DU PRINCE CALAF ET DE LA PRINCESSE DE LA CHINE
ApRÈs avoir entendu l'histoire de Couloufe , vous allez entendre celle du prince Calaf , fils d'un ancien can desTartares Nogaïs. L'histoire de son siècle en fait une glorieuse mention : elle dit qu'il surpassait tous les princes de son tems en bonne mine , en esprit et en valeur j qu'il était aussi savant que les plus grands docteurs -, qu'il percevait le sens mystique des commentaires de l'Alcoran , et savait par cœur les sentences de Mahomet j enfin elle l'appelle le héros de l'Asie, et le phénix de l'Orient.
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En effet, ce prince, dès l'âge de dix-huit ans, n'avait peut-être pas son semblable dans le monde : il était l'ame des conseils de Timurtasch son père. S'il ouvrait un avis, les ministres les plus consommés l'approuvaient, et ne pouvaient assez admirer sa prudence et sa sagesse. Outre cela , s'il s'agissait de faire la guerre , on le voyait à la tête des troupes de l'état, aller chercher l'ennemi, le combattre et le vaincre. Il avait déjà remporté plusieurs victoires, et les Nogaïs s'étaient rendus si redoutables par leurs heureux succès, que les nations voisines n'osaient se brouiller avec eux. Les affaires du can son père étaient dans cette disposition, lorsqu'il vint à sa cour un ambassadeur du sultan de Carizme , qui dans l'audience qu'on lui donna , déclara que son maître prétendait qu'à l'avenirlesTartares Nogaïs lui payassent un tribut tous les ans, autrement qu'il viendrait en personne les y forcer avec deux cents mille hommes, et oter la couronne et la vie à leur souverain, pour le punir de ne s'être pas soumis de bonne grâce. Le can, là-dessus , assembla son conseil. On mit en délibération si l'on payerait le tribut, plutôt que d'en venir aux mains avec un si puissant ennemi , ou si l'on mépriserait ses menaces. Calaf, et la plupart de ceux qui assistaient au conseil , furent de ce dernier avis , de sorte qu'on renvoya l'ambassadeur avec un refus.
Après cela on envoya des députés chez les peuples voisins , pour leur représenter l'intérêt qu'ils avaient de s'unir avec le can contre le sultan de Carizme , dont l'ambition était excessive , et qui ne manquerait pas d'exiger aussi d'eux le même tribut , s'il y pouvait contraindre les Nogaïs. Les députés réussirent dans leur négociation 5 les nations voisines , et et entr'autres les Circassiens , promirent de se joindre au can , et de lui fournir cinquante mille hommes. Sur cette promesse , outre l'armée que ce prince avait ordinairement sur pied , il leva de nouvelles troupes.
Pendant que ces préparatifs se faisaient chez les Nogaïs, le sultan de Carizme de son coté assembla deux cents mille combattans , et passa le Jaxarres ' à Cogende. Il traversa les pays d'Illac et de Saganac, où il trouva des vivres en abondance , et il s'avança jusqu'à Jund , avant que l'armée du can commandée par le prince Calaf put se mettre en campagne, parce que les Circassiens et les autres troupes auxiliaires n'avaient pu joindre plus tôt. D'abord que Calaf eut reçu tous les secours qu'il attendait , il marcha droit à Jund 5 mais à peine eut-il passé Jengikunt , que ses coureurs lui rapportèrent que les ennemis paraissaient, et venaient à lui en bataille. Aussitôt ce
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prince fit faire Laite, et disposa ses troupes h combattre.
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Les deux armées étaient à peu-près égales en nombre j et les peuples qui les composaient n'étaient pas moins belliqueux les uns que les autres. Aussi le combat qui se donna fut-il sanglant et opiniâtre. Il commença le matin et dura jusqu'à la nuit. Des deux cotés , les officiers et les soldats s'acquittèrent bien de leur devoir. Le sultan fit pendant l'action tout ce que pouvait faire un guerrier consommé dans le métier des armes -, et le prince Calaf, plus qu'on ne devait attendre d'un si jeune général. Tantôt les TartaresNogaïs avaient l'avantage, et tantôt ils étaient obligés de céder aux efforts des Carizmiens. De manière que les deux partis successivement vainqueurs et vaincus , sonnèrent la retraite à l'entrée de la nuit, résolus de recommencer le combat le lendemain. Mais le commandant des Circassiens alla secrètement trou-
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ver le sultan , et lui promit d'abandonner les Nogaïs , pourvu que par un traité , qu'il jurerait d'observer religieusement , il s'engageât à ne jamais exiger de tribut des peuples de Circassie , sous quelque prétexte que ce fût. L& sultan y consentit; le traité fut fait : le commandant regagna son quartier, et le jour suivant, lorsqu'il fallut retourner à la charge , on vit tout-à-coup les Circassiens se détacher de leurs alliés, et reprendre le chemin de leur pays.
