, soulager le jeune prince, si j'ignore qui il est? — Kesaya, répondit le grandprètre, m'a dit que c'est le prince de Per^e, qu'il se nomme Farrukhschad : qu'il est si beau, si charmant, que jamais mère n'a mis au monde un homme si parfait. — O mon père! répliqua Farrukhnaz, ce discours me surprend. Un jeune prince qui ne m'a point vue peut-il être amoureux <le moi? — Je vais, repartit le derviche, vous dire de quelle manière cela s'est fait, car Kesaya, qui a bien prévu toutes les questions que vous pourriez me faire là-dessus, a pris soin de m'instruire de toutes les circonstances de cette aventure. Le prince Farrukhschad a rêvé (|u'il vous voyait dans une prairie. Charmé de votre beauté, il a voulu vous parler d'amour; mais vous l'avez quitté brusquement, en lui disant que les hommes n'étaient tous que des traîtres. La peine que vous lui avez causée en vous séparant de lui Ta réveillé, et h son réveil , loin de chercher à se distraire des images de ce triste songe, il a pris plaisir à se les rappeler. Il les a sans cesse présentes à sa pensée, et, quoique sans espérance de posséder vos charmes, il en conserve précieusement le souvenir.
A ce discours du grand-prêtre, la princesse cachemirienne Ut un profond soupir, et levant les yeux au ciel : — 0 Dieu! s'écria-t-elle , est-il possible que ce prince ait fait le même songe que moi! Saint derviche, poursuivit-elle, Kesaya ne vous a pas tout <lit. J'ai rêvé aussi que je voyais dans une prairie, parsemée de mille sortes de fleurs, le plus beau prince du monde; qu'il m'a fait unedéclaraliond'amour que j'ai mal reçue; mais dans le temps que j(^ le maltraitais, j'ai senti que mon cœur commençait à s'intéresser pour lui , et j'ai été obligée de le fuir avec précipitation , de peur que par sa bonne mine et par ses discours flatteui*s il ne triomphât de la haine que j'avais pour les hommes. Cette haine était l'effet d'un autre songe que démentent ces peintures qui s'offrent à mes yeux. Je reconnais mon erreur: je juge mieux des hommes, je les crois capables d'amitié, et si c'est la volonté du ciel que j'épouse le prince de Perse, je m'y soumets sans répugnance.
Le grand-prêtre fut charmé d'entendre prier la princesse, et profitant de la <lisposition où il la voyait : — Ma fille, lui dit-il , je veux aller passer cette nuit dans le temple, et consulter Kesaya sur ce qu'il faut que vous
III iiMi^ Wi(W ^Wr "i^pwKjph Tilili ï €VP ^inipBÉrrtirt ^\^Êft^t^it0iWR ^P^VW^WW!^
l^èfe.jr^^iileliwwré^Cli[f^^^i^^^r^^^l<lr»llrr t^lM^relier no iirÉMeqsi a'csl |ni smmi éfomxi — Je m^ dh |Mncrfai« ivfMNbl le sméfrêCre: Tiiçnsl4i«7 nmni nolrp JefMiH. ><* om^ dMHTg» dk IW fêiir i^vmseiilir; mab ke»«ia ja^ à frofnsqf^ les cbotfs m hsanil dt* txHIe manière pour roos faire eipier voire fierle. — Celle tlémarrlH\ rvjpTiî la prinoesie, ii*ert pas de mon ^)ÛU je i^<hJ» Taraue; rt^pemtanl, je suis
41g LKS MILLK KT UN JOURS.
prête à vous suivre, pourvu que mcrn père y souscrive. — Je vous réponds (le son consentement, reprit le derviche; reposez-vous décela sur moi; retournez au palais et préparez-vous à partir. Farrukhnaz fit ce que lui prescrivait le saint homme, et luise rendit un moment après chez le roi.
Il trouva Togrul-bey qui s'entretenait avec la nourrice de la princesse. Aussitôt que le roi le vit paraître, il lui dit : — Approchez, saint derviche ; vous n*étes point ici de trop. Nous parlons du prompt changement qui s'est fait dans le cœur de ma fille : vous êtes Tauteur de ce prodige. Elle haïssait les hommes; vous avez en un moment triomphé de cette haine. Un seul de vos entretiens a plus fait que toutes les histoires de Sutiumemé. — Sire, répondit le grand-prètre, non-seulement Farrukhnaz ne hait plus les hommes, elle est même amoureuse du prince de Perse.
Alors le derviche conta tout ce qui s'était passé entre la princesse et lui, et déclara les volontés de Kesaya. Togrul-bey dit au grand-prêtre : — C'est à regret que je vois ma fille réduite à partir de cette sorte; mais puisque Kesaya l'ordonne, je me garderai bien de m'y opposer. Le roi consentit donc au départ de Farrukhnaz, qui sortit de Cachemire dès la nuit même avec sa nourrice et le derviche seulement.
