‹ Les Mille et un jours (volume 3)Chapitre 12 sur 14 · JO€R · texte numérisé non relu

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La princesse esclave qui avait bien prévu la surprise du jeune prince, lui dit : Je ne suis pas étonnée que vous receviez ainsi cette effroyable nouvelle , et je vois bien que j'avais raison de douter que vous la voulussiez croire. — Juste ciel ! s'écria Calaf , lorsqu'il fut revenu de son accablement , l'ai-je bien entendu ? la princesse de la Chine peutelle être capable d'un si noir attentat ? comment l'at-elle pu concevoir? — Prince, lui dit la dame, voici de quelle manière elle a pris cette horrible résolution. Ce matin, quand elle est sortie du divan où j'étais derrière son tronc, elle avait un dépit mortel de ce qui venait de se passer 5 elle est revenue dans son appartement, agitée des plus vifs mouvemens de haine et de rage 5 elle a rêvé long-tems à la question que vous lui avez proposée, et n'y pouvant trouver de réponse à son gré , elle s'est aban-

donnée au désespoir. Je n'ai rien épargné, non plus que l'autre esclave favorite , pour calmer la violence de ses transports. Nous avons fait même tout notre possible pour lui inspirer des sentimens favorables pour vous 5 nous lui avons vanté votre bonne mine et votre esprit , et nous lui avons représenté qu'au lieu de s'affliger sans modération , elle devait plutôt se déterminer à vous donner la main. Mais elle nous a imposé silence par un torrent de mots injurieux qui lui sont échappés contre les hommes 5 le plus aimable ne fait pas plus d'impression sur elle que le plus laid et le plus mal fait. Ce sont tous , a-t-elle dit, des objets méprisables , et pour qui je n'aurai jamais que de l'aversion. A l'égard de celui qui se présente , j'ai encore plus de haine pour lui que pour les autres 5 et puisque je ne saurais m'en délivrer autrement que par un assassinat, je veux le faire assassiner.

J'ai combattu ce dessein détestable , continua la princesse esclave; j'en ai fait envisager à Tourandocte les suites terribles. Je lui ai représenté le tort qu'elle se ferait à elle-même , et la juste liorreur que les siècles à venir auraient de sa mémoire. De son coté, l'autre esclave favorite n'a pas manqué d'ajouter des raisons aux miennes ; mais tous nos discours ont été inutiles, nous n'avons pu la détourner de son entreprise. Elle a chargé des eunuques affi-

HISTOIRE DU PRINCE CALAF. 'iGcj

des du soin de vous oter la vie demain malin j lorsque vous sortirez de votre palais pour vous rendre au divan.

— O princesse inhumaine, perfide Tourandocte! s'écria le prince des Nogaïs-, est-ce ainsi que vous vous préparez à couronner la tendresse du malheureux fils de Timurtasch ? Calaf vous a donc paru bien horrible, puisque vous aimez mieux vous en défaire par un crime qui va vous déshonorer , que de joindre votre destinée à la sienne. Grand Dieu ! que ma vie est composée d'aventures bizarres ! Tantôt je parais jouir d'un bonheur digne d'envie, et tantôt je suis plongé dans un abîme de maux.

— Seigneur , lui dit la dame esclave , si le ciel vous fait éprouver des malheurs , il ne veut pas du moins que vous y succombiez , puisqu'il vous avertit des périls qui vous menacent. Oui , prince , c'est lui qui m'a sans doute inspiré la pensée de vous sauver, car je ne viens pas seulement vous découvrir un piège dressé contre vos jours, je viens vous donner les moyens de l'éviter. Par le moyen de quelques eunuques qui me sont dévoués, j'ai gagné des soldats de la garde , qui vous faciliteront la sortie du sérail. Comme après votre retraite on ne manquera pas de faire des perquisitions, et d'apprendre que j'en suis l'auteur, j'ai résolu de partir avec vous, pour m'éloigner de cette fatale cour, où j'ai plus

d'un sujet d'ennui ] mon esclavage me la fait haïr ,

et vous me la rendez encore plus odieuse.

