DU JEUNE ROI DE THIBET ET DE LA PRIISCESSE DE NAÏMANS
Je suis, poursuivit-elle, fille d'un roi des Naïmans. Mon père n'ayant pas d'autre enfant que moi , lorsqu'il mourut , tous les grands et le peuple me pro-
clamèrent reine-, et en attendant que je fusse en âge de régner, car je n'avais que quatre ans , on confia le gouvernement de l'Etat au visir Aly-Bin-Haytam qui avait épousé ma nourrice , et dont on connaissait la capacité. Ce sage ministre fut aussi chargé de mon éducation. Il commençait à m'enseigner l'art de régner, et j'allais bientôt prendre connaissance des affaires , quand la fortune qui donne et ote à son gré les diadèmes, vint me précipiter du haut du trône dans un abîme affreux. Un frère de mon père , le prince Mouaffac qu'on croyait mort depuis longtems , et qu'on disait avoir été tué dans une bataille donnée contre les Mogols, parut tout-à-coup dans le pays des Naïmans. Quelques grands seigneurs qui avaient autrefois été de ses amis entrèrent dans ses intérêts, et secondant l'ambition qui l'animait, excitèrent dans l'Etat une révolte en sa faveur. Le visir Aly s'efforça vainement de l'apaiser. Au lieu d'éteindre ce feu qui s'allumait, il ne fit que l'irriter. En un mot tous mes peuples se laissèrent séduire par les pratiques de Mouaffac , et se déclarèrent pour lui.
L'usurpateur ne se vit pas plus tôt couronné, qu'il voulut s'assurer de ma personne et me faire mourir, pour prévenir tout ce que le zèle de quelques amis qui me restaient, pourrait entreprendre pour moi. Mais le visir Aly et ma nourrice sa femme, trouvèrent moyen de me soustraire à la fureur du tyran. Ils m'en-
HISTOIRE DU ROI DE THIBET. lo3
levèrent une nuit , nous sortîmes d'Albasim , et par des chemins détournés nous gagnâmes le Thibet. Nous allâmes demeurer dans la capitale de ce royaume , où le visir passa pour un peintre indien, et moi pour sa fille. Il avait appris à peindre, et il possédait cet art si parfaitement , qu'il acquit bientôt de la réputation. Quoique nous eussions une grande quantité de pierreries , et que nous pussions vivre avec éclat , nous menions une vie obscure comme si nous eussions été réduits à subsister du pinceau d'Aly. Nous craignions les émissaires de MouafFac, et nous ne voulions point qu'on nous soupçonnât d'être autre chose que ce que nous paraissions.
Deux années s'écoulèrent pendant ce tems-là. Je perdis insensiblement les idées de grandeur qu'on m'avait inspirées , et prenant des sentimens conformes à mon malheur, déjà je commençais à m'accoutumera l'obscurité d'une condition commune. Il semblait que je n'eusse jamais été que la fille d'un simple particulier. Je ne me souvenais plus d'avoir été sur le trône. La tranquillité dont je jouissais me faisait oublier le passé ; ou si quelquefois encore je rappelais dans ma mémoire le rang glorieux que j'avais occupé, je ne l'envisageais plus que commis un joug dont j'étais dégagée 5 et libre des soins attachés à la puissance souveraine , je pardonnais à la fortune de me l'avoir otée. Plût au ciel, hélas! que j'eusçe
lo4 LES MILLE ET UN JOURS,
passé le reste de ma vie dans cet état obscur et heureux ; mais non , il faut remplir sa destinée : et il n'est pas moins inutile de se plaindre de ses disgrâces que de vouloir les prévenir.
Le visir fit quelques tableaux qui furent admirés de toute la ville de Thibet. Le roi en entendit parler et eut envie de les voir. Il vint lui-même chez Aly qui les lui montra. Ce prince en fut très-satisfait, aussi-bien que de la conversation du peintre. Pendant qu'ils s'entretenaient tous deux, j'entrai dans la chambre où ils étaient , entraînée par la curiosité de voir le roi. Je crus que ne paraissant devant lui que comme la fille du peintre , il ne ferait aucune attention à moi. Je me trompai : il me regarda; il fut même frappé de ma vue; je m'en aperçus et me retirai. Il ne fit pas semblant toutefois de m'avoir remarquée, et il continua de parler au visir ; mais avec tant de trouble et d'émotion , avec un air si inquiet , qu'il ne fut pas difficile de juger que j'avais fait sur lui quelque impression. Effectivement ce prince revint dès le lendemain chez Aly. Il y revint encore les jours suivans. Sous prétexte de chercher des tableaux, il entrait dans toutes les chambres , et faisait si bien qu'il pénétrait toujours jusqu'à celle où j'étais. Il ne me disait rien à la vérité , mais ses regards enflammés ne découvraient que trop ses sentimens.
Un jour il offrit au visir un appartement dans son
HISTOIRE DU ROI DE THIBET. lo5
palais avec une grosse pension , voulant , disait-il , arrêter dans ses États et s'attacher un si fameux peintre. Aly devina sans peine le motif de cette proposition , et comme il en voyait les conséquences , il me dit : Je m'aperçois, ma reine, que le roi de Thibet vous aime. L'amour a plus de part que la peinture aux offres qu'il nous a faites. Nous allons loger dans son palais. Il ne manquera pas de chercher tous les jours à vous entretenir de sa passion. Souvenez-vous de votre naissance-, et bien loin d'accorder aux soupirs de ce prince une indigne victoire , résistez courageusement aux pressantes instances de sa tendresse. S'il est assez amoureux pour vouloir vous associer à son rang , vous l'écouterez ; s'il a d'autres vues , nous saurons bien les tromper. Je promis au visir de suivre exactement ses conseils. Je ne lui dis point que j'avais remarqué aussi-bien que lui l'amour du roi, et encore moins ce que cette découverte avait produit en moi. Le prince, était jeune, beau, parfaitement bien fait ; je ne pus me défendre d'avoir pour lui les mêmes sentimens que je lui avais inspirés.
io6 LES MILLE ET UN JOURS,
«t/VV««UVV\-vVVVtJ\/Vl(i;VVllV%/t/l(lWV«lAfV«^UV\r%%/VVVt/VVVWVV\t/%'l'll«A/l^^
Cependant quelque penchant que je me sentisse pour le roi de Thibet, je me promettais bien de le lui cacher , s'il n'avait pas d'autre dessein que de tenter ma vertu 5 mais ce prince m'épargna la peine de me contraindre long-tems. Je ne fus pas plus tôt dans son palais qu'il me déclara son amour de la manière que je le souhaitais. Vous m'avez charmé , me dit-il, dès le premier moment que je vous ai vue. J'ai été depuis sans cesse occupé de vous, et je sens que je ne puis vivre sans vous posséder 5 mais quelque vive ardeur qui m'enflamme , ne croyez pas que je veuille vous traiter comme une esclave. J'ai pour vous autant de respect que j'en aurais pour la fille du roi de la Chine , et je prétends en vous donnant ma foi vous placer sur le trône de Thibet.
Je remerciai le prince de l'honneur qu'il me voulait faire, et prenant cette occasion pour lui apprendre qui j'étais, je lui contai mon histoire qui le tou-
clia vivement. Ma princesse, s'écria-t-il , je vois bien que le ciel m'a réservé l'honneur de vous venger , puisque vous êtes venue chercher un asile au Thibet. Oui , le perfide Mouaffac sera bientôt puni d'avoir osé prendre votre place. Consentez que je vous épouse aujourd'hui , et soyez assurée que dès demain je lui enverrai des ambassadeurs pour lui déclarer la guerre, s'il refuse devons céder le trône qu'il a usurpé. Je fis de nouveaux remercîmens au roi, et lui avouai qu'en nous voyant tous deux pour la première fois , si j'avais fait sur lui quelque impression , je ne l'avais pas aussi impunément regardé. Cet aveu le charma. Il prit une de mes mains 5 il la baisa avec transport, et me jura qu'il m'aimerait toujours. Il m'épousa dès le jour même , et notre mariage fut célébré dans la ville par de grandes rejouissances.
Le lendemain le roi , comme il me l'avait promis, nomma des ambassadeurs pour aller au pays des Naïmans. Ils partirent en diligence, et ils ne furent pas si tôt arrivés à la cour de Mouaffac qu'ils demandèrent audience^ on la leur accorda. Ils dirent à ce prince que leur maître m'ayant épousée , ils venaient le sommer de me restituer le royaume des Naïmans, ou sur son refus lui déclarer la guerre. Mouaffac , bien que hors d'état de résister au roi de Thibet, fut assez fier pour mépriser ses menaces , de sorte que les ambassadeurs de retour , annoncèrent à leur
io8 LES MILLE ET UN JOURS,
maître le refus de l'usurpateur. Aussitôt on fit des levées dans tout le royaume de Thibet , et l'on mit sur pied une pied une armée nombreuse ; mais dans le tems que les troupes assemblées étaient prêtes à marcher contre les Naïmans , il vint des députés de la part de ces peuples pour m'assurer de leur obéissance , et m'apprendre que mon oncle MouafFac était mort après quelques jours de maladie. Sur cette nouvelle , le roi congédia son armée et résolut d'envoyer Aly régner pour moi dans les pays des Naïmans. Ce ministre était prêt à partir , lorsqu'une aventure , à laquelle je ne me serais jamais attendu , l'en empêcha.
