US' JOUR
Le vieillard échauffé par les liqueurs qu'il avait bues se mit en belle humeur , et fit tous ses efforts pour
' Chourva est un bouillon gras, dans lequel on met des morceaux de pain pour servir de potage.
^ Le Tziberica est un poisson long de cinq pieds, qui a la gueule longue et large comme un canard , et le corps tacheté de noir et de blanc.
24o LES MILLE ET UN JOURS,
inspirer de la joie à ses hôtes; mais s'apercevant qu'il n'en pouvait venir à bout, et qu'ils paraissaient toujours préoccupés de leur malheur : Je vois bien, leur dit-il, que je m'efforce inutilement de détourner votre esprit de l'accident qui vous est arrivé : vous en rappelez sans cesse le souvenir. Cependant permettez-moi de vous représenter qu'au lieu de vous abandonner à ces tristes images , vous devriez tâcher de les bannir de votre mémoire. Consolez-vous de a perte des biens que les voleurs vous ont enlevés. L'aventure qui vous afflige n'est pas nouvelle. Les voyageurs et les négocians l'éprouvent tous les jours. J'ai moi-même en ma jeunesse été volé sur le chemin de Moussel à Bagdad. Des voleurs me prirent des biens considérables , et je pensai perdre la vie. Je me trouvai dans la situation où vous êtes, et je ne laissai pas de me consoler. Il était pourtant bien désagréable pour un homme de ma condition , de me voir réduit à la mendicité. Il faut que je vous raconte mon histoire ; je veux vous faire cette confidence , elle vous sera peut-être de quelque utilité, le récit de mes malheurs pourra vous encourager à soutenir les vôtres. Après avoir achevé ces paroles , le bon vieillard ordonna à ses esclaves de se retirer. Ensuite il parla dans ces termes :
mSTOIBE DU TMUNCE FADLALLAII.
HISTOIRE
DU PRINCE FADLAII.AII, FILS DE BIN-ORTOC, ROI RE MOUSSF.i..
Je suis fils du feu roi de Moussel , du grand Bin- Ortoc. Aussitôt qu'il me vit parvenu à la vingtième année de mon âge , il voulut me marier. Il fit présenter à ma vue un grand nombre de jeunes esclaves, parmi lesquelles il y en avait de fort belles. Je les regardai toutes avec indifférence ; il n'y en eut pas une qui fît sur moi la moindre impression ; elles s'en aperçurent -, elles en rougirent , et se retirèrent pleines de dépit d'avoir manqué mon cœur. Mon père fut aussi fort surpris de mon insensibilité. Il ne l'avait pas prévue . au contraire, il avait cru que frappé à la fois de plusieurs beautés différentes , j'aurais de lapeineàfaire un choix. Je lui dis que je ne me sentais pas encore de goût pour le mariage ; que cela venait peut-être de ce quej'avais une extrême envie de voyager ; que je le conjurais de m'accorder la permission d'aller seulement à Bagdad , et qu'à mon retour je pourrais me déterminer à prendre une femme. Il ne voulut pas me contraindre 5 il me permit de faire un voyage a. Bagdad , et pour paraître en fils de roi dans cette grande ville , il ordonna I. 16
qu'on me fit un magnifique équipage. Il ouvrit ses trésors , et on en tira la charge de quatre chameaux de pièces d'or. Il me donna des officiers de sa maison pour me servir , avec cent soldats de sa garde pour m'escorter.
Je partis donc de Moussel avec ce nombreux cortège, pour aller à Bagdad. Il ne nous arriva point d'accident les premières journées, mais une nuit pendant que nous reposions dans une prairie où nous étions campés , nous fûmes attaqués si brusquement, etpar un si grand nombre d'Arabes Bédouins, que la plupart de mes gens furent égorgés avant même que je connusse tout le péril où je me trouvais. Je me mis en défense avec ce qui me restait de gardes et d'officiers de la maison de mon père. Nous chargeâmes les Bédouins avec tant de furie , qu'il en tomba sous nos coups plus de trois cents : le jour étant survenu , les brigands qui nous tenaient enveloppés , honteux et irrités de l'opiniâtre résistance d'une poignée de gens , redoublèrent leurs efforts , et nous eûmes beau combattre en désespérés , il nous accablèrent : enfin , il fallut céder à la force ; ils nous otèrent nos armes et nos habits , et au lieu de nous réserver à l'esclavage^ ou de nous laisser comme des gens qui étaient assez misérables de se voir dans l'état où nous étions réduits , ils voulurent venger la mort de leurs compagnons 5 ils furent assez lâches et assez barba-
res pour faire passer sous le sabre des hommes qui ne pouvaient plus se défendre. Tous mes gens périrent, et j'allais avoir le même sort 5 lorsque me faisant connaître aux voleurs. Arrêtez, téméraires, leur dis-je , respectez le sang des rois. Je suis le prince Fadlallah, le fils unique de Bin-Ortoc , roi de Moussel, et l'héritier de ses états.— Je suis bien-aise, me dit alors le chef des Bédouins , d'apprendre qui tu es. Il y a long-tems que nous haïssons mortellement ton père; il a fait pendre plusieurs de nos camarades qui sont tombés entre ses mains, tu seras traité de là même manière.
En effet , il me fit lier 5 et les voleurs après s'être saisis de mon équipage , me menèrent avec eux au pied d'une montagne entre deux forêts , où une infinité de petites tentes grises étaient dressées. C'était là leur retraite. On me mit sous la tente du chef, qui s'élevait au milieu des autres, et paraissait beaucoup plus grande. On me garda un jour entier; après quoi l'on m'attacha à un arbre , où en attendant la mort lente qui devait venir borner des jours qui n'étaient encore qu'au commencement de leur course , j'avais le chagrin de me voir environné de tous ces bandits qui m'insultaient par de piquantes railleries, et prenaient plaisir à m' outrager.
^44 l'Es MILLE ET UN JOURS»
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Il y avait déjà long-tems que j'étais lié à l'arbre , et le dernier moment de ma vie n'était pas fort éloigné, quand un espion vint avertir le chef des Bédouins qu'il y avait un beau coup à faire à sept lieues de là-, qu'une grosse caravane devait camper la nuit prochaine dans un certain endroit qu'il nomma. Le chef ordonna aussitôt à ses compagnons de se préparer à partir, ce qui fut fait en peu de tems. Ils montèrent tous à cheval , et me laissèrent dans leur retraite, ne doutant point qu'à leur retour ils ne me trouvassent sans vie. Cependant le ciel qui rend inutiles toutes les résolutions des hommes , lorsqu'elles ne s'accordent pas avec ses desseins éternels , ne voulait pas que je périsse si tôt. La femme du chef des voleurs eut pitié de moi. Elle vint pendant la nuit auprès de l'arbre ou j'étais attaché, et me dit : Jeune homme, je suis touchée de ton malheur, et je voudrais te tirer du danger où tu es, mais si je te déliais et te mettais
en liberté , aurais-tu encore assez de force pour te sauver? — Oui, lui répondis-je-, comme c'est Dieu qui vous a inspiré ce mouvement charitable , il me prêtera des forces pour marcher. Cette femme m'ota mes liens , me donna un vieux caftan de son mari avec deux ou trois pains , et me montrant un sentier : Va par-là , me dit-elle , suis cette route , et tu arriveras à un lieuhabité. Je remerciai ma libératrice, et marchai toute la nuit, sans m'écarter du chemin qu'elle m'avait enseigné.
Le lendemain, j'aperçus un homme à pied, qui chassait devant lui un cheval chargé de deux gros ballots. Je le joignis , et après lui avoir dit que j'étais un malheureux étranger qui ne connaissait point le pays , et s'était égaré, je lui demandai où il allait. Je vais, répondit-il, vendre des marchandises à Bagdad , où j'arriverai dans deux jours. J'accompagnai cet homme : je ne le quittai qu'en entrant dans cette grande ville 5 il alla où ses affaires l'appelaient , et moi je me retirai dans une mosquée , où je demeurai deux jours et deux nuits. J'avais peu d'envie d'en sortir; je craignais de rencontrer des gens de Moussel, qui mereconnussent. J'avais tant de honte de me voir dans la situation où j'étais, que bien loin de songer à découvrir ma condition, j'aurais voulu me la cacher à moi-même. La faim toutefois m'ota une partie de ma honte , ou pour mieux dire , il me fallut céder à
cette nécessité qui nous entraîne tous. Je me résolus à mendier mon pain comme un misérable , en attendant que je prisse un meilleur parti.
Je me présentai devant une fenêtre basse d'une grande maison , et je demandai l'aumône d'un ton de voix élevé. Une vieille esclave parut presqu aussitôt avec un pain à la main, qu'elle voulut me donner^ dans le tems que je m'avançais pour le prendre , le vent par hasard leva le rideau de la fenêtre , et me laissa apercevoir dans la salle une jeune dame d'une beauté surprenante 5 son éclat frappa ma vue comme un éclair, j'en fus tout ébloui. Je reçus le pain sans songer à ce que je faisais, et je demeurai immobile devant la vieille esclave , au lieu de lui rendre les grâces que je lui devais. J'étais si surpris, si troublé , si éperdu d'amour , qu'elle me prit sans doute pour un insensé : elle disparut, et me laissa dans la rue, occupé à regarder inutilement la fenêtre, car le vent ne leva plus le rideau. Je passai pourtant le reste de la journée à attendre un second coup de vent favorable. Quand je vis que la nuit s'approchait, je songeai à me retirer; mais avant de m'éloigner de cette maison, je demandai à un vieillard qui passait s'il ne savait pas à qui elle appartenait : C'est , répondit-il , la maison du seigneur de Mouaffac, fils d'Adbane : c'est une personne de qualité, qui de plus est riche et homme d'honneur. Il n'y a pas long-tems qu'il était
gouverneur de cette ville : mais il se brouilla avec le cady , qui trouva moyen de le perdre dans l'esprit du calife et de lui faire oter son gouvernement.
En rêvant à cette aventure , je sortis insensiblement de la ville, et j'entrai dans un grand cimetière, résolu d'y passer la nuit. Je mangeai mon pain avec peu d'appétit, bien que je dusse en avoir beaucoup; ensuite je me couchai près d'un tombeau, la tête appuyée sur un monceau de briques. Je n'eus pas peu de peine à m' endormir 5 la fille de MouafFac agitait terriblement mes sens, son image charmante échauffait mon imagination , et d'ailleurs le mets que j'avais mangé n'était pas assez succulent pour me procurer par ses vapeurs un sommeil aisé. Je m'assoupis pourtant, malgré les idées qui m'occupaient , mais mon assoupissement ne fut pas de longue durée 5 un grand bruit qui se faisait entendre dans le tombeau , me réveilla bientôt.
Effrayé de ce bruit^ dont je ne savais pas la cause, je me levai pour prendre la fuite, et m'éloigner du
cimetière, quand deux hommes qui étaient à l'entrée du tombeau m'ayant aperçu , m'arrêtèrent , et me demandèrent qui j'étais, et ce que je faisais dans ce cimetière : Je suis, leurdis-je, un malheureux étranger , que la fortune réduit à subsister d'aumônes, et je suis venu passer ici la nuit, parce que je n'ai point de logement dans la ville. — Puisque tu es un mendiant , me dit un de ces deux hommes , remercie le ciel de nous avoir rencontrés ; nous allons te faire faire bonne chère. En disant cela, ils m'entraînèrent dans le tombeau , où quatre de leur camarades mangeaient de grosses raves et des dattes , et vidaient de grandes cruches d'eau-de-vie.
Ils me firent asseoir auprès d'eux, autour d'une longue pierre, qui leur servait de table, et je fus obligé de manger et de boire par complaisance. Je les soupçonnai d'abord d'être ce qu'ils étaient , c'està-dire , des voleurs , et ils me confirmèrent bientôt par leurs discours dans mes soupçons. Ils commencèrent à s'entretenir d'un vol considérable qu'ils venaient de faire, et s'imaginant que ce serait un grand plaisir pour moi que d'entrer dans leur compagnie , ils m'en firent la proposition : ce qui me jeta dans un terrible embarras. Vous jugez bien que je n'étais nullement tenté de m'associer avec ces gens-là, mais je craignais de les irriter en n'acceptant pas le parti (|u'iis me proposaient^ c'était ce qui m'embarrassait.
Je ne savais donc ce que je devais leur répondre, quand tout-à-coup je me vis tiré de cette peine. Le lieutenant du cady , accompagné de vingt ou trente asas ( archers ) bien armés , entra dans le tombeau, se saisit des voleurs et de moi , et nous mena tous en prison, où nous passâmes le reste de la nuit. Le jour suivant, le cady vint interroger les prisonniers. Les voleurs confessèrent leur crime, parce qu'ils virent bien qu'il serait inutile de le nier : pour moi, je contai au juge de quelle manière je les avais rencontrés, et comme ils assurèrent la même chose, on me fit mettre à part. Le cady voulait m'interroger en particulier , avant de me laisser sortir de ses mains. En effet, il vint à moi , et me demanda ce que j'étais allé faire dans le cimetière, où j'avais été pris, et comment je passais le tems à Bagdad? Enfin il me fit mille questions , et j'y répondis avec beaucoup de sincérité, excepté que je ne lui découvris pas ma naissance. Je lui rendis surtout un compte exact de toutes mes démarches , et même je lui contai que le jour précédent, m'étant présenté devant une fenêtre de la maison de Mouaffae , pour demander l'aumône , j'avais vu par hasard une jeune dame qui m'avait charmé.
Au nom du Mouaffae, je vis les yeux du cady s'animer. Ce juge demeura ensuite quelques momens à rêver j ensuite, il prit un air gai. Jeune homme , il
ne tiendra qu'à toi de posséder la dame que tuas vue hier. C'est sans doute la fille de MouafFac , car on m'a dit qu'il a une fille d'une beauté parfaite. Quand tu serais le dernier des hommes, je te ferai arriver au comble de tes vœux. Tu n'as qu'à me laisser faire, je vais travailler à ta fortune. Je le remerciai sans pénétrer encore le dessein qu'il méditait , et je suivis l'aga de ses eunuques noirs , qui par son ordre me fit sortir de prison, et me mena au hamman. '
Pendant que j'y étais, le juge envoya deux chaoux chez Mouafifac , pour lui dire qu'il souhaitait de lui parler pour l'entretenir d'une affaire de la dernière conséquence. Mouaffac vint avec les chaoux. Dès que le cady l'aperçut , il alla au-devant de lui , le salua , et l'embrassa à plusieurs reprises. Mouaffac fu* assez étonné de cette réception. Oh, oh, dit-il en lui-même, d'où vient que le cady, mon plus grand ennemi , me fait aujourd'hui tant de civilités ? Il y a quelque chose là-dessous. — Seigneur Mouaffac , lui dit le juge , le ciel ne veut pas que nous demeurions plus long-tems ennemis. Il nous offre une occasion d'éteindre cette haine qui sépare depuis quelques années votre famille et la mienne. Le prince de Basra arriva hier au soir à Bagdad. Il est venu loger chez moi. Il est parti de Basra, sans prendre congé du
' Hains publics.
^ Officiers He police.
HISTOIRE DU PRINCE FADLALLÂH. ^5 r
roi son père. Il a ouï parler de votre fille , et sur le portrait qu'on lui en a fait , il en est devenu si amoureux, qu'il a pris la résolution de vous la demander en mariage. Il veut que ce soit par mon entremise que cette union se forme -, ce qui m'est d'autant plus agréable , que c'est un moyen de me réconcilier avec vous. — Je suis étonné, lui répondit Mouaffac, que le prince de Basra songe à me faire l'honneur d'épouser Zemroude ma fille, et que ce soit vous qui m'annonciez cette nouvelle , vous qui vous êtes toujours montré si ardent à me nuire. — Ne parlons plus du passé , seigneur MouafFac, reprit le cady, oublions de grâce tout ce que nous avons fait mutuellement l'un contre l'autre , et en faveur des beaux nœuds qui vont lier à votre fille le prince de Basra , vivons le reste de nos jours en bonne intelligence.
Mouaffac était naturellement aussi bon que le juge était mauvais. Il se laissa tromper aux faux témoignages d'amitié que son ennemiluidonnait.il étouffa sa haine en ce moment, et se livra sans défiance aux caresses perfides du cady. Ils s'embrassaient tous deux en se jurant l'un à l'autre une inviolable amitié, lorsque j'entrai dans la chambre où ils étaient, conduit par l'aga qui m'avait fait prendre au sortir du bain une belle robe , avec un turban de mousseline des Indes , dont le bout de toile d'or pendait jusque sur mon oreille. Grand prince, me dit le
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cady, dès qu'il m'aperçut, bénis soient vos pieds et votre arrivée à Bagdad , puisque vous avez bien voulu loger chez moi. Quelle langue pourrait vous marquer toute la reconnaissance que j'ai d'un si grand honneur? Voilà le seigneur MouafFac que j'ai informé du sujet de votre voyage en cette ville. Il consent de vous donner sa fille , qui est belle comme un astre , pour en faire votre légitime épouse. MouafFac me fit alors une profonde révérence , et me dit : O fils de grand ! je suis confus de l'honneur que vous souhaitez de faire à ma fille. Elle se trouverait assez heureuse d'être l'esclave d'une des princesses de votre sérail.
Jugez dans quel étonnement me jetèrent ces discours , auxquels je ne savais que répondre-, je saluai MouafFac sans lui rien dire ; mais le cady me voyant troublé, et craignant que je ne fisse quelque réponse qui renversât son projet, se hâta de prendre la parole : Il faut , dit-il , que le contrat de mariage se fasse tout-à-l'heure en présence de bons témoins. En parlant ainsi , il ordonna à son aga d'aller chercher des témoins, et pendant ce tems-là il dressa le contrat.
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Quand l'aga eut amené des témoins , on lut devant eux le contrat, que je signai. MouafFac lesigna aussi, et ensuite le cady , qui y mit la dernière main. Alors le juge renvoya les témoins, et dit à MouafFac : Vous savez que les affaires des grands ne se font pas comme celles des autres hommes , il faut du secret et de la diligence. Conduisez ce prince à votre maison 5 il est présentement votre gendre, donnez promptement vos ordres pour la consommation du mariage , et ayez soin que tout se fasse comme il faut.
Je sortis de chez le cady avec MouaÉfac. Nous trouvâmes à la porte deux beaux mulets très-richement harnachés qui nous attendaient , et sur lesquels le juge nous fit monter avec d'assez grandes cérémonies. Mouaffac me mena chez lui, et lorsque nous fumes entrés dans sa cour il descendit le premier ; et , d'un air fort respectueux , se présenta pour me tenir l'étrier, ce que je fus obligé de souffrir.
Après cela il me prit par la main et me fit monter à l'appartement de sa fille , où il me laissa seul avec elle , aussitôt qu'il l'eut instruite de ce qui s'était passé chez le cady.
Zemroude, persuadée que son père venait de la marier avec le prince de Basra , me reçut comme un mari qui devait un jour la placer sur le trône ; et moi y le plus content et le plus amoureux des hommes, je passai la journée aux pieds de cette jeune dame, à qui je tâchai, par des manières tendres et complaisantes, de donner un peu de goût pour moi. Je m'aperçus bientôt que je ne perdais pas mon tems , et que ma jeunesse et mon amour faisaient sur elle quelque impression. Que cette découverte eut de charmes pour moi ! Je redoublai mes soins , et j'avais le plaisir de remarquer de moment en moment que je faisais quelque progrès dans son cœur. Pendant ce tems-là, Mouaffac, pour célébrer les noces de sa fille , fit préparer un grand repas où se trouvèrent plusieurs personnes de sa famille. La mariée y parut plus brillante et plus belle que les houris; les sentimens que je lui avais déjà inspirés, semblaient ajouter un nouvel éclat à sa beauté.
Le repas fut suivi de danses et de concerts ; plusieurs esclaves assez jolies commencèrent à danser, à chanter et à jouer de toutes sortes d'instrumens. Tandis que la compagnie était occupée à les regar-
der et à les entendre , je vis disparaître la mariée avec sa mère. Quelque tems après Mouaffac vint me prendre par la main et me conduisit à un fort bel appartement. Nous entrâmes dans une chambre trèsrichement meublée, où il y avait un grand lit de brocard d'or, autour duquel on voyait des bougies de cire parfumée , qui brûlaient dans des flambeaux d'argent. Zemroude , que sa mère et deux esclaves venaient de déshabiller, y était déjà couchée. Mouaffac, sa femme et les esclaves se retirèrent et me laissèrent dans cette chambre , où après avoir rendu grâces au ciel de mon bonheur, j otai mes habits et me mis au lit auprès de la personne que j'aimais plus que ma vie.