Tous trois à cheval , ils marchèrent toute la nuit sans s'arrêter; ils arrivèrent avec le jour dans une prairie où mille espèces de fleurs réjouissaient la vue et l'odorat. La "prairie aboutissait à un jardin dont les murs étaient de marbre blanc. A une extrémité- du mur s'élevait un cabinet de bois de sandal rouge, avec un balcon doré, et dessous coulait un ruisseau de la plus belle eau, qui se répandait dans la prairie et arrosait les fleurs. La beauté du lieu les invitant à s'y arrêter, ils descendirent de cheval et s'assirent sur les bords du ruisseau.
Ils étaient charmés d'un^endroit si délicieux; mais pendant qu'ils l'admiraient, le derviche changea tout à coup de couleur. Farrukhnaz et sa nourrice lui en demandèrent la cause. — O ma princesse! répondit le derviche, quel démon nous a conduits ici? Ce cabinet qui est au-dessus de nous, cette prairie, les murs de ce jardin, tout m'annonce que c'est ici la demeure redoutable de la magicienne Mehrefza. Si elle nous aperçoit, nous sommes perdus. Hélas! j'atteste le ciel que je ne tremble que pour vous : si j'étais ici seul , je formerais une grande entreprise, et je me sens assez de courage pour l'exécuter. «^Faites, lui dit Farrukhnaz, comme si nous n'étions pas avec vous. Si notre mauvaise destinée veut que nous périssions dansée lieu, du moins je remplirai mon sort avec une fermeté digne de la noblesse de mon sang.
— Ah! belle princesse^ s'écria le derviche , la résolution où je vous vois dissipe toute ma crainte. Je vais acquérir une gloire immortelle ou me
CONCLUSION
perdre. Demeurez toutes deux dans cet endroit; si je ne viens pas vous retrouver dans une heure, ce sera une marque certaine que je n'aurai pas réussi dans mon dessein. En achevant ces mots, i] tira son sahre et entra dans le jardin de la magicienne.
Après son départ, Farrukhnaz et su nourrice se sentirent terriblement agitées. — Ah! malheureux derviche, disait Farrukhnaz, que vas-tu devenir? Je crains que tu ne perdes la vie. — Hé! ma princesse, lui dit Sullumemé, n'appréhendez rien; le chef du temple de Kesaya peut-il succomber sous les coups d'une magicienne? Non, non, quelque périlleuse que soit l'entreprise qu'il a formée, ne doutez pas qu'il n'en sorte heureu-» sèment.
Au bout d'une heure elles le virent revenir. Il les aborda d'un air riant et leur dit : — Grâce au Tout-Puissant, Mehrerza ne saurait plus nous nuire, et ce séjour, que la cruelle rendait terrible par ses enchantements, n'a plus que des plaisirs à nous oïtv'iw Mais il est temps, belle princesse, de vous faire connaître qui je suis. Ne me regardez plus comme un derviche, comme le chef de la pagode de Cachemire; voyez en moi le conlidenl du pi'ince Farrukhschad. Je vais vous couler mon histoire.
ET BE ZiA PRINCESSE OHUItMAZE
Le grand roi qui tient aujourd'hui la Perse sous sa puissance et sa cour à Schiras, a pour héritier un fils unique appelé Farrukhschad (heureuse joie). Un jour ce jeune prince, dont le mérite est accompli , tomba malade. Son père, qui l'aime avec toute la tendresse imaginable, en fut alarmé; il fit venir d'habiles médecins, qui dirent tous, après avoir bien observé Farrukschad, que sa maladie était telle qu'on n'en pouvait savoir la cause que de lui-même.
Le roi le pressa fort de la découvrir; mais ne pouvant lui arracher son
CONCLUSION
VOUS |>iVîk*iil«M' li'stnjitsdt* In prinei'sscijiK' ïvvwi vtjiis tlosliiie (>onr éjMHist». Allons, mon |>rjiici% niions rlei*(>y;ni nu* rn royaunu* t*lirrolier iTtliNiimablo jKTiiKHinr; lions pourrons la trouioi* t^t la voir |*lns reclk^nn^nt qnv vons ne l'avez vue. Je v«is dire au roi votre père que votre mal ne vient que iriiri violent <Iésir de voyager, et je suis sur (|u*il vons permettra de salisfairt' votre m vie.
Farrnkhseliad, ravi de ee diseonrs, ni'emtîrassn, et ji» le 4|iiittai pour aller iTndre eoni|itr an roi de eet enlrelitiu Je Ini J't'pélai mol n mot tont eetjne le prinee m'nvait dit. Ensuite j'njiniUii : — J(^ n'ai \ms vonlneinniKitirelesiliiisionsipii [ont Imitsmi mal. ii'U'sai fdulotilatircs, vijv mt*sniâ aperen que ma romplîiisanrr l'a fori snnla':c. Pour nehever de le lîuerir, il fîintlniit i\m* Vi^hr !^lajrsh> nnus f>rnnîl, a lui vi h moi, de voyaj;er. C'est le moyen de liannii" la mrlanrolii' d(* rarrnklisehntl et de Ini faire oublier eet *d)jet eliinK'rit|ne dont il est preoeriipt\ Le mi entra dans tinni sentiment et ordcnma ipfon fit un ma;^iiilii[ni* efini|»afîr* pour le prints* soti Ills, fpii, snivi trnti Ires-graiid notnhi'r d'idlii ]ri>, juirtit bieiilôl de Sel liras avec moi.