Un soir j'étais assise sur un sofa dans mon cabinet et je lisais quelques chapitres de l'alcoran. Après les avoir lus, je me levai pour aller trouver le roi qui était déjà couché. Un fantôme effroyable se présenta tout-à-coup au-devant de mes pas et disparut dans le moment. Je fis un si grand cri , que je réveillai le roi qui dormait. Il accourut à moi promptement , et me demanda pourquoi j'avais crié. Je lui en dis la cause , et rassurée par sa présence , j'étais déjà disposée à croire que le fantôme qui m'était apparu venait de ma seule imagination que la lecture avait échauffée. Le prince m'écouta fort attentivement , et bien loin d'achever de dissiper ma frayeur, il me dit : Je suis plus troublé que vous, et je ne
comprends pas, madame, comment vous pouvez être en méme-tems dans mon lit et dans ce cabinet. — Seigneur, lui dis-je, je ne conçois rien au discours que vous me tenez. Parlez-moi, de grâce, plus clairement. — Eh bien , repartit-il , vous n'avez qu'à vous approcher du lit , et vous allez voir la chose du monde la plus étonnante. En effet , m'étant avancée jusqu'au chevet, j'aperçus avec toute la surprise que vous pouvez penser, une jeune femme qui me ressemblait parfaitement. Elle avait tous mes traits et toute ma figure.
O ciel, m'écriai-je à ce spectacle, quel objet s'offre à ma vue ! Quel prodige inoui Ah ! méchante , interrompit cette dame d'un son de voix pareil au mien , il faut que tu sois bien effrontée pour oser prendre ma forme ! Quel est donc ton dessein , scélérate enchanteresse ? Crois-tu que le roi mon époux , trompé par ces apparences qui lui laissent ignorer laquelle de nous deux est sa femme , pourra me chasser de son lit et te donner ma place ? Perds cette espérance. Ton artifice sera inutile-, malgré tes enchantemens , mon mari voit bien que tu n'es qu'une misérable. Mon cher seigneur, ajouta-t-elle en s'adressant au prince , faites arrêter cette perfide magicienne 5 ordonnez tout-à-l'heure qu'on la jette dans un sombre cachot , et que demain elle expie dans les flammes sa coupable intention.
no LES MILLE ET UN JOURS,
•;W%/VW\IV\/V^VW«»%J\/V\«U%/V\VW%( •'.iVVftr«'V^'(/VV«tVVl/%>tyVtJVt>VU%it/V\/Vl'VVVViyV%l •/UV^i^.'Vli'Vwl/
Si la parfaite ressemblance qui était entre cette dame et moi , poursuivit la princesse des Naïmans y m'avait étonnée, son discours insolent me surprit encore davantage. Au lieu de répondre sur le même ton, je ne pus m'empêcher de pleurer, et je dis au roi : Seigneur, je croyais avoir épuisé ma mauvaise fortune, j'avais lieu dépenser qu'après avoir uni mon sort au votre , tous mes malheurs étaient finis ; mais hélas ! un démon jaloux de mon bonheur vient le traverser. Il emprunte mes traits et veut passer pour moi-même 5 il a réussi. Vous ne me connaissez plus. Vous me confondez avec lui. Regardez-moi de grâce. Si votre femme vous est chère , votre cœur doit la démêler au travers du charme qui trompe vos yeux. J'atteste le ciel que je suis la princesse des Naïmans.
La dame couchée m'interrompit pour la seconde fois : Vous en avez menti, me dit-elle, vous êtes une impudente, et vous faites assez voir ce qu'on doit
HISTOIRE DU ROI DE THIBET, ni
penser de vous. Les traîtres ont d'abord recours aux sermens, et leurs yeux prompts à servir leur perfidie, leur fournissent toujours des pleurs. — Cessez, nous dit alors le roi, finissez des discours qui ne m'apprennent point ce que je veux savoir. Vous ne faites que nVembarasser l'une et l'autre. Je ne puis reconnaître ma femme. L'une de vous deux est une magicienne qui cherche à me séduire , mais il ne m'est pas possible de la distinguer, et je craindrais, en voulant punir la coupable , de faire tomber le châtiment sur l'innocente.
Le roi ne pouvant donc me démêler de la magicienne , appela le chef de ses eunuques et lui commanda de nous enfermer dans des appartemens séparés. Nous y passâmes le reste de la nuit. Le lendemain , le prince fit venir le visir Aly et sa femme , et leur conta toute l'aventure. Ils demandèrent à nous voir toutes deux ensemble, ne doutant point, quelque chose que leur pût dire le roi , qu'ils ne me reconnussent 5 mais ils nous trouvèrent si semblables l'une à l'autre, qu'il ne leur fut pas moins impossible qu'au roi de discerner le mensonge de la vérité. Ma nourrice même se ressouvenant que j'avais apporté en naissant une marque au genou , nous visita , et fut assez surprise lorsqu'elle vit que nous avions toutes deux le même signe au même endroit. Ils ne se rebutèrent point pour cela , ils commencèrent à nous
interroger séparément. La dame répondit à leurs questions comme moi-même ; de sorte qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient penser. Il parut cependant à ma nourrice que mes réponses étaient plus justes , et elle décida pour moi.
Mais on ne s'arrêta point à son sentiment, et tous les visirs que le roi avait assemblés, jugeant au contraire que la dame qu'on avait trouvé couchée dans le lit du prince était la reine et Vautre la magicienne, ils conclurent qu'il fallait me brûler. Le roi ne voulut pas suivre un avis si cruel , de peur de faire mourir sa femme en croyant la venger : il se contenta de me bannir de la cour. On m'ota mes habits, on me couvrit de haillons, et l'on me mit hors de la ville. Je suis venue jusqu'ici en vivant des provisions que les personnes charitables m'ont données. Voilà mon histoire, seigneur, ajouta la princesse des Naïmans. J'espère qu'après cela vous conviendrez que j'ai eu raison de vous dire « que je suis fille et femme de » roi, et que cependant je ne suis point ce que je » dis j que je suis princesse, et ne suis point ce que » je suis. »
En cet endroit la reine de Thibet ayant cessé de parler, Ruzvanschad prit la parole et lui dit : Consolez-vous , madame , vos malheurs sont parvenus à leur comble , et vous ne devez pas douter que la fortune désormais ne vous devienne favorable; car.
IIISTOIHE DU VISIR CAVERSCHA. Ii3
comme dit un de nos poètes , une chose qui est arrivée au point de sa perfection touche au moment de sa décadence, et un malheur extrême est voisin de la prospérité. Attends-toi à périr, ajoute le même poète, quand on te dira que tu es parfait, et prépare ton cœur à la joie, lorsque l'adversité te fera sentir ce qu'elle a de plus rigoureux. C'est ainsi que le ciel a réglé la vie des hommes. Pour vous convaincre de cette vérité, je veux, madame, vous conter l'histoire du visir Caverscha.
HISTOIRE
Dtl VISIR CAVERSCHA.
Un roi d'Hyrcanie , appelé Codavende , avait un visir, nommé Caverscha. Ce ministre, homme d'un esprit supérieur et d'un expérience consommée, voulut un jour se baigner. Il était auprès de la cuve du bain. Il tira de son doigt sa bague en badinant, et la laissa tomber par hasard dans la cuve ; mais au lieu d'aller au fond, elle demeura sur la surface de l'eau.
Caverscha , frappé de ce prodige , ordonna aussitôt à ses officiers d'enlever de sa maison toutes ses richesses et de les aller cacher dans un lieu qu'il leur nomma, en leur disant que le roi son maître était sur le point de le faire arrêter. Effectivement ses domes- I. 8
ii4 LES MILLE ET UN JOURS,
tiques n'avaient pas encore emporté tous ses meubles, que le capitaine des gardes du roi arriva chez lui avec des soldats, et lui dit qu'il avait ordre de le mener en prison. Le visir s'y laissa conduire, pendant qu'une partie des soldats se saisit de tout ce qui était resté dans sa maison. Ce malheureux ministre , que Coda vende traitait ainsi sur de faux rapports , demeura plusieurs années dans les fers. Il n'avait pas la liberté d'entretenir ses amis. On lui refusait toutes sortes de consolations, et tous les jours le roi donnait quelque nouvel ordre qui augmentait la rigueur de sa prison.
11 avait envie depuis long-tems de manger du rommanaschy '. Il en demandait sans cesse et Ton avait la cruauté de lui en refuser, tant on s'attachait à le mortifier. Cependant un jour le concierge lui en porta par pitié et lui en présenta dans un bassin de porcelaine. Le visir, ravi d'avoir enfin ce qu'il avait si ardemment désiré , se disposait à contenler ses désirs, quand deux gros rats qui se battaient, venant à passer tout-à-coup auprès du rommanaschy qu'il avait mis à terre pour un moment, tombèrent dedans et le rendirent immonde. Caverscha n'en voulut pas manger:, mais il envoya dire à ses domestiques d'aller reprendre ses richesses et de les rap-
' C't'St un mets où il entre des {>rain.s de grenade.
HISTOIRE DU VISÏU CAVEHSCHA. Ii5
porter dans sa maison, parce que, disait-il, le roi son maître était prêt à le retirer de prison et à le rétablir dans son premier poste. Cela ne manqua pas d'arriver encore-, Coda vende lui rendit la liberté dès le jour même, et l'ayant fait venir en sa présence, il lui dit . J'ai reconnu votre innocence. J'ai fait étrangler vos ennemis. Je vous redonne ma confiance avec le rang que vous occupiez auparavant.