Il y a , continua-t-elle , dans un endroit de cette ville , des chevaux qui nous attendent : partons , et gagnons s'il est possible les terres de la tribu de Berlas. Le sang me lie avec le prince Alinguer qui en est le souverain : il aura une extrême joie de voir sa parente hors des fers du superbe Altoun-Can, et il vous recevra comme mon libérateur. Nous vivrons tous deux sous ses tentes , plus tranquilles et plus heureux qu'ici ; moi , dégagée des liens de ma captivité , j'y jouirai d'un sort plus doux 5 et vous , seigneur , vous y pourrez trouver quelque princesse assez belle pour mériter d'être aimée , et qui , bien loin d'attenter à votre vie pour ne pas devenir votre femme , ne sera occupée que du soin de vous plaire, si elle peut faire le bonheur d'un prince tel que vous. Ne perdons point de tems , allons , et que demain le soleil en commençant sa course nous trouve déjà bien éloignés de Pékin.

Calaf répondit : Belle princesse, j'ai mille grâces à vous rendre de m'avoir voulu délivrer du danger où je suis. Que ne puis-je, par reconnaissance, vous tirer d'esclavage et vous conduire à la horde du Can de Berlas votre parent! que j'aurais de plaisir h vous remettre entre ses mains! par là je m'acquitterais de quelques obligations que je lui ai. Mais,

HISTOIRE DU PlUNCE CALAF. 3; l

tliles-moi, Canumc, dois-jc ainsi disparaître aux yeux d'Altoun-Can? que penserail-il de moi? il croirait que je ne serais venu dans sa cour que pour vous enlever : et dans le tems que je ne fuirais que pour épargner un crime à sa fille, il m'accuserait d'avoir violé les droits de l'hospitalité 5 d'ailleurs, faut-il vous l'avouer, toute barbare qu'est la princesse de la Chine, mon lâche cœur ne saurait la haïr. Que dis-je, la haïr ! je l'adore : je suis dévoué à toutes ses volontés , et puisqu'elle veut m'immoler, la victime est toute prête.

La dame esclave voyant le prince des Nogaïs dans la résolution de mourir plutôt que de partir avec elle, se prit à pleurer en lui disant : Est-il possible , seigneur, que vous préfériez la mort à la reconnaissance d'une princesse captive dont vous pouvez briser les fers ? Si Tourandocte est plus belle que moi, en récompense j'ai un autre cœur que le sien. Hélas ! quand vous vous êtes présenté ce matin au divan, j'ai tremblé pour vous; j'ai craint que vous ne répondissiez pas aux questions de la fille d'Altoun-Can ; et lorsque vous y avez bien répondu , j'ai senti naître un autre trouble : je pressentais sans doute qu'on attenterait sur vos jours. Ah! mon cher prince, ajouta-t-elle , je vous conjure de réfléchir sur vous-même , et de ne vous point laisser entraîner à cette fureur qui vous fait envisager la mort

sans pâlir. Qu'un aveugle amour ne vous fasse point mépriser un péril qui m'alarme : cédez à la crainte qui m'agite pour vous , et tous deux , sans différer , sortons de ce sérail où je souffre un cruel tourment.

— Ma princesse , répartit à ces paroles le fils de Timurtasch, quel que malheur qui me doive arriver, je ne puis me résoudre à une si prompte fuite. Vous avez , je l'avoue , de quoi payer votre libérateur, et lui faire un destin plein de charmes 5 mais je ne suis pas né pour être heureux ; mon sort est d'aimer Tourandocte , malgré l'horreur qu elle a pour moi 5 je ne ferais , loin de ses yeux , que traîner des jours languissans. . . . — Hé bien, ingrat, demeure, interrompit brusquement la dame en se levant. Ne t'éloigne pas de ce séjour qui fait tes délices j quand tu devrais l'arroser de ton sang, je ne te presse plus de partir, la fuite te déplaît avec une esclave ; si tu vois le fond de mon cœur, je lis dans le tien ; quelle que ardeur que t'inspire la princesse de la Chine , tu as moins d'amour pour elle , que d'aversion pour moi. En achevant ces mots elle remit son voile , et sortit de l'appartement de Calaf.

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ir JOUR,

Ce jeune prince , après le départ de la dame , demeura sur le sopha dans une grande perplexité. Dois-je croire , disait-il , ce que je viens d'entendre ? Peut-on jusque-là pousser la barbarie ? Mais hélas ! je n'en saurais douter : cette princesse esclave a eu horreur de l'attentat que médite Tourandocte , elle est venue m'en avertir, et les sentimens même qu'elle m'a laissé voir sont de sûrs garans de sa sincérité. Ah ! cruelle fille du meilleur de tous les rois , estce ainsi que vous abusez des dons que vous avez reçus du ciel "^ O Dieu ! comment avez-vous pu douer d'une beauté si parfaite cette princesse inhumaine , ou , pourquoi lui avez-vous donné une ame si barbare avec tant de charmes ?