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A|nvs une assez Unigue traite» nous arrivâmes ii la villi* dellazniiie, on rèfine nn vien\ roi ipii aime nu ta ni ses sujets qu'il en est aimé* Ce Inni vif^illard envoya lenifùlaine di* ses f^ardes an-devant de Fai'rnkhseliad pour lui témoiL^aer la joie ipi'il avait de si»n heureuse arrivée, et (khii* le [mvv en même leinpsde Texenser sll ne pouvait s(»rlir de son palais pour l'aller reeevoir. Mon prinee fil heaueoni» dliormèteté au capitaine et lui ilemanda «les iNMiV(»ïles de la saille dn roi, — Sd^tnenr, liiî dit roltirier, le roi mon maître est malade de etiaji^rin. M a perdu depuis i|ueli|Ues jours son fîls unique, qui était un prinet* de giaude esi»éranee*
Nous fûmes ItHirliés de ee réeit et nous ikîus rendîmes au palais du nn, qui lit tous les honneurs imaginnhies h IVirruklisehad, et qui, trouvant vn lui quelque ressem h ta ïiee a\ee stm lils, ne putsc^nipùeher de répandre
4i2 Lt;S MILLK El (JN JOUHS.
des larmes. — Que vois-je, seigneur, lui dil mon priiiee? Faiil-il que ma vue vous arrache des pleurs? Suis-je assez malheureux pour vous donner occasion de rappeler un triste souvenir? — Oui, mon prince, répondit le roi, le rapport que vos traits ont avec ceux de mon fils renouvelle ma douleur; mais je vous regarde comme un nouvel enfant que le ciel m'envoie pour me consoler de la perte de Tautre. Je commence même à sentir déjà pour vous une partie de la tendresse que j'avais pour lui. Demeurez, de grâce, auprès de moi. Tenez le rang qu'il tenait dans ma cour, et vous serez mon héritier. Farrukhschad remercia le roi de ses bontés, et résolut de faire un long séjourà Gaznine, plus par complaisance pource vieux monarque que poui* s'assurer la possession du trône qu'il lui offrait. -
On voyait tous les jours diminuer la douleur du vieux roi, qui prit insensiblement tant d'amitié pour le prince de Perse, qu'il ne pouvait plus vivre sans lui. Un jour qu'ils s'entretenaient tous deux, Farrukhschad s'avisa de demander de <|uelle maladie le prince de Gaznine était mort. — Hélas! dit le roi, la cause de sa mort est bien extraordinaire : c'est l'amour qui l'a mis au tombeau. Mon iils entendit parler de la princesse de Cachemire, et sur le portrait qu'on lui en lit, il en devint amoureux. J'envoyai aussitôt de riches présents au roi Togrul-bey par un ambassadeur^ (|ui lui demanda la princesse sa fille pour mon fils. Le roi de Cachemire lit réponse qu'il tenait à fort grand honneur mon alliance, mais qu'il avait juré par Kesaya qu'il ne marierait point sa fille malgré elle; que celte princesse haïssait mortellement les hommes, et que cette aversion était l'effet d'un songe; qu'une nuit elle avait rêvé qu'une biche, après avoir délivré un cerf d'un piège où il était pris, s'était laissé prendre elle-même, et que le cerf avait été assez ingrat pour refuser de la secourir; que depuis ce songe, elle regardait les hommes comme autant de monstres que les femmes ne pouvaient assez éviter. Mon ambassadeur me rapporta cette réponse, et mon malheureux fils, perdant l'espérance d'épouser la princesse cachemirienne, tomba dans une langueur qui le consuma, malgré les remèdes (|ue mes médecins purent lui donner.
Farrukhschad n'entendit point cette histoire sans être agité de divers mouvements. S'il avait le plaisir de penser avec fondement que son songe n'était pas une chimère, d'un autre côté, les rigueurs de sa princesse lui faisaient craindre la destinée du prince de Gaznine. Le roi s'aperçut de son agitation. — O mon fils, lui dit-il, pourquoi vous troublez-vous? Vous me paraissez tout hors de vous-même. — Seigneur, répondit le prince, je n'ai quitté ma patrie que pour cette inhumaine princesse.