Alors les amis de Caverscha sachant ce qui s'était passé , lui demandèrent comment il avait su qu'il devait être arrêté et ensuite délivré de prison. Quand j'ai vu, leur dit le visir, que ma bague au lieu de s'enfoncer demeurait sur l'eau, j'ai jugé par-là que ma gloire était arrivée à son dernier degré , et que mon bonheur ne pouvant plus croître, allait, selon l'ordre du ciel , se changer en adversité ; ce qui s'est trouvé véritable. Lorsque dans ma prison j'ai demandé en vain si long-tems du rommanaschy, j'ai bien vu que mon malheur durait encore 5 et enfin, quand on m'en a apporté, les rats, qui sont tombés dedans, m'ont fait connaître que j'étais parvenu aux bornes prescrites à ma mauvaise fortune , et que ma douleur serait bientôt suivie d'une parfaite joie.
Ne vous abandonnez donc point, madame, à votre désespoir, poursuivit le roi de la Chine , vous êtes peut-être sur le point d'éprouver le plus heureux sort. Imitez-moi, livrez-vous aux plus douces espé-
ii6 LES MILLE ET UN JOURS,
rances. Hélas! je ne sais si je ne suis pas comme vous le jouet d'une magicienne, ou si la personne que j'aime n'est point quelque affreux démon, Ruzvanschad en même tems lui apprit son nom et lui raconta l'aventure de la biche blanche .
Il en avait à peine achevé le récit, qu'ils aperçurent tous deux un jeune homme à cheval qui attira toute leur attention. Il était presque nu et il courait à bride abattue. Il passa si près d'eux, que la reine le reconnut et s'écria : Ciel! voilà mon mari. Mais il ne jeta point les yeux sur elle. Il avait l'air effrayé, et en courant à toutes brides , il regardait de tems en tems derrière lui , comme s'il eût craint d'être poursuivi.
V%/WlfW« VtyVl Wl/\t/VV%WV\'WWl(t/WbV%/WhiVWWW t/W%%/VW%/WV&/%/V«%/W\iWWWV\ l/V^^l/VW ^'V^
2r JOUR.
La jeune reine de Thibet et Ruzvanschad conduisirent de l'œil le jeune homme , et ils ne l'avaient point encore perdu de vue , qu'ils virent un autre cavalier qui pressait aussi très-vivement les flancs de
son cheval. Celui-ci avait de magnifiques habits, et tenait à la main un sabre nu et teint de sang. On voyait bien qu'il poursuivait le premier, et qu'il brûlait d'impatience de le pouvoir joindre ; mais ce qu'il y avait de merveilleux , c'est qu'il lui ressemblait si parfaitement , que la princesse l'ayant envisagé ne put s'empêcher de dire encore ; O ciel ! voilà mon mari. Il était si occupé de sa poursuite, qu'il passa près de la reine sans la remarquer. Madame , dit le roi de la Chine , il faut avouer que rien n'est plus surprenant que ceci. — Seigneur, lui répondit la princesse , vous pouvez juger par-là qu'en vous racontant mon histoire , ce n'est point une fable que je vous ai débitée.
Pendant qu'ils raisonnaient sur la singularité de cet événement, il parut un troisième cavalier. Pour celui-ci , bien qu'il ne courut pas moins vite que les deux autres , il ne passa pas sans regarder Ruzvanschad et la reine. C'était le visir Aly-Bin-Haytam -, la princesse et lui se reconnurent bientôt. Ce ministre descendit promptement de cheval, et se jetant aux pieds de la reine : Ah ! madame , lui dit-il , c'est donc vous que je vois! Le ciel soit à jamais béni de vous avoir conservée. S'il laisse ponr un tems triompher le crime et semble abandonner l'innocence , ce n'est que pour mieux faire éclater dans la suite sa justice. C'en est fait , votre mortelle ennemie ne vit
plus. Le roi lui-même l'a frappée. Son sabre est encore teint de son perfide sang , et pour achever une entière vengeance , il poursuit en ce moment un misérable , qui par le pouvoir d'un charme a pris aussi ses propres traits. Je voudrais avoir le tems de vous informer de tout ce qui s'est passé à la cour depuis que vous en avez été si indignement écartée 5 mais remettons ce détail à une autre fois -, le roi s'éloigne toujours : allons, madame, montons promptement à cheval et courons après lui. — Non, seigneur, dit alors Kuzvanschad , au lieu de fatiguer la reine , demeurez avec elle. Je me charge de joindre le roi et de l'amener en ce lieu. En disant cela il s'approcha de son cheval, et sauta légèrement en selle , et marcha sur les pas du roi de Thibet , sans répondre aux complimens que la princesse lui faisait sur sa générosité.
Après son départ , le visir demanda à la reine qui était ce jeune inconnu, et il ne fut pas peu surpris d'apprendre que c'était le roi de la Chine. Satisfaites donc présentement ma curiosité , lui dit la princesse, et me contez de quelle manière on a démasqué la magicienne. — Madame, répondit le ministre , le roi votre époux persuadé que son conseil avait bien distingué la vraie princesse des Naïmans de celle qui par la force d'un enchantement en avait loule In ressemblance, vivait avec votre rivale dans une intel-
ligence parfaite. Il était avec elle depuis quelques jours dans un château qu'il a, comme vous savez, à neuf ou dix lieues de sa capitale. Ce matin nous en soiumes sortis tous deux avec un seul esclave pour aller à la chasse. Nous en étions déjà un peu éloignés , quand le roi s'est souvenu tout-à-coup qu'il avait oublié de dire à la ^;eine quelque chose de fort important. Nous sommes aussitôt retournés sur nos pas. Ce prince est descendu de cheval à la porte du château où il m'a dit de l'attendre , et par un escalier dérobé s'est rendu à l'appartement de la princesse. Peu de tems après, j'ai vu revenir un liomme sans turban presque nu et qui avait tous les traits du roi : j'ai cru que c'était ce prince. Ah! seigneur, me suis-je écrié en le voyant, pourquoi êtes-vous dans cet état ? Mais au lieu de me répondre , il a couru à son cheval d'un air épouvanté. Il est monté dessus et a pris la fuite sans me dire un seul mot. Comme je jugeais qu'il était arrivé quelque fâcheux accident, j'avais une extrême impatience d'apprendre ce que ce pouvait être. Pour m'en éclaircir je commençais à le suivre , et j'allais faire mes efforts pour le joindre, quand j'ai entendu derrière moi une voix qui criait : attendez, visir, attendez. Je m'arrête à l'instant ; je tourne la tête et vois le roi qui sort du château les yeux étincelans et le cimeterre à la main. Il vient à moi à pas précipités : Visir, me
dit-il , nous avons chassé la reine pour retenir une malheureuse femme qui a pris par magie toute sa figure. Je viens d'oter la vie à cette scélérate, et il faut que je fasse le même traitement au traître qui a pris aussi mes traits. Donne-moi ton cheval , ajouta-t-il, en s'adressantàVesclave-, je veux courir après ce misérable , qui prétend,en vain m'échapper. En achevant ces paroles, il est monté sur le cheval de l'esclave , et marchant sur les traces de son ennemi , il le poursuit depuis ce tems-là.
Tandis que le visir Aly-Bin-Haytam faisait ce récit à la reine, Ruzvanschad piquait vers le roi de Thibet , et le suivait avec autant d'ardeur que s'il eût couru après sa biche blanche. De son coté, le roi de Thibet , poussé par son ressentiment , ne donnait point de relâche à son cheval, et comme il était meilleur cavalier que l'homme qu'il poursuivait, il le joignit enfin, et le frappant à l'épaule d'un coup de cimeterre, il lui fit vider les étriers. 11 descendit aussitôt de son cheval pour achever de tuer son ennemi, mais ce misérable demanda la vie. Je te l'accorde , lui dit le roi , à condition que tu me diras qui tu es, comment et pourquoi tu as pris mes traits, en un mot, que lu me donneras un entier éclaircissement de toutes les choses que je souhaite de savoir. — Seigneur , lui répondit cet homme , puisque voire majesté me fait grâce, je veux ne lui
HISTOIRE DU ROI DE THIBEï. 12I
lien déguiser. Je vais lui parler avec toute la sincérité qu'elle exige de moi ; et pour lui persuader que j'ai dessein de la contenter, il faut que je commence par reprendre ma forme naturelle. En achevant ces mots, il ne fit qu'oter une bague qu'il avait à son doigt, et le roi ne vit plus en lui que les traits d'un affreux vieillard.
wv%<jvw«/«ni'«'L<'%'f ^ t'vv\>t/vt/\it(in^wvvx'b.%''vt.vvvbvv%'%t/v%;«t/%/vi^%/vv%v%r«ni%jX'v\t/vv«i'VViJt/i/vi>4i
Le roi de Thibet fut assez surpris de cette métamorphose, qui ne servit qu'à irriter la curiosité qu'il avait d'apprendre tout ce que ce vieillard se préparait à lui raconter. Seigneur, dit le misérable, vous me voyez tel que je suis naturellenent. Et pour vous donner une entière satisfaction, je vais vous conter l'histoire de ma vie.
Je suis fils d'un tisserand de Damas , et Mocbel est mon nom . Comme mon père était fort riche et encore plus avare, et qu'il n'avait point d'autre héritier que moi , je me trouvai après sa mort , mai-
tre d'un bien considérable pour un homme de ma naissance. Au lieu de suivre l'exemple de mon père, ou du moins, de ménager un peu ma fortune, je ne songeai qu'à me divertir. J'aimais les femmes, et je m'attachai particulièrement à plaire à une jeune dame qui demeurait dans mon voisinage. Elle avait de la beauté et beaucoup d'esprit 5 mais son esprit était artificieux et d'un assez mauvais caractère. Elle était aimée de plusieurs hommes qui se flattaient tous d'avoir la préférence, parce qu'elle les traitait tous également bien en particulier. J'y fus trompé comme les autres. Séduit par les marques d'amitié qu'elle me donnait , je m'imaginais que mes rivaux soupiraient pour une ingrate , et que j'étais plus heureux qu'eux. Cette opinion augmenta mon amour, et mon amour me jeta dans une dépense effroyable. J'envoyais tous les jours quelque nouveau présent à Dilnouaze , c'est ainsi qu'elle se nommait -, et les présens que je lui fis furent si considérables , qu'en trois ou quatre années je me ruinai. Mes rivaux de leur coté, comme à l'envi l'un de l'autre , s'attachaient à conserver par des présens la tendresse de Dilnouaze 5 de sorte que cette dame s'enrichit de nos dépouilles.