Au lieu de chercher à se procurer quelques heures de sommeil , il passa le reste de la nuit à se livrer aux plus affligeantes réflexions. Enfin le jour parut , le son des cloches et le bruit des tambours

se firent entendre , et bientôt six mandarins le vinrent prendre, comme le jour précédent, pour le mener au conseil. Il traversa la cour, où des soldats de la garde du roi étaient en haie ; il crut qu'il laisserait la vie en cet endroit , et que sans doute les gens dont on avait fait choix pour l'assassiner, l'attendaient au passage. Loin de se tenir sur ses gardes et de songer à se défendre , il marchait comme un homme résolu à la mort , et semblait même accuser de lenteur ses assassins. Il passa pourtant la cour sans que personne l'attaquât , et il arriva dans ïa première salle du divan. Ah! c'est sans doute ici, disait-il en lui-même , que l'ordre sanguinaire de la princesse doit être exécuté. En même-tems il regardait de tous côtés, et chaque personne qu'il voyait lui paraissait son meurtrier. Il s'avance toutefois , et entre dans la chambre où se tenait le conseil , sans recevoir le coup mortel qu'il attendait.

Tous les docteurs et les mandarins étaient déjà sous leurs pavillons , et Altoun-Can allait paraître. Quel est donc le dessein de la princesse, dit-il alors en lui-même ? Veut-elle être témoin de ma mort , et veut-elle me faire assassiner aux yeux de son père.^ Le roi serait-il complice de cet attentat ? Que doisjc penser.^ aurait-elle changé de sentiment , et révoqué l'arrêt de mon trépas ? Tandis qu'il était dans celte incertitude , la porte du palais intérieur s'ou-

vrit j et le roi , accompagne de Tourandocte , rentra dans la salle. Ils se placèrent sur leur trône, le prince des Nogaïs se tint debout devant eux , et à la même distance que le jour précédent.

Le Calao , dès qu'il vit le roi assis , se leva , et demanda au jeune prince s'il se ressouvenait d'avoir promis de renoncer à la princesse si elle répondait juste à la question qu'il lui avait proposée 5 Calaf fit réponse qu'oui , et protesta de nouveau qu'à cette condition il cessait de prétendre à l'honneur d'être gendre du roi. Le Calao ensuite adressa la parole à Tourandocte. Et vous , grande princesse, lui dit-il, vous savez quel serment vous lie, et à quoi vous vous êtes soumise si vous ne nommez pas aujourd'hui le prince dont on vous a demandé le nom.

Le roi , persuadé qu'elle ne pouvait répondre à la question de Calaf, lui dit : Ma fille vous avez eu tout le tems de rêver à ce qu'on vous a proposé ; mais quand on vous donnerait une année entière pour y penser, je crois que malgré votre pénétration , vous seriez obligée d'avouer à la fin que c'est une chose impénétrable pour vous. Ainsi, puisque vous ne sauriez la deviner, rendez-vous de bonne grâce à l'amour de ce jeune prince , et satisfaites l'envie que j'ai de le voir votre époux 5 il est digne de l'être et de régner avec vous après moi sur les-

peuples de la Chine. — Seigneur, dit Tourandocte ,. pourquoi vous imaginez-vous que je ne saurais répondre à la question de ce prince ? cela n'est pas si difficile que vous le pensez 5 si j'eus hier la honte d'être vaincue , je prétends aujourd'hui avoir l'honneur de vaincre. Je vais confondre ce jeune téméraire , qui a eu trop mauvaise opinion de mon esprit. Qu'il me fasse sa question, et j'y répondrai.

— Madame , dit alors le prince des Nogaïs , je vous demande « quel est le nom du prince qui , » après avoir souffert mille fatigues et mendié son 1) pain, se trouve en ce moment comblé de joie et )) de gloire ?» — a Ce prince, repartit Tourandocte, » se nomme Calaf, et il est fils de Timurtasch. » Aussitôt que Calaf entendit prononcer son nom , il changea de couleur ^ ses yeux se couvrirent d'épaisses ténèbres , et il tomba tout-à-coup sans sentiment. Le roi et toute l'assemblée jugeant par-là que Tourandocte avait effectivement nommé le prince dont on lui demandait le nom , pâlirent , et demeurèrent dans une grande consternation.