Le lendemain matin j'entendis frapper à la porte de ma chambre; je me levai , j'allai ouvrir, c'était l'aga noir qui portait un gros paquet de hardes. Je m'imaginai que c'était le cady qui nous envoyait à ma femme et à moi deux robes d'honneur; mais je me trompais. Seigneur aventurier, me dit le nègre d'un air railleur, le cady vous salue, et vous prie de lui rendre l'habit qu'il vous prêta hier pour faire le prince de Basra : je vous rapporte votre vieille robe et vos haillons. Vous pouvez reprendre vos habits naturels. Je fus assez surpris de ce compliment ; je connus alors toute la malice du cady : je remis entre les mains de l'aga le turban et la robe de son
maître, et repris mon vieux caftan qui était tout déchiré. Zemroude avait entendu une partie du discours du nègre ; me voyant couvert de lambeaux : O ciel ! dit-elle , que signifie ce changement ? Et qu'est-ce que cet homme vient de vous dire ? — Ma princesse , lui répondis-je, le cady est un grand scélérat; mais il est la dupe de sa malignité . Il croit vous avoir donné pour époux un misérable, né dans la plus obscure condition , et c'est avec un prince que vous êtes mariée ; je ne suis point au-dessous du mari dont vous vous imaginez avoir reçu la main -, le rang du prince de Basra n'est pas au-dessus du mien. Je suis fils unique du roi de Moussel , l'héritier du grand Bin- Ortoc , et Fadlallah est mon nom. En même tems je lui contai mon histoire , sans en supprimer la moindre circonstance. Lorsque j'en eus achevé le récit : Mon prince , me dit-elle , quand vous ne seriez pas le fils d'un grand roi, je ne vous en aimerais pas moins, et j'ose vous assurer que si j'ai de la joie d'apprendre votre haute naissance, ce n'est que par rapport à mon père, qui est plus sensible que moi aux honneurs du monde. Toute mon ambition est d'avoir un mari qui m'aime uniquement, et qui ne me fasse pas le déplaisir de me donner des rivales.
Je ne manquai pas de lui protester que je l'aimerais toute ma vie. Elle me parut charmée de celte assurance -, elle appela une de ses femmes , et lui
HISTOIRE DU PlUNCE FADLALLAII. i5'j
donna ordre d'aller secrètement et en diligence chez un marchand acheter un habit d'homme tout fait et des plus riches. L'esclave qui fut chargée de cette commission s'en acquitta comme on le souhaitait : elle revint promptement, chargée d'une robe et d'une veste magnifiques, avec un turban de mousseline des Indes , aussi beau que l'autre -, de sorte que je me trouvai en. un instant encore plus richement vêtu qu'auparavant. Eh bien, seigneur, me dit alors Zemroude, croyez -vous que le cady ait grand sujet de s'applaudir de son ouvrage? Il a voulu faire un affront à ma famille , et il lui a procuré un honneur immortel. Il s'imagine sans doute en ce moment que nous sommes accablés de douleur. Quel sera son chagrin lorsqu'il apprendra qu'il a si bien servi ses ennemis ? Mais avant que de lui faire connaître qui vous êtes , il faut punir sa mauvaise intention. Je me charge de ce soin-là. Je sais qu'il y a dans cette ville un teinturier qui a une fille d'une laideur effroyable. Je ne veux pas vous en dire davantage, ajouta-t-elle en se reprenant; il faut vous laisser le plaisir de la surprise. Qu'il vous suffise de savoir que je médite un projet de vengeance qui mettra le cady au désespoir, et le rendra la fable de la cour et de la ville.
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Je croyais ce juge assez puni de m'avoir donné pour gendre à MouafFac, et j'aurais souhaité qu'on se fût contenté de lui découvrir ma condition ; mais Zemroude paraissait avoir un plaisir extrême de se venger. Vous connaissez les femmes; je ne lui aurais pas fait plaisir de m'opposer à son dessein. Elle prit de simples habits , mais propres 5 et après s'être couvert le visage d'un voile fort épais, elle me demanda permission de sortir ; je la lui accordai . Elle sortit toute seule , se rendit à l'hôtel du cady , et se tint debout dans un coin de la salle où ce juge donnait audience, tant aux musulmans qu'aux infidèles.
Il ne l'eut pas plus tôt aperçue que , frappé de son port majestueux , il lui envoya demander par un exempt qui elle était et ce qu'elle désirait. Elle répondit qu'elle était fille d'un artisan delà ville, et qu'elle souhaitait d'entretenir le cady d'une affaire secrète. L'exempt ayant porté cette réponse au cady,
ce juge, qui aimait naturellement le beau sexe, fit signe à Zemroude d'approcher et d'entrer dans un cabinet qui était à coté de son tribunal. Elle obéit en faisant une profonde inclination de tête-, elle s'assit sur un sofa et leva son voile. Le cady la suivit, se mit auprès d'elle , et fut surpris de sa beauté : Eh bien, ma chère enfant, lui dit-il, qu'y a-t-il pour votre service ? — Seigneur , lui répondit-elle , vous qui avez le pouvoir de faire observer les lois, et qui rendez justice aux pauvres comme aux riches, soyez, je vous prie, attentif et sensible à mes plaintes; ayez pitié de la triste situation où je me trouve. — Explique-moi ton affaire, reprit le cady déjà tout ému; je jure sur ma tête et sur mes yeux, que je ferai pour toi le possible et l'impossible.
Alors Zemroude ota son voile entièrement, et montrant au juge de beaux cheveux de couleur de musc , qui flottaient par boucles sur ses épaules : Voyez , monseigneur , lui dit-elle , si cette chevelure est désagréable; examinez, de grâce, mon visage, et me dites sans façon ce que vous en pensez ! Le cady, à ces paroles, qui lai donnaient si beau jeu, ne demeura pas muet. Parle sacrifice du mont Arafat ',
' Arafat. C'est une montagne voisine de la Mecque ; les Mahomé-lans croyent qu'Adam et Eve ayant été chassés du paradis, l'un vers l'Orient, l'autre vers l'Occident, à cause de leur désobéissance, ils errèrent sur la terre pendant cent vingt ans par pénitence , en se cher-
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s'écria-t-il, je n'aperçois en vous aucun défaut ; votre front ressemble à une lame d'argent , vos sourcils à deux arcs, vos joues à des roses, vos yeux à deux pierres précieuses qui jettent un éclat éblouissant, et l'on prendrait votre bouche pour une boîte de rubis qui renferme un bracelet de perles.
La fille de Mouafîac ne s'en tint pas là ; elle se leva de dessus le sofa et fit quelques pas dans le cabinet en se donnant de bons airs : Regardez ma taille, monseigneur, lui disait-elle, considérez la bien; y trouvez-vous quelque chose d'irrégulier ? N'est-elle pas libre et dégagée? Ai-je les manières contraintes, le geste embarrassé ? Qu'y a-t-il de choquant dans ma démarche ? — Je suis enchanté de toute votre personne, répliqua le juge; je n'ai jamais rien vu de
chant; et qu'enfin, ils se rencontrèrent et se reconnurent sur le mont Arafat, qui pour celte raison a tiré son nom du mot arabe arafa , qui signifie reconnaître. Le dixième jour de la lune de Zulaja, qui est la dernière des douze de l'anne'e arabique, jour appelé Aldalaha, c'està-dire , fête du Sacrifice, les pèlerins de la Mecque y font une procession générale nommée Tavaf. Ils amènent chacun un mouton ou chameau qu'ils égorgent, et dont ils transportent les membres dans leur pays, comme des reliques. 11 arrive ordinairement que le troisième jour après le sacrifice , il tombe une grosse pluie qui emporte le sang des bêtes , et nettoie la montagne ; ce qui est regardé comme un miracle , sans qu'on fasse réflexion qu'elle est l'effet de la vapeur grossière qui sort du sang des bêtes , et qui s'élève dans l'air : car on égorge un nombre prodigieux d'animaux , puisque chaque homme amène s.i victime , et qu'il y a ordinairement plusieurs millioni d'hommes.
HISTOIRE DU PRINCE FADLALLAH. aG r
si beau que vous. — Et que vous semble do mes bras , reprit-elle en les découvrant , ne sont-ils pas assez blancs et assez ronds ? — Ah! cruelle, interrompit en cet endroit le cady transporté d'amour, tu me fais mourir ! si tu as d'autres choses à me dire, parle vite, car la raison m'abandonne, et je ne puis plus soutenir ta vue.
Vous saurez donc, monseigneur, reprit Zemroude, que malgré les attraits dont le ciel m'a pourvue, je vis dans l'obscurité d'une maison-, interdite non-seulement à tous les hommes , mais aux femmes mêmes, qui pourraient par leurs discours me donner quelque consolation. Ce n'est pas qu'il ne se soit présenté souvent des partis pour moi 5 et il y a long-tems que je serais mariée, si mon père n'avait pas eu la cruauté de me refuser à tous ceux qui m'ont demandée en mariage. Il dit aux uns que je suis plus sèche que du bois, et aux autres que je suis bouffie; à celui-ci, que je suis boiteuse et manchotte; à celui-là, que j'ai perdu l'esprit; j'ai un cancer au dos, je suis hydropique et couverte de gale. Enfin il méfait passer pour une créature indigne de la compagnie des hommes , et il m'a si fort décriée , qu'il m'a rendue l'opprobre du genre humain ; personne ne me recherche plus , et je suis condamnée à un éternel célibat. En achevant ces paroles, elle fit semblant de pleurer, et joua son personnage avec tant d'art, que le juge s'y
laissa tromper. O père barbare, s'écria-t-il , peuxtu traiter avec tant de rigueur une fille si aimable ? tu veux donc qu'un si bel arbre demeure stérile? Oh! c'est ce que je ne souffrirai point! Eh! quel est donc, poursuivit-il, le dessein de votre père? parlez, mon ange , pourquoi ne veut-il pas vous marier ? — Je n'en sais rien , seigneur , repartit Zemroude en redoublant ses fausses larmes; j'ignore quelles peuvent être ses intentions, mais je vous avouerai que ma patience est à bout : je ne puis plus vivre dans l'état où je suis. J'ai trouvé moyen de sortir de chez mon père ; je me suis échappée pour venir me jeter entre vos bras et implorer votre secours : ayez donc la bonté, monseigneur, d'interposer votre autorité pour me faire rendre justice, ou je ne réponds plus de ma vie : je me frapperai moi-même de mon propre cangiar ', et je me tuerai pour mettre fin à mes souffrances.
Zemuoude , par ees derniers mots , acheva de renverser la cervelle au cady. Non, non, dit-il, vous
' Espèce de poignard.
HISTOIKE DU PRINCE lADLALLAII. 203
ïie mourrez point, et vous ne passerez pas toute votre jeunesse dans les pleurs et les gémissemens. 11 ne tiendra qu'à vous de sortir des ténèbres qui recèlent vos perfections , et d'être, même dès aujourd'hui, femme du cady de Bagdad. Oui, parfaite image des Houris % je suis prêt à vous épouser, si vous voulez bien y consentir. — Monseigneur, répondit la dame, quand vous ne seriez pas une des plus considérables personnes de cette ville , je n'aurais point de répugnance à vous donner la main , car vous me paraissez un homme fort aimable; mais je crains que vous ne puissiez obtenir l'aveu de mon père, quelque honneur que lui fasse votre alliance.
N'ayez point d'inquiétude là-dessus, reprit le juge, je réponds de l'événement : dites-moi seulement dans quelle rue demeure votre père , comment il se nomme , et de quelle profession il est ? — Il s'appelle Ousta Omar^, repartit Zemroude 5 il est teinturier ; il demeure sur le quai oriental du Dégela ^, et l'on voit à la porte de sa boutique un palmier chargé de dattes. — Cela suffit, dit le cady, vous pouvez présentement vous en retourner au logis -, vous entendrez bientôt parler de moi, sur ma parole.
Alors la dame , après avoir regardé le juge d'un
^ Filles du paradis de Mahomet , qui ne vieillissent jamais. ^ C'est le fleuve que nous appelons le Tigre.
264 l'Es MILLE ET UN JOURS,
air gracieux , se couvrit le visage de son voile , sortit du cabinet, et revint me trouver. Elle me rendit compte de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec lui; à peine pouvait-elle se posséder , tant elle était transportée de joie. Nous serons vengés, me disait-elle; notre ennemi qui croit nous faire servir de risée au peuple, en sera lui-même le jouet. Effectivement le juge n'eut pas perdu de vueZemroude, qu'il envoya un exempt chez Ousta Omar, qui se trouva dans sa maison. Venez parler au cady, lui dit l'exempt ; il veut vous entretenir , et il m'a donné ordre de vous mener devant lui. Le teinturier pâlit à ces paroles; il crut que quelqu'un avait été se plaindre de lui au juge, et que c'était à cause de cela qu'on le venait chercher : il suivit l'exempt avec beaucoup d'inquiétude.
Aussitôt qu'il fut devant le cady, ce juge le fît entrer dans le même cabinet où il avait entretenu Zemroude, et le fit asseoir sur le même sofa: l'artisan était si confus de l'honneur qu'on lui faisait, qu'il changea plusieurs fois de couleur. Maître Omar, lui dit le cady, je suis bien aise de vous voir : il y a longtems que j'entends parler de vous avantageusement. On dit que vous êtes un homme de bonnes mœurs; que vous faites régulièrement vos cinq prières par jour, et que vous ne manquez jamais d'assister à celle du vendredi dans la grande mosquée : outre cela, je
HISTOIRE DU PRINCE FADLALT-AII. Ci65
sais que vous ne mangez point de porc , que vous ne buvez ni vin, ni eau-de-vie de dattes, et qu'enfin pendant que vous travaillez , un de vos garçons lit l'alcoran. — Cela est vrai, monseigneur, répondit le teinturier; je sais même par cœur plus de quatre mille hadits % et je me prépare à faire bientôt le pèlerinage de la Mecque. — Je vous assure, reprit le juge , que tout cela me fait beaucoup de plaisir, car j'aime passionnément les bons musulmans. On m'a dit aussi, poursuivit-il, que vous aviez derrière le rideau de chasteté "^ une fille qui est en âge d'être mariée , cela est-il véritable ? — Grand juge, repartit Ousta Omar, dont le palais sert de port et de refuge aux malheureux qui sont agités des tempêtes de ce monde, on vous a dit vrai. J'ai une fille qui est assez âgée pour avoir un mari , car elle a trente ans passés-, mais la pauvre créature n'est pas en état d'être présentée à un homme; elle est laide, ou plutôt effroyable , estropiée , galeuse , imbécille ; en un mot, c'est un monstre que je ne saurais trop cacher. — Bon, dit le cady en souriant, je m'attendais à celui-là, maître Omar, j'étais bien persuadé que vous me feriez ainsi l'éloge de votre fille. Mais apprenez , mon ami , que cette galeuse , cette imbécille , cette
' Ce sont les sentences de Wlahomet.
^ C'est-à-dire daas l'appartement desfemmes.
estropiée , cette effroyable , ce monstre avec tous ses
défauts, est aimée à la rage d'un homme qui souhaite
de l'avoir pour femme, et que cet homme-là, c'est
moi.
A ce discours, le teinturier regarda le juge en face, et lui dit : Monseigneur le cady veut plaisanter, il est maître -, il peut , tant qu'il lui plaira , se moquer de ma fille. — Non, non , répliqua le cady , je ne plaisante point 5 je suis amoureux de votre fille, et vous la demande. L'artisan fit un éclat de rire à ces paroles : Par le prophète, s'écria-t-il , quelqu'un veut vous en donner à garder 5 car je vous avertis , monseigneur , que ma fille est méchante , boiteuse,
hydropique — Justement, interrompit le juge, je
la reconnais à ce portrait-là 5 j'aime ces sortes de filles, c'est mon goût. — Encore une fois, reprit le teinturier, elle ne vous convient pas-, elle se nomme Cayfacattaddhary (monstre du tems), et je vous proteste qu'elle est bien nommée. — Oh ! c'en est trop, dit le cady, d'un ton brusque et impérieux, je suis las de tous ces raisonnemens : maître Omar , je veux que tu m'accordes cette Cayfacattaddhary telle qu'elle est , et ne me réplique pas davantage.
Le teinturier le voyant déterminé a épouser sa fille , et persuadé plus que jamais que quelqu'un , pour s'en divertir , l'avait rendu amoureux d'elle sur un faux portrait , dit en lui-même : Il faut que je lui
HISTOIRK DU PltlNCE FADLALLAII. 267
demande un gros schirbeha ' 5 cette somme pourra le dégoûter de ma fille , et il cessera de m'en parler. Monseigneur, lui dit-il, je suis disposé a vous obéir, mais je ne vous livrerai point Cayfacattaddhary, que vous ne m'ayez donné auparavant mille sequins d'or. -— Lasommeest un peu forte, dit le cady ; cependant je vais le la mettre entre les mains. En même tems, il se fit apporter un grand sac plein de sequins ; on en compta mille , on les pesa , et le teinturier les prit. Alors le juge ordonna qu'on dressât le contrat; mais lorsqu'il fut question de le signer, l'artisan protesta qu'il ne signerait qu'en présence de cent personnes de loi. Tu es bien défiant, lui dit le cady, n'importe , je veux te satisfaire , car je ne prétends pas que ta fille m'écbappe. Il envoya chercher sur le champ des docteurs et des alsaquins, des moullas, des gens de mosquée et de justice 5 et il en vint plus que le teinturier n'en avait demandé.
' Dot en argent comptant , que le marié doit donner au père de la fille en se mariant , ou à la fille en la re'pudiant.
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5ii« JOUR,
Lorsque tous les témoins furent assemblés chez le juge , Ousta Omar prit la parole : Seigneur cady , dit-il , je vous donne ma fille, pour être votre épouse légitime , puisque vous voulez absolument que je vous l'accorde -, mais je déclare devant tous ces seigneurs , que c'est à condition que si elle vous déplaît quand vous l'aurez vue , et qu'il vous prenne envie de la répudier , vous lui donnerez mille sequins d'or comme ceux que j'ai reçus de vous. — Eh bien, je te le jure, dit le cady, et j'en atteste toute l'assemblée: es-tu content ? Le teinturier répondit qu'oui , et sortit en disant qu'il allait lui envoyer la mariée.
Après le départ d'Omar , toute l'assemblée se sépara, et le cady demeura seul chez lui. Il y avait deux ans qu'il était marié avec la fille d'un marchand de Bagdad, avec qui jusque-là il avait vécu en assez bonne intelligence. Celte femme ayant appris que son mari songeait à de nouvelles noces, se mit en colère
contre lui : Comment donc , lui dit-elle , deux têtes dans un bonnet ! deux mains dans un gant ! deux épées dans un fourreau ! deux femmes dans une maison ! Ah volage ! puisque les caresses d'une épouse fidèle, et jeune encore, ne sont pas capables de fixer ton inconstance , je suis prête à céder ma place à ma rivale , et à me retirer chez mes parens : tu n'as qu'à me répudier et me compter ma dot, et tu ne me reverras plus — Tu me fais plaisir de me prévenir, lui répondit le juge, car je me faisais une peine de t'annoncer mon nouveau mariage. Aussitôt il tira d'un coffre une bourse où il y avait cinq cents sequins d'or, et la lui mettant entre les mains : Tiens, femme, lui dit-il , ta dot est là dedans : va, emporte ton trousseau : Je te répudie ' une fois y deux fois , trois fois je te répudie. Et afin que tes parens ne doutent point que je t'aie répudié , je vais te donner ces paroles écrites et signées de moi et de mon nayb , selon les lois. Il n'y manqua pas, et sa femme se retira chez son père avec son écrit et son argent.
Il ne la vit pas hors de sa maison, qu'il fit meubler magnifiquement un appartement pour recevoir sa nouvelle épouse. On y mit des tapisseries et des sofas de brocard d'or et d'argent : plusieurs casso-
' Ce sont les termes dont se servent les Orientaux quand ils re'pu— dlerit leurs femmes.
l'jo LES MILLE ET UN JOURS,
lettes remplies d'agréables odeurs, parfumaient la cliambre nuptiale. Tout était déjà prêt, et le cady attendait impatiemment Cayfacattaddliary , qui ne venait point : il appela son fidèle aga ' , et lui dit : L'aimable objet de mes désirs devrait , ce me semble, être ici ; qui peut la retenir si long-tems chez son père ? que les momens qui retardent mon bonheur me paraissent longs !
Le cady impatient de voir sa nouvelle femme , allait envoyer son aga chez Ousta Omar, lorsqu'il arriva un porte-faix chargé d'une caisse de sapin couverte de taffetas vert. Que m'apportes-tu là, mon ami ? lui dit le juge. — Monseigneur, lui répondit le porte-faix en posant la caisse à terre, c'est la mariée ; vous n'avez qu'à oter le tapis , et vous verrez comme elle est faite. Le cady ota le tapis, et aperçut une fille de trois pieds et demi j elle avait le visage long et couvert de gale , des yeux enfoncés dans la tête et plus rouges que du feu ; elle n'avait point de nez , il paraissait seulement au-dessus de sa bouche faite en forme de crocodile , deux larges naseaux très-dégoutans. Il ne put voir cet. objet sans horreur 5 il remit dessus promptement le tapis , et dit au portefaix : Que veux-tu que je fasse de cet horrible animal ? — Seigneur , repartit le porte-faix , c'est la (ille
' Chef dP5 eunuques noirs.