Alors il lui raconta son songe, et le roi, après l'avoir écouté, dit en soupirant : — Jusleciel! pourquoi faut-il que ma vie soit un tissu de peines et d'ennuis? J'ai élevé mon Iils avec un soin extrême; je l'ai perdu, et quand
CONCLUSION. 4i3
jo oommeiioe ù me consoler de so perte, une doulenr nouvelle vient me faire sentir son amertume! Mais, mon cher Farrukhschad, |>ôursui vit-il, prenez courage, ne vous livrez point à votre mélancolie; il n*est pas impossible de vaincre l'aversion que la princesse de Cachemire a pour lés hommes. Hélas! le mal de mon fils n'était pas sans remède! s'il eût eu la patience d'attendre l'effet des stratagèmes qu'on eiU pu employer pour lui, il ne serait point mort.
Le roi de Gaznine, après avoir donné quelque espérance au prince de Perse, alJa trouver ses vizirs qui l'attendaient au conseil, et Farrukhschad, impatient de m'entretenir, m'envoya chercher et me conta tout ce qu'il venait d'apprendre. — O mon cher prince, lui dis-je alors, votre bonheur est certain, puisque nous savons à quelle princesse nous avons affaire. Si le roi veut me le permettre, j'irai dans le royaume de Cachemire ; j'entreprends de vous amener ici l'objet de vos vœux. Ke me demandez |)oint de . quelle manière je prétends en venir à bout, car je ne lésais pas moi-même : je prendrai conseil de l'occasion. Le prince, ravi de voir avec quelle conliance je promettais de le rendre heureux, m'embrassa, et nous passâmes le reste de la journée à nous réjouir ensemble.
Le lendemain matin je pris congé de mou prince, et, avec la permission du roi de Gaznine, je partis pour le royaume de Cachemire, bien armé et monté sur un très-beau cheval. Après plusieurs jours de marche, je me trouvai dans cette prairie, du cqté du palais où je vais bientôt vous conduire. Charmé de la beauté du lieu, je mis pied a terre, je laissai paître mon cheval et je m'assis sous un arbre touffu, au bord d'une fontaine, dont l'eau pure et transparente m'invitait à me désaltérer. Je ne pus me défendre d'en boire, je me couchai ensuite sur l'herbe et je m'endormis.
A mon réveil, j'aperçus six biches blanches qui avaient des housses de salin bleu et aux pieds des anneaux d'or. Elles vinrent h moi, je commençai h les flatter; mais en les flattant je remarquai qu'elles répandaient de grosses larmes. Cela me surprit, et je ne Savais ce que j'en devais penser, lorsque, tournant les yeux vers le palais, je visa une fenêtre une dame charmante qui me faisait signe d'approcher. Aussitôt je m'avançiii pour l'aller joindre, quoique les biches semblassent vouloir m'en empêcher en me mordant le bas de ma robe et en se mettant même au devant de moi.
Ce n'est pas qu'étonné des mouvements comme des pleurs de ces animaux, je ne fisse réflexion dans le moment qu'il y avait peut-être du mystère là-dessous; mais l'attrait du plaisir étourdit ma prudence et m'entraîna. J'arrive à la porte du palais, j'entre. La dame, qui me parutencore plus belle de près que de loin, me fit un accueil favorable, me conduisit dans un appartement superbe et me fit asseoir avec ellesur un sofa. Après les premiers compliments, plusieurs esclaves apportèrent des fruits dans
LES MILLE ET UN JOlîlîS.
un basKÎii cie |H)re<*laiûe de la Cliinr. La daiiir prit Iv plus beau, qu'elle me pn'seiilîi; mais a peine eu eiis-je gnùli' ipi/elie eliatïgea Imil à euap *le \jsoge et me dit : — Téméraire étraiiiser, éprouve le ehèlitnenl destine à tous erux qui, eomme loi, sont assez linrd is pour l'Utrer dans le palais de Mehrt'fza ! yuitte ta forme iialurelle et prends eellr il'uii eei'f ; perds Insage de la parole, mais conserve i*eiiteiidemeat Immain |*onr sentir tonjonrs h>n malheur!
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Klle n*ent pas aelievé ees mois, que je me trouvai mêla nu ir plie »s('« en eert. Ou me m*'un dans un ^raud pan* m il y avait |»lns de denx eeuts autres cerfs, ou plutôt e'étaieni des hommes que leur mnnvais^e foitune avoit attirés eomme moi eu eet eudroil, et <|Ut* la eriulle Mehrefza avait aus»i elianjîés en eerfs.
Jeus lont le lt>isir de faire des réflexionB sur mon malheur, que je sentais moins pour Tamour de moi qu'à cause de Farrnkhschad. — Hélas! disais-je eu men-méme h tout imunent, que di*viendi'a mon eher prinee? Comment pnnrra-t*il nblenii" raci"om|ïlissemeut de ses désirs? il attend que je tni mène la princesse qn*j! adore, 1 1 il ne me leverra jamais. J'étais sanseesseoeeupé deeette pensée qui me eausait une affliction ineoncevoble.