Celte trahison causa beaucoup de chagrin au prince Calaf , qui se voyant alors beaucoup plus faible que le sultan , aurait fort souhaité d'éviter le combat ; mais il n'y eut pas moyen. Les Carizmiens attaquèrent brusquement , et profitant du terrain qui leur permettait de s'étendre , ils enveloppèrent de toutes parts les Nogaïs. Ceux-ci cependant, quoiqu'abandonnés de leurs meilleures troupes auxiliaires , et environnés d'ennemis, ne perdirent pas courage. Animés par l'exemple de leur prince , ils se serrerent , et soutinrent long-tems les plus vives charges du sultan: ils furent toutefois enfoncés, et alors Calaf désespérant de remporter la victoire, ne songea plus qu'à échapper à son ennemi. Il choisit quelques escadrons , et se mettant à leur tête , il se fit jour au travers des Carizmiens. Le sultan averti (le sa retraite, détacha six mille chevaux poiu' le
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poursuivre j mais il trompa leur poursuite en prenant des chemins qui ne leur étaient pas connus ; enfin il arriva peu de jours après la bataille à la cour de son père, où il répandit la tristesse et la terreur, en apprenant le malheur qui lui était arrivé.
Si cette nouvelle affligea Timurtasch , celle qu'on reçut bientôt après, acheva de le mettre au désespoir. Un officier échappé du combat , vint dire que le sultan de Carizme avait fait passer sous le sabre presque tous les Nogaïs , et qu'il s'avançait à grandes journées, dans la résolution de faire mourir toute la famille du can , et de soumettre la nation à son obéissance. Le can se repentit alors d'avoir refusé de payer le tribut ; mais comme dit le proverbe arabe : ji quoi sert le j^epentir après la ruine de la ville de Basra ? Comme le tems pressait , et qu'il fallait se sauver de peur de tomber au pouvoir du sultan , le can , la princesse Elmaze sa femme et Calaf , se chargèrent de tout ce qu'il y avait de plus précieux dans leur trésor, et sortirent d'Astracan leur ville capitale, accompagnés de plusieurs officiers du palais qui ne voulurent point les abandonner , et des troupes qui s'étaient fait jour avec le jeune prince au travers des ennemis.
Il prirent la route de la grande Bulgarie : leur dessein était d'aller mendier un asile chez quelque prince souverain. Il y avait plusieurs jours qu'ils
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étaient en marclie, et ils avaient déjà gagné le mont- Caucase, lorsque mille brigands, habitans de cette montagne , vinrent tout-à-coup fondre sur eux. Bien que Calafeutàpeine quatre cens hommes, il ne laissa pas de soutenir l'impétuosité des brigands ^ il en tua même une grande partie 5 mais il perdit toutes ses troupes , et demeura enfin au pouvoir de ces bandits, dont les uns se saisirent des richesses qu'ils trouvèrent , pendant que les autres étaient la vie à toutes les personnes qui suivaient le can. Ils n'épargnèrent que ce prince , sa femme et son fils ; encore les laissèrent-ils presque nus au milieu de la montagne.
On ne peut exprimer quelle fut la douleur de Timurtasch , lorsqu'il se vit réduit à cette extrémité. Il enviait le sort de ceux qui venaient de périr à ses yeux , et se livrant à son désespoir , il voulait se donner la mort. La princesse ' de son coté fondait en pleurs , et faisait retentir l'air de plaintes et de gémissemens. Calaf seul avait la force de soutenir le poids d'une si mauvaise fortune 5 pénétré des maximes de l'alcoran , et des sentences de Mahomet sur la prédestination , il avait une fermeté d'ame inébranlable. L'extrême affliction que le can et sa femme faisait éclater, était sa plus grande peine : O mon père ! 6 ma mère , leur disait-il , ne succombez point
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à vos malheurs. Songez que c'est Dieu qui veut que vous soyez si misérables. Soumettons-nous sans murmure à ses ordres absolus. Sommes-nous les premiers princes que la verge de sa justice ait frappés ? Combien de souverains avant nous ont été chassés de leurs États , et après avoir mené une vie errante , et passé même pour les plus vils mortels dans des terres étrangères , sont remontés sur leurs troncs ? Si Dieu a le pouvoir d'oter les couronnes , il peut aussi les rendre. Espérons donc qu'il sera touché de notre misère , et qu'il fera succéder la prospérité à la déplorable situation où nous sommes.