HISTOIRE DU PRINCE FADLALLAH. a^i
de maître Omar le teinturier , qui m'a dit que vous l'avez épousée par inclination. — Juste ciel! s'écriale cady y est-ce qu on peut épouser un monstre pareil à celui-là ?
Dans ce moment , le teinturier qui avait bien prévu la surprise du juge arriva. Misérable, lui dit le cady , pour qui me prend-tu ? il faut que tu sois bien effronté pour me faire de semblables tours : tu m'oses traiter ainsi , moi , qui puis me venger facilement de mes ennemis ? moi qui , quand il me plaît , mets tes pareils dans les fers. Crains ma colère, malheureux ! au lieu de cet épouvantable objet que tu m'as envoyé , donne , donne-moi ton autre fille dont rien n'égale la beauté : autrement , tu éprouveras bientôt ce que peut un cady irrité. — Monseigneur, dit Omar, cessez de me menacer, je vous en supplie , et ne soyez plus en colère contre moi : je jure par le créateur de la lumière, que je n'ai pas d'autre fille que celle-ci. Je vous ai dit mille fois qu'elle ne vous convenait point : vous n'avez pas voulu me croire 5 à qui vous en prenez-vous ?
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Le cady à ce discours rentra en lui-même , et dit au teinturier : Maître Omar , il est venu ici ce matin une fille parfaitement belle , qui m'a dit que vous étiez son père et que vous la faisiez passer dans le monde pour un monstre, afin que personne n'eût envie de vous la demander en mariage. — Monseigneur, lui dit l'artisan , cette belle fille-là est assurément une friponne, et il faut que vous ayez quelque ennemi.
Alors le cady baissa la tête sur son estomac et demeura quelque tems à rêver 5 ensuite prenant la parole : C'est , dit-il , un malheur qui devait m'arriver : n'en parlons plus. Fais , je te prie, remporter ta fille chez toi ; garde les mille sequins d'or que je t'ai donnés j mais ne m'en demande pas davantage, si tu veux que nous soyons amis.
Quoique le juge eût juré devant les gens de la loi qu'il donnerait encore mille sequins , si la fille
d'Omar ne lui plaisait pas, cet artisan n'osa l'obliger à tenir sa parole de peur de se brouiller avec lui; car il le connaissait pour un homme très-vindicatif et qui savait trouver facilement l'occasion de nuire à ses ennemis. Il aima mieux se contenter de ce qu'il avait reçu : Monseigneur, lui dit-il , je vai& vous obéir et vous débarrasser de ma fille ; mais il faut s'il vous plaît, la répudier auparavant. Oh! vraiment, dit le cady , je n'ai pas dessein d'y manquer , et je t'assure que cela sera bientôt fait. Effectivement, il envoya chercher son nayb à l'heure même , et la répudiation se fit dans les formes. Après quoi, maître Omar prit congé du juge, et fit emporter chez lui par le porte-faix , l'horrible Cayfacattaddahry.
Cette aventure fut bientôt sue dans la ville. Tout le monde en rit et approuva fort la tromperie qu'on avait faite au cady, qui n'en fut pas quitte pour le ridicule que cela lui donna dans Bagdad. Nous poussâmes la vengeance plus loin : j'allai, par le conseil deMouaffac, trouver le prince des fidèles ', à qui je dis mon nom et contai mon histoire. Je ne supprimai pas, comme vous pouvez penseT, les circonstances qui marquaient davantage la malignité du cady. Le calife , après m'avoir écouté fort attentivement , me fit d'obligeans reproches : Prince , me dit-il , pour-
' C est le titre qu'on donne aux califes.
274 l'Es MILLÎ ET UN JOURS,
quoi n'avez-vous pas eu d'abord recours à moi ? vous aviez honte sans doute de votre fortune ; mais vous pouviez sans rougir vous présenter à mes yeux dans un état misérable. Dépend-il des hommes d'être heureux ou malheureux , et n'est-ce pas Dieu qui compose à son gré le tissu de notre vie ? deviez-vous craindre que je ne vous fisse pas un accueil favorable ? non. Vous savez que j'aime et que j'estime le roi Bin-Ortoc votre père, ma cour était un asile assuré pour vous.
Le calife me fit mille caresses ; il me donna la Galate ', avec un fort beau diamant qu'il avait au doigt : il me régala d'un excellent sorbet, et lorsque je fus de retour chez mon beau-père, j'y trouvai six gros paquets de brocard de Perse d'or et d'argent ^ deux pièces de kemkha ^ avec un très-beau cheval persan , richement enharnaché. Outre cela, il redonna à MouafFac le gouvernement de Bagdad; et pour punir le cady d'avoir voulu tromper Zemroude et son père, il déposa ce juge, le condamna à une prison perpétuelle , où , pour combler sa misère , il lui ordonna de vivre avec la fille d'Ousta Omar.
Peu de jours après mon mariage, j'envoyai un courrier à Moussel, pour informer le roi, mon père,
' Galatc en arabe, robe <rhonm;iir, cl on turc Caflun. " Damas à grandes fleurs.
HISTOIRE DU PUINCE FADLALLAH. 2^5
de tout ce qui m'était arrivé depuis mon départ de sa cour, et pour l'assurer en même tems que je m'en retournerais bientôt avec la personne que j'avais épousée. J'attendis impatiemment le retour de mon courrier; mais hélas! il m'apporta des nouvelles qui m'affligèrent fort ; il m'apprit que « Bin-Ortoc ayant su » que quatre mille Arabes Bédouins m'avaient atta- » que , et que mon escorte avait été taillée en pièces, » persuadé que je ne vivais plus , en avait conçu tant )) de chagrin , qu'il s'était enfin laissé mourir : que » le prince Amadeddin-Zengui, mon cousin-germain, » occupait le trône ; qu'il régnait avec beaucoup d'é- » quilé, et que cependant, quoiqu'il fût gêné rai e- )) ralement aimé , les peuples n'avaient pas plus tôt )) appris que j'étais encore vivant , qu'ils en avaient » témoigné une joie incroyable. » Le prince Amadeddin lui-même , par une lettre que le courrier me donna de sa part , m'assurait de sa fidélité , et me marquait beaucoup d'impatience de me voir, pour me remettre le diadème , et devenir mon premier sujet.
Ces nouvelles me firent prendre la résolution de hâter mon retour à Moussel. Je pris congé du prince des fidèles , qui me donna trois mille chevaux de sa garde pour m'escorter jusques dans mes états ^ et après avoir embrassé Mouaffac et sa femme , je partis de Bagdad avec ma chère Zem-
foude , qui serait morte de douleur en quittant son père et sa mère , si Famour qu'elle avait pour moi , n'en eût modéré le sentiment.
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5r JOUR.
Je n'avais pas fait la moitié du chemin de Bagdad à Moussel , que l'avant-garde de mon escorte découvrit la tête d'un corps de troupes qui marchait droit à nous. Je crus que c'étaient encore des Arabes Bédouins. Je mis aussitôt mes gens en bataille, et nous étions déjà disposés à combattre , lorsque mes coureurs me vinrent rapporter que les hommes que nous prenions pour des brigands et des ennemis , étaient des troupes de Moussel , qui venaient au-devant de moi; et qu'Amadeddin-Zengui les conduisait.
Ce prince , de son coté , ayant appris qui nous étions, se détacha de sa petite armée pour me venir trouver avec les principaux seigneurs de Moussel. Il me parla conformément à sa lettre, c'est-à-dire, d'une manière soumise et respectueuse, et toutes les personnes de qualité qui l'accompagnaient, m'assurèrent
HISTOIRE DU PRINCE FADLALl.AII. 277
de leur zèle et de leur fidélité. Quelque sujet que j'eusse de me défier d'eux, et de penser que mon cousin, sous prétexte de me faire honneur, avait peut-être dessein de m'oter la vie , pour demeurer maître de mon royaume, j'aimai mieux bannir toute défiance , que de faire connaître que je n'étais pas sans crainte. Je renvoyai les soldats de la garde du calife , et confiai mes ours au prince Amadeddin. Je n'eus pas lieu de me repentir de ma confiance : au lieu d'être capable de former un noir attentat, il ne songea qu'à me donner des marques de son attachement. *,
Lorsque nous fûmes arrivés à Moussel, tout le peuple témoigna par des acclamations le plaisir qu'il avait de me revoir, et fit pendant trois jours de gran^ des réjouissances. Les boutiques des asouaques ^ et des badistans ^ furent tapissées en dedans et en dehars , et la nuit elles étaient éclairées de lampions qui formaient les lettres d'un verset de l'alcoran : de sorte que chaque boutique ayant son verset particulier, 3e sacré livre se lisait tout entier dans la ville 5 et il semblait que l'ange Gabriel l'apportât une seconde ois à notre prophète en caractères lumineux.
Outre cette pieuse illumination , il y avait sur le devant des boutiques de grands plats de pilau de tou-
* Asouaques , ce sont les rues marchandes.
^ Badisfan, c'est un lieu comme la foire Saint-Germain ou le Palais , tout rempli de bouliques de bijoutiers.
tes sortes de couleurs en pyramides , avec de grandes jattes pleines de sorbet et de jus de grenades , dont les passans buvaient et mangeaient à discrétion. A tous les carrefours , on voyait des danses de tchenguis ', animés par le son des tambouras *, et des defFs ^ , et les calanders , selon leur coutume , couraient par la ville comme des foux furieux. Tous les gens de métier montés sur des cbarriots parés de clinquant et de banderoles volantes de diverses couleurs , avec des outils qui marquaient leurs professions , après avoir traversé la grande rue , venaient au son des fifres , des tymbales et des trompettes , passer devant mon balcon , où Zemroude était assise auprès de moi , et ils nous saluaient en criant de toute leur force : Essalat oucsselam Aleik j a resoul aïlah, allah in sor pssultan ^ .
Je ne me contentai pas de partager ces honneurs avec la fille de MouafFac, je m'étudiai à chercher
' Les tcheng-uis sont des baladins.
^ Tambouras, espèce de luths fort petits qui ont cinq cordes de laiton , et le manche long de deux pieds. On en louche les cordes avec un petit morceau d'e'caille de tortue, ce qu'on appelle tnzana. Cet instrument est d'ordinaire accompagne' de la voix.
' Deff, c'est une espèce de tambour de basque , qui sert à marquer la mesure dans les concerts.
* Manière de crier vive le roi che^ les Arabes, c'csi-à-dirc, bc'nédiction et salul sur toi, l't aj.èlrc de Dieu; Dieu donne la vicloire au roi.
HISTOIRE DU 1>R1NCE FADLALLAH. 279
lout ce qui pouvait lui faire quelque plaisir. Je fis mettre dans son appartement tout ce qu'il y avait de plus rare et de plus agréable à la vue. Je composai sa suite de vingt-cinq jeunes dames géorgiennes, esclaves du sérail de mon père -, les unes chantaient et jouaient parfaitement du luth , les autres de la harpe , et les autres dansaient avec autant d'art et de grâce que de légèreté. Je lui donnai aussi un aga noir avec douze eunuques, qui tous avaient quelque talent propre à la divertir.
Je régnais sur des sujets fidèles et zélés 5 j'aimais plus que jamais Zemroude, et j'en étais aimé. Je vivais heureux, lorsqu'un derviche parut à ma cour. Il s'introduisit auprès des principaux seigneurs par un esprit plaisant et agréable 5 il engagea bientôt leur amitié par ses bons mots et ses reparties justes et brillantes. Il les accompagnait à la chasse, il faisait la débauche avec eux, il était de toutes les parties. Quelques-uns m'en parlaient tous les jours, comme d'un homme qui avait la conversation charmante; et enfin ils firent si bien, qu'ils me donnèrent envie de le voir et de l'entretenir.
Loin de trouver qu'on m'en eût fait un portrait flatteur, il me parut encore plus spirituel qu'on ne me l'avait dépeint. Son entretien me charma, et me tira d'une erreur où sont encore aujourd'iiui beaucoup de gens de qualité , qui croient qu'on ne voit
2»o LES MILLE ET UN JOURS,
qu'à la cour des esprits fins et délicats. Je pris tant de goût aux discours du derviche, et il me sembla même si propre aux grandes affaires, que je voulus le mettre au nombre de mes ministres ; mais il me remercia , et me dit qu'il avait fait vœu de n'exercer jamais aucun emploi 5 qu'il aimait à mener une vie libre et indépendante -, qu'il méprisait les honneurs et les richesses, et se contentait de ce que Dieu qui a soin des plus vils animaux, lui faisait trouver pour subsister j en un mot qu'il était content de sa condition.
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5r JOUR.
J'admirais un homme si détaché des choses du monde, et j'en avais plus d'estime pour lui-, je le recevais agréablement toutes les fois qu'il se présentait pour me faire sa cour; s'il était dans la foule des courtisans, mes yeux l'allaient chercher , et il était un de ceux à qui j'adressais le plus souvent la parole : je conçus insensiblement tant d'amitié pour lui, que j'en fis mon favori.
Un jour que je chassais dans un bois, je m'écartai du gros de la chasse, et le derviche se trouva seul avec moi. Il commença de m'entretenir de ses voyages, car quoiqu'il fût encore jeune, il ne laissait pas d'avoir voyage. Il me parla de plusieurs choses curieuses qu'il avait vues dans les Indes , et entre autres d'un vieux brachmane qu'il y avait connu. Ce grand personnage , me dit-il , savait une infinité de secrets, tous plus curieux les uns que les autres : la nature n'avait rien d'impénétrable pour lui. Il mourut entre mes bras 5 mais, comme il m'aimait, avant que d'expirer il me dit : Mon fils, je veux t'apprendra un secret , afin que tu te souviennes de moi, à condition que tu ne le diras à personne. Je le lui promis, ajouta le derviche, et sur la foi de ma promesse , il m'apprit ce secret.
Et de quelle nature est ce secret, lui dis-je^ n'estce pas celui de faire de l'or ? — Non , sire , répondit-il, c'est un secret plus rare et plus précieux : c'est de ranimer un corps mort. Ce n'est pas, poursuivitil, que je puisse rendre à un cadavre la même ame qu'il a perdue -, le ciel a seul le pouvoir de faire ce miracle; mais je puis faire entrer mon ame dans un corps privé de vie, et j'en ferai l'épreuve devant votre majesté, quand il lui plaira. — Très-volontiers, lui dis-je, et ce sera tout-à-l'heure, si vous voulez.
Il passa fort à propos auprès de nous, dans ce
moment, une biche; je lui décochai une flèche qui la perça et l'abattit. Nous allons voir, repris-je alors, si vous ranimerez cet animal. — Sire, repartit le derviche, votre curiosité sera bientôt satisfaite : remarquez bien ce que je vais faire. A peine eut-il achevé ces paroles, que je vis tout-à-coup tomber son corps sans sentiment, et en même temps je vis la biche se lever avec beaucoup de légèreté. Je vous laisse à juger de ma surprise; quoiqu'il ne me fût pas permis de douter de ce que je voyais, je me défiais du rapport de mes yeux. Cependant la biche me vint flatter et après avoir fait plusieurs bonds, elle tomba , et aussitôt le corps du derviche , qui était étendu par terre, se ranima
Je fus charmé d'un si beau secret , et je priai le derviche de me l'apprendre : — Sire, me dit-il, je suis fâché de ne pouvoir contenter votre envie, j'ai promis au brachmane mourant de ne faire part de ce secret à personne, et je suis esclave de ma parole. Plus le derviche se défendait de satisfaire mes désirs curieux, plus je sentais qu'il les irritait : Au nom de Dieu, lui dis-je, ne me refuse point la satisfaction que je te demande 5 je te promets aussi de ne pas découvrir ce secret, et je jure par celui qui nous a créés tous deux, que je n'en ferai jamais un mauvais usage. Le derviche rêva un moment-, ensuite, reprenant la parole : Je ne puis, dil-il , tenir contre nu
roi que j'aime plus que ma vie : je me rends h tant d'instances; aussi bien , ajouta-t-il , je ne fis au braehmane qu'une simple promesse-, je ne me liai point par un serment inviolable : je vais donc apprendre mon secret à votre majesté. Il ne s'agit que de retenir deux mots-, il suffit de les dire mentalement, pour ranimer un cadavre. En même tems il me les apprit, Je ne les sus pas plus tôt, que je voulus en éprouver la vertu-, je les prononçai dans l'intention de faire passer aussi mon ame dans le corps de la biche . et je me vis à l'instant métamorphosé en cet animal. Mais le plaisir que j'avais de sentir que l'opération se faisait heureusement, se changea bientôt en douleur : car dès que mes esprits furent entrés dans le corps de la biche , le perfide fit passer les siens dans mon cadavre, et bandant promptement mon arc, il allait me percer d'une de ses flèches, si jugeant à son action de son dessein, je ne me fusse dérobé à ses coups par une prompte fuite. Il ne laissa pas de décocher une flèche , mais par bonheur il me manqua.
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Me voilà donc réduit à vivre avec les animaux des montagnes et des bois : heureux si je leur eusse parfaitement ressemblé , et qu'en perdant la forme humaine , j'eusse aussi perdu la raison ! je n'aurais pas été la proie de mille affligeantes réflexions.
Pendant que je déplorais mon infortune dans les forets, le derviche occupait le troue de Moussel-, et ce qui me faisait beaucoup plus de peine , il possédait Zemroude. Il laissa dans le bois son corps de derviche , et fort satisfait d'avoir pris le mien , il goûtait en paix la douceur de régner. Comme il craignait pourtant qu'avec le même secret qui m'avait été si funeste, je ne trouvasse moyen de m'introduire dans le palais, et de me venger de sa perfidie, il ordonna dès le même jour qu'il se vit à ma place, qu'on tuât toutes les biches qu'on trouverait dans le royaume : voulant, disait-il, purger ses états de cette sorte de bêtes qu'il haïssait mortellement-, et pour
mieux engager ses sujets à détruire ces animaux , il fit publier qu'il donnerait trente sequins pour chaque biche dont on lui apporterait la tête.
Les peuples de Moussel animés par l'espérance du gain , se répandirent dans les campagnes avec leurs arcs et leurs flèches : ils entrèrent dans les forets , parcoururent les montagnes , et percèrent de leurs traits toutes les biches qu'ils rencontrèrent. Heureusement leurs coups n'étaient pas à craindre pour moi, car, ayant aperçu au pied d'un arbre un rossignol mort, je le ranimai, et sous cette nouvelle forme, je volai vers le palais de mon ennemi, et me glissai dans les épais feuillages d'un arbre du jardin. Cet arbre n'était pas éloigné de l'appartement de la reine : là, rêvant à ma triste aventure, et au bonheur de mon rival, je m'attendris, et je commençai à chanter mes peines. C'était un matin, le soleil se levait , et déjà plusieurs oiseaux charmés de revoir sa lumière, exprimaient par leurs chants la joie qui les animait. Pour moi, peu sensible à la clarté du nouveau jour, je n'étais occupé que de mes ennuis : les yeux tristement tournés vers l'appartement de Zemroude, je poussais dans les airs une voix si plaintive, que j'attirai cette princesse à une fenêtre. Je continuai mon douloureux ramage à sa vue, je m'efforçai même de le rendre encore plus touchant, comme si j'eusse pu lui faire comprendre le sujet de
ma douleur. Mais, hélas 1 elle prenait plaisir à m'écouter, et j'avais la mortification de remarquer qu'au lieu de se laisser toucher à mes pitoyables accens , elle n'en faisait que rire avec une de ses esclaves , qui était aussi accourue à la même fenêtre pour m'entendre.
Je ne sortis point du jardin ce jour-là ni les autres suivans, et j'avais soin tous les matins de chanter au même endroit. Zemroude ne manquait pas non plus de se mettre à ses fenêtres, et ce qui me parut l'ouvrage du ciel, elle eut envie de m'avoir. Ecoutez, dit-elle à ses femmes, je veux qu'on prenne ce rossignol : qu'on aille chercher des oiseliers , j'aime cet oiseau , j'en suis folle, qu'on fasse si bien qu'on s'en saisisse et qu'on me l'apporte. On obéit à la reine ; on fit venir d'habiles oiseliers qui me tendirent des filets, et comme je n'avais pas dessein de leur échapper, parce que je voyais qu'on n'en voulait à ma liberté que pour me rendre esclave de ma princesse, je me laissai prendre.
D'abord que je fus entre ses mains, elle fit paraître une grande joie: Mon mignon, me dit-elle, eu me flattant, charmant rossignol, je veux être ta rose ' .
' Les Orientaux disent «jue le rossignol est amoureux de la rose. Tous les poètes turcs , dans leurs ouvrages , Font mention de cet ainour, et ne parlent jamais du rossignol , iju'iis ne parlent en même lems de la rose et du rosier.
HISTOIRE DU PHINCE FADLALLAII. ^(S;
Je me sens déjà pour toi une tendresse infinie. A ces mois, elle me baisa, et moi je portai mon bec doucement sur ses lèvres. Ah ! le petit fripon , s'écria-t-elle en riant , il semble qu'il entende ce que je lui dis. Enfin, après m'avoir caressé, elle me mit elle-même dans une cage de fils d'or, qu'un eunuque de sa maison avait été acheter dans la ville.
