HISTOIRE DU PRINCE MALIKNASIR. S
les lois dont le roi Melikascbraf, son frère, s'était peu mis en peine. II se faisait aimer de tous ses beys et signalait chaque moment de son règne par quelque action utile ou agréable au peuple. Un jour le cadi de la ville vint trouver ce jeune monarque : — Sire, lui dit-il, j'ai fait arrêter trois esclaves accusés d'avoir assassiné un marchand chrétien. Deux ont confessé leur crime et en ont déjà reçu le châtiment; mais le troisième m'embarrasse, car il dit qu'il est innocent mais qu'il mérite la mort. Je viens demander à Votre Majesté ce qu'elle veut que l'on fasse de cet homme-là. — Je veux le voir, répondit le roi, et l'interroger moi-même. Ces paroles qui se contredisent ont besoin d*un éclaircissement. Qu'on me l'amène ici tout à l'heure.
Le cadi sortit à l'instant et revint peu de temps après avec l'esclave et le bourreau. D'abord que le roi eut jeté les yeux sur l'accusé, il le reconnut pour un esclave qui l'avait servi à Bagdad. 11 ne fit pas * semblant de le reconnaître et lui dit : — 0 malheureux 1 on t'accuse d'avoir tué un homme. — Sire, répondit l'esclave, je suis innocent, mais je mérite la mort. — Comment accordes-tu ce que tu dis? reprit le sultan. Si tu es innocent, tu ne mérites point la mort, ou si tu mérites la mort, tu n'es point innocent. — Je suis innocent, repartit l'esclave, et toutefois je mérite la mort. Voire Majesté en sera persuadée si elle veut me permettre de lui raconter mon histoire. — Parle, répliqua le roi, je suis prêt à l'écouter.
— Sire, dit l'esclave, je suis natif de Bagdad. J'y servais un jeune homme qui avait été tailleur et avait hérité d'un cogia. Ce jeune homme était de fort belle taille, et pour son visage, je vous avouerai, sire, qu'il était si semblable à celui de Votre Majesté, que je n'ai vu de ma vie une si parfaite ressemblance; je crois le voir en vous voyant. Il possédait une femme d'une rare beauté: il l'aimait et il aurait fait son bonheur si elle eût été raisonnable; mais elle ne l'était pas. Un jour elle me dit en particulier qu'elle avait du penchant pour moi, et que si je voulais l'enlever, nous prendrions tous deux le chemin de Basra : — Nous y vivrons fort agréablement, ajouta-t-elle, parce que nous emporterons tout mon or et mes pierreries. Je rejetai la proposition : — Non, madame , m'écriai-je, je ne puis me résoudre à blesser mon devoir et l'honneur de mon maître ! Elle se moqua de ma rési-
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stance et détruisit mes scrupules à force de caresses, 11 ne fut plus question que d'exécuter notre dessein sans que personne s'en aperçût et de manière que le mari ne pût apprendre, dans la suite, ce que nous serions devenus.
Pour cet effet, un jour qu'il se réjouissait en ville et que nous savions qu'il ne devait revenir au logis que fort tard, la dame tira tous les domestiques à part, et leur mettant à chacun une grosse poignée d'or entre les mains : — Allez -vous-en à Damas en Syrie, dit-elle à un, me chercher du hinna et du surmé, parce que c'est là qu'on en trouve d'excellent. Vous, dit-elle à l'autre, allez-vous-en à la Mecque accomplir un vœu que j'ai fiiit d'y envoyer de ma part faire un pèlerinage. Enfin, elle leur donna à tous des commissions qui demandaient des années entières, et elle les tit partir sur-le-champ. Quand nous fûmes tous deux seuls, nous nous chargeâmes de tout ce qu'il y avait de plus précieux, nous sortîmes à l'entrée de la nuit, nous fermâmes la porte à la clef et nous prîmes la route de Basra.
Nous marchâmes toute la nuit et la moitié du jour suivant sans nous arrêter. La dame commençait à se trouver accablée de lassitude; nous nous assîmes au bord d'un étang, d'où nous avions en face un ' palais magnifique. Nous le considérions avec attention et nous jugions qu'il devait appartenir à quelque grand prince lorsque nous en vîmes sortir un jeune homme suiviÉe plusieurs valets, dont deux portaient des filets sur leurs épaules. Comme ils venaient droit à Tétang, nous nous levâmes pour nous retirer; mais le jeune homme, dont la dame avait déjà attiré les regards, se hâta de nous joindre. Il la salua, elle lui rendit son salut. Il connut bien à son air qu'elle avait besoin de repos; il lui offrit son palais en lui disant qu'il s'appelait le prince Guayasaddin Mahmoud, neveu du roi de Basra. Elle ôta aussitôt le voile qui lui couvrait le visage pour faire voir au prince qu'elle méritait assez le compliment qu'il lui faisait. Elle accepta son offre, et il me parut qu'elle le regardait avec plaisir; je remarquai en môme temps qu'elle produisait sur lui un puissant effet. Je conçus de cette rencontre un présage funeste, et je n'avais pas tort d'en craindre la suite.
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Mahmoud oublia qui! était venu pour prendre le divertissement de la pêche, il ne songea plus qu'a la dame. Il la conduisit au palais; il la fit entrer dans un appartement superbe; elle s'assit sur un sofa, et le prince s'étant mis auprès d'elle, ils commencèrent à s'entretenir tout bas, et leur conversiition dura jusqu'à ce qu'un des domestiques vînt dire que l'on avait servi. Alors Mahmoud prit la dame par la main et la mena dans une chambre où il y avait une table a trois couverts et un buflFet garni de tasses et de pots d'or massif remplis d'un excellent vin. Ils s'assirent tous deux et me firent occuper la troisième place. Un esclave avait soin de me verser à boire, et il s'en acquittait de sorte que je n'avais pas vidé ma tasse qu'il la remplissait jusqu'aux bords. Les fumées du vin me montèrent à la tête, et bientôt je m'endormis.
Le lendemain, à mon réveil , je fus/^rt étonné de me trouver au bord de l'étang. Il faut, dis-je en moi-même, que les domestiques du prince Mahmoud m'aient porté en cet endroit pour se réjouir. Je me levai et marchai vers le palais. Je frappai à la porte, un homme m'oiivrit et me demanda ce que je voulais. — Je viens, lui répondis-je, voir la dame étrangère qui est dans ce palais. — Il n'y a point de dame ici, reprit-il en me fermant brusquement la porte au nez. Peu satisfaitde cette réponse, je frappai une seconde fois. Le même homme se présenta et me dit : — Que souhaitez-vous? — Ne me reconnaissezvous pas? lui dis-je. C'est moi qui accompagnais cette belle dame qui entra hier ici. — Je ne vous ai jamais vu, me repartit cet homme; ri n'est entré aucune dame en ce palais; passez votre chemin et ne frappez plus de peur de vous en repentir. A ces mots, il referma la porte avec précipitation. — Que dois-je penser de tout ceci? dis-je
alors ; est<K^ que je suis encore endormi? non, et certainement je n*ai point Tè?é ce qui se passa hier dans ce palais : il n'y a rien de plus réel. Ah î je devine ce que c'est : les gens du prince, qui m'ont transporté dans mon ivresse sur le bord de Tétang, veulent se donner le plaisir de voir comme je prendrai la chose. Je frappai pour la troisième fois. L'homme qui m'avait parlé ouvrit; mais en même temps il en sortit trois ou quatre autres armés de bâtons, qui se jetèrent sur moi et m'appliquèrent tant de coups qu*ils me laissèrent sur la place sans sentiment.
Je repris pourtant mes esprits. Je me relevai, et rappelant dans ma mémoire tout ce qui s'était passé à table le jour précédent entre le prince et la dame, je jugeai que Ton avait voulu se défaire de moi et que j'en étais même quitte à bon marché. Je commençai à me plaindre de ma mauvaise fortune; je Qs mille imprécations contre la dame; mais je vous jure que j'étais moins affligé de me voir réduit à l'état où je me trouvais que pénétré de douleur et de repentir d'avoir trahi mon maître. Déchiré par mes remords, je m'éloignai de ce maudit palais ; et, sans tenir de route certaine, errant de ville en ville, je suis venu jusqu'au Kâire, où j'arrivai hier au soir.
Comme la nuit s'approchait et que j'étais en peine de savoir où j'irais loger, je vis deux hommes qui en assassinaient un autre dans une rue détournée. Celui-ci, qui est, ^ ce que Ton dit, un marchand chrétien, poussa de grands cris; les assassins, craignant les caraouls (archers do guei), prirent la fuite de mon côté; et justement dans le temps qu'ils passaient près de moi, les caraouls les rencontrèrent. Ils crurent que j'étais de la compagnie de ces voleurs et ils me conduisirent en prison avec eux.
Voilà, sire, ajouta l'esclave de Bagdad, ce que je voulais raconter à Votre Majesté. Je suis innocent de l'assassinat dont on me croit complice, mais je mérite la mort pour avoir été capable d'offenser mon mattre et de me fier aux paroles perfides d'une femme.
Le sultan Maliknasir, après avoir entendu ce récit, fit mettre en liberté l'esclave : — Va , lui dit-il , je te fais grâce, puisque tu te repens de t'étre écarté de ton devoir; une autre fois, sois plus en garde contre les tentations de tes maîtresses , ne t'avise plus de les enlever : aussi bien, ces sortes d'enlèvements ne te réussissent pas. Le roi, pleinement informé de la mauvaise conduite de sa femme, rendit grâces à Dieu d'en être délivré. Il épousa une princesse pourvue d'une extrême beauté et qui lui donna un fils après dix mois de mariage. Tous les habitants du Kaire célébrèrent la naissance de ce jeune prince par des réjouissances qui durèrent quarante jours. Jamais sultan d'Egypte ne fut tant aimé de ses sujets que Maliknasir. Il est vrai qu'il justifiait parfaitement leur amour par le soin qu'il apportait à leur rendre son empire doux et agréable. La ville du Kaire, quoique d'une étendue immense, était si bien policée, le soubaschi (lieutenant de police) et Ics magistrats chargés de maintenir la tranquillité publique y veillaient de si près, qu'il ne se commettait pas le moindre désordre sans qu'ils en fussent avertis. Le sultan même, pour être plus assuré de la bonne police qui s'y observait, allait de
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temps en temps, la nuit, dans les rues avec son premier vizir et quel-^ ques-nns de ses gardes.
Une nuit, qu'il passait près d'une grande maison , il entendit des cris et des plaintes comme d'une femme que l'on maltraitait. Il tit frapper à la porte par un de ses gardes, qui ordonna d'ouvrir de la part du sultan. L'on ouvrit, et le roi entra suivi de son vizir et des autres personnes qui l'accompagnaient. Ils ouïrent alors plus distinctement les cris, et, s'avançant vers le lieu d'où ils partaient, ils passèrent dans une salle basse, où ils aperçurent avec autant d'horreur que de surprise une femme nue et toute en sang que deux esclaves nerveux frappaient impitoyablement de verges devant un jeune homme qui semblait prendre plaisir à ce barbare spectacle. A la vue du sultan , les esclaves cessèrent de tourmenter cette misérable , qui , malgré l'état où elle était , fut reconnue par le roi pour lafemme qu'il avait épousée à Bagdad. Il dissimula, et demanda pourquoi Ton maltraitait ainsi cette dame. Le jeune homme, ayant appris par ses gens que c'était le sultan d'Egypte qui lui parlait, alla se jeter à ses pieds et lui dit : — Sire, je suis le mari de cette malheureuse que vous voyez. Si vous saviez les raisons que j'ai de me plaindre d'elle, je ne doute point que Votre Majesté n'approuvât ma conduite. — Dites-moi ces raisons, répliqua le sultan , et j'en jugerai.
— Sire, reprit le jeune homme, je suis le neveu du roi de Basra et je me nomme le prince Guayasaddin-Mahmoud. J'étais dans un palais que j'ai à quelques lieues de Bagdad; j'en sortais un soir avec une partie de mes gens pour aller prendre le plaisir de la pêche, lorsque je rencontrai cette dame accompagnée d'un homme qui avait l'air d'un esclave. Je la saluai et la priai de venir se reposer chez moi. Elle y consentit. Je lui demandai qui elle était et où elle allait. Elle me répondit qu'elle était fille d'un officier du sultan de Bagdad ; qu'elle s'était échappée la nuit de chez son père pour se dérober aux transports languissants d'un vieux bey avec qui son mariage était arrêté. — Et j'ai dessein, ajouta-t-elle, de me rendre à Basra sous la conduite de cet esclave dont je me suis fait accompagner. L'or et les pierreries dont elle était chargée me firent aisément ajouter foi à ses discours. — Madame, lui dis-je, si vous voulez demeurer ici, vous y
HISTOIRE DU rRr!<(Ce MILIKKASin.
serez en sûreté. — Je le veux bien, ré|iOiulii-elle, mais il Taul que vous fussiez liier rjioti esclave, afin ijue s il lui pretid envie de retfmrner à BaiïtIaiL il n'aille |ias derouvrir le lieu de nia retraite.
vSiiioiguK la |>ulilM|ue viuihll ijue je fisse ce cjne la daoHî souliailait, je ite pus nfy résoudre. Je me conlenlai d'ordonner à mes ^ens d'enivrer Tesclave, de mêler dans son vin d*unc (K)udi*e (|ui I assoupli de manière qu'on pût le porter hors du palais Sîin s qu'il se réveillai, et je conmiantlai que quand il se prési^nlerail à la porte.
Tun ne fît pas seujblanl de le connaître et qu'on lui donnât^ s il le fallait^ quelques coups pour récarter.
Cela fut exécuté. L'esclave disparu l. Je fis accroire à la dame qu'on Tavait jeté dans un précipice, el toutefois, en cas que cet esclave allât
a Baj^dad déclarer aux parents de sa maîtresse qu'elle était dans mon (uilais, j'en partis avec elle peu de jours après et nous nous rendîmes à Basiiu
Nous y vivions charmés l'un de TautrCj quand j'appris que le sultan de iSagdad, pour des raisons que Ton ne disait point, avait résolu de déposséder li^ roi de Basra et de faire mourir avec lui Ions les princes
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de son saug. Sur cet avis, je pris tout ce que j'avais de plus précieux, je sortis la uuil de Basra, cl je suis venu avec cette dame m*élablir ici. Je ne Tai jamais aimée avec plus d*ardeur; je ne songe qu'à lui plaire ; je Fai méaie épousée pour rattachera moi par un lien plus honorable et plus fort ; et cepeudaut 1 iufçrale, pour prix de tant d'amour, a proposé aujourdliuî à un de mes domeslicjnes que, sil voulait m'assassiner, elle était prête à se donnera lui et à le suivre partout où il voodi-ait la conduire. Ce serviteur m*est fidèle, il ne m'a point tait un mystère de cette horrible proposition. J'en ai frémi, et pour punir cette méchante femme, j'ai résolu de la faire fouetter tous les jours jusqu'au sang, — Non, non, interrompit le sultan d'Egypte sans dire l'intérêt qu'il prenait a la chose, une créature d'un si détestable caractère demande un aolre supplice. Elle est indigne de vivre ; c'est un monstre dont on ne saurait trop tôt purger la terre : j'ordonne qu'elle soit noyée tout à Fheure. ]1 n'eut pas achevé ces paroles que ses gardes se saisirent de la dame, qu'ils allèrent jeter dans le Nil.
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Un roi tit un jour présent d'une robe de grand prix a un derviche- Un voleur des plus fins et des plus adroits en eut nouvelle et conçu l aussitôt le dessein de la lui enlever. Pour le foire réussir^ il alla trouver le derviche à son ermitage et le pria de le recevoir à son service el sous sa discipline, en feignant qu'il voulait abandonner le monde et apprendre de lui les maximes de la vie spirituelle. Le derviche le reçut avec beaucoup d'humanité ; mais au bout de quelques jours^ le voleur abusa de Testime et de la conflance qu'il s'était déjà acquises auprès du derviche : il s'empara de la rol>e une belle luiit et disparut.
Le lendemain matin, quand le derviche ue vit plus ni le novice ni la robe, il n^eut pas de peine à juger que le novice était uu voleur et qu'il Tavait emportée. Pour tâcher d'en avoir nouvelle, it sortit aussitôt de son ermitage et prit le chemin de la ville. Occupé delà |>erte cpi'il avail fuite, comme il marchail avec action, il reiiconlra
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de hi femme jusqu'au gosier. Le poison fit son effet avec tant de violence qu'elle mourut en peu de moments, et, par sa mort, elle confirma la maxime qui porte que celui qui creuse une fosse pour y faire tomber son frère y tombe lui-même, et que le diable est là pour emporter son àme au fin fond de l'enfer.
I^ derviche, témoin de cette aventure, trouva cette nuit si funeste extraordinairement longue, et il n'en vit la fin qu'ayec des peines inconcevables. Le jour parut enfin et il sortit d'un lieu si pernicieux. Il entra dans la ville, et comme il cherchait un autre gîte, il rencontra un cordonnier qui , par vénération envers les derviches, se fit un plaisir de le mener chez lui et d'ordonner à sa famille de prendre soin de lui et de le bien régaler pendant qu'il était obligé de faire compagnie à quelques amis qui l'avaient invité à un régal.
La femme du cordonnier avait une intrigue d'amour avec un cavalier qui n'avait pas moins d'amour pour elle qu'elle en avait pour lui. Leur entremetteuse était la femme d'un chirurgien, si adroite et si insinuante qu'elle eût été capable, par ses discours, d'accorder le feu et l'eau, de faire descendre les étoiles du ciel en terre, d'amollir l'acier comme de la cire et de réduire en poussière le rocher le plus dur, si elle s'en fût mêlée. La cordonnière ne vit pas plutôt que son mari s'absentait, qu'elle prit cette occasion pour se divertir et qu'elle manda à la chirurgienne de donner avis à son amant de venir la nuit suivante, en l'assurant que rien ne troublerait leurs plaisirs, que les mouches ne l'empêcheraient pas de goûter le sucre dont elle voulait le régaler, et qu'elle serait seule avec lui.
Sur cet avis, le cavalier ne manqua pas de venir au rendez-vous. Mais, dans le temps qu'il était à la porte et qu'il attendait que la cordonnière ouvrît, le cordonnier arriva et l'aperçut. Comme il avait déjà quelque soupçon de ce qui se passait, il ne fut pas plutôt entré chez lut, ardent de colère, qu'il pensa assommer sa femme de coups; non content de ce traitement, il l'attacha à un pilier et il se coucha.
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Cela scandalisa fort le derviche, qui crut d'abord que le cordonnier battait sa femme par caprice ou parce qu'il avait bu,.et il se reprocha de ne s'être pas présenté pour empêcher ce désordre. Il était encore occupé de cette pensée lorsqu'il entendit la voix de la chirurgienne, qui avait trouvé la porte ouverte, le mari, dans sa précipitation, ayant oublié de la fermer : — Voisine, criait-elle à la cordonnière d'une voix basse, voisine, à quoi pensez-vous? pourquoi vous faites-vous attendre si longtemps? C'est une honte, venez vite et ne perdez pas l'occasion. La cordonnière l'appela d'une voix triste, etquandelle fut prèsd elle : — Voyez, lui dit-elle, l'état où je suis et si vous êtes raisonnable de me reprocher ma négligence. Mon mari a vu l'ami à la porte, il est venu à moi comme un démon enragé, il m'a battue cruellement et liée comme vous voyez, et il dort présentement. Elle ajouta avec de grands soupirs : — Si , dans ce misérable état, je pouvais vous toucher de compassion, vous me détacheriez et vous souffririez que je vous attachasse à ce poteau pendant que j'irais m'excuser d'avoir fait attendre mon amant si longtemps, et je reviendrais d'abord vous délivrer et me remettre à la même place ; vous feriez aussi plaisir à celui que j'aime, qui ne manquerait pas de vous en témoigner de la reconnaissance. Par amitié et par compassion , la chirurgienne lui accorda ce qu'elle demandait et se laissa attacher. La cordonnière alla trouver le cavalier, qui l'attendait avec impatience ; et alors le derviche, qui entendait tout ce qui se passait, comprit le sujet de la colère du mari et jugea qu'il n'avait pas tort.