Après avoir dissipé tout mon bien , je m'attendais à me voir plus mal reçu , et j'avais celle crainte , parce qucjj'étais toujours fort épris -, mais quoique
HISTOIRE DU ROI DE THIBET. i23
coquette et intéressée, Dilnouaze me dit un jour : Mocbel , tu crois peut-être que je vais te bannir de chez moi présentement que tu n'es plus en état de me faire des présens ? Non , mon ami 5 comme tu es le plus amoureux de tous mes amans , puisque tu t'es le plus tôt ruiné, je veux à mon tour te montrer que je suis généreuse. Je prétends partager avec toi ce que je recevrai de tes rivaux, et te rendre avec usure ce que ton amour t'a fait prodiguer. En effet, au lieu de me laisser manquer des choses nécessaires , elle m'accablait d'or et d'argent. Je paraissais plus riche que je n'avais été. Outre cela elle avait une entière confiance en moi ! Elle ne faisait rien sans me consulter, et nous vécûmes ensemble de cette sorte pendant plusieurs années.
Insensiblement Dilnouaze vieillissait , le nombre de ses amans diminuait tous les jours, et enfin le tems acheva de les lui enlever tous. Quelle mortification pour une femme qui aimait autant que'lle la compagnie des hommes. Elle ne pouvait se consoler de s'en voir abandonnée. Ah! Mocbel, me dit-elle alors , je t'avouerai que la vieillesse m'est insupportable. Accoutumée dès l'enfance aux hommages des jeunes gens , je ne puis aujourd'hui souffrir leurs mépris. Il faut que je meure pour m'affranchir du chagrin mortel qui me dévore, ou bien, que j'aille au désert de Pharan trouver la sage Bedra. C'est la
plus habile magicienne de l'Asie. Toute la terre est soumise à ses enchantemens. Les rivières , quand il lui plaît, remontent vers leurs sources ; le soleil à sa voix pâlit ou recule , et la lune s'arrête au milieu de sa carrière. J'ai envie de l'aller voir. Je sais dans quel endroit du désert elle fait sa demeure. Peutêtre me donnera-t-elle un secret pour me faire aimer des hommes malgré ma vieillesse. — Vous ferez fort bien , lui répondis-je , et je vous accompagnerai , si vous le souhaitez. Elle m'en pria. Nous nous chargeâmes de provisions et de quelques présens pour Bédra, et nous prîmes le chemin du désert.
Quand nous fûmes arrivés , et que nous eûmes marchés pendant deux jours, Dilnouaze me fit remarquer de loin une montagne, et me dit que la magicienne demeurait là. Nous nous avançâmes jusqu'au pied de la montagne , et nous aperçûmes une vaste et profonde caverne , d'où sortaient avec bruit mille oiseaux de mauvais présage, ou plutôt des monstres volans de diverses figures , qui s'élevant jusqu'aux nues^ faisaient retentir l'air de leurs cris funèbres. Nous nous présentâmes à l'entrée , et vîmes à la clarté d'une lampe d'acier , dont toute la caverne était éclairée, une petite vieille qui était assise sur une grosse pierre. C'était Bédra. C^ctte magicienne tenait sur ses genoux un grand livre ouvert qu'elle lisait devant un fourneau d'or, dans lequel il y avait
\m pot d'argent plein de terre noire qui bonillait sans feu.
Nous jugeâmes bien que nous avions trouvé ce que nous cherchions. Nous entrâmes, et nous étant approchés de la vieille , nous la saluâmes d'un air fort respectueux. Nous lui présentâmes les choses que nous avions apportées pour elle , et ensuite Dilnouaze lui adressa ces paroles : Toute-puissante Bédra, j'implore votre secours. Il n'est pas besoin de vous dire le sujet qui m'amène, puisque vous savez tout par le pouvoir de votre art.
>/vv%vwv%t/vif%i%;%/vi<(/%/v\vvi/%t/t(Vtift'%(V%c/%/v\'VVv\r«/v%(%v«/v^ \f%/v\>t/%fViik/%/vv^
2a' JOUR.
La magicienne , après avoir écouté Dilnouaze, lui dit : Non ^ non , il n'est pas nécessaire que tu m'apprennes ce que je sais déjà. En achevant ces mots, elle alla prendre deux fioles de verre qu'elle porta hors de la caverne. Elle les mit à terre , et jeta dans chacune une bague d'or. En même tems, elle ouvrit son livre et lut quelques paroles magiques. Tandis
qu'elle faisait ces conjurations , nous vîmes sortir du feu de l'une des fioles , et de l'autre une fumée noire et fort épaisse , qui s'élevant et se répandant dans l'air excita tout-à-coup un tonnerre furieux. Mais ce tonnerre cessa bientôt , et l'on ne vit plus rien sortir des fioles. Alors Bédra en tira les bagues, et après en avoir mis une au doigt de Dilnouaze • Vas, femme, lui dit-elle, abandonne ton cœur à la joie. Tes souhaits sont accomplis. L'anneau que je te donne, pendant que tu l'auras au doigt , a le pouvoir de te faire prendre tous les traits de femmes qu'il te plaira. Tu n'as qu'à souhaiter de ressembler à telle fille ou femme que tu voudras, et dans le moment, tu deviendras si semblable à elle, qu'on vous confondra l'une et l'autre. Et toi , Mocbel , poursuivit-elle , en se tournant de mon coté , je veux te faire présent de l'autre anneau , qui a aussi la vertu de faire disparaître tes propres traits et de le prêter toutes les formes d'hommes que tu désireras. A ces mots, elle me mit au doigt l'autre bague.
Nous remerciâmes Bédra de ses dons précieux et nous prîmes congé d'elle. Nous n'attendîmes pas que nous fussions «le retour à Damas pour éprouver nos anneaux , nous en fîmes l'essai dans le désert. Nous souhaitâmes de ressembler à des personnes de notre connaissance , et nous prîmes à l'instant toute leur figure. Dès que nous fûmes retournés à Damas,
Dllnouaze qui n'était pas d'humeur à laisser sa bague inutile, emprunta la forme des plus belles dames de la ville pour se prostituer à leurs amans et en tirer de grosses sommes. De mon coté, pour me divertir, et quelquefois pour voler, je me servais aussi de mon anneau, en paraissant tantôt sous les traits d'un homnje et tantôt sous les traits d'un autre.
Après avoir long-tems vécu de cette manière à Damas, il nous prit fantaisie de voyager. Nous sortîmes de l'Egypte , et nous allâmes de ville en ville jusqu'au pays des Naïmans. Là, nous apprîmes qu'une jeune princesse , ou plutôt un enfant occupait le trône ; que sous son nom le visir, Aly-Bin-Haytam gouvernait l'État et qu'il avait toute l'autorité : que cela faisait beaucoup de mécontens : qu'on souhaitait fort que le prince Mouaffac , oncle de la jeune reine et frère du roi , revînt dans le pays -, mais qu'on croyait qu'il avait été tué dans une bataille donnée dans le Mogolistan, parce que depuis ce tems-là, on ne savait ce qu'il était devenu. Nous prêtâmes l'oreille à ces discours, et Dilnouaze me dit -.Voilà une belle occasion de gagner une couronne. Tu n'as qu'à prendre la figure de Mouaffac.
Je me déterminai sans peine à jouer ce personnage. Je m'informai auparavant de toutes les circonstances du combat donné dans le Mogolistan. Je déterrai même des gens qui me nommèrent ceux des
ia8 LES MILLE ET UN JOURS,
grands seigneurs du royaume qui avaient été les meilleurs amis de Mo uaffac. Enfin, lorsque j'eus appris tout ce que je voulais savoir, je ne fis que souhaiter de ressembler à ce prince , et j'en eus aussitôt toute la ressemblance. Je me montrai à ceux qu'on m'avait dit avoir été attachés à Mouafïac. Ils témoignèrent une grande joie de me revoir , et je ne leur eus pas plus tôt fait connaître que j'avais dessein de m'emparer du Irone , qu'ils promirent d'employer pour moi tout le crédit qu'ils avaient dans le pays. Leurs promesses ne furent pas vaines. Les Naïmans qui sont sur les rivages du fleuve Amor, gagnés par leurs sollicitations , commencèrent à se révolter en ma faveur. Les ennemis du visir Aly, firent le reste. Tout le royaume fut bientôt soulevé. Les peuples même d'Albasim m'ouvrirent les portes de leur ville lorsque je me présentai , et après m'avoir proclamé roi des Naïmans, jurèrent de m'obéiren tout ce qu'il me plairait de leur commander. Je voulus d'abord m'assurer de la jeune reine , et la sacrifier à ma sûreté ; mais le visir Aly sauva la vie à cette princesse en l'emmenant hors du royaume avec autant de secret que de diligence.