Je chantais tous les jours dès qu'elle était éveillée, et lorsque pour me flatter ou me donner quelque chose , elle se présentait devant ma cage , bien loin de paraître farouche, j'étendais mes ailes pour lui marquer ma joie , et lui tendais mon petit bec. Elle était étonnée de me voir apprivoisé en si peu de tems; quelquefois elle me tirait de ma cage et me laissait voler dans sa chambre : j'allais toujours à elle pour lui faire des caresses et recevoir les siennes^ et si quelqu'une de ses esclaves me voulait prendre, je la pinçais très- rudement. Je me rendis peu à peu si cher à Zemroude , qu elle disait souvent que si par malheur je venais à mourir, elle en serait inconsolable , tant elle se sentait attachée à moi.
Si dans mon malheur j'avais quelque plaisir d'être dans l'appartement de la reine, je le payais bien cher quand le derviche la venait voir. Quel affreux supplice ! je ne puis même encore aujourd'hui y penser sans frémir 5 je levais de tems en tems les yeux au ciel pour lui demander vengeance ; mes plumes se
hérissaient, et le cœur bouffi de colère, je m'agitais, je me tourmentais extraordinairement dans ma cage. Si quelquefois la reine me caressait devant le traître, et qu'il voulût lui-même me flatter, je lui donnais des coups de bec de toute ma force , et faisais paraître beaucoup de fureur : mais ma rage ne servait qu'à les réjouir l'un et l'autre, et ne pouvait me venger.
Zemroude avait aussi dans sa chambre une chienne qu'elle aimait 5 cet animal, un jour que nous étions seuls, mourut en faisant ses petits. Sa mort m'inspira la pensée de faire une troisième épreuve du secret : il faut , dis-je en moi-même , que je passe dans le corps de cette chienne ; je veux voir ce que produira le chagrin que la princesse aura de la mort de son rossignol. Je ne sais pourquoi cette fantaisie me prit 5 car je ne prévoyais pas à quoi cette nouvelle métamorphose pourrait aboutir ; mais ce mouvement me parut un avis secret du ciel , etje le suivis à tout hasard.
HISTOIRE DU PRIISXÏ-: FADLALLAFl. 289
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LoKSQiJE Zemroude revint dans la chambre, son premier soin fut de venir se présenter devant la cage. Dès quelle s'aperçut que le rossignol était mort, elle fit un cri qui attira toutes les esclaves. Qu'avez-vous , madame , lui dirent-elles d'un air effrayé, vous est-il arrivé quel que malheur? — Vous me voyez au désespoir répondit la princesse en pleurant amèrement , mon rossignol est mort ! mon cher oiseau ! mon petit mari! pourquoi m'es-tu si tôt enlevé ? Je ne goûterai donc plus la douceur de tes chants ! je ne te verrai plus ! qu'ai-je fait pour mériter que le ciel me punisse avec tant de rigueur?
Elle était si affligée, que ses femmes tâchèrent vainememt de la consoler ; leurs discours ne servirent qu'à irriter sa douleur. Une d'entre elles courut avertir le derviche de l'état où se trouvait la reine. Il se rendit auprès d'elle en diligence, et lui représenta que la mort d'un oiseau ne devait pas causer I. 19
une grande affliction j que la perte n'était pas irréparable ; que si elle aimait tant les rossignols , et qu'elle en voulût avoir , il était aisé de la contenter. Mais il eut beau parler , tous ces raisonnemens furent inutiles -, il ne put rien gagner sur Zemroude. Cessez , seigneur , lui dit-elle , cessez de combattre ma douleur , vous ne la vaincrez jamais -, je sais bien que c'est une grande faiblesse de ne pouvoir se consoler de la mort d'un oiseau , j'en suis persuadée comme vous, et toutefois je ne puis résister à la force du coup qui m'accable : j'aimais ce petit animal, il paraissait sensible aux caresses que je lui faisais , et il y répondait d'une manière qui me ravissait. Si mes femmes s'en approchaient , il se montrait farouche , ou plutôt dédaigneux , au lieu qu'il venait au-devant de ma main , quand je m'avançais pour le prendre. Il semblait qu'il se sentît de l'amour pour moi -, il me regardait d'un air tendre et languissant, et l'on eût dit quelquefois qu'il était mortifié de n'avoir pas l'usage de la parole pour m'exprimer ses sentimens ; je lisais cela dans ses yeux. Ah ! je n'y puis penser sans désespoir; mon aimable oiseau, je t'ai perdu pour jamais ! En achevant ces mots , elle redoubla ses pleurs , et parut ne pouvoir souffrir aucune consolation. Je conçus un présage favorable de la vivacité de cette douleur 5 j'étais dans un coin de la chambre où je donnais à tetter à mes
petits chiens , d'où j'entendais tout ce qui ce qui se disait , et observais tout ce qui se faisait , sans qu'on prît garde à moi. J'eus un pressentiment que le derviche, pour consoler la reine, mettrait en œuvre son secret , et ce pressentiment ne fut pas faux.
Le derviche voyant que la princesse n'était pas capable d'écouter la liaison, comme il l'aimait éperdument et qu'il était touché de ses larmes , au lieu de se répandre en discours superflus , il ordonna aux esclaves de la reine de sortir de la chambre , et de le laisser seul avec elle. Madame, lui dit-il alors , croyant que personne ne l'entendait, puisque la mort de votre rossignol vous fait tant de peine, il faut qu'il revive : ne vous affligez plus , vous le reverrez vivant 5 je promets de le rendre à votre tendresse 5 dès demain, à votre réveil, vous l'entendrez chanter encore, et vous aurez le plaisir de le caresser.
Je vous entends , seigneur, lui dit Zemroude , vous me regardez comme une insensée dont il faut flatter la douleur ; vous me faites espérer que demain j ère verrai mon rossignol en vie ; demain vous remettrez ce miracle au jour suivant, et ainsi en différant toujours, vous comptez que peu à peu vous me ferez oublier mon oiseau -, ou bien , poursuivitelle , vous avez dessein d'en faire chercher un autre aujourd'hui , et de le mettre à sa place pour tromper monaffliction.™ Non, ma reine, repartitle derviche,
non , c'est cet oiseau que vous voyez étendu dans sa cage sans sentiment, ce rossignol, l'heureux objet d'une si vive douleur , c'est lui-même qui chantera -, je lui donnerai une vie nouvelle , et vous pourrez lui prodiguer vos bontés. Il en connaîtra mieux le prix , et vous le verrez encore plus empressé à vous plaire, car ce sera moi qui l'animerai 5 tous les matins je le ferai revivre pour vous divertir. Je puis faire ce prodige , continua-t-il ; c'est un secret que je possède : si vous en doutez , ou si vous avez trop d'impatience de revoir votre oiseau ranimé , je vais le faire revivre tout-à-rheure.
Comme la princesse ne lui répondit point , et qu'il jugeait par son silence qu'elle n'était pas bien persuadée qu'il pût faire ce qu'il disait, il alla s'asseoir sur un sopha , où , par la vertu des deux cabalistes qui servaient comme de véhicule à l'ame pour la faire passer dans un cadavre , il laissa son corps, ou plutôt le mien, et entra dans celui du rossignol. L'oiseau se mit aussitôt à chanter dans sa cage , au grand étonnement de Zeraroude. Mais la voix ne tarda guère à lui manquer , car d'abord qu'il eut commencé son ramage , je quittai le corps de la chienne, et me hâtai de reprendre le mien. En même tems, courant h la cage, j'en tirai brusquement l'oiseau, et hii tordis le cou. Que faites-vous , seigneur , me dit la princesse ? Pourquoi traitez-vous
HISTOIRE DU PRINCK FADLALLAH. aÇjS
ainsi mon rossignol ? Si vous ne vouliez pas qu'il vive, vous ne deviez pas le rappeler à la vie.
Grâces au ciel , m'écriai-je alors, sans faire attention à ce qu'elle disait , tant j'étais occupé de la vengeance que je venais de tirer de l'outrage fait à mon honneur et à mon amour, c'en est fait, je viens de punir le perfide dont l'exécrable trahison méritait un plus rigoureux châtiment ! Si Zem ronde avait été surprise de revoir son rossignol vivant, elle ne le fut pas moins de m'entend re prononcer ces paroles avec beaucoup d'émotion. Seigneur, me dit-elle, quel transport vous agite , et que signifie ce que vous venez de dire.
Je lui racontai tout ce qui m'était arrivé, et je remarquai qu'en lui faisant ce récit , elle frémissait à tous momens : tantôt la honte de m'avoir été infidèle, quoiqu'innocemment , la faisait rougir , et tantôt la rendait plus pâle que la mort.
Elle ne pouvait douter que je ne fusse véritablement Fadlallah , parce qu'elle savait qu'on avait trouvé dans le bois le corps du derviche , et l'ordre qu'il avait donné de tuer toutes les biches.
294 T^ES MILLE Eï UN JOURS,
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Après avoir achevé d'instruire Zemroude d'une si étrange aventure, je m'en repentis; j'aurais pu lui dire seulement que quelque grand cabaliste m'avait appris le secret de ranimer un corps mort, sans lui parler du tour que le derviche m'avait fait. Plût au ciel qu'elle eût toujours ignoré cette horrible perfidie! Peut-être, hélas! vivrait-elle encore. Mais, que dis-je? où mon esprit va-t-il s'égarer? Ne sais-je pas que les biens et les maux qui doivent nous arriver , sont marqués dans le ciel ?
La fille de MouafFac conçut tant de chagrin d'avoir fait le bonheur d'un misérable , qu'il me fut impossible de la consoler. J'eus beau lui représenter que son erreur l'excusait entièrement, et que tout le crime devait être imputé au derviche, qui l'avait expié par sa mort ; malgré les assurances que je lui donnai de l'aimer toujours avec la même tendresse , je ne pus lui faire oublier ce désa-
gréable événement. Elle tomba malade, et mourut entre mes bras, en medemandant pardon d'un crime dont elle n'était pas coupable, et qui ne m'otait rien de mon amour pour elle.
En effet , quand elle fut morte, et que j'eus rendu à son tombeau tous les soins que je lui devais, je fis appeler le prince Amadeddin-Zingui : Mon cousin , lui dis-je, je n'ai point d'enfans, je me démets en votre faveur de la couronne de Mousel 5 je vous l'abandonne-, je renonce à la grandeur souveraine, et veux passer le reste de ma vie dans un état obscur. Amadeddin , qui m'aimait véritablement , n'épargna rien pour me détourner de ma résolution ^ mais je lui fis connaître qu'il la combattait inutilement. Prince, lui dis-je, le dessein en est pris, je vous donne mon rang. Occupez le trône de Fadlallah , et puissiez-vous être plus heureux que lui ! Régnez sur des peuples qui connaissent votre mérite , et ont déjà éprouvé le bonheur de vous avoir pour maître. Pour moi, dégoûté des grandeurs, je vais dans des climats éloignés , vivre comme un homme d'une condition commune; et là, libre des soins attachés au pouvoir souverain, je veux pleurer Zemroude, et, me rappelant les jours heureux que nous avons passés ensemble, faire mon unique occupation d'un si doux souvenir.
Je laissai donc Amadeddin sur le trône de Moussel;
296 LES MILLE ET UN J(jUKS,
et, accompagné seulement de quelques esclaves, je pris la route de Bagdad, où j'arrivai heureusement avec beaucoup d'or et de pierreries. J'allai descendre chez MouafFac : sa femme et lui ne furent pas peu surpris de me voir , et ils le furent encore bien davantage , lorsque je leur appris la mort de leur fille , qu'ils aimaient passionnément. Je ne fis pas ce récit sans répandre des larmes, ni sans exciter les leurs. Je ne demeurai pas long-tems à Bagdad -, je me joignis à un grand nombre de pèlerins qui allaient à la Mecque, où, après avoir fait mes dévotions, je trouvai par hasard une compagnie de pèlerins tartares, avec qui je vins en Tartarie. Nous passâmes par cette ville, j'en trouvai le séjour agréable, je m'y arrêtai, je m'y établis, et il y a près de quarante années que j'y demeure. J'y passe pour un étranger qui s'est autrefois mêlé de négoce 5 je mène une vie retirée , je ne vois presque personne ; Zemroude est toujours présente à ma pensée , et je prends plaisir à m'en ressouvenir.
CONTINUATION DE l'hiSTOIRE DU PRINCK CALAF ET DE LA PRfNCESSR DE LA CHINE.
FadlAllah ayant achevé le récit de ses aventures, dit à ses hotcs :Voilà n)on histoire. Vous voyez par mes malheurs et par les vôtres, que la vie humaine
est un roseau sans cesse agité par le vent froid du nord. Je vous dirai pourtant que je vis heureux et tranquille depuis que je suis à Jaïc ; je ne me repens point d'avoir abandonné la couronne de Moussel , je trouve des douceurs dans l'obscurité du sort dont je jouis. Timurtasch, Elmaze et Calaf donnèrent mille louanges au fils de Bin-Ortoc -, le can admira la résolution qu'il avait pu prendre de se dépouiller lui-même de ses états, pour vivre comme un particulier dans une terre étrangère, où l'on ne savait pas même le rang qu'il avait autrefois tenu dans le monde. Elmaze loua la fidélité qu'il avait gardée à Zemroude, et le ressentiment qu'il avait eu de sa mort. Et enfin Calaf lui dit : Seigneur, il serait à souhaiter que tous les hommes qui sont dans l'adversité , eussent autant de constance que vous en avez fait paraître dans la mauvaise fortune.
Ils continuèrent de s'entretenir jusqu'à ce qu'il fût tems de se retirer. Alors Fadlallah appela ses esclaves, qui apportèrent des bougies dans des flambeaux faits d'aloës , et menèrent le can , la princesse et son fils dans un appartement 011 régnait la même simplicité qu'on voyait dans le reste de la maison. Elmaze et Timurtasch demeurèrent dans une chambre, et Calaf alla se coucher dans une autre. Le lendemain matin , le vieillard entra dans l'appartement de ses hôtes, lorsqu'ils furent levés, et il leur dit :
Vous n'êtes pas seuls malheureux 5 on vient de m'apprendre qu'un ambassadeur du sultan de Carizme arriva hier au soir dans cette ville 5 que son maître l'envoie à Ilenge-Can pour le prier non-seulement de ne pas donner un asile au can des Nogaïs son ennemi , mais même de le faire arrêter , s'il passe par le pays de Jaïc. Effectivement, poursuivit Fadlallah, le bruit court que ce can infortuné , de peur de tomber entre les mains du sultan de Carizme, a quitté sa capitale, et s'est sauvé avec sa famille. A cette nouvelle, Timurtasch et Calaf changèrent de couleur, et la princesse s'évanouit.
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er JOUR.
LV.vAJNOuisEMEM' d'Elmazc, aussi bien que le trouble du père et du fils , firent juger à Fadlallah que ses hôtes n'étaient pas des marchands. Je vois bien, leur dit-il, après que la princesse eut repris l'usage de ses sens, que vous prenez beaucoup de part aux malheurs du can des Nogaïs, ou plutôt, vous dirai-
je ce que je pense? Je crois que vous êtes tous trois les déplorables objets de la baine du sultan. — Oui, seigneur, lui dit Timurtascb , nous sommes les victimes qu'il veut sacrifier. Je suis le can des Nogaïs ; vous voyez ma femme et mon fils-, nous aurions tort de ne nous pas découvrir à vous , après la réception et la confidence que vous nous avez faite. J'espère même que, par vos conseils, vous nous aiderez à sortir de l'embarras où nous nous trouvons.
La conjoncture est assez délicate, répliqua le vieux .roi de Mousel-, je connais Ilenge-Can, il craint le sultan de Carizme; il ne faut pas douter que, pour lui plaire, il ne vous fasse cliercher partout. Vous ne serez point en sûreté chez moi , ni dans aucune autre maison de cette ville : vous n'avez point d'autre parti à prendre que de sortir promptement du pays de Jaïc-, passez la rivière d'Irticlie, et gagnez le plus tôt qu'il vous sera possible les frontières de la tribu de Berlas. Timurtascb, sa femme et Calaf goûtèrent cet avis. Aussitôt Fadlallah leur fit préparer trois cbevaux avec des provisions, et leur donnant une bourse pleine de pièces d'or : Partez vite , leur dit-il , vous n'avez point de tems à perdre 5 dès demain , peutêtre , Ilenge-Can vous fera chercher.
Ils rendirent au vieux roi les grâces qu'ils lui devaient ; ils sortirent ensuite de Jaïc , passèrent l'Irtiche , et arrivèrent après plusieurs jours de marche
3oo LES MILLE ET UN JOURS ,
sur les terres de la tribu de Berlas. Ils s'arrêtèrent à la première horde ' qu'ils rencontrèrent -, ils y vendirent leurs chevaux, et vécurent avec assez de tranquillité tant qu'ils eurent de l'argent ; mais lorsqu'il vint à leur manquer , les chagrins du can se renouvelèrent. Pourquoi, disait-il, faut-il que je sois encore au monde ? Ne valait-il pas mieux attendre dans mes états mon superbe ennemi, et périr en défendant ma ville capitale, que de conserver une vie qui n'est qu'un enchaînement de malheurs ? C'est en vain que nous souffrons patiemment nos disgrâces 5 le ciel ne nous rendra jamais heureux, puisque malgré la soumission que nous avons à ses ordres , il nous laisse toujours dans la misère. — Seigneur, lui dit Calaf, ne désespérons point de voir finir nos maux -, le ciel, qui dispose des événemens , nous en prépare peutêtre d'agréables que nous ne pouvons prévoir. Allons, poursuivit-il, à la principale horde de cette tribu, j'ai un pressentiment que notre fortune y pourra changer de face.
Ils allèrent donc à la horde , où demeurait le can de Berlas. Ils entrèrent sous une grande tente qui servait d'hôpital aux pauvres étrangers, et ils se couchèrent dans un coin, fort en peine de ce qu'ils fe-
' Horde , c'est un grand nombre de lenles dressées dans la campagne, qui font une espèce de ville, et qui servent de demeure aux 'l'artares.
HISTOIRE DU PRINCE Cy\LAF. 3oi
raient pour subsister. Calaf laissa sou père et sa mère en cet endroit, sortit, et s'avança dans la horde en demandant la charité aux passans 5 il en reçut une petite somme d'argent, dont il acheta des provisions, qu'il porta sur la fin du jour à son père et à sa mère. Ils ne purent tous deux s'empêcher de pleurer, quand ils surent que leur fils venait de demander l'aumône. Calaf s'attendrit avec eux, et leur dit : Rien , je l'avoue , ne me paraît plus mortifiant que d'être réduit à mendier : cependant si je ne puis autrement vous procurer du secours, je le ferai, quelque honte qu'il m'en coûte. Mais, ajouta-t-il, vous n'avez qu'à me vendre comme un esclave, et de l'argent qu'il vous en reviendra, vous aurez de quoi vivre long-tems. — Que dites vous, mon fils? s'écria Timurtasch à ce discours. Vous nous proposez de vivre aux dépens de votre liberté ! Ah ! dure plutôt toujours l'infortune qui nous accable ! S'il faut vendre quelqu'un de nous trois pour secourir les deux autres, c'est moi : je ne refuse point de porter pour vous deux le joug de la servitude.
Seigneur, reprit Calaf, il me vient une pensée: demain matin j'irai me mettre parmi les porte-faix 5 quelqu'un m'emploiera, et nous vivrons ainsi de mon travail. Ils s'arrêtèrent à ce parti. Le jour suivant le prince se mêla parmi les porte-faix de la horde, et attendit que quelqu'un voulût se servir de lui •
3o2 LES MILLE ET UN JOURS,
mais il arriva par malheur que personne ne l'employa; de manière que la moitié de la journée était déjà passée, qu'il n'avait encore rien gagné. Cela l'affligeait fort : Si je ne fais pas mieux mes affaires, dit-il en lui-même, comment pourrai-je nourrir mon père et ma mère ?
Il s'ennuya d'attendre en vain parmi les portefaix que quelqu'un vînt s'adresser à lui ; il sortit de la horde pour rêver plus librement aux moyens de subsister. Il s'assit sous un arbre, où après avoir prié le ciel d'avoir pitié de sa situation, il s'endormit. A son réveil , il aperçut un faucon d'une beauté singulière , il avait la tête ornée d'un panache de mille couleurs , et il portait au cou une chaîne de feuilles d'or garnie dediamans, de topases et de rubis. Calaf qui entendait la fauconnerie, lui présenta le poignet, et l'oiseau se mit dessus. Le prince des Nogaïs en eut beaucoup de joie : Voyons, dit-il en lui-même, où ceci nous mènera; cet oiseau, selon toutes les apparences, appartient au souverain de celte horde. Il ne se trompait pas, c'était le faucon d'Alinguer, can de Berlas , que ce prince avait perdu à la chasse le jour précédent. Ses grands-veneurs le cherchaient dans la campagne, avec d'autant plus d'ardeur et d'inquiétude, que leur maître les avait menacés du dernier supplice, s'ils revenaient à la cour sans son oiseau, qu'il aimait passionnément.