Un jour, je vis entrer dans le pare huit on dix daines, parmi lesquelles il y en avait une jeune parraitement belle, et qui, par la richesse de ses babils, paraissait la maîtresse des antres» Elle a\ail aupic^s délit* unr gouvernante à qni elle dit en voyant tons les cerfs : — p]n vérité, je plains bien tous ces malheureux. Qiw la [)rinresse Melircfwi ma sœnr est inhumaine ! Le eiel nous a donné h Tniie et à Tantre di^s inclinations bien différentes. A|q>liqnée sans relaelic à les loni'menlcr, il semble f]u*elle n*aîl aiqrrisia ma^ieque prnir raircdcsntiséi"ahles;el moi, si je possède quelques sctrels, je ne les empbne uniquement qu'à procurer le bien; je me plais à
CONâ.USlON.
faille des nelions eharilcibles, el il nie prend envie d'en faire une aujf)ui d1ini, piHS4]ue ma sœur est absente. Allez, ma bonne mère, ajoiila-t-<'!Ie. Dillez prendre un de ees eerfs et amenez-le lîans mon appaitemenl. En Dhevant ces mots, elle renlia dtins le palais.
Ijt gouvernante s'adressa à moi et me conduisît a sa maîtresse, qui chargea une de ses demoiselles de lui aller cueillir d'une certaine herbe qu'elle lut nomme. Im demoiselle s'aequilla pr4nuptenient *le sa eomniissîon el revint avec une presse poignée de cette herbe. La dame en prit la moitié qu'elle pressa ell«^mème, et dont elle nie fît avaler le jus. Puis elle prononça ces paroles : — O jeune liomniel quitte la forme de cerf et reprends ta naturelle. Aussitôt je devins tel que j étais aupaiavant, et je me jetai aux pie4sde la dame pour la lemercier. Elle me demandfi mon nom et mon pays et ce qui m'avait attiré dans le royaume de Cachemire. Je répondis à toutes ses questions et ne lui déguisai rien.
Lorsque feus achevé de parler, elle me dit : — Je suis fille d'im prince de la cour où vous voulez aller. Je m'appelle la princesse Ghulnaze; cellequî vous a changé en cerf est ma so^ur aini»e et se nomme Mehrefza ; c'est une magicienne dont le pouvoir est redoutable, personne que moi ne pouvait vous délivrer de ses mains; et quoique je sois sa sopur^ si elle s'aperçoit de
hm
ce que je viens de faiie, je crains d'éprouver son ressentiment ; mais, qnel-
4irt LKS MILLK ET UN JOUKS.
que chose qui arrive, je ne nie ro|>enlirai point dé vous avoir tiré de Tétut où vous étiez. Je prétends même que vous m'ayez eneore plus d*oblignlion; je veux vous aider à rendre heureux le prince votre ami. J'avoue qu'il est très-dinicile de faire son bonheur, car il faut pour cela gagner la ci)nnance de la princesse qu'il aime, ce que vous ne pouvez faire qu'en passant dans la cour de Cachemii*e pour un saint personnage.
— Que dites-vous, ma princesse? m'écriai-je à ces derniers mots; et comment pourrai-je avoir cette réputation-là? — Vous n'avez, dit-elle, qu'a suivre exactement toutes les instructions que je vous d(mnerâi. En parlant de cette manière elle entra dans une garde- robe, d'où elle sortit un momentaprès, tenant entre ses bras un habit de derviche, uneceinture, avec une petite boîte d'ébène. — Voici, dit-elle, tout ce qui vqus est nécessaire pour venir à bout de votre entreprise. Emportez wla et marchez vei^s la ville de Cachemire, qui n'est pas loin d'ici; mais avant que d'y entrer, arrêtez-vous, otez vos habits, et frottez-vous tout le corps avec la graisse qui est dans cette boîte. Puis vous prendrez cet habit de derviche et cette ceinture magique dont vous vous ceindrez les reins, après quoi présentezvous aux portes de la ville. Vous y trouverez des gardes qui vous diront : € O vénérable religieux! d'où venez-vous? • Répondez-leur : « Je suis prêtre, cl je viens des extrémités de l'Occident en pèlerinage à Cachemire |K)ur voir le grand Kesaya. »
Vous saurez, poursuivit-elle, que ce Kesaya est une célèbre idole que les peuples de ce royaume adorent. Dès que vous leur aurez dit que vous venez de si loin pour adorer celte idole, ils se jetteront à vos pieds et vous mèneront avec respect devant Togrul-bey leur roi , qui vous mettra entre les mains du grand-prêtre Ahran, chef du temple de Kesaya. Ce grand-prêtre et tous les autres ministres de l'idole vous conduiront à la pagode, qui, pour la beauté et la magniGcence, est au-dessus de tous les palais du monde; mais elle est entourée d'un fossé profond de vingt coudées, rempli dune eau qui bout sans feu; et au delà du fossé, il y a une plate-forme de lames d'acier qui sont rouges et brûlantes, en sorte que le temple paraît inaccessible. Alors Ahran vous dira : c 0 Phénix du siècle! tu as bien essuyé des i>érils et des fatigues avant que d'arriver ici. Le grand Kesaya, pour qui tu as fait un si long et si pénible voyage, demeure dans ce temple. Il est caché dans son sanctuaire; les hommes ne le sauraient voir. Tu n'as qu'à lui offrir d'ici tes adorations et tu t'en retourneras ensuite dans ton pays. »
Vous répondrez à ce discours, que vous êtes venu pour visiter Kesaya, et que vous voulez jouir de sa vue ravissante. Mais le grand-prêtre vous dira que, pour avoir cet honneur, il faut passer au travers de cette eau bouillante et marcher sur la plate-forme. Vous ferez alors un cri de joie et mar-
CONCLUSIO.N.