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Après que le prince Calaf fut revenu de son évanouissement, par les soins des mandarins et du roi même , qui était descendu de son trône pour le secourir , il adressa la parole à Tourandocte : Belle princesse , lui dit-il , vous êtes dans l'erreur si vous croyez avoir bien repondu à ma question , le fils de Timurtasch n'est point comblé de joie et de gloire ; il est plutôt couvert déboute et accablé de douleur. — Je conviens, dit la princesse, que vous n'êtes point comblé de joie et de gloire en ce moment, mais vous l'étiez quand vous m'avez proposé votre question 5 ainsi , prince , au lieu d'avoir recours à de vaines subtilités , avouez de bonne foi que vous avez perdu les droits que vous aviez sur Tourandocte. Je puis donc vous refuser ma main et vous abandonner au regret de l'avoir manquée : cependant , je veux bien vous l'apprendre et le déclarer ici publiquement, je suis dans une autre disposition à

votre égard : ramitié que le roi mon père a conçue pour vous , et votre mérite particulier , me déterminent à vous prendre pour époux.

A ce discours, la salle du divan retentit de mille cris de joie. Les mandarins et les docteurs applaudirent aux paroles de la princesse ; le roi s approcha d'elle, l'embrassa, et lui dit : Ma fille, vous ne pouviez prendre une résolution qui me fût plus agréable : par là, vous effacerez la mauvaise impression que vous aviez faite sur l'esprit de mes peuples , et vous donnerez à un père la satisfaction qu'il attendait de vous depuis long-tems, et qu'il désespérait d'avoir jamais. Oui , l'aversion que vous aviez pour les hommes , cette aversion si contraire à la nature , m'otait la douce espérance de voir naître de vous des princes de mon sang. Heureusement cette haine finit aujourd'hui son cours , et ce qui met le comble à mes souhaits , vous venez de l'éteindre en faveur d'un jeune héros qui m'est cher : Mais apprenez-nous , ajouta-t-il, comment vous avez pu deviner le nom d'un prince qui vous était inconnu ? Par quel charme l'avez-vous découvert ? — Seigneur, répondit Tourandocte , ce n'est point par enchantement que je l'ai su, c'est par une aventure assez naturelle ] une de mes esclaves a été trouver cette nuit le prince Calaf , et a eu l'adresse de lui arracher son secret : il doit me pardonner d'avoir profité de

HISTOIRE DU PRINCE CALAF. ByQ

ccKc trahison, puisque je n'en fais pas un mauvais usage.

— Ah! charmante Tourandocte, s'écria le prince des Nogaïs en cet endroit : Est-il bien possible que vous ayez pour moi des sentimens si favorables ? de quel abîme affreux vous me retirez pour m'élever à la première place du monde. Hélas! que j'étais injuste 5 tandis que vous me prépariez un si beau sort , je vous croyais coupable de la plus noire de toutes les perfidies : trompé par une horrible fable qui avait troublé ma raison, je payais vos bontés de soupçons injurieux : que j'ai d'impatience d'expier à vos pieds mon injustice 1

L'amoureux fils de Timurtasch allait continuer de se répandre en discours tendres et passionnés, lorsque tout-à-coup il fut obligé de se taire pour écouter et considérer une esclave , qui jusque-là s'était tenue debout derrière la princesse de la Chine , et qui s'avançant alors au milieu de l'assemblée, surprit tout le monde par son action : elle leva son voile , et aussitôt Calaf la reconnut pour cette même personne qu'il avait vue la nuit dans son appartement ; elle avait le visage aussi pâle que la mort, les yeux égarés , et elle paraissait méditer quelque chose de funeste. Tous les spectateurs la regardaient avec étonnement, et Altoun-Can, comme les autres , était dans l'attente de ce qu'elle allait dire , quand

38o LES MILLE ET UN JOURS,

se tournant vers Tourandocte , elle lui parla dans ces termes : Princesse , il est tems de vous désabuser; je n'ai point été trouver le prince Calaf pour l'engager à me découvrir son nom ; je n'ai pas fait cette démarche pour vous servir-, c'est pour mon intérêt seul que je l'ai hasardée : je voulais sortir d'esclavage et vous enlever votre amant. J'avais tout disposé pour prendre la fuite avec lui 5 il a rejeté ma proposition , ou plutôt l'ingrat a méprisé ma tendresse. Je n'ai pourtant rien épargné pour le détacher de vous ; je lui ai peint votre fierté avec les plus noires couleurs^ j'ai dit même que vous deviez le faire assassiner aujourd'hui, mais je vous ai vainement chargée de cet attentat, je n'ai pu ébranler sa constance. Il sait quels transports j'ai laissé éclater en le quittant , et ses yeux ont été témoins de mon dépit et de ma confusion. Jalouse, désespérée, je suis revenue dans votre appartement, et par une fausse confidence , je me suis fait nn mérite auprès de vous d'une démarche qui n'a tourné qu'à ma honte. Ce n'est donc point pour vous tirer d'embarras que je vous ai appris le nom que vous vouliez savoir ; il est échappé au prince dans un transport qu'il n'a pu retenir, et j'ai cru que, toujours ennemie des hommes , vous seriez bien aise de pouvoir écarter Calaf; enfin, j'ai cru par -là prévenir les funestes nœuds qui vont vous lier l'un à l'autre. Mais puis-