Je ne laissai pas de demeurer tranquillement sur le trône et de régner avec un pouvoir absolu. Je récompensai tous ceux qui avaient contribué à mon élévation. Je leur donnai les premières charges, et
quand j'aurais été véritablement le prince MouafTac, je n'aurais peut-être pas fait un meilleur usage de mon autorité. Je vivais donc fort content avec Dilnouaze , qui sous les traits d'une belle et jeune Dame^ possédait la qualité de Reine. Je la faisais passer pour la fille d'un roi, à la cour duquel je disais m'étre réfugié après cette bataille où j'avais disparu , et qui me l'avaitfait épouser pour me consoler de mon malheur. Elle avait un superbe appartement dans le palais , et elle était servie par un nombre infini d'agréables esclaves, qui, par leurs divers talens, cherchaient sans cesse à la divertir. Nos jours enfin coulaient dans les plaisirs , lorsque nous apprîmes , seigneur , par vos ambassadeurs que vous aviez épousé la princesse des Naïmans , et que vous aviez résolu de me faire la guerre si je ne lui rendais la couronne que je lui avais arrachée. Je fis une réponse fière , comme si j'eusse méprisé vos menaces j mais dans le fond j'en fus épouvanté ^ et je n'eus pas si tôt congédié vos ambassadeurs , que nous songeâmes fort sérieusement, Dilnouaze et moi , au parti que nous avions à prendre.
Après avoir délibère très-long-tems, persuadés que nous étions trop faibles pour vous résister, nous nous déterminâmes à vous abandonner un troue que nous ne pouvions conserver; mais nous entreprîmes de nous venger de vous et de la princesse des Naï- I- 9
i3o LES MILLE Eï UN JOURS,
mans, comme si vous nous eussiez fait la plus grande injustice du monde 5 et voici de quelle manière nous conduisîmes notre vengeance.
J'eus recours à ma bague, continua Mocbel. Je feignis d'être malade pendant quelques jours 5 et ensuite, pour faire croire au peuple que j'étais mort, j'empruntai toute la forme d'un cadavre. On fit mes obsèques^ et la nuit Dilnouaze étant venu ouvrir le tombeau où l'on m'avait enfermé , nous sortîmes tous deux d'Albasim sous nos traits naturels. Nous prîmes le chemin de la ville de Thibet, où nous ne fûmes pas plus tôt rendus , que nous vîmes arriver des députés que les Naïmans envoyaient à la reine votre épouse, pour lui faire part de la mort du prince MouafFac, et l'assurer qu'ils la reconnaissaient pour leur légitime souveraine. Sur cette nouvelle, vous licentiâtes les troupes que vous aviez assemblées , et vous résolûtes de confier le gouvernement du pays des Naïmans au visir Aly.
HISTOIRE DU KOI DE TIIIBET. i3i
Cependant Dilnouaze , sous la ressemblance d'une jeune esclave de la reine , et moi sous celle d'un de ses eunuques, nous nous introduisîmes une nuit dans le palais. Nous nous glissâmes dans votre appartement , où il ne nous fut pas difficile d'exécuter notre dessein-, car vous étiez déjà couché, et la reine lisait dans un cabinet. Dilnouaze prit les traits de cette princesse et se mit au lit auprès de vous ; et quand votre véritable femme voulut sortir de son cabinet pour vous aller trouver, je m'offris au-devant d'elle sous l'horrible figure d'un fantôme. Elle fit un cri; je disparus. Vous savez le reste, seigneur, et je n'ai plus qu'à vous apprendre pourquoi j'ai emprunté aujourd'hui la forme de votre majesté. Ce matin, d'abord que vous avez été hors du palais, je suis entré sous les traits du chef de vos eunuques dans votre appartement où vous veniez de laisser Dilnouaze couchée. Mocbel, m'a-t-elle dit, déshabille-toi et viens sous la forme du roi occuper ici sa place. J'ai fait ce qu'elle souhaitait, et j'étais au lit avec elle, lorsque tout-àcoup ouvrant la porte de l'escalier dérobé , vous avez paru dans la chambre. Vous vous êtes mis en devoir de me frapper-, je me suis dérobé au tranchant de votre cimeterre. Mais le ciel qui n'a pas voulu sans ' doute que mes crimes demeurassent impunis, m'a livré à votre ressentiment. Oui, seigneur, je conviens que je mérite la mort. Et si votre majesté, après
i32 LES MILLE ET UN JOURS,
avoir entendu tous les forfaits qui composent l'histoire de ma vie, se repent de m'avoir fait grâce, je consens quelle retire sa parole et quelle punisse un misérable qui se reconnaît lui-même indigne de vivre.
Il est vrai, lui répondit le roi de Thibet, que je devrais te traiter comme j'ai déjà traité la malheureuse complice de tes mauvaises actions. Je devrais purger la terre d'un monstre tel que toi , mais puisque j'ai promis de te laisser la vie , je tiendrai ma promesse. Jet'oterai seulement ta bague, le fatal instrument de tes crimes 5 tu ne pourras plus nuire au genre humain, et ta vieillesse fera ton supplice.
Comme le roi achevait ces paroles, il aperçut Ruzvanschad qui s'avançait vers lui à toutes brides-, et jugeant à son habillement que ce ne devait pas être un homme ordinaire, il le regardait avec attention. Ruzvanschad l'ayant joint, mit pied à terre, et après l'avoir salué, lui dit : Prince, je viens vous annoncer une agréable nouvelle 5 la reine votre épouse, la princesse des Naïmans vit encore. Avec quelque indignité qu'elle ait été chassée de la ville de Tliibet, malgré tout ce qu'elle a souffert depuis ce tems là, je vous apprends qu'elle n'est point morte , et qu'il ne tiendra qu'à vous de la voir dès aujourd'hui. — O ciel ! s'écria le roi de Thibet à ce discours, croirai-je ce que j'entends? Est-il bien possible que la reine soit encore en vie après les malheurs qu'elle a éprouvés?
HISTOIRE DU ROI DE THIBET. i 33
Mais vous, ajouta-t-il en s'adressant au roi de la Cliine, vous qui me paraissez instruit des étranges événemens qui sont arrivés dans ma maison^ ditesmoi, de grâce, qui vous êtes, et m'informez de toutes les obligations que je vous ai. — Je suis étranger, répondit Ruzvanscliad, et je vous dirai mon nom une autre fois. Le hasard m'a fait rencontrer la reine. Elle m'a raconté ses tristes aventures, et je n'ignore pas celle qui vous est arrivée ce matin. Le visir Aly vient de me l'apprendre. Il est en ce moment avec cette princesse dans un lieu où je leur ai promis de vous conduire.
Cette nouvelle causa beaucoup de joie au jeune roi de Thibet qui , plein d'impatience de revoir sa véritable femme, l'alla trouver sur-le-champ avec Ruzvanscliad , et laissa le misérable Mocbel après avoii* pris son anneau.
AUSSITOT que les deux princes se furent rendus à l'endroit où le visir Aly-Bin-Haytam était avec la
l34 LES MILLE ET UN JOURS,
reine, le roideThibet descendit de cheval avec précipitation , et recevant dans ses bras cette princesse qui s'était avancée pour l'embrasser : Madame, lui dit-il, de quel œil verrez-vous désormais un mari qui vous a si mal traitée ? Mais , hélas ! à quelque excès que j'aie porté la cruauté , vous ne devez point me haïr, puisqu'en vous persécutant, je croyais vous venger de votre ennemie. — Oublions le passé, seigneur, répondit la reine 5 votre erreur sert d'excuse au traitement que vous m'avez fait, et l'enchantement était tel qu'on doit vous pardonner votre erreur. — Non, madame, répliqua le roi, je la trouve inexcusable et je ne me la pardonne point. Quelque ressemblance qu'il y eût entre vous et la malheureuse femme qui avait pris vos traits, je devais vous reconnaître à vos sentimens et à votre esprit, que celui de votre fantome n'égalait pas.
Après s'être tous deux abandonnés quelque tems à la joie de se revoir, la reine demanda au prince son mari, comment il s'était aperçu que la dame qu'il regardait comme sa femme ne l'était pas. Je montai, lui dit le roi , par un escalier dérobé dans l'appartement de la reine , et je n'en eus pas plus tôt ouvert la porte, que voyant un homme couché avec ma femme, je me sentis saisir de fureur. Je tirai mon cimeterre et m'approchai du Ht pour m'immoler ces deux amans; mais rhommc eut l'adresse d'éviter mes coups , et
HISTOIRE DU ROI DE TIIIBET. l35
gagna l'escalier dérobé. Avant que de le poursuivre, je voulus me défaire d'une infidèle épouse. Elle s'était levée et me demandait grâce , en me tendant les bras. J'étais trop en colère pourl'écouter. Je la frappe, et lui coupe une main où elle avait un anneau. Elle n'a pas plus tôt la main coupée , que son beau visage disparut, et je ne vis plus devant moi qu'une horrible vieille.
Prince, me dit-elle, eu me coupant la main, tu as détruit le charme qui trompait tes yeux. C'est par le pouvoir d'une bague enchantée, que j'avais les traits de la reine, et l'homme qui vient de t'échapper a pris aussi toute ta forme par la vertu d'un autre anneau. Ne m'ote point la vie. Je suis assez misérable, puisque je te vois désabusé. ™0 scélérate, mesuis-je alors écrié , ne te flattes pas d'une vaine espérance ; ne crois pas pouvoir intéresser ma générosité à te laisser vivre. Non, non, ton crime est indigne de pardon. Si tu n'avais offensé que moi, j'aui'ais pu par pitié te faire grâce ; mais tu es venue troubler l'union où je vivais avec la reine; tues cause que j'ai traité cette princesse indignement-, que je l'ai chassée de mon palais, et que je ne lare verrai plus-, car je ne doute pas qu'accablée de douleur et de misère , elle n'ait achevé son déplorable destin . A ces mots, ajouta le roi , j'ai levé mon cimeterre et j'ai coupé la tête à cette méchante vieille . Après cela , sans perdre de
tems, je me suis mis sur les traces du malheureux qui avait emprunté mes traits , et le ciel n'a pas permis qu'il se soit dérobé à mon juste ressentiment.