elierez hanliiiient. L» graisse dont vous vous sei*ez frotté vous cin|>éi*lioni d'être brûlé. Quand vous serez entré dans la pogode, vous verrez Kesayii et vous le servirez pendant un jour entier; puis vous rejoindrez Ahran,<|ui vous adoptera pour tils. Vous passerez quatorze jours avee lui, et le quinzième, tandis qu*il dormira, vous lui Trotterez le nez d*une poudre blanehe que je vais vous donner. Il ne Taura pas plutôt sentie qu*il mourra, et le roi ne manquera pas devons faille grand-prètre à sa plaee. Quand vous serez parvenu a cette dignité, vous irez voir le prince de Cachemire, qui est malade depuis assc*z longtemps et abandonné des médecins. Vous réciterez sur lui une oraison que je vais vous écrire, et aussitôt il sera guéri.
1^' bruit de cette cure se répandra parmi tous les peuples de l'Indostan, qui vous regarderont comme un saint , et Farrukhnaz, c*est le nom de la princesse de Cachemire, charmée de votre réputation , souhaitera de vous voir. Je ne vous en dis pas davantage, le reste dépend de votre adresse.
Je promis de suivre de point en point les instructions de Ghulnaze, qui me mit entre les mains une autre petite boite où était la poudre blanche, et me donna Foraison que je devais réciter sur le prince de Cachemire. — Partez, seigneur, me dit-elle ensuite, éloignez-vous promptement de ce palais. Je crains que ma sœur ne revienne. Hélas! ajouta-t-elle en soupirant, le mal qu'elle peut me faire pour avoir détruit son enchantement ir<»st pas ce que j'appréhende le plus.
Je sentis tout ce qu'il y avait d'obHgearit pour moi dans ces dernières paroles. Je fis de nouveaux remerciements à Ghulnaze dans des termes qui marquaient une vive reconnaissance. Mous étions tous deux fort satisfaits l'un de l'autre, et nous aurions souhaité d'être plus longtem|>s ensemble; mais comme nous appréhendions que Mehrefza ne vint nous surprendre, nous fûmes obligés de nous séparer; je pris le chemin de Cachemire. D'abord que je fus auprès de cette ville, je me dépouillai de mes habits et me revêtis de celui de derviche, après m'étre frotté le corps avec la graisse que j'avais dans la boite d'ébène. Je me présentai ensuite aux portes; les gardes me menèrent au roi, qui me mit entre les mains du grand-prètre. Je marchai sur l'eau et sur la plate-forme de lames d'acier, sans me faire le moindre mal, puis j'entrai dans le temple, où je vis le grand Kesaya placé sur son tronc. C'est, comme vous le savez, une idole de bois de sandal. Ses yeux sont deux grosses escarboucles. H a sur la tête une couronne de rubis et il est ceint d'une ceinture de turquoises.
Je ne manquai pas de demeurer auprès de Kesaya jusqu'au lendemain. Alors j'allai retrouver 1(3 cher des ministres du temple, qui m'adopta pour fils et me retint auprès de lui. Enfin, de peur de p^'rdre le fruit de toutes mes peines en omettant <|uelques cii*constances, je me défis d'Aliran de la manière que Ghulnaze me l'avait prescrit, et je devins grand-prêtre à sa place. Je guéris peu de temps après le prince Farrukhrouz, ce qui me mit dans une si haute réputation que vous*souhaitàtesde me voir. Vous savez le reste, et quelles impressions firent sur vous les |KMntures que j'avais fait faire dans la salle où je vous reçus. Je vous observai avant que de me montrer, et je m'aperçus qu'elles vous donnaient beaucoup a penser.
Voilà, charmante Farrukhnaz, ajouta Symorgue, ce que j'ai cru ne devoir pas plus longtemps vous laisser ignorer. Pardonnez-moi l'artifice dont je me suis servi pour vous oter la fausse opinion que vous aviez des hommes, et pour lier votre sort à celui du plus aimable de tous les princes.