HISTOIRE DU PRINCE CALAF. 3o3
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Le prince Calaf rentra dans la horde avec le faucon. Aussitôt tout le peuple se mit à crier : Eh , voilà le faucon du can retrouvé! béni soit le jeune homme qui va réjouir notre prince en lui portant son oiseau ! Effectivement lorsque Calaf fut arrivé à la tente royale , et qu'il y parut avec le faucon , le can transporté de joie courut à son oiseau , et lui fit mille caresses. Ensuite , s'adressant au prince Nogaïs , il lui demanda où il l'avait trouvé ? Calaf raconta la chose comme elle s'était passée. Après cela le can lui dit : Tu me parais étranger ; de quel pays es-tu, et quelle est ta profession.? — Seigneur, lui répondit le fils de Timurtasch en se prosternant à ses pieds, je suis fils d'un marchand de Bulgarie, qui possédait de grands biens; je voyageais avec mon père et ma mère dans le pays de Jaïc 5 nous avons rencontré des voleurs qui ne nous ont laissé que la vie , et nous sommes venus jusqu'à cette horde en mendiant.
3o4 LES MILLE ET UN JOURS,
Jeune homme , reprit le can , je suis bien-aise que ce soit toi qui aies trouvé mon faucon , car j'ai juré d'accorder, à la personne qui me le rapporterait , les trois choses qu'il voudrait me demander^ ainsi tu n'as qu'à parler : dis-moi ce que tu souhaites que je te donne, et sois sur de l'obtenir. —Puisqu'il m'est permis de demander trois choses , repartit Calaf , je voudrais premièrement que mon père et ma mère , qui sont à l'hôpital , eussent une tente particulière dans le quartier de votre majesté 5 qu'ils fussent entretenus à vos dépens le reste de leurs jours , et servis même par des officiers de votre maison. Secondement, je désire un des plus beaux chevaux de vos écuries, tout sellé et bridé 5 et enfin un habillement complet et magnifique avec un riche sabre, et une bourse pleine de pièces d'or, pour pouvoir faire commodément un voyage que je médite. — Tes vœux seront satisfaits, dit Alinguer-, amène-moi ton père et ta mère, je commencerai dès aujourd'hui à les faire traiter comme tu le souhaites; et demain, vêtu de riches habits, et monté sur le plus beau cheval de mes écuries , tu pourras t'en aller où il te plaira. Calaf se prosterna une seconde fois devant le can, et, après l'avoir remercié de ses bontés, il se rendit à la tente où Elmaze et Timurtasch l'attendaient impatiemment. Je vous apporte de bonnes nouvelles, leur dit-il, notre sort est déjà changé.
HISTOIRE DU PKINCO; CALAF. 3o5
En même-tems il leur raconta tout ce qui lui était arrivé. Cette aventure leur fit plaisir; ils la regardèrent comme une marque infaillible que la rigueur de leur destinée commençait à s'adoucir. Ils suivirent volontiers Calaf , qui les conduisit à la tente royale , et les présenta au can . Ce prince les reçut fort bien , et leur promit qu'il tiendrait exactement la promesse qu'il avait faite à leur fils. 11 n'y manqua pas: il leur donna dès ce jour-là une tente particulière, il les fit servir par des esclaves et des officiers de sa maison , et il ordonna qu'on les traitât comme luimême.
Le lendemain Calaf fut revêtu de riches habits ; il reçut de la main même du prince Alinguer un sabre dont la poignée était de diamans, avec une bourse remplie de sequins d'or, et ensuite on lui amena un très-beau cheval turcoman. 11 le monta devant toute la cour, et pour montrer qu'il savait manier un cheval , il lui fit faire cent caracoles d'une manière qui charma le prince et ses courtisans.
Après avoir remercié le can de toutes ses bontés , il prit congé de lui. Il alla trouver Timurtasch et la princesse Elmaze : J'ai une extrême envie , leur ditil , de voir le grand royaume de la Chine , permettez-moi de la satisfaire. J'ai un pressentiment que je me signalerai par quelque action d'éclat, et que I. 20
3o6 LES MILLE ET UN JOURS ,
je gagnerai Tamitié du monarque qui tient sous ses lois de si vastes état?. Souffrez que vous laissant ici dans un asile où vous êtes en sûreté , et où rien ne vous manque, je suive le mouvement qui m'entraîne, ou plutôt que je m'abandonne au ciel qui me conduit. — Va, mon fils, lui dit Timurtasch, cède au noble transport qui t'agite-, cours au sort qui t'attend; hâte par ta vertu la lente prospérité qui doit succéder à notre infortune ; ou par un beau trépas , mérite une place éclatante dans l'histoire des princes malheureux. Pars , nous attendrons de tes nouvelles dans cette tribu , et nous réglerons notre fortune sur la tienne.
Le jeune prince desNogaïs embrassa son père et sa mère, et prit le chemin de la Chine. Il n'est point marqué dans les auteurs qu'il éprouva quelque aventure sur la route -, ils disent seulement qu'étant arrivé à la grande ville de Canbalec, autrement Pékin, il descendit auprès d'une maison qui était à l'entrée , et où demeurait une petite vieille qui était veuve. Calaf se présenta à la porte; aussitôt la vieille parut. Il la salua, et lui dit : Ma bonne mère, voudriezvous bien recevoir chez vous un étranger? Si vous pouvez me donner un logement dans votre maison, j'ose vous assurer que vous n'en aurez point de chagrin. La vieille envisagea le jeune prince, et jugeant à sa bonne mine, ainsi qu'à son habillement, que ce
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n'était pas un liote à dédaigner, elle lui fil une profonde inclination de tête, et lui répondit : Jeune étranger de grande apparence, ma maison est à votre service , aussi-bien que tout ce qu'il y a dedans. — Et avez-vous, reprit-il, un lieu propre à mettre mon cheval? — Oui, dit-elle, j'en ai. En méme-tems elle prit le cheval par la bride, et le mena dans une petite écurie qui était sur le derrière de sa maison. Ensuite elle revint trouver Calaf , qui , se sentant beaucoup d'appétit, lui demanda si elle n'avait personne qui pût lui aller acheter quelque chose au marché ? La veuve repartit qu'elle avait un petit-fils de douze ans, qui demeurait avec elle, et qui s'acquitterait fort bien de cette commission. Alors le prince tira de sa bourse un sequin d'or, et le mit entre les mains de l'enfant , qui sortit pour aller au marché.
Pendant cetems-là l'hôtesse ne fut pas peu occupée à satisfaire la curiosité de Calaf. Il lui fit mille questions : il lui demanda quelles étaient les mœurs des habitans de la ville ? Combien on comptait de familles dans Pékin ? Et enfin la conversation tomba sur le roi de la Chine. Apprenez-moi de grâce, lui dit Calaf , de quel caractère est ce prince ? Est-il généreux , et pensez-vous qu'il fit quelque attention au zèle d'un jeune étranger qui s'offrirait à le servir contre ses ennemis ? En un mot , mérite-t-il qu'on
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s'attache à ses intérêts? — Sans doute, répondit la vieille , c'est un très-bon prince, qui aime ses sujets autant qu'il en est aimé, et je suis fort surprise que vous n'ayez pas ouï parler de notre bon roi Altoun- Can, car la réputation de sa bonté s'est répandue dans tout le monde.
Sur le portrait que vous m'en faites, répliqua le prince Nogaïs, je juge que ce doit être le monarque du monde le plus heureux et le plus content. — Il ne l'est pourtant pas, repartit la veuve : on peut dire même qu'il est fort malheureux. Premièrement, il n'a point de prince pour lui succéder 5 il ne peut avoir d'enfant mâle, quelques prières, quelques bonnes œuvres qu'il fasse pour cela. Je vous dirai pourtant que le chagrin de n'avoir point de fils ne fait pas sa plus grande peine -, ce qui trouble le repos de sa vie, c'est la princesse Tourandocte sa fille unique. — Eh, pourquoi, répliqua Calaf, est-elle un supplice pour lui ? — Je vais vous le dire , repartit la veuve -, je puis vous parler savamment de cela, car c'est un récit que m'a fait souvent ma fille , qui a l'honneur d'être au sérail parmi les esclaves de la princesse.
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La princesse Tourandocte , poursuivit la vieille hôtesse du prince des Nogaïs , est dans sa dix- neuvième année 5 elle est si belle que les peintres , qui en ont fait le portrait, quoique des plus habiles de l'Orient , ont tous avoués qu'ils avaient honte de leur ouvrage , et que le pinceau du monde qui saurait le mieux attraper les charmes d'un beau visage , ne pourrait prendre tous ceux de la princesse de la Chine : cependant les divers portraits qu'on en a faits , quoiqu infiniment au-dessous de la nature , n'ont pas laissé de produire de terribles effets.
Elle joint à sa beauté ravissante un esprit si cultivé , qu'elle sait , non-seulement tout ce qu'on a coutume d'enseigner aux personnes de son rang , mais même les sciences qui ne conviennent qu'aux hommes. Elle sait traiter les difïérens caractères de plusieurs sortes de langues 5 elle possède l'arithmétique , la géographie , la philosophie , les mathéma-
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tiques , le droit , et surtout la théologie ^ elle a lu les lois et la morale de notre législateur ' Berginghuzin : enfin , elle est aussi habile que tous les docteurs ensemble. Mais ses belles qualités sont effacées par une dureté d'ame sans exemple ; elle ternit son mérite par une détestable cruauté.
Il y a deux ans que le roi de Thibet l'envoya demander en mariage pour le prince son fils , qui en était devenu amoureux sur un portrait qu'il en avait vu. Altoun-Can, ravi de cette alliance , la proposa à Tourandocte. Cette fière princesse , à qui tous les hommes paraissent méprisables , tant sa beauté l'a rendue vaine , rejeta la proposition avec dédain. Le roi se mit en colère contre elle , et lui déclara qu'il voulait être obéi. Mais, au lieu de se soumettre de bonne grâce aux volontés de son père , elle pleura de dépit de ce qu'on prétendait la contraindre. Elle s'affligea sans modération , comme si Ton eût eu envie de lui faire un grand mal : enfin , elle se tourmenta de manière qu'elle tomba malade. Les médecins , connaissant la cause de sa maladie , dirent au roi que tous leurs remèdes étaient inutiles, et que la princesse perdrait infailliblement la vie, s'il s'obstinait à lui vouloir faire épouser le prince de Thibet.
' Les Chinois le nomment aussi le inophctc Jalmouny. C'csl appremment Confucius.
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Alors le roi, qui aime sa fille éperduemeiit, effrayé du péril où elle était , l'alla voir , et l'assura qu'il renverrait l'ambassadeur de Tliibet , avec un refus. Ce n'est pas assez, seigneur, lui dit la princesse, j'ai résolu de me laisser mourir, à moins que vous ne m'accordiez ce que j'ai à vous demander. Si vous souhaitez que je vive , il faut que vous vous engagiez, par un serment inviolable, à ne point gêner mes sentimens , et que vous fassiez publier un édit par lequel vous déclarerez que , de tous les princes qui me rechercheront , nul ne pourra m'épouser, qu'il n'ait auparavant répondu pertinemment aux questions que je lui ferai devant tous les gens de la loi , qui sont dans cette ville ^ que , s'il répond bien, je consens qu'il soit mon époux-, mais que s'il répond mal, on lui tranchera la tête dans la cour de votre palais.
Par cet édit, ajouta-t-elle , qu'on fera savoir aux princes étrangers qui arriveront à Pékin , on leur otera l'envie de me demander en mariage , et c'est ce que je souhaite 5 car je hais les hommes, et ne veux point me marier. — Mais, ma fille, lui dit le roi, si quelqu'un, méprisant mon édit, se présente et répond juste à vos questions...-™- Oh ! c'est ce que je ne crains pas , interrompit-elle avec précipitation 5 j'en sais faire de si difficiles, que j'embarrasserais les plus grands docteurs 5 j'en veux bien courir le
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risque. Altoun-Caa rêva quelque tems à ce que la princesse exigeait de lui : Je vois bien , dit-il en luimême , que ma fille ne veut point se marier, et qu'en effet cet édit épouvantera tous ses amans 5 ainsi je ne hasarde rien en lai donnant cette satisfaction ; il n'en peut arriver aucun malheur : quel prince serait assez fou pour affronter un si affreux péril ?
Enfin le roi, persuadé que cet édit n'aurait point de mauvaises suites, et que l'entière guérison de sa fille en dépendait, le fit publier, et jura sur les lois de Berginghuzin , de le faire exactement observer. Tourandocte rassurée par ce serment sacré, qu'elle savait que le roi son père n'oserait violer, reprit ses forces, et jouit bientôt d'une parfaite santé.
Cependant le bruit de sa beauté attira plusieurs jeunes princes étrangers à Pékin : l'on eut beau leur faire savoir la teneur de l'édit , comme tout le monde a bonne opinion de son esprit, et surtout les jeunes gens , ils eurent l'audace de se présenter pour répondre aux questions de la princesse , et n'en pouvant percer le sens obscur, ils périrent tous misérablement l'un après l'autre. Le roi, il faut lui rendre cette justice, paraît fort touché de leur sort. Il se repent d'avoir fait un serment qui le lie , et quelque tendresse qu'il ait pour sa fille, il aimerait mieux l'avoir laissé mourir, que de l'avoir conservée à ce prix. Il fait tout ce qui dépend de lui pour prévenir
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ces malheurs. Lorsqu'un amant, que rordonnance n'a pu retenir, vient lui demander la main de la prineesse , il s'efforce de le détourner de sa résolution, et il ne consent jamais qu'à regret, qu'il s'expose à perdre la vie. Mais il arrive ordinairement qu'il ne saurait persuader ces jeunes téméraires. Ils ne sont occupés que de Tourandocte , et l'espérance de la posséder les étourdit sur la difficulté qu'il y a de l'obtenir.
Mais si le roi du moins se montre sensible à la perte de ces malheureux princes, il n'en est pas de même de sa barbare fille. Elle s'applaudit des spectacles sanglans que sa beauté donne aux Chinois. Elle a tant de vanité, que le prince le plus aimable lui paraît, non -seulement indigne d'elle, mais même fort insolent d'oser élever sa pensée jusqu'à sa possession, et elle regarde son trépas comme un juste châtiment de sa témérité.
Ce qu'il y a de plus déplorable encore , c'est que le ciel permet souvent que les princes viennent se sacrifier à cette inhumaine princesse. Il n'y a pas long-tems qu'un prince qui se flattait d'avoir assez d'esprit pour répondre à ses questions , a perdu la vie , et cette nuit il en doit périr un autre, qui pour son malheur est venu à la cour du roi de la Chine dans la même espérance.
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Calaf fut fort attentif au récit de la vieille. Je ne comprends pas , lui dit-il , après qu'elle eut achevé de parler, comment il se trouve des princes assez dépourvus de jugement pour aller demander la princesse de la Chine. Quel homme ne doit pas être effrayé de la condition sans laquelle on ne saurait l'obtenir. D'ailleurs, quoi qu'en puissent dire les peintres qui en ont fait le portrait , quoiqu'ils assurent que leur ouvrage n'est qu'une image imparfaite de sa beauté , je crois plutôt qu'ils lui ont prêté des charmes , et que leurs peintures sont flatteuses , puisqu'elles ont produit des effets si puissans. Enfin , je ne puis penser que Tourandocte soit aussi belle que vous le dites. — Seigneur, répliqua la veuve, elle est encore plus charmante que je ne vous l'ai dit, et vous pouvez m'en croire , car je l'ai vue plusieurs fois en allant voir ma fille au sérail. Faites-vous, si vous voulez, une idée à plaisir; lasseiviblcz dans
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votre imagination tout ce qui peut contribuer à composer une beauté parfaite , et soyez persuadé que vous ne sauriez vous représenter un objet qui approche de la princesse.
Le prince des Nogaïs ne pouvait ajouter foi au discours de son hôtesse , tant il le trouvait hyperbolique ; il en ressentait pourtant, sans savoir pourquoi, un secret plaisir. Mais, ma mère, reprit-il, les questions que propose la fille du roi , sont-elles si difficiles qu'on ne puisse y répondre d'une manière qui satisfasse les gens de loi qui en sont les juges ? Pour moi, je m'imagine que les princes qui n'en peuvent pénétrer le sens, sont tous de petits génies ou des ignorans. — Non, non, repartit la vieille, il n'y a point d'énigme plus obscure que les questions de la princesse , et il est presque impossible d'y bien répondre.
Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi de Tourandocte et de ses amans infortunés, le petit garçon qu'on avait envoyé au marché, revint chargé de provisions. Calaf s'assit à une table que la veuve lui dressa, et mangea comme un homme qui mourait de faim. Sur ces entrefaites la nuit arriva , et bientôt on entendit dans la ville les tymbales ' de la justice. Le prince
' Ce sonl des tyinbalcs qu'on bat lorsqu'on veut faire quelque triste exécution.
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demanda ce que signifiait ce bruit. C'est , lui dit la vieille , pour avertir le peuple qu'on va exécuter quelqu'un à mort : et le malheureux qui doit être immolé, est ce prince que je vous ai dit qui devait cette nuit perdre la vie , pour avoir mal répondu aux questions de la princesse. On a coutume de punir les coupables pendant le jour : mais ceci est un cas particulier. Le roi dans son cœur déteste le supplice qu'il fait souffrir aux amans de sa fille , et il ne veut pas que le soleil soit témoin d'une action si cruelle. Le fils de Timurtasch eut envie de voir cette exétion , dont la cause lui paraissait bien singulière -, il sortit de la maison de Son hôtesse , et rencontrant dans la rue une grande foule de Chinois, que la même curiosité animait , il se mêla parmi eux , et se rendit dans la cour du palais où se devait passer une si tragique scène.
Il vit au milieu un scliehtcliera^he , autrement une tour de bois fort élevée , dont le dehors , du haut jusqu'en bas, était couvert de branches de cyprès, parmi lesquelles il y avait une prodigieuse quantité de lampes qui étaient fort bien arrangées , et qui répandaient une si grande lumière , que toute la cour en était éclairée. A quinze coudées de la tour, s'élevait un échafaud tout couvert de satin blanc ^, et
' Le blanc chez les Chinois est une niarijue de deuil.
autour duquel régnaient plusieurs pavillons de taffetas de la même couleur. Derrière ces lentes, deux mille soldats de la garde d'Altoun-Can , l'épée nue et la hache à la main, formaient une double haie qui servait de barrière au peuple. Calaf regardait avec attention tout ce qui s'offrait à sa vue , lorsque tout-à-coup la triste cérémonie dont on voyait l'appareil commença par un bruit confus de tambours et de cloches, qui , du haut de la tour, se faisaient entendre de fort loin. En même tems, vingt mandarins et autant de gens de loi , tous vêtus de longues robes de laine blanche , sortirent du palais , s'avancèrent vers l'échafaud , et après en avoir fait trois fois le tour, allèrent s'asseoir sous les pavillons.
Ensuite parut la victime , ornée de fleurs entrelacées de feuilles de cyprès , avec une banderole bleue sur la tête , et non une banderole rouge ' , comme les criminels que la justice a condamnés. C'était un jeune prince , qui avait à peine dix-huit ans -, il était accompagné d'un mandarin qui le tenait par la main , et suivi par l'exécuteur. Ils montèrent tous trois sur l'échafaud : aussitôt le bruit des tambours et des cloches cessa. Le mandarin alors adressa la parole au prince , d'un ton de voix si haut , que la moitié du peuple l'entendit : Prince , lui dit-il, n'est-
^ Chez les Chinois un criminel qu'on mène au supplice a sur sa tète une banderole rouge.
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il pas vrai qu'on vous a fait savoir la teneur de i'édit du roi dès que vous vous êtes présenté pour demander la princesse en mariage? N'est-il pas vrai encore que le roi a fait tous ses efforts pour vous détourner de votre téméraire résolution? Le prince ayant répondu qu'oui : Reconnaissez donc , reprit le mandarin, que c'est votre faute si vous perdez aujourd'hui la vie, et que le roi et la princesse ne sont pas coupables de votre mort.— Je la leur pardonne, repartit le prince ^ je ne l'impute qu'à moi-même , et je prie le ciel de ne leur demander jamais compte du sang qu'on va répandre.
Tl n'eut pas achevé ces paroles , que l'exécuteur lui abattit la tête d'un coup de sabre. L'air, à l'instant, retentit de nouveau du son des cloches et du bruit des tambours. Cependant douze mandarins vinrent prendre le corps 5 ils l'enfermèrent dans un cercueil d'ivoire et d'ébène , et le mirent dans une petite litière, que six d'entr'eux portèrent sur leurs épaules dans le jardin du sérail, sous un dôme de marbre blanc , que le roi avait fait bâtir exprès pour être le lieu de la sépulture de tous les malheureux princes qui devaient avoir le même sort. Il allait souvent pleurer sur le tombeau de ceux qui y étaient, et il tâchait, en honorant leurs cendres de ses larmes , d'expier en quelque façon la barbarie de sa fille.