que mon artifice a été inutile , et que vous vous déterminez à épouser votre amant , je n'ai point d'autre parti à prendre que celui-ci. En achevant ces mots , elle tira de dessous sa robe un cangiar et se le plongea dans le sein.

ToiJTE l'assemblée frémit à cette action. Altoun- Can en fut saisi d'horreur , Calaf sentit diminuer sa joie , et Tourandocte, en jetant un grand cri , descendit de son trône pour aller secourir la princesse esclave , et l'empêcher de périr s'il était possible 5 l'autre esclave favorite accourut aussi dans le même dessein , ainsi que les deux autres qui tenaient l'encre et le papier 5 mais avant qu'elles arrivassent , la malheureuse amante du fils de Timurtasch , comme si le coup qu'elle s'était donné n'eût pas suffi pour lui arracher la vie, retira son poignard et s'en frappa une seconde fois. Tout ce qu'elles purent faire, ce fut de recevoir dans leurs bras son corps chance-

lant. Adelmuc ' , lui dit la princesse de la Chine toute cplorée, ma chère Adelmuc, qu'avcz-vousfait? fallait-il vous porter à cette extrémité ? pourquoi ne m'avez-vous pas ouvert votre cœur cette nuit ? que ne me disiez-vous que vous perdriez la vie si j'épousais le prince Calaf? quel effort n'aurais-je pas fait pour une rivale telle que vous ?

A ces paroles, la princesse esclave ouvrant les yeux, que déjà la mort commençait à fermer, les tourna d'un air languissant vers Tourandocte et lui dit : C'en est fait, ma princesse, je vais cesser de vivre et de souffrir ; ne plaignez point mon sort , louez plutôt ma généreuse résolution. Je m'affranchis en moui'ant d'un double esclavage : je sors des fers d'Altoun-Can et de ceux de l'amour , qui sont encore plus rigoureux. J'ai sucé avec le lait les principes de Xaca ^ , ainsi l'on ne doit pas être surpris que j'aie été capable de cette fermeté. En achevant ces mots, elle fit un profond soupir et expira.

Les mandarins et les docteurs furent touchés de la pitoyable fin d' Adelmuc ; Tourandocte répandit de nouvelles larmes , et Calaf, se regardant comme l'auteur de ce tragique événement, en conçut une vive douleur. De son coté, le bon roi de la Chine en

' Equité du royaume.

* Suivant la secte de Xaca, il n'y a point de rccompcnsc à cspe'rcr après la mort, ni de châtiment à craindre.

parut fort afflige 5 ah ! princesse infortunée, dit-il , seul et précieux reste des débris d'une célèbre maison , de quoi vous sert présentement qu'on vous ait sauvée de la fureur des eaux ? hélas ! vous auriez été plus heureuse si vous eussiez achevé votre destin le jour qui vit périr le malheureux Keycodad, le Can des Catalans, votre père, et toute votre famille; puissiez-vous du moins, après avoir parcouru les neuf enfers ' , renaître fille d'un autre souverain à la première transmigration.

Altoun-Can ne se contenta pas de déplorer ainsi le malheur de la princesse Adelmuc, il ordonna de superbes funérailles. On porta son corps dans un palais séparé, où il fut revêtu de riches habits blancs, et avant qu'on le mit dans un cercueil , le roi , avec tous les officiers de sa maison , alla lui faire la révérence et lui présenter des parfums 5 ensuite on l'enferma dans un cercueil de bois d'aloës , et on le plaça sur une espèce de troue , qui avait été élevé pour cet effet du milieu d'une grande cour. Il demeura là une semaine entière , et tous les jours les femmes des mandarins , couvertes de deuil depuis

' La plupart des Chinois s'imaginent qu'il y a neuf enfers que les âmes parcourent ; qu'elles revivent ensuite , mais qu'elles n'ont pas toutes le même sort : celles qui sont les plus heureuses renaissent hommes : les autres deviennent des animaux semblables aux hommes , et les plus malheureuses prennent des formes d'oiseaux , sans espe'rance de pouvoir redevenir hommes à la première transmigration.