La princesse de Cachemire rougit pendant tout ce récit, qui lui faisait connaître qu'elle avait été trompée ; mais l'amour qu'elle se sentait pour le prince de Perse l'empêcha d'en savoir mauvais gré au faux derviche. — ^Achevez, lui dit-elle, de nous apprendre ceque vous avez fait. — ^Belle Farrukhnaz, reprit-il, après vous avoir quittée, je me suis avancé vers le palais, j'en ai trouvé la porte ouverte, je suis entré, je n'ai vu personne, j'ai seulement entendu une voix plaintive dont les tristes accents m'ont attiré dans une chambre d'où elle partait. J'y ai trouvé, sur un grand sofa, une jeune dame qui avait au cou un carcan et aux pieds des chaînes de fer.
CONCLUSION. 4M
Ses bras étaient enfermés dans tin sac de cuir lié avec des courroies, et cette malheureuse, accablée sous le poids de sa destinée , laissait tristement tomber sa tête sur ses genoux. Je me suis approché d*elle par pitié, dans le dessein de la soulager. Elle a levé la tète, et j'ai reconnu dans cette infortunée ma libératrice, Taimable Ghulnaze.
A cet objet touchant, la fureurm'a transporté. — Oma reine! me suis-je écrié, dans quel état vous retrouvé-je! Quelles barbares mains ont pu vous charger de fers? — O mon cher Symorgue , a-t-elle répondu , est-ce vous que je vois? Quel mauvais génie vous a ramené ici ? Hélas! vous serez bientôt la victime de ma cruelle sœur. Elle s*est9perçue que je vous ai délivré, et, pour m'en punir, elle me retient dans les chaînes. J'y suis déjà depuis longtemps; mais ce qui m'afflige plus que tout le reste, c'est le |>éril où vous venez vous jeter. Sauvez-vous promptement, tâchez de vous dérober à rinhumaine Mehrefza. — Hé quoi! ma sultane, ai-je repris, vous voulez que je fuie et que je vous abandonne? Me croyez-vous capable d'une si noire ingratitude? Ah ! j'aime mieux cent fois éprouver le l'cssentiment de votre sœur. La mort la plus terrible n'a rien qui puisse m'épouvanter lorsqu'il s'agit de vous tirer de la situation où je vous vois. Appreiiez-moi , de grâce, ce qu'il faut faire pour vous délivrer.
— Puisque vous avez tant de courage, répliqua Ghulnaze, ma liberté dépend de vous. Allez dans le jardin du côté de l'occident, vous y'trouverez ma sœur endormie sur un lit de gazon parsemé de fleurs; elle a sous la tête un sac de satin qui lui sert de chevet. Si vous pouvez prendre ce sac sansqu'ellese réveille, la clef de mes fers est dedans; mais si vous réveillez Mehrefza en vous saisissant du sac, vous êtes perdu : il n'y a point d'autres moyens de rompre mes chaînes, tout effort humain n'en saurait venir h bout. — Laissez-moi faire, dis-je alors à Ghulnaze, je vais vous apporter la clef.
Je soi*s aussitôt du palais, je m'avance dans \o. jardin du côté de l'iiccident et j'aperçois la magicienne endormie sur le gazon, la tête appuyée sur le sac dont j'entreprenais la conquête. J'ai demeuré quelque temps incertain du parti que j'avais à prendre; mais la crainte de réveiller Mehrefza m'a déterminé à lui vouper la tête d'un coup de sabre. J'ai donc tué la magicienne, et j'ai porté le sac h sa sa^ur, qui m'attendait avec l)eaucoup d'inquiétude. Je lui ai conté ce que je venais de faire, et elle en a paru ravie; après cela, j'ai tiré la clef du sac, et j'ai mi# ma princesse en liberté.
C'est ainsi, continua Symorgue, que je me suis défait de la plus méchante femme de ta terre : nous pouvons présentement, divincFarrukhnaz, entrer dans le palais; nous y trouverons Ghulnaze qui se disiHise en ce moment à vous revoir. Elle a autant de joie de votre arrivée ici que de
fJ'iS MILLK ET tIM JOUIIS,
sa propre del ivnutœ* A ee& mots, il prcs<*nla la mîiîii n hi |uiiitrssc dé' Cuehemiro, tH la conduisit 3111 palais, ils i*4iicoiUivivïit GliuliinzL' qui \onait aanlovaiit d'eux. Crlte ilame se inoslei lia mn pieds de la tUli* de son roi; maïs Faniiklmaz la releva, Vertibrassn leiidremeiil, el lui lit iniile amitiés. — Belle Ghuliiaze, lui diNi'lle, je suis eliarmet^ i|ue le l»rave el généreux Symorgue vous ail si bien servie. Il est vrai, ajouta-lnih» en souriant» qu^il vous avait trop d'otiligatton pour ne se pas exposer aux plus grands périls, [ihilùt(jue de v4His laisser dans les fers. — O ma prineess<^! lui répruidit Ghniuaze sur le même Ion, v*nis voyez que le eerf n'ahniidonne pas la luelie lors^ju'elle a besoin de son seeoui's.
Après quelques moments d'entretien, ils eutrerenl daus le palais, i|ue Parrukhnaz trouva très-beau. Puis ils eu soilirent pour aller an pan*, au il y avait plus de trois eents cerfs. La so[»nr de la maiîieieune leur lit ir- [ireudrelenr forme nutuiellede la mouière ([n'elle avait reiuln In sienne h Symorîîue. A mesureqn'ils redevenni*Mit Inmimes, ils se jetaient au\ \nvi\s de leur ebarinante libératriee pour lui faire b*s ivnieroienniils qu'ils lui devaient. Ils étaient pour la (dupart jmines et luen laKs.
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Les uns fiiï disaient ïarlni'es, li^s autres Ctiiin^is ou lndien>; il en elait
CONCLUSION. 481
vonti sur dos chevaux, sur des chameaux, sur des éléphants, de tous les endroits de TAsie, attirés par les enchantements de Mehrefza; mais le conducteur de Farrukhnaz Tut hien surpris et causa un extrême étonnement aux princesses quand tout à coup, démêlant dans la Toule des cerfs redevenus hommes le prince Farrukhschad, il courut se prosterner à ses genoux en lui disant: — O mon cher princel est-il possihle que je vous retrouve ici! — O mon ami! répondit le prince de Perse en le relevant, est-ce Symorguc qui se présente à mes yeux? — Oui, seigneur, reprit le confident, c'est lui-même; et pour comble de joie, il vous amène la princesse de Cachemire. A ces mots, il conduisit son maître à Farrukhnaz, qui reconnut dans le prince les traits qu'elle avait vus en songe, comme de son coté Farrukhschad reconnut d*abord en la regardant que c'était la princesse dont il conservait si chèrement l'image dans son cœur.
Tandis que le prince de Perse tâchait d'exprimer h sa maîtresse toute la joie dont il était animé, Ghulnaze alla dans la prairie où erraient les biches blanches. Elle leur rendit aussi leur première forme, et il se trouva que c'étaient de jeunes dames fort aimables que la magicienne sa sœur avait métamorphosées. Elle les mena devant Farrukhnaz, qui leur fit conter leurs histoires. Presque toutes ces dames avaient là leurs amants, qui furent ravis de les revoir affranchies comme eux du pouvoir ma> gique qui les retenait sous des formes d'animaux. Pour surcroit de bonheur, chaque homme qui avait été changé en cerf retrouva sa monture <lans les écuries du palais. Ainsi, après avoir de nouveau rendu mille grâces à Ghulnaze, tous prirent congé d'elle et s'en allèrent chacun dans son pays.
Il ne resta dans le palais que Farrukhnaz, Ghulnaze, Sutiumemé, le prince de Perse et son confident. Ils y demeurèrent quelques jours, ensuite ils partirent tous pour la cour de Gaznine, où ils arrivèrent heureusement. Le roi de Gaznine, pour célébrer le retour de Farrukhschad, fit orner la ville et ordonna des réjouissances publiques. Il maria ce j)rince avec la princesse de Cachemire, et Symorgue avec Ghulnaze. Pendant que fa cour de Gaznine était dans la joie à l'occasion de ces noces, le vieux monarque voulut entendre toute l'histoire de Farrukhnaz. Symorgue lui raconta comment il était parvenu à gagner la confiance de cette princesse, et quand il eut achevé son récit, Farrukhschad conta de quelle manière il était tombé entre les mains de Mehrefza.
Teu de temps après, le roi de Gaznine tomba malade, et se voyant sur le point d'être enlevé par l'ange de la mort, innomma pour son successeur à la couronne le prince Farrukschad, qui véritablement monta sur le trône aussitôt que le vieux roi fut mort; mais ayant envie de s'en retourner en Perse, il laissa le sceptre de Gaznine à Symorgue, ce qui fut
Ymi
Pafe«
Preface . '. 5
Intro'iuclion 9
Le Calife el Jes cinq Prisonniers 15
Histoire du Marchand (premier prisonnier) 16
Histoire du Courtier (deuxième prisonnier) 2î
Histoire du Colporteur (troisième prisonnier) 24
Histoire du Débauché (quatrième prisonnier) 28
Histoire du Vannier (cinquième prisonnier) 3t
Le Cheikh et le Serpent, coûte 43
Histoire du prince Calaf et de la princesse de la Chine 47
Histoire du prince Fadiallah 57
Continuation de Thistoire (hi prince Calaf et de la princesse de la Chine 94
Histoire de Liii-iu , nouvelle chinoise 101
Continuation de l'histoire du prince Calaf et de la princesse de la Chine 123
La Mosquée de Theïloun, histoire d*Hassan Abd-Allah, ou les Clefs de la destinée... 181
Histoire de la Femme crédule 1 89
Histoire du Fils de Maled 190
Continuation de Thistoire d'Hassan Abd-Allah < 1 97
Histoire d'Aboulcassem 217