Lorsque le roi de Thibet eut ainsi satisfait la curiosité de la reine, il raconta tout ce qui s'était passé entre Mocbel et lui. Il fit un long récit de toutes les démarches que ce misérable et Dilnouaze avaient faites pour s'emparer du troue des Naïmans, et de quelle manière ils l'avaient ensuite abandonné. La princesse et le visir Aly écoutèrent cette histoire avec autant de surprise que d'attention. Lorsque le roi l'eut achevée , il se tourna vers Ruzvanschad , et lui dit : Noble étranger, qui avez si généreusement contribué au bonheur dont nous jouissons , quelles marques de reconnaissance souhaitez-vous que je vous donne? Parlez. Demandez-moi tout ce qu'il vous plaira, et soyez sûr que je vous l'accorderai. Ruzvanschad allait répondre à ce compliment, quand la jeune reine de Thibet prenant la parole, dit au prince son mari : Seigneur, vous ne savez pas que l'étranger à qui vous adressez ce discours est le roi de la Chine. Aussitôt que le roi de Thébet enlendit parler ainsi la reine, il demanda pardon à Ruzvanschad s'il avait manqué aux égards qu'il lui devait. Le roi de la Chine l'interrompit, et ces deux princes s'embrassèrent à plusieurs reprises. Après quoi , ils allèrent tous au château du roi de Thibet.
ÎUSTOIRE DE RUZVANSCHAD. 187
Ruzvanschad y demeura quelques jours ^ il y fut régalé magnifiquement puis, ayant pris congé de ses hôtes, il retourna dans ses états.
CONTINUATION DE l'hiSTOIHE DB RUZVANSCHAD ET DE LA PRINCESSE CHEHERISTANY.
Le roi de la Chine étant arrivé dans son palais, ne manqua pas de raconter à son visir la merveilleuse aventure de la reine et du roi de Thibet. Muezin en fut étonné , et prit de là occasion de représenter encore à son maître que Cheheristany n'était vraisemblablement qu'une magicienne , ou plutôt qu'une femme semblable à Dilnouaze ; Ruzvanschad commençait à n'en pas douter.
Un matin que tous les courtisans étaient assemblés au palais , et que selon leur coutume , ils attendaient que ce prince se montrât, on leur vint dire qu'on ne savait ce qu'il était devenu : que le soir précédent après avoir fait retirer tous ses officiers, il s'était endormi sur un sofa , et qu'on ne le trouvait ni dans son appartement ni dans aucun autre lieu du palais. On en fit de nouvelles perquisitions 5 mais elles furent toutes inutiles : et plusieurs jours s'étant écoulés sans qu'on sut où il pouvait être , tous les courtisans commencèrent à s'affiiger comme à l'envi l'un de l'autre. Ils se teignirent le visage de jaune , et se
i38 LES MILLE ET UN JOURS,
mirent à pleurer en répandant des roses devant le trône.
Muezin entr'autres paraissait inconsolable. Il aimait son maître passionnément , et dans la douleur qu'il avait d'ignorer son sort : Ah ! mon prince, s'écriait-il, dans quellieu du monde étes-vous? Que doisje penser de votre absence ? Auriez-vous entrepris un nouveau voyage ? Est-ce un pouvoir magique qui vous enlève à vos peuples, ou nous abandonnez-vous de votre propre mouvement ? Non , vous connaissez trop notre zèle et notre fidélité pour vouloir nous causer une si grande affliction. C'est sans doute par l'art funeste d'une enchanteresse que nous vous avons perdu.
Pendant que le visir et les autres sujets de Ruzvanschad se livraient à la douleur , cet heureux prince était au comble de sa joie dans l'île de Chéheristan , où il avait été transporté par l'ordre de Cheheristany. Cette princesse , après avoir été proclamée reine , s'était appliquée aux affaires de l'État , et n'avait été occupée que du soin de sa grandeur les premiers jours de son règne ; mais dans la suite sentant qu'elle aimait toujours le roi de la Chine, et satisfaite de sa fidélité , elle avait enfin résolu de tenir la parole qu'elle lui avait donnée. Pour cet effet elle le fit enlever par un génie qui le lui apporta dans son appartement. Ah ! divine princesse ,
HISTOIRE DE RUZVANSCHÂD. 1 89
s'écria Ruzvanschad sitôt qu'il aperçut la reine de Cliéheristan , il m'est donc permis de vous revoir ? Hélas ! je n'osais plus me flatter d'une si charmante espérance-, je craignais que vous ne m'eussiez oublié. — Non, prince, répondit Cheheristany , l'absence ne produit pas sur les génies le même effet que sur les hommes 5 elle ne saurait ébranler notre constance. — Elle n'a point affaibli la mienne , répliqua le roi de la Chine, quoique je ne sois qu'un homme, je suis aussi constant que les génies. Ah ! ma reine, poursuivit-il en soupirant , que le tems qui nous a séparés m'a paru long, et que j'avais d'impatience de vous voir paraître à mes yeux ! — Seigneur, dit la princesse, je suis contente de vous 5 et puisque votre tendresse ne s'est point démentie, je veux tenir dès aujourd'hui la promesse que je vous ai faite. Nous allons unir nos destins.
2r JOUR.
Le jeune roi de la Chine remercia Cheheristany de ses bontés , et lui jura un éternel amour. Après cela tous les grands du royaume et le peuple s'assemblèrent devant le palais par ordre de la reine ,
l4o LES MILLE ET UN JOURS,
qui leur dit : Grands et petits génies qui m'écoutez , comme vous vous êtes tous engagés par serment à m'obéir , lorsqu'après la mort de Menoutcher mon père, vous m'avez revêtue de la puissance souveraine 5 je vous déclare que je vais épouser le prince Ruzvanschad, et je vous ordonne de le regarder comme votre maître. En même temselle le fît venir et le leur montra. Tous les génies applaudirent au choix de la reine ^ et quoique le roi de la Chine ne fut qu'un homme , ils ne laissèrent pas , tant ils aimaient la princesse , de le couronner roi de Chéheristan.
La cérémonie du couronnement étant achevée, on travailla aux préparatifs du mariage. Mais avant que de l'achever , Cheheristany dit à Ruzvanschad : Seigneur , il faut que vous me promettiez une chose. Je n'exige de vous cette promesse que pour notre commun bonheur , mais il est absolument nécessaire que vous me la fassiez et que vous la teniez exactement ^ car si par malheur il vous arrivait d'y manquer, nous serions tous deuxfort à plaindre. — Eh, madame , de grâce , interrompit le roi de la Chine , c'est trop me tenir en suspens. Dites-moi ce qu'il faut que je vous proteste. Vous n'avez qu'à parler ^ je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira . Ce que j'attends de vous , reprit la reine , est un effort pénible dont je crains que vous ne soyez pas capable. Comme je suis génie et vous un enfant
HISTOIRE DE RUZVANSCIIAD. i/^t
(rAtlaui , nous avons des humeurs Jifférenlcs. Nous agissons autrement que les hommes. Nous avons nos lois et nos coutumes particulières. En un mot , nous ne pourrons vivre long-tems ensemble , si vous n'avez une complaisance aveugle pour moi.
Eh quoi ! madame , dit Ruzvanschad , c'est là cet effort difficile dont vous me soupçonnez de n'être pas capable ? Ayez meilleure opinion des hommes , ou plutôt de vous-même. Croyez que vous aurez toujours sur moi un empire absolu , et que je n'aurai jamais d'autre volonté que la votre. — Eh bien, repartit la princesse, vous me promettez donc que si je fais devant vous quelque action qui vous déplaise , vous vous garderez bien de la blâmer et de m'en reprendre.— Oui, ma reine, s'écria-t-il; loin de blâmer vos actions, je jure que je les approuverai toutes. J'aurai toute ma vie pour vous autant de complaisance que d'amour, et vous ne sauriez en douter sans me faire une offense mortelle. — C'est assez, reprit Cheheristany 5 je me repose sur la foi de ce serment , et quelque chose que je puisse faire devant vous, j'espère que vous garderez le silence. Au reste , ne pensez pas que je vous demande une complaisance injuste. Les génies ne font jamais rien mal-à-propos. Si quelquefois vous me voyez faire des actions qui ne vous paraissent pas raisonnables , dites en vous-même : elle n'agit pas ainsi sans raison.
l42 LES MILLE ET UN JOURS,
Le roi de la Chine ayant promis de nouveau qu'il ne trouverait rien à redire à tout ce que pourrait faire la princesse , on ne songea plus qu'à leur mariage.
La reine fit monter Ruzvanschad sur un trône d'or, et puis s'assit auprès de lui . Tous les grands se rangèrent devant eux , et toutes les femmes de la princesse se mirent aux deux cotés du trône. Les grands rendirent leurs hommages et leurs respects au roi , et firent une cérémonie particulière aux créatures de leur espèce. Ensuite le peuple célébra ce mariage par des réjouissances qui durèrent trois jours. Le roi de la Chine charmé de son bonheur ne s'occupa qu'à plaire à la princesse ; et consacrant tous ses momens aux jeux et aux plaisirs , il perdit pour un tems le souvenir de la Chine.