HISTOIRE DU PRINCE CALÂF. 3iy
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D'abord que les mandarins eurent emporté le prince qui venait de périr, le peuple et les gens de loi se retirèrent dans leurs maisons , en blâmant le roi d'avoir eu l'imprudence de consacrer la fureur de sa fille par un serment qu'il ne pouvait violer. Calaf demeura dans la cour du palais, occupé de mille pensées confuses : il s'aperçut qu'il y avait auprès de lui un homme qui fondait en pleurs ^ il jugea bien que c'était quelqu'un qui prenait beaucoup de part à l'exécution qui venait de se faire, et souhaitant d'en savoir davantage, il lui adressa la parole : Je suis touché, lui dit-il, delà vive douleur que vous faites paraître, et j'entre dans vos peines, car je ne doute pas que vous n'ayiez connu particulièrement le prince qui vient de mourir. — Ah! seigneur , lui répondit cet homme affligé , en redoublant ses larmes, je dois bien l'avoir connu, puisque j'étais son gouverneur. O malheureux roi de
Samarcande ! ajouta-t-il , quelle sera ton affliction quand tu sauras l'étrange mort de ton fils ! et quel homme osera t'en porter la nouvelle !
Calaf demanda de quelle manière le prince de Samarcande était devenu amoureux de la princesse de la Chine. Je vais vous l'apprendre, lui dit le gouverneur , et vous serez sans doute étonné du récit que j'ai à vous faire. Le prince de Samarcande , poursuivit-il , vivait heureux à la cour de son père ; les courtisans le regardant comme un prince qui devait un jour être leur souverain, ne s'étudiaient pas moins à lui plaire qu'au roi même. Il passait ordinairement le jour à chasser , ou à jouer au mail ; et la nuit il faisait secrètement venir dans son appartement la plus brillante jeunesse de la cour , avec laquelle il buvait toutes sortes de liqueurs. Il prenait aussi plaisir quelquefois à voir danser de belles esclaves, et à entendre des voix et des instrumens. En un mot, tous les plaisirs enchaînés l'un à l'autre, occupaient les momens de sa vie.
Sur ces entrefaites , il arriva un fameux peintre à Samarcande , avec plusieurs portraits de princesses, qu'il avait faits dans les cours différentes par où il avait passé. Il les vint montrer à mon prince, qui lui dit , en regardant les premiers qu'il lui présenta : Voilà de fort belles peintures; je suis persuadé que les originaux de ces portraits-lù vous ont bien de
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l'obligation. Seigneur, répondit le peintre, jeconviens que ces portraits sont un peu flattés . mais je vous dirai en même tems que j'en ai un encore plus beau que ceux-là , et qui toutefois n'approche pas de son original. En parlant ainsi, il tii^ d'une petite cassette où étaient ses portraits , celui de la princesse de la Chine.
A peine mon maître l eut-il entre ses mains , que ne pouvant s'imaginer que la nature fût capable de produire unebeauté si parfaite, il s'écria qu'iln'yavait point au monde de femme si charmante , et que le portrait de la princesse de la Chine devait être encore plus flatté que les autres. Le peintre protesta qu'il ne l'était point , et assura que jamais aucun pinceau ne pourrait rendre la grâce et l'agrément qu'il y avait dans le visage de la princesse Tourandocte. Sur cette assui^nce , mon maître acheta le portrait, qui fit sur lui une si ■s'ive impression , qu'abandonnant un jour la cour de son père , il sortit de Samarcande accompagné de moi seul ; et sans me dire son dessein , il prit la route de la Chine et vint dans cette ville. Il se proposait de servir quelque tems Altoun-Can contre ses ennemis , et de lui demander ensuite la princesse en mariage , mais nous apprîmes en arrivant la rigueur de l'édit , et ce qu'il y a de plus étrange , c'est que mon prince , au lieu d'être vivement affligé de cette nouvelle , en conçut I. ai
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de la joie. Je vais, me dit-il , me présenter pour répondre aux questions de Tourandocte. Je ne manque pas d'esprit , j'obtiendrai cette princesse.
Il n'est pas besoin de vous dire le reste, seigneur , continua le gouverneur en sanglottant 5 vous jugez bien, par le triste spectacle que vous venez de voir, que le déplorable prince de Samarcande n'a pu répondre, comme il l'espérait, aux fatales questions de cette barbare beauté , qui se plaît à répandre du sang , et qui a déjà coûté la vie à plusieurs fils de roi. Il m'a donné tantôt le portrait de cette cruelle princesse , quand il a vu qu'il fallait se préparer à la mort. Je te confie, m'a-t-il dit, cette rare peinture j conserve bien ce précieux dépôt : tu n'as qu'à le montrer à mon père , en lui apprenant ma destinée , et je ne doute pas qu'en voyant une si charmante image , il ne me pardonne ma témérité ; mais, ajouta le gouverneur, qu'un autre, s'il veut , aille porter au roi son père une si triste nouvelle ^ pour moi, possédé de mon affliction, je vais loin d'ici et de Samarcande, pleurer une tête si chère. Voilà ce que vous souhaitiez d'apprendre , et voici ce dangereux portrait , poursuivit-il , en le tirant de dessous sa robe , et le jetant à terre avec indignation ; voici la cause du malheur de mon prince. O détestable peinture ! pourquoi mon maître, quand tu es tombé entre ses mains , n'avait-il pas mes
yeux ? O princesse inhumaine ! puissent tous les princes de la terre avoir pour toi les sentimens que tu m'inspires ! Au lieu d'être l'objet de leur amour, tu leur ferais horreur. A ces mots le gouverneur du prince de Samarcande se retira plein de colère, en regardant le palais d'un œil furieux, et sans parler davantage au fils de Timurtasch , qui ramassa promptement le portrait de Tourandocte , et voulut se retirer dans la maison de sa vieille; mais il s'égara dans l'obscurité, et insensiblement il se trouva hors de la ville. Il attendit impatiemment le jour pour contempler la beauté de la princesse de la Chine ; sitôt qu'il le vit paraître et qu'il put contenter sa curiosité , il ouvrit la boîte qui renfermait le portrait.
Il hésita pourtant avant que de le regarder. Que vais-je faire? s'écria-t-il. Dois-je présenter à mes yeux un objet si dangereux? Songe, Calaf, songe aux funestes effets qu'il a causés ; as-tu déjà oublié ce que le gouverneur du prince de Samarcande vient de te dire ? Ne regarde point cette peinture 5 résiste au mouvement qui t'entraîne ,~ pendant qu'il n'est encore qu'un désir curieux : tandis que tu jouis de ta raison, tu peux prévenir ta perte. . . Mais que disje prévenir, ajouta-t-il, en se reprenant 5 quel faux raisonnement m'inspire une timide prudence ? Si je dois aimer la princesse, mon amour n'est-il pas
déjà écrit au ciel en caractères ineffaçables ? D'ailleurs, je crois qu'on peut voir impunément le plus beau portrait ; il faut être bien faible pour se troubler à la vue d'un vain mélange de couleurs. Ne craignons rien 5 considérons de sang-froid ces traits vainqueurs et assassins ; j'y veux même trouver des défauts et goûter le plaisir nouveau de censurer les charmes de cette princesse trop superbe ; et je souhaiterais, pour mortifier sa vanité, qu'elle apprît que j'ai sans émotion envisagé son image.
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Le fils de Timurtasch se promettait bien de voir d'un œil indifférent le portrait de Tourandocte; il le regarde, il l'examine, il admire le tour du visage, la régularité des traits, la vivacité des yeux, la bouche, le nez, tout lui paraît parfait : il s'étonne d'un si rare assemblage •, etquoiqu'en garde contre ce qu'il voit, il s'en laisse charmer. Un trouble inconcevable l'agite malgré lui 5 il ne se connaît plus. Quel feu, dit-il, vient tout-à-coup m'animer ! quel désordre ce
portrait met-il dans mes sens ! Juste ciel ! est-ce le sort de tous ceux qui regardent cette peinture d'aimer Tinliumaine princesse qu'elle représente ? Hélas! je ne sens que trop qu'elle a fait sur moi la même impression qu'elle a faite sur le malheureux prince de Samarcande^ je me rends aux traits qui l'ont blessé, et loin d'être effrayé de sa pitoyable histoire, peu s'en faut que je n'envie son malheur même! Quel changement, grand Dieu ! Je ne concevais pas toutà-l'heure comment on pouvait être assez insensé pour mépriser la rigueur de l'édit , et dans ce moment je ne vois plus rien qui m'épouvante ^ tout le péril est disparu.
Non, princesse incomparable, poursuivit-il en regardant le portrait d'un air tendre , aucun obstacle ne m'arrête ^ je vous aime malgré votre barbarie, et puisqu'il m'est permis d'aspirer à votre possession , je veux dès aujourd'hui tâcher de vous obtenir : si je péris dans un si beau dessein, je ne sentirai en mourant que la douleur de ne pouvoir vous posséder. Calaf ayant pris la résolution de demander la princesse, retourna chez sa vieille veuve, dont il n'eut peu pas de peine à trouver la maison -, car il s'en était assez éloigné pendant la nuit. Ah! mon fils, lui dit l'hôtesse sitôt qu'elle l'aperçut, je suis ravie de vous revoir 5 j'étais fort en peine de vous-, je craignais qu'il ne vous fût arrivé quelque fâcheux accident :
pourquoi n'êtes-vous pas revenu plus tôt? — Ma bonne mère, lui répondit-il, je suis fachë de vous avoir causé de l'inquiétude , mais je me suis égaré dans l'obscurité. Ensuite il lui conta comment il avait rencontré le gouverneur du prince qu'on avait fait mourir, et il ne manqua pas de répéter tout ce que ce gouverneur lui avait dit : puis montrant le portrait de Tourandocte ' Voyez, dit-il, si cette peinture n'est qu'une image imparfaite de la princesse de la Chine : pour moi, je ne puis m'imaginer qu'elle n'égale pas la beauté de l'original.
Par l'ame du prophète Jacmouny, s'écria la vieille après avoir examiné le portrait, la princesse est mille fois plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est ici représentée : je voudrais que vous l'eussiez vue, vous seriez persuadé, comme moi , que tous les peintres du monde qui entreprendront de la peintre au naturel, n'y pourront réussir : je n'en excepte pas même le fameux Many. — Vous me faites un plaisir extrême , reprit le prince Nogaïs , de m'assurer que la beauté de Tourandocte est au-dessus de tous les les efforts de la peinture. Que cette assurance me flatte! elle m'affermit dans mon dessein et m'excite à tenter promptement une si belle aventure : que ne suis-je déjà devant la princesse! Je brûle d'impatience d'éprouver si je serai plus heureux que le prince de Samarcandc.
HISTOIRE DU PRINCE CALAF. Say
Que dites-vous, mon fils? répliqua la veuve. Quelle entreprise osez-vous former , et songez-vous en effet à Texécuter ? — Oui , ma bonne mère , repartit Calaf, je prétends aujourd'hui me présenter pour répondre aux questions de la princesse 5 je ne suis venu à la Chine que pour offrir mon bras au grand roi Altoun-Can , mais il vaut mieux être son gendre, qu'un officier de ses armées.
A ces paroles, la vieille se prit à pleurer. Ah! seigneur, dit-elle, au nom de Dieu, ne persistez pas dans une résolution si téméraire : vous périrez sans doute , si vous êtes assez hardi pour aller demander la princesse j au lieu d'être charmé de sa beauté, détestez-la plutôt, puisqu'elle est la cause de tant d'événemens tragiques 5 représentez-vous quelle sera la douleur de vos parens , lorsqu'ils recevront la nouvelle de votre mort -, soyez touché des déplaisirs mortels où vous les allez plonger. — De grâce, ma mère , interrompit le fils de Timurstach , cessez de me présenter des images si capables de m'attendrir : je n'ignore pas que si j'achève aujourd'hui ma destinée, ce sera pour les auteurs de ma naissance une source inépuisable de larmes -, peut-être même (car je connais leur tendresse pour moi ) ne pourront-ils apprendre mon trépas sans se laisser mourir de douleur : quelque reconnaissance pourtant que leurs sentimens me doivent inspirer et qu'ils m'inspirent
en effet, il faut que je cède à l'ardeur qui me domine; mais, que dis-je? n'est-ce pas aussi pour les rendre plus heureux que je veux exposer ma vie? Oui sans doute, leur intérêt s'accorde avec le désir qui me presse, et si mon père était ici, bien loin de s'opposer à mon dessein , il m'exciterait à l'exécuter promptement. C'est donc une chose résolue ; ne perdez point de tems à me vouloir persuader, car rien ne saurait m' ébranler.
Lorsque la vieille vit que son jeune hôte n'écoutait point ses conseils, son affliction en redoubla : C'en est donc fait, seigneur, reprit-elle, on ne peut vous empêcher de courir à votre perte ; pourquoi faut-il que vous soyez venu loger dans ma maison ? pourquoi vous ai-je parlé de Tourandocte ? Vous en êtes devenu amoureux sur le portrait que je vous en ai fait; malheureuse que je suis , c'est moi qui vous ai perdu : pourquoi faut-il que j'aie votre mort à me reprocher ? — Non , ma bonne mère , interrompit une seconde fois le prince Nogaïs, ce n'est pas vous qui faites mon malheur ; ne vous imputez point l'amour que j'ai pour la princesse ; je devais l'aimer, et je remplis mon sort; d'ailleurs, qui vous a dit que je répondrai mal à ses questions ? je ne suis ni sans étude, ni sans esprit, et le ciel peut-être m'a réservé l'honneur de délivrer le roi de la Chine dos chagrins que lui cause un affreux serment : mai*.;.
HISTOIRE DU PRINCE CALAF. Ssg
ajouta-t-il en tirant la bourse que le can de Berlas lui avait donnée , et dans laquelle il y avait encore une assez grande quantité de pièces d'or 5 comme cela, je l'avoue, est certain, et qu'il peut arriver que je meure, je vous fais présent de cette bourse pour vous consoler de mon trépas -, vous pourrez même vendre aussi mon cheval et en garder l'argent; car je n'en aurai pas besoin, soit que la fille d'Altoun-Can devienne le prix de mon audace , soit que mon trépas en doive être le triste salaire.
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er JOUR.
La veuve prit la bourse de Calaf , en disant : O mon fils 1 vous vous trompez fort si vous vous imaginez que ces pièces d'or me consolent de votre perte-, je vais les employer en bonnes œuvres, en distribuer une partie dans les hôpitaux aux pauvres, qui souffrent patiemment leur misère , et dont , par conséquent, les prières sont si agréables à Dieu ; je donnerai le reste aux ministres de notre religion ,
33o LES MILLE ET UN JOURS,
afin que tous ensemble ils prient le ciel de vous inspirer , et de ne pas permettre que vous vous exposiez à périr : toute la grâce que je vous demande , c'est de ne point aller aujourd'hui vous présenter pour répondre aux questions de Tourandocte 5 attendez jusqu'à demain , le terme n'est pas long 5 laissez-moi ce temps-là pour faire agir de bonnes âmes et mettre Jacmouny dans vos intérêts ; après cela, vous ferez tout ce qu'il vous plaira : accordezmoi, je vous prie, cette satisfaction 5 j'ose dire que vous la devez à une personne qui a déjà conçu pour vous tant d'amitié , qu'elle serait inconsolable si vous périssiez.
Effectivement , Calaf avait un air qui prévenait d'abord en sa faveur ; outre que c'était un des plus beaux princes du monde et des mieux faits , il avait des manières aisées et si agréables , qu'on ne pouvait le voir sans l'aimer : il fut touché de la douleur et de l'affection que cette bonne vieille faisait paraître : Eh bien, ma mère, lui dit-il, j'aurai pour vous la complaisance que vous exigez de moi ; je n'irai point aujourd'hui demander la princesse 5 mais, pour vous dire ce que je pense, je ne crois pas que votre prophète Jacmouny puisse me faire changer de résolution.
Il ne sortit point de toute la journée de la maison de la veuve, qui ne manqua pas d'aller dans les
hôpitaux distribuer des aumônes, et d'acheter, à beaux deniers comptans, l'intercession des bonzes ' auprès de Berginghuzin : elle fit aussi sacrifier aux idoles des poules et des poissons 5 les génies ne furent pas non plus oubliés ; on leur ofFrit en sacrifice du riz et des légumes , dans les lieux consacrés à cette cérémonie 5 mais toutes les prières des bonzes et des ministres des idoles , quoique bien payées , le produisirent pas l'effet que la bonne hôtesse de Calaf en avait attendu ; car , le lendemain matin , ce prince parut plus déterminé que jamais à demander Tourandocte : Adieu , ma bonne mère , dit-il à la veuve, je suis fâché que vous vous soyez donné hier tant de peine pour moi ; vous pouviez vous les épargner, car je vous avais assuré que je ne serais pas aujourd'hui dans d'autres sentimens. A ces mots, il quitta la vieille , qui se sentant saisir de la plus vive douleur , se couvrit le visage de son voile , et demeura la tête sur ses genoux , dans un accablement qu'on ne saurait exprimer.
Le jeune prince des Nogaïs, parfumé d'essence et plus beau que la lune , se rendit au palais : il vit à la porte cinq éléphans liés, et des deux cotés étaient en haie deux mille soldats, le casque en tête, armés de boucliers et couverts de plaques de fer. Un
' Ce sont des prêtres.
des principaux officiers qui les commandait, jugeant à l'air de Calaf qu'il était étranger, l'arrêta, et lui demanda quelle affaire il avait au palais : Je suis un prince étranger, lui répondit le fils de Timurtasch, et je viens me présenter au roi pour le prier de m'accorder la permission de répondre aux questions de la princesse sa fille. L'officier, à ces paroles, le regardant avec étonnement, lui dit : Prince, savezvous bien que vous venez ici chercher la mort ? Vous auriez mieux fait de demeurer dans votre pays, que de former le dessein qui vous amène -, retournez sur vos pas , et ne vous flattez point de la trompeuse espérance que vous obtiendrez la barbare Tourandocte. Quand vous seriez plus habile qu'un mandarin ' de la science , vous ne percerez jamais le sens de ses paroles ambiguës. — • Je vous rends grâces de votre conseil, reprit Calaf; mais je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer. — Allez donc à la mort, répliqua l'officier d'un air chagrin , puisqu'il n'est pas possible de vous en empêcher. En même tems, il le laissa entrer dans le palais, et ensuite se tournant vers quelques autres officiers qui avaient entendu leur conversation : Que ce jeune prince , leur dit-il.
' Il y a dans chaque ville de la Chine deux hioqiioiis , c'cst-h-dirc , mandarins de la science , qui ont droit, d'examiner les {^ens qui se prr'scntent pour ju-endrc des degrés.
est beau et bien fait ! Cest dommage qu'il meure si tôt.
Cependant Calaf traversa plusieurs salles, et enfin se trouva dans celle où le roi avait coutume de donner audience à ses peuples : il y avait dedans un Irone d'acier du Catay , fait en forme de dragon, et haut de trois coudées j quatre colonnes de la même matière et fort élevées , soutenaient au-dessus un vaste dais de satin jaune garni de pierreries. Altoun-Can , revêtu d'un caftan de brocard d'or à fond rouge , était assis sur le trône avee un air de gravité que soutenait merveilleusement un bouquet de poils fort longs y et partagé en trois boucles qu'il avait au milieu de la barbe. Ce monarque , après avoir écouté quelques-uns de ses sujets , jeta par hasard les yeux sur le prince Nogaïs y qui était dans la foule : comme il lui sembla que c'était un étranger , et qu'il vit bien à son air noble , ainsi qu'à ses habits magnifiques , que ce n'était pas un homme du commun , il appela un de ses mandarins : il lui montra du doigt Calaf, et lui donna ordre tout bas de s'informer de sa qualité, et du sujet qui l'avait fait venir à sa cour.
Le mandarin s'approcha du fils de Timurtasch , et lui dit que le roi souhaitait de savoir qui il était, et s'il avait quelque chose à lui demander : Vous pouvez dire au roi votre maître , répondit le jeune prince , que je suis fils unique d'un souverain , et
que je viens tâcher de mériter l'honneur d'être son
gendre.
er JOUR.
Altotjn-Can ne sut pas plutôt la réponse du prince des Nogaïs , qu'il changea de couleur : son auguste visage se couvrit d'une pâleur semblable à celle de la mort 5 il cessa de donner audience 5 il renvoya tout le peuple ; ensuite il descendit de son trône et s'approcha de Calaf : Jeune téméraire , lui dit-il , savez-vous la rigueur de mon édit , et le malheureux destin de tous ceux qui jusqu'ici se sont obstinés à vouloir obtenir la princesse ma fille ? — Oui , seigneur, répondit le fils de Timurtasch , je connais tout le danger que je cours -, mes yeux même ont été témoins du juste et dernier supplice que votre majesté a fait souffrir au prince de Samarcande ; mais la fin déplorable de ces audacieux, qui se sont vainement flattés de la douce espérance de posséder la princesse Tourandocle , ne fait qu'irriter l'envie que j'ai de la mériter.
Quelle fureur ! repartit le roi : à peine un prince a-t-il perdu la vie qu'il s'en présente un autre pour avoir le même sort -, il semble qu'ils prennent plaisir à s'immoler : quel aveuglement ! rentrez en vousmême, prince, et soyez moins prodigue de votre sang. Vous m'inspirez plus de pitié que tous ceux qui sont déjà venus chercher ici la mortj je me sens naître de l'inclination pour vous et je veux faire tout mon possible pour vous empêcher de périr : retournez dans les étals de votre père , et ne lui donnez pas le déplaisir d'apprendre par la renommée qu'il ne reverra plus son fils unique.
Seigneur, repartit Calaf, il m'est bien doux d'entendre de la bouche même de votre majesté, que j'ai le bonheur de lui plaire; j'en tire un heureux présage : peut-être que touché des malheurs que cause la beauté de la princesse , le ciel veut se servir de moi pour en arrêter le cours , et assurer en même tems le repos de votre vie, que trouble la nécessité d'autoriser des actions si cruelles. Savez-vous en effet si je répondrai mal aux questions qu'on me fera ? Quelle certitude avez-vous que je périrai ? Si d'autres n'ont pu démêler le sens des paroles obscures de Tourandocte, est-ce à dire pour cela que je ne pourrai le pénétrer ? Non , Seigneur, leur exemple ne saurait me faire renoncer à l'honneur éclatant de vous avoir pour beau-père. — Ah! prince infortuné,
répliqua le roi en s'attendrissant , vous voulez cesser de vivre : les amans qui se sont présentés avant vous pour répondre aux funestes questions de ma fille , tenaient le même langage ^ ils espéraient tous qu'ils en perceraient le sens , et ils n'ont pu en venir à bout : hélas ! vous serez aussi la dupe de votre confiance ; encore une fois, mon fils, poursuivit-il, laissez-vous persuader, je vous aime et veux vous sauver ^ ne rendez pas ma bonne intention inutile par votre opiniâtreté -, quelque esprit que vous vous sentiez , défiez-vous-en : vous êtes dans l'erreur , de vous imaginer que vous pourrez répondre sur-lechamp à ce que la princesse vous proposera ; cependant vous n'aurez pas un demi quart-d'heure pour y rêver, c'est la règle. Si dans le moment vous ne faites pas une réponse juste et qui soit approuvée de tous les docteurs qui en seront les juges, aussitôt vous serez déclaré digne de mort , et vous serez conduit au supplice la nuit suivante ^ ainsi , prince , retirez-vous; passez le reste de la journée à songer au parti que vous avez à prendre ; consultez des personnes sages 5 faites vos réflexions , et demain vous viendrez m'app rendre ce que vous aurez résolu.
En achevant ces paroles il quitta Calaf, qui sortit du palais fort mortifié de ce que le roi venait de lui représenter, et il revint chez son hôtesse, sans faire la moindre attention à l'affreux péril auquel il vou-
HISTOIRE DU PRINCE CALAF. 'dij
lait s*exposer. Dès qu il parut devant la vieille , et qu'il eut conté ce qui s'était passé au palais, elle recommença à le haranguer et mettre encore tout en usage pour le détourner de son entreprise 5 mais elle ne recueillit point d'autre fruit de ses nouveaux efforts, que de s'apercevoir qu'ils enflammaient son jeune hôte et le rendaient encore plus ferme dans sa résolution. En effet, il retourna le jour suivant au palais et se fit annoncer au roi , qui le reçut dans son cabinet, ne voulant pas que personne fût témoin de leur conversation.
Eh bien , prince , lui dit Altoun-Can , votre vue doit-elle aujourd'hui me réjouir ou m'affliger? dans quels sentimens êtes -vous.? — Seigneur, répondit Calaf, j'ai toujours l'esprit dans la même disposition : quand j'eus Thonneur de me présenter hier devant votre majesté, j'avais déjà fait toutes mes réflexions 5 je suis déterminé à souffrir le même supplice que mes rivaux , si le ciel n'a pas autrement ordonné de mon sort. A ce discours le roi se frappa la poitrine , déchira son collet , et s'arracha quelques poils de la barbe.
Que je suis malheureux, s'écria-t-il , d'avoir conçu tant d'amitié pour celui-ci! La mort des autres ne m'a point fait tant de peine. Ah ! mon fils , contlnua-t-il en embrassant le prince Nogaïs avec un attendrissement qui lui causa quelque émotion;rends- I. 22
toi à ma douleur, si mes raisons ne sont pas capables de t' ébranler : je sens que le coup qui t'otera la vie, frappera mon cœur d'une atteinte mortelle : renonce, je t'en conjure , à la possession de ma cruelle fille 5 tu trouveras dans le monde assez d'autres princesses que tu pourras posséder -, pourquoi t' obstiner à la poursuite d'une inhumaine que tu ne saurais obtenir? Demeure, si tu veux, dans ma cour, tu y tiendras le premier rang après moi , tu auras de belles esclaves ; les plaisirs te suivront partout 5 en un mot, je te rcfijarderai comme mon propre fils. Désiste-toi donc de la poursuite de Tourandocte 5 que j'aie du moins la satisfaction d'enlever une victime à cette sanguinaire princesse.
Le fils de Timurtasch était très-sensible à l'amitié que le roi de la Chine lui témoignait-, mais il lui répondit : Seigneur, laissez-moi de grâce m'exposer au péril dont vous voulez me détourner. Plus il est grand et plus il a de quoi me tenter. Je vous
avouerai même que la cruauté de la princesse flatte en secret mon amour. Je me fais un plaisir charmant de penser que je suis peut-être l'heureux mortel qui doit triompher de cette orgueilleuse. Au nom de Dieu, poursuivit-il, que votre majesté cesse de combattre un dessein que ma gloire, mon repos et ma vie veulent que j'exécute -, car enfin je ne puis vivre si je n'obtiens Touran docte.
Altoun-Can voyant Calaf inébranlable dans sa résolution , en fut vivement affligé : Ah ! jeune audacieux , lui dit-il , ta perte est assurée , puisque tu t'opiniâtres à demander ma fille. Le ciel m'est témoin que j'ai fait tout mon possible pour t'inspirer des sentimens raisonnables. Tu rejettes mes conseils, et aimes mieux périr que de les suivre. N'en parlons donc plus. Tu recevras bientôt le prix de ta folle constance. Je consens que tu entreprennes de répondre aux questions de Tourandocte, Mais il faut auparavant que je te fasse les honneurs que j'ai coutume de faire aux princes qui recherchent mon alliance. A ces mots , il appela le chef du premier '■ corps de ses eunuques : il lui ordonna de mener Calaf dans le palais ^ du prince , et de lui donner deux cents eunuques pour le servir.
' Les eunuques des rois de la Chine sont ordinairement au nombre de douze mille , plus ou moins, et partagés en divers corps.
^ Dans l'enceinte du palais du roi il y en a plusieurs autres qui sont
A peine le prince Nogaïs fut-il dans le palais où on l'avait conduit, que les principaux mandarins vinrent le saluer , c'est-à-dire , qu'ils se mirent à genoux et qu'ils baissèrent la tête jusqu'à terre, en lui disant l'un après l'autre : Prince , le serviteur perpétuel de "votre illustre race ment en cette qualité "vous faire la révérence. Ensuite ils lui firent des présens et se retirèrent.
Cependant le roi qui se sentait beaucoup d'amitié pour le fils de Timurtasch , et qui en avait compassion , envoya chercher le professeur le plus habile ou du moins le plus fameux de son collège royal , et lui dit : Docteur , il y a dans ma cour un nouveau prince qui demande ma fille. Je n'ai rien épargné pour le rebuter-, mais je n'en ai pu venir à bout. Je voudrais que par ton éloquence tu lui fisses entendre raison; c'est pour cela que je te mande ici. Le docteur obéit -, il alla voir Calaf et eut avec lui une fort lonffue conversation. Ensuite il revint trouver Altoun-Can et lui dit : Seigneur , il est impossible de persuader ce jeune prince, il veut absolument mériter la princesse ou mourir. Quand j'ai connu que c'était une erreur de prétendre vaincre sa fermeté , j'ai eu la curiosité de voir si son obstination n'avait point d'autre fondement que son amour ; je l'ai in-
scparés , un pour le prince , un pour les petits-fils , un autre pour la reine , un autre pour les princesses, et d'autres pour les concubines.
HISTOIRE DU PRINCE CALAF. 34 z
terrogé sur plusieurs matières difFércntes , et je l'ai trouvé si savant que j'en ai été surpris. Il est musulman , et il me paraît parfaitement instruit de tout ce qui regarde sa religion. Enfin, pour dire à votre majesté ce que j'en pense, je crois que si quelque prince est capable de bien répondre aux questions de la princesse, c'est celui-là.
O docteur ! s'écria le roi , tu me ravis par ce discours 5 plaise au ciel que ce prince devienne mon gendre! Dès qu'il a paru devant moi, je me suis senti de l'affection pour lui 5 puisse-t-il être plus heureux que les autres qui sont venus mourir dans cette ville! Le bon roi Altoun-Can ne se contenta pas de faire des vœux pour Calaf , il tâcha de lui rendre propices les esprits qui président au ciel , au soleil et à la lune. Pour cet effet il ordonna des prières publiques , et l'on fit dans les temples des sacrifice solennels. On immola par son ordre un bœuf au ciel, une chèvre au soleil, et un pourceau à la lune. De plus , il fit publier dans Pékin que les confréries du mois ' eussent à faire un festin dans l'intention que le prince qui se présentait pour demander la princesse , eût le bonheur de l'obtenir.
Après les prières et les sacrifices , le monarque
' Ce sont des confre'ries d'artisans appele's ainsi, à cause qu'il y a dans chacune trente confrères , qui chaque jour re'galent l'un aprèsl'autre la confre'rie.
343 LES MILLE Eï UN JOURS,
Chinois envoya son colao ' au prince des Nogaïs , pour l'avertir de se tenir prêt à répondre le lendemain aux questions de la princesse , et lui dire qu'on ne manquerait pas de l'aller chercher pour le conduire au divan , et que les personnes qui devaient composer l'assemblée, avaient déjà reçu ordre de s'y rendre.
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Quelque déterminé que fût Calaf à éprouver l'aventure, il ne passa pas la nuit sans inquiétude. Si tantôt il osait se fier à son génie et se promettre un heureux succès, tantôt perdant cette confiance, il se représentait la honte qu'il aurait si ses réponses ne plaisaient pas au divan. Il pensait aussi quelquefois à Elmaze et à Timurtasch : Hélas ! disait-il , si je meurs, que deviendront mon père et ma mère ?
Le jour le surprit dans cette confusion de sentimens. Aussitôt il entendit le sonde plusieurs cloche»
' Colao, c'est le chancelier.
HISTOIRE DU PRIiNCE CALAF. 343
avec un grand bruit de tambours. Il jugea que c'était pour appeler au conseil tous ceux qui devaient s'y trouver. Alors élevant sa pensée à Mahomet : O grand prophète ! lui dit-il , vous voyez l'état où je suis 5 inspirez-moi : faut-il que je me rende au divan, ou que j'aille dire au roi que le péril m'épouvante ? Il n'eut pas prononcé ces paroles , qu'il sentit évanouir toutes ses craintes , et renaître son audace ; il se leva et se vêtit d'un caftan et d'un manteau d'une étoffe de soie rouge à fleurs d'or , qu'Ai— toun-Can lui envoya, avec des bas et des souliers de soie bleue.
Comme il achevait de s'habiller, six mandarins bottés et vêtus de robes fort larges et de couleur cramoisie, entrèrent dans son appartement-, et après l'avoir salué de la même manière que ceux du jour précédent , ils lui dirent qu'ils venaient de la part du roi le prendre pour le mener au divan. Il se laissa conduire 5 ils traversèrent une cour en marchant au milieu d'une double haie de soldats , et quand ils furent arrivés dans la première salle du conseil , ils y trouvèrent plus de mille chanteurs et joueurs d'instrumens, qui chantant et jouant tous ensemble de concert, faisaient un bruit étonnant. De là ils s'avancèrent dans la salle où se tenait le conseil et qui communiquait au palais intérieur.
Déjà toutes les personnes qui devaient assister à
cette assemblée, étaient assises sous des pavillons de diverses couleurs qui régnaient autour de la salle. Les roandarins les plus considérables paraissaient d'un coté , le colao avec les professeurs du collège royal étaient de lautre , et plusieurs docteurs dont on connaissait la capacité , occupaient les autres places, n y avait au milieu deux troues d'or posés sur deux sièges triangulaires. D'abord que le prince Nogaïs parut, k noble et docte assistance le salua avec toutes les marques d'un grand respect, mais sans lui dire une parole , parce que tout le monde étant dans l'attente de l'arrivée du roi , gardait un profond silence.
Le soleil était sur le point de se lever. Dès qu'on vit briller les premiers rayons de ce bel astre , deux eunuques ouvrirent des deux côtés les rideaux de la porte du palais intérieur, et aussitôt le roi sortit accompagné de la princesse Tourandocte, qui portait un longue robe de soie tissue d'or et un voile de la même étoffe qui lui couvrait le visage. Ils montèrent tous deux à leurs trônes par cinq degrés d'argent. Lorsqu'ils eurent pris leurs places, deux jeunes filles parfaitement belles , parurent l'une au côté du roi et l'autre au côté de la princesse. C'étaient des esclaves du sérail d'Altoun-Can. Elles avaient le visage et la gorge découverte , de grosses perles aux oreilles , et elles se tenaient debout avec une plume
et du papier, prêtes à écrire ce que le roi Teur ordonnerait. Pendant cetems-là, toutes les personnes de rassemblée qui s'étaient levéesàla vued'Altoun-Can, demeurèrent debout avec beaucoup de gravité et les yeux à demi-fermés. Calaf seul promenait partout ses regards, ou plutôt il ne regardait que la princesse , dont il admirait le port majestueux.
Quand le puissant monarque de la Chine eut ordonné aux mandarins et aux docteurs de s'asseoir , un des six seigneurs qui avaient conduit Calaf et qui était debout avec lui à quinze coudées des deux trônes, s'agenouilla, et lut un mémoire qui contenait la demande que ce prince étranger faisait de la princesse Tourandocte. Ensuite il se releva, et dit à Calaf de faire trois révérences au roi. Le prince des Nogaïs s'en acquitta de si bonne grâce, qu'Altoun-Can ne put s'empêcber de lui sourire , pour lui témoigner qu'il le voyait avec plaisir.
Alors le calao se leva de sa place et lut à haute voix l'édit funeste qui condamnait à mort tous les amans téméraires qui répondaient mal aux questions de Tourandocte. Puis adressant la parole à Calaf : Prince , lui dit-il , vous venez d'entendre à quelle condition on peut obtenir la princesse ; si l'image du péril présent fait quelque impression sur votre ame, il vous est encore permis de vous retirer. ~ Non , reprit le prince Nogaïs ; le prix qu'il s'agit de
remporter est trop beau, pour avoir la lâcheté d'y
renoncer.
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Le roi voyant Calaf disposé à répondre aux questions de Tourandocte, se tourna vers cette princesse, et lui dit : Ma fille, c'est à vous de parler; proposez à ce jeune prince les questions que vous avez préparées , et plaise à tous les esprits à qui l'on fit hier des sacrifices , qu'il pénètre le sens de vos paroles ! Tourandocte, à ces mots, dit : Je prends à témoin le prophète Jacmouny, que je ne vois qu'à regret mourir tant de princes, mais pourquoi s'obstinentils à vouloir que je sois à eux ? que ne me laissent-ils vivre tranquillement dans mon palais, sans venir attenter à ma liberté ! Sachez donc, jeune audacieux, ajouta- t-clle en s'adressant à Calaf, que vous n'aurez point de reproche à me faire, lorsqu'à l'exemple de vos rivaux , il vous faudra souffrir une mort cruelle ; vous êtes vous seul la cause de Votre perte.
puisque je ne vous oblige point à venir demander ma main.
Belle princesse, répondit le prince des Nogaïs, je sais tout ce qu'on peut dire là-dessus 5 faites-moi , s'il vous plaît, vos questions, et je vais tacher d'en démêler le sens. — Eh bien, reprit Tourandocte , dites-moi : a Quelle est la créature qui est de tout » pays , amie de tout le monde , et qui ne saurait » souffrir son semblable?» Madame, répondit Calaf? c'est le soleil. Il a raison, s'écrièrent les docteurs, c'est le soleil. « Quelle est la mère, reprit la prin- » cesse , qui après avoir mis au monde ses enfans , » les dévore tous lorsqu'ils sont devenus grands ? d C'est la mer, répondit le prince des Nogaïs, parce que les fleuves qui vont se décharger dans la mer , tirent d'elle leur source.
Tourandocte voyant que le jeune prince répondait juste à ses questions, en fut si piquée, qu'elle résolut de ne rien épargner pour le perdre. « Quel w est l'arbre, lui dit-elle, dont toutes les feuilles sont ■» blanches d'un coté et noires de l'autre ? » Elle ne se contenta pas de proposer cette question, la maligne princesse , pour éblouir Calaf et l'étourdir , leva son voile en même-tems , et laissa voir à l'assemblée toute la beauté de son visage , auquel le dépit et la honte ajoutaient de nouveaux charmes. Sa léte était parée de fleurs naturelles placées avec un
art infini , et ses yeux paraissaient plus brillans que les étoiles. Elle était aussi belle que le soleil quand il se montre dans tout son éclat à l'ouverture d'un nuage épais. L'amoureux fils de Timurtasch, à la vue de cette incomparable princesse , au lieu de répondre à la question proposée , demeura muet et immobile 5 aussitôt tout le divan qui s'intéressait pour lui , fut saisi d'une frayeur mortelle; le roi même en pâlit, et crut que c'était fait de ce jeune prince.
Mais Calaf revenu de la surprise que lui avait causée tout-à-coup la beauté de Tourandocte , rassura bientôt l'assemblée en reprenant ainsi la parole : Charmante princesse , je vous prie de me pardonner si j'ai demeuré quelques momens interdit ; j'ai cru voir un de ces objets célestes qui font le plus bel ornement du séjour qui est promis aux fidèles après leur mort ; je n'ai pu voir tant d'attraits sans être troublé : ayez la bonté de répéter la question que vous m'avez faite, car je ne m'en souviens plus: vous m'avez fait tout oublier. — Je vous ai demandé , dit Tourandocte, « quel est l'arbre dont toutes les feuilles « sont blanches d'un coté et noires de l'autre ? » Cet arbre , répondit Calàf , représente l'année qui est composée de jours et de nuits.
Cette réponse fut encore applaudie dans le divan; les mandarins et les docteurs dirent qu'elle était juste, et donnèrent mille louanges au jeune prince. Alors
Altoun-Can dit à ïourandocle : Allons , ma fille , confesse-toi vaincue , et consens d'épouser ton vainqueur : les autres n'ont pu seulement répondre à une de tes questions , et celui-ci , comme tu vois , les explique toutes. — 11 n'a pas encore remporté la victoire , répondit la princesse en remettant son voile pour cacher sa confusion et les pleurs qu'elle ne pouvait s'empêcher de répandre \ j'ai d'autres questions à lui faire, mais je les lui proposerai demain. — Oh! pour cela , non, repartit le roi ; je ne permettrai point que vous lui fassiez des questions à l'infini ; tout ce que je puis souffrir, c'est que vous lui en proposiez encore une tout-à-l'heure. La princesse s'en défendit , en disant qu'elle n'avait préparé que celles qui venaient d'être interprétées , et elle pria le roi son père de ne lui pas refuser la permission d'interroger le prince le jour suivant.
C'est ce que je ne veux pas vous accorder, s'écria le monarque de la Chine en colère, vous ne cherchez qu'à mettre l'esprit de ce jeune prince en défaut , et moi je ne songe qu'à dégager l'afifreux serment que j'ai eu l'imprudence de faire. Ah ! cruelle , vous ne respirez que le sang 5 et la mort de vos amans est un doux spectacle pour vous. La reine votre mère, touchée des premiers malheurs que vous avez causés , se laissa mourir de douleur d'avoir mis au monde une fille si barbare 5 et moi , vous ne l'ignorez pas ,
35o LES MILLE ET UN JOURS,
je suis plongé dans une mélancolie que rien ne peut dissiper depuis que je vois les suites fanestes de la complaisance que j'ai eue pour vous -, mais grâces aux esprits qui président au ciel , au soleil et à la lune, et à qui mes sacrifices ont été agréables, on ne fera plus dans mon palais de ces horribles exécutions qui rendent votre nom exécrable. Puisque ce prince a bien répondu à ce que vous lui avez proposé, je demande à toute cette assemblée s'il n'est pas juste qu'il soit votre époux? Les mandarins et les docteurs éclatèrent alors en murmures, et le colao prit la parole ; Seigneur, dit-il au roi, votre majesté n'est plus liée par le serment qu'elle fit de faire exécuter son rigoureux édit- c'est la princesse présentement à y satisfaire de sa part : elle promit sa main à celui qui répondrait juste à ses questions-, un prince vient d'y répondre d'une manière qui a contenté tout le divan 5 il faut qu'elle tienne sa promesse , ou il ne faut pas douter que les esprits qui veillent aux supplices des parjures ne la punissent bientôt.
