DU ROI RUZVANSCHAD ET DE LA PRINCESSE CHEHERISTANY
Un jeune roi de la Chine, appelé Ruzvanscliad , étant un jour à la chasse, rencontra une biche blanche à taches bleues et noires , qui avait des anneaux d'or aux pieds, et sur le dos une housse de satin jaune relevée d'une broderie d'argent.
A la vue d'une si belle proie , le prince enflammé du désir de s'en rendre maître, courut sur elle à toutes brides; mais la biche trompant sa poursuite, s'enfuit avec tant de vitesse et de légèreté , que bientôt il ne vit pas même la poussière qu'elle élevait en courant. Il ne perdit pas sans chagrin l'espérance de la joindre, et il en était tout mortifié lorsqu'elle s'offrit à ses yeux pour la seconde fois. Il l'aperçut auprès d'une fontaine, où couchée sur le gazon, elle semblait se délasser de la course qu'elle venait de faire. Il pousse encore son cheval ; mais il fait de vains efforts pour la prendre : la biche le voyant approcher, se lève légèrement, fait deux ou trois bonds, et s'élance dans l'eau, de manière qu'elle ne parut plus....
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Le roi de la Chine mit promptement pied à terre. Il court , s'agite , tourne sans cesse autour de la fontaine, il remue l'eau, il y cherche sa proie, et n'en découvrant aucunes traces, il demeure fort étonné de cette aventure . Son visir et les autres personnes de sa suite n'en furent pas moins surpris. Le roi, après avoir fait là-dessus bien des réflexions, dit qu'il ne pouvait se persuader que cette biche fût en effet une bête sauvage , et que c'était plutôt une nymphe , qui sous cette forme prenait plaisir à se jouer des chasseurs. Les courtisans furent tous de ce sentiment.
Cependant Ruzvanschad regardait sans cesse la fontaine, et soupirait de tems en tems sans savoir pourquoi. Il faut, dit-il à son visir , que je passe ici la nuit. Je veux par curiosité observer cette nymphe. J'ai un secret pressentiment que je la verrai sortir de l'eau. Après avoir pris cette résolution , il renvoya tout son monde , à la réserve de son visir. Ils s'assirent tous deux sur l'herbe et continuèrent à s'entre-
tenir de la biche blanche jusqu'à la nuit. Alors le roi fatigué de la chasse, voulut prendre un peu de repos. Muezin, dit-il à sonvisir, je ne puis me défendre du sommeil. Veille pendant que je dormirai. Que tes yeux soient toujours attachés sur la fontaine; et si tu vois paraître quelque chose , ne manque pas de m'éveiller. Muezin, bien qu'accablé de lassitude, veilla quelque tems pour plaire au roi ; mais enfin , se sentant assoupi malgré son zèle, il s'endormit.
Le sommeil dura peu. Ils se réveillèrent en sursaut l'un et l'autre au bruit d'une symphonie charmante qui se fit entendre assez près d'eux ; et pour comble d'étonnement , ils aperçurent un magnifique palais fort éclairé , et que la main des hommes ne pouvait avoir élevé. Muezin, dit le roi tout bas, qu'est-ce que ceci ? Quels concerts frappent nos oreilles ? Quel palais s'offre à nos yeux ? — Seigneur , répondit le visir, tout ceci sans doute n'est point naturel. C'est un enchantement. Plût au ciel que nous eussions abandonné cette fontaine. Ce palais est peut-être un piège que quelque magicien tend à votre majesté. — Quoi que ce puisse être, reprit le prince, ne pense pas que la crainte m'arrête. Marchons vers ce palais, ajouta-t-il en se levant, voyons quelle sorte de gens riiabilcnl. Cesse de me vouloir faire envi- .sager des malheurs. Plus tu me représenteras de périls, et plus lu me donneras d'envie de m'y exposer.
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Le visir voyant son maître déterminé à tenter l'aventure, n'osa pins s'opposer à son dessein. Ils marchèrent tous deux vers le palais. Ils arrivèrent à la porte. Ils la trouvent ouverte : ils entrent dans une grande cour, et de-là dans une salle pavée de porcelaines de la Chine, ornée de sofas et de tapisseries de brocard d'or, et parfumée des plus agréables odeurs. Ils traversèrent cette salle où il n'y avait personne , et passèrent dans une autre où ils virent sur un trône d'or une jeune dame toute couverte de pierreries, et dont l'extrême beauté les surprit.
Elle paraissait écouter avec beaucoup d'attention cinquante ou soixante demoiselles, dont les unes chantaient et les autres jouaient du luth. Elles avaient toutes des habits de taffetas couleur de rose parsemés de perles, et se tenaient debout devant le trône . Ruzvanscliad ne pouvait entendre de plus belles voix ni des sons plus touchans-, mais il y fit peu d'attention : la dame qui était sur le trône l'occupa tout entier.
Quand les demoiselles aperçurent ce prince, elles cessèrent de chanter. Il fit une profonde révérence , et s'étant avancé au milieu de la salle , il adressa ce discours à la dame dont il se sentait déjà charmé : O ravissante reine des cœurs , qui venez d'asservir par vos premiers regards le souverain maître de la Chine, apprenez-moi de grâce, le nom de cette merveilleuse nymphe , dont la vue produit des effets si
puissans ! La dame sourit à ces paroles , et répondit : Je suis une biche qui sais enchaîner les lions. Je suis cette proie que vous avez poursuivie aujourd'hui et qui s'est jetée dans la fontaine.^ — Mais, madame , que dois-je penser de cette métamorphose? Mon amour en est alarmé. Que sais-je si dans ce moment vous n'offrez point à mes yeux de trompeuses apparences ? — Non, repartit la dame , je vous parais telle que je suis naturellement. Il est vrai que je change de formes quand il me plaît. Je me rends à mon gré visible et invisible aux hommes; mais tout cela se fait sans enchantement 5 et le pouvoir de me transformer en ce que je veux , est un avantage que j'ai reçu du ciel en naissant.
A ces mots , la dame descendit de son trône , s'approcha du roi , le prit par la main , et le mena dans une chambre où il y avait une table couverte de viandes délicates. Elle le fit asseoir et se mit entre lui et Muezin , qui de tout ce qu'il voyait n'augurant rien de bon pour son maître , s'attendait à quelque triste événement.
Pour le jeune roi , il était enchanté de la dame 5 aucune réflexion ne troublait le plaisir qu'il prenait à la regarder. Il voulut la servir, mais elle lui dit : Mangez vous deux. Pour nous, l'odeur des parfums ou celle des viandes nous sert de nourriture —
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Aussitôt que le prince et son visîr eurent mangé , deux demoiselles leur présentèrent à chacun une coupe d'agathe, remplie d'un vin de couleur de pourpre. Ils burent, et ces mêmes demoiselles avaient soin de tenir toujours les coupes pleines. On apporta aussi du vin à la dame ; mais elle n'en but pas une goutte. Elle se contentait de le sentir, et la seule odeur faisait sur elle autant d'effet que la liqueur même sur Ruzvanschad. Ils commencèrent à s'échauffer. Le roi dit à la dame mille choses passionnées, et la dame se laissant attendrir, lui parla en ces termes :
Prince , quoique vous soyez d'une espèce inférieure à la mienne , je n'ai pu m'empécher de vous aimer. Et pour vous apprendre de quel prix est la conquête que vous avez faite , je ne veux pas que vous ignoriez plus long-tems qui je suis. On voit dans la mer une île appelée Cheheristan. Elle est habitée par des
génies dont le roi se nomme Menoutcher. Je suis fille unique de ce prince, et Cheherestany est mon nom.
Il y a trois mois que j'ai quitté la cour de mon père , et que curieuse de voir tous les difFérens pays où vivent les enfans d'Adam, je me plais à voyager. J'ai parcouru tout le monde, et j'étais prête à m'en retourner à Chelieristan , lorsqu'en traversant aujourd'hui vos états, je vous ai vu à la chasse. Je me suis arrêtée pour vous regarder. Mes sens se sont troublés tout-à-coup, et je ne vous ai pas perdu de vue que je suis tombée dans une profonde rêverie. Il m'est échappé quelques soupirs, et sentant que malgré moi j'étais occupée de vous, j'en ai rougi. Est-il possible, disais-je, qu'un homme cause le trouble qui m'agite ? Un enfant d'Adam triompherat-il de ma fierté ? J'ai eu honte de ma faiblesse , et j'ai voulu promptement m'éloigner de vous ; mais arrêtée, comme par le pouvoir d'un charme, je n'en ai pas eu la force. Alors cédant aux tendres mouvemens qui retenaient mes pas , je n'ai plus songé qu'à chercher les moyens de vous plaire. J'ai pris la forme d'une biche blanche, et me suis présentée devant vous pour vous attirer. Vous m'avez poursuivie 5 et après que je me suis jetée dans la fontaine, vous ne sauriez croire avec quel plaisir je vous ai vu fatiguer l'eau pour me retrouver. Je me suis applaudie de
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votre inquiétude. J'en ai conçu un heureux présage Attentive à tous vos discours, j'ai été ravie d'entendre que vous vouliez passer la nuit auprès de la fontaine •. et pendant que vous dormiez, j'ai fait bâtir ce palais pour vous recevoir. Les génies qui me servent l'ont construit en un moment.
Clieheristany allait continuer, lorsqu'il entra une demoiselle qui paraissait fort affligée. La princesse lisant sur son visage le malheur qu'elle venait lui annoncer, fit un grand cri. Ensuite elle se frappa le visage et se prit à pleurer amèrement. Quel spectacle pour le roi de la Chine ! Vivement touché de la douleur qu'elle faisait paraître, il était fort en peine d'en savoir la cause. Il allait la demander, quand la demoiselle qui venait d'arriver, s'avança et dit à la princesse : O reine , vous savez que les génies , quoiqu'ils vivent plus long-tems que les hommes , ne laissent pas d'être comme eux sujets à la mort. Vous avez perdu le roi votre père. Il vient de passer de la vie périssable à la vie éternelle. Tous les peuples vous demandent. Ils vous attendent pour vous couronner. Venez donc recevoir l'hommage de vos nouveaux sujets , et répondre à l'impatience qu'ils ont de vous rendre tous les honneurs qui vous sont dus. Le grand visir mon père m'a chargé de hâter votre retour.
Mainona, lui répondit la princesse, c'est assez. I- 7
Je recoiinaitrai le zèle de votre père et celui que vous me marquez. Je vais partir avec vous tout-àl'heure. Adieu, prince, ajouta-t-elleen se tournant vers Rusvanschad, et lui tendant une de ses belles mains qu'il baisa avec transport, il faut que je vous quitte ) mais soyez assuré que nous nous reverrons quelque jour. Si je vous retrouve amoureux et fidèle, je n'aurai point d'autre époux que vous.
Elle disparut en achevant ces mots. Aussitôt une épaisse nuit , succédant à la clarté des bougies dont le palais était illuminé , laissa le roi de la Chine et son visir dans une obscurité à ne pouvoir rien discerner, et ils demeurèrent dans cet état jusqu'au jour qui leur causa une nouvelle surprise 5 car au lieu d'être dans un palais, comme ils se l'imaginaient, ils se trouvèrent au milieu de la campagne sans apercevoir la moindre maison.
Muezin , dit alors le prince , faut-il prendre pour un songe tout ce qui vient de nous arriver? — Non, seigneur, répondit le visir, je crois plutôt que c'est un enchantement. La dame que nous avons vue est quelque effroyable magicienne , qui pour vous inspirer de l'amour aura pris la forme d'une charmante nymphe ; et toutes ces belles demoiselles qui chantaient et jouaient si bien du luth , sont autant de démons dévoués à ses charmes.
Quelque vraisemblance qu'il y eût dans ce que di-
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sait Mueziii, le roi était trop amoureux pour le croire, et ne voulant pas perdre l'opinion avantageuse qu'il avait conçue de sa dame , il s'en retourna dans son palais résolu d'en conserver toujours un vif et tendre souvenir. En effet loin de l'oublier, bien qu'il n'en reçût aucunes nouvelles , et que le visir ne cessât de combattre sa passion , il tomba dans une profonde mélancolie. Il abandonna tous les plaisirs. Il n'en pouvait goûter aucun que celui de la chasse ; encore n'allait-il chasser qu'aux lieux où sa biche blanche lui avait apparue, et où il se flattait quelquefois de la revoir.
Cependant il y avait près d'une année qu'il aimait sans qu'il eût sujet de se flatter qu'il n'aimait pas un objet chimérique. Il commençait à craindre que tout ce qu'il avait vu ne fût un enchantement. Il lui prit envie de voyager dans l'espérance que les distractions effaceraient insensiblement toutes ces images de son esprit. Il laissa la conduite du royaume à Muezin ; et malgré tout ce que ce ministre lui put représenter pour le détourner du dessein qu'il avait pris de ne vouloir être accompagné de personne, il partit tout seul une nuit , monté sur un fort beau cheval , qui avait une selle et une bride d'or enrichies de rubis et d'émeraudes. Ce prince était couvert de riches habits , et portait un large cimeterre dont le fourreau était parsemé de diamans.
lOO LES MILLE ET UN JOURS,
Il avait déjà traversé ses États. Il avait même gamine les frontières du Thibet , et il s'avançait vers la capitale de ce royaume. Il nen était qu'à deux petites journées , lorsqu'il s'arrêta sous un gros arbre dont répais feuillage faisait beaucoup d'ombre. A peine eut-il mit pied à terre pour se reposer quelques momens, qu'il aperçut assez près de lui , sous un autre arbre, une dame qui ne paraissait pas avoir dix-huit ans. Elle était assise , la tête appuyée sur une de ses mains ^ elle rêvait profondément , et l'on jugeait à son air triste qu'il fallait que quelque malheur lui fût arrivé. Les habits qui la couvraient étaient tout déchirés 5 mais au travers de ses haillons on ne laissait pas de remarquer que c'était une très-belle personne, et qui ne devait pas être du commun. Ruzvanschad s'approcha d'elle, et après lui avoir offert son secours , lui demanda qui elle était. La dame lui répondit : « Je suis fille et femme de » roi, et cependant je ne suis point ce que je dis. Je » suis princesse , et je ne suis point ce que je suis. »
HISTOIRE DU ROI DE THIBET. loi
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Le roi de la Chine ne savait que penser de la jeune dame. Il crut qu'elle avait perdu l'esprit. Madame, reprit-il, rappelez votre raison et me croyez disposé à vous rendre tous les services qui dépendront de moi. — Seigneur, dit-elle alors, je ne suis point étonnée que vous me regardiez comme une folle. Le discours que je viens de vous tenir a dû vous paraître insensé ; mais vous me le pardonnerez sans doute quand vous saurez mes malheurs. Je vais vous les apprendre pour reconnaître votre générosité.
HISTOIRE