Après une année de mariage , Cheheristany accoucha d'un prince plus brillant que le jour. Tous les génies firent de nouvelles réjouissances 5 et le roi ravi d'avoir un fils de cette charmante princesse , ne cessait d'en rendre grâces au ciel. Il était à la chasse quand il apprit cette nouvelle. Il se rendit en diligence au palais pour voir l'enfant que la mère tenait dans ses bras auprès d'un grand feu. Ruzvanschad prit le petit prince , et après Tavoir baisé avec beaucoup de délicatesse , de peur de le blesser, il le rendit à la reine qui le jeta dans le feu. Aussitôt , o prodige surprenant ! le feu et l'enfant nouveau né disparurent.
HISTOIRE DE RUZVANSCHAD. i43
\ t/%/i;% tnwii vv\a vvv% uvv\j v\/v% uvv\ k/v%/ii%/%;\/\ tAfViA/%/vtA/%/i/% vvwt^^
Ce spectacle merveilleux ne fut pas peu mortifiant pour le roi ; mais quelque douleur qu'il ressentît de la perte de son fils , il se souvint de la promesse qu'il avait faite à la reine. Il dévora son chagrin , garda le silence , et se retira dans son cabinet où il se mit à pleurer, en disant : Ne suis-je pas bien malheureux ? Le ciel m'accorde un fils , je le vois jeter dans les flammes par sa propre mère , et il m'est défendu même de blâmer une action si cruelle : O mère
dénaturée! 6 barbare Mais taisons-nous, ajoula-
t-il en se reprenant, je pourrais offenser la reine en lui témoignant mon affliction. Contraignons-nous, et au lieu de me révolter contre une action si horrible , disons et croyons en effet que la princesse n'agit pas ainsi sans raison.
Le roi ne dit donc rien à Cheheristany, quelque envie qu'il eiit de lui reprocher la mort de son fils. Une année après , elle mit au monde une princesse
i44 l'ES MILLE ET UN JOURS,
plus belle que le prince. On la nomma Balkis. Tous les génies de l'île ne manquèrent pas aussi d'en célébrer la naissance par des fêtes qui durèrent trois jours. Le roi fut charmé de la beauté de sa fille. 11 ne pouvait se lasser de la regarder. Elle lui fit oublier le prince de Chéheristan , mais la joie de ce malheureux père ne fut pas de longue durée. Quelques jours après l'accouchement de la reine , on vit entrer dans le palais une grande chienne blanche qui avait la gueule béante. Cheheristany l'ayant aperçue , l'appela , et lui dit : Tiens , prends cette petite fille et son berceau. Aussitôt la chienne s'approcha du berceau , la prit avec sa gueule et s'enfuit.
Il serait difficile d'exprimer quelle fut, à ce spectacle , la douleur du roi. Quelque complaisance qu'il eût juré d'avoir pour la reine , peu s'en fallut qu'il ne lui dît mille choses dures et désobligeantes ^ il fut obligé de se retirer de peur d'éclater. Il s'enferma dans son cabinet, où rappelant dans sa mémoire le déplorable sort de son fils , et frappé de ce qu'il venait de voir : Cheheristany , disait-il , ah ! inhumaine , pouvez-vous traiter ainsi vos propres enfans ? Certes , si les génies se font un plaisir de commettre des actions si contraires à la nature , qu'ils cessent de vanter les avantages de leur espèce. Je déteste leurs coutumes et leurs lois. Celles des hommes sont
HISTOIRE DE RUZVANSCIIAD. i45
plus raisonnables. Mais, m'a dit la reine , les génies ne font rien qui ne soit à propos 5 et quand je ferai quelque chose qui vous révoltera , dites en vous même , elle n'agit pas ainsi sans raison. Eh ! comment se pourrait-il faire qu elle n'eût pas tort ? Ah! je perce le mystère et je vois la cause de mon malheur : les lois des génies veulent sans doute que quand ils se marient avec les hommes, ils fassent . mourir les enfans qui naissent de ce mariage. Voilà le motif de cette conduite qui me surprend. O cruelle princesse! pensez-vous que je puisse être dévoué à toutes vos volontés ? Non, malgré toute la tendresse que j'ai pour vous , il m'est impossible de m'accoutumer à vos barbares lois.
Quoique Ruzvanschad fût vivement affligé de la perte de ses enfans , il eut assez de pouvoir sur lui pour ne rien dire à la reine; mais le séjour de l'île de Chéheristan lui devint insupportable , et il résolut de retourner à la Chine. Madame, dit-il un jour à Cheheristany , je voudrais bien revoir mon royaume de la Chine. Permettez que j'aille retrouver mes peuples qui font depuis long-tems des vœux pour mon retour. — Eh bien, lui répondit la reine, je consens que vous leur donniez cette satisfaction. D'ailleurs votre présence est nécessaire dans vos états. Je sais que les Mogols lèvent contre vous une puissante armée. Partez, pour aller défendre votre I. 10
l46 LES MILLE ET UN JOURS,
empire. Quelque courageux que soient vos sujets , ils combattront beaucoup mieux quand ils vous auront à leur tête. J'aurai soin de vous aller voir. En achevant ces paroles , elle appela un génie , et lui dit : Portez tout-à-l'heure le roi dans son palais de la Chine ; en même-tems le génie obéit , et Ruzvanschad se trouva bientôt dans son palais.
Dès que Muezin le vit, il en fut transporté de joie. Il se prosterna devant lui la face contre terre , et lui dit : Seigneur^ le ciel a donc exaucé mes vœux ? Il vous a rendu à vos peuples. J'ai gouverné vos états pendant votre absence, et vos sujets, désespérant de votre retour, m'ont élevé à l'empire ; mais je revois mon seigneur et mon maître , qu'il remonte sur son trône qu'un esclave occupe depuis trop longtems. Le roi conta au visir tout ce qu'il lui était arrivé , et ce ministre en fut dans un extrême étonnement.
Cependant les Mogols s'approchaient de la Chine avec des forces considérables. Ils étaient entrés dans ce royaume, et ils ne se promettaient pas moins que d'en faire la conquête entière . Sur le bruit de leur marche , Ruzvanschad assembla le plus de troupes qu'il lui fut possible, et alla au-devant de ses ennemis, nies rencontra dans une vaste plaine où rien ne leur manquait. Il campa assez près d'eux, et bientôt on vit arriver une grande abondance de toutes sortes
HISTOIRE DR RUZVANSCHAD. 14^
de vivres, et particulièrement de biscuits, de fruits et de conserves, avec une infinité d'outrés remplies de vins et d'autres boissons. Ces vivres étaient sur des chameaux et des mulets , et un visir de Ruzvanschad les conduisait au camp. Ce ministre se nommait Wely. Comme il arrivait dans la plaine avec les vivres, la princesse Cheheristany parut devant lui accompagnée de plusieurs génies , qui déchargèrent les chameaux, écrasèrent les biscuits, les fruits et les conserves, les renversèrent, percèrent les outres ; enfin ils mirent tout en pièces, et répandirent toutes les boissons, de sorte qu'il ne resta rien qui fût en état d'être bu ou mangé.
\ uvvY \/viauvv\ v%rvt)%/vv\-i(\a'\«/t/i/i t/%/vt bv\/tjU\/v\A't/%a t/vk/f 'Vv^
Wely fut fort étonné de voir ces vivres en cet état. Mais la princesse lui dit : Va dire au roi que c'est la reine sa femme qui a fait tout ce désordre. Il n'y manqua pas. Il se rendit en diligence sous la tente de Ruzvanschad : Sire, lui dit-il, voilà votre armée sans
i48 LES MILLE ET UN JOURS,
vivres. En mémetems il lui conta tout ce que la reine venait de faire ; ce qui mit le roi au désespoir. La mort de ses enfans lui semblait plus excusable que cette dernière action. Il en était encore tout hors de lui-même , lorsqu'il vit paraître la princesse : Madame, lui dit-il, je ne puis plus me taire. Vous avez mis ma patience à bout. Vous avez jeté mon fils au feu, vous avez donné ma fille à une chienne. Quelque chagrin que cela m'ait causé, je ne vous en ai rien témoigné. J'ai dévoré ma douleur 5 mais ce que vous venez de faire ne pouvant être qu'un attentat à ma vie et à ma gloire , il m'est impossible de ne me pas plaindre de vous. Ah! ingrate, de quel prix payezvous ma tendresse ? Quel est votre dessein ? Voilà mon armée dépourvue de toutes munitions de bouche. Que deviendra-t-elle ? parlez. Et que deviendrai-je moi-même ? Vous voulez sans doute que sans combattre je tombe au pouvoir de mes ennemis. Cela se peut-il souffrir?
Seigneur, répondit la reine, il aurait mieux valu vous taire encore cette fois-ci que de rompre le silence si mal à propos ; mais puisque vous avez parlé et ([ue le mal est sans remède, c'en est fait. Il serait inutile de chercher les moyens de détourner le malheur que je craignais , puisqu'il est arrivé. Ah ! prince imprudent et faible, pourquoi n'avez-vous pu retenir votre langue.!' Savcz-vous bien quel était ce
HISTOIRE DE RUZVANSCHAD. l^g
feu à qui je livrai votre fils ? C'était un salamandre habile à qui je confiai l'éducation de ce jeune prince. Et la chienne que vous avez vue , c'est une fée qui a bien voulu se charger de votre fille pour lui enseigner toutes les sciences convenables à une princesse génie. Le salamandre et la fée répondent à mon attente 5 ils élèvent le prince et sa sœur d'une manière admirable. Vous en allez juger tout-à-l'heure. Hola , gardes , poursuivit-elle en parlant aux génies de sa suite, que l'on fasse venir ici en ce moment mon fils et ma fille. A peine eut-elle prononcé ces paroles, que le prince de Cheheristan et sa sœur Balkis vinrent sous la tente de Ruzvanschad; mais il n'y eut que le roi qui les vit, tous les autres hommes qui étaient présens ne les voyaient point.
Le roi de la Chine , malgré la situation où l'avaient mis ses munitions gâtées , fut transporté de joie quand il aperçut ses enfans. Il les embrassa tous deux l'un après l'autre avec des transports que les pères seuls sont capables de sentir. Pendant ce temslà, Cheheristany continua son discours. Seigneur, dit-elle, il faut présentement que je vous apprenne pourquoi j'ai renversé vos vivres. Le roi des Mogols veut éteindre le flambeau de votre vie et réduire sous son obéissance l'empire de la Chine. Pour y parvenir plus sûrement, il a par une somme considérable corrompu la fidélité de Wely. Ce perfide ministre,
l5o LES MILLE ET UN JOURS,
pour cent mille sequins d'or s'est obligé de faire périr votre armée et vous-même par le poison. Comme vous l'avez chargé du soin des vivres, il a fait mettre dans les biscuits et dans le vin un poison qui fait son effet dans le moment. C'est pourquoi tous vos offifciers et vos capitaines auraient perdu la vie, si je n'avais pas gâté ces munitions. Vous ne sauriez peutêtre croire ce que je vous dis ; mais il est aisé de vous en convaincre. Faites venir le visir^ qu'il mange en votre présence un morceau de ces biscuits, et vous verrez ce qu'il arrivera.
Le roi fut troublé de ces paroles. Il fit appeler W ely, et quand ce ministre fut venu : Qu'on aille , dit le prince, chercher quelques restes des munitions renversées. On lui apporta une boîte de confitures qui se trouva encore tout entière , et sur laquelle était le cachet du visir. Le roi fit ouvrir la boîte, et ordonna au traître de manger des confitures. — Sire, ditWely,je n'ai pas d'appétit présentement, mais dès que j'en aurai, j'en mangerai. — Si tu n'en manges tout-à-l'heure , répliqua le prince , je vais le faire trancher la tête. Alors le visir voyant qu'il ne pouvait éviter la mort, aima mieux obéir. Il prit quelques morceaux déconfitures, et à l'instant même il tomba roide mort devant toutes le» personnes qui étaient sous la tente.
Seigneur, dil la reine à Ruzvanschad, vous ne
HISTOIKE DE UUZVANSCIIAD. i5i
doutez plus à présent delà trahison de voire visir, et vous êtes sans doute persuadé que les génies ne font rien sans raison ? — Oui , madame , dit le roi , je conviens que j'ai tort de n'avoir pas exactement observé la loi que vous m'aviez imposée; mais je ne suis pas hors d'inquiétude. Mon armée demeure sans vivres , et la faim fera ce que le poison devait faire. — Non, non, dit la princesse, les vivres ne vous manqueront pas. Vous en aurez demain plus qu'il ne vous en faut ; car cette nuit vous attaquerez vos ennemis , vous les taillerez tous en pièces , vous deviendrez maître de leurs munitions , et vous vous en retournerez dans votre capitale vainqueur et triomphant.
Ce que la reine disait se trouva vrai. Au milieu de la nuit , cette princesse avec tous les génies de sa suite , se mit à la tête des Chinois et fondit sur les Mogols , qui voulurent d'abord faire quelque résistance ; mais ils furent tous renversés. Les génies et les Chinois en firent un si horrible carnage, qu'à peine le roi des Mogols qui commandait en personne put-il se sauver. Le lendemain, quand le jour vint à paraître, on vit toute la plaine jonchée de corps morts, et Ruzvanchad fut d'autant plus content de cette victoire , qu'elle ne lui coûta que quelques soldats. Son armée fit un riche butin. Tous les équipages des Mogols , aussi-bien que leurs vivres qui
i5z LES MILLE ET UN JOURS,
étaient en abondance , devinrent la proie des victorieux.
Alors Cheheristany dit au roi son époux ; Voilà tous vos ennemis sur la poussière. La guerre est finie. Vous pouvez retourner sur vos pas et aller vivre dans votre palais tranquillement. Pour moi , je vais vous quitter ] il faut que nous nous séparions pour jamais. Vous ne me verrez plus et moi-même je serai privée de votre vue . C'est votre faute , mon cher prince , pourquoi n'avez-vous pas tenu la promesse que vous m'aviez faite ? — Ah juste ciel, s'écria le roi à ce discours ! qu'est-ce que j'entends ? Au nom de Dieu , madame , abandonnez ce funeste dessein. Je me repens de vous avoir manqué de parole. Daignez me pardonner. Je vous proteste que désormais vous ne vous plaindrez plus de moi. Quelque chose que vous fassiez , soyez assurée que je me garderai bien de le désapprouver. — Ce serment est superflu, dit la princesse. Nos lois m'ordonnent de m'éloigner de vous. Les lois des génies ne se peuvent enfreindre. Cessez de vouloir m'arrêter : hélas ! s'il dépendait de moi de vous pardonner , je ne serais pas inexorable. Adieu , prince , ajouta-t-elle en pleurant , vous perdez vos enfans et leur mère. Vous souhaiterez en vain de les revoir -, ils ne s'offriront plus à vos yeux. En disant cela , elle disparut, aussi-bien que le prince de Chéheristan et la princesse Balkis.
HISTOIRE DE RUZVANSCHAD. i53
kJk/%iVtlbVU\it/%/tf%t/%/%/\l %/%/%/% t/VVlitlVVV^/%nf\firVV\it/VVltU\/Vk%JVV%rk/VV«l/^^
Quelle vive douleur ressentit le roi de la Chine en perdant des objets si chers ! il n'est pas possible de l'exprimer. S'il eut perdu la bataille et qu'il fût tombé entre les mains des Mogols , il n'aurait pas été si affligé. Il se déchira le visage , mit de la terre sur sa tête , et fit toutes les actions d'un homme insensé. Il reprit le chemin de sa capitale avec son armée , et dès qu'il fût arrivé dans son palais , il dit à Muezin : Visir , je vous laisse le soin des affaires . Gouvernez mon empire *, faites tout ce que vous jugerez à propos ; pour moi je vais passer le reste de ma vie à pleurer ma femme et mes enfans que j'ai perdus par ma seule imprudence. Je ne veux voir personne que vous ; et encore je ne vous donne la liberté de me parler, qu'à condition seulement que vous ne m'entretiendrez point de tout ce qui regarde mon royaume. Vous ne parlerez que de Cheheristany et de mes enfans. 3e prétends faire mon unique occupation de mes chagrins.
i54 LES MILLE ET UN JOURS,
Effectivement Ruzvanschad s'enferma dans son appartement, où personne que Muezin n'avait la permission d'entrer. Ce ministre Fallait voir tous les jours. Il ne manquait pas pour plaire à ce prince de flatter sa douleur , et il espérait que le tems la diminuerait ; mais au contraire , elle s'augmenta de jour e.njour. Le roi tomba dans une profonde mélancolie, et demeura près de dix années dans une langueur mortelle. Enfin cédant à ses ennuis , il devint malade ^ et il était prêt à mourir, quand la reine paraissant tout-à-coup dans son appartement, lui adressa ces paroles : Prince , je viens finir vos peines et vous rendre la vie , que vous avez déjà perdue. Nos lois voulaient que pour punir votre parjure , je fusse dix ans séparée de vous, et même elles ne me permettaient pas de vous revoir , à moins que pendant tout ce tems vous ne m'eussiez été fidèle ; c'est pourquoi lorsque je vous quittai , je crus que je vous abandonnais sans retour. Les enfans d'Adam, disais-je, ne sont pas capables d'une si longue constance. Il m'aura bientôt effacé de son souvenir. Grâces au ciel, je me suis trompée , et je vois que les hommes peuvent aimer constamment. Je reviens donc à vous , prince, ajouta-t-elle , et pour comble de joie vous reverrez aussi vos enfans.
A peine eut-elle achevé ces paroles , que le prince de Chéheristan et la princesse Balkis , entrèrent et
HISTOIRE DE RUZVANSCHAD. i55
se montrèrent à Ruzvanschad , qui en fui charmé. Aussi tendre père que fidèle époux , il était agité des plus doux mouvemens que le sang et l'amour puissent inspirer. Sa santé fut rétablie en peu de tems. Ces quatre personnes passèrent ensemble heureusement un très-grand nombre d'années -, et enfin , après la mort du roi et de la reine , le prince de Chéheristan prit possession du royaume de la Chine 5 et la princesse Balkis alla régner dans l'île de Chéheristan , jusqu'à ce qu'elle devint l'épouse du grand prophète Salomon.
Quand la nourrice de Farrukhnaz eut achevé de raconter cette histoire , les femmes de la princesse qui aimaient les aventures des génies et les enchanlemens , relevèrent au-dessus de celle d'Aboulcasem-, mais toutes les autres furent d'avis contraire , et soutinrent que l'histoire du jeune homme de Basra était la plus intéressante. Pour moi dit «Farrukhnaz, je blâme fort le roi de la Chine de n'avoir pas tenu la la promesse qu'il avait faite à Cheheristany , puisqu'elle lui avait dit que les génies ne faisaient rien sans raison; cela prouve bien que les hommes ne sont pas esclaves de leur parole. Madame, reprit Sutlumemé , il y en a qui la garderaient même aux dépens de leur vie , comme je vous le ferais voir par l'histoire de Couloufe et de la belle Dilara, si vous me permettiez de vous la raconter. Je le veux bien, reprit
i56 LES MILLE ET UN JOURS,
la princesse -, aussi-bien je m'aperçois que toutes mes femmes prennent beaucoup de plaisir à vous entendre. La nourrice commença de cette manière :
HISTOIRE