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TouRANDOCTE pendant cc tems-là gardait le silence; elle avait la tête sur ses genoux et paraissait ensevelie dans une profonde affliction. Calafs'en étant aperçu, se prosterna devant Altoun-Can , et lui dit : Grand roi, dont la justice et la bonté rendent florissant le vaste empire de la Chine , je demande une grâce à votre majesté; je vois bien que la princesse est au désespoir que j'aie eu le bonheur de répondre à ses questions ; elle aimerait beaucoup mieux sans doute que j'eusse mérité la mort : puisqu'elle a tant d'aversionpour les hommes, que malgré la parole donnée, elle se refuse à moi, je veux bien renoncer aux droits que j'ai sur elle, à condition qu'à son tour elle répondra juste à une question que je vais lui proposer.
Toute l'assemblée fut assez surprise de ce discours. Ce jeune prince est-il fou, se disaient-ils tous bas les uns aux autres , de se mettre au hasard de perdre ce qu'il vient d'acquérir au péril de sa vie ? croit-il
faire une question qui embarrasse Tourandocte ? il faut qu'il ait perdu l'esprit. Altoun-Can était aussi fort étonné de ce que Calaf osait lui demander : Prince, lui dit-il , avez-vous bien fait attention aux paroles qui viennent de vous échapper? — Oui, Seigneur, répondit le prince des Nogaïs, et je vous conjure de m'accorder cette grâce. — Je le veux, répliqua le roi ; mais quelque chose qu'il en puisse arriver, je déclare que je ne suis plus lié par le serment que j'ai fait , et que désormais , je ne ferai plus mourir aucun prince. — Divine Tourandocte, reprit le fils de Timurtasch en s'adressant à la princesse , vous avez entendu ce que j'ai dit : quoiqu'au jugement de cette savante assemblée , votre main me soit due -, quoique vous soyez à moi , je vous rends à vousmême^ j'abandonne votre possession; je me dépouille d'un bien si précieux , pourvu que vous répondiez précisément à la question que je vais vous faire; mais de votre coté jurez que si vous n'y répondez pas juste, vous consentirez de bonne grâce à mon bonheur , et couronnerez mon amour. — Oui, prince, dit Tourandocte, j'accepte la condition -, j'en jure par tout ce qu'il y a de plus sacré, et je prends cette assemblée à témoin de mon serment.
Tout le divan était dans l'attente de la question que Calaf allait faire à la princesse , et il n'y avait personne qui ne blâmât ce jeune prince, de s' expo-
ser sans nécessité à perdre la fille d'Altoun-Can -, ils étaient tous choqués de sa témérité. « Belle prin- » cesse, dit Calaf, comment se nomme le prince » qui , après avoir souffert mille fatigues et mendié » son pain , se trouve en ce moment comblé de » gloire et de joie? » La princesse demeura quelque tems à rêver; ensuite elle dit : Il m'est impossible de répondre à cela présentement, mais je vous promets que demain je vous dirai le nom de ce prince. Madame, s'écria Calaf, je n'ai point demandé de délai , et il n'est pas juste de vous en accorder; cependant, je veux vous donner encore cette satisfaction ; j'espère qu'après cela , vous serez trop contente de moi pour faire quelque difficulté de m'épouser.
Il faudra bien qu'elle s'y résolve , dit alors Altoun-Can, si elle ne répond pas à la question proposée ; qu'elle ne prétende pas en se laissant tomber malade , ou bien en feignant de l'être , échapper à son amant : quand mon serment ne m'engagerait pas à la lui accorder , et qu'elle ne serait pas à lui suivant la teneur de l'édit, je la laisserais plutôt mourir que de renvoyer ce jeune prince. Quel homme plus aimable peut-elle jamais rencontrer? En achevant ces paroles, il se leva de dessus son trône et congédia l'assemblée 5 il rentra dans le palais intérieur avec la princesse, qui de là se retira dans le sien.
354 l'Es MILLE ET UN JOURS,
Dès que le roi fut sorti du divan, tous les docteurs et les mandarins firent compliment à Calaf sur son esprit. J'admire, lui disait l'un, votre conception prompte et facile ; non , lui disait l'autre , il n'y a point de bachelier , de licencié , ni de docteur même plus pénétrant que vous. Tous les princes qui se sont présentés jusqu'ici n'avaient pas, à beaucoup près , votre mérite 5 et nous avons une extrême joie que vous ayez réussi dans votre entreprise. Le prince des Nogaïs n'avait pas peu d'occupation à remercier tous ceux qui s'empressaient à le féliciter ^ enfin , les six mandarins qui l'avaient amené au conseil le ramenèrent au même palais où. ils l'avaient été prendre , pendant que les autres , avec les docteurs , s'en allèrent , non sans inquiétude sur la réponse que ferait à sa question la fille d' Altoun-Can .
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La princesse Tourandocte regagna son palais , suivie de deux jeunes esclaves qui étaient dans sa
confidence. Dès qu'elle fut dans son apparlcmcnt , elle ota son voile , et se jetant sur un sopha , elle donna une libre étendue aux transports qui l'agitaient 5 on voyait la honte et la douleur peintes sur son visage ; ses yeux , déjà baignés de pleurs , répandirent de nouvelles larmes : elle arracha les fleurs qui paraient sa tête , et mit ses beaux cheveux en désordre. Ses deux esclaves favorites commencèrent à la vouloir consoler , mais elle leur dit : Laissez-moi l'une et l'autre •■, cessez de prendre des soins superflus; je n'écoute rien que mon désespoir, je veux pleurer et m'affliger. Ah! quelle sera demain ma confusion , lorsqu'il faudra qu'en plein conseil , devant les plus grands docteurs de la Chine , j'avoue que je ne puis répondre à la question proposée. Est-ce là , diront-ils , cette spirituelle princesse qui se pique de savoir tout , et à qui l'énigme la plus difficile ne coûte rien à deviner ?
Hélas ! poursuivit-elle , ils s'intéressent tous pour le jeune prince : je les ai vus pâles, effrayés, quand il a paru embarrassé, et je les ai vus pleins de joie lorsqu'il a pénétré le sens de mes questions; j'aurai la mortification cruelle de les voir encore jouir de ma peine ^ quand je me confesserai vaincue, quel plaisir ne leur fera pas cet aveu honteux, et quel supplice pour moi d'être réduite à le faire !
Ma princesse, lui dit une des esclaves, au lieu
de vous cliagriner par avance , au lieu de vous représenter la honte que vous devez avoir demain, ne feriez-vous pas mieux de songer à la prévenir ? ce qu'il vous a proposé est-il si difficile que vous n'y puissiez répondre? avec le génie et la pénétration que vous avez , n'en saunez-vous venir à bout ? — - Non , dit Tourandocte , c'est une chose impossible ; il me demande : « Comment se nomme le prince qui , » après avoir souffert mille fatigues et mendié son •» pain, est en ce moment comblé de joie et de gloire? » Je conçois bien qu'il est lui-même ce prince; mais ne le connaissant point, je ne puis dire son nom. — Cependant, madame, reprit la même esclave , vous avez promis de nommer demain ce prince au divan •, lorsque vous avez fait cette promesse , vous espériez sans doute que vous la tiendriez ? — Je n'espérais rien , répartit la princesse , et je n'ai demandé du tems que pour me laisser mourir de chagrin avant que d'être obligée d'avouer ma honte et d'épouser le prince.
— La résolution est violente , dit alors l'autre esclave favorite. Je sais bien , madame , qu'aucun homme n'est digne de vous -, mais il faut convenir que celui-ci a un mérite singulier : sa beauté , sa bonne mine et son esprit doivent vous parler en sa faveur. — Je lui rends justice, interrompit la princesse : s'il est quelque prince au monde qui mérite
que je le regarde d'un œil favorable , cest celui-là ; tantôt même , je le eonfesse, avant que de l'interroger, je l'ai plaint 5 j'ai soupiré en le voyant, et ce qui, jusqu'à ce jour, ne m'était point arrivé, peu s'en est fallu que je n'aie souhaité qu'il répondît bien à mes questions. Il est vrai que dans le moment j'ai rougi de ma faiblesse 5 mais ma fierté l'a surmontée, et les réponses justes qu'il m'a faites ont achevé de me révolter contre lui 5 tous les applaudissemens que les docteurs lui ont donnés m'ont tellement mortifiée, que je n'ai plus senti et ne sens plus encore pour lui que des mouvemens de haine. O malheureuse Tourandoete! meurs promptement de regret et de dépit d'avoir trouvé un jeune homme qui a pu te couvrir de honte, et te contraindre à devenir sa femme.
A ces mots elle redoubla ses pleurs , et , dans la violence de ses transports , elle n'épargna ni ses cheveux ni ses habits : elle porta même plus d'une fois la main sur ses belles joues pour les déchirer et pour punir ses charmes , comme premiers auteurs de la confusion qu elle avait essuyée, si ses esclaves, qui veillaient sur sa fureur , n'en eussent sauvé son visage 5 mais elles avaient beau s'empresser à la secourir , elles ne pouvaient calmer son agitation . Pendant qu'elle était dans cet état affreux , le prince des Nogaïs, charmé du résultat du divan, nageait
dans la joie et se livrait à l'espérance de posséder sa maîtresse le jour suivant.
7!i' JOUR.
Le roi étant revenu de la salle du conseil dans son appartement , envoya chercher Calaf pour l'entretenir en particulier sur ce qui s'était passé au divan 5 le prince Nogaïs accourut aussitôt aux ordres du monarque , qui lui dit après l'avoir embrassé avec beaucoup de tendresse : Ah ! mon fils , viens m'oter de l'inquiétude où je suis 5 je crains que ma fille ne réponde à la question que tu lui as proposée. Pourquoi t'es-tu mis en danger de perdre l'objet de ton amour? — Seigneur, répondit Calaf, que votre majesté n'appréhende rien 5 il est impossible que la princesse me dise comment s'appelle le prince dont je lui ai demandé le nom , puisque je suis ce prince et que personne ne me connaît dans votre cour.
Ce discours me rassure, s'écria le roi avec transport 5 j'étais alarmé, je te l'avoue : Tourandocte est
fort pénétrante 5 la subtilité de son esprit me faisait trembler pour toi ; mais , grâces au ciel, tu me rends tranquille : quelle que facilité qu'elle ait à percer le sens des énigmes, elle ne peut en effet deviner ton nom 5 je ne t'accuse plus d'être un téméraire, et je m'aperçois que ce qui m'a paru un défaut de prudence est un tour ingénieux dont lu t'es servi pour oter tout prétexte à ma fille de se refuser h tes vœux.
Altoun-Can , après avoir ri avec Calaf de la question faite à la princesse , se disposa à prendre le divertissement de la chasse. Il se revêtit d'un cafetan étroit et léger , et fit enfermer sa barbe dans un sac de satin noir. Il ordonna aux mandarins de se tenir prêts à l'accompagner , et fit donner des habits de chasse au prince desNogaïs -, ils mangèrent quelques morceaux à la hâte , ensuite ils sortirent du palais . Les mandarins , dans des chaises d'ivoire , enrichies d'or et découvertes , étaient à la tête 5 chacun avait six hommes qui le portaient , deux qui marchaient devant lui avec des fouets de corde , et deux autres qui le suivaient avec des tables d'argent , sur lesquelles étaient écrites en gros caractères toutes ses qualités. Le roi et Calaf, dans une litière de bois de sandal rouge , portée par vingt officiers militaires , aussi découverte, et sur laquelle la première lettre du nom du monarque et plusieurs figures d'animaux
36o LES MILLE ET UN JOURS,
étaient peintes en traits d'argent, paraissaient après les mandarins. Deux généraux des armées d'Altoun- Can tenaient à coté de la litière chacun un large éventail , pour les préserver de la chaleur , et trois mille eunuques , qui marchaient derrière , terminaient le cortège.
Lorsqu'ils furent arrivés au lieu où les officiers de la vénerie attendaient le roi avec des oiseaux de proie y on commença la chasse aux cailles ^ qui dura jusqu'au coucher du soleil. Alors ce prince et les personnes de sa suite s'en retournèrent au palais dans le même ordre qu'ils en étaient sortis. Ils trouvèrent dans une cour , sous plusieurs pavillons de taffetas de diverses couleurs, une infinité de petites tables dressées , bien vernissées ' , et couvertes de toutes sortes de viandes coupées. Calaf et les mandarins s'assirent , à l'exemple du roi , chacun à une petite table séparée , auprès de laquelle il y en avait une autre qui servait de buffet. Ils commencèrent tous à boire plusieurs rasades de riz ^ avant que de toucher aux viandes , ensuite ils ne firent que man-
' On mange à la Chine sur des tables enduites d'un vernis noinnic charan; ils ne servent point de nappes ni de serviettes; il n'y a pas non plus de couteaux, parce que les viandes sont coupe'es quand ou les présente , et ils se servent de deux petits bâtons au lieu de fourchettes.
^ Le vin de riz est de cculeiu' d'ambre, et aussi délicat (]uc le vin d'Espagne.
ger sans boire. Le repas achevé , Altoiin-Can emmena le prince des Nogaïs clans une grande salle fort éclairée et remplie de sièges rangés comme pour quelque spectacle, et ils furent suivis de tous les mandarins. Le roi régla les rangs , et fit asseoir Calaf auprès de lui sur un grand trône d'ébène , orné de filigranes d'or.
Aussitôt que tout le monde eut pris sa place, il entra des chanteurs et des joueurs d'instrumens , qui , s'accordant ensemble , commencèrent un concert fort agréable. Altoun-Can en était charmé. Entêté de la musique chinoise , il demandait de tems en tems au fils de Timurtasch ce qu'il en pensait , et ce jeune prince, par complaisance , la mettait audessus de toutes les musiques du monde. Le concert fini , les chanteurs et joueurs d'instrumens se retirèrent pour faire place à un éléphant artificiel , qui, s'étant avancé par ressort au milieu de la salle, vomit six baladins , qui commencèrent à faire des sauts périlleux. Ils étaient presque nus : ils avaient seulement des escarpins ' , des caleçons de toile des Indes , et des bonnets de brocard. Après qu'ils eurent fait voir leur souplesse et leur agilité par mille tours surprenans , ils rentrèrent dans l'éléphant, qui sortit comme il était entré. Il parut ensuite des co~
' On les appelle nalcines.
médiens » qui représentèrent sur-le-champ une pièce dont le roi leur prescrivit le sujet. Quand tous ces divertissemens furent finis, la nuit se trouvant fort avancée , Altoun-Can et Calaf se levèrent pour aller reposer dans leurs appartemens , et tous les mandarins se retirèrent.
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Le jeune prince des Nogaïs , conduit par des eunuques qui portaient dans des flambeaux d'or des bougies de serpent ^ , se préparait à goûter la douceur du sommeil , autant que l'impatience de retourner au divan pouvait le lui permettre, lorsqu'en entrant dans son appartement il y trouva une jeune
' Les comédiens chinois, tant ceux du roi que les autres, jouent sur-le-champ tout ce qu'on leur ordonne de jouer, comme les comédiens italiens.
^ Ce sont des hougics faites de l'huile d'une certaine espèce de serpent, mêlée avec un peu de cire. Elles sont blanches, et jcltenl une I umicrc plus brillante que les nôtres.
dame revêtue d'une robe de brocard rouge à fleurs d'argent , fort ample , par-dessus une autre plus étroite , de satin blanc , tout brodé d'or et parsemé de rubis et d'émeraudes. Elle avait un bonnet d'un simple taffetas de couleur rose garni de perles , et relevé d'une broderie d'argent fort légère, qui ne couvrait que le haut de la tête , et laissait voir de très-beaux cheveux bien bouclés , et mêlés de quelques fleurs artificielles. A l'égard de sa taille et de son visage , on ne pouvait rien voir de plus beau ni de plus parfait après la princesse de la Chine.
Le fils de Timurtasch fut assez surpris de rencontrer au milieu de la nuit une dame seule et si charmante dans son appartement. Il ne l'aurait pas impunément regardée , s'il n'eût vu Tourandoctej mais un amant de cette princesse pouvait-il avoir des yeux pour une autre? Sitôt que la dame aperçut Calaf, elle se leva de dessus un sopha où elle était assise , et sur lequel elle avait mis son voile 5 et après avoir fait une inclination de tête assez basse : Prince , ditelle , je ne doute pas que vous ne soyez fort étonné de trouver ici une femme , car vous n'ignorez pas sans doute qu'il est défendu sous de très-rigoureuses peines, aux hommes et aux femmes qui habitent ce sérail, d'avoir ensemble quelque communication^ mais l'importance des choses que j'ai à vous dire ma fait mépriser tous les périls 5 j'ai eu l'adresse et le
bonheur de lever tous les obstacles qui s'opposaient à mon dessein 5 j'ai gagné les eunuques qui vous servent , enfin , je me suis introduite dans votre appartement. Il ne me reste plus qu'à vous dire ce qui m'amène , et c'est ce que vous allez entendre.
Ce début intéressa Calaf 5 il ne douta point que la dame , puisqu'elle avait fait une démarcîie si périlleuse y n'eût à lui dire des choses dignes de son attention. Il la pria de se remettre sur le soplia, ils s'y assirent tous deux, ensuite la dame reprit la parole en ces termes :
Seigneur, je crois devoir commencer par vous apprendre que je suis fille d'un Can, tributaire d'Altoun-Can . Mon père , il y a quelques années , fut assez hardi pour refuser de payer le tribut ordinaire-, et se fiant un peu trop à son expérience dans l'art militaire , ainsi qu'à la valeur de ses soldats , il se mit en état de se défendre si on le venait attaquer : cela ne manqua pas d'arrivei-. Le roi de la Chine , irrité de son audace , envoya contre lui le plus habile de ses généraux avec une puissante armée. Mon père , quoique moin« fort , alla au-devant de lui. Après un sanglant combat, qui se donna sur le bord d'un fleuve , le général chinois demeura victorieux. Mon père , percé de mille coups , mourut pendant l'action j mais en mourant il ordonna qu'on jetât dans le fleuve ses femmes et ses enfans, pour
HISTOIRE DU l'RINCE CALAF. 365
les conserver de l'esclavage. Ceux qu'il chargea de cet ordre généreux , mais inhumain , l'exécutèrent : ils me précipitèrent dans l'eau avec ma mère , mes sœurs et deux frères , que leur enfance retenait auprès de nous. Le général chinois arriva dans le moment à l'endroit du fleuve où Ton nous avait jetés , et où nous achevions notre misérable destinée. Ce triste et horrible spectacle excita sa compassion 5 il promit une récompense à ceux de ses soldats qui sauveraient quelque reste de la famille du Can vaincu. Plusieurs cavaliers chinois , malgré îa rapidité du fleuve , y entrèrent aussitôt, et poussèrent leurs chevaux partout où ils voyaient flotter nos corps mourans. Ils en recueillirent une partie, mais leur secours ne fut utile qu'à moi seule 5 je respirais encore quand ils me portèrent à terre, le reste se trouva sans vie. Le général prit grand soin de mes jours, comme si sa gloire en eût eu besoin , et que ma captivité eût donné un nouvel éclat à sa victoire. Il m'amena dans cette ville , et me présenta au roi , après lui avoir rendu compte de sa conduite. Altoun-Can me mit auprès de la princesse sa fille , qui est de deux ou trois années plus jeune que moi.
Quoique je ne fusse pas encore sortie de l'enfance , je ne laissais pas de penser que j'étais devenue esclave, et que je devais avoir des sentimens conformes à mon infortune 5 ainsi j'étudiai l'humeur
de Tourandocte : je m'attachai à lui plaire , et je fis si bien par ma complaisance et mes soins , que je gagnai son amitié. Depuis ce tems-là je partage sa confidence avec une jeune personne d'une naissance illustre , que les malheurs de sa naissance ont aussi réduite à l'esclavage.
Pardonnez-moi , seigneur y poursuivit-elle , ce récit qui n'a rien de commun avec le sujet qui me conduit ici. J'ai cru devoir vous apprendre que je suis d'un sang noble , pour vous faire prendre plus de confiance en moi -, car le rapport important que j'ai à vous faire est tel qu'une simple esclave pourrait trouver peu de créance dans votre esprit. Je ne sais même si, quoique fille de Can, je vous persuaderai : un prince charmé de Tourandocte ajoutera -t-il foi à ce que je vais lui dire d'elle? — Canume ' , interrompit en cet endroit le fils de Timurtasch , ne me tenez pas davantage en suspens \ apprenez-moi de grâce ce que vous avez à me dire de la princesse de la Chine. — Seigneur, reprit la dame , Tourandocte , la barbare Tourandocte a formé le dessein de vous faire assassiner. A ces paroles, Calaf se renversant sur le sopha, demeura dans la situation d'un homme saisi d'horreur et d'étonnement.
' C'est-à-dire, princesse.
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