384 l'Es MILLE ET UN JOURS,

les pieds jusqu'à la tête , furent obligées de l'aller visiter, et de lui faire chacune quatre révérences avec des démonstrations de douleur. Après cette cérémonie , le jour que le grand mathématicien avait désigné pour l'enterrement étant venu , on mit le cercueil sur un char de triomphe , couvert de plaques d'argent , entremêlées de figures d'animaux peintes sur du carton 5 puis on fit un sacrifie au génie qui gardait le char , afin que les funérailles s'achevassent heureusement ; et après avoir arrosé le cercueil d'eau de senteur , la marche commença. Elle dura trois jours, à cause des diverses cérémonies et des pauses qu'il fallut faire avant que d'arriver à la montagne où sont les tombeaux des rois de la Chine 5 car Altoun-Can voulut que là cendre de la princesse Adelmuc fut mêlée avec les cendres des princes mêmes de sa maison. Il est vrai que Tourandocte , par amitié pour son esclave favorite , avait prié le roi son père de lui faire cet honneur.

Lorsque le convoi fut auprès de la montagne , on ota le cercueil du char qui l'avait apporté jusquelà , pour le mettre sur un autre encore plus riche 5 ensuite on sacrifia un taureau qu'on arrosa de vin aromatique , et on le présenta avec d'autres choses à la terre , en la suppliant de recevoir favorablement le corps de la princesse.

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Quand les obsèques d'Adelmuc furent finies , la cour de la Chine changea de face : on y quitta les habits de deuil , et les plaisirs succédèrent aux tristes soins dont on y avait été occupé. Altoun-Can ordonna les apprêts du mariage de Calaf avec Tourandocte ', et pendant qu'on y travaillait , il envoya des ambassadeurs à la tribu de Berlas , pour informer le can des Nogaïs de tout ce qui s'était passé à la Chine, et pour le prier d'y venir avec la princesse sa femme.

Les préparatifs étant achevés , le mariage se fit avec toute la pompe et la magnificence qui convenaient à la qualité des époux 5 on ne donna point de maîtres ^ à Calaf , et le roi déclara même publiquement que , pour marquer l'estime et la considération

* On donne ordinairement aux gendres des rois de la Chine deux vieux mandarins pour leur servir de maîtres , et pour les instruire de tout ce qu'il convient aux princes de savoir. D'ailleurs , il faut observer que, jusqu'à ce que la fille du roi ait eu desenfans, le/iimema , c'est-à-dire , celui qui l'a épousée , est obligé de lui faire tous les jours quatre révérences à genoux.

particulière qu'il avait pour son gendre , il le dispensait de faire à son épouse les révérences ordinaires. On ne vit à la cour , pendant un mois entier, que spectacles et que festins , et il y eut aussi dans la ville de grandes réjouissances.

La possession de Tourandocte ne ralentit point l'amour de Calaf , et cette princesse , qui avait jusque-là regardé les hommes avec tant de mépris , ne put se défendre d'aimer un prince si parfait. Quelque tems après leur mariage , les ambassadeurs que Altoun-Can avait envoyés au pays de Berlas revinrent en bonne compagnie : ils avaient avec eux nonseulement le père et la mère du gendre de leur roi, mais même le prince Alinguer , qui, pour faire plus d'honneur à Elmaze et à Timurtasch, avait voulu les accompagner avec les plus grands seigneurs de sa cour, et les conduire jusqu'à Pékin.

Le jeune prince des Nogaïs, averti de leur arrivée , ne manqua pas d'aller au-devant d'eux ; il les rencontra à la porte du palais. Il faut se représenter la joie qu'il eut de revoir son père et sa mère, et les transports dont ils furent agités à sa vue ; car c'est une chose qu'il n'est pas possible d'exprimer par des paroles. Ils s'embrassèrent tous trois à plusieurs reprises , et les larmes qu'ils répandirent en s'embrassant excitèrent celles des Chinois et des Tartares qui étaient présens.

HISTOIRE DU PRINCE CALA F. 3Sj

Après de si doux embrassemens , Calaf salua le can de Berlas ; il lui témoigna combien il était touché de ses bontés , et surtout de ce qu'il avait voulu accompagner lui-même, jusqu'à la cour de la Chine, les auteurs de sa naissance , à quoi le prince Alinguer répondit , qu'ignorant la qualité de Timurtasch et d'Elmaze , il n'avait pas eu pour eux tous les égards qu'il leur devait , et qu ainsi , pour réparer les mauvais traitemens qu'il pouvait leur avoir faits , il avait cru devoir faire cette démarche. Làdessus le can des Nogaïs 3t la princesse sa femme firent des complimens au souverain de Berlas ^ ensuite , ils entrèrent tous dans le palais pour aller voir Altoun-Can. Ils trouvèrent ce monarque qui les attendait dans la première salle. Il les embrassa tous l'un après l'autre , et les reçut fort agréablement 5 il les conduisit ensuite dans son cabinet^ où, après avoir témoigné à Timurtasch le plaisir qu'il avait de le voir , et la part qu'il prenait à ses malheurs , il l'assura qu'il emploierait toutes ses forces pour le venger du sultan de Carizme 5 et cette assurance ne fut pas vaine; car, dès le même jour, on envoya ordre aux gouverneurs des provinces de faire marcher en diligence des soldats ' qui étaient dans les

^ Il y a dans toutes les villes du royaume de la Chine des soldats qui n'ont point d'autre métier que celui de la guerre , et il y en a aussi qui de plus sont artisans , comme cordonniers et tisserands.

villes de leurs juridictions , et de leur faire prendre la route du lac Baljouta, qu'on avait choisi pour le rendez-vous de la formidable armée qu'on voulait assembler. De son coté, le can de Berlas , qui avait bien prévu cette guerre , et qui souhaitait de contribuer au rétablissement de Timurtasch dans ses états , avait , en partant de sa tribu , ordonné au premier chef de ses troupes de se tenir prêt à se mettre en campagne au premier ordre. Il lui manda de se rendre auprès du lac Baljouta , le plus tôt qu'il lui serait possible.

Tandis que les officiers et les soldats qui devaient composer l'armée d'Altoun-Can , et qui se trouvaient dispersés dans les villes du royaume, étaient en marche pour s'assembler tous dans le même lieu, ce roi n'épargna rien pour bien recevoir ses nouveaux botes -, il leur fit donner à chacun un palais séparé, avec un grand nombre d'eunuques et une garde de deux mille hommes. Chaque jour il les régalait de quelque nouvelle fête , et il mettait toute son attention à rechercher ce qui pouvait leur faire plaisir. Calaf, quoiqu'occupé de mille soins, n'oublia pas sa vieille hôtesse : il se ressouvint avec plaisir de la part qu'elle avait prise à son sort ; il la fit venir au palais, et pria Tourandocte de la recevoir parmi les personnes de sa suite.

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sr JOUR.

L'espérance que Timurtasch et la princesse Elmaze avaient de remonter sur le trône des Tartares Nogaïs , par le secours du roi de la Chine , leur fit insensiblement oublier leurs malheurs passés -, et le beau prince dont Tourandocte accoucha dans ce tems-là, les combla de joie. La naissance de cet enfant , qui fut nommé le prince de la Chine , fut célébrée dans toutes les villes de ce vaste empire par des réjouissances publiques.

Elles duraient encore, lorsqu'on apprit par des courriers , envoyés par les officiers qui avaient ordre d'assembler l'arme'e, que toutes 1 es troup es du royaume et celles même du can de Berlas étaient arrivées au lac Baljouta. Aussitôt Timurtasch , Calaf et Alinguer partirent pour se rendre au camp , où ils trouvèrent en effet toutes choses en état ' , et sept cent

^ Ce qui est très-possible, puisqu'il y a plus d'un million de soldats de profession dans tout le royaume. Il y en a ordinairement quatrevingt mille dans la seule ville de Pékin.

Bgo LES MILLE ET UN JOURS,

mille hommes prêts à marcher : ils prirent bientôt

le chemin de Cotan , d'où ils allèrent à Cachgar , et

enfin ils entrèrent dans les états du sultan de Ca-

rizme.

Ce prince , averti de leur marche et de leur nombre , par les courriers que lui envoyèrent les gouverneurs de ses places frontières, au lieu d'être étonné de tant d'ennemis, se prépara courageusement à les bien recevoir ; au lieu même de se retrancher , il eut l'audace de marcher au-devant d'eux à la tête de quatre cent mille hommes qu'il avait ramassés en diligence. Ils se rencontrèrent auprès de Cogende, ou ils se mirent en bataille. Du coté des Chinois , Timurtasch commandait l'aile droite , le prince Alinguer la gauche , et Calaf était au cene -, de l'autre coté , le sultan confia la conduite de son aile droite au plus habile de ses généraux , opposa le prince de Carizme au prince des Nogaïs , et se réserva la gauche, où était l'élite de sa cavalerie. Le can de Berlas commença le combat avec les soldats de sa tribu , qui se battant comme des gens qui avaient les yeux de leur maître pour témoins de leurs actions , firent bientôt plier l'aile droite des ennemis ; mais l'officier qui la commandait la rétablit. Il n'en fut pas de même de Timurtasch -, le sultan l'enfonça dès le premier choc , et les Chinois , en désordre, étaient prêts à prendre la fuite, sans

que le can des Nogaïs pût les retenir, lorsque Calaf , informé de ce qui se passait , laissa le soin du centre à un vieux général chinois , et courut au secours de son père avec des troupes choisies. En peu de tems les choses changèrent de face : la gauche des Carizmiens est enfoncée à son tour -, les rangs s'ouvrent et sont ensuite facilement rompus : toute l'aile est mise en déroute. Le sultan, qui voulait vaincre ou mourir , fit des efforts incroyables pour rallier ses soldats -, mais Timurtasch et Calaf ne lui en donnèrent pas le tems et l'enveloppèrent de toutes parts , de sorte que le prince Alinguer , ayant aussi défait l'aile droite, la victoire se déclara pour les Chinois.

Il ne restait plus au sultan de Carizme qu'un parti à prendre , c'était de se faire un passage au travers de ses ennemis , et de se réfugier chez quelque prince étranger 5 mais ce prince aimant mieux ne pas survivre à sa défaite que d'aller montrer aux nations un front dépouillé de tous ses diadèmes , se jeta en aveugle où il s'aperçut qu'on faisait un plus grand carnage, et il ne cessa point de combattre jusqu'à ce que , frappé de mille coups mortels , il tomba sans vie et demeura dans la foule des morts. Le prince de Carizme , son fils , eut la même destinée 5 deux cent mille hommes des leurs furent tués ou faits prisonniers 5 le reste chercha son salut dans

la fuite. Les Cliinois perdirent aussi beaucoup de monde 5 mais si la bataille avait été sanglante , en récompense elle était décisive. Timurtasch, après avoir rendu grâces au ciel de cet heureux succès , envoya an officier à Pékin pour en faire le détail au roi de la Chine ; ensuite il s'avança dans le Zagatay et s'empara de la ville de Carizme.

Il fit publier dans cette capitale qu'il n'en voulait ni aux richesses , ni à la liberté des Carizmiens, que Dieu l'ayant rendu maître du troue de son ennemi , il prétendait le conserver 5 que désormais le Zagatay et les autres pays qui étaient sous l'obéissance du sultan, reconnaîtraient pour leur souverain le prince Calaf, son fils.

Les Carizmiens , fatigués de la domination de leur dernier maître , et persuadés que celle de Calaf serait plus douce , se soumirent de bonne grâce , et proclamèrent sultan ce jeune prince dont ils connaissaient le mérite. Pendant que le nouveau sultan de Carizme prenait toutes les mesures nécessaires pour affermir sa puissance , Timurtasch partit avec une partie des troupes chinoises , et se rendit avec toute la diligence possible dans ses états. Les Tartarcs Nogaïs le reçurent comme des sujets fidèles , qui étaient ravis de revoir leur légitime souverain 5 mais il ne se contenta pas de remonter sur son trône, il déclara la guerre aux Circassiens , pour se venger

de la trahison qu'ils avaient faite au prince Calaf à Jund. Au lieu de chercher à l'apaiser par des soumissions , ces peuples formèrent à la hâte une armée pour lui résister 5 il les battit , les tailla presque tous en pièces , et se fit déclarer roi de Circassie. Après cela , s'en étant retourné au Zagatay , il y trouva les princesses Elmaze et Tourandocte, qu'Altoun-Can avait fait conduire à Carizme avec beaucoup d'appareil.

Telle fut la fin des malheurs du prince Calaf, qui s'attira par ses vertus l'amour et l'estime des Carizmiens. Il régna long-tems et paisiblement sur eux 5 et toujours charmé de Tourandocte, il en eut un second fils , qui fut après lui sultan de Carizme 5 car pour le prince de la Chine , Altoun-Can le fit élever et le choisit pour son successeur. Timurtasch et la princesse sa femme allèrent passer le reste de leurs jours à Astracanj et le can de Berlas, après avoir reçu d'eux et de leur fils toutes les marques de reconnaissance que méritait sa générosité , se retira dans sa tribu avec le reste de ses troupes.

FITî DU TOME PREMIER.

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