Il ajouta plusieurs autres paroles consolantes, et à mesure qu'il parlait, son père et sa mère attentifs à son discours, sentaient une secrète consolation. Ils se laissèrent enfin persuader. Je le veux, mon fils, dit le can, abandonnons-nous à la providence ^ et puisque les maux qui nous environnent , sont tracés sur la ' table fatale, souffrons-les donc sans nous plaindre. A ces mots, ce prince, sa femme et son fils , résolus d'avoir de la fermeté dans leur malheur, continuèrent leur chemin à pied , car les voleurs leur avait oté leurs chevaux. Ils marchèrent assez long-tems, et vécurent des fruits qu'ils trouvèrent dans les vallées 5 mais ils s'engagèrent dans un dé-
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sert où la terre ne produisant rien dont ils pussent subsister, leur courage s'abattit. Le can déjà dans un âge avancé, commençait à sentir que les forces lui manquaient ; et la princesse fatiguée du chemin qu'elle avait fait, pouvait à peine se soutenir-, si bien que Calaf , quoiqu'il fût lui-même assez las , les portait sur ses épaules l'un après l'autre pour les soulager. Enfin accablés tous trois de faim, de soif et de lassitude , ils arrivèrent à un endroit rempli de précipices affreux. C'était une colline très-élevée et entrecoupée de creux épouvantables , entre lesquels il paraissait fort dangereux de passer, et l'on ne voyait pas d'autre chemin pour entrer dans une vaste plaine qui était au-delà , parce que des deux cotés de la colline , le pays paraissait si embarrassé de ronces et d'épines, qu'on ne pouvait s'y faire un passage. Quand la princesse aperçut ces abîmes, elle en fut si effrayée qu'elle poussa un grand cri, et le can perdit enfin patience. Il entra en fureur : C'en est fait , dit-il au prince son fils, je cède à mon mauvais destin; je succombe à tant de peines, je vais me précipiter moi-même dans un de ces gouffres profonds que le ciel sans doute m'a réservé pour tombeau ; je veux m'affranchir de la tyrannie de mon infortuné; j'aime mieux la mort qu'une vie si pénible.
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LEcan se laissant entraîner au mouvement furieux qui l'agitait , allait se jeter dans un précipice , lorsque le prince Calaf le prit entre ses bras et le retint : Ah ! mon père, lui dit-il , que voulez-vous faire? A quel transport vous abandonnez-vous ? Est-ce ainsi que vous témoignez la soumission que vous devez aux ordres du ciel ? Rentrez en vous même. Au lieu de marquer une impatience rebelle à ses volontés , tâchons de mériter par notre constance , qu'il nous regarde d'un œil plus favorable. Nous sommes , je l'avoue , dans un état très-fàcheux , et nous ne saurions sans péril marcher parmi ces abîmes-, mais il y a peut-être quelque chemin pour entrer dans la plaine. Permettez-moi de chercher. Vous cependant, seigneur, calmez la violence de vos mouvemens , et demeurez ici avec la princesse. Je serai bientôt de retour. — Allez, mon fils , répondit le can, nous vous attendrons; ne craignez rien pour mon désespoir, j'en serai maître jusqu'à ce que vous soyez revenu.
Le jeune prince parcourut toute la colline sans pouvoir découvrir aucun chemin. Il en fut fort affligé. Il se prosterna, gémit et implora le secours du ciel. Il se leva ensuite, et cherchant de nouveau quelque sentier qui conduisît à la plaine , enfin il en trouva un. Il le suivit en rendant grâces à Dieu de ce bonheur j il s'avança jusqu'au pied d'un arbre qui était à l'entrée de la plaine , et qui couvrait de son ombre une fontaine d'une eau pure et transparente. Il aperçut aussi d'autres arbres chargés de fruits d'une grosseur surprenante. Charmé de cette découverte, il courut donner avis à son père et à sa mère, qui reçurent cette nouvelle avec d'autant plus de joie, qu'ils jugèrent par-là que le ciel commençait d'avoir pitié de leur misère. Calaf les conduisit à la fontaine où ils se lavèrent tous trois le visage et les mains , et soulagèrent l'ardente soif qui les dévorait. Ensuite ils mangèrent des fruits que lejeune prince alla cueillir , et qui , dans le pressant besoin qu'ils avaient de nourriture , leur parurent excellens. Seigneur, disait Calaf à son père , vous voyez l'injustice de vos murmures. Vous vous imaginiez que le ciel nous avait abandonnés. J'ai imploré son secours, et il nous a secourus 5 il n'est point sourd à la voix des malheureux qui ont une entière confiance en lui.
Ils demeurèrent près de la fontaine deux ou trois jours à se reposer, et à réparer leui s forces épuisées.
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Après cela ils se chargèrent de fruits et s'avancèrent dans la plaine, espérant qu'elle les conduirait à quelque lieu habité. Ils ne se flattèrent pas d'une fausse espérance; ils aperçurent bientôt au-devant d'eux une ville qui leur parut grande et superbement bâtie. Ils y allèrent, et quand ils furent arrivés aux portes, ils s'arrêtèrent pour attendre la nuit, ne voulant point entrer dans la ville pendant le jour couverts de sueur et de poussière, et presque nus. Ils s'assirent sous un arbre qui faisaitbeaucoup d'ombre, et s'étendirent sur l'herbe. Il y avait déjà quelque tems qu'ils reposaient en cet endroit , lorsqu'un vieillard sortit de la ville j vint sous le même arbre prendre le frais , et s'assit auprès d'eux, après avoir fait une profonde révérence. Ils se mirent à leur séant pour le saluer à leur tour, et ensuite ils lui demandèrent comment se nommait cette ville ? Elle s'appelle Jaïc , répondit le vieillard ; c'est la capitale du pays où le fleuve Jaïc a sa source. Le roi Ilenge-Can y fait son séjour. Il faut que vous soyez bien étrangers, puisque vous me faites cette question. — Oui , dit le can , nous sommes d'un pays assez éloigné d'ici . Nous avons pris naissance dans le royaume de Carizme , et nous demeurons sur les bords de la mer Caspienne :nous nous mêlons de négoce. Nous allions avec plusieurs autres marchands dans le Capchac : une grosse troupe de voleurs est venue attaquer notre caravane, et l'a
pillée. Ils nous ont laissé la vie ; mais ils nous ont mis dans l'état où vous nous voyez. Nous avons traversé le mont Caucase , et nous sommes venus jusqu'ici sans savoir où nous portions nos pas.
Le vieillard qui était un homme fort compatissant aux peines de son prochain , leur témoigna qu'il était sensible à leur malheur, et pour mieux le leur persuader, il leur offrit sa maison. Il leur fit cette offre de si bonne grâce , que quand ils n'auraient pas eu besoin de l'accepter, ils n'auraient pu s'en défendre. Il les mena donc chez lui dès que la nuit fut venue. C'était une petite maison fort simplement meublée , mais où tout était propre , et avait plutôt un air de modestie que d'indigence. Le vieillard en entrant donna quelques ordres tous bas à un de ses esclaves , qu'on vit revenir peu de tems après suivi de de deux garçons marchands , dont l'un portait un gros paquet d'habits d'hommes et de femmes tout faits, et l'autre était chargé de toutes sortes de voiles, de turbans etde ceintures. Le prince Calaf et son père prirent chacun un caftan de drap , et une veste de brocard avec un turban de toiles des Indes , et la princesse un habillement de femme aussi complet. Après cela l'hote paya les marchands , les renvoya , et demanda à souper. Deux esclaves dressèrent aussitôt une table avec un buffet couvert de porcelaines , de plats de bois de sandal et d'aloès , et de plusieurs
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coupes de corail , parfumées avec de l'ambre gris. Ils servirent un excellent chourva \ accompagné de deux assiettes d'œufs d'esturgeon . Le can , sa femme et Calaf se mirent à table avec le Adeillard , et mangèrent de ces mets, auxquels succédèrent un plat de gazelle, un grand plat de pilau en pyramide, dans lequel il y avait trois francolins dépecés par morceaux. Un plat de tziberica ^, excellent poisson du Volga, et deux d'esturgeons furent ensuite apportés , et une grillade de cuisse de cavale fut le dernier service. Après quoi , ils burent trois grandes bouteilles de cammez , et de l'eau-de-vie de